‹ L'irréligion de l'avenirChapitre 23 sur 104 · Voir notre Morale anglaise contemporaine, 2« partie · texte numérisé non relu

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celui même qui, mieux dirigé, donnera naissance à l'explication scientifique des choses. La religion nous le montrerons tout à l'heure a pour origine, comme la science, l'élonnement de Yintelligence en face de certains phénomènes, la crainte et le désir sensibles qui en résultent, enfin la réaction volontaire qui les suit.

II. — Presque à l'antipode de M. Max Millier se trouve M. Herhert Spencer qui, par un retour réfléchi àl'évhémérisme, fait des dieux de simples héros transfigurés par le souvenir, ramène la religion au culte des ancêtres, et ainsi nie d'une manière implicite que le sentiment du divin ou de l'infini en ait été l'origine. Néanmoins MM. Millier et Spencer, malgré de telles divergences, s'accordent à rejeter la théorie qui attribue la naissance des religions à l'élonnement mêlé de crainte que l'homme, être intelligent, éprouve en face de certains phénomènes naturels, au besoin d'explication et de protection qu'il éprouve devant ce qui est puissant ou terrible.

jNous accorderons volontiers à M. Spencer que le culte des ancêtres a eu sa part dans la formation des croyances humaines ; on a déifié des héros non seulement après leur mort, mais de leur vivant même. Seulement, pourquoi ramener à ce seul principe quelque chose d'aussi complexe que les religions? pourquoi vouloir le retrouver en tout, là même où aucun fait positif ne semble y autoriser? Le système de M. Spencer, qui réduit toutes nos croyances à une seule, ne rappelle-t-il pas un peu trop la Genèse, qui fait sortir tous les hommes du premier couple d'Adam et d'Eve, après avoir tiré Eve elle-même d'une côte d'Adam? S'il est excellent de chercher dans une conception primitive, vague et homogène, l'origine de toutes les croyances hétérogènes et postérieures, il faut du moins que cette conception primitive soit suffisamment large pour pouvoir à l'avance contenir en soi toutes les autres, M. Spencer est trop porté à confondre 1' «homogénéité» d'une notion avec son amplitude; c'est par un prodige d'artifice qu'il parvient à faire sortir de son principe une théorie religieuse de l'univers.

M. Spencer essaye d'abord de prouver par trois exemples que le culte des morts existe chez des peuplades très abruties, où l'on n'a pas remarqué d'autre religion; il en conclut que le culte des morts est antérieur à tout autre culte. Ces exemples sont très contestables, mais, ne le

fussent-ils pas, il ne s'ensuivrait nullement que tous les autres cultes proviennent du culte des morts. La mort est sans doute un fait tellement fréquent et brutal qu'il s'impose de bonne heure à l'attention des peuples primitifs ; ridée de la sépulture se retrouve en germe jusque chez les animaux : n'a-t-on pas \'u souvent, après leurs batailles, les fourmis remporter les cadavres de leurs soldats? Mais, de ce que l'intelligence des hommes a dû être nécessairement portée de ce côté, faut-il en conclure que ce soit la seule direction où elle se soit jamais eng^agée? Pour faire un dieu, il faudrait, suivant M. Spencer : 1° un mort ; 2" la conception du « double d'un mort », c'est-à-dire d'un esprit; 3° la croyance que cet esprit peut prendre pour siège non seulement le corps qu'il occupait précédemment, mais un autre corps, une effigie inanimée, un arbre, une pierre, etc. Quelle complication! On sait de quelle façon ing'énieuse et surprenante M. Spencer explique le culte des arbres : tantôt c'est le culte des âmes des morts qui paraissent, pour une raison ou pour une autre, s'y être fixées ; tantôt il pro\dent d'une lég^ende mal comprise : une tribu sortie des forêts, venue des arbres, finit par croire qu'elle est réellement née des arbres, qu'elle a des arbres pour ancêtres. — En vérité, cela nous paraît bien artificiel. Un grand arbre est par lui-même vénérable; je ne sais quelle ((horreur sacrée » est répandue dans les profondes forêts. La nuit et l'obscurité entrent pour une notable part dans la formation des religions ; or la forêt, c'est la nuit éternelle, avec son imprévu, ses frissons, le gémissement du vent dans les branches, qui semble une voix, le cri des bêtes fauves, qu'on dirait quelquefois sortir des arbres eux-mêmes. Puis, quelle \de intense et silencieuse circule dans l'arbre, pour celui qui y regarde d'assez prèsl L'animal n'observe pas assez pour voir les plantes g-randir, la sève monter ; mais quel ne dut pas être l'étonnement de l'homme lorsqu'il remarqua que les racines des arbres s'enfonçaient jusque dans le roc, que leurs troncs faisaient craquer toute entrave, qu'ils s'élevaient d'année en année, et que leur pleine vig-ueur commençait avec sa vieillesse! La végétation de la forêt est une \ie, mais si différente de la nôtre, qu'elle devait naturellement inspirer l'étonnement, le respect à nos ancêtres. Rappelons encore que la sève de certains arbres, lorsqu'elle s'épanche d'une blessure , a la couleur du sang- , d'autres fois la couleur et presque le goût du lait.

De même, qu'y a-t-il besoin d'aller chercher le culte des ancêtres pour expliquer la znolâtrie? Quoi de plus naturel, par exemple, que l'universelle vénération pour le serpent, cet être mystérieux qui se glisse dans l'ombre, apparaît et disparait, et dont une petite blessure donne la mort? Autre exemple ; au lieu du serpent, considérons le lion ou tout autre animal féroce. Il vient s'établir dans un pays, faisant force dégâts au milieu des troupeaux : on le poursuit, mais, pour une raison ou pour une autre, aucun trait ne l'atteint; c'est sans doute qu'il est invulnérable. Il devient de plus en plus audacieux et terrible ; il disparait pendant plusieurs semaines, on ne sait pas où il est allé; il reparaît soudain, on ne sait pas d'où il vient ; il se moque toujours des chasseurs, montrant cette majesté que prennent par moments les bêtes fauves dans la pleine conscience de leur force. Voilà un véritable dieu.

On sait le culte dont les chevaux, importés en Amérique par les Espagnols, furent l'objet de la part des indigènes : selon Prescott, ceux-ci aimaient mieux attribuer aux chevaux qu'aux Espagnols eux-mêmes l'invention des armes à feu. C'est que les Espagnols étaient des hommes comme eux, on voyait mieux leur mesure ; au contraire, un animal inconnu paraissait armé d'un pouvoir indéfini. Les hommes n'adorent que ce qu'ils ne connaissent pas bien. C'est pour cela que, quoi qu'en dise M. Spencer, la nature, si longtemps mal connue, nous paraît avoir offert à la religion un aliment beaucoup plus large et plus inépuisable que l'humanité.

Au fond, la véritable confirmation que M. Spencer croit trouver de sa doctrine, c'est la façon même dont il la systématise : elle est pour lui un exemple de la loi universelle et une conséquence d'évolution. Par cette doctrine, tout semble se ramener à l'unité, tout s'absorbe en une même croyance « homogène » , celle d'une puissance plus ou moins vague exercée par les esprits des morts ; cette croyance, une fois donnée, passe par toute une série d'intégrations et de différenciations, et devient finalement la croyance en l'action régulière d'une puissance inconnue universelle'. — M. Spencer nous paraît avoir raison de chercher la croyance une, « homogène », d'où proviennent toutes les autres par voie d'évolution; mais la formule qu'il donne de cette croyance nous paraît tout à fait

1, Voir notre Morale anglaise contemporaine,, p. 579.

LA PHYSIQUE EELIGIEUSE ET LE SOCIOMORPIJISilE, 25

étroite el insuffisante. Si l'on veut découvrir une idée qui domine à la fois le culte des morts et le culte des dieux, on la trouvera dans cette persuasion naturelle à l'homme que rien n'est absolument ni définitivement inanimé, que tout \'it ou re\4t, conséquemment a des intentions et des volontés. L'homme a déifié les phénomènes de la nature, comme il a immortalisé ses ancêtres, par cette seule raison que, pour un être ^dvant et voulant, ce qu'il y a eu primitivement de plus difficile à comprendre, c'est le déterminisme régulier des phénomènes et la complète inertie semblable à la mort.

L'adoration des forces naturelles, conçues comme plus ou moins analogues à des puissances vivantes et à des volontés, a été nommée par les uns fétichisme^ par les autres naturisine. MM. MûUer et Spencer s'accordent à faire du féticiinTie une des formes postérieures de la religion, et ne veulent rien y trouver de primitif. En ce débat de haut intérêt, une chose nous parait faire totalement défaut de part et d'autre : c'est la précision des formules et l'entente sur le sens exact des termes. Les mots fétiche, être animé, être inanimé, etc., nous semblent donner lieu à une foule de méprises, oii sont tombés à la fois ceux qui défendent la théorie fétichiste et ceux qui l'attaquent. Citons des exemples. M. Max Millier s'est elForcé de définir le mot fétichisme : comme il convenait à un philologue, il en a cherché l'étymologie, et il a trouvé, après Tylur, que /e/icA^sme (du portugais /ei72fo, dérivé lui-même du latin factitins, artificiel), ne pouvait pas désigner autre chose qu'un respect superstitieux ressenti ou témoigné pour de véritables brimborions^ sans titre apparent à une telle distinction honorifique. La définition de Tylor et de M. Max Millier peut être exacte philologiquement ; le malheur est que, parmi les philosophes qui ont placé le fétichisme à l'origine des religions, aucun n'a jamais pris ce mot dans le sens étroit et rigoureux où le prend M. Max Millier; ils entendent par là, avec de Brosses et A. Comte, la tendance primitive à concevoir les objets extérieurs comme animés d'une vie analogue à celle de l'homme. Ils comprennent en outre dans le fétichisme ce que M. Millier en distingue avec soin sous les noms de phy^olàtiie, ou culte rendu à des objets naturels autres que des brimborions, et dé zoolàtrie, ou culte rendu aux animaux. La conséquence, c'est que les réfutations de M. Max Millier n'atteignent pas réellement la doctrine qu'il veut réfuter

el à laquelle il oppose sa doctrine propre. De même pour les définitions de M. Réville '. Démontrer que le « culte des brimborions » n'a pas été l'origine première et unique des religions humaines, cela n'avance à rien, et le problème reste toujours entier. Considérons donc non les mots, mais la théorie même de l'animation de la nature, et voyons, les objections qui lui ont été faites.

D'après M. Spencer comme d'après M, Max Millier, on ne peut comparer le sauvage à l'enfant qui prend sa poupée bien habillée pour un être vivant, qui frappe la porte à laquelle il s'est heurté ; le sauvage n'est pas aussi naïf. L'enfant même est loin d'avoir toutes les naïvetés qu'on lui prête etcngénéral il distingue parfaitement l'animé de l'inanimé; quand il parle à ses joujoux et les choie comme s'ils étaient vivants, il n'est point dupe de ce qu'il dit : il compose un petit drame où il est acteur, il fait de la poésie ri non de la mythologie. « Si la poupée venait à mordre, il ne serait pas moins stupéfait qu'un adulte^, w C'est ainsi qu'un chien joue avec un bâton la comédie de la chasse : il le mord, il le met en pièces, il s'anime à cet amusement, qui n'est cependant pour lui qu'un amusement. Même le fameux exemple des colères enfantines contre les portes ou les chaises, exemple reproduit par tous ceux qui ont écrit sur la religion ', est fortement mis en doute par M. Spencer : suivant lui, les mères et les bonnes suggèrent

1. Le fétichisme, dit aussi M. Réville, ne saurait être que postérieur. « Le fétiche est un objet vulgaire, sans aucune valeur en lui-même, mais que le noir garde, vénère, adore, parce qu'iV croit qu'il est la demeure d'un esprit. Le choix dudit objet n'est pourtant point absolument arbitraire. Le fétiche a ceci de très particulier qu'il est la propriété de celui qui l'adore. C'est dans ce carai-tère de propriété, de C individu, de la famille, de la tribu, que l'on voit clairement apparaître la dilTérence entre Vohjet de la relii]ion naturiste et le fétiche proprement dit. Quelque humble qu'il soit, arbre, rocher, ruisseau, le premier est indépendant, est accessible à tous, aux étrangers comme aux indigènes, à la seule condition de se conformera ses exigences en matière de rituel ou de culte. Le soleil luit pour tout le monde, la mont.igne est à la portée de tous ceux qui en parcourent les flancs, la source ralraichit le passant, quelle que soit sa tribu, l'arbre lui-même qui pousse en plein désert ne demande au voyageur qu'une marque de déférence et ne s'inquiète pas de son origine. On ne peut s'approprier individuellement l'objet naturel. lien est tout autrement du féticbe. Une fois adopté par une famille, il est en quelque sorte au service de cette famille, et n'a rien à faire avec les autres. » Ce sens donné par iM. Réville au fétichisme est tout à fait spécial, et n'atteint en rien le féticliisme pj'imitif cQnf^n comme projection de volontés en toutes choses. . 2. H. Spencer, Principes de sociologie, trad. Gazelles, t. I, p. 188. 3. V. entre autres M. Vacherot, La religion.

à l'enfant des idées absurdes qu'il n'aurait pas sans cela; ce sont elles qui, s'il s'est heurté à un objet inanimé, afîec- Icnl de prendre parti pour l'enfant contre l'objet, et s'efforcent de le distraire de sa souffrance en excitant en lui la colère. Nous assistons, ici encore, à une petite scène de comédie où l'enfant n'a même pas l'initiative. En tout cas, il y a là un phénomène psychologique mal observé et sur lequel on ne peut, jusqu'à nouvel ordre, édifier aucune théorie.

De même, d'après M. Spencer, on ne peut pas tenir compte des erreurs que commet le sauvage quand on lui montre certains produits raffinés des arts et de la civilisation : il croit ces objets vivants , mais comment en pourrait-il être autrement? S'il se trompe, c'est plutôt la faute de notre art trop parfait pour lui que de son intelligence même. Lorsque les naturels de la Nouvelle-Zélande aperçurent le navire de Cook, ils le prirent pour une « baleine à voile. » Anderson raconte que les Boschimans supposaient qu'une voiture était un être animé et qu'il lui fallait de l'herbe; la complexité de sa structure, la symétrie de ses parties, ses roues mobiles, ne pouvaient assurément se concilier avec l'expérience qu'ils avaient des choses inanimées. De même, des ]!]squimaux crurent qu'une boîte à musique et un orgue de Barbarie étaient des êtres vivants, et que la boite était l'enfant de l'orgue. Toutes ces erreurs sont, jusqu'à un certain point, rationnelles ; mais elles ne pouvaient se produire chez l'homme primitif. Croire que ce dernier fut poussé par une tendance naturelle à assigner la vie à des choses non vivantes, s'imaginer qu'il va se mettre à confondre ce que des animaux d'une intelligence moins vive distinguent parfaitement, c'est «supposer le cours de l'évolution interverti. »

Il est encore, selon M. Spencer, d'autres préjugés sur l'homme primitif dont nous devons nous débarrasser. Nous le croyons volontiers occupé, comme l'enfant moderne, à demander sans cesse le pourquoi de toutes choses, nous l'imaginons toujours en quête pour satisfaire sa curiosité toujours en éveil. Malheureusement, si nous en croyons nos expériences sur les races humaines inférieures, il semble que le sentiment de la curiosité décroît à mesure qu'on descend vers l'état sauvage. Pour éveiller la curiosité, il faut la surprise; c'est avec raison que Platon voyait dans l'étonnement le principe de la philosophie. Or, ce qui produit l'étonnemeut,

c'est un dérangement imprévu dans l'ordre de causation des phénomènes ; mais, jiour une intellig^ence primitive, qui n'est pas encore arrivée à la période de maturité scientifique, « il n'y a pas d'idée de causation naturelle, donc pas de surprise fondée en raison '. » Les Fuég^iens, les Australiens montrent la plus complète indifîérence en présence de choses absolument nouvelles pour eux, et réellement étonnantes. Suivant Dampicr, les Australiens qu'il avait à son bord ne firent attention à rien dans le vaisseau qu'à ce qu'ils auraient à manger. Les miroirs mêmes ne réussissent pas à étonner les sauvages de race inférieure ; ils s'en amusent, mais ne témoignent ni surprise ni curiosité. Quand Park demandait aux nègres : « Que devient le soleil pendant la nuit? Est-ce le même soleil que nous voyons le lendemain, ou un autre ?)i ils ne lui faisaient aucune réponse et trouvaient la question puérile. Spix et Martius nous rapportent « qu'on n'a pas plus tôt commencé à questionner l'Indien du Brésil sur sa langue, qu'il montre de l'impatience, se plaint de mal de tète, et prouve qu'il est incapable de supporter le travail d'esprit. De même, les Abipones, lorsqu'ils ne peuvent comprendre quelque chose à première vue, se montrent bientôt fatigués de l'examiner et s'écrient : « Qu'est ce, après tout, que cela? » — Il semble, dit sir John Lubbock , que l'esprit du sauvage se balance dans une sorte de va-et-vient sans sortir de sa faiblesse, sans se fixer jamais sur une chose déterminée. Il accepte ce qu'il voit , comme fait l'animal ; il s'adapte spontanément au monde qui l'entoure ; l'étonnemerit, l'admiralion, condition de toute adoration, est audessus de lui. Accoutumé à la régularité delà nature, il attend patiemment la succession des phénomènes qu'il a déjà observés : l'habitude machinale étouffe chez lui l'intelligence.

En somme, selon M. Spencer, tous les faits d'observation sur lesquels repose la vieille théorie fétichiste seraient entachés d'inexactitude; ils seraient empruntés aux récits des premiers voyageurs, qui ne s'étaient guère trouvés en contact qu'avec des races déjà dégrossies et à demi-civililiséos, « Peu à peu, dit-il, l'idée que le fétichisme est primordial a pris jiossession de l'esprit des hommes, et comme la jiiévention fait les neuf dixièmes de la croyance, elle est restée maîtresse du terrain à peu près sans conteste; je

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