‹ L'irréparable: Deuxième amour; Profils perdusChapitre 3 sur 8 · AMITIÉ DE FEMME · texte numérisé non relu

AMITIÉ DE FEMME

Notre Victoria filait, preste et leste, le long de l'avenue qui mène au lac. Les soleils de la fin de février font courir dans Tair un demifrisson de printemps nouveau. Un peu du froid de l'hiver presque disparu flotte encore dans le bleu pâli du ciel. Un peu de la tiédeur de la saison prochaine alanguit la brise. C'est une impression de convalescence qui trouble sans griser, — impression fugitive qui dure huit jours dans Tannée et que nous goûtions, George

André et moi, en épicuriens, friands d'heures exquises. Et n'était-ce pas une rencontre rare des <;^ditions favorables à la causerie : deux amis du même âge et qui ne se jugent plus, afin qu'aucune pointe d'amour-propre ne perce sous la familiarité des confidences ; — une journée de jolie lumière et de belle santé, afin que l'heureuse humeur égaie le sentimentalisme de ces confidences ; — et une voiture découverte allègrement enlevée par un cheval qui trotte juste, afin que l'intimité du at home roulant s'accompagne de toutes les menues distractions du coup d'œil et que le petit cinglement de l'air vif donne un alerte éveil aux idées, comme il donne un alerte éveil au teint des promeneuses? Les coupés allaient et venaient, pas très nombreux encore. Je m'étais laissé rouler dans ce que Stendhal a si finement appelé « le silence du bonheur, » et j'écoutais mon compagnon songer tout haut. Nous venions de parler de la jalousie, et, s'abandonnant au bercement de la voiture, il évoquait une femme absente dont mes yeux voyaient, au fur et à mesure de ses phrases, le profil singulier se détacher devant les coquettes maisons d'abord, noyées d'une transparente vapeur d'aquarelle, puis devant

les massifs dépouillés dont les branches brunes s'effilaient le long des allées.

... « S'il y avait une personne que je fusse assuré de ne pas aimer de passion, » — me disaitil, — « certes, c'était cette invisible amie que j'ai cachée à toutes vos curiosités, — si bien cachée que je te confondrais de stupeur en la nommant. Et laisse-moi poser le loup d'un faux nom sur ce visage que tu as rencontré cent fois. Mettons qu'elle s'appelait tout uniment Thérèse. Elle était assez grande, élancée et brune, et de tout son être se dégageait le charme d'une infinie fragilité. Depuis la ligne sinueuse de sa joue un peu trop mince jusqu'il la sveltesse élégante de sa cheville un peu trop grêle, tout en elle était gracieux, et souple, et presque enfantin. Et de cette créature d'une délicatesse attendrissante, un effluve de passion s'échappait pourtant par les yeux noirs et la bouche rouge. Ses larges prunelles nageaient dans un fluid^ qui disait la vie profonde ; l'afflux du sang colorait ses lèvres mobiles qui découvraient des dents carrées. Elle donnait la sensation de deux tempéraments fondus en un seul ; derrière l'idéale, et mélancolique, et dis-

crête amie, rîmaginadon rêvait une heureuse, une vive, une voluptueuse complice. Mais cette seconde femme sommeillait encore dans la première, éclatant à peine par des fusées d'une gaieté bruyante, aussitôt réprimée...

« En ce temps-là, j'étais plus dégoûté que jamais des acres et corrosives sensations de Tadultère. Une fois de plus, je venais d'en goûter toute Tamertume dans une liaison longuement traînée le long d'une stérile année de ma jeunesse ; et, le hasard m'ayant rapproché de Thérèse, je m'étudiai à faire de cette intimité un je ne sais quoi de supérieur à tout ce que j'avais connu, depuis que je promenais à travers les aventures galantes un célibat sans scrupules et une fantaisie sans assouvissement. Je me disais qu'à un certain degré de satisfaction blasée, la caresse physique est, de la femme, ce qui nous intéresse le moins ; que les troubles de la passion dérangent le bon ordre de l'existence matérielle et morale, en même temps qu'ils déveloutent la rêverie. Être le premier amant d'une femme, c'est se préparer d'angoissants remords, quand on a de l'âme. Être le second , c'est s'exposer à des rancœurs cruelles, quand on est tourné vers l'analyse et

qu'on se représente tout ce qui fut, avec une précision implacable des souvenirs. Tout cela n'arrête pas quand on aime, c'est la rançon des heures de délire. — Mais quand on n'aime pas, — et j'avais bien constaté que je n'aimais pas Thérèse, — le mieux n'est-il point de ne pas aimer à aimer, et d'imposer silence aux conseils de l'amour-propre qui nous chuchote tout bas que nous sommes dupes de respecter celle qu'un plus brutal enlèvera ? Être l'ami , mais sûr, mais sans désirs, mais sans vanité, n'estce pas une adorable façon de respirer ce fin parfum qui éman'e de la personne d'une femme élégante et jeune, comme de son mouchoir de linon, — parfum qui flotte dans le coin préféré de son petit salon, qui se retrouve dans ses livres de choix, dans la buée tiède que, par les jours d'hiver, on voit soulever doucement sa voilette ? Pénétrer avec elle, et sans qu'elle ait peur, dans cet univers de sensations rares qui est sa vie, jouir d'elle exactement comme d'une fleur non cueillie qu'on laisse à sa branche sans seulement secouer du bout des doigts les gouttelettes de rosée qui tremblent au bord du calice, la voir toute vraie puisqu'elle n'a pas besoin de vous mentir pour mieux vous séduire.

— je plaindrais le jeune homme que n'aurait pas tourmenté ce songe d'une affection aussi loyale qu'une amitié mâle, mais plus tendre, mais sentant bon, si je peux dire : une amitié à Vess-houquet ou au white-rose,.,

« Et je réalisai ce songe, journée par journée, comme les belles mains de Thérèse faisaient leur tapisserie d'alors point par point. Son mari était... — Mais si je te dis sa position sociale, tu sauras son nom. — Un second m3rstère après le premier, ce sera la dentelle noire qui sert de barbe au loup de satin noir. Toujours est-il que le mari de Thérèse lui laissait pleine liberté de vivre comme elle entendait. Aimait-il ou n'aimait-il pas sa femme ? Fut-il jaloux par premier instinct, puis confiant par observation? Ou bien, estimait-il assez mon amie pour ne pas la soupçonner, même devant d'étranges apparences? Toutes questions que je ne me suis guère posées que depuis, car je m'abandonnai alors tout entier au charme de cette liaison que j'eus le souci de faire clandestine comme une faute, quoiqu'elle fût innocente comme une naïveté, pour qu'aucun mauvais propos n'en troublât la profonde douceur. Ce fut d'abord une éducation de son esprit, qu'elle

avait très vibrant, mais sans grande instruction. Ne trouves-tu pas que cette ignorance où nos couvents tiennent nos jeunes filles françaises a quelque chose d*exquis pour nous autres, les maris, les amants, ou les amis de 'demain? Car elle nous laisse une intelligence neuve où graver les mots qui nous plaisent. Je lui prêtai les livre que j*aime, et je les aimai davantage à les relire chez moi aux heures où je savais qu'elle les lisait chez elle, dans la pièce où elle se tenait, et dont peu à peu la figure extérieure se transforma au gré de mes désirs. Je courus les magasins avec elle ou pour elle. Ce petit salon devint un endroit unique, où son goût de femme corrigeant, attendrissant mon goût de dilettante, imprima aux objets un caractère de poésie réelle, pour moi désormais inoubliable. Que d'heures j'ai passées à deviser dans cette atmosphère d'où l'émotion entêtante était bannie, — comme un bouquet aux odeurs trop fortes ! — Je lui contais tout de ma vie. Elle me disait beaucoup de la sienne. — Ce m'était une indicible volupté que de poursuivre à travers les gestes de la femme de trente ans, à travers ses idées, à travers ses sourires, les idées, les sourires, les gestes de l'enfant qu'elle

avait dû être, de la jeune fille que j'aurais peut-être aimée d'amour. Car celle d'aujourd'hui, encore une fois, je ne l'aimais pas et je ne pouvais pas l'aimer...

« Laisse-moi me perdre dans ces nostalgies.

Ce paysage du lac que nous r^purdons maintenant, ces sapins immobiles, ces eaux trenablotantes que sillonnent les barques, où volètetit les oiseaux, combien de fois ai-je regardé tout cela en sa compagnie, la rencontrant ici à des heures moins mondaines ? Les corbeaux posés là-bas sur les arbres, comme une poussée de fruits monstrueux, nous les avons entendus croasser, combien de fois ? La veille surtout de notre séparation d'été, par un bleu et joli matin, nous nous promenions au bord de ce lac, sur l'étroit sentier dont le lads court au ras de la berge. Je l'écoute encore, disant de sa voix d'enfant mutine : — Que vais-je devenir sans vos conseils?... Mais vous m'écrirez un peu tous les jours?... — Ses regards noirs riaient à demi moqueurs, à demi tendres, dans l'ombre portée sur eux par son chapeau. Sa robe ajustée serrait sa taille allongée. Sa bouche rouge faisait une moue qui donnait envie de la mordre comme un fruit. Je ne sais quelle

fkmme éclaira ces yeux, je ne sais quelle ondée de sang empourpra ces lèvres, comme appelant d'autres regards, comme invitant à d'autres paroles. A diverses reprises, j'avais senti ce frissonnement passer en elle, mais qu'aurait-elle gagné et que n'aurais-je pas perdu à faire avorter en intrigue notre idylle de confiance et d'estime, si hardiment et invraisemblablement conquise sur les banales relations du monde ? Et je lui dis adieu, pas très loin de cette place, après lui avoir ouvert la portière d'un vulgaire et pourtant honnête fiacre que je refermai sur elle en baisant le bout de 5a main gantée , — juste de quoi me faire sentir à moi-même qu'elle était une amie, — ni rien de moins, ni rien de plus...

(c Sautons quatre mois, comme dans les romans... Elle allait à Saint-Moritz, puis dans un château. Moi, tout bourgeoisement, j'allais faire une retraite, en province, — auprès de l'oncle qui m'a depuis légué de quoi avoir cette Victoria et mon coupé. Thérèse et moi, nous nous écrivions comme il était convenu ; puis ses lettres se firent moins avenantes, moins libres, moins fraternelles. Croirais-tu que cela ne me causa pas trop de peine ? Elle ne man-

quait à aucun des besoins essentiels de ma sensibilité. J'avais porté son amitié comme on porte une bague. Qu'elle soit au doigt ou dans la coupe aux bijoux, en a-t-on moins la bague, et en vit-on moins heureux ou moins tranquille ? Je me disais : notre amitié est une mode d'hiver comme les fourrures, ou de printemps comme les chevauchées au Bois le matin. Et puis, quand cette intimité d'une saison, — le tout avait duré depuis décembre jusqu'à la fin de juin, — serait finie, le souvenir seul vaudrait qu'on n'en regrettât pas une heure. Il est si rare qu'une femme ne vous laisse pas d'elle seulement de quoi la haïr, ou vous mépriser !

« C'est dans ces dispositions fort philosophiques, ainsi que tu vois, que je sonnai à la porte de l'hôtel habité par Thérèse, précisément le lendemain de mon retour à Paris, — et ce, par le plus amical des ciels d'automne, un ciel attiédi et pourtant voilé. Le coup de cloche qui annonçait les visites retentit avec le son d'autrefois. Le même domestique me débarrassa de mon pardessus avec les mêmes gestes et la même prévenance, — et, quand j'entrai dans le petit salon, Thérèse me tendit

la main avec la même douce et désintéressée

façon de me recevoir qu'elle avait l'autre année.

Je la trouvai plus belle et un peu plus animée

de teint. Ses yeux surtout nageaient dans un

fluide plus vivant encore, et la rouge blessure

de ses lèvres semblait empourprée d'un sang

plus chaud. Mais les étoffes qui servaient de

cadre à sa beauté n'avaient pas foncé leur

nuance ; mais les tableaux aimés étaient tou-

)ours à la même place; mais, en prenant,

comme je faisais jadis, le livre où luisait le

coupe-papier en or, je reconnus qu'il était d'un

des auteurs préférés par moi. — Ah ! je suis

bien heureuse, me dit-elle après les premières

phrases de causerie... Vous êtes toujours mon

ami ?. . . Pour toute réponse, je lui baisai la main.

— C'est que je vais vous présenter quelqu'un,

dont il faudra que vous soyez aussi l'ami...

comme de moi-même, — ajouta-t-elle, avec

un si fin sourire, que je n'eus pas besoin d'une

confidence de plus, pour tout comprendre.

« Gjmment t'expliquer l'atroce crispation du cœur que m'infligea cette simple parole?

Je te le répète, je n'aimais pas Thérèse, et je te donne ma parole que j'eusse été fort embarrassé si elle m'eût subitement avoué qu'elle

m'aimait, moi, autrement qu'elle ne m'avait aimé jusque-là. Pourquoi donc cette jalousie soudaine m'étreignit-elle , aussi âpre que si cette femme eût été ma maîtresse? Pourquoi ressentis-je un accès d'une rage affolée, à entendre un coup de la cloche d'entrée retentir de nouveau, et à voir la silhouette d'un jeune honune se dresser dans l'entre-bâillement de la porte ? Oui, toute la torture de la jalousie, je la subis à cette minute, et de la jalousie sans amour, — c'est là ce que je voulais te faire comme toucher au doigt. Le personnage, que du premier coup d'oeil je dévisageai comme le type d'une race qui est le contraire de ma race à moi, venait s'emparer de cette femme que j'avais façonnée et de cet intérieur que je lui avais aménagé comme son écrin naturel. Je suis frêle et nerveux, il était sanguin et musclé. Je suis châtain, il avait des cheveux et une barbe d'un noir intense. J'ai la voix un peu sourde, presque basse, il riait et parlait très haut. J'avais caressé l'imagination de Thérèse, il ensorcelait ses sens. Il était l'homme qu'appelaient ces yeux brûlants, cette bouche rouge. Il me regardait presque amicalement, avec cette certitude et cette fatuité d'un maître et

seigneur de par la chair. EUe me regardait, elle, tout joyeusement et presque sans malice, si toutefois une femme peut ne pas sourire de malice en ces moments-là. Sa double nature devint transparente à mon angoisse, comme cet horizon lavé de ses nuages. . . »

— « Et qu'as-tu fait ? » interrompis-je, car il se taisait.

— « Je n'y suis plus retourné, malgré deux charmants billets de rappel, » fit-il ; « mais ai-je eu raison? Je l'aurais empêchée peut-être de prendre un second amant après le premier.

Elle en est au quatrième aujourd'hui. Et je crois par moments que j'en deviens amoureux.

Je serais peut-être le cinquième, si je voulais ! Quoiqu'elle soit bien jolie, j'espère que non,

— ce serait trop triste... »

... Et nous continuâmes de causer, tandis que le soleil continuait de frissonner dans le ciel, que le roulement des équipages continuait de nous arriver avec un bruit d'océan lointain,

— et que les heures continuaient de passer, rapprochant sans doute mon ami et son étrange amie de l'aventure où ils laisseront encore un peu de ce qui leur reste de cœur.

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