Dialogues philosophiques, p
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torien des religions et penscurraffiné, avec ceux de l'homme primitif. Ce doute suprême élevé sur notre propre existence et celle du monde, ce sentiment de l'étrangeté de notre destinée, cotte communion de l'âme avec la nature entière, ce débordement d'une sensibilité excitée et tourmentée par la vie moderne, tout cela n'a rien de commun avec le sentiment religieux primitif, avec la foi robuste et grossière reposant sur des faits palpables , sur des miracles sautant aux yeux. Tout ce mysticisme, loin d'expliquer l'origine des relig'ions, en marque plutôt la décomposition. Un mystique est quelqu'un qui, sentant vaguement l'insuffisance et le vide d'une religion positive et bornée, cherche à compenser par la surabondance du sentiment, l'étroilesse et la pauvreté du dogme Les mystiques, substituant plus ou moins le sentiment personnel et les élans spontanés du cœur à la foi dans l'aulorilé, ont toujours été dans l'histoire des hérétiques qui s'ignoraient. Les époques sentimentales furent des époques d'inaction, de concentration sur soi, d'indépendance relative de la pensée. Au contraire, k l'origine des religions, rien de sentimental ou de méditatif, mais un emportement de toutes les âmes dans un même tourbillon de craintes ou d'espoirs : nul ne sait alors penser par lui-môme; c'est moins du sentiment proprement dit que de la sensation et de l'action que les religions sont nées. La religion primitive n'est pas une échappée hors de ce monde, une })ercéeà travers les nuages, les premiers de nos dieux n'avaient rien d'éthéré ; ils possédaient des muscles solides, un bras dont on sentait les coups. Expliquer par un idéalisme naissant l'origine des croyances primitives, c'est donc les expliquer par le sentiment qui leur est le plus opposé. On devient idéaliste quand on commence h ne plus croire; aprèo avoir rejeté toutes les prétendues réalités, on se console en adorant ses propres rêves : l'esprit des anciens peuples est beaucoup plus positif. L'anxiété de rinrmi,le vertige divin, le sentiment de l'abîme manquent à l'homme des premiers âges. Nos esprits modernes, éclairant toutes choses d'une plus vive lumière, voient parfois s'ouvrir dans la nature des perspectives sans fond, où notre regard se perd avec angoisse; nous nous sentons portés sur un abime : tels les navigateurs qui, aux Antilles, sous la lumière intense du soleil, voient apparaître à leurs yeux toute la profondeur des mers transparentes et mesurent le goutTre audessus duquel ils sont suspendus. Mais pour des intelli-
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pences moins éclairées la nature redevient opaque, le regard se brise à la surface de l'océan des choses, et l'on se laisse porter avec confiance par le flot qui passe sans se demander ce qu'il y a au-dessous.
Pour éprouver le besoin de croyances mystiques, il faut ou bien avoir été élevé dans la foi, ou bien avoir été élevé dans le doute; or, ces deux états de l'àme sont également étrangers aux esprits neufs et simples. Ou plutôt ils connaissent fort bien la foi, mais la bonne et naïve foi des yeux et des oreilles ; ils ont la parfaite confiance que tout être sentant possède dans ses cinq sens. En cela rien de religieux. Je me souviens de l'étonnement que j'éprouvai dans mon enfance lorsque je rencontrai pour la première fois sous mes yeux ces mots : le doute, la foi; c'était dans une pièce de vers où le poète chantait avec beaucoup d'éloquence toutes les horreurs du doute. Je comprenais bien ce que c'était que douter d'un fait ou y croire, mais je me creusais en vain la tète pour découvrir ce que pouvait être ce sentiment effrayant : le doute. Qu'y avait-il de terrible à douter de ce qu'on ne savait pas? Le mot foi ne m'ofTralt pas un sens plus clair, car je m'imaginais ne croire qu'à des choses certaines. Ainsi est l'homme primitif. Il n'a pas plus le « besoin » mystique de « croire » qu'il ne peut avoir celui de s'enivrer avant de connaître la vigne. Le sentiment religieux n'apparaît pas en lui brusquement, par un coup de théâtre, au milieu du cours interrompu des sensations; point de « lacune » dans l'âme humaine, où tout s'enchaîne avec une invincible continuité. Un tel sentiment doit naître graduellement, par la lente adaptation de l'esprit à des idées inexactes gue lui imposent ses sens mêmes. L'homme, s'imaginant vivre au sein d'une société de dieux, ne peut pas ne pas se transformer pour s'accommoder à ce milieu nouveau. Toute société humaine ou divine façonne l'individu à son image ; le laboureur devenu soldat, le villageois devenu citadin, acquièrent nécessairement des gestes et des sentimenls nouveaux, qu'ils perdent plus ou moins en retournant dai 3 leur premier milieu. 11 n'en peut être autrement pour l'homme devenu religieux. Étant le plus sociable des animaux, l'homme est aussi celui qui subit le plus l'influence des êtres avec lesquels il vit ou croit vi\Te. Les dieux, que nous avions faits plus ou moins à notre image, ont dû ensuite, par une inévitable réaction, nous modeler à la leur. L'instinct religieux, tel que M. Renan le décrit, est en
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grande partie l'œuvre de c-tte sorte de réaction et de l'éducation; s'il a dans notre • tre des racines profondes, c'est qu'il se rattache à des impressions d'enfance , c'est qu'il nous parle avec la voix de nos jeunes années et semble nous rajeunir nous-mêmes; souvent un mot, une pensée qui nous avait frappés autrefois sans que nous puissions bien la comprendre, se réveille tout à coup, retentit en nous ; ce n'est qu'un écho, et il nous semble que ce soit une voix. On a notablement exag-éré la part de l'hérédité dans la formation des caractères et des sentiments ; l'influence de l'éducation n'est pas, à notre époque, appréciée à son entière valeur '. Même chez les animaux , l'instinct sans l'éducation s'émousse facilement. Sans doute l'oiseau n'a pas besoin d'avoir vu pondre pour s'acquitter avec « dévotion » de cette fonction nouvelle ; cela s'apprend tout seul; mais quand il s'agit de construire le nid, ce n'est plus aussi facile: les oiseaux élevés en cag-e et qui n'ont jamais vu de nid sont souvent fort embarrassés comment faire ; l'instinct leur chuchote encore quelque chose à l'oreille, mais sa voix n'est déjà plus claire., l'image nette du nid ne se présente plus à leurs yeux. La «dévotion » de la nature est en défaut. Ajoutons que ces instincts, si « mystérieux» selon M. Renan, ag'issent souvent sur l'être par des ressorts bien g-rossiers, et qu'il suffit de mettre la main sur ces ressorts pour exciter l'instinct ou le suspendre ; pour transformer, par exemple, des chapons en poules couveuses, on leur 8,rrache simplement les plumes du ventre ; ils se couchent avec volupté sur des œufs, — ou sur des cailloux. Il y a déjà bien assez de mvstère dans la nature sans en mettre plus qu'il n'y en a ; il n'est pas philosophique de ramener tout à des instincts, pour voir ensuite dans les instincts des intentions inconscientes, dans ces intentions la preuve d'un plan, dans ce plan la preuve d'un dieu. En continuant ainsi, M. Renan ne tarderait pas à trouver dans l'instinct relig^ieux une démonstration péremptoire de Dieu même.
Selon nous, il n'y eut à l'origine d'autre instinct enjeu que l'instinct de conservation personnelle et l'instinct social, étroitement lié au premier. En même temps, le procédé intellectuel qui était à l'œuvre chez les hommes primitifs n'était autre que l'association des idées par conliguité et similarité, avec le raisonnement inductif ou analogique qui en est inséparable. Ce procédé intellectuel est