‹ L'irréligion de l'avenirChapitre 42 sur 104 · Voir A< Fouillée, Systèmes de morale contemporaim · texte numérisé non relu

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La plupart des g"ens, comme dit un écrivain anglais, « se donnent pour but de traverser la vie en dépensant le moins de pensée possible ; » mais qu'arrivera-t-il pour ceux qui pensent et, en général, pour tout homme intelligent? — Même sans s'en douter, on finira par se permettre une interprétation plus ou moins large des textes auxquels on prétend accorder une foi étroite et littérale. Il n'est guère de parfait orthodoxe. L'hérésie entre par une porte ou par une autre et, chose remarquable, c'est précisément là ce qui permet à la foi traditionnelle de se maintenir devant les progrès de la science. Une foi absolument et immuablement littérale serait trop choquante pour subsister longtemps. Ou l'orthodoxie tue les nations chez qui elle étoulîe entièrement la liberté de penser, ou elle tue la foi même. L'intelligence ne peut rester à jamais immobile : c'est un éclair qui marche, comme celui que jettent sous le soleil les rames ruisselantes d'une barque lancée à force de bras.

Les partisans de l'interprétation littérale et autoritaire finissent tôt ou tard par apparaître comme accumulant deux hypothèses irrationnelles au lieu d'une seule : il ne leur suffit pas qu'il y ait eu une certaine révélation d'en haut, ils veulent que les termes mêmes qui expriment la pensée divine soient divins, sacrés, immuables, d'une entière exactitude. Ils divinisent les langues des hommes. Ils ne songent pas aux difficultés qu'éprouverait quelqu'un qui, sans être un dieu, serait simplement un Descartes, un Newton ou un Leibniz, pour exprimer sa haute pensée dans une langue encore informe et à demi-sauvage. Le génie est toujours au-dessus de la langue dont iJ se sert et les mots sont généralement pour beaucoup dans les erreurs où tombe sa pensée même ; une c inspiration divine » réduite à nos langues serait peut-être encore plus embarrassée qu'une inspiration tout humaine. Rien ne paraît donc plus étrange, à ceux qui examinent la chose de sang froid, que de voir des natioiss civilisées chercher l'expression pleine et entière de la pe.isée divine chez des peuples anciens, encore à demi-barbares, dont la langue et l'esprit étaient infiniment au-dessous de notre

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langue et de notre esprit; leur dieu parlant et dictant obtiendrait à peine de nos jours un certificat d'études primaires. C'est là le plus grossier des anthropomorpliismes, qui consiste à. concevoir la divinité non sur le type de riiomme idéal, mais sur le type de l'homme barbare. Aussi, non seulement la foi littérale, forme primitive de toute foi révélée, finit par apparaître comme entièrement irrationnelle, mais ce caractère va sans cesse s'accenluaut, par la raison que la foi fait effort pour rester immobile, tandis que l'humanité marche.

Sans un certain nombre d'hérésies qui naissent et circulent chez eux, sans un courant perpétuel de libre pensée, les peuples attachés à une religion littérale seraient un cipuf. mortuum dans l'histoire, à peu près, dit M. de Hartmann, « comme les fidèles Thibétains du Dalaï-iama. « Les religions httérales ne peuvent de nos jours durer et se perpétuer que par une série de compromis. Dans l'esprit du croyant sincère et intelligent, il y a toujours des périodes d'avancement et de réaction, dea pas en avant suivis de pas en arrière. Les confesseurs connaissent bien toutes ces péripéties, qu'ils ont charno de régler et de maintenir dans certaines limites. Eux-mêmes y sont sujets : combien d'entre eux s imaginent croire et sont quelque peu suspects d'hérésie ! Si nous pouvions lire au fond des consciences, que d'accommodements nous y remarquerions, que de complaisances secrètes! Il y a toujours en chacun do nous quelqu'un qui ^ro/<".s7^ contre la foi littérale, et quand cette protestation n'est pas explicite, elle n'en est souvent que plus réelle: persmine ne croit lire plus exactement un texte que celui qui lit entre les lignes; quand on y admire et vénère tout, c'est généralement qu'on ne le comprend même pas. Beaucoup d'intelligences aiment le vague et s'en accommodent, elles rroient en gros et arrangent les détails à leur guise; quel(|iiofois même, après avoir pris tout en bloc, elles éliminent chaque chose en détail. En somme, on pourrait peui-èlre diviser en trois classes ceux qui prétendent de nos jours posséder la foi littérale : des indifférents, des aveugles, des protestants qui s'ignorent.

Le protestantisme de Luther et de Calvin, c'est le compromis remplaçant le despotisme, c'est la foi large, quoique toujours dominatrice et orthodoxe. Car il y a encore dans le [)r')testantisme des choses qui ne peuvent pas être l'objet d'un compromis; il y a encore des dogmes qu'il est

impie de rejeter et qui, pour les libres-penseurs, ne sembleront guère moins contraires à la froide raison que ceux du catholicisme; il y a un S3^stème de thèses métaphysiques ou historiques ayant un caractère divin et non pas seulement humain. Ce qu'il y a de plus désirable dans une religion qui veut être progressive, c'est l'ambiguïté des textes; or les textes bibliques ne sont pas encore assez ambigus. Comment douter, par exemple, de la mission divine de Jésus-Christ? Comment douter des miracles? L'idée d'un Christ et les miracles sont le fondement même de toute religion chrétienne; ils se sont imposés àLulher et, de nos jours encore, ils pèsent de tout leur poids sur le proloslantisme orthodoxe. Dès lors, toute la liberté dont on semblait jouir au premier abord paraît bien peu de chose. On se meut dans un cercle si restreint! Le protestant est toujours attaché à quoique chose; la chaîne est seulement plus longue et plus ilexible. Le protestantisme a rendu au droit et à la liberté de conscience des services dont ou ne saurait trop relever l'importance ; mais, à cùté des principes de liberté qu'il renferme, il en contenait d'autres d'où pouvait se déduire logiquement l'emploi de la contrainte charitable. Ces dogmes, essentiels au vrai protestantisme, sont le péché originel, conçu comme plus radical encore que dans le catholicisme et comme destructeur du libre arbitre, la rédemption, par laquelle il a fallu la mort de Dieu le Fils pour raclieter l'homme des vindictes de Dieu le Père, la prédestination dans toute sa rigueur, la grâce et l'élection sous leur forme la plus fataliste et la plus mystique, enfin et surtout l'éternité des peines sans purgatoire 1 Si tous ces dogmes ne sont que des mythes philosophiques, le nom de chrétien devient alors un titre tout verbal, et on pourrait aussi bien se dire païen, car tous les mythes de Jupiter, de Saturne, de Cérès, de Proserpine et les « divinités de Samothrace » sont susceptibles aussi de devenir des symboles de haute métaphysique : lisez Jamblique ou Schelling. Nous devons donc supposer que le protestant orthodoxe admet un enfer, une rédemption, une grâce. Or, dans ces conditions, tou'es les conséquences que nous avons déduites de ces dogmes redevieiment inévitables. Aussi les Luther, les Calvin, les Théodore de Bèze ont-ils prêché et pratiqué l'intolérance par les mêmes raisons que les calhohques. Ils n'ont réclamé le libre examen que pour eux-mêmes et dans la mesure où ils en avaient besoin; ils ne l'ont jamais élevé

au rang de doctrine orthodoxe. Calvin a brûlé Servet ; les puritains d'Amérique, jusqu'en 1692, ont puni (!: mort les sorciers et les blasphémateurs.

Si le protestantisme a servi finalement la liberté de conscience, c'est que toute hérésie est un exemple de liberté et d'affranchissement qui entraîne après lui une série d'autres hérésies. En d'autres termes, l'hérésie est une conquête du doute sur la foi. Par le doute, le protestantisme sert la liberté ; par la foi, il cesserait de la servir et la menacerait, s'il était logique. Mais le caractère de certains esprits est précisément de s'arrêter en toutes choses à moitié chemin, entre l'autorité et la liberté, entre la foi et la raison, entre le passé et l'avenir.

Outre les dogmes admis en commun, le vrai protestantisme réclame encore un culte extérieur une manifestation déterminée de la croyance; il tâche, lui aussi, de s'incorporer dans un certain nombre d'habitudes et de rites , qui deviennent un besoin permanent et ravivent sans cesse la foi prête à s'éteindre ; il exige des temples , des prêtres , un cérémonial. Sous le rapport du culte extérieur comme des dogmes , les protestants orthodoxes se croient aujourd'hui bien supérieurs aux catholiques; ils ont rejeté en effet avec bon nombre de croyances naïves, bon nombre de pratiques inutiles souvent empruntées au paganisme. Il faut entendre par exemple un protestant exalté, dans ses disputes avec les catholiques, parler de la messe, cette superstition dégradante, par laquelle on interprète « en un sens aussi matériel qu'un sauvage pourrait le faire » la parole du Christ : — Celui qui se nourrit de moi vivra par moi. — Mais ce même protestant n'admet-il donc pas comme le catholique le miracle du sacrifice expiatoire, du Christ se donnant aux hommes pour les sauver? Du moment où on admet un miracle, pourquoi s'en tenir là, pourquoi ne pas le mutiplier à l'inlini? (( Entrez dans cet ordre d'idées, dit M. Matlhew Arnold, sera-t-il possible de rien imaginer de plus beau que ce miracle répété chaque jour, Jésus-Christ offert en holocauste à mille lieux dilférents, le croyant mis partout à même de voir se renouveler l'œuvre de la rédemption, de s'unir au corps dont le sacrifice le sauve? » C'est là, dites-vous, une conception très belle à titre de légende, mais vous refusez d'y croire parce qu'elle choque la raison; — alors rejetez du même coup toutes les autres choses irrationnelles dont est rempli le christianisme. Si le Christ s'est donné au genre

humain, pourquoi ne se donnerait-il pas à moi? s'il est venu au (levant du monde qui ne l'appelait point, pourquoi ne descendrait-il pas en moi qui l'appelle et crie vers lui? si Dieu s'est fait chair, s'il a été présent dans un corps humain, que trouvez-vous d'étrange dans sa présence réelle en mon sang" et en ma chair? Yous voulez bien du miracle, mais à condition de ne pas le voir; que signifie cette fausse pudeur? Quand on croit à quelque chose, il faut vivre au sein de cette croyance, il faut la voir et la retrouver partout; quand on a un Dieu, c'est pour qu'il marche et respire sur la terre : il ne faut pas reléguer celui qu'on adore dans un coin du ciel, lui interdire de paraître au milieu de nous, se moquer de ceux qui le voient, le sentent, le touchent. Les libres-penseurs peuvent sourire, quand ils en ont le courage, du prêtre convaincu qui croit Dieu présent à l'hostie qu'il tient entre ses mains, présent au temple où il officie; ils peuvent aussi se railler de l'enfant des campagnes qui croit voir les Saints ou la Yierge lui apparaître et lui confier leurs volontés; mais un vTai croyant ne peut que prendre tout cela au sérieux. Les protestants prennent bien au sérieux le baptême et pensent qu'il est de toute nécessité pour le salut. Luther croyait bien au diable; il le voyait partout, dans la grêle, dans les incendies, dans le tumulte qui se faisait parfois sur son passage, dans les interruptions qui éclataient pendant ses sermons ; il l'apostrophait, il menaçait tous les démons, « fussent-ils aussi nombreux que les tuiles des toits. » Un jour même il exorcisa si bien le Mauvais, qui manifestait sa présence par les vociférations des assistants, que le sermon commencé au milieu du plus grand trouble put s'achever tranquillement : le diable avait eu peur. Pourquoi donc le protestant orthodoxe, surtout de nos jours, veut-il s'arrêter dans sa foi? Pourquoi s'imaginer que Dieu ou le diable soient apparus seulement il y a deux mille ans? Pourquoi croire aux guérisons de l'Evangile et ne pas croire aux légendes naïves qu'on raconte sur la communion, ou encore aux miracles de Lourdes? Tout se tient dans la foi, et si vous voulez renoncer à votre raison , pourquoi ne pas avoir ce mérite jusqu'au bout? Comme l'observe M. Matthew Arnold, la ductrine protestante orthodoxe, en admettant que le Fils de Dieu peut se substituer comme victime expiatoire aux hommes condamnés pour la faute d'Adam , — en d'autres termes qu'il peut souffrir pour un crime qu'il n'a pas commis à la place de gens qui ne l'ont pas commis non

plus, — ne fait elle-même qu'expliquer liUéralemenl et grossièrement ce passage : « Le Fils de l'homme est venu pour donner sa \'ie en rançon pour plusieurs. « Du moment oii on veut s'en tenir sur un texte au sens littéral, pourquoi ne pas le faire aussi pour les autres textes? Le protestantisme, en introduisant une certaine dose de liberté dans la foi, y a introduit aussi l'esprit d'inconséquence : c'est là sa qualité et son défaut. Quelqu'un me disait un jour : <x Si je voulais toat croire , je ne croirais plus à rien, » Yoilà le raisonnement de Luther; il a voulu faire la part du feu dans les dogmes, et il a espéré conserver la foi en la limitant. Ces limites sont artificielles. Il faut voir comment Pascal, avec l'esprit log'ique d'un Français qui est en même temps un mathématicien, se moque du protestantisme : « Que je hais ces sottises! s'écrie-t-il : ne pas croire à l'Eucharistie, etc. Si l'Evang^ile est vrai, si Jésus- Christ est Dieu, quelle difficulté y a-t-il là? « Nul mieux que Pascal n'a vu, comme il dit, ce qu'il y a d' « injuste, » dans certains dogmes chrétiens , ce qu'il y a de « choquant, » les « choses tirées par les cheveux, » les w absurdités » : il a vu tout cela, et il l'a accepté. Il voulait tout ou rien : quand on a fait un marché avec la foi, on ne choisit pas ce qu'il y a de meilleur pour laisser le reste, on prend tout et on donne tout. C'est encore Pascal qui a dit que l'athéisme était signe de force d'esprit, mais d'une force déployée sur un point seulement : on peut retourner la parole et dire qu'on est catholique par force d'esprit au moins sur un point. Le protestantisme, quoique d'un ordre plus élevé dans l'évolution des cro3'ances, demeure pourtant aujourd'hui une marque de faiblesse d'esprit chez ceux qui persistent à s'y arrêter après les premiers pas faits vers la liberté de la pensée : c'est un arrêt à moitié chemin. Au fond, les deux orthodoxies rivales qui, de notre temps, se disputent les nations civilisées, étonnent également celui qui a été élevé eu dehors d'elles.

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