‹ L'irréparable: Deuxième amour; Profils perdusChapitre 5 sur 8 · AUTRE ANGLAISE · texte numérisé non relu

AUTRE ANGLAISE

— « C'était à la fêle chinoise de la marquise de V..., cet hiver..., » répondit Saint-Luc à ma question : «mais qu'êtes-vous donc allé Élire dans votre bain de mer anglais?... »

Nous achevions de dîner sur la terrasse à ritalienne d'un des restaurants qui avoisinent le Orque. Le ronflement des cuivres nous arrivait, haché de coups de fouet. Les stores baissés atténuaient le souffle un peu frais de la brise, qui courbait seulement les flammes des

bougies. Saint-Luc était, par ce beau soir de septembre, excité, sentimental et conteur, et, pêle-mêle, il envoyait du coin de sa moustache roussie des bouffées de fumée et des bouffées de confidences.

— « C'était à la fête chinoise, » reprit-il; « j'avais beaucoup remarqué une jeune Anglaise, dont vous m'aviez dit que vos amis et vous l'appeliez méchamment miss Néant. Vous n'aviez jamais pu causer dix minutes avec elle, me racontiez-vous, tandis que, debout contre un des portants du petit théâtre improvisé, je regardais, moi, son profil perdu. Vous vous rappelez comme elle était jolie, avec sa pâleur, ses traits fins, ses joues minces? Un peu plus maigre, les lignes macabres de la tête de mort eussent été visibles à travers les lignes exquises de cette figure vivante. Un peu plus grasse, elle eût perdu cet attrait à demi morbide , que mon imagination de corrompu préférera toujours à la banale et brutale santé. Tout en blanc, élancée et svelte, une rose pâle comme elle dans ses cheveux noirs, c'était vraiment, avec son nez qui se busquait dans le sourire, avec ses yeux bruns qui faisaient songer à une tasse de café glacé, tant ils étaient excitants et

froids, avec sa manière de timbrer ses syllabes du bout des dents, si bien qu'elles tombaient en tintant comme des pièces d'or, avec aussi Tindifférence lassée de son tour de tête, avec son air de ne pas vous savoir là, avec le tout enfin de sa singulière personne, oui, c'était une des plus capiteuses d'entre ces fleurs d'aristocratie qui n'éclosent plus guère aujourd'hui que dans la serre chaude du grand luxe anglais. Elle me plut tant à regarder que je ne me fis point présenter. Après ce que vous m'aviez sifflé dans l'oreille, je craignais que sa sottise ne me gâtât sa beauté, et je la regardais toujours, sans prendre garde aux costumes de soie fleurie d'argent et d'or que portaient trois des plus jolies actrices de Paris. La pièce s'acheva parmi les applaudissements. Miss Néant quitta sa place, puis les salons, et moi je m'esquivai presque aussitôt, heureux, comme on peut l'être d'une bonne fortune, de cette soirée où j'avais si bien su raffiner mon observation, et m'amuser avec ma fantaisie. Sans doute, miss Néant partit de Paris quelques jours plus tard. Du moins je ne la rencontrai plus dans le monde, et le souvenir de ce visage, derrière lequel vous m'aviez juré qu'il n'y avait point

d'âme, continua de flotter devant les yeux de ma mémoire, dans ce sérail de femmes désirées cinq minutes, — comme tous nous en portons un dans le coin le plus secret de notre cerveau. Cinq minutes! Y a-t-il un bonheur au monde qui vaille qu'on le prolonge davantage?...

« Du salon de la belle et spirituelle marquise à une lointaine station de la côte anglaise, vous ne voyez pas le chemin? Rien de plus simple.

J'avais traîné à Paris jusqu'au milieu du mois de juillet. Je ne savais plus trop où fuir. Les occasions de départ ne manquaient pas. Mais contre chacune j'avais dix raisons de ne pas céder : une femme à éviter, un fâcheux à ne pas voir, un paysage trop connu ; bref, en parcourant de la pointe de l'œil les déplacements et villégiatures d'un journal, je rencontre les noms de miss Néant et de sa mère. J'oublie ma sagesse de la soirée chinoise pour ne plus penser qu'au charmant visage, et, quelques jours après, muni de deux ou trois précieuses lettres d'introduction, f arrivais à Londres. Le temps de passer d'une gare à l'autre, quelques heures de chemin de fer, puis trente minutes de paquebot — et je débarquais dans la petite

28o PROFILS PERDUS

ville classique des élégants romans de Roda Broughton, si à la mode ce printemps... De coquets chalets s'encadrent de roses grimpantes et de chèvrefeuilles. Entre la route et le perron, les vertes pelouses, passées au rouleau et tondues au ras de terre, semblent du gazon feutré. Derrière les fenêtres en rotonde, des intérieurs se devinent, lustrés comme les bibelots d*un nécessaire de voyage, et, sans nul doute, exhalant cette odeur indéfinissable, spéciale au sïeeping-car, au steam-boat, et à toutes les maisons bourgeoises de TAngleterre. Dans les rues bordées de haies vives, des jeunes filles défilent, harnachées étrangement, des jeunes gens coiffés de la petite toque tendent les muscles de leurs mollets d'athlète sous le tricot du bas de laine sombre. Des gentlemen de cinquante ans promènent leur vague apoplexie quotidienne- d'après déjeuner au vent qui vient du large, et, à l'horizon de presque toutes les rues, comme la ville est construite sur une colline, la mer découpe sa ligne d'un bleu plus dur sur le bleu joli et tendre du ciel. Par certaines matinées les deux azurs se noient dans une vapeur trempée de soleil. Dans cette vapeur passent et repassent des centaines d'embarcations de plaisance:

périssoires manœuvrées à la pagaie, chaloupes à rames et chaloupes à voiles qui filent et se croisent dans un désordre sans danger autour des cabines roulantes dont Tescalier est lavé par le flot. Parfois, très au loin, se profile un énorme paquebot arrivant d'Amérique. Par lentes secousses il vomit des flocons de fumée dont les nuances vont s'efFaçant dans Tair, et cela fait une gamme de tons entre le noir de suie et le gris de perle, des plus curieuses à détailler du bout d'une lorgnette. Et à droite, à gauche, au bas de la falaise, comme en haut de la ville, ce ne sont d'un bout à l'autre du jour que ronflements de cuivre pareils à ceuxci. Jamais je n'ai connu rage de concerts comparable : des bandes vont et viennent, s'arrêtant ici, puis là, et infatigablement attaquent des motifs aussi nouveaux que la polka des Cloches ou la valse des Cent Vierges, mais sur un rythme si particulier, si convaincu, si protestant, que le God save the Queen n'a pas l'air d'être d'une autre école!...

« Le lendemain de mon arrivée et à peine installé à l'hôtel, je me fis conduire à la villa qu'habitaient ces dames. C'est une maison sur la falaise et dans le décor du plus vert jardin

qui sok au inonde. Imaginez une pelouse sans une allée, piquée çà et là de massifs de fleiurs pâles ou sombres, et çà et là aussi de bouquets d'arbres que la douceur du climat et la bonne position du site laissent grandir en pleine terre. Je donne ma carte et une de mes lettres à un domestique, et quelques minutes après je vois arriver, vous devinez? miss Néant ellemême, dans la vérandah où j'attendais. Elle me serre la main, me dit que sa mère est souffrante, me parle de mon voyage, comme si nous nous connaissions depuis dix ans, et me fait les honneurs du jardin. Pavais lu, un peu partout, des anecdotes sur l'aplomb des jeunes filles anglaises; je n'avais pas Tidée de celui que cette enfant me montra dès cette première entrevue. De Faplomb... Ahî le vilain mot, et comme il convient peu à ce mélange délicat d'indifférence et d'amabilité! Votre épigramme me revint en mémoire, et, piqué au jeu, je fus tour à tour avec elle, durant cette promenade, improvisée à travers le jardin, complimenteur, familier, taquin, sans que rien la fît se départir de cette charmante et coquette assurance. Son cœur, dont les pulsations auraient pu se compter sous l'étoffe blanche

de son corsage ajusté, semblait ne devoir jamais battre plus rapidement; ni ses beaux yeux jeter une étincelle de plus dans sa blanche figure^ qu'un chapeau de velours noir, fleuri d'une pensée grande conmie ma main, teintait de son ombre, délicieusement. Elle portait des gants plissés dont elle me dit avec un sourire d'une innocence assez extraordinaire pour que j'y soupçonnasse la plus dépravée coquetterie : — Ils retombent toujours, c'est comme des bas sans jarretière... — Son pas égal découvrait ses pieds un peu trop grands, presque d'un garçon, mais minces et bien cambrés dans des bottines de toile bise à semelle de caoutchouc. Elle allait jouer au lawn-tennis après le lunch : — Vous ne connaissez personne ici, — fait-elle de la pointe de ses dents, qu'elle avait jolies et humidement nacrées à travers ses lèvres sinueuses, — voulez-vous m'accompagner ? Je vous présenterai à mes amis... Et trois heures après mon entrée dans le cottage, mais trois heures la montre à la main, nous voici cheminant ensemble à travers la petite ville, elle, m'expliquant qu'elle fiait partie du cricket-club, que chaque samedi plusieurs parties sont engagées dans un terrain réservé, et que l'une des

dames donne le thé. M'accuserez-vous d'être demeuré bien naïf? Avec cette atmosphère de sécurité dont elle s'enveloppait, avec son absence d'âme dans ses yeux, avec cette sorte de familiarité sans sympathie qui était la grâce même, cette bizarre fille me médusa, et je ne songeai même pas à lui faire la cour durant toute cette après-midi que je passai dans ce champ de jeu : une pelouse encore, entourée de collines boisées et garnie d'un orchestre qui nous jouait son étemelle musique de cuivre.

Dames et demoiselles étaient là, recevant les balles de peau du bout de la raquette, et les renvoyant d'un petit coup preste. Les hommes portaient presque tous la vareuse rayée de bleu et de blanc, la toque sur le coin de l'oreille, et les sandales. Nous n'étions pas dix sur cinquante, en me comptant, à nous trouver en tenue de ville. Et miss Néant, elle aussi, jouait, comme elle m'avait reçu, avec cette aristocratique indifférence dont elle était plus cuirassée que de son corsage étroit et lacé par derrière, corsage qui moulait sa poitrine d'une forme jeune et presque indécise. Certes, on aurait pu dire d'elle ce que que Barbey d'Aurevilly dit de son héroïne dans la Vieille Maîtresse, qu'elle

avait du démon, le buste svelte et sans sexe. Quand, avec cela, une femme est bien femme, de geste menu, d'attitude qui révèle une créature organisée pour une volupté qu'elle ignore, quand aussi elle a par moments des sourires qui savent, des gestes d'abandon, des yeux noyés, elle est ensorcelante et déconcertante; — et je rentrai, sinon la tète tournée, du moins passionnément intrigué. Avais-je devant moi une hypocrite précocement et sérieusement corrompue, ou bien la plus franchement pure des vierges, une coquette perverse, ou une de ces femmes si droites qu'elles donnent la main comme un honnête homme ? Ou bien encore était-ce la personne de votre surnom, la miss Néant, qui aurait pu prendre pour devise le S. P. Q.. R. de l'humoriste... — Si peu que rien ?

« Alors commença pour moi une existence toute britannique de quinze jours environ, existence qui se décomposait ainsi : à neuf heures, premier déjeuner à la fourchette, que je prenais à mon hôtel en compagnie d'un étudiant d'Oxford. Ce garçon parlait le français comme vous, et moi. Il était nihiliste, athée, et vierge. Puis nous rejoignions les dames sur la plage

entre onze heures et midi. Cétait là, sur le sable de cette grève aussi douce que celle d*Houlgate, une envolée de babys blonds, divertissante comme une pantomime. Les uns allaient, jambes nues; tout leur vêtement, jupes et jupons, pantalons et chemise, s'empriscmnait dans une sorte de caleçon qui leur permettait d'affronter impunément les lames basses et qui leur donnait une allure comique de batraciens à figures humaines ; mais que ces figures étaient jolies avec leurs regards plus bleus que le ciel clair du matin, avec leurs joues roses et fraîches comme leur jeune sang! D'autres étaient gravement conduits en costumes de cérémonies, le long de la chaussée pavée. Des bas de soie à raies rouges serraient leurs jambes, leurs pieds s'emprisonnaient dans des souliers vernis. Tous ces enfants me faisaient souvenir du mot de Bonaparte pa:sant en revue les grenadiers d'un roi étranger, tirant les boutons des tuniques, maniant le drap, et disant à Berthier, je crois : — A combien vous revient un soldat comme ça ? Il faudra que vous m'en fassiez... On croirait que l'Angleterre est une immense usine à fabrication de garçonnets et 4e filles incomparables. Il reste à inventer un

procédé qui les empêche de grandir, car ils iieviennent parfois, eux, si lourds, elles, si laides, passé quinze ans ! Qui reconnaîtrait ces anges à la Lawrence dans les hercules du jeu de cricket ou dans ces jeunes filles dont on a pu prétendre qu'elles avaient deux bras gauches, qui portent des lunettes, revêtent des ulsters difformes, et Ksent des romans en trois volumes, assises sur des pliants de douairières? Mais aussi, quand la jeune fille tient les promesses de Tenfant !... Et c'était le cas de miss Néant et de plusieurs de ses amies qui prenaient bravement leur bain avec nous sous le soleil du milieu du jour.

« A deux heures, second repas à la fourchette. Au thé du matin, nous faisions succéder Taie ou le daret, puis nous rendions quelques visites. En trois jours, j'avais été introdmi à toute la société. Rien n'était amusant comme le bariolage de langues auquel ces visites fournissaient prétexte. Dans ce monde de table d'hôte où chacune des femmes savait couramment quatre idiomes, une phrase commencée en français s'achevait en italien ; un peu 4'allemand, pas trop, brochait sur le tout, et l'anglais reprenait, métallique, guttural et dur

dans le gosier des hommes, mais, sur les lèvres des femmes, le plus susurrant sifflement et le plus musical. Vers cinq heures, ou partie de îawn-tennis, ou promenade à cheval, ou excursion en voiture pour aller voir les spectacles des environs. Il ne s'est point passé un jour sans qu'il y eût dans la ville ou dans un des villages voisins course de bateaux ou course de piétons, course de bicyclistes ou concours de cricket. A ce régime de plein air quotidien, j'ai gagné ce hâle et ces joues de la couleur de ma moustache. Miss Néant, elle, y avait gagné une dizaine de taches de rousseur imperceptibles, qui la faisaient ressembler à un camélia sur lequel un jardinier paradoxal aurait jeté une pincée de poudre d'or. Puis le soir, dîner en habit et en cravate blanche, comme au club ; le plus souvent, rentrée à dix heures, à moins qu'il n'y eût bal chez une des châtelaines de la petite ville, ou qu'au théâtre une troupe d'amateurs ne s'amusât à interpréter quelque comédie adaptée chastement du répertoire des Variétés ou du Palais-Royal.

« Ainsi passaient mes heures, et je continuais à ne pas pouvoir faire la cour à notre miss Néant pour les beaux yeux de laquelle

j'étais venu là ! Nos rapports avaient bien tout l'air d'une flirtation organisée et même avancée. Mais il n'y a qu'un homme qui puisse juger où il en est avec une femme quand il en poursuit une, c'est lui-même ; et je jugeais que j'en étais... à rien. Elle avait, cette Anglaise au teint d'Espagnole, une réponse paisible aux phrases les plus cauteleusement insinuantes, une calme pose de son pied dans ma main quand je la mettais à cheval, un abandon paisible de sa taille dans les contredanses, une imperturbable sérénité dans une promenade à la nage, quasi corps à corps, — si bien que je retrouvais devant elle les obscures incertitudes de la vingtième année. Je ressemblais à un tireur qui essaie son fleuret contre un adversaire de jeu inconnu, et qui rencontre devant ses feintes les plus serrées un fer tenu d'une main qui n'attaque pas, remue à peine, et cependant garde toujours la ligne. Le plus piquant était qu'à cette familiarité de tous les jours, si l'âme de cette jeune fille m'échappait, les moindres détails de sa personne physique se révélaient à mon indiscrétion de libertin. J'avais vu au bain que sa jambe était divine, un peu longue et attachée haut comme celle

de la Diane de Poitiers du Louvre. A cheval, j'avais apprécié Télégance presque trop maigre de ses hanches. Au jeu de paume, j'avais vu son bras se déployer et s'enfler son corsage. J'avais respiré au bal cette atmosphère qui flotte autour de chaque femme, cet arôme de sa chair, le plus puissant, le seul aphrodisiaque pour les vrais amateurs d'amour. Son souffle parfumé avait passé sur mon visage. Bref, je la connaissais comme si elle avait été ma maîtresse, et elle s'était prêtée à cet épellement de sa beauté, comme un alphabet illustré prête ses pages aux doigts d'un enfant; mais, pas plus pour moi que pour l'enfant, ces lettres épelées ne faisaient un mot.

« Y en avait-il un seulement? Samedi dernier, je me jurai de le savoir, et j'arrivai vers quatre heures à sa villa, bien décidé à agir enfin, et à me conduire de telle sorte qu'il passât au moins un éclair d'indignation dans la profondeur de ces yeux si jeunes et si froids. A vrai dire, je ne savais pas ce que je voulais d'elle. Je n'avais nulle idée de me marier, et d'autre part c'est un vilain métier que d'être l'amant d'une jeune fille. D'ailleurs, miss Néant était-elle honnête, ou non ? Avait-elle été aimée.

OU seulement courtisée ? Je n*avais questionné personne sur elle, ayant pour principe qu'on n'est jamais bien renseigné par un autre sur le prix d'un bibelot, la vertu d'une femme et . la qualité d'un vin. Mais on a de mauvaises heures d'amour-propre où l'on se conduirait comme un malhonnête homme, si le destin, plus spirituel que nous, ne s'y opposait... Cet après-midi-là, le soleil était très chaud, je trouvai mon amie toute seule, assise sous un arbre, et feuilletant le Truth, et voici qu'après deux ou trois phrases d'entrée en matière sur sa santé, sa mère, et le temps qu'il faisait, elle me dit, d'une voix que j'aurai toujours dans l'oreille :

— « Je suis bien heureuse, après-demain je vous présenterai le capitaine John R... qui revient des Indes, mon fiancé

« Et dire, » ajouta Saint-Luc, « que je dessinerais cette femme dans le costume de la Vénus de Médicis, si je voulais, et qu'elle est honnête ! »

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