‹ L'irréligion de l'avenirChapitre 45 sur 104 · Voir M. L. Méuard, ibld. \Cvit. relig · texte numérisé non relu

Voir M. L. Méuard, ibld. \Cvit. relig

de la volonté de Dion la règle de sa conduite; le cro\anL libéial de nos jours affirme d'abord la loi morale, et la divinise ensuite. Il traite d'égal à égal, comme M. Arnold, avec le grand Javeh et lui tient à peu près ce langage: Es-tu une personne, je n'en sais rien ; as-tu eu des prophètes, un Messie, je ne le crois plus; m'as-tu créé, j'en doute un peu; veilles-tu sur moi en particulier, fais-tu des miracles, je le nie; mais il y a une chose, une seule, à laquelle je crois, c'est ma moralité; si tu veux bien t'en porter garant et mettre la réalité d'accord avec mon idéal, nous ferons un traité d'alliance : en affirmant ma propre existence comme être moral, j'affirmerai la tienne par-dessus le marché. — Nous sommes loin de l'antique Javeh, puissance avec laquelle on ne pouvait marchander. Dieu jaloux qui voulait que toutes les pensées de l'homme fussent pour lui seul, et qui ne faisait avec son peuple de traité d'alliance qu'en se réservant d'en dicter en maître les conditions.

Les plus distingués des pasteurs allemands, anglais ou américains finissent par rejeter tellement dans l'ombre la théologie au profit de la morale pratique, qu'on pourrait leur appliquer à tous ces paroles d'un journal américain, la North american revieiv : « Un païen désireux de connaître les doctrines du christianisme pourrait fréquenter pendant une année entière nos églises les plus fashionables et ne pas entendre un mot sur les tourments de l'enfer ou sur le courroux d'un Dieu offensé. Quant à la chute de l'homme et aux souffrances expiatoires du Christ, on ne lui en dira que juste assez pour ne pas porter ombrage au disciple le plus fanatique de l'évolution. Écoutant et observant par lui-même, il arrivera à cette conclusion que la voie du salut consiste à confesser sa foi dans quelques doctrines abstraites, atténuées autant que possible par le prédicateur et par le fidèle, à fréquenter assidûment l'église ainsi que les réunions extrareligieuses, à laisser tomber une obole chaque dimanche dans la sébile, et à imiter l'altilude de ses voisins, » On relâche tellement le sens des termes qu'on en vient à considérer comme chrétiens tous ceux qui ont été formés par la civilisation chrétienne, tous ceux qui ne sont pas restés totalement étrangers au niouvemcnl d'idées suscité dans l'Occident par Jésus et Paul. C'est un pasteur américain parti des dogmes étroits de Calvin ' qui, après avoir employé sa longue vie à s'eu dé-

l. Al. Henry Ward Beech<»r.

g-ag-cr toujours davantag-e, trouvait à soixante-dix ans celte larg-e formule de sa foi : « Nul ne doit êlre rangé parmi les infidèles qui voit dans la justice la g-rande foi de la vie humaine et qui poursuit une soumission toujours plus complète de sa volonté à son sens moral. »

II. — Quelle peut être la valeur et quelle peut être la diirée du symbolisme métaphysique et moral auquel on essaye ainsi de réduire la religion?

Parlons d'abord des prolestants libéraux. Le protestantisme libéral, qui ramène les dogmes mêmes à de simples symboles, est sans doute en progrès par rapport au protestantisme orthodoxe, comme ce dernier par rapport au catholicisme. Mais, autant il semble l'emporter au point de vue moral et social, autant au point de vue logique, il est inférieur. On a appelé irrévérencieusement le catholicisme « un cadavre embaumé à la perfection » une momie chrétienne admirablement conservée sous les chasubles dorées et les surplis qui l'enveloppent; avec le protestantisme de Luther ce corps se déchire et s'en va en lambeaux ; avec le protestantisme dit libéral il tombe en poussière. Conserver le christianisme en supprimant le Christ, le fils ou tout au moins l'envoyé de Dieu, c'est là une entreprise dont étaient seuls capables des esprits peu portés, par leur nature même, à tenir grand compte de ce que nous appelons la logique. Qui n'admet pas la révélation doit se dire franchement philosophe et ne pas tenir plus de compte de la Bible et de l'Evangile que des dialogues de Platon ou des traités d'Aristote, des Védas ou du Talmud. Les protestants libéraux, comme le remarque M. de Hartmann, un de leurs adversaires les plus acharnés, s'emparent de toutes les idées modernes pour les « faire voyager sous le pavillon chrétien. » Ce n'est pas très conséquent. Quand on veut absolument se ranger autour d'un drapeau, au moins que ce soit le vôtre et non celui d'autrui. Mais les protestants libéraux veulent, de très bonne foi d'ailleurs, être et rester protestants ; en Allemagne ils s'obstinent à demeurer dans r « Eglise évangélique unie » de Prusse ; ils y sont à leur place « comme un moineau dans un nid d'hirondelle. » M. de Hartmann, qui à leur égard est d'une verve intarissable, les compare à des hommes dont la maison craque en nmint endroit et menace ruine ; ils s'en aperçoivent, fon tout ce qu'ils peuvent pour l'ébranler encoie davantage, et cependac t ils cantinuenl tranquillement d'y dormir, ils y

appellent même les passants en leur offrant le vivre elle couvert. Ils ressemblent encore, — toujours selon M. de Hartmann, — à quelqu'un qui s'assied avec confiance sur une chaise après en avoir au préalable scié les quatre barreaux. Déjà Strauss avait dit ; u Quand on ne regarde plus Jésus que comme un homme, on n'a pins aucun droit de le prier, de le conserver comme centre d'un culte, de prêcher toute l'année sur lui, sur ses actions, ses aventures et ses maximes, surtout si les plus importantes de ses actions et de ses aventures ont été reconnues pour fabuleuses , et si ses maximes ont été démontrées incompatibles avec nos vues actuelles sur le monde et la vie. « Pour s'expliquer ce qu'il y a d'étrange dans la plupart des communions libérales, qui s'arrêtent toujours à mi-chemin de la liberté, il faut remarquer qu'elles sont généralement l'œuvre d'ecclésiastiques rompant avec l'Église dominante ; ces derniers, qui ont été prêtres, en gardent toujours quoique chose, l'habitude les a plies une fois pour toutes, ils ne peuvent pas plus penser sans les formules du dogme que nous ne pouvons parler sans les mots de notre langue ; même quand ils font effort pour apprendre un lang-age nouveau, il leur reste toujours un accent qui décèle leur origine. D'ailleurs ils sentent instinctivement qu'ils empruntent au nom du Christ une autorité, et ils ne peuvent pas renoncer à cette action spirituelle qu'ils veulent exercer en vue du bien. En Allemagne et en France même, outre les protestants libéraux que nous comptons en petit nombre, d'anciens catholiques ont cherché à sortir du catholicisme orthodoxe, mais ils n'ont pas osé sortir du christianisme. On connaît le père Hyacinthe ^ En vain, entraînés par la logique, ceux qui

1. Un autre, dont le nom a failli devenir célèbre il y a quelques années, le D'' Junqua, avail entrepris lui aussi de fonder une Église, VEgîise de la liberté : tous ceux qui devaient y entrer étaient libres de croire à peu près ce qu'ils voulaient, l'athée même à la rigueur ])Ouvait y être admis. L'Eglise en question devait avoir des attributs purement symboliques : — le baptême, c'est-à-dire le « symbole de l'initiation à la civilisation chrétienne, » la confirmation, c'est-à-dire le « symbole de l'enrôlement dans la milice delà liberté, » l'eucharistie ou agape religieuse, c'est-à-dire le symbole de fraternité humaine; — ajoutons que ces sacrements n'avaient rien d'obligatoire et qu'on pouvait s'en abstenir entièrement si on voulait. Néanmoins on devait faire partie d'une Église, d'une communion; on pouvait désigner sa foi propre sous un nom commun; on était enfin en relations avec un prêtre, qui commenterait devant vous les maximes de l'Évangile, qui vous parlerait du Christ comme si vous croyiez eu lui et comme s'il y croyait lui-même. L'Église du Df Junqua eût facilement réussi en Angleterre à côté de M. Moncure Conway et des sécularistes.

sont nés chrétiens font effort pour se débarrasser de leurs croyances : ils font songer involontairement à la mouche prise dans une toile d'araignée, qui tire une aile, une patte, et pourtant reste encore paralysée sous ses invisibles liens.

Essayons pourtant d'entrer plus avant dans la pensée de ceux qu'on pourrait appeler les néo-chrétiens, et cherchons quelle part de vérité peut contenir leur doctrine tant critiquée. — Si Jésus n'est qu'un homme, disent-ils, c'est du moins le plus extraordinaire des hommes ; il a du premier coup, par une intuition naturelle et divine tout ensemble, découvert la vérité suprême dont l'humanité devait se nourrir ; il a devancé les temps ; il ne parlait pas seulement pour son peuple ni pour son siècle, ni même pour quelques dizaines de siècles : sa voix va plus loin, elle franchit le cercle restreint de ses auditeurs et des douze apôtres, elle s'élève au-dessus de ce peuple de Judée prosterné devant lui, elle arrive jusqu'à nous, elle retentit à nos oreilles des éternelles vérités, elle nous trouve encore attentifs à l'écouter, à la comprendre, incapables de la remplacer. « En Jésus, écrit le pasteur Bost dans son ouvrage sur le Protesfantisrne libéral, la rencontre du divin et de l'humain s'est faite dans des proportions qui n'ont pas été vues ailleurs. Son rapport à Dieu est le rapport normal et typique de l'humanité avec son créateur... Jésus demeure à jamais notre modèle. » Le professeur Hermann Schultz, dans une conférence faite à Gôttingue il y a quelques années, exprime aussi cette idée que Jésus est bien réellement le Messie, au sens propre que les Juifs attachaient à ce mot : il a fondé le royaume de Dieu, non pas. il est vrai, par des exploits merveilleux comme ceux de Moïse ou d'Elie, mais par un exploit plus grand encore, par le sacrifice de l'amour, le don volontaire de soi. Les apôtres et tous les chrétiens en général ne crurent pas au Christ à cause des miracles ; ils acceptèrent ses miracles grâce à leur foi préalable en lui : cette foi ne trouve son vrai fondement que dans la supériorité morale du Christ, et elle subsiste même si on nie les miracles. Le professeur Schultz conclut, contre Strauss et M. Renan, que « la foi au Christ est entièrement indépendante des résultats de l'examen liistorique de sa vie.» Toutes les actions de Jésus peuvent être (le la légende, il nous reste sa parole et sa pensée, ni rencontrent en nous un écho toujours prêt à s'éveiller, est des choses qu'on trouve une fois pour toutes : celui

qui a trouvé l'amour n'a pas fait une découverte iU^soire cl passagère. N'est-il pas juste que les hommes se' groupent autour de lui, se rangent sous son nom ? Lui-même aimait à s'appeler le « Fils de l'homme » : c'est à ce titre que l'humanité doit le vénérer. — « Ce n'est pas une destruction, c'est une reconstruction qui sort de l'exégèse biblique contemporaine », disait aussi en 1883 un des représentants de l'unitarisme anglais, le Révérend A. Armstrong. Nous aimons davantage Jésus en le sentant mieux notre frère, en ne voyant dans les légendes merveilleuses dont on l'environne que le symbole d'un autre amour plus naïf que le nôtre, celui de ses disciples. La croyance par les miracles n'est qu'une forme dernière de la tentation, à laquelle doit échapper l'humanité. Dans le récit symbolique de la tentation au désert, Satan lui parle ainsi : « Dis que ces pierres deviennent du pain ; » n'est-ce pas lui conseiller le miracle, la prestidigitation, dont usèrent si souvent les anciens prophètes pour éblouir l'imagination des peuples. Mais Jésus refuse. Ailleurs il dit au peuple d'une voix indignée : « Si vous ne voyez des prodiges et des miracles, vous ne croyez pas » ; et aux pharisiens : « Hypocrites, vous savez bien discerner les apparences du ciel et de la terre...; et pourquoi ne connaissez-vous pas aussi de vous-mêmes ce qui est juste? « C'est de nous-mêmes, disent les néo-chrétiens, c'est par notre propre conscience et par notre propre raison que nous trouvons la justice dans la parole du Christ et que nous la révérons : cette parole n est pas vraie parce qu'elle est divine, elle est divine parce qu'elle est vraie.

Ainsi compris, le protestantisme libéral est une doctrine qui mérite d'être discutée; seulement il ne se dislingue plus par aucun caractère spécial des nombreuses sectes philosophiques qui, dans le cours de l'histoire, ont voulu se rattacher à l'opinion d'un homme, l'identifier avec la vérité, lui donner enfin une autoiité plus qu'humaine. Pythagore fut pour ses disciples ce que Jésus est pour les protestants libéraux. On connaît aussi le respect traditionnel des Épicuriens pour leur maître, l'espèce de culte qu'ils lui rendaient, l'autorité qu'ils accordaient à ses paroles', Pythagore avait mis en lumière une grande idée, celle de l'harmonie qui gouverne le monde physique

1. Voir notre livre sur la .h irale d^Épicure et ses rapports avec les do(^ trines contemporaines, p, 186,

et moral; Epicure, celle du bonheur qui doit être le but rationnel de la conduite, la règle du bien et du vrai même : pour leurs disciples ces deux grandes idées, au lieu d'être un des éléments de la vérité, étaient la vérité tout entière; il n'y avait rien à chercher par delà. De même, de nos jours, les positivistes voient dans Auguste Comte non pas seulement un profond penseur, mais quelqu'un qui a mis pour ainsi dire le doigt sur la vérité définitive, qui, d'un seul élan, a parcouru tout le domaine de l'intelligence et en a tracé les limites. Il est strictement exact de dire qu'Auguste Comte est une sorte de Christ pour certains positivistes étroits, un Christ un peu plus récent et qui n'a pas eu le bonheur de mourir sur la croix. Chacune de ces sectes repose sur la croyance suivante : avant Pylhagore, Epicure ou Comte, personne n'avait vu la vérité; après eux, personne ne la verra sensiblement mieux. Une telle croyance est une négation implicite : V de la continuité historique, qui fait qu'un homme de génie est toujours plus ou moins l'expression de son siècle et qu'il ne faut pas rapporter à lui seul tout l'honneur de sa propre pensée; 2" de l'évolution humaine, qui fait qu'un homme de génie ne peut pas être l'expression de tous les siècles, que son intelligence sera nécessairement dépassée un jour ou l'autre par la pensée humaine en marche, que la vérité découverte par lui n'est pas la vérité tout entière, mais un simple moyen pour découvrir des vérités nouvelles, un anneau dans une chaîne sans fin. On comurend encore un : deiis cUxit , ou, si on ne comprend pas, du moins on s'incline ; mais reproduire en faveur de quelqu'un, fût-ce de Jésus, le magister dixit du moyen âge, voilà qui semble étrange. Les géomètres ont toujours eu le plus grand respect pour Euclide, néanmoins chacun d'eux s'est efforcé d'ajouter quelque nouveau théorème à ceux qu'il avait déjà démontrés; en est-il donc pour les vérités morales autrement que pour les vérités mathématiques? Un seul homme peul-il tout comprendre et tout ire ? l'autocratie doit-elle régner sur les esprits ? Les protestants libéraux nous parlent du « secret de Jésus », mais il y a bien des secrets dans ce monde, chacun a le sien; qui dira le secret des secrets, le dernier mot, l'explication suprême ? Probablement personne en particulier : la vérité est l'œuvre d'une immense coopération, il faut que tous les peuples et toutes Icsgénéralionsy travaillent. On ne peut ni parcourir d'un seul coup l'horizon ni le sup-

primer ; pour l'apercevoir tout entier, il faut marcher sans cesse : alors chaque pas qu'on fait on avant est une perspective qui s'ouvre. Vivre, c'est pourThumanité apprendre: pour pouvoir nous dire le grand secret, il faudrait qu'un seul homme eût vécu la \'ie de l'humanité, la vie de tous les êtres et même de toutes ces choses qui semblent à peine mériter le nom d'êtres ; il faudrait qu'un homme eût concentré en lui l'univers. Il ne peut donc y avoir de religion d'un homme; un homme, fût-il Jésus, ne peut pas retenir autour de lui l'esprit humain comme autour d'un centre immuable. Les protestants libéraux croient en avoir fini avec la critique des Strauss et des Renan

Îarce qu'ils auront concédé une fois pour toutes que ésus n'était pas un dieu; mais la critique leur objectera que le « Messie » non surnaturel qu'ils se figurent est lui-même une imagination. Selon l'exégèse rationaliste, la doctrine du Christ appartient plus ou moins, comme sa vie même, au domaine de la légende. Jamais Jésus n'eut l'idée de la rédemption, c'est-à dire précisément l'idée qui fait le fond du christianisme ; jamais il ne conçut la Trinité. Si l'on en croit les travaux peutêtre un peu terre à terre de Strauss, de F. -A. MûUer, du professeur Weiss, de M. Havet, Jésus était un Juif, et avait encore l'étroitesse d'esprit des Juifs. Son idée dominante était la fin prochaine du monde, la réalisation sur une terre nouvelle du royaume national attendu par les Juifs et qui n'était pour eux qu'une théocratie toute terrestre; la fin du monde étant proche, il ne valait plus la peine de vaquer à un établissement sur la terre pour le peu de temps qu'elle avait à subsister ; il fallait uniquement s'occuper de pénitence et d'amendement pour n'être pas, au jour du jugement, dévoré par le feu et exclu du royaume fondé sur la nouvelle terre. Aussi Jésus prêchaitil le dédain de l'État, de l'administration, de la justice, de la famille, du travail et de la propriété, bref de tous les ressorts essentiels de la vie sociale. La morale évangélique elle-même n'apparaît aux critiques de celte école que comme un mélange sans unité des préceptes mosa'istes sur l'amour désintéressé avec la doctrine d'Hillel plus ou moins fondée sur l'intérêt bien entendu. L'originalité évangélique serait moins dans le lien logique des idées que dans une certaine onction répandue sur toutes les paroles, dans une éloquence persuasive qui remplace souvent le raisonnement. Ce que le Christ a dit, d'autres

l'avaient dit auparavant, mais non avec le même accent En somme, la critique historique de l'Allemagne, tout en professant la plus grande admiration pour les fondateurs multiples du christianisme, entraîne ses partisans bien loin de l'homme-tvpe que se figurent les néo-chrétiens, comme de rhomme-dieu qu'adoraient les chrétiens primitifs. Nous n'avons donc plus de raison pour admettre un reste de révélation ou un reste d'autorité sacrée qui appartiendrait aux Evangiles plutôt qu'aux Yédas ou à tout autre livre religieux. Si la foi est svmbolique, on peut alors aussi bien prendre pour svmboles les myihes de l'Inde que ceux de la Bible. Les brahmaïstes contemporains, avec leur éclectisme souvent confus et mystique, sont même plus près de la vérité que les protestants libéraux, qui cherchent encore l'abri unique et le salut sous l'ombre toujours plus diminuée de la croix.

En renonçant à attribuer une autorité sacrée aux livres saints et à la tradition chrétienne, leur prêtera-t-on du moins une autorité morale supérieure ? Laissera-t-on subsister, avec M. Arnold, un symbolisme purement esthétique et moral auquel la Bible servira de texte?

On peut apprécier de deux manières le symbolisme purement moral, selon qu'on se place au point de vue concret de l'histoire ou au point de vue abstrait de la pensée philosophique. Historiquement, rien n'est plus inexact que la méthode de M.Arnold : elle consiste à prêter les idées les plus raffinées de notre époque aux peuples primitifs. Elle laisse entendre, par exemple, que le Javeh des Hébreux n'était pas une personne parfaitement définie, une puissance transcendante bien distincte du monde et s'y manifestant par des actes d'une volonté capricieuse, un Roi des cieux, un Seig^neur des armées donnant à son peuple la victoire ou la défaite, l'abondance ou la famine, la santé ou la maladie. Il suffit de lire une pag'e de la Bible ou de l'Evangile pour se convaincre que jamais les Hébreux n'ont douté un seul instant de la personnalité de Javeh. — Soit, dira M. Arnold, mais Javeh n'était à leurs yeux que la personnification de la justice parce qu'ils y croyaient fortement. — Il serait plus exact de dire qu'ils n'avaient pas encore une idée très pbilosophique de la justice, qu'ils se la représentaient comme un ordre reçu du dehors, un commandement auquel il

était dangereux de désobéir, une volonté s'imposant à la nôtre par la force. Rien de plus naturel ensuite que de personnifier cette volonté. Mais est-ce bien là ce que nous entendons de nos jours par justice, et M. Arnold ne semble-t-il pas jouer sur les mots quand il veut nous le faire croire? Crainte du Seigneur n'est pas justice. Il est des choses qu'on ne peut pas exprimer sous forme de lég-endes lorsqu'on les a une fois conçues, et dont la vraie poésie consiste dans leur pureté même, dans leur simplicité. Personnifier la justice, la rejeter au dehors de nous sous la forme d'une puissance menaçante, ce n'est pas en avoir une « idée élevée, » ce n'est pas du tout en être « embrasé, illuminé, » comme dit M. Matthew Arnold; c'est au contraire ne pas concevoir encore la justice véritable. Ce qu'on prend pour l'expression la plus sublime d'un sentiment moral tout moderne, en est, au contrairCj la négation partielle. M. Arnold veut faire, dit-il, de la critique « littéraire ; )^ mais la méthode littéraire consiste à replacer les grandes œuvres du génie humain dans le milieu oii elles ont été conçues , à y retrouver l'esprit du temps, — non pas de notre temps à nous. Si nous voulions interpréter l'histoire avec nos idées modernes, nous n'y comprendrions rien. M. Arnold se moque de ceux qui veulent voir dans la Bible des allusions à des événements contemporains, à telle ou telle coutume de notre âge, à tel ou tel dogme inconnu des temps primitifs. Un exégète, dit-il, trouve la fuite en Egypte annoncée dans la prophétie d'Isaïe : « L'Eternel viendra en Egypte sur un nuage léger; » ce léger nuage est le corps de Jésus né d'une vierge. Un autre, plus fantaisiste, remarquant ces paroles : — Malheur à ceux qui tirent l'iniquité avec des cordes de mensonge, — y voit une malédiction de Dieu sur les cloches d'église. Assurément, c'est là une méthode étrange d'interpréter les textes ; mais au fond il n'est pas plus logique de chercher dans les livres saints nos idées actuelles, bonnes ou mauvaises, que d"y chercher l'annonce de tel événement lointain ou le commentaire de tel trait des mœurs contemporaines. Pour pratiquer la méthode vraiment littéraire, — et scientifique en même temps, — il faut s'oublier un peu, soi, sa nation et son siècle, vivre de la vie des temps passés, se faire Grec en lisant Homère, Hébreu en lisant la Bible, ne pas vouloir que Racine soit un Shakspeare, ni Boccace un saini Benoit, ni Jésus un libre-penseur, ni Isaïe un Épictète ou

un Kant. Chaque chose et chaque idée est bien dans son temps et dans son milieu. Les cathédrales gothiques sont magnifiques, nos petites maisons d'aujourd'hui sont très confoilables, rien ne nous empêche d'admirer les unes et d'habiter les autres; mais ce qui est inexcusable, c'est de vouloir absolument que les cathédrales ne soient pas des cathédrales.

Si on n'examine plus la doctrine de M. Arnold au point de vue historique, mais au point de vue purement philosophique, elle nous apparaîtra comme beaucoup plus séduisante, puisqu'elle consiste précisément à nous faire retrouver nos idées dans les livres anciens comme dans un miroir. Rien de mieux, mais en somme avons-nous bien besoin de ce miroir? Avons-nous besoin de retrouver nos conceptions modernes plus ou moins altérées par le mythe? Avons-nous besoin de repasser volontairement par l'état d'esprit où sont passés les peuples primitifs? Avons-nous besoin de nous pénétrer de l'idée parfois étroite qu'ils se faisaient de la justice et de la morale afin de concevoir une justice plus large et une morale plus digne dé ce nom? N'est-ce pas comme si, pour apprendre la physique aux enfants, on commençait par leur enseigner sérieusement les préjugés antiques sur l'horreur du vide, l'immobilité de la terre, etc.? Les auteurs du Talmud disaient dans leur foi naïve que Javeh, rempli de vénération pour le livre qu'il avait dicté lui-même, consacrait les trois premières heures de chaque jour à étudier la loi sacrée; aujourd'hui les Juifs les plus orthodoxes n'astreignent plus leur dieu à cette méditation régulière : ne pourrait-on sans danger permettre à l'homme de faire la même économie de temps? M. Arnold, cet esprit si délié, mais si peu droit et si peu logique, critique quelque part ceux qui ont besoin de fonder leur foi sut des fables, des interventions surnaturelles, des légendes merveilleuses. « Bien des hommes religieux, dit-il, res- 6 'uiblent à ceux qui ont nourri leur esprit de romans ou aux fumeurs d'opium : la réalité leur est insipide, bien qu'elle soit vraiment plus grande que le monde fantastique des romans et de l'opium. » M. Arnold ne s'aperçoit pas que, si la réalité est, comme il le dit, ce qu'il y a de plus grand et de plus beau, nous n'avons plus aucun Lesoin de la légende, même interprétée à sa façon: le monde réel, j'entends le monde moral comme le monde physique, devra suffire pleinement à notre pensée.

« Ilhuricl, dit M. Arnold, a frappé de sa lance le miracle;» du même coup n'a-l-il point frappé le symbole? Nous aimons mieux voir la vérité toute pure qu'habillée de vêtements multicolores : la vêtir, c'est la dégrader. M. Arnold compare la foi trop entière h l'ivresse : nous le comparerons volontiers, lui, à Socrate, qui pouvait boire plus qu'aucun convive sans s'enivrer. Ne pas s'enivrer, c'était pour les Grecs une des prérogatives du sage : sous cette réserve, ils lui permettaient de boire; de nos jours les sages tiennent peu à user de la permission; ils admirent Socrate sans l'imiter, et trouvent que la sobriété est encore le plus sûr moyen de garder sa raison. Nous en dirons autant à M. Arnold. La Bible, avec ses scènes de massacre, de viol et de représailles di\dnes, est selon lui la nourriture de l'esprit : « l'esprit ne peut s'en passer, pas plus que nous ne pouvons nous passer de manger ; » nous lui répondrons que, s'il faut l'en croire, c'est là une nourriture bien dangereuse, et qu'il vaut mieux parfois jeûner un peu que de s'empoisonner.

Du reste, si on persistait à chercher dans les livres sacrés des anciens âges l'expression de la moralité primitive, ce n'est pas dans la Bible, c'est plutôt dans les livres hindous qu'une interprétation « littéraire » ou philosophique trouverait la formule la plus extraordinaire du symbolisme moral. Le monde entier apparaît aux bouddhistes comme la mise en œuvre delà loi morale, puisque, selon eux, les êtres se classent eux-mêmes dans l'univers par leurs vertus ou leurs vices, montent ou descendent dans l'échelle de la vie selon qu'ils s'élèvent moralement ou se rabaissent. Le bouddhisme est, à certains égards, la moralité érigée en explication du monde.

Malgré les inconséquences partielles que nous avons signalées dans le symbolisme moral, une conclusion se dégage logiquement des livres que nous venons d'examiner et surtout du livre de M. Arnold, c'est que le fond le plus solide de toute religion est une morale plus ou moins miparfaite ; c'est que la morale fait la force du christianisme comme du bouddhisme et que, si on la supprime, il ne reste plus rien des deux grandes religions « universalistes » enfantées par l'intelligence humaine. La religion sert, pour ainsi dire, d'enveloppe à la morale; elle eu protège le développement et l'épanouissement final; mais,

une fois que les croyances morales ont pris une force suffisante, elles tendent à sortir de cette enveloppe comme la fleur brise le boulon. On a beaucoup discuté, il y a quelques années, sur ce qu'on appelait alors la « morale indépendante ; » les défenseurs de la religion soutenaient que la morale lui est intimement liée et qu'on ne peut l'en séparer sans la corrompre. Ils avaient peut-être raison de rattacher intimement ces deux choses, mais ils se trompaient en soutenant que c'est la morale qui dépend de la religion : il faut renverser les termes et dire que la religion dépend de la morale, que celle-ci est le principe et l'autre la conséquence. L'Ecclésiaste dit quelque part : « L'homme porte le monde dans son cœur. » C'est pour cela que l'homme doit d'abord regarder dans son cœur et qu'il doit d'abord croire en soi-même. La foi religieuse peut, plus ou moins logiquement, sortir de la foi morale; mais elle ne saurait la produire, et si elle la contredisait , elle se condamnerait elle-même. L'esprit religieux ne s'accommode donc aux temps nouveaux qu'en abandonnant d'abord tous les dogmes d'une foi littérale, puis tous les symboles d'une foi plus larg^e, pour ne retenir que le principe fondamental qui fait la vie des religions et en domine l'évolution historique, c'est-à-dire la foi morale. Si le protestantisme, malgré toutes ses contradictions, a introduit dans le monde un principe nouveau, c'est celuici, que la conscience n'est pas responsable devant autrui, mais devant elle-même, que l'initiative individuelle doit se substituer à toute autorité générale '. Un tel principe contient comme conséquence logique, non seulement la suppression des dogmes révélés et des mystères, mais encore celle des symboles précis et déterminés, en un mot de tout ce qui prétendrait s'imposer à la conscience comme une vérité toute faite. Le protestantisme, à son insu, renferme ainsi en germe la négation de toute religion positive qui ne s'adresse pas exclusivement et sans intermédiaire à la conscience personnelle, à la conscience

1. Sur la fin de sa vie, Luther découragé sentait l'inquiétude le gagner au sujet de la réforme inaugurée par lui : -< C'est par de sévères lois et la superstition, écrivait-il avec ameriume, que le monde veut être conduit. Si je pouvais en prendre la responsabilité devant ma conscience, je travaillerais plutôt à ce que le pnpe, avec toutes ses abominations, redevînt notre maître.» — Responsabilité devant la conscience personnelle, telle est bien en elTcl Vidée fondamentale de Luther, celle qui justifie la réforme aux yeux de l'histoire, comme elle l'avait Justifiée aux yeux mêmes de son auteur.

morale. De nos jours, l'homme ne veut plus croire simplement ce qu'on lui dit de croire, mais ce qu'il se com mande à lui-même de croire : il pense que le danger de cette liberté n'est qu'apparent, que, dans le monde intellectuel comme dans le monde du droit, de la liberté même naît la plus respectable autorité. La révolution qui tend ainsi à remplacer la foi religieuse fondée sur l'autorité des textes ou des symboles par la foi morale fondée sur la conscience personnelle rappelle la révolution accomplie, il y a trois siècles, par Descartes, qui substitua dans la philosophie l'évidence et le raisonnement à l'autorité. L'humanité veut de plus en plus raisonner ses croyances, voir par ses propres yeux ; la vérité cesse d'être exclusivement renfermée dans des temples , elle s'adresse à tous , elle a pour tous des enseignements et, en instruisant, elle permet d'agir. Dans le culte de la vérité scientifique chacun, comme aux premiers temps du christianisme, peut officier tour à tour; il n'y a pas, dans le sanctuaire, de place réservée ni de dieu jaloux, ou plutôt les temples du vrai sont ceux que chacun lui élève dans son propre cœur. Ces temples-là ne sont pas plus chrétiens qu'hébraïques ou que bouddhistes. L'absorption de la religion dans la morale, c'est la dissolution de toute religion positive et déterminée, de toute « symbolique » traditionnelle et de toute « dogmatique. » La foi, disait profondément Heraclite, est une u maladie sacrée », Upx vccoç ; pour nous autres modernes, il n'est plus de maladie sacrée, il n'en est plus dont on ne veuille se délivrer et guérir.

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