CHAPITRE II
Distribution sporadique des cultures, et cultures intensives, — C'est au point de vue économique que les steppes espagnoles doivent ici nous occuper ; c'est comme théâtre géographique spécial du travail humain qu'elles doivent retenir notre attention.
Si nous envisageons dans son ensemble toute cette Espagne sèche, pauvre et décharnée, Espagne par excellence des « ramblas )) et des « barrancos », Espagne des versants ravinés et des plateaux poussiéreux, nous y reconnaîtrons un caractère dominant : les espaces cultivés n'y sont pas continus ; ce sont des taches éparses : ce n'est plus le type géographique des grandes surfaces fertiles, comme à l'Ouest de la ligne Tarragone- Lcôn-IIuelva ou même comme dans une partie de la vallée du Guadalquivir ; c'est le type géographique de la culture discontinue, le type auquel appartiennent les oasis des vrais déserts. De là une distribution sporadique des centres de culture : il y a de brefs espaces cultivés à toutes les altitudes, à tous les étages, parsemant ces territoires dénudés ; il y a surtout çà et la, au milieu des steppes proprement dites, des espaces plus ou moins vastes qui, profitant de l'arrosage artificiel, sont consacrés à une culture intensive ; ce sont ces espaces dont il s'agit d'examiner les conditions économiques de développement et de prospérité.
Le pays des steppes arides se trouve être ainsi le pays des fertiles vegas et huerlas ; c'est après avoir traversé de tristes steppes inhospitalières et infertiles que Ton pénètre en de véritables jardins où les récoltes de légumes et de céréales se succèdent sans trêve, où poussent les orangers, les figuiers, les amandiers, quelquefois même comme à Elche les grands palmiers-dattiers ; ainsi cette opposition dans le paysage semble révéler une contradiction, mais qui n'est pas pour nous surprendre : c'est là où les précipitations annuelles sont insuffisantes que l'eau par la vertu du travail humain produit les effets les plus merveilleux.
Toute zone arrosée porte le nom de vega ; la vega est cultivée en vignes, en oliviers, etc., ou bien elle est soumise à une rotation telle que celle-ci (portant sur 6 ans) : i , fèves : 2, chanvre; 3 et 4, froment; 5, lin ou orge; 6, froment. Dans la vega, certaines portions de territoire peuvent disposer d'assez d'eau pour produire deux récoltes par an (exemple: i, fèves, puis maïs ; 2, chanvre, puis scarole, haricots ou poivre ; 3 et 4, froment, puis maïs ; 5, lin ou orge, puis haricots ; 6, froment, puis maïs) ; c'est à ces portions qu'on appliquera proprement l'appellation de huerta.
Enfin il est utile de noter une troisième expression spéciale à la région de Grenade, celle de carmen ; en principe le carmen est un petit ensemble, une propriété bâtie, entourée de quelque terre et correspondant à ce que nous pourrions appeler une « campagne » ; pratiquement on appelle carmen les propriétés et les jardins où l'on cultive des fruits de luxe, oranges, fraises, etc. \
Les causes de la répartition des zones cultivées dans l'Espagne aride; la situation privilégiée des plaines littorales. — La répartition des vegas et des haertas, qui peut paraître au pre-
^ M. Aymard, Irrigations du Midi de TEspagne, p. 272, cl Llaurado, Tralado de Aguas y riegos, II, p. 127, 128.
mier abord quelque peu désordonnée et capricieuse, n'est-elle pas liée à certains faits géographiques ?
L'eau est par définition la cause déterminante, l'agent impérieux qui règle et explique la distribution des terres de culture. Or à quelles réserves d'eau l'homme a-t-il recours en cette zone de véritable sécheresse africaine pour créer des oasis ? Les pluies sont irrégulières et insuffisantes. Les sources proprement dites ne sont pas très abondantes ^ Ce sont les cours d'eau qui dans la plupart des cas fournissent seuls l'eau nécessaire pour les irrigations.
Ils ont un débit très variable et capricieux, mais n'oublions pas qu'ils roulent par moments un volume si considérable qu'ils deviennent un danger. Quel profit l'homme pourrait tirer de ces crues s'il pouvait les régler .^^ Les cours d'eau du versant méditerranéen semblent par ailleurs bien disposés pour opérer un drainage abondant ; ils prennent leur source pour la plupart, nous l'avons vu, en dehors des plaines côtières, au delà des bourrelets montagneux qui terminent les plateaux du centre, et quelques-uns même comme le »Iûcar et le Scgura en pleine Meseta : ils peuvent ainsi recueillir les moindres effets des brusques précipitations qui se produisent sur tout le pourtour ou sur les premiers gradins du massif central : ils sont naturellement de vrais collecteurs. Enfin ils débouchent souvent dans les plaines périphériques par ces canons encaissés et étroits, qui permettent de barrer aisément le cours et procurent des sites prédestinés pour l'établissement de digues ou de réservoirs.
Le remède est donc à côté du mal. Dans cette Espagne sèche les irrigations sont des entreprises plus indispensables que dans tout le reste de l'Europe ; mais grâce à la disposition ingénieuse des réseaux hydrographiques les quantités d'eau pourtant mé-
* On trouvera dans l'ouvrage récent d'Horacio Bentabol y Ureta, Las Aguas de Espafia, Tindication des principales sources de l'Espagne, p. 117.
58 PËNINSL'LE IBÉRIQUE
diocres qui sont dues annuellement au régime général du clirmat pourront suffire à alimenter quelques beaux réseaux d'irrigation. Pour les irrigations espagnoles ce sont en effet les cours d'eau qui sont presque uniquement utilisés ; ce sont les cours d eau qui sont barrés, dérivés, canalisés.
Puisque les eaux d'irrigation, — sauf de très rares exceptions que nous aurons l'occasion de signaler, — sont ainsi fournies par l'es cours d'eau, il est facile de comprendre quelles sont à l'intérieur même des steppes espagnoles la situation et la disposition des principales zones irriguées ; ou bien elles s'étendent en bandes de bordure le long des rivières, ou bien elles s'étalent plus largement aux points où la topographie aura pour ainsi dire préparé à proximité des rivières une dissémination et un rayonnement plus aisés. A ce point de vue, on le devine, la configuration topographique des plaines littorales présentera de grands avantages. Non seulement les eaux seront commodément concentrées à l'issue des gorges, au point où elles débouchent dans ces plaines que les riches alluvions résultant du travail antérieur des cours d'eau ont comblées ou remblayées, et qui sont le résultat de véritables deltas ^ ; mais elles seront encore d'autant plus commodément distribuées que ces plaines s'inclinent en général vers la mer par des pentes modérées et bien ménagées. De plus ce sont des régions abritées. Ouvertes vers la mer, elles sont proches de cette cause modératrice des températures, et elles en subissent Tinfluencc : les gelées hivernales ou printanières y sont très rares, alors que sur les hauteurs ou les plateaux voisins il gèle fréquemment. Toutes ces causes coopèrent à en faire des emplacements privilégiés, des emplacements qui sont comme prédestinés à une épreuve victorieuse de la culture par irrigation.
^ Th» Fischer, d'après Cavànillks et Cortazar, évalue à 2 700 kilomclrcs carr(^s la surface qui, dans la hucrla de Valence, est recouverte par les formations du delta du Turia, Die Ibcrischo Halbinsel, p. 6i5 ; sur d'autres deltas périphériques de rEs2)agne, voir Idcm.^ p. 553.
Utiliser les fleuves et les rivières en vue des irrigations, tel était donc le programme général qui devait s'imposer à rhomme dans l'Espagne aride; Tutilisalion de ces eaux a été entreprise avec plus de succès sur les plaines littorales, tel a été l'une des conséquences naturelles de ce programme.
Premier groupe. — Les centres d'irrigation de la bande aride littorale du cap de la Nao au Delta de l'Ebre.
Assurément, beaucoup plus loin des côtes, sur les rives du Jùcar supérieur ou du Segura supérieur, sur les bords de TEbre et de ses affluents, dans toute la grande dépression aride, des terres plus ou moins étendues sont aussi irriguées ; mais les « oasis )) espagnoles les plus caractéristiques sont les « oasis » littorales et notamment celles qui se rattachent à cette bande aride côtière qui va du cap de la Nao au Delta de l'Ebre et dont nous avons fait un département spécial. Par cette première série d'oasis, échelonnées près de la mer, il sera naturel que nous commencions notre examen*.
Nulle autre part, en Espagne, Thommc n'a plus heureusement combattu et réduit l'aridité naturelle par l'irrigation et par la culture ; si bien que de Gandia jusqu'à Valence par exemple, sur cent kilomètres de longueur, les jardins verdoyants se succèdent si nombreux et si proches qu'on est tenté d'oublier, — malgré les versants dénudés qui ferment l'horizon, — que ces oasis occupent un sol naturellement aride :
^ Nous groupons ces oasis sous le nom d' « oasis liltoralcs », tout en faisant remarquer que les bords immédiats de la mer dans cette rég:ion basse sont occupés tantôt par des marécages, tantôt par des sables avec ou sans dunes, et sont dans les deux cas peu ou point cultivés ; il est à noter que toutes les villes importantes sont situées à plusieurs kilomètres du rivage, le plus souvent à égale distance entre la bordure montagneuse et le rivage maritime; exemples : Gandia, Sueca, Valence, Gaslcllûn de la Plana, etc.
6o PÉNINSULE IBÉRIQUE
jadis Vesparto était sans doute là comme chez lui, mais presque tout Vesparlo a dû être utilisé par l'homme et éliminé * .
l^e travail de l'irrigation a été rendu possible par le grand nombre de cours d'eau, Turia ou Guadalaviar (Valence), Jùcar, Albaida, Serpis, Juancs, etc. : mais l'homme a su en vérité profiter de toutes les eaux disponibles, ainsi que de tout le sol cultivable. Il a même su tirer parti de quelques-uns des terrains marécageux qui avoisinent la (c mer » intérieure de l'Albufera en y semant et plantant le riz. Bref c'est la province naturelle de l'Espagne où rindustrie""hn»iaine a réalisé par un effort persévérant la victoire la plus considérable, et où proportionnellement à la superficie aride totale l'on a mis la plus grande surface en culture.
Sur le versant Nord du promontoire qui finit au cap de la Nao les eaux ruissellent en filets nombreux ; et tout le long de la mer. Dénia, Oliva, Gandia étalent leurs jardins où dominent tantôt et le plus souvent des orangers et des grenadiers, tantôt aussi des vignes dont les raisins fournissent de beaux raisins secs (Dénia), ou des mûriers et des oliviers (Oliva). Puis un véritable fleuve, le Jùcar, grossi de forts affluents comme le Gabriel, vient se jeter à la mer près du petit cap crétacique de Cullcra : ainsi considéré de l'aval vers l'amont, à partir de son embouchure, le Rio est comme un tronc, et ses affluents comme des branches qui vont se ramifiant à mesure qu'on s'éloigne du rivage. Les centres arrosés se répartissent en suivant ces lignes d'eau ; les jardins de Gullera et de Sueca, voisins du Rio près de la mer, sont peu étendus ; mais en se rapprochant de la montagne qui se dresse vers l'Ouest, stérile et nue, la plaine de jardins s'étale en éventail et se ramifie en
^ Voir plus haut, p. 49- — Uesparto recule partout devant l'homme qui l'exploite sans méthode ; autrefois, dans la province d'Oran, Vesparto se rencontrait jusque près de la mer, près d'Arzew ; aujourd'hui on ne le trouve qu'à loo kilomètres de la côte. L'alfa était par exemple très développé dans la plaine de Bcl- Abbès. Voir L. Bastide, Bel-Abbès, etc., p. Vio.
LES FAITS lir.ONDMIQUKS (,,
remontant le long des alTIucnts ; c'est ainsi qu'au pied même de la montagne ce magnifique verger de grenadiers, d'orangers, de mûriers, dominés m<ïme parfois par les bouquets de quelques palmiers (Garcagente), n'a pas moins de 25 kilomètres de longueur depuis Jâtiva près du Rio Albaida, jusqu'à Alcudia et Carlet près du Rio Magro. L'ensemble de toutes les vegas du Jûcar inférieur porte le nom de Btbera det Jdcar : l'irrigation
~ Di«p«lUon Je> rigolM d'arroMgs dam In planUtloni d'oriDgeia de la Rlbcra
y est partout pratiquée avec une remarquable métbode et avec un minutieux souci du détail (fig. ^) : c'est une des plus admirables contrées plantées en arbres 'fruitiers '.
Au delà de quelques terres non arrosées apparaît la nappe d'eau de celte petite mer intérieure, l'Albufera de Valencia, que bordent des broussailles et des roseaux, que borde surtout
' Mous signalons dt» k proscrit quelle utile aource de renseignements conslituoiil pour loi régions cultivi'es de l'Espagne les volumes de ren<|ui(e oITicïelle suivante : Dircccirtn général de Agricultum, Industria j Comercio, \vBnco esladiatico sobre el cultiio cereal j de leguminosas asociadas en Es|iana forniado por la Junts consulliva agron^mica. iSijo, Madrid, 1891, 3 vol, in-4' Les données sont ciposécs province par province, ot les provinces sont classées par ordre alphabétique ; les rapports sur les diverses provinces sont do très inégale valeur ; inaie dans l'ensemble ' nous avons trouvé dans cette publication beaucoup de renseignements que l'on chercherait vainement ailleurs.
maintenant une ceinture de rizières d'une largeur de 3 à 3 kilomètres. Les rizières continuent, plus ou moins dispersées, autour de Catarroja, d'Alfafar, et nous atteignons enfin à la superbe huerta de Valence ^ .
Ce sont les eaux du Turia ou Guadalaviar * qui servent à l'irrigation de cette huerta qui couvre plus de dix mille hectares'. Par le moyen de simples digues, qui sont « conçues dans les meilleures conditions pour résister aux aflbuillements », qui (( sont plutôt des seuils invariables que des barrages »*, se détachent du fleuve huit canaux principaux {acequ'ms) munis d'écluses (fig. 5).
(( Les cours dû Turia ou Guadalaviar qui se jettent dans la mer un peu au-dessous de Valence ont été soutenus par une digue à deux lieues environ de son embouchure*: et sept coupures principales, dont trois sur une rive et quatre sur l'autre, vont distribuer dans la plaine ces eaux qui s'étendent en -éventail et fertilisent toute la huerta contenue et comme embrassée entre leurs deux branches extérieures. Maintenant sur chacune de ces sept artères principales le même système est répété en petit, et une multitude innombrable de veines secondaires viennent prendre l'eau et la porter au plus humble carré de terre cachée au centre de la plaine. Ce système dont l'idée est fort simple oflrait néanmoins dans l'exécution une complica-
* Il semble qu'autrefois lo riz qui est encore cultivé dans la huerta du Jûcar était cultivé sur une étendue beaucoup plus considérable, d'après ce qu'il est possible d'inférer de M. Aymard, Irrigations, p. 87 et suiv., — lequel a visité l'Espagne en juillet, août et septembre 1863.
' On trouvera de très utiles et complets renseignements sur le Turia et sur le Jûcar dans le chapitre Nucstros Ri'os dans Rafaël Torrbs Gampos, Ëstudios geogràficos, Madrid, Fortanet, iSgS, p. 393397.
^ 10 5oo hectares, d'après les calculs de Xavier Borull, Tratado de la distribucion de las aguas del rio Turia, i83i, lequel corrige les évaluations exagérées (19 307 hectares) qu'avait données Jaubert dk Passa, dans son Voyage en Espagne, 1819.
^ M. Aymard, p. 19.
^ Il y a huit coupures, en y comprenant le canal du Moncada, c'est-à-dire quatre sur chaque rive.
LES FAITS ÉCOSOMIQIJES 03
tion dont les difficultés n'ont pu être résolues que par la prévoyance la plus ingénieuse. Une de ces difficultés se trouvait dans la nécessité d'observer partout une telle graduation de
Fio. 5, — Le canal de Moncada et les Sept canaux de la huerta de Valence (Valencia).