ANCIEN PORTRAIT
Un renàez-vous d'affaires m'avait entraîné, ce matin-là, en plein centre du quartier latin : c'était le lendemain d'un jour où un retentissant assassinat politique venait d'épouvanter l'Europe, et précisément je passais rue de l'École-de-Médecine, devant la porte d'un restaurant d'étudiants où j'ai connu un exemplaire de cette sorte d'êtres, assez rares chez nous : une nihiliste russe ; et tous mes souvenirs de se réveiller aussitôt ! Il y a déjà dix
années de cela, mais le restaurant n*a pas changé. La seule salle en vue est la cuisine, où la braise des fourneaux rougeoie sous les yeux des passants. Derrière cette cuisine, une seconde salle se creuse, assez propre celle-là, sinon élégante. Des toiles cirées, clouées sur le bois, garantissent les tables. Un poêle de fonte, l'hiver, ronfle au milieu. A l'un des murs est appliqué un casier à compartiments, où se placent, roulées dans leurs ronds numérotés, les serviettes des habitués. Tout à côté de ce casier, un escalier tourne, étalant un rideau de serge verte le long des barreaux de sa rampe. Cet escalier mène aux cabinets particuliers, où les étudiants en bonne fortune conduisent leurs amies de la brasserie ou du Luxembourg. Modeste endroit où je me suis assis, — combien de fois? — à cette époque lointaine où, séparé de ma famille, comme la tradition littéraire l'exige, obligé, pour vivre, de donner des leçons de philosophie et de latin, mais résolu à ne pas me rendre et à « faire de la littérature, » je jouais, sans autre témoin que moi-même et avec le plus grand sérieux, le personnage de Raphaël de Valentin dans la Peau de Chagrin,
Combien de fois ? — En ces temps-là j'observais tout de la petite salle, avec des yeux qui buvaient de la réalité ce que j'espérais en transporter dans un beau roman. Quelle fut donc ma joie un matin, puis le soir de ce matin, puis le lendemain de ce soir, et ainsi de suite chaque jour, de voir s'accouder à une des tables une jeune femme d'un aspect si singulier que même un indifférent en eût rêvé ! Cette femme était petite. Une façon de sarrau de nuance brune serrait son buste, qu'elle avait trop grêle pour sa tête. Cette particularité, jointe à la coupe de ses cheveux châtains, qu'elle portait courts et séparés par une raie sur le côté, lui aurait donné une physionomie presque masculine, n'eût été la pâleur de son teint et l'extrême finesse de ses traits. Le bleu gris de ses yeux prenait des tons maladifs dans ce teint si pâle, sur lequel tranchaient deux lèvres d'un rouge extraordinaire d'intensité, à les croire peintes ; mais, comme pour attester que cette pourpre était bien la pourpre vive de son sang, l'inconnue mordait à chaque minute ces lèvres fraîches, et ses dents apparaissaient sur le bord, très blanches et très séparées. Quelque chose de félin se dégageait des
moindres gestes de cette créature aux allures menues et souples, comme celles d'une de ces petites panthères que j'allais si souvent, au sortir du restaurant, contempler, en proie aux nostalgies de la libre vie, dans les solitaires allées du Jardin des Plantes. L'inconnue avait une façon nerveuse de poser sur son pâle visage sa main droite, une main de garçon, carrée, avec des doigts longs et sans un bijou... A quoi pensaient alors ces yeux, dont le regard se fixait plus immobile, plus dur aussi et sans que rien s'y reflétât des choses d'alentour, — de ces choses vulgaires au milieu desquelles nous nous mouvions, moi avec la nervosité d'un buveur de café, disciple convaincu du grand Bdzac, elle avec cette placidité absorbée que je comparais mentalement à une fièvre froide ? Elle avait un art si exquis de n'être pas là, une manière si implacablement détachée d'accouder à cette pauvre table un corps dont la rêverie vagabondait ailleurs, que je n'essayai même pas d'attirer son attemion, et que je me contentai de la détailler depuis la pointe de ses bottines de cuir jusqu'au bout de ses bras ^ où ne passait pas une ligne de blanc... Qui ' était-elle et d'où venait-elle ? Mais je ne l'in-
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terrogeais pas, car à quoi bon faire parler des têtes dont le regard est si troublant que notre imagination l'interprète en sentiments qu'aucune réalité n'égalerait?
Il advint qu'un soir, trois de mes amis, jeunes hommes de lettres comme moi, et comme moi candidats au Génie, vinrent dîner dans le restaurant. Nous bûmes un peu plus que de coutume. Un petit vin de Fleury, — à deux francs vingt-cinq centimes la bouteille, — sancta simplicitas ! — nous délia la langue, et, pour ma part, je servis à mes invités une profession de foi du nihilisme le plus extravagant. J'allais... j'allais... paradoxant avec délices, tirant des feux d'artifice d'idées, parlant de la nécessité de mettre le feu au vieux monde, — comme je mettais le feu à l'omelette que j'arrosais de rhum à ce moment même, sous le prétexte naïf qu'un nouveau monde, — si mauvais fût-il, — ne serait pas pire que l'ancien. Qui n'a connu, parmi ceux qui vivent beaucoup par la conversation, cette ivresse de la parole, produite par le plaisir d'inventer sa pensée en la causant? Qui n'a ressenti cet étrange besoin de lasser son imagination par l'audace de ses excès ? Je fus
éloquent, si je m*en rapporte aux rires avec lesquels mes compagnons accueillirent mon socialisme d'après boire, et, pour la centième fois, ]e dépensai, à soutenir une thèse dont je me souciais comme de mon premier sonnet, cette chaude jeunesse du cerveau dont on regrette si fort plus tard d*avoir gaspillé les fécondes ardeurs.
N'ayant pas remarqué que l'inconnue assistait à cette orgie de philosophie pessimiste, je fus fort étonné, le lendemain, de m'apercevoir qu'elle me regardait, — mais d'un regard qui n'invitait pas à la flirtation, car aucune coquetterie n'en déparait la virile droiture. Elle daigna même sourire à une plaisanterie innocente que je me permis à l'égard de la bonne en tablier et en bonnet qui nous servait notre potage dans des assiettes d'une faïence épaisse comme la main... Elle souriait blanc avec sa bouche rouge... La conversation finit par s'engager entre nous. Sur quelles phrases banales ? Je ne me le rappelle point. Mais, quand une femme veut causer avec un homme, elle a une façon de se taire qui vous force, malgré vous, à lui parler. Je n'eus pas de mérite à deviner que ma sortie extravagante de la veille était la cause
de cette métamorphose, car, au bout d'un quart d'heure, je savais que cette jeune femme était une Russe, et, au bout d'une demi-heure, ses théories générales m'avaient révélé en elle une nihiliste déterminée. Elle m'avoua que, depuis son séjour en France, terriblement seule et se mangeant le cœur, la révélation, dans son voisin de table, d'un être tout voisin d'elle par les doctrines l'avait rafraîchie comme un verre d'eau durant un âpre jour d'été. Certes, j'eus bien un peu de honte. Gir mon nihilisme de dessert s'était dissipé avec les fugitives fumées du vin de Fleury. Mais cette boudie rouge, mais ces yeux d'un gris bleu, mais ce teint blanc, mat, comme d'un camélia malade, mais cet accent russe qui n'en est pas un et qui pourtant timbre délicieusement chaque syllabe, — à cette époque, je me serais fait mahométan ou ludiérien pour savoir ce qu'il y avait derrière tout cela, et on ne me demandait que de ne croire en rien, ce qui était, hélas ! plus commode. Je gardai donc soigneusement mon masque de négateur acharné. Je crds bien avoir, le jour même, demandé, au cabinet de lecture, quatre ou dnq numéros de diverses Revues qui me donnèrent une érudition révolutionnaire des plus suf-
fisantes; j'appris par cœur les titres des ouvrages d'Alexandre Herzen, et la biographie de Bakounine n'eut plus de secrets pour moi ; tant que le lendemain et les jours suivants je continuai ma comédie en acteur consonmié.
Que celui-là me jette la pierre qui n'a pas dit : oui, à toutes les demandes d'une femme, rien que pour lui faire prononcer de nouveau un de ces « n'est-ce pas ? » que souligne un sourire de sympathie à demi tendre.
Un moins naïf que moi aurait été surpris par le singulier mélange d'indépendance et de régularité que présentait cette vie. Sofia, mais était-ce son vrai nom? habitait Paris depuis deux ans. Elle y étudiait la médecine... Pourquoi ne vivait-elle plus dans son pays? Avaitelle des parents, quelque fortune? Je n'ai jamais rien su d'elle que ce que j'en ai vu.
Son projet, qu'elle m'avoua plus tard, était de retourner en Russie, de pratiquer sa science dans son village et de contribuer à la propagande des idées occidentales parmi les paysans. Ses mœurs étaient aussi pures que celles de la jeune fille la plus soigneusement surveillée par une mère pieuse. C'était pour moi, psychologue doctrinaire d'après les maîtres, et persuadé
de la profoode identité entre l'écrit et le coeur, les doctrines et la sensibilité, — un indéfini sujet de réflexion que le contraste de cette pureté quasi mystique avec les théories où se complaisait cette intelligence désorbitée. La chambre meublée où. elle vivait, et où Je fiis admis dès les premiers jours de notre liaison, ouvrait sur le carré du troisième étage, dans un hôtel de la rue de la Sorbonne. Les jeunes gens qui peuplaient cette maison facile, ne s'y faisaient pas faute d'y mener « une brillante vie d'amour, de jeunesse et de mélancolie, »
comme M. Renan l'a écrit quelque part, avec une indulgence sympathique, à propos des hardies débauches de l'Olympe grec. C'est assez dire que l'escalier était rempli de créatures au chignon trop jaune, aux yeux trop cernés, au bas de robe traîné dans la crotte, à l'âme traînée dans les pires fanges du vice parisien... Sofia montait et descendait cet escalier, comme les archanges des tableaux Espagnols traversent des hôpitaux de lépreux, sans une souillure pour sa chair, où semblait couler de la neige. Ses livres, sa correspondance, ses cours, occupaient toutes ses journées, et l'auréole de la foi, — car c'était une foi à rebours que ce
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fanatisme silencieux et passionné, — nimbait si étrangement cette tête exsangue que, même dans ce milieu de mopurs plus qu'équivoques, elle imposait une sortç de respect et défendait la familiarité. Il y a des réserves qui tiennent lieu d'un bâton de longueur. La sienne était ainsi.
En ai-je été amoureux? Je mentirais si je répondais oui. Je mentirais encore si je disais qu'elle me demeura indifférente. L'attrait de curiosité qu'elle m'inspira devint une passion, et me rendit au bout de quelque temps parfaitement malheureux, comme il arrive de tous les sentiments mal définis, lorsqu'ils ont une femme pour objet. Je mettais sur le compte de l'étude psychologique, — et c'était à moitié vrai, mais à moitié seulement, hélas! — les instants que je dépensais à causer avec Sofia, négligeant un roman commencé, mes plans de travail nocturne. — Je me levais alors à trois heures de rîuit, comme Balzac, pour noircir du papier avec exaltation et dans la puérile espérance que les procédés de travail du Maître me donneraient un peu de son génie 1 — Toute ma joie était de procurer à ma nouvelle amie des billets de théâtre, une promenade à la
campagne, un livre nouveau, quand elle désirait une stalle d'orchestre, un coin de paysage, k primeur d'un volume, — et jamais aucune de ces complaisances qu'elle acceptait avec son même regard droit et clair d'archange sans sexe, — ne put percer la sorte d'éther glacé au centre duquel sa personne se mouvait, comme dans une atmosphère à part de la nôtre, hiexplicable fille, qui parlait de l'amour, de la maternité, de la mort, dans des termes d'un matérialisme scientifique, et à qui nulle bouche d'homme n'avait seulement baisé la mainl...
... Et voici que, par le clair matin de printemps où je traversais le quartier latin en plein éveil de ses émdiants heureux et de ses filles rieuses, la mélancolie m'envahit en songeant à ma compagne de tant de soirs passés dans la petite salle, d'où elle est partie pour n'y plus jamais revenir. Elle quitta son hôtel un jour. Elle ne laissa pas son adresse. Elle ne m'écrivit jamais. — Je n'ai jamais lu depuis lors le récit d'un complot découvert en Russie ou d'une exécution politique, sans que mon cœur se serrât.
FLIRTING-CLUB
Le salon où nous avait introduits Sir James Ennis nous parut digne, par Texquisité de son ameubiement, d'être Tasile favori d'un personnage aussi raffiné que notre délicat compagnon. Sur le plafond peint de couleurs tendres, des oiseaux exotiques ouvraient leurs ailes bariolées. Des soies du Japon tendaient les divans. Des globes de nuances finement roses, suavement vertes, à peine bleues, distribuaient un
jour de féerie, mais d'une si voluptueuse douceur dans la demi-teinte, — que Toâl en était comme caressé, — jour délicieux d'artifice et qui convenait seul au spectacle hors de comparaison qu'offrait ce club, plus isolé dans le voisinage de Piccadiîîy que s'il eût été à la pointe extrême de Land's ettd, ce Finistère anglais. Quinze hommes peut-être s'apercevaient de-ci de-là, en frac de soirée, le bouquet à la boutonnière, causant avec des femmes en toilette de soirée, elles aussi, toutes belles à faire se retourner un passant dans la rue, et d'une beauté qui se relevait encore par le contraste. Tout un sérail choisi par d'habiles connaisseurs d'amour s'encadrait dans le décor précieux des soieries filigranées d'or. La candeur anglaise riait dans les yeux, frais comme l'eau, d'une femme qui montrait ses dents. Une juive, au profil de Judith, fumait une cigarette de la pointe de ses lèvres duvetées, en fironçant par minutes ses sourcils trop épais sur ses yeux trop noirs. Et, brunes ou blondes, elles accoudaient leurs bras nus sur les coussins, elles riaient ou parlaient avec les hommes, tandis que d'une salle voisine quelques rires mêlés à de petits bruits de fourchettes attestaient que
d'autres soupaient. Un jeune homme, assis au piano, jouait avec un peu de raideur, mais de la passion, un morceau du Mefistofde de Boïto. G)mme un relent de champaka, de ^(ingari et d'autres parfums plus capiteux traînait dans Taîr de cette pièce mystérieuse qui procurait une impression unique de petite maison et de très haute société. Car si la beauté des femmes triées évidemment sur le volet par une concupiscence réfléchie évoquait l'image du sérail, d'autre part l'attitude correcte des hommes, la réserve des gestes de ces femmes elles-mêmes et aussi une perfection de confort incomparable excluaient toute idée d'orgie et de mauvaise compagnie. C'était le Flirting-Cluh dont Sir James nous avait entretenus la veille.
«Mon amie n'est pas encore arrivée, » fit-il, après avoir erré partout, mince et souple dans son habit, cintré à la taille, puis évasé dans le haut des basques, qui lui donnait une allure d'insecte à élytres noires. — « Prenez place..., vous voyez le club quasi au complet ce soir... » — Il ajouta : « Dix-huit en tout et deux invités à qui l'on demande l'engagement de silence que je vous ai demandé, car chaque membre peut à tour de rôle amener deux amis une fois
par semaine, et wcAlà tout le côté des hommes. Quant aux dames, leur nombre eist illimité; mais les principes d'admission sont si durs, que c'est vraiment une bonne fortune inouïe d'afvoir pu réunir ces quelque dix personnes que vous voyez ici...
« Oui, si durs ! » c(mtinua-t-il en voyant un sourire s'ébaucher sur notre visage. « Vous pensez bien, » fit-il avec un haut-le-corps d'une respectabilité toute britannique, « que je ne vous ai pas conduits dans un mauvais lieu. Ce petit club est demeuré rigoureusement fidèle à son nom de baptême : c'est un flirting<îub et ce n'est que cela... Chacun des hommes doit accepter comme première condition de n'être jamais l'anumt d'aucune des femmes reçues dans ce salon, comme chacune des femmes doit s'engager à ne jamds être la maîtresse d'aucun des hommes qui font partie du club.
La porte firanchie, aucune des personnes qui se sont rencontrées ici ne doit reconnaître les autres. Aucun nom ne doit être prononcé. S'il y a des infi^actions, elles som cachées comme des adultères de luxe. Chacune des femmes passe en outre un examen de beauté, et je vous dwme ma parole que nous sommes sévères...
« Et si VOUS demandez la raison qui nous a déterminés à ce bizarre arrangement, vous étonnerai-je en vous disant que cette raison est on ne peut plus sérieuse et, en un certain sens, philosophique? Ceci remonte à deux années déjà. Nous causions à sept ou huit, vieux amis, dans le fumoir d'un autre club, très grave celui-là, et nous parlions du suicide récent d'un de nos plus chers camarades. Nous fûmes unanimes à constater que nous nous ermuyions autant que lui, et que nous étions en bonne voie de nous dégoûter, nous aussi, de l'existence. Nous n'étions cependant ni ruinés, ni déshonorés, ni malades. Nous avions la même fortune, les mêmes distractions, les mêmes amours que jadis. Mais il y avait quelque chose de tué en nous, et, quoique notre causerie se maintint sur un ton de plaisanterie aimable, comme il cpnvenait, pourtant un observateur eût deviné que nous n'étions rien moins que gais, quand un ancien lauréat d'Oxford, philologue erotique, — auquel on doit une édition très savante des fragments de Mimnerme, — nous expliqua la cause de notre ennui en nous citant de nombreux passages de ceux des anciens qui ont professé une science
complète de la volupté. — Vous avez tué en vous le désir, nous disait-il, et il n'est de bonheur que dans le désir... — Je vous passe les développements pour courir à la conclusion.
Nous voyant tous séduits par l'évidence de sa thèse, notre Épicurien nous raconta, par le menu, le projet, depuis longtemps caressé par lui, d'un lieu de rendez-vous clandestin, où la règle serait, comme dans les musées, de regarder, mais de ne pas toucher. Il ne s'agissait de rien moins que d'un art à apprendre, l'initiation à cette sorte de dilettantisme : la volupté interrompue. Pour se prêter à cette suprême délicatesse de l'esprit et des nerfs, il fallait, ajouta-t-il, des hommes de plus de trente ans et de moins de cinquante. Avant trente ans on désire trop, après cinquante ans on regrette trop. Le programme consistait donc à réunir des viveurs assez fins pour jouir d'un peu d'épuisement, assez intellectuels pour préférer un parfum de liqueur à la liqueur même, en un mot de vrais Romains de la décadence, — et c'est ainsi que le Flirting-Cltib fut fondé... « Mais le plus curieux de l'affaire, » continua Sir James, — en savourant le malicieux plaisir de nous étonner, — « c'est qu'à la suite d'une
indiscrétion, mais qui apprit aussi que nous mettions un point d'honneur à tenir notre pari, les femmes furent piquëes, comme d'une tarentule, par l'envie folle d'entrer dans notre club. Nous reçûmes des lettres de presque tous les boudoirs de tous les mondes. Ce furent d'abord des femmes entretenues, puis des actrices, puis toute l'incertaine légion des personnes séparées ou veuves, et nous faisions passer l'examen de beauté avec des rigueurs d'impartialité implacables, d'autant que cet examen de beauté comprend un examen de toilette et de luxe. Nous n'admettons pas qu'une femme puisse être véritablement belle si à son charme de nature elle ne surajoute tout le charme de l'artifice, tout le byzantinisme des étoffes, si vous voulez ; et dernièrement notre triomphe a été complet. Une véritable lady s'est présenté© parmi nous et vient d'être reçue membre du cercle.
« C'est que la dite lady a jusqu'ici été donnée comme le parangon de l'amour conjugal par tout ce qu'il y a de bouches puritaines dans les salons les plus puritains. Mariée à un baronnet qu'une paralysie cloue sur une chaise longue depuis six ans, elle a soigné ce mort
vivant avec des scrupules de sœur de charité, lui offrant à manger, l'habillant de ses jolies mains blanches, et nevoilà-t-îl pas qu'elle pose sa candidature à notre club, un matin, sans crier gare, sous le prétexte que nos statuts lui plaisaient, qu'elle ne savait où passer les soirées, et qu'après tout, puisqu'une jeune femme ne saurait échapper à ce que les hommes appellent une cour, mieux valait que cette cour fût d'avance et pour jamais sans arrièrepensée?... Mais la voici qui entre... »
Nous vhnes, en effet, apparaître dans le salon tendu de soies japonaises, une f4emme de trente ans peut-être, dont la robe, très ajustée, laissait deviner un buste de jeune fille, à peine devenu plus opulem par la maturité. Elle était en blanc, toute blonde, avec des yeux bleus qui pâlissdent aux lumières. Son corsage, beaucoup plus échancré par derrière que par devam, découvrait la raie tentatrice de ses épaules en dessinant à peine la naissance de sa gorge... « James, » fit-elle après les présentations, et comme nous nous asse)âons pour souper, « je vous préviens que j'ai grand'faim et que je suis très gaie... »
— « C'est alors que sir Archibald va mieux?»
interrogea notre ami...
— « Précisément, » répondit-elle, — « quand il est souffrant comme ces derniers jours, je n'ai plus le cœur à flirter... »
Nous mangions des huîtres au moment même où elle prononçait cette phrase, de ces petites huîtres anglaises qui ressemblent à des Ostende noyées dans du lait. La salle à manger était décorée de tapisseries d'une couleur doucement passée. Après avoir jeté ces paroles du bout de ses dents, qui luisaient dans sa bouche entr'ouverte, la jeune femme souleva son verre où blondissait le Champagne sec, et le vida par petites gorgées, lentement. — Nous n'avons jamais deviné si James nous avait mystifiés, et si nous avions soupe, cette nuit-là, en compagnie d'une grande dame, étrangement perverse, ou bien avec une fille, étrangement raffinée et aristocratique.