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CHAPITRE II

ÏA FOI SYMBOLIQUE ET MORiLE

I. — Substitution du symbolisme métaphysique au dogme. — Le protestant xtne libéral, — Comparaison avec le brahmaîsme. — Substitution du symbolisme moral au symbolisme métaphj'sique. — La /&! morale. — Kant. — Mill. — Matlhew Arnold. Explication littéraire de la Bible substituée à l'explication littérale.

IL — Ciitique de la foi symbolique. — Inconséquence du protestantisme libéral. — Jésus est-il un type plus divin que les autres grands génies. — La Bible a-t-ella plus d'autorité morale que les autres chefs-d'œuvre de la poésie. — Critique du syr tème de Matthe-w Arnold. — Absorption finale des religions dans la morale.

Toute position illogique étant in.stable pour les esprits vraiment fermes, l'inconséquence même d'une religion la force à une évolution perpétuelle, qui la rapproche sans cesse de l'irréligion finale, mais par des degrés presque insensibles. Aussi le protestantne connaît-il point les déchirements du catholique, forcé de tout prendre ou de tout rejeter : il ignore les grandes révolutions et les coups d'état intérieurs, il a l'art instinctif des transitions, son credo est élastique. Il peut passer par tant de confessions diverses, qu'il a tout le temps d'habituer son esprit à la vérité avant de la confesser pour son compte. Le protestantisme est la seule religion, au moins en occident, où l'on puisse devenir athée sans s'en apercevoir et sans se faire à soi-même l'ombre d'une -violence : le théisme subjectif de M. Moncure Conway, par exemple, ou de tel unitaire ultra-libéral, est tellement voisin de l'athéisme idéaliste qu'on ne peut véritablement pas l'en distinguer, et cependant les unitaires, qui en fait sont souvent des libres-penseurs, croient, pour ainsi dire, croire encore. C'est que les croyances aimées gardent longtemps leur charme, même quand nous sommes persuadés que ce soot des erreurs et que nous les

pensons mortes en nous ; nous caressons ces illusions refroidies sans pouvoir nous résoudre à les abandonne! tout à fait, comme dans les pays slaves on embrasse encore le visage pâle des morts jusque dans le cercueil ouvert, avant de jeter sur eux les poignées de terre qui brisent définitivement tous les liens visibles de l'amour.

Bien avant le christianisme les autres grandes relig-ions, le brahmanisme et le bouddhisme, beaucoup plus larges et moins arrêtées dans leur dogme, avaient suivi l'évolution qui transforme la foi littérale en foi symbo'ique. Elles s'étaient conciliées successivement avec toutes les métaphysiques. Ce mouvement séculaire ne pouvait que recommencer avecune nouvelle force sous la domination anglaise. Aujourd'hui Sumangala, le g-rand-prètre bouddhiste de Colombo, interprète en un sens symbolique la doctrine profonde et naïve tout ensemble de la transmigration ; il prétend rejeter les miracles; d'autres bouddhistes éclairés acceptent la plupart des doctrines modernes, depuis Darwin jusqu'à Spencer. D'autre part, au sein de l'hindouisme, s'est formée une véritable religion nouvelle et toute théiste, celle des bi'abmaïstes' ; Râm Mohun Roy avait fondé au commencement de ce siècle une foi très symboHque et très large ; ses successeurs en sont arrivés, avec Debendra Nàth Tâgore, à nier l'authenticité même des textes, qu'on s'eftorçait d'abord de tirer en tout sens. Ce dernier pas s'est fait brusquement, dans des circonstances qui méritent d'être rapportées parce qu'elles résument en quelques traits l'histoire de toute pensée religieuse. C'était vers 1847. Depuis longtemps les disciples de Ràm Mohun Roy, les hra/imaîsfes , discutaient sur les Védas et, fort semblables à nos protestants libéraux, persistaient à se rattacher aux textes, où ils voulaient voir lexpression nette de l'unité de Dieu ; ils se tiraient d'affaire avec tous les passages suspects en niant leur authenticité. Enfin, pris d'inquiétude, ils envoyèrent h Bénarès quatre pandits chargés de collationncr les textes sacrés : c'était à Bénarès que, suivant la tradition, était conservé l'unique manuscrit soi-disant complet et authentique. Pendant deux ans que dura le travail des pandits, les Ilindous attendaient la vérité comme les Hébreux au pied du Sinaï. Enfin la version autlientique ou prétendue telle leur fut apportée ; ils avaient la formule définitive de la révélation.

1. VoiiAl. Goblet TAlviella, Evolution ni' gieuse contemporain*.

Leur déception fut grande. Cette fois ils prirent leur parti et, réalisant d'un seul coup la révolution que poursuivent graduellement au sein du christianisme les protestants libéraux, ils rejetèrent définitivement les Yédas et l'antique religion des brahmanes pour proclamer une religion théiste, qui ne s'appuyait sur aucune révélation. La nouvelle foi devait se développer, non sans hérésie ni schisme, mais ses adhérents représentent aujourd'hui dans l'Inde un important parti de progrès et d'action.

De nos jours, des hommes très estimables ont essayé, eux aussi , de pousser le christianisme dans une voie toute nouvelle. En accordant à l'homme le droit d'interprétation et de libre examen, Luther lui avait rendu le droit de glisser sa propre pensée sous les formules antiques du dogme et sous ie texte des livres saints. De telle sorte que, par une révolution curieuse, la « parole, » qui était considérée d'abord comme l'expression fidèle de la pensée divine, a tendu à devenir l'expression de notre pensée propre. Le sens des mots étant à notre disposition, le langage le plus barbare peut à la rigueur nous servir pour traduire les idées les plus nobles. Par cet ingénieux expédient tous les textes deviennent flexibles , les dogmes s'approprient plus ou moins au milieu intellectuel où on les place, la u barbarie « des livres sacrés s'adoucit; à force de vivre en compagnie du peuple de Dieu, nous le civilisons, nous lui prêtons nos idées, nos aspirations. Chacun commente à sa façon la vieille Bible et il arrive que les commentaires, s'étendarit sans cesse, finissent par recouvrir et cacher à demi le texte primitif; nous ne lisons plus qu'à travers un voile qui nous dérobe les laideurs en nous laissant voir les beautés. Au fond, le véritable Verbe, la parole sacrée, ce n'est plus Dieu qui la prononce et la fait retentir, éternellement la même, à travers les siècles ; c'est nous qui la prononçons, nous la lui soufflons tout au moins, — car qu'est-ce qui fait la valeur d'une parole, si ce n'est le sens qu'on y met? Et c'est nous qui donnons ce sens. L'esprit divin passe donc dans le croyant et, par moments du moins, il semble que notre pensée soit le vrai Dieu. C'est un chef-d'œuvre d'habileté que cet essai de conciliation entre la foi et la libre-pensée. La première semble toujours un peu enarrière; néanmoins l'autre, en s'ingéniant, finit par trouver moyen de la tirer à elle. Ce sont des arrangements , des compromis perpétuels, quelque chose comme ce qui se passe entre un sénat con-

servaleur et une chambre progressiste, qui cherchent tous deux de bonne volonté un « modiis vivendi. »

Par un procédé auquel n'aurait jamais osé songer Luther, les protestants ont imaginé d'étendre jusqu'aux dogmes essentiels cette faculté d'interprétation symbolique que Luther avait restreinte aux textes d'importance secondaire. Le plus essentiel des dogmes, celui dont dépendent tous les autres, est le dogme de la révélation. Si, depuis Luther, un protestant orthodoxe peut discuter tout à son aise sur le sens de la parole sacrée, il ne met pas en doute un seul instant que cette parole ne soit sacrée en effet et ne renferme un sens divin: quand il tient la Bible, il se croit certain de tenir dans sa main la vérité ; il ne lui reste plus qu'à la découvrir sous les mots qui la renferment, à fouiller le livre saint dans tous les sens comme les fils du laboureur fouillèrent le champ où ils croyaient un trésor caché. Mais est-ce donc bien sûr que ce trésor soit authentique, que la vérité se trouve toute faite dans les feuillets du livre ? Voilà ce que se demande le protestantisme libéral, qui, déjà répandu en Allemagne, en Angleterre, aux Etats-Unis , possède en France même bon nombre de représentants. Tous les chrétiens s'accordaient jusqu'alors à croire qu'il y avait réellement un Yerbe ; de nos jours cette foi même semble tendre à devenir symbolique. Sans doute Jésus a quelque chose de divin, mais ne sommesnous pas tous divins par quelque endroit? « Comment, écrit un pasteur libéral, comment serions-nous surpris de voir en Jésus un mystère, quand nous en sommes un à nous-mêmes? » Selon les nouveaux protestants, il ne faut plus rien prendre au pied de la lettre, même ce qu'on avait considéré jusqu'alors comme l'esprit du christianisme. Pour les plus logiques d'entre eux, la Bible est presque un livre comme les autres ; la coutume l'a consacré; on y trouve Dieu quand on l'y cherche, parce qu'on trouve Dieu partout, et qu'on l'y met, si par hasard il n'y est pas. Le Christ perd son auréole divine, ou plutôt il la partage avec tous les anges et tous les saints. Il perd sa pureté toute céleste, ou plutôt il nous la partage à tous; car le péché originel n'est lui aussi qu'un symbole et nous naissons tous les fils innocents du Dieu bon. Autres symboles, que les miracles qui représentent d'une manière grossière et visible la puissance intérieure de la foi. Nous n'avons plus d'ordres à recevoir directement de Dieu ; Dieu ne nous parle plus seulement par une seule voix, mais par toutes

les voix de l'univers, et c'est au milieu du grand concert de la nature que nous pouvons saisir et distinguer le véritable Verbe. Tout est symbole, excepté Dieu, qui est l'éter- DcUe vérité.

Et encore, pourquoi s'arrêter à Dieu? La liberté de pensée qui sans cesse tourne le dogme et l'adapte à ses progrès peut faire encore un pas. La foi immuable est de plus en plus resserrée et enfermée dans un cercle mouvant qui se rétrécit sur elle ; il ne restait plus pour le protestant libéral qu'un point fixe où elle puisse s'attacber : ce dernier va s'ébranler. Pourquoi Dieu même ne serait-il point un symbole? Qu'est-ce que cet être mystérieux, si ce n'est la personnification populaire du divin, ou même de l'humanité idéale, en un mot de la moralité?

Ainsi au symbolisme métaphysique se substitue un symbolisme purement moral. On aboutit alors à la conception Kantienne d'une foi au devoir entraînant comme simple postulat, ou même comme simple représentation à l'usage de l'homme, la foi en un principe capable d'assurer l'accord final de la moralité et du bonheur. La foi morale ainsi entendue a été adoptée par beaucoup d'Allemands comme base de la foi relig'ieuse. Les hégéliens ont fait de la religion une morale symbolique. Strauss définit la morale 1' « harmonisation w de l'homme avec son espèce, et la religion celle de l'homme avec l'univers ; cette définition, qui semble d'abord impliquer une différence de généralité et une certaine opposition entre la morale et la religion, a en réalité pour but de montrer leur unité : l'idéal de l'espèce se confond avec celui de l'univers, et si par hasard il s'en distinguait, ce serait l'idéal le plus universel que la morale nous ordonnerait de poursui\Te. M. de Hartmann, lui aussi, malgré ses tendances mystiques, conclut qu'il n'y a de religion possible que celle qui consacrera l'autonomie morale de l'individu, son salut par lui-même, non par aulrid (l'autosotérisme , par opposition à l'hétérosotérisme). D'oii il suit que, selon M. de Hartmann, la reconnaissance et l'adoration de la divinité doivent avoir pour principe le respect de ce qu'il y a en nous-mêmes d'essentiel et d'impersonnel ; en d'autres termes, la piété n'est qu'une des formes de la moralité et du renoncement absolu.

En France, on sait que M. Renouvier suit Kant et fonde la religion sur la foi morale. M. Renan, lui aussi, fait de la religion une morale idéaliste : « L'abnéga-

136 DISSOLUTION DES EELIGIOXS,

tion , le dévoilement, le sacrifice du réel à l'idéal, telle est , dit-il , l'essence même de la religion. » Et ailleurs : « Qu'est-ce que l'Etat, sinon l'égoïsme organisé? Qu'est-ce que la religion, sinon l'organisation du dévouement? » M. Renan oublie d'ailleurs ici qu'un Etat purement égoïste , c'est-à-dire purement immoral , ne pourrait vivre. Il serait plus juste de dire que l'Etat est l'organisation de la justice ; comme justice et dévouement ont au fond le même principe, il s'ensuit que l'Etat repose, ainsi que la religion même, sur la morale : la morale est la base même de la vie sociale.

En Angleterre, nous voyons également se produire la transformation de la foi religieuse en foi purement morale. Kant, par l'intermédiaire de Coleridge et de Hamilton, a exercé une grande influence sur la pensée anglaise et sur cette transformation de la foi. Coleridge a ramené le « royaume de Dieu » sur la terre, et le règne de Dieu est devenu pour lui comme pour Kant celui de la moralité. Pour Sfuart Mill, placé à un autre point de vue que Coleridge, ce qui ressort de l'étude des religions, c'est aussi que leur valeur essentielle a toujours consisté dans les préceptes moraux qu'elles donnaient : le bien qu'elles ont fait doit être attribué plutôt au sentiment moral provoqué par elles qu'au sentiment religieux proprement dit. Toutefois, ajoute Stuart Mill, les préceptes moraux fournis par les religions ont le double inconvénient, 1° d'être intéressés et d'agir sur l'individu par les promesses ou les menaces relatives à la \'ie à venir sans l'arracher entièrement à la préoccupation du moi ; 2° de produire une certaine « apathie intellectuelle )> et même une -( déviation du sens moral », en ce qu'ils attribuent à une perfection absolue la création d un monde aussi imparfait que le ncMre et, en une certaine mesure, divinisent ainsi le mal même. « On ne saurait adorer un tel dieu de bon cœur, à moins que le cœur n'ait été préalablement corrompu. » La vraie religion de l'avenir, selon Stuart Mill, sera une morale élevée, dépassant l'utilitarisme égoïste et nous portant à poursuivre le bien de riiumanilé entière, le bien même de l'ensemble des êtres. Cette conception d'une « religion de l'humanité » , qui n'est pas sans analogie avec la conception des positivistes, pourra se concilier, ajoute Stuart ]\Iill, avec la croyance en une puissance divine, en un « principe du bien » présent à l'univers. La foi en Dieu n'est immorale que si elle

suppose un Dieu tout-puissant, car elle rejette alors sur lui la responsabilité du mal : Dieu ne peut exister qu'à condition d'être partiellement impuissant, de rencontrer dans la nature, comme l'humanité même, des obstacles qui l'empêchent de faire tout le bien qu'il voudrait. Une fois Dieu ainsi conçu, le devoir pourra se formuler ainsi : «Aide Dieu «, travaille avec lui au bien, prête-lui « le concours dont il a besoin puisqu'il n'est pas omnipotent »; travaille aussi avec tous les grands hommes, les Socrate, les Moïse, les Marc-Aurëlo, les Washington, fais comme eux tout ce que tu pourras et rien que ce que tu dois. Cette collaboration désintéressée de tous les hommes entre eux et avec le « principe du bien », de quelque manière d'ailleurs qu'on se figure et qu'on personnifie ce principe, telle sera, selon StuartMill, la religion suprême. Ce n'est, on le voit, qu'une morale agrandie et érigée en loi universelle du monde. Qu'est-ce que nous appelons le divin, Binon ce qu'il y a en nous de meilleur? « Dieu est bon, » avait écrit Feuerbach, « signifie: la bonté est divine; Dieu est juste signifie: la justice est divine.» Au lieu dédire: il y a desdouleursdivines,des morts divines, on a dii: Dieu a souffert. Dieu est mort. «Dieu, c'est le cœur humain divinisé'. » Une thèse analogue a été soutenue avec éclat dans un livre qui a eu un grand retentissement en Angleterre, la Littérature et le dogme de Matthew Arnold. Ce dernier s'accorde d'abord avec tous les critiques des religions pour constater l'état de tension toujours croissante où estarrivé, de nos jours, le conflit entre la science et le dogme. « Une révolution inévitable va atteindre la religion dans laquelle nous avons été élevés ; nous en reconnaissons tous les signes avant-coureurs.)) EtM. Arnold a raison. Jamais, en aucun temps, le parti de l'incrédulité ne parut avoir plus de raisons en sa faveur; les antiques arguments contre la providence, le miracle et les causes finales, par lesquels les Epicuriens convainquirent autrefois tant d'esprits, ne semblent rien auprès des arguments fournis de nos jours par les Laplace, les Lamarck et tout récemment par Darwin, 1' «homme qui a chassé le miracle», selon le mot de Strauss. Un des prophètes sacrés que

1. M. Seeley, dans son ouvragée intitulé Natural Religion (1882), s'efforce anssi d'établir que, des trois éléments qu'. peuvent fournir une idée religieuse, l'amour du vrai ou la science, le sentiment du beau ou l'art, la notion du devoir ou la morale, il n'y a plus que le troisième qui puisse se concilier aujourd'hui avec le christianisme.

M. Arnold aime à citer disait autrefois : « Un temps viendra où il y aura sur cette terre une famine, non la famine du pain ni la soif de l'eau, mais la famine et la soii d'ouïr les paroles de l'Eternel; les hommes courront d'une mer à l'autre, du nord à l'orient, pour chercher la parole de l'Eternel, mais ils ne la trouveront point. » Ces temps prédits par le prophète, M. Arnold pourrait en reconnaître la venue ; n'est-ce pas de notre époque qu'on peut dire en vérité que la « parole de l'Eternel» lui manque ou va lui manquer bientôt. Un nouvel esprit anime notre génération ; non seulement on doute que 1' « Eternel » ait jamais parlé ou parle jamais à l'homme, mais beaucoup ne croient même plus à d'autre éternité qu'à celle de la nature muette et indifférente, qui ne révèle point son secret à moins qu'on ne le lui ravisse. Il y a bien encore aujourd'hui quelques serviteurs fidèles dans la maison du seigneur; mais le maître, lui, semble parti pour les pays lointains du passé, d'où le souvenir seul revient. En Russie, dans les antiques domaines seigneuriaux, une plaque de fer est accrochée à la muraille; quand le maître est revenu et passe en son domaine la première nuit du retour, le serviteur court à la plaque de fer, puis, dans le silence de la maison endormie mais peuplée désormais, il frappe le métal, il le fait résonner pour annoncer sa vigilance et la présence du maître. Qui fera vibrer ainsi la grande vf.ix des cloches pour annoncer le retour en son temple du dieu vivant, la vigilance réveillée de tous les fidèles? Aujourd'hui le tintement des cloches est triste comme un appel dans le vide; il sonne la maison de Dieu déserte, il sonne l'absence du seigneur et le glas des croyances mourantes. Comment donc faire rentrer Dieu dans le cœur de l'homme? Il n'y a qu'un moyen : en faire le symbole de la moralité, toujours vivante au fond de ce oœur. C'est à ce parti que, lui aussi, M. Arnold s'arrête. Mais il ne se contente pas de la moralité purement philosophique, il espère conserver la religion, et en particulier la religion du christianisme. Pour cela, il met en avant une nouvelle mélhode d'interprétation, la méthode « littéraire » et esthétique, qui cherche dans les textes seulement ce qu'il y a de plus beau et de meilleur moralement, en se disant que c'est peut-être encore là ce qu'il y a de plus vrai; il essaie de reconstituer les notions primitives du christianisme dans ce qu'elles avaient de vague, d'indécis et en même temps (\o

profond, pour les opposer au sens précis et grossier où la naïveté populaire les a prises. Quand il s'agit de métaphysique ou de religion, il n'y a rien de plus absurde que de vouloir trop préciser : ces vérités ne s'enferment pas dans un mot. Il faut donc que le mot, au lieu de définir pour nous la chose, ne soit qu'un moyen de nous rappeler son infinité. De même que la vérité déborde les mots, elle déborde aussi les personnalités ou les figures sous lesquelles l'humanité se l'est représentée. Quand une idée est conçue avec force, elle tend à prendre des traits, un visage, une voix; nos oreilles croient entendre, nos yeux croient voir ce que sent notre cœur. « L'homme ne saura jamais, a dit Goethe, combien il est anthropomorphiste. » Quoi d'étonnant à ce que l'humanité ait fini par personnifier ce qui l'a de tout temps émue, l'idée du bien et de la justice? L'Eternel, l'Eternel juste, le Tout-Puissant qui met d'accord la réalité avec la justice, le grand distributeur du bien et du mal, le g"rand être qui pèse toutes les actions, qui fait tout avec nombre et mesure, ou plutôt qui est luimême le nombre et la mesure, voilà le dieu du peuple juif, voilà le Javeh du judaïsme adulte, tel qu'il finit par apparaître dans le vague de l'inconnu. De nos jours il est devenu une simple notion morale qui , en s'imposant avec force à l'esprit, a fini par prendre une forme, par se personnifier, par s'allier à une foule de superstitions que la « fausse science des théologiens » en considérait comme inséparables et qu'une interprétation plus délicate, moins littérale et plus « littéraire », doit en séparer. Dieu étant devenu la loi morale, on pourra aller plus loin encore dans cette voie et dire que le Christ qui s'immole pour sauver le monde est le symbole moral du sacrifice de soi-même, le type sublime dans lequel nous trouvons réunies toutes les douleurs de la vie humaine et toute la grandeur idéale de la moralité. En lui l'humain et le divin sont réconciliés : il est homme, car il souffre, mais son dévouement est si grand qu'il le fait Dieu. Qu'est-ce maintenant que le ciel, réservé à ceux qui suivent le Christ et continuent sans interruption la série des sacrifices? C'est la perfection morale. L'enfer, c'est le symbole de la corruption définitive où, par hypothèse, finiraient par tomber ceux qui, à force de choisir le mal, perdraient jusqu'à la notion du bien. Quant au paradis terrestre, c'est le charmant symbole de l'innocence primitive de l'enfant: il n'a rien fait de mal encore, mais il n'a rien fait de bien ;

140 DISSOLITTION DES RELIGIONS.

sa première désobéissance marque sa première faute; quand le désir s'est éveillé en lui pour la première fois, sa volonté a été vaincue, il a failli, il est tombé, mais cette chute est précisément la condition de son relèvement, de sa rédemption par la loi morale; le voilà condamné au travail, au dur travail de l'homme sur lui-même, à la lutte contre la passion ; sans celle lutte qui le fortifie, jamais il ne verrait descendre en lui le dieu, le christ sauveur, l'idéal moral. Ainsi, « c'est dans l'évolution de la conscience humaine qu'il faut chercher l'explication des symboles chrétiens '. » Il faut dire d'eux ce que le philosophe Salluste dit de toutes les légendes religieuses dans son Traité des dieux et du inonde : cela n'est jamais arrivé, et cela est éternellement ^Tai. La religion est la morale du peuple; elle nous montre à tous, réalisés, di\'inisés, les types supérieurs de conduite que nous devons nous efforcer d'imiter ici-bas; les rêves dont elle peuple les cieux sont des rêves de justice, d'égalité dans le bien, de fraternité : le ciel est une revancTie de la terre. N'employons donc plus les noms de Dieu, de Christ, de résurrection qu'à titre de symboles, vagues comme l'espérance. Alors, selon M. Matthew Arnold et ceux qui soutiennent la même thèse, nous nous mettrons à aimer ces symboles, notre foi trouvera à quoi se prendre dans la religion, qui auparavant semblait n'être qu'un tissu d'absurdités grossières. Derrière le dog^me, qui n'en est que la surface, nous trouverons la loi morale, qui en est le fond. Cette loi, il est vrai, y est devenue concrète; elle a pris, pour ainsi dire, une forme et une couleur. C'est que les peuples sont des poètes : ils ne pensent que par images, on ne les soulève qu'on leur montrant du doigt quelque chose. Après tout, qu'y a-t-il de mauvais à ce que les apôtres, entr'ouvrant Téther bleu, aient montré tout là haut aux nations ébahies des trônes d'or, des séraphins, des ailes blanches et la multitude des élus agenouillés? Ce spectacle a fasciné le moyen âge et parfois, quand nous fermons les yeux, nous croyons encore l'apercevoir. Celte poésie répandue sur la loi morale lui donne un attrait qu'elle n'avait pas tout d'abord en son austérité. Le sacrifice devient pUis doux quand il apparaît couronné d'une auréole. Les premiers chrétiens n'aimaient pas à se représenter le Christ

1. Outre .M. .Matlhew Arnold, voir M. L. Méiiard, Sources du dogme chrétien {Critique religieuse, janvier 1879).

LA FOI SYMBOLIQUE ET ilORALE. l4l

saiernant sous les épines, mais plutôt transfiguré et triomphant; ils préféraient voiler ses soulfrances. Des tableaux comme ceux qui ornent nos églises leur eussent fait horreur : leur foi encore jeune aurait été ébranlée par celte a image de la douleur sur du bois » qui causait à Gœlhe une sorte de répulsion. Quand ils représentaient la croix, elle ne portait plus son dieu, et ils avaient soin d'eu recouvrir le bois même de fleurs et d'ornements de toute sorte. C'est ce que nous montrent les figures naïves, les dessins et les sculptures trouvés dans les catacombes. Cacher une croix sous des fleurs, voilà la merveille réalisée par la religion. Quand on regarde les religions de ce point de vue, on ne dédaigne plus toutes les légendes qui constituent la matière de la foi populaire; on les comprend, on les aime, on se sent envahi « d'une tendresse infinie » pour cette œuvre spontanée de la pensée en qnète du bien, en attente de l'idéal, pour ces contes de fée de la moralité humaine, plus profonds et plus doux que les autres. Il fallait bien que la poésie religieuse préparât sur cette terre, longtemps d'avance, la venue du mystérieux idéal, embellit le lieu où il devait descendre, comme la mère de la belle au bois dormant, voyant s'alourdir pour un sommeil de cent ans les paupières de sa fille, plaçait avec confiance au pied du lit de l'endormie le coussin brodé oii s'agenouillerait un jour le lointain amoureux qui devait la réveiller d'un baiser.

Comme nous sommes loin maintenant de l'interprétation servile des « prétendus savants, » qui se penchent sur les textes et perdent de vue la pensée générale et primitive! Quand on veut voir l'ensemble d'un tableau, il ne faut pas s'approcher trop près, ou la perspective dis[»araît et toutes les couleurs se dégradent; il faut se mettre à une certaine distance, dans un jour favorable : alors éclate l'unité de l'œuvre en même temps que la richesse des nuances. Ainsi devons-nous faire à l'égard des religions. Quand nous nous plaçons assez loin et assez hanl. nous en venons à perdre toute prévention, toute hostilité h leur égard : leurs livres saints finissent même par mériter à nos yeux le nom de saints ; nous y retrouvons, dit M. Arnold, un « secret » providentiel qui est le « secret de Jésus. » Pourquoi, ajoute M. Arnold, ne pas reconnaître que la Bible est un livre inspiré, dicté par l'esprit divin? Après tout, ce qui est spontané est toujours plus ou moins di\dn, providentiel ; ce qui jaillit des sources mêmes de la

pensée humaine est infiniment vénérable. La Bible est un livre unique, correspondant à un état d'esprit tout particulier, et qu'on ne peut pas plus refaire ou corriger qu'une œuvre de Phidias ou de Praxitèle. Malgré ses lacunes morales et son fréquent désaccord avec la conscience de notre époque, ce livre est le complément nécessaire du christianisme; il manifeste l'esprit général de la société chrétienne, il en représente la tradition et rattache les croyances du présent avec celles du passé'. La Bible et les dogmes, après avoir été jadis le point de départ de la foi religieuse, finissent sans doute par avoir besoin, devant la foi moderne, d'une justification; mais cette justification, ils l'obtiennent : ce qu'on comprend est déjà pardonné.

Si l'Evangile contient une doctrine morale plus ou moins réfléchie, c'est assurément celle de l'amour. La charité ou pour mieux dire la justice aimante (toute charité est une justice au point de vue absolu), tel est le « secret » de Jésus. L'Evangile peut donc être considéré, selon la pensée de M. Arnold, comme étant avant tout un traité de morale symbolique. La véritable supériorité de l'Évangile sur le paganisme et sur la philosophie païenne était une supériorité morale : c'est pour cela qu'il a vaincu. Il n'y a pas de théologie dans l'Evangile, si ce n'est la théologie

i'uive; or la religion juive n'eût pas pu conquérir le monde, ja puissance de l'Évangile était dans sa morale; c'est elle qui, de nos jours mêmes, survit plus ou moins transformée par le progrès des temps. Aussi est-ce sur la morale évangélique que doivent nécessairement s'appuyer les chrétiens des sociétés modernes, c'est en elle qu'ils peuvent puiser leur vraie force : elle est le principal argument qu'ils puissent invoquer pour démontrer la légitimité même de la religion et pour ainsi dire la légitimité de Dieu.

M. Matthew Arnold et le groupe de critiques libéraux qui se sont comme lui inspirés de l' « esprit des temps » [Zeit Geisi), semblent avoir ainsi conduit la foi au point extrême où elle pouvait aller sans rompre entièrement avec le passé, avec les textes et les dogmes. La pensée religieuse n'est plus rattachée par eux aux symboles qu'à l'aide du plus mince des liens. Au fond, pour qui y regarde de près, les chrétiens libéraux suppriment la religion proprement dite pour la remplacer par une mnrule relviiense. Le véritable croyant d'autrefois affirmait Dieu d'abord et faisait

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