LIEU DU JAUGEAGE
DATE
Janvier 1867
Aranjucz ^ Mars 1867
Août 1867
PrèsdePalmadelRfoi^^f'^^;;^^^^
I Août 1880
Près de la prise d'eau i Novembre 1868 } de la Pefia. | Août 1868
\ A a5o m. en amont^ 3 Juin i883 i du canal d*Anto11a.( 3 Août i883
. -, , C Août 1880
A I oao m. au-dcssous\ , , ^ : , . , ,,, . < Novembre 1880
f du canal de tiherla.i . . .„
[ Janvier looi
DÉBITS E?i MÈTRES CUBES
PAS 8BCORDB
Monsnol moyen
Maximum ou minimum
Max. 96,201 Min. 6,3i4
Max. 51,072
Max. 497,661
Ainsi TEbre, non loin de son embouchure, roule parfois en hiver 5o fois plus d'eau qu'en éié\
Ces débits si irréguliers, comportant de tels extrêmes, expriment clairement l'irrégularité des précipitations atmosphériques. Et tous les faits climatiques sont, si l'on peut dire, aussi capricieux.
^ V oir aussi les chiffres de débit que nous indiquerons plus loin h propos d'un afllucnl de TEbrc, le Rio Aragon.
Carte IV.
^^ LùiuIp entre l'Jbériet ^ècke et l 'Ihérie hatmidt
^. Limittiedts/m'nu^ifdeg xpneisdmSUppméteL'irrigatitmt
I Bande tiHaeiMiUMrilr:*oane' du tjfpmWfeitoe
II SUftpee sud •orxtntalee:xone detgèOnd* haertÊget^^Êemtvoére ni Sûppee de. ta Mteeta Vf Jk^pper de i 'Jfire . xane dee^ V Slef^iea et irrigatione rfv "
PENINSULE IBERIQUE
Steppes
, . et Irrigations
par Jean BRUNHES
Echelle de I: tSooooo
tOO ISO tOOKU.
En hiver même et jusqu'en mars et avril le vent est parfois brusquement attiré vers des centres de dépression voisins des côtes : ce sont de vrais coups de vents semblables, sinon par leur direction, du moins par leur nature aux coups de mistral qui se déchaînent dans la basse vallée du Rhône : en mars 1888, il s'en produisit un qui amena une abondante chute de neige, et toutes les plantations du littoral S.-W. furent perdues.
En somme les années sans pluie ne se voient jamais ni nulle part en Espagne ; à Murcie même il tombe annuellement en moyenne i5o millimètres. Presque partout les précipitations atteignent une hauteur annuelle d'au moins 4oo millimètres. Cependant plus on approche des régions méditerranéennes Sud-orientales, plus les pluies deviennent non seulement insuffîsantes, mais irrégulières, et moins elles fournissent par suite des eaux commodément utilisables pour la culture, plus leurs effets diffèrent de ces débits continus et constants qui sont l'idéal désiré par tous les cultivateurs.
En fin de compte, si l'on trace une ligne joignant Tarragone, Lc6n et Huelva (voir la carte IV), on partage la péninsule en deux zones qu'on peut légitimement appeler la zone humide et la zone sèche. La zone humide ainsi déterminée reçoit presque tout entière plus de 600 millimètres par an, tandis que toutes les régions qui reçoivent 4oo millimètres au moins sont comprises dans la zone sèche. Presque partout dans la zone humide Ton rencontre de vraies forêts. Les grands arbres sont rares dans l'autre zone, où apparaissent au contraire des types de formations tout à fait nouvelles : c'est un territoire où s'étendent de vraies steppes sèches, steppes salées à plantes halophytes ou steppes à graminées ' .
< Sur la différence entre ces steppes à graminées (steppes à SU pas), et les prairies à graminées, voir notamment 0. Drude, Manuel de géographie botanique, traduction Poikaui.t, p. 37a.
Bkuhhbs. s
Répartition nuancée de la végétation et des cultures. — La valeur d une division aussi simpliste, — laquelle a le mérite d'exprimer avec force l'opposition entre deux provinces extrêmes de la Péninsule ibérique, — ne doit pas être pourtant exagérée au point de vue géographique. Les faits réels sont autrement nuancés et compliqués : ils suivent d'abord de bien plus près les formes du relief. Dans toute la zone sèche, il y a deux régions assez vastes où la hauteur annuelle des pluies atteint et dépasse 600 millimètres (et cela est naturellement déterminé par des reliefs saillants) : les sierras qui séparent la Vieille de la Nouvelle-Castille et surtout au Sud la haute région montagneuse de la Haute-Andalousie et de la Cordillère bétique. Ces montagnes plus arrosées sont naturellement plus favorables aux grandes formations forestières'.
Il convient encore de ne pas oublier cette influence adoucissante et modératrice qui est celle de l'Océan, et qui devient de plus en plus manifeste à mesure que les hautes formes massives du centre de l'Espagne s'abaissent et se morcellent vers le Sud- Ouest ; le marronnier et le châtaignier sont de plus en plus nombreux lorsqu'on descend des hauteurs de la Galice et du plateau de la Vieille-Castille vers le Sud et vers l'Ouest du côté du Portugal ; et plus d'une culture témoigne de cet adoucissement naturel de la température qui se produit sur les côtes de l'Océan tout aussi bien qu'au voisinage de la Méditerranée.
Protégé par la température modérée du littoral océanique,
. l'oranger dont le domaine propre est dans les parties basses et
abritées de la zone comprise à l'Est delà ligne Tarragone-Leôn-
^ Jadis l'Espagne tout entière était beaucoup plus boisée qu^aujourd'bui, elle a été dépouillée de ses anciennes forcis: l'Escurial, bâti au milieu des bois, s'élève aujourd'hui au pied de croupes montagneuses que recouvrent seuls des thyms et des bruyères. L'exploitation des forêts n'étant pas encore sufTisamment surveillée et organisée, est souvent déraisonnable ; les incendies de forêts sont également trop fréquents.
Iluelva s'insinue en une mince bande toujours voisine de la mer jusqu'au Nord du Portugal. Quant à l'olivier, qui appartient d'une manière si caractéristique au monde méditerranéen, qui fait partie essentielle du paysage de la Provence comme de l'Italie péninsulaire et de la Grèce, de la Palestine comme de la Tunisie, il s'avance très loin vers le Nord jusqu'aux rives du Minho (sur le littoral de l'Océan) ou jusqu'au pied des Pyrénées (sur le littoral de la Méditerranée): il gravit même le massif central presque jusqu'aux confins de la Vieille-Gastille.
De même, la vigne, dont la culture d'ailleurs a beaucoup souffert de l'invasion du phylloxéra, ne se restreint pas plus que l'olivier au domaine méditerranéen ; elle s'étale largement jusque dans le Portugal *. Nous pourrions en dire autant du figuier etde l'amandier. Brefla végétation proprement méditerranéenne, ayant trouvé dans l'ensemble de la Péninsule ibérique un magnifique champ de développement, se rencontre sur plus de 75 pour 100 de la superficie totale *.
Malgré tout, il n'en est pas moins vrai et moins réel que c'est au Nord-Ouest de l'Espagne que l'on trouve les régions le plus semblables soit au point de vue du climat soit au point de vue de la végétation aux pays de l'Europe centrale, de l'Europe moyenne. Pins et sapins, chênes et hêtres, frênes et bouleaux
* Certaines régions basses du littoral portugais sont même assez humides et assez chaudes pour qu'on y cultive le riz; mais ces cultures ne paraissent pas très prospères, et elles ne vont pas sans des inconvénients, si l'on en croit J. de Andrade CoRVO, membre de l'Académie des sciences de Lisbonne, Irrigations et rizières en Portugal, Annales des ponts et chaussées, i86a, II, p. 289 et suiv.
' Blas Lâzaro é Iviza, Regiones botânicas de la Peninsula Ibcrica, Anales de la Soc. Esp. de Ilistoria natural, XX.IV, 1896, p. 169. — « Peu importe pour le caractère de la végétation que les cours d'eau se jettent dans la Méditerranée ou dans l'Atlantique ; et la meilleure preuve en est que les trois quarts de cette surface de la Péninsule qui est occupée par la végétation méditerranéenne versent leurs eaux à l'Atlantique ». Id., ibid.y p. 168. De son côté, Th. Fischer, développant des considérations analogues, déclare: « Aucune province d'Espagne n'est dépourvue de vigne ». Die Ibcrische Halbinsel, p. 704.
forment dans le Nord et dans le Nord-Ouest des îlots parfois énormes et qui rappellent tout à fait l'Europe centrale. En Galice, les prairies naturelles, les fougères, les haies d'églantiers et d'aubépines continuent les paysages de l'Europe occidentale.
Et c'est bien à l'Est de la ligne démarcatrice par nous tracée que s'étend un domaine géographique vraiment nouveau et qu'il est permis de considérer comme une amorce de pays typiques de l'Afrique du Nord ; à ce domaine appartiennent en propre des espèces végétales caractéristiques : Vesparto (Macrochloa lenacissima), que nous retrouverons sous le nom à'alfa si largement étalé sur les hautes terres de l'Afrique mineure ; et on pourrait encore citer soit des espèces sauvages comme YOleander (olivier sauvage), soit des espèces cultivées comme le Phœnix dactylifera (le grand palmier-dattier), lesquels caractérisent aussi la physionomie végétale de provinces diverses de l'Afrique du Nord.
J'ai essayé d'exprimer d'une manière simple, à l'aide d'un carton, tout à la fois les caractères complexes et les traits essentiels de la répartition des types de végétation dans la Péninsule ibérique ; et j'ai choisi à dessein dés limites d'espèces tout à fait significatives. On voit avec clarté sur la figure 2 comment se suivent, se rencontrent et par endroits même se coupent : d'une part les limites méridionales de quelques arbres des forêts de l'Europe centrale, le hêtre (Fagus silvatica) et le bouleau {Beiula verrucosa), et d'autre part les limites septentrionales de certains arbres cultivés proprement méditerranéens comme l'olivier et le figuier. Par ailleurs, la limite méridionale d'un de nos grands chênes communs (^Quercus pedunculatà) est bien représentative de la zone la plus humide, de la zone Nord-Ouest de la Péninsule. Au contraire, les limites septentrionales de plantes spontanées caractéristiques des régions méditerranéennes comme l'olivier sauvage {Oleander) ou des steppes sèches comme Vesparlo permettent de constater que ces plantes appartiennent exclusivement au domaine oriental et
LE CADRE GÉOGHAPHIQL'E 3?
méridional de la Péninsule ibérique. Entre ces deux régions les plus opposées (Nord-Ouest et Sud-Est) les transitions comportent des nuances multiples ; mais en vérité de part et d'autre de la ligne Tarragone-Le6n-Huelva s'étendent deux domaines naturels distincts, lesquels vont s'opposanl de plus en plus à mesure qu'ils s'écartent l'un de l'autre.
PéDlniale ibériqao. Limites de (|ael(|u<9 upècci végitalsa car*cUn>liqu«B.
El cette ligne a la réelle légitimité sinon d'une frontière naturelle rigoureuse, du moins d'une indication systématique et simplifiée qui restreint san» conteste ù la moitié Sud-orientale de l'Espagne le 'domaine de notre étude propre. 11 importe maintenant d'examiner de plus près cette grande zone de ribérie — l'Ibérie sèche, — et d'y distinguer les contrées diverses, les départements naturels qui la constituent.
38 PÉNINSULE IBÉ BIQUE
Régions naturelles du Sud : provinces naturelles de F Andalousie. — S'il n'y a pas en géographie de ligne limite qui ait une valeur absolue et une signification radicale, il y a du moins de véritables ensembles, des régions naturelles présentant en toutes leurs parties des caractères sinon uniformes du moins analogues. C'est une telle province naturelle qui commence nettement au Sud et au pied de la Sierra Morena. Lorsqu'on descend des plateaux de Castille on trouve en débouchant dans l'Andalousie par le défilé de Despena-Perros les aloès et les cactus (Agave americana et Opuntia vulgaris) qui nous feraient croire aisément que nous arrivons dans une plaine ouverte du côté de la Méditerranée. Tout le paysage a une physionomie nouvelle. Tandis que sur la rive droite du Guadalquivir les formes arrondies de la Morena s'élèvent assez brusquement, toutes noires des taches irrégulières de leurs arbustes et buissons toujours verts et sombres, arbousiers et lentisques, cistes et myrtes, genêts et bruyères, sur les mamelons lea plus bas et dans la plaine tertiaire les oliviers, espacés et plantés à intervalles réguliers, laissent apercevoir une terre plus claire, et marquent eux-mêmes le paysage de la teinte beaucoup plus claire de leur feuillage gris cendré ' . Au-dessus d'Alcolea, ou bien à las Ërmilas au-dessus de Cordoue (Côrdoba), le panorama illustre avec une grande netteté l'opposition entre la Sierra et la Vallée ; et l'on aperçoit au loin des terres laissées en jachère, parsemées des toufles basses et étalées du palmier nain*.
* Les petites éminences de la plaine sont plutôt réservées aux oliviers, qui no viennent pas bien dans les fonds humides et trop peu ventilés, tandis que les parties les plus planes sont consacrées à des cultures de céréales, cultures rapides et récoltes précoces. La vigne réussit bien sur les versants andalous (témoin le beau livre de RojAS Glem£ntb). Les terres noires de TAndalousic sont situées sur la rive gauche du Guadalquivir : voir la carte des sols de Rama^in, Zeitstch. der -Ces. f. Erdk. zu Berlin^ 1902» 2, p. 166.
* Sur le palmier nain (jChamaerops humilis) en Espagne, voir M. Willkomm, Grundzûge, etc., p. 85 et p. 98 et suiv. Le palmier nain s'étend des Algarves jusqu'à la plaine de Valence ; il s'est implanté par exemple sur lés dunes du littoral
LE CADRE GÉOGRAPHIQUE Sg
Cette grande dépression du Guadalquivir forme bien une région indépendante ; elle est chaude, tout comme les plaines en bordure sur la Méditerranée ; mais tout en comprenant quelques parties très sèches (voir carte IV), elle est dans son ensemble plus humide : les vents océaniques du Sud-Ouest pénètrent et s'engouffrent parfois avec violence dans cet entonnoir naturel fermé au Nord par la Morena et au Sud par le système plissé de la Cordillère bétique : la structure de cet ancien détroit nord-bétique modifie à son profit la circulation atmosphérique générale de la péninsule, et les couches d'air chargées de vapeur d'eau qui s'engagent dans ce couloir naturel déchargent des pluies -tout le long des versants et surtout des versants de la Morena jusqu'à ce qu'elles épuisent leurs dernières condensations dans le cirque fermé du haut Guadalquivir \ El c'est ainsi que l'Andalousie a le double avantage d'une température élevée et de quelques pluies abondantes ; leb oliviers sont là dans leur véritable patrie et peuvent se dé\ër lopper très nombreux comme entre Jaén et Cordoue sans mêmâ être irrigués; les récoltes de céréales, surtout de blé et même> de maïs sont en certaines années très belles ; on connaît la fertilité traditionnelle de l'ancienne Bétique; on constate encore (en l'exagérant souvent) la fertilité de la Campiiïa de Sevilla : la contrée de Carmona est très riche en blé^ Tous les environs
valencion et il atteint même dans cette région une taille assez élevée. V. Th. Fischer, Die Ibcrische Halbinsel, p. 678. Sur les caractères généraux de la zone du palmier nain, on peut consulter O. Drude, Manuel de géographie botaniquey trad. Poi- RAULT, p. 366. \
* A Linarcs, ou à Ubeda qui est située sur cette a loma » bien disposas pour recevoir les pluies, il pleut souvent ; et m^me en été les orages, les tempêtes, les bourrasques amènent assez fréquemment queUpics précipitations. Sur tous les versants bien orientés de ce cirque terminal de la vallée du Guadalquivir, abondent les arbres fruitiers. — Toute cette contrée de la Haute- Andalousie est soumise à un climat dont le caractère continental est assez accentué, ainsi que le ilbtc avec raison M. WiLLKOMM, Grundzûge, etc., p. 56.
2 Les latifundia de la Basse- Andalousie ont été Tune des causes principales de la crise économique qu*a traversée cette région cl dont elle n'est pas encore sortie.
4o PÉNINSULE IBÉBIQIÎE
de Séville sont de vrais bosquets d'orangers et de grenadiers, ' toujours bordés par les haies pittoresques d'aloès et de cactus. Sur le bas Guadalquivir, s'étendent même les grandes régions marécageuses des Marismas, dont les eaux mal drainées restent stagnantes. Et du reste la Basse-Andalousie est assez humide et chaude pour que le laurier-rose s'y développe spontanément, comme dans les vallées humides de la province de Constantine ou de la Tunisie.
Tandis que nous nous élevons des rives du Guadalquivir vers la Sierra Nevada ou mieux vers tout le système de chaînes plissées qui bordent au Sud la dépression du Guadalquivir, la hauteur des pluies devient moins considérable et nous rencontrons sur la rive gauche de grands espaces arides et même parfois très salins. Dans la Haute-Andalousie, au voisinage du fleuve on constate cette différence entre les deux rives ; et sur la rive gauche, comme à Jôdar, commence même à dominer r Vesparto, Là de vraies steppes fragmentaires sont comme des ^vjjostes avancés du vaste domaine aride de l'Espagne du Sud- Est*. Puis d'âpres chaîner calcaires se dressent à l'horizon, offrant un paysage tout à fait nouveau à qui vient des Castilles : et la végétation naturelle est de plus en plus clairsemée en cette zone de terrains secondaires, fermée vers le Sud par les parois ou les sommets des sierras de roches grises.
Mais voilà que ce système plissé a fait surgir plus au Sud des massifs de gneiss et de schistes archéens, que Th. Fischer appelle Y Aequatorialsyslem andalou (Serrania de Ronda, Sierra Nevada, Sierras Tejeda et Almijara, Sierra de los Filabres); l'altitude fait reconquérir à cette région naturellement peu arrosée quelque droit à une forte condensation, les forêts reparaissent çà et là; les chênes-lièges, les chênes verts et les
^ Ce sont mémo ces steppes fragmentaires des hautes terres do TAndalousie dont la composition florale ressemble le plus à celle des steppes des hautes terres algériennes. M. WiLLKOMM, Grundzûge, etc., p. a33.
LE CADBE GÉOGRAPHIQUE 4i
Pinsapo se dévdoppent dans la Serranfa de Ronda* ; en certains points de la Serrania, comme à Gaucîn, toute une partie des habitants se consacrent à la fabrication du charbon de bois, et portent le nom significatif de carboneros. Toutefois ces grandes forêts sont exceptionnelles ; gris et nus sont les pitons et les crêtes des chaînes calcaires qui bordent sur toute sa longueur \ Aeqaatoriahystem du côté de la dépression du Guadalquivir : les petites villes et les villages que les habitants préoccupés avant tout de leur défense ont perchés sur ces pitons ou près de ces crêtes ont assez souvent à leur disposition des sources abondantes, mais ils sont entourés de versants à surface rugueuse qui rappellent les surfaces du Karst ou d'un Causse ; et c'est au milieu des pierres que ces cultivateurs patients doivent semer leurs céréales: dans ces maigres « champs », les larges lignes de roche âpre, en dessinant comme un damier, enserrent entre elles de minuscules « cases » de terre végétale
(fig-3).
Cependant la Sierra Nevada, sorte de formidable monolithe de schiste, dresse ses sommets jusqu'à près de 35oo. mètres d'altitude ; et si elle est elle-même plus pauvre en forêts qu'on ne le pourrait supposer, elle est riche en neiges éternelles : surgissant jusqu'à une telle hauteur à 35 kilomètres seulement de la mer, elle arrête les moindres vents chargés de vapeur d'eau et condense cette vapeur sous forme de neige ^ Ainsi la fonte des neiges au printemps et en été procure aux régions,
^ Ce très beau représentant des conifères (^Ahies Pinsapo Bois.), qui a dû couvrir jadis une grande (lartic de ta Serran îa de Ronda n*y forme plus que trois grandes forêts de quelque étendue : dans la Sierra de la Nieve près de Yunquera ; dans la Sierra Bcrmeja près d'Estepona ; et dans la Sierra dol Pinar près de (irazalema ; il faut déplorer la destruction si rapide de cet arbre superbe.
2 Mulhacén, 3 48i mètres, Picacho de la Vclcla, 8.^70 mètres. D'après les observations de 1879, le i«' octobre il était déjà tombé sur le Mulbacén o'",5o de neige, et le thermomètre était descendu à — I3°. Th. Fischer, Die Ibcrische Halbinsel, p. 64i. Sur la pauvreté en forêts de la Sierra Nevada, voir M. Willkomm, Grundiûge, etc., p. a4o.
il PÉNINSULE IBÉJtIQVE
voisines de ces réserves, une abondance en eau relativement considérable par rapport aux zones analogues mais situées plus loin des hauts sommets.
roni Je Gruilema <à i 3G6 inbttei d'sttiluil*) : lu bli doit lé grain par gtiln »ntr« l« picrtn.
Or les principales zones habitables et cultivables qui se relient à l'ensemble de ce système plissé de l'Espagne du Sud se divisent en deux groupes :
a) Les hautes plaines intérieures situées en plein milieu de Y Aeqaatorialsyslem et correspondant à de petits bassins d'effondrement : bassins de Baita, de Guadix, de Grenade et d'Anlenucra' ; chapelet de curieux bassins remplis par les dépôts tertiaires qui ont été des jioints tout naturellement favorables k
H décrit fort bien tous ces l>Rssini. o
LE CADRE GÊOGRAPHIQVE 43
l*établissenient des hommes et où se sont constitués en effet quelques-uns des plus anciens centres historiques*. L'on doit y joindre quelques hautes vallées, qui sont également de petits mondes indépendants, entre toutes celles des Alpujarras^ Là se multiplient les habiles cultures en terrasses ; les moindres parcelles de rochers portent un arbre; tous les oliviers ont à leur pied une petite arête de terre qui est destinée à retenir Teau. Au centre de ces montagnes, les causes de précipitation ne manquent pas, et, phénomène assez exceptionnel dans l'Espagne méridionale et dû à l'altitude, les pluies hivernales sont parfois continues comme dans les régions de l'Europe moyenne; aux mois de novembre et de décembre 1894, j'ai observé à Grenade des pluies abondantes durant i5 et 30 heures de suite : de novembre à mars il y a beaucoup de régions voisines de Grenade où la circulation est interrompue, car les chemins sont coupés par les pluies : quant aux routes proprement dites, elles sont très difficiles à entretenir; à la saison des pluies succède une période très sèche, et ces alternatives sont également préjudiciables*. Ces. alternatives nous démontrent à quel degré le relief est seul responsable des heureuses con-
' A Acci (Guadii) et à lUiberis (Grenade) ont été fondés deux des plus anciens vèchés de la Péninsule ibérique ; à Illiberis, vers l'an 3oo, se réunit le fameux concile d*Elvira. L. Duchesrb, Le Concile d'Elvire et les Flamines chrétiens» Mélanges Renier, p. 159-174.
' Th. Fischer, ouvr, cité, p. 638- ôSg. — Ces vallées étroites et encaissées des Alpujarras, telles la vallée de Lanjarôn ou la vallée de Lecrin, permettent aux cultures les plus variées de s'étager sur leurs versants : les platanes et les palmiers dans les fonds ; puis les fîguicrs et les orangers ; puis la ligne du village allongé à mi-versant qui parait marquer lui-même la limite entre la flore presque tropicale et la flore des régions plus froides ; au-dessus du village, les châtaigniers et les noyers, puis peu à peu la végétation diminue ; en s'élcvant encore on trouve les rochers couverts de lichens et enfin Ton atteint les neiges étemelles.
^ De plus le développement de la culture delà betterave notamment dans la Vega de Grenade a imposé aux routes un énorme supplément de transports qui contribue i les défoncer au moment de la récolte, c'est-à-dire précisément durant la saison des pluies.
ditions climatologiques qui ont épargné à ces hautes plaines l'aridité de plusieurs contrées de la Haute-Andalousie.
h) Les petites plaines côtières prises entre les flancs du système montagneux et la mer Méditerranée : Mâlaga, Almufiécar, Motril, Adra, Almeria, etc.. Ces petites plaines côtières sont sous la domination directe du régime atmosphérique méditerranéen: protégées parles montagnes contre les vents froids, elles ont un climat très chaud et très sec ; le vent qui vient du Nord est si chaud qu'il produit l'eflet d'une espèce de foehn, il dessèche les raisins et aucun vent n'est aussi redouté que celui qui vient de la terre et auquel on a donné le nom local très caractéristique de terrai. De plus ce climat est très uni : à Mâlaga la différence de température entre le jour et la nuit est quelquefois de deux degrés et le cHmat serait encore plus uniforme si ces petits espaces abrités ne se trouvaient pas sur le bord de ce large couloir qui aboutit au détroit de Gibraltar et par lequel les courants méditerranéens et atlantiques entrent en contact et en lutte : le vent d'Est souffle parfois avec une extrême violence, notamment à Mâlaga.
Mais les pluies sont beaucoup plus rares que les vents ; dans ces petites plaines de bordure ce sont les toits plats qui prédominent; et la difl*érence principale qui existe entre ces différents centres indépendants provient de leur plus ou moins grande proximité de ces hauts sommets neigeux qui dispensent des eaux abondantes lorsque viennent les fortes et brusques chaleurs du printemps et de l'été. Motril et Adra sont aussi chaudes qu' Almeria mais beaucoup plus riches en eau, et l'on ne doit point s'étonner de trouver quelque différence entre les irrigations et les cultures de celles-ci et de celle-là. C'est encore le haut relief du système plissé qui a fait échapper tout cet ensemble à la formation de steppes.
En général ces petites plaines sont recouvertes d'alluvions récentes qui sont naturellement fertiles. .
LE CAOnE GÉOGRAPHIQUE 45
Régions naturelles du Sud-Est et de l'Est : les zones arides, les diverses provinces de steppes. — ^ D'Almeria et du cap de Gala, remontons vers le Nord. Le cap de Gâta, promontoire exceptionnel de roches éruptives récentes, placé en avant-garde au Sud et en dehors du système plissé, peut être considéré comme une borne côtière indicatrice du changement d'aspect de Tarrière-pays. Le système plissé s'infléchit vers le Nord- Est, et il va s'abaissant en marchant vers son terme \
I . Au pied des versants des chaînes plissées se logent encore d'autres plaines à de faibles altitudes ; mais si quelques-unes à l'exemple de celles de Mâlaga et de Motril sont des plaines proprement littorales comme celles d'Almeria et d'Alicante, la plupart, du cap de Gâta au cap de la Nao, sans être éloignées des côtes sont séparées de la mer par des hauteurs, parfois par de véritables chaînes ; les plaines intérieures de Iluércal-Overa, de Lorca, de Murcie sont comme la suite du chapelet de hauts bassins dont nous avons parlé, mais ces plaines, à l'exemple du système auquel elles sont liées, vont en s'abaissant progressivement jusqu'à une altitude insignifiante' analogue à celle des plaines littorales.
Ici se manifeste, au point de vue du climat, le pur régime méditerranéen, mais sans que ces plaines aient la ressource des eaux fournies par les neiges : ni le relief côtier, ni le relief intérieur ne sont assez élevés pour permettre sous cette forme une réserve hivernale, et les espaces que nous traversons deviennent par nature de plus en plus arides.
C'est ainsi qu'à Almeda commence de toute évidence un monde nouveau : en se dirigeant vers Vera et Huércal-Ovcra, on traverse de grandes étendues de marnes grisâtres absolument incultes, dont la monotonie n'est coupée que par des touffes d'esparto : et c'est l'esparto avec quelques touffes buissonneuses
^ C'est cette parlie du système plissé que Th. Fischer appelle le Diagonal- System andalou par opposition à rAcquatorialsystein, ou\'r. cité^ p. 6^3 et suiv.
qui va nous accompagner jusqu'à Murcie, jusqu'à Alicante. Ces espaces sont nus et infertiles, plus nusi sans doute et plus infertiles encore qu'au temps des Romains ; Tesparto devait être alors plus abondant en ce pays où Ton venait s'approvisionner pour la fabrication des cordages des flottes et qu'on appelait Campus sparlarius.
Toute cette Espagne, que nous pouvons appeler l'Espagne sèche par excellence, ou mieux encore l'Espagne des grandes sécheresses \ a des caractères météorologiques qui la distinguent : le ciel y est d'une clarté exceptionnelle. L'absence de nébulosité a fait donner au royaume de Murcie le nom de reino serenlsimo. Enfin ces régions sont souvent balayées par des courants atmosphériques très violents ; ces courants, durant l'hiver, suffisent parfois à faire tomber la température au-dessous de G, et, durant l'été, un de ces vents violents, chaud et desséchant, le leveche, est un véritable sirocco.
De tout le bassin occidental de la Méditerranée, c'est la province qui a la température la plus âpre, la plus grande sécheresse.
Tel est bien le domaine propre de ces vraies steppes dont la Haute-Andalousie nous avait déjà offert quelques spécimens réduits et épars(voir la carte IV).
2. A la faveur du climat très sec et du relief assez atténué qui ménage l'ascension du massif central, ces steppes s'étendent même plus haut et plus loin vers l'intérieur, par delà les dernières chaînes du système plissé, jusque sur le plateau, jusqu'en, pleine Meseta : elles s'épanouissent largement sur une grande partie des plateaux delà Nouvelle-Gastillc, couvraijt les espaces bien connus de la Manche et allant jusqu'aux portes mêmes de Madrid. Dès que l'on s'éloigne de Madrid vers le Sud, on tra-
^ Horacio Bentabol y Uiieta, Las Aguasdc Espaila, p. io-30, donne un tableau des « plus grands désastres climatologiques », et notamment des grandes sécheresses.
verse en effet, avant d'atteindre Va oasis» des beaux parcs d'Aranjuez, la région saline de Ciempozuelds, pays désolé, absolument infertile, avec des lignes de tertres grisâtres et de collines pelées : c'est le prolongement septentrional et l'annexe extrême de la grande Manche mélancolique et inhospitalière de Don Quichotte*.
Un des grands domaines des steppes hispaniques s'étend ainsi depuis Almeria et le cap de Gâta jusqu'à Alicante et au cap de la Nao, et de là jusqu'à Tolède et Madrid; (les steppes, on l'a dit, franchissent même la barrière, pour elles redoutable, de la Cordillère bé tique, et essaiment çà et là dans la dépression du Haut-Guadalquivir).
3. Plus au Nord, la Meseta se termine sur son bord oriental par un bourrelet confus de terrains secondaires disloqués, dont l'ensemble constitue un front plus raide vers la mer ; les plus hauts sommets qui atteignent environ 2 000 mètres (à 80 kilomètres de la côte, Sierra de Javalambre), sont formés decalcaires^ris, tout à fait dénudés, mais les terrains crétaciques qui donnent
^ Les stoppes proprement dites et les espaces sans végétation sont beaucoup plus réduits et raorcetc's sur les hauts plateaux do la Vieille-Castille que sur ceux de la Xouvclle-Castille. A coup sûr l'écart entre les rigoureuses températures de Thiver et les fortes chaleurs de Tétc ne sont favorables ni à l'extension des cultures, ni à rétablissement d'une population dense ; mais si quelques plateaux no sont guère couverts que do tuyas et de genévriers, en revanche le cercle des hauteurs qui entourent même Taride dépression tertiaire et quaternaire du haut Duero portent souvent do belles forêts (pins ou chênes); il ne faut pas oublier que la température très froide do rhi\er a l'avantage de condenser les précipitations sous la forme de neige et de les réserver ainsi pour le printemps et même pour l'été : les sources qui donnent naissance au Duero « sont situées plus haut que la limite des pins et proviennent de la fonte des neiges qui subsistent à peu près toute Tannée dans la Sierra de Urbion ». R. Ghudf.au, Le Plateau de Soria, Annales de géog.^ L 1891- 189a, p. 38^. Tout l'article de H. Chudkau est à lire, si l'on veut se rendre compte des relations exactes qui existent entre la nature des terrains et les types de végétation. D'autre part, dès que l'on se rapproche, même sans quitter le plateau de Vieille-Castille, de ja ligne que nous avons tracée, on traverse une région très favorable aux céréales ; les champs de blé sont fort beaux dans les environs de Palencia. Sur rimporlance de la culture des céréales dans la Vieille-Castille, voir M. Will- KOMM, Grundzucge der Pflan/enverbrcitung auf der iber. Halb., p. 139.
aussi quelques hauts sommets, et surtout les terrains tertiaires qui remplissent ces bassins en contre-bas, tels que celui de Teruel, prouvent, les premiers par leurs pâturages, et les seconds par leurs cultures de céréales, que cet ensemble montagneux joue un rôle efficace de condenseur : les neiges y sont en effet assez abondantes * ; et Ton n'aurait d'ailleurs qu'à considérer la carte hydrographique et à observer ce rayonnement des cours d'eau qui fait des Montes Universales un des centres hydrographiques les plus importants de la Péninsule (les eaux vont au Tage et à TEbre, au Guadalaviar et au Jùcar), pour deviner que les ressources en eau de cette région peuvent être irrégulières mais ne sont p^s insignifiantes; de fait, les forêts sont rares, les fonds sont plutôt cultivés que boisés, mais les graminées spontanées qui caractérisent les steppes sèches se sont la beaucoup moins développées que dans le région voisine plus méridionale.
Il n'y a pas ici non plus ces basses dépressions intérieures, si propices à l'extension de ce type de formation végétale. Les plaines littorales sont encore coupées, soit par des promontoires de rochers arides qui s'avancent jusqu'à la mer, soit par de nombreuses lagunes, les unes d'eau douce, les autres d'eau salée (la plus grande est la petite « mer » d'eau douce de l'Albufera de Valencia) ; mais, dans l'ensemble, elles sont moins morcelées que sur tout le rivage espagnol, depuis Gibraltar, ou même Gâdiz, jusqu'au cap de la Nao. Enfin, les cours d'eau qui débouchent dans ces plaines, roulant par moments un gros volume d'eau, sont relativement nombreux. Du cap de la Nao au Delta de l'Ebre, les plantes halophytes.des steppes salées ou
^ « Le plateau crétacé situé aux confins de la province de Valence possède un climat très rigoureux ; les hivers y sont très longs et la neige y persiste pendant plusieurs mois de Tannée, rendant souvent les communications presque impossibles ». A. Dereims, Nouvelles observations sur la géographie physique du plateau de Teruel, Ann. de géog.y II, 1892-1893, p. 3ai. — M. Willkomm a donné une remarquable description de ta Sierra de Javalambre et des territoires environnants, Grundzuege, etc., p. 2o5.
LE CAÙRE GÉOGRAPHIQUE A9
les graminées des steppes sèches ne se rencontrent ça et là que sur la mince bande des bas territoires alluviaux de la côte, entre la mer et les versants raides de la montagne : d'ailleurs, ces formations végétales sont sans doute aujourd'hui beaucoup moins étendues que jadis ; Strabon nous apprend par exemple que Vespario était très abondant entre Sagonte (Sagunto et aujourd'hui Murviedro) et Setabis (San Felipe de Jâtiva) ; il y est presque rare aujourd'hui. Si la mise en culture d'une grande partie de cette bande côtière a réduit le domaine des steppes, du moins les îlots restreints d'esparto qui y subsistent^ nous autorisent à considérer cette étroite province littorale, aujourd'hui très productive, comme étant à l'origine très aride ; et nous avons le droit de la rattacher au groupe des vraies steppes hispaniques.
4. Continuons à remonter vers le Nord, et pénétrons vers l'intérieur de la Péninsule : voilà qu'une forme topographique bien nette et une gi^ande région naturelle déterminée avec une rigueur surprenante offrent aux steppes un nouveau domaine admirablement préparé. Le bassin déprimé de l'Ebre entouré d'une ceinture montagneuse de plus de i ooo mètres, bordé en plus d'un point de sommets de 2000 mètres, est séparé de la Méditerranée par la ligne continue du Massif de Catalogne : il se voit donc confisquer au profit de ces chaînes les précipitations que pourraient lui apporter les courants atmosphériques de l'Ouest ou du Sud, et répond d'une manière parfaite à ce type topograpliique de dépression qui détermine le régime désertique'. A partir du Delta de l'Ebre et surtout au Nord de Tarragone, à mesure qu'on avance vers les Pyrénées, la zone côtière est de plus en plus resserrée entre la mer et les monta-
' M. WiLLKOMM, Grundzuege der Pflanzenverbreitiing auf der iberischen liaibinsct, p. 76.
* Voir A. DE Lapparent, Dépressions et déserts, Annales de géo^., i5 octobre
Brumheb. ^
5o PÉNIXSULE IBÉBIQVE
gnes, et les dépressions ou les plaines voisines des côtes sont de plus en plus arrosées ; ce serait donc là le terme des steppes ibériques sud-orientales, si un nouveau département naturel n'offrait, dans l'arrière-pays, libre carrière à ce type spécial de formation végétale. La steppe d'Aragon est terrible d'aridité, de monotonie, de sécheresse ; elle est la plus vaste de toute l'Espagne : on peut y voyager plusieurs jouris sans rencontrer un village ; seules, les rives immédiates de TEbre et de ses affluents portent quelques arbres, et c'est le long des cours d'eau que toute la vie humaine a été obligée de se concentrer en recourant à l'irrigation. Saragosse, la plus grande ville, ne s'est point aventurée en pleine steppe ; elle n'est point située en une région centrale, mais elle a été fondée sur l'Ebre à la naissance de la dépression aride. Là où par suite du voisinage des Pyrénées les steppes auraient dû s'arrêter, elles côtoient la ligne au delà de laquelle se pressent les forêts pyrénéennes, elles prennent par la force de la disposition structurale de cette partie de la Péninsule ibérique une extension plus grande que partout ailleurs, et elles dominent avec une continuité encore plus
rigoureuse
Telles sont les causes générales de structure et de climat qui permettent de « situer » les steppes hispaniques.
Autres causes d'aridité, ' — 11 convient de ne pas oubher non plus que la prompte succession de grandes chaleurs et de grands froids, telle qu'elle se produit sur les plateaux castillans
' Certaines contrées do la dépression sont moins arides que d'autres, car leâ cours d'eau qui descendent soit des Pyrénées orientales (rive gauche de l'Ebre), soit de la zonecôtière de la bande disloquée de terrains secondaires dont nous avons parlé précédemment (rive droite de l'Ebre, partie voisine de la côte), sont alimentés suffisamment pour permettre de belles cultures sur les premières terrasses tertiaires qu'ils traversent. Voir par exemple, A. Dereims, Mouv. observât, sur la géog. phys. du Plateau de Teruel, p. 323. Les cours d'eau qui vont se jeter dans l'Ebre sont assez fréquemment bordés d'arbres.
LE CADUR GÉOGRAPHIQUE 5i
OU dans la dépression de TEbre n'est pas seulement préjudiciable à la végétalion d'une manière directe ; elle lui nuit encore indirectement en imposant au sol des extrêmes de température qui sont très défavorables ; entre le moment où la surface du sol est gelée et celui où elle est desséchée et craquelée, il n'y a qu'une période de transition qui est beaucoup trop brève.
A ces causes diverses s'en ajoutent quelques autres qui contribuent à faire de l'Espagne sèche une Espagne aride. La plupart des dépressions, petites et grandes, c'est-à-dire la plupart des points où la concentration des eaux et de la terre végétale peut favoriser la culture ont été occupés par des sédiments tertiaires, au centre de la Meseta comme sur la périphérie : plaine du Guadalquivir, plateaux des Gastilles, haute plaine allongée de Teruel, bassin de l'Ebre, etc. ; or tous ces dépôts contiennent beaucoup de gypse et de sel * ; partout où les pluies et les eaux n'ont pas été assez puissantes pour laver les terres en entraînant ces dépôt salins ou pour les recouvrir de plus riches alluvions, les sels apparaissent à la surface ; et cette abondance des sels est telle que les seuls très grands fleuves, tels que l'Ebre, le Tage et le Guadalquivir, roulent assez d'eau pour que cette eau soit vraiment de l'eau douce %
C'est ainsi que de vastes espaces dans la Manche et dans le bassin de l'Ebre (provinces de Navarre, Huesca et Saragosse) correspondent aux étages gypseux du miocène^. D'autre part, les argiles gypseuses du trias sont aussi infertiles ; tels ces grands espaces du cours moyen du Genil. Combien de fois rencontrons-nous dans le Sud de l'Espagne ce nom significatif et affligeant : Rio Salado, Laguna Salada, Rambla Salada ou Arroyo
' Voir d*ailleurs M. Willkomm, Grundzucge, etc., p. 71.
* Id., idem.t p. 72.
^ Dans les régions plisséca de formation plus récente que la Meseta, telles que les Pyrénées ou la Cordillère bétique, les principaux centres de culture (Ampurdàn dans les Pyrénées, bassin de Grenade, etc.) correspondent aussi le plus souvent à des dépressions qui sont également occupées par des sédiments tertiaires.
5a * PÉNINSULE IBÉRIQUE
Salado I Considérons enfin que dans l'ensemble de la Péninsule le sol est souvent constitué par des roches anciennes qui se décomposent difficilement et donnent une couche de terre végétale mince et maigre, ou encore par des calcaires saccharoïdes très durs : nous comprendrons que cette terre hispanique revête souvent Taspect morne de terre blanchâtre ou grisâtre, — qu'elle soit ici tout à fait pelée, rebelle à toute végétation ou du moins à toute culture, et qu'elle ait été là victorieusement envahie par des steppes analogues aux steppes africaines \
Aperçu général sur les steppes de la Péninsule ibérique ^. — Les steppes hispaniques sont très différentes les unes des
^ L'Espagne est un pays qui est par nature très peu favorisé ; il convient de lire un curieux chapitre, La pobreza de nuestrp suelo, d'un livre très peu connu, mais instructif, écrit par Tun des meilleurs géologues de Técole espagnole : Los Maies de la Patria : à la page ao l'auteur, L. Mallada, a dressé le petit tableau suivant de la répartition générale des terrains en Espagne :
a Hoches entièrement dénudées lo pour loo.
« Terrains très peu productifs, soit à cause de Taltitudc excessive, soit à cause de la sécheresse; soit à cause
de leur mauvaise composition 35 —
« Terrains moyennement productifs, manquant d*cau, ou situés d'une manière désavantageuse, ou d'une composition en quelque mesure défavorable. ... 45 — « Terrains qui nous font croire que nous sommes nés
dans un pays privilégié lo — . »
Dififcrents auteurs ont repris et développé la même thèse dans ces dernières années, notamment en 1899 Ribeyro y Soulés devant la Société de géographie de Madrid, dans sa conférence El Suelo de la Patria, où l'on s'étonne seulement qu'il n'ait pas une seule fois cité ni l'ouvrage, ni le nom de Mallada. — Enfin, confirmant ces faits, un spécialiste allemand, E. Ramann, vient de publier une très intéressante Carte schématique des. sols de l'Espagne, sur laquelle il a figuré les territoires occupés par le « sol de steppes » ; et ces territoires comprennent à peu près tout ce que nous avons appelé l'ibérie sèche; ils sont de plus entourés par une large zone de terre rouge qui est aussi une zone très pauvre. La Schematische Karte der Bodenarten de Ramann concorde bien avec notre carte IV; voir Zeitschr. der Ges. f. Ërdk. zu Berlin, 1903, 3, p. 166.
^ Les steppes hispaniques ont été étudiées par de nombreux botanistes, Boissier, Miguel CoLMEiRo, etc., et récemment par un eavant espagnol très compétent Blas L.Uaro é IvizA. Voir notamment Regiones botànicas de la Peninsula Ibérica, p. 17/4. On trouvera encore un bon et bref exposé de la question dans la Resefia geogràficâ y cstadistica de Espafla, Madrid, 1888, p. 188 et suiv. Mais c'est Moritz Willkomm qui
autres, très différentes de composition végétale encore plus que d'aspect :' 28 espèces seulement sont communes à toutes les steppes hispaniques * ; et si chacun des territoires botaniques classés sous le nom général de steppes n'est pas très riche*, l'ensemble des steppes, par la grande variété totale de leurs espèces^, prouve une fois de plus qu'une grande pauvreté économique peut s'allier a une véritable richesse botanique.
Il ne nous appartient pas d'insister sur les caractères dislinctifs de chacun de ces territoires, dont la parenté géographique est avant tout, au point de vue qui est le nôtre, le trait essentiel. Deux types de steppes se rencontrent plus fréquemment que les autres, un type de steppe saline à plantes halophytes et un type de steppe à esparto * ; encore faut-il remarquer que Tesparto se développe aussi, quoique moins dense et moins vigoureux, sur des terres salines^. Il semble enfin que très souvent ces deux types de steppes soient comme bordées par des
csl Icgiiido et reste le maître par excellence en une pareille étude. C'est une précieuse fortune pour la collection de MM. EncJi.er et Dkude: Die Végétation dcr Erde, Sammlung ptlanzengeographischer Monographien, d'avoir débuté avec un volume de Moritz Wili.komm, et c'est une précieuse fortune pour tous ceux qui s'occuperont de la Péninsule ibérique que Moritz Wii.lkomm ait pu mettre la dernière main à cet ouvrage, qui résume tout ce que lui-même avait publié sur la flore ou sur la géographie botanique de l'Espagne de[mis ses Botanischc Berichte aus Spanien qui ont paru dans la Uotaniscke /jcitung de Halle de iS'i/i k 18/46. jusqu'à cette réédition modifiée d'un travail de 1852 qu'il a publiée l'année avant sa mort eu 1894, dans le Botanisches Jahrhuch fiter Systematik^ Pflanzengeschichte und Pflanzen géographie^ p. 5179-320 : Statistik der Strand und Steppcnvegetation der Ibcrischen llalbinsel. Le dernier ouvrage de VV^ir.LKoiWM, GrundzugedcrPflanzenverbrcitung auf der Iberischcn Halbinsel, Leipzig, Engelmann 189G, in-8, XIV, 895 p., 28 fig.; 3 cartes, donne une carte des steppes, qui, comparée à celle de Blas Làzaro nous a fourni les éléments de la carte que nous avons nous -môme dressée. — Voir dans ce dernier ouvrage de Willkomm une liste des principaux travaux concernant la flore et la végétation de la Péninsule ibérique, p. 23-2-.
* WiLLKOjtfM en donne la liste en note, Grundzuege..., p. 75.
* 1d., ibid.t p. 70.
3 Blas L\2AKO f: Iviza, Regiones botânicas..., p. i65.
* Composition de la steppe halophyle, Willkomm, Grundzuege..., p. 2i'i; et composition de la steppe à esparto, lu., ibid.j p. i5i.
^ Wjllkomm, Grundzuege, p. 7().
franges plus ou moins larges de territoires occupés par des thyms, des lavandes, etc. ; ainsi, dans la dépression si aride de TEbre, les thyms elles lavandes enveloppent pour ainsi dire la steppe saline*.
D'après Blàs Lâzaro, les steppes proprement dites occupent environ 35ooo kilomètres carrés, c'est-à-dire 7 pour 100 de la superficie* totale de l'Espagne '. Et toutes les principales régions de steppes sont comprises, comme on peut le voir sur la carte IV, Steppes et Irrigations, dans la partie de l'Espagne qui est à FEst de la ligne Tarragone-Leon-Huelva.
Nous diviserons ces steppes en quelques groupes principaux :
1° Les steppes qui, du cap de la Nao au cap de Gâta ou mieux jusqu'à la plaine d'Almeria, couvrent toute la zone accidentée, comprise entre la Meseta proprement dite et la mer : elles s'étalent avec une continuité qui n'est généralement interrompue (exception faite des oasis) que par les aspérités chauves des reliefs les plus élevés ;
2° Les steppes de la haute plaine de la Nouvelle-Castillc ;
3" Les steppes de la dépression de l'Ebre ;
4** Les steppes, beaucoup moins continues, qui sont éparscs en îlots fragmentaires dans la Ilaute-Andalousic et sur le cours moyen du Gcnil.
Une 5* zone qui nous intéressera au même titre que les steppes proprement dites — nous avons dit pourquoi — est constituée par l'étroite bande aride qui s'étend du cap de la Nao au Delta de l'Ebre.
* WiLLKOMM, ibid.t p. 82.
^ Blas LAzARo, Rcgioncsbotanicas..., p> 174*