‹ L'irréligion de l'avenirChapitre 41 sur 104 · M. Franck, Des rapports de la religion et de F État · texte numérisé non relu

M. Franck, Des rapports de la religion et de F État

2. On comprend les hautes aulorités ecclésiastiques qui, dans le catholicisme, ont érigé en aclicle de foi le droit de réprimer Terreur. Rappelons les pages hien connues où saint Augustin raconte comment il a constaté Je

Pour comprendre combien l'intolérance reliG;-ieuse se légitime à son propre point de vue, il faut songer avec quelle entière quiétude nous interdisons et punissons les actes directement contraires aux conditions actuelles de notre vie sociale (par exemple l'outrage public aux bonnes mœurs, etc.). Or "toute religion, nous le savons, superpose une autre société à la société réelle; elle conçoit la vie au milieu des hommes comme enveloppée et débordée par la vie au sein de la divinité : elle doit donc chercher à maintenir cette société surnaturelle avec non moins d'énergie que nous cherchons à maintenir notre société humaine, et les conditions de cette vie supérieure viendront multiplier toutes les règles prohibitives que nous imposent déjà les conditions de l'existence réelle. Des murs imaginaires ne peuvent manquer de s'ajouter aux murs et aux fossés qui entravent déjà la circulation sur la surface de la terre : vivant avec les dieux, il faut que nous

bon emploi de la contrainte en matière religieuse. « Plusieurs, ramenés à l'unité du christianisme par la répression, se réjouissaient fort d'avoir été tirés de leur ancienne erreur, lesquels, pourtant, par je ne sais quelle force de la coutume, n'auraient jamais songé à changer en mieux si la crainte des lois n'avait remis leur esprit en présence de la vérité... Il faut faire marcher ensemble le bon enseignement et la crainte utile, de façon que non seulement la lumière de la vérité chasse les ténèbres de l'erreur, mais que la charité brise les liens de la mauvaise coutume, et que l'on ait alors à se réjouir du salut de plusieurs... Il est écrit : Contrairpiez d'ciitrer tous ceux que vous rencontrerez... Dieu lui-même n'a pas épargné son fils, et l'a livré pour nous au.\ bourreaux. » C'est le mot que Schiller prête au grand inquisiteur dans Don Carlos. Voir saint Augustin, E/v/s^. CXIII, 1", 5 — Saint Paul, Ephes. VI, 5, 6, 9. — Rappelons enfin les décisions raisonnées des docteurs et des conciles. « Le gouvernement humain, dit saint 'ihonias, dérive du gouvernement divin et doit ^'imiter. Or Dieu, bien que tout-puissant et infiniment bon, permet néanmoins que dans l'univers il se lasse du mai qu'il pourrait empêcher; il lo permet de peur qu'en l'empêchant, de plus grands biens ne soient supprimés ou do plus grands maux provoqués. De même donc, dans le gouvernement humain, /es chefs tolèrent avec raison quelque mal, de crainte de mettre obstacle à un bien ou de causer un plus gi'and mal, comme le dit saint Augustin dans le traité de VOrdre. C'est ainsi que les infidèles, bien qu'ils pèchent dans leurs rites, peuvent èXro tolérés, soit à cause de quelque bien venant d'eux, soit pour éviter quelque mal. Les Juifs observent leurs rites, dans lesquels la vérité de la foi que nous gardons était autrefois préfigurée : il en résulte cet avantage que nous avons le témoignage de nos ennemis en faveur de notre foi, et que l'objet de notre croyance nous est, pour ainsi dire, représenté en image. Quant au culte des autres infidèles, qui sont contraires en tout à la vérité et complètement inutiles, ils ne mériteraient pas de tole'ra7ice. si ce n'est toutefois pour évilcrqnclqne mal. comme le scandale ou le trouble (/ni ])0urrait résulfer de la suppressio7i de ce culte; ou encore un empêchement au salut de ceux gui, à la faveur de cette tolérance, reviennent peu à veu à la foi,

nous attendions à être coudoyés par eux et réprimés en leur nom. Cet état de choses ne peut disparailie entièrement que quand nous cessons de croire en une société très réelle avec nos dieux, quand nous les voyons se fondre en de simples idéaux. Les idéaux n'ont jamais le caractère exclusif et intolérant des réalités.

Il faut en somme distinguer deux sortes de vertus, sur lesquelles les religions ont une action. Les premières sont ces vertus que l'on peut appeler positives, actives, d'instinct et de cœur, comme la charité et la générosité; celles-là, de tout temps et en tout pays, ont existé parmi les hommes; les religions les exaltent, le christianisme a l'honneur de les avoir portées à leur plus haut degré. La seconde sorte de vertus, celles qui sont plus intellectuelles et retiennent dans l'action plutôt qu'elles n'y poussent, celles de possession de soi, d'abstention et de tolérance, celles-là sont plus modernes et proviennent de

car c'est pour cela que l'Église a toléré quelquefois même le culte de; hérétiques et des païens, quand la multitude des infidèles était grande. [Siimma theol., 2 a; q. x, a. 11.) » On voit de quelle nature est la tolérance ainsi entendue; elle ne reconnaît nullement le droit de ses contradicteurs; si elle ne 50%!' pas contre eux, c'est simplement pour éviter un plus grand mal, ou plutôt parce qu'elle n'a pas en main une force suffisante et que la multitude des infidèles est trop grande.

Un professeur de théologie à la Sorbonne a voulu récemment contester l'intolérance catholique (dont M.Alfred Fouillée venait de parler dans sa Science sociale). Il l'a fait par des raisons qui peuvent être citées comme une preuve déplus. « Ni aujourd'hui, ni jamais, à aucune époque de son histoire, l'Église catholique n'a prétendu f»!/>oser la vérité du dehors parla violence. Tous les grands théologiens ont enseigné que l'acte de foi est un acte volontaire, qui présuppose une illumination de l'esprit; mais ils ont cnseigiié aussi que la contrainte peut favoriser cette illumination et surtout préserver les autres du mauvais exemple ou de la contagion des ténèbre?. L'églicC chrétienne n'a pas eu besoin de l'épéepour évaiigéliserles natio: s: si elle a versé du sang pour triompher, elle a versé le sien. » — N'en a-t-olle donc jamais versé d'autre? Si on comptait tous les meurtres commis par l'intolérance au nom des dogmes absolus, dans tous les pay.=: du monde, si on mesurait tout le sang versé, si on amoncelait tous les cadavres, ne verrait-on point ce monceau s'élever plus haut que la flèche des cathédrales et le dôme des temples où les hommes vont encore, avec une inaltérable ferveur, invoquer et bénir le « Dieu de bonté?» La foi en un Dieu qui parle et agit, qui a son histoire, sa Bible, ses prophètes et ses prêtres, finit toujours par être ii: tolérante. Ea adorant le dieu jaloux et vengeur, on se fait à la fia son complice. On approuve tacitement tous les crimes commis en son nom et souvent, si on en croyait les livres saints, commandés par lui-même. Il est des choses qu'il faut tâcher d'oublier quand elles sont trop souillées de sang et de boue : on a rasé des monuments, on a purifié et transformé les lieux auxquels e'attachaient de trop sanglants souvenirs ; les partisans de certains dogmes auraient aussi besoin de laver leur cœur à l'eau lustral©.

l'extension de la science, qui a amené une connaissance plus nette de ses limites mêmes. La tolérance est une vertu très complexe , beaucoup plus intellectuelle que la charité ; c'est une vertu de tête plus que de cœur, et ce qui le montre, c'est que charité et intolérance se sont rencontrées bien souvent, en s'alliant au lieu de se combattre. La tolérance, quand elle n'est pas philosophique et toute de raison, prend l'aspect d'une simple débonnaireté qui ressemble fort à de la faiblesse morale. Pour montrer la grandeur de la tolérance, il faut mettre en avant des raisons objectives tirées de la relativité de la connaissance humaine, non des raisons subjectives tirées de notre propre cœur'. Jusqu'à présent on avait fondé la tolérance sur le respect de la personne et de la volonté : « il faut, disait-on, que l'homme soit libre, libre de se tromper et même de mal faire, au besoin ; » rien de plus vrai ; mais il est un autre fondement encore plus solide de la tolérance, qui tend à se faire reconnaître de plus en plus à mesure que se dissout la foi dogmatique. C'est la défiance à l'égard de la pensée humaine et aussi de la volonté, qui ne sont même pas libres de ne pas se tromper et dont totit article de foi absolue doit être nécessairement aussi un article d'erreur.

Aussi, dans les sociétés actuelles, la tolérance devient n)n plus seulement une vertu, mais une simple aiïaire d intelligence ; plus on va, plus chacun comprend qu'il ue comprend pas tout, que la croyance d'autrui est comme un complément de la sienne propre, qu'aucun de nous ne peut avoir raison tout seul et à l'exception des autres. Par le seul développement de l'intelligence, qui fait entrevoir à chacun l'inlinie variété du monde et l'impossibilité de donner une solution unique des problèmes éternels, chaque opinion individuelle prend une valeur à nos yeux : c'est un témoignage, rien de plus ni de moins, dans l'enquête tentée par l'homme sur l'univers, et chaque témoin comprend qu'il ne peut pas à lui seul formuler un jugement définitif, une conclusion dogmatique et sans appel.

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