Voir Kant, Ci'itique du jugement
2. Voir M. A. Fouillée, les Syslèi/tes de morale contemporaijis.
3. Voir Aristote, Métuphj/sique, et, en opposition, la Logique de Hegel.
aura rempli ton âme, prononce des mots au hasard, je n'en ai point à te prescrire. Qu'importe que tu dises : bonheur! cœur! amour! Dieu! le sentiment est tout, le mot est vain. » Le philosophe déiste qui fait si bon marché des mots semble à la foule superficielle n'être qu'un sceptique hypocrite; d'autre part, l'athée trop cassant a l'étroitesse d'un sectaire. Ce qui est certain, c'est que le nom de Dieu a été associé tantôt aux plus grandes conceptions humaines, tantôt aux plus barbares : l'hypolhèse théiste ne pourra subsister dans l'avenir que si on consent enfin à la dépouiller de tout ce qu'elle a éveillé si souvent d'idées puériles ou grossières.
C'est vers ce but que tend aujourd'hui le théisme des esprits les plus largos, en particulier ce que l'on appelle avec Kant « la religion dans les limites de la raison » et qui mérite un examen spécial.
La religion néo -kantienne élève d'abord l'idée du bien moral au-dessus de tout, comme principe directeur de la volonté raisonnable. De là les néo-kantiens déduisent la « liberté morale » comme condition du bien : carie bien n'est autre chose, selon eux, que la liberté s'apparaissant à elle même on sa pureté intelligible et dominant le moi sensible ou « phénoménaL » La liberté, pour être ainsi conçue, est placée dans une sphère supérieure à celle des phénomènes, qui est essentiellement le domaine de la nécessité et du déterminisme. Aussi, en approfondissant la notion de la liberté absolue et intemporelle, les Kantiens finissent-ils par y découvrir celle d'éternité; c'est en prenant conscience de cette idée que je puis dire avec Spinoza: «Je sens, j'éprouve que je suis éternel. «L'éternité elle-même se confond avecla divinité: l'Éternel, n'est-ce pas toujours ce que les peuples ont adoré? Je sens donc Dieu au fond de mon être, il se révèle à moi par l'idéal moral. Maintenant, ce Dieu que nous révèle notre conscience, est-ce nous-mème en notre pureté, est-ce chacun de nous, et faut-il croire alors que le fond des choses est, comme on l'a dit, une « république des libertés, » qu'il y a par cela même autant de dieux que d'individus, que nous sommes tous des dieux? Ou bien la multiplicité des individus et dos personnalités n'est-elle qu'une apparence, la liberté est-elle une au fond des choses? Le théisme pourra choisir entre ces deux hypothèses, entre une sorte de polythéisme métaphysique et moral ou une sorte de monothéisme; il pourra ensuite imaginer à son gré les rapports qui s'établissent entre la liberté absolue et le monde des phénomènes. Mais la
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croyance à l'idéal moral n'impliquera rig-oureusement rieii de plus que la croyance dans quelque chose d'éternel et de divin, comme ressort du mouvement universel; on ne pourra la pousser plus loin, on sera impuissant à eu faire sortir telle religion déterminée plutôt que telle autre. Dans ces limites restreintes, elle pourra cependant fournir un dernier aliment au sentiment moral el religieux. La forme la plus acceptable des doctrines théistes sera sans doute quelque philosophie morale conçue dans le sens des Kantiens. Seulement, le Kantisme est demeuré trop attaché à l'idée de devoir proprement dit, d'obligation et (ïim))ératif catégorique. 11 est encore une rehgion de la /oî, comme le judaïsme. Au lieu de la loi, on se contentera sans doute, dans l'avenir, d'élever au-dessus de toutes choses un idéal conçu comme exerçant sur notre pensée et sur notre volonté l'attrait le plus haut que puisse exercer ce qu'on a appelé une « idée-force '. »
Dès lors, la croyance au divin ne sera plus une adoration passive, mais une action. De même, la croyance à la providence ne sera plus une justification du monde actuel et de ses maux au nom de l'intention divine, mais un effort pour y introduire, par une intervention humaine, plus de justice et plus de bien. Nous avons vu que l'idée de la providence était fondée, pour les anciens peuples, sur la conception d'une finalité ertérieure imposée aux choses, d'un but secret et transcendant auquel les ferait servir une volonté inconnue. Avec une telle idée, l'homme était sans cesse arrêté dans son action, puisqu'il se considérait comme incapable de détourner les choses de leur fin : le monde lui semblait organisé d'une façon définitive, sans autre appel que la prière et le miracle; autour de lui, tout lui apparaissait comme sacré. L'inviolabilité de la nature était tout ensemble, on s'en souvient, un principe et une conséquence de l'idée de providence ainsi entendue. Aussi avons-nous vu que la science fut longlcmj)s tenue pour sacrilège. Quelle surprise et quel scandale delà voir intervenir au milieu de ce monde, brouillant tout, chaugeant la direction de toutes les forces, transformant en humbles fonctionnaires de l'homme tous ces êtres divins! De nos jours, au contraire, la science est de plus en plus en honneur. Depuis un siècle, la nature est bouleversée autour de nous ; la longue attente de l'humanité se change en une fièvre d'action : chacun veut mettre la
1. Voir la critique du Kantisme dans les Systèmes de morale contemporains, par M. Allied Fouillée.
main sur un rouage du mécanisme universel et contribuer pour sa part à modifier la direction de l'ensemble; chacun veut imposer une fin aux choses, chacun veut devenir autant qu'il est en lui, providence.
Do même que l'individu se sent de plus on plus citoyen de l'État, il se sent de plus en plus citoyen de l'univers, solidaire de tout ce qui s'y passe, cause et eiïet à l'égard de tous les phénomènes. Il reconnaît qu'il ne peut se désintéresser de rien, que partout autour de lui il peut exercer une action, si minime qu'elle soit, laisser sa marque aux choses. Il constate avec étonnemenl la puissance de sa volonté intelligente. A mesure que sa raison établit un lien entre les phénomènes, elle les relie par là à lui-même; il ne se sent plus isolé dans l'univers. Puisque, suivant une pensée célèbre, le centre du monde est dans chaque être, il s'ensuit que, si ce centre était assez conscient de lui-même, s'il voyait aboutir à lui tous la^' rayons de la sphère infinie et s'entrecroiser en son sein toutes les chaînes des phénomènes, il verrait aussi le champ de sa volonté s'étendre à l'infini . il s'apercevrait que par un côté ou par un autre il a action sur toutes choses : chaque être se sentirait devenir une providence universelle.
Si l'homme n'en est pas là, c'est pourtant vers cet idéal que la marche de l'humanité nous emporte. Une part du gouvernement de la nature est entre nos mains ; une part de la responsabilité des événements qui se passent dans l'univers retombe sur nous. Tandis qu'à l'origine l'homme ne ^'it guère que l'état de <( dépendance » où il se trouvait par rapport au monde, état que les religions antiques symbolisèrent, il constate à présent que, par une réciprocité naturelle, le monde à son tour dépend de lui. La substitution de lapro- \Tdence humaine à l'action omniprésente de la pro\'idence divine, apparaît, à ce nouveau point de vue, comme l'une des formules les plus exactes du progrès. La croissante indépendance de l'homme en face des choses aura ainsi comm.e conséquence une indépendance intérieure croissante, une liberté toujours grandissante d'esprit et de pensée.
L'idée vulgaire de providence spéciale et extérieure, qui, nous l'avons vu, tient de si près à celle d'assujettissement, l'idée même plus raffinée d'une providence transcendante et lointaine, assignant à chaque être sa place déterminée dans le tout, pourra donc s'affaiblir '^ans que nous y perdions énormément. Un jour nous nouf apercevrons que nous sommes plus forts quand nous restons debout, libres et la main dans la main, que lorsque nous nous agenouillons
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lùlo baissée, implorant le ciel impassible. Cbez les anciens Germains, avant de pénétrer dans les forêts sacrées, le fidèle se faisait lier les mains, pour symboliser son esclavage en présence des dieux ; s'il avait le malheur de tomber le long du pèlerinage, il n'osait se relever, car c'eût été une injure que de se redresser ainsi devant eux; il en était réduit à se rouler sur le sol, comme les reptiles, pour sortir du temple immense, du dôme de la forêt sacrée. A cette conceplion primitive de la servitude relig-ieuse s'oppose déjà et s'opposera de plus en plus la conception moderne de l'homme libre devant son dieu, qui deviendra son idéal aimé, son œuvre pressentie, son rêve de progrès. Dès maintenant, le vrai sentiment du divin se reconnaît, à ce qu'il donne à l'homme la conscience de sa liberté et de sa dignité, non de son esclavage; les vrais dieux sont ceux qui nous font le front plus haut dans la lutte pour la vie : adorer, ce n'est plus aujourd'hui se prosterner et ramper, c'est se redresser, c'est s'élever.
Pour emprunter un nouveau trait à la terre classique des symboles, à l'Inde, d'où nos ancêtres Germains ou Gaulois étaient sortis, la grande épopée du Ramayana nous parle d'un saint et sage anachorète qui réunissait en lui toute la vertu et la piété humaines. Un jour que, confiant dans la justice d'en haut, il invoquait Indra et le chœur des dieux, les dieux capricieux ne l'écoutèrent pas; la prière partie de son cœur retomba des cieux sans avoir été entendue. L'homme très juste, voyant l'indifférence divine, fut pénétré d'indignation ; il réunit en lui toute la force qu'il avait « thésaurisée par ses sacrifices et ses renoncements « et, se sentant alors plus puissant que ses dieux, plus puissant qu'Indra lui-même, il se mit à commander aux cieux. A sa voix des astres nouveaux, brillant de leur propre lumière, surgirent dans l'immensité; lui aussi il proférait le fini lux, il refaisait le monde : sa bonté intérieure se changeait en providence créatrice. Ce n'était pas encore assez : il songea à créer des dieux nouveaux aussi, des dieux meilleurs. Indra tremblant se voit alors près de déchoir, car Celui même qui commande à l'air et aux cieux ne peut rien contre la « sainteté, » Indra le puissant se hâte donc do céder, de plier; c'est lui qui dit à l'homme : « Que la volonté soit faite. » Il laisse une place dans le ciel aux astres nouveaux qu'y avait créés le juste : leur lumière est comme l'étornel témoignage de la toutepuissance possédée par la IJonlé, qui fait d'elle la divinité suprême et l'objet dernier de l'adoration des hommes.