P EN IIS SU LE IBÉBIQVE
N'oublions pas cependant que nous nous trouvons ici en face de faits de géographie humaine et que l'activité humaine peut toujours dans une certaine mesure soit varier ses propres manifestations soit réagir contre les conditions naturelles qui lui sont imposées. De plus il n'y a pas deux points du globe où tous les phénomènes de l'ordre physique se produisent et se combinent d'une manière identique : le monde que nous voyons est le théâtre de la vie .et non le domaine de la formule. Aussi le type de Valence, qui garde dans tous les cas que nous avons cités la même physionomie, se révèle ici ou là avec quelques traits difl'érentiels. Il sera curieux de noter quelques-unes de ces additions ou de ces variantes.
Dans la Plana de Castellôn, les propriétaires sont cautions solidaires pour tous les dommages dont l'auteur n'est pas découvert*.
Dans la huerta du Jùcar inférieur, l'eau est comme à Valence très bien aménagée et l'irrigation très bien organisée. L'histoire de l'organisation n'est pas tout à fait la même ; elle varie pour les diffiérents canaux; pour le plus important de ces canaux, YAcequid Real d'Antella, elle se trouve résumée dans une inscription : (( Real Acequia. Je dois mon origine au Roi Jaime ; mon privilège au juste D. Martin et la gloire de me voir terminée au grand monarque Charles III '. » Les noms des fonctionnaires peuvent aussi varier : pour ce môme canal, le syndic a le titre de Acequiero mayor (acequia, canal), etc. Mais cela ne doit pas nous faire perdre de vue les analogies des principes et les analogies du régime d'ensemble.
Aujourd'hui les eaux du Jùcar se trouvent partagées entre quatre « Comunidadcs de Regantes » (communautés d'irrigants), trois anciennes, celle de la Real Acequia, celle d'Escalona et celle de Garcagente, et une plus récente qui a gardé le nom de
^ Joaquin Costa, Colectivismo Agrario en Ëspaiia, p. 5^4-545. 2 A. Llaurado, ouv. cité, II, p. aSg.
Communauté del Proyeclo, du Projet. Entre les quatre s'élevèrent autrefois de longs conflits auxquels a mis fin un décret royal du 9 janvier 1880 dont il faut lire in extenso tous les considérants et toutes les conclusions aux Notes et pièces justiûcativesy B ; nous en résumerons ici même les points principaux.
(6* considérant). — <( Considérant que pour n'avoir pas déterminé dans les actes de concession la quantité d'eau dont la plus récente communauté était autorisée à se servir ni l'extension exacte de la superficie irrigable, il en est résulté comme conséquence inévitable que les irrigations de chaque canal ont pris un développement tel que toutes les eaux du cours d'eau ne peuvent plus suffîre aux nécessités actuelles, etc. ))
Les articles i et 2 établissent que les droits de préférence sont fondés sur l'ancienneté ; et l'article 3 pose le principe que l'eau appartient à tous et doit être répartie proportionnellement a la surface irriguée *.
Nous avions indiqué comment la ramification des affluents du Jûcar inférieur contribuait à l'extension de la vega ; de nombreuses petites villes, distinctes et parfois assez éloignées, vivent de la vega, c'est-à-dire en fin de compte de cette eau qui par des chemins divers si elle suivait son cours naturel aboutirait au même lit principal, au lit du Jùcar. Les intérêts de ces villes sont donc en même temps solidaires et souvent contradictoires. Il est donc logique qu'à propos de la Ribera del Jùcar nous ayons vu se présenter avec une particulière acuité ce cas qui est assez fréquent dans toute l'Espagne sèche ; puisque ce sont les cours d'eau qui alimentent les canaux d'irrigation, il faut bien qu'au-dessus et en outre du problème de distribution des eaux de chaque canal, on cherche à résoudre (comme nous l'avons vu pour Valence) un problème de distribution plus général concernant la répartition entre les divers canaux, et enfin qu'on ré-
* A.. Ll4URad6, ouv. cité, II, p. 396-399.
8o PÉNINSULE IBÉRIQUE
solve — dernier terme encore plus complexe — le problème de la distribution des eaux entre les diverses agglomérations, les divers villages soit échelonnés le long d'un même cours d'eau, soit situés dans un même bassin de drainage. Avant la distribution entre les propriétaires d'un même syndicat, avant même la distribution entre les divers syndicats, il importe encore de fixer un plan de distribution entre les diverses communes ; si on a négligé de commencer par là on est contraint tôt ou tard de résoudre les difficultés et les conflits inévitables : c'est une nécessité qui résulte des faits géographiques, et soit à propos des eaux du Turia (cas d'extrême sécheresse, entente avec les villages de la montagne), soit à propos des eaux du Jûcar inférieur (décret royal de 1880) on peut constater que la réglementation générale s'est pliée ou a dû finalement se pher à cette nécessité.
Un fait important qui résume toute l'organisation technique des irrigations dans cette première province naturelle, c'est que les cours d'eau sont partout dérivés à l'aide de simples digues peu élevées ; il n'y a pas là de grands travaux de maçonnerie * -, il n'y a pas du cap de la Nao au Delta de VEbre un seul grand barrage-réservoir, — Les seuls barrages de la région étaient encore en projet au moment où Llaurado écrivait son livre, c'est-à-dire en 1884*. A la suite d'une grande sécheresse exceptionnelle, on avait agité vers 1880 la question de la construction d'un « pantano » ; des études avaient été commencées, mais elles n'ont jamais abouti : et même à Valence on ne parle presque plus aujourd'hui d'une pareille entreprise. — Les cours d'eau sont d'ordinaire en cette contrée assez réguhèrement alimentés pour qu'il ait suffi de jeter en travers du lit quelques pilotis, quelques mètres cubes de terre ou de maçon-
^ Il faut noter ici les grands travaux de Gastellon de la Plana (réservoir et siphon), mais il ne s'agit pas là d'un barrage -réservoir, comme celui de Tibi ou celui de Pu en tes.
- Llaurado, om\ cité, I, p. 2ia-ai3.
LES FAITS ÉCONOMIQUES 8i
nerie, puis de créer à partir de ces « simples barrages en lits de rivière y> des canaux de dérivation. Ces travaux sont peu coûteux, ils sont à l'occasion plus faciles à modifier, à réparer ou à multiplier ; la distribution des eaux est un problème que la configuration du terrain permet de résoudre avec plus de souplesse naturelle ; dè^ lors aussi la distribution générale et la répartition locale, étant liées à ces travaux, s'adaptent d'une manière plus simple aux besoins divers ; et elles sont à l'occasion plus aisées à transformer, sans que les principes de l'organisation d'ensemble risquent d'être compromis.
Deuxième groupe, — Les centres d'irrigation des steppes Sud-orientales, du cap de la Nao jusqu'à la vega d'Almeria.
Au Sud du cap de la Nao, éperon montagneux qui profite encore de précipitations assez abondantes pour alimenter un cours d'eau comme le Serpis *, commence, nous l'avons vu, un territoire encore plus sec. Les oasis de cette région sont encore moins proches du littoral que dans la région valencienne. Seules quelques portions de la vega d'Alicante touchent à la mer, et le fait est assez exceptionnel pour qu'un cap porte le nom de Cabo de las Huertas ; mais à partir d'Alicante, les centres d'irrigation s'écartent franchement du rivage ; ce rivage luimême finit par être bordé par une chaîne supplémentaire qui rejette les zones irriguées dans une sorte de dépression ; plus on avance vers le Sud, plus la dépression est fermée, et les oasis qui la jalonnent sur les cours d'eau qui la traversent, Elche, Orihuela, Murcie et enfin Lorca, sont peu nombreuses et déplus
* Le Serpis ou Alcoy est alimenté à son origine par une abondante source située à 5 kilomètres en amont de la petite ville industrielle d*Alcoy, centre actif de fabriques de drap : c'est un des rares cours d'eau de cette région dont les eaux servent à des usages industriels.
BKUffHEB. 6
en plus distantes les unes des autres. Dans la zone précédemment étudiée les cultures se sont presque développées au point de former une bande ; il ne s'agit plus ici que d'oasis nettement isolées et dispersées.
Les cours d'eau sont encore moins régulièrement alimentés que dans la province de Valence : leurs crues sont encore plus terribles \ et leurs étiages encore plus bas. Aussi, pour profiter de leurs eaux a-t-on été conduit à construire des ouvrages plus importants que les chaussées de dérivation de la province de Valence ; à cause de cette insuffisance des cours d'eau en été on a cherché de nouveaux moyens pour subvenir à ces plus longues périodes de sécheresse. On a édifié, loin des plaines irriguées, et presque en pleine montagne, d'énormes barrages-réservoirs. C'estlà qu'ont été construits tous les principaux travaux d'art qui ont fait en grande partie — à tort ou à raison — la réputation de l'Espagne en matière d'irrigation.
En montant un peu au Nord d'Alicante sur la butte rocheuse et escarpée qui porte la citadelle de Santa Barbara, on voit se dérouler la. magnifique vega d'Alicante, parsemée de gros villages, Villafranqueza, San Juan, M uchamiel et qui étend ses blés, ses chanvres et ses vignes jusqu'au lit du Rio xMonegre. Les eaux du Rio Monegre ont de tout temps servi à l'arrosage de cette plaine cultivée, mais depuis la fin du xvi* siècle (1579- 1594) on a fermé la haute vallée du Monegre par le grand et célèbre barrage de Tibi ; ce barrage a 9 mètres à la base et 58 mètres au sommet d'une rive à l'autre : la digue de maçonnerie a 4i mètres de hauteur à l'amont et 4 2 ",60 à l'aval. Ce barrage a beaucoup augmenté le volume d'eau disponible pour la vega, mais non sans compliquer le problème de la répartition.
Au S.-W. d'Alicante, et séparé de la vega d'Alicante par des terres grises et salines coupées çà et là de quelques champs ou
^ Voir ce que nous avons dit plus haut des inondations du Scgura, dont Murcie a si souvent souffert.
LES PAÏTS ÉCONOMIQUES 83
de quelques groupes d*oliviers, apparaît le superbe bouquet des 80000 palmiers d'Elche\ C'est une oasis véritable. Elche est le seul point de TEurope où les palmiers-dattiers, portant normalement des fruits, constituent une vraie « forêt ». Au reste beaucoup des palmiers d'Elche ne sont pas tant cultivés pour les dattes que pour les palmes : pour faire blanchir ou jaunir ces belles palmes qui sont expédiées dans toute TEspagne et en Europe au moment de la Fête des Rameaux, on ramasse toutes les branches de la palme, on les lie solidement, et on en fait ainsi une sorte de fuseau effilé, à l'intérieur duquel ne pénètre pas la lumière du soleil : ces espèces de grandes piques végétales qui terminent ainsi des troncs déjà minces et très élancés produisentune étrange impression. D'ailleurs quand on a vu de belles palmeraies africaines Toasis d'Elche est moins saisissante; les palmiers sont tous assez vieux et tordus. — D'autres cultures se mêlent au palmier : des fèves, des trèfles, des orges, du blé, et même quelques carrés d'avoine ; surtout ça et là, des grenadiers donnent à la palmeraie des nuances à la fois roses et rouges, oranges et jaunes ; ce ne sont pas des feuilles, ce sont de petites flammes qui font comme un sous-bois embrasé. Les grenadiers s'étendent encore à côté des palmiers en champs continus, et de même les oliviers et les figuiers.
Elche est situé près du Vinalapô (fig. 7) : c'est le Vinalapô qui fournit à la vega les eaux d'arrosage ; il est coupé 5 kilomètres en . amont de la petite ville par un barrage-réservoir plus récent que celui de Tibi *.
^ M. WiLLKOMM évalue à plus de 80000 le nombre des palmiers d*£lche (Gnmd zûge, etc., p. 31 a) ; il énumère les autres points de la Péninsule où l'on rencontre de petits groupes de palmiers ou quelques palmiers isolés (p. 31 3, 3i3). Le» terres de Toasis contiennent une forte proportion de sel ; mais comme le notait déjà au xii<^ siècle Ibn-el-Awan, le palmier a aime la terre saumâtre » (Livre de l'Agriculture, traduction Glémbnt-Mullet, I, p. 394)t ou du moins il ne la déteste pas. V. aussi Sciiweinfurth, Rew. des cuit, coloniales, 5 fév. 190a, p. 86.
3 Dimensions: 11 mètres d'épaisseur à la base, 8'",5o au sommet; hauteur 31 mètres ; longueur de la chaussée supérieure en arc de cercle, 70 mètres.
Si PÈSINSVLE IBÉRIQUE
La dépression dans laquelle le Vîiialapô vient terminer son cours est séparée de la grande dépression où se trouvent Oriliuela et Murcie par un dos de terrain miocène ; le Segura vient buter contre ce dos et le traverse péniblement en faisant un angle presque droit pour aller se jeter à la mer.
Cliché de l'iutfur, ivril ijw.
Fia. 7. — L«a TiltiMs du Viaalapd si l« palmlsn de ['oisis d'Eliho.
A Albatera ou à Callosa, sur ce seuil qui sépare le Vinalapù du Segura, on aperçoit quelques groupes de palmiers se dressantsurune terre blancbitre parseméede touffes, et se détacbant sur le fond des versants cbauves : on se croirait tout à fait en Afrique.
En amont de ce coude, la disposition topogi-aphique du terrain est toute préparée pour un rayonnement des eaux. C'est là que débouche le plus grand fleuve de toute la zone Sud-orientale, le Segura que vient grossir un important afllucnt, le Sangonera.
.-\ partir de là et jusqu'à Murcie, la zone de culture est
d'un seul tenant, zone admirable de culture modèle ; le sol est nivelé et disposé pour l'arrosage avec une précision géométrique ; à chaque culture particulière correspond un dessin et de petits à-dos de forme spéciale ; aucune parcelle de terrain n'est perdue ; sur le sommet des à-dos par exemple sont plantés, régulièrement espacés, des batatas (pommes de terres douces) ; les céréales, les légumes sont accompagnés de soins particuliers et pour ainsi dire personnels ; les melons sont protégés par de petits
toits, etc Aussi faut-il admirer comme les blés, les orges et
les fèves poussent drus et réguliers, et comme les figuiers, les oliviers, les orangers et les mûriers s'alignent avec régularité et sont chargés de feuilles ou de fruits \
Les huertas de Murcie et d'Orihuela se louchent ainsi et se confondent ; la huerta de Murcie a 25 kilomètres de longueur et 7 kilomètres environ de largeur moyenne ; elle couvreune superficie de 17 5oo hectares. La disposition topographique faisait, nous l'avons dit, de celte plaine un fond où se concentraient naturellement les eaux; on n'a pas construit là de barrages-réservoirs ; un barrage de prise d'eau de 300 mètres de longueur,' et de 7", 60 de hauteur, a suffi ; et le travail essentiel a consisté à aménager et à améliorer peu à peu un très habile et très ingénieux réseau de distribution. Ce qui frappe sur la figure 8, c'est la coexistence d'un réseau de canaux d'irrigation et d'un réseau de canaux de drainage ; l'irrigation est à Murcie con-
• Voir Pedro Di\z C assoit, La huerta de Murcia, Topografia, Geologia y Climatologia, etc. Madrid, Forlanel, 1887, iri-8. Les mûriers ont clé plus nombreux dans la huerta de Murcie qu'ils ne le sont aujourd'hui ; la soie espagnole, par suite de la concurrence étrangère, a traverse une crise dont elle ne k'cst pas relevée. Malgré la création — un peu tardive — d'une bonne station scricicole à Murcie (en 1893), rélevago du ver à soie a été abandonné par beaucoup de cultivateurs et la culture du mûrier remplacée par celle du pimont rouge, le piniiento. Voir, pour la question de la soie, Gabriel Balekiola, Esludios sobre «cricultura, Murcia, Tip. de « Las Provincias de Levante », 189^» in-4, ai3p. ; lu chap. xxii contient une Bibliografîa sericola, qui est bonne.
stante et abondante ; il a fallu se préoccuper de ménager Técoulement des eaux qui ont déjà séjourné sur les terres' \
La vallée supérieure du Segura n'appartient qu'aux rebords de la Meseta (et non pas au plateau proprement dit) : elle est en général très encaissée. Elle est jalonnée d'une série de petitesoasis qui sont plus nombreuses et plus belles à mesure qu'on se rapproche du point où le cours d'eau débouche dans la dépression de Murcie. Ces oasis souvent minuscules, mais soigneusement cultivées, Gieza, Archena, Lorqui, etc., ressemblent en petit à l'oasis de Murcie ; leurs oliviers, leurs orangers et leurs vignes sont des îlots qu'encadrent de toutes parts des versants nus ou couverts d'esparto.
Il faut remonter la vallée du Sangonera et dépasser la hucrta de Murcie vers le S.-W. pour apprécier à sa valeur le chefd'œuvre de travail humain que représente cette huerta. Plus d'irrigation, plus de culture intensive. Des champs de céréales s'étendent qui ne peuvent compter que sur les apports très irréguHers des pluies, et nulle part l'opposition n'est plus saisissante entre les lierrasilerlego et les iierrasde secano. Cette vallée du Sangonera est une vallée du Chéliff, dont la terre est plus blanche, enserrée entre des hauteurs encore plus arides, plus rocheuses et plus grisâtres ; il semble que les terres argileuses rouges et les montagnes rouges de la vallée du Chéliff soient moins désolées. Quelques petits ruisseaux irréguliers sur la rive
* Le plan que nous publions est, comme celui qu'a public Theob. Fisciikr, la reproduction du plan publié par Botei.la dans sa Descripciôn geologico-minera, etc., lequel plan est lui-même dti à Joaquin Alvarez de Toledo. Déjà dans l'Atlas de ses Irrigations, etc. (i80/|), à la planche \, Aymard avait public ce plan de Joaquin Alvakez de Toi.edo, et c'est à lui, d après nos recherches, que revient le mérite de l'avoir mis en circulation. — On |3cut remarquer en outre que les efforts lentes pour emmagasiner l'eau des crues, pour régulariser le cours des lleuves, etc., ont servi du même coup à protéger ces régions contre les ravages des inondations ; en « organisant », par exemple, la huerta de Murcie, on a été amené à construire un canal de 30 motres de large, qui porte en aval de la ville le confluent du terrible Segura et de son non moins terrible aliluent le Sangonera.
LES FAITS ÈCONOiltQVES
gauche du Sangonera servent à ralimentation des petites villes qui s'échelonnent toutes sur cette rive gauche au pied même des versants, Librilla, Alhama de Murcia, Totana.
On arrive enfin à Lorca, située au point oh. le Guadalentin *, la principale tête du Sangonera, débouche dans la plaine. Lorca est à 35o mètres d'altitude tandis que Orihuela est à 2a mètres seulement. La huerta de Lorca est une simple vega où les cultures de céréales sont aidées par les irrigations ; il ne faut pas confondre deux types aussi différents que Murcie et Lorca ; à Murcie les arrosages et les cultures se succèdent toute Tannée ; à Lorca trois ou quatre arrosages par an fertiUsent suffisamment les terres à céréales qui constituent les 4/5 de la zone arrosée ; c'est presque une vega sans arbres. Il n'y a d'arbres fruitiers et de cultures maraîchères que sur les terrains tout proches de la ville ; plus loin on n'aperçoit que quelques figuiers disséminés. De même, qu'on se reporte à la figure 9 qui représente une partie duréseau d'irrigation de Lorca et qu'on la compare à la figure 8 : on constatera qu'à Lorca on n'a pas éprouvé le besoin de créer un réseau de canaux de drainage ; les eaux arrivent de loin en loin en un flot qui va se perdre dans les terres, et les rigoles d'irrigation, par le moyen de simples ramifications, sont destinées à assurer le plus possible cette dispersion.
Les deux branches supérieures du Rio Guadalentin ont été coupées par d'énormes barrages-réservoirs, dont l'histoire n'est pas à la gloire de ce type de travaux d'art ; sur l'une des branches, l'on a construit de 1785 à 1791 le Pantano de Puentes, qui a été emporté dès le 3o avril 1803, causant cette terrible catastrophe dont tout le monde à Lorca parle encore aujourd'hui ^ Le barrage de Puentes a été reconstruit dans ces der-
^ Lo Guadalentin ne prend co nom qu'à lo kilomètres en amont de Lorca, au point où 86 rencontrent le Rio Vélcz et lo Rio Luchcna.
^ Toute la partie basse do la ville de Lorca fut détruite : 6u8 personnes furent noyées. Voir la relation du désastre par un témoin oculaire, traduite dans M. Ar- MARD, Irrigations, etc., p. 357.
nières années (voir fig. lo). Sur Tautre branche on a bâti le Pantano de Valdcinferno, qui s'est si rapidement et si complètement envasé qu'il n'a pas aujourd'hui d'autre effet que de déterminer au moment des hautes eaux une superbe chute d'eau.
FiG. 9. — Irrigations de Lorca : les canaux et les rigoles d'arrosage de Theredamiento
d'Albacete.
La vallée supérieure de l'Almanzora qui continue en s'infléchissant vers l'W. la direction du Sangoncra et qui suit le flanc Nord de la Sierra de los Filabres est assez encaissée, et ses fonds sont assez protégés pour que des oliviers, des orangers, et des céréales s'allongent en une ligne presque continue * :
* Grâce à rcncaissemeut de la vallée, certains points sont bien abrités ; et de 1880 à 1890, feu le marquis d'Alma?izora y avait même tenté la culture de la canne à
LES FAITS ÊCO\OMIQUES 91
à cette ligne correspond une ligne continue de villages et de petites villes ; le chemin de fer qui d'Huërcal-Overa conduit à Baza (et doit se poursuivre de là jusqu'à Guadix et Grenade) remonte la vallée de TAlmanzora. Les riverains de ce cours d'eau pratiquent avec habileté les endiguements et les irrigations, mai^ l'Almanzora est à sec durant Tété.
Au Sud de la Sierra de los Filabres et sur tout le pourtour de cet îlot de schistes cristallins qui constitue la Sierra Alhamilla, les irrigations sont peu développées : les seules cultures sont des cultures de céréales qui donnent même en certains lieux quelques belles récoltes, comme à Sorbas. A Nfjar, on a construit de i843 à i85o un barrage dans la gorge du Carrizal, mais les eaux de ce barrage sont uniquement destinées à fournir deux arrosages par an à des champs de céréales.
Une dernière vega marque le terme de cette zone sud-orientale, la vega d'Almerfa, vega de bordure littorale qui participe au caractère des vegas du Sud de T Andalousie, mais qui, plus sèche qu'elles, se ratlache encore aux vegas que nous venons d'étudier. Jusque dans sa physionomie extérieure elle porte un cachet d'originalité ; de toutes parts, entre les villages aux maisons blanches à terrasses, on aperçoit outre les cultures des autres vegas (surtout blé, orge et maïs, orangers, citronniers et mandariniers) de grandes vignes sur treilles (voir fig. ii): ce sont ces vignes qui produisent les parras, ces fameux raisins aux grains allongés qu'on conserve dans la sciure de liège et qu'on embarque en si grande quantité par petits barils de 35 kilogrammes, principalement à destination de l'Angleterre*.
sucre ; il ne faut pas sVHonner pourtant que ces tentatives aient abouti à des échecs, car les vents violents de cette région déjà élevée sont aussi froids en certaines saisons que hrùlants en d'autres et ils produisent assez souvent durant l'hiver des gelées désastreuses.
* Ces parras sont issues d'une vigne sauvage dont il faut tous les ans féconder artificiellement tous les plants : c'est un travail qui demande du temps et du soin, presque autant que la fécondation des palmiers dans les oasis à palmiers. — Quant
9j PÉNINSULE IBÉBIQUE
A Almeria, il y a deux modes d'arrosage ; on use des a eaux claires » que procurent les Fuenles, les sources, et des « eaux troubles » que l'on dérive du cours d'eau au moment des pluies ; le Bio Almerfa a une pente très rapide et entraîne beaucoup de matières solides si bien que les eaux de ses crues
Fifl. 11. — Villige-tjpe du Rio Almeria : Sanla-Fé.
déposent une couclic fertilisante de limon que les habitants d'Almerfa comparent au limon du Nil.
Il semble bien qu'en cette zone, l'eau plus parcimonieusement distribuée ne pouvait permettre que des réseaux d'irrigation assez limités ; il semble bien qu'on ne pouvait y développer les cultures d'une manière aussi large que dans la plaine litto-
k la cullurc du mi^rlcr et à la sériciciillurc, elles furent autrefois lloris«antcs à Almeria : à l'i^poquc lies Almoravidcs, a ou y comptait 8oi> métiers à tisser la soio u (EdrUI, Description de rArrii[iic et <le l'î^iiagne, Irad. Duzv et i>k (Jouk, p. i^u) ; Diait tlles ont aujourd'hui pruique complëtomcul disparu.
raie Dénia- Valence, arrosée par plus de cours d'eau et par des cours d'eau moins irréguliers. En réalité n'a-t-on pas observé la mesure voulue ? A-t-on été conduit à étendre à Texcès les zones cultivées ?
En tout cas Ton a cherché presque partout à augmenter le volume d'eau disponible par des moyens divers, ici par des puits, là par des barrages. Quel a été reffet de ces innovations sur l'organisation économique et administrative des eaux ?
a) I^uits, — Si nous consultons les Ordenanzas para el régimen y gobierno de la huerla de Murcia \ nous y reconnaissons dans les traits essentiels le régime collectif que nous avans constaté à Valence. Le Tribunal de aguas est représenté par un Conseil de prudhommes, Consejo de homhres baenos. Il faut noter spécialement l'article t52, dans lequel il est déclaré que tout usager de l'eau qui n'en use pas aux heures qui lui sont assignées n'a même pas le droit de la céder bénévolement à un autre : il doit l'abandonner comme excédent pour tous les autres. Comme dans la constitution de la propriété de la terre irriguée l'eau ne va jamais sans la terre, lorsque l'usager néglige de tirer profit de l'eau en temps opportun, cette eau qui' lui revenait doit être attribuée à l'ensemble de la terre, c'est-à-dire retourner à la masse commune.
Mais le régime s'est moins précieusement conservé qu'à Valence : il a dû être de nouveau fixé h une date récente. C'est en 18^9 que ces Ordenanzas qui constituent un vrai code rural ont été votées par le conseil communal et promulguées par l'alcade.
Dans la huerta de Murcie, comme dans presque toutes les vegas de cette zone sèche et aride par excellence, le manque
* Voir surtout Pedro Dîaz (Ussou, Ordenanzas y costumbres de la huerta do Murcia, compiladas y comentadas, Madrid, Fortanet, 1889. in-8, i58 p. ; excellent commentaire détaillé, précédé d'un Estudio preliminar (p. 5-ia) par l'ancien ministre de l'Intérieur etde la Justice, Francisco Silvela.
94 PÉNINSULE IBÉBIQUE
d'eau s'eet fait sentir ; il devait se faire sentir à mesure que se développaient, se perfectionnaient et s'étendaient — peut-être à Texcès — les cultures irriguées * ; aussi avait-on depuis longtemps creusé des puits et Teau était amenée au niveau du sol par des norias. De plus çà et là quelques petits filets d'eau jaillissante, appelés /on/a/a//a5, étaient utilisés ; s'appuyant sur ces faits et stir d'autres considérations géologiques Botella y Hornos avait préconisé le creusement de puits artésiens dans son travail Descripciôn geolôgico-minera de las provincias de Murcia y Albaceie (Madrid, 1868). En 1870 Fidée fut mise à exécution; et aujourd'hui près de cent puits artésiens, d'une profondeur moyenne de 35 mètres, fournissent pour l'arrosage de la vega un supplément très appréciable. — Il est certain, nous le verrons plus tard, que les puits ordinaires ou les puits artésiens, loin d'exiger une organisation collective comme un cours d'eau, constituent au contraire une richesse qui devient tout naturellement propriété individuelle. La multiplication des puits dans une zone où les eaux sont soumises à une distribution et à une réglementation collectives, doit produire fatalement l'effet d'embrouiller les conceptions et les idées, d'altérer le régime d'ensemble. Ainsi doit s'expliquer à notre avis ce fait manifeste que le régime des irrigations n'est à Murcie ni aussi rigoureux ni aussi rigoureusement appliqué et observé qu'à Valence ; l'organisation économique tend à s'altérer, et l'organisation administrative à se relâcher.
De même à Almeria, la multiplication des puits et des norias a modéré la rigueur de l'organisation collective. Toute-
^ M. A.YMARD écrivait en i864 : « Les zones de culture se sont étendues... et quelquefois, malheureusement, la limite a été dépassée, ce qui rend insuffisante la dotation de certains canaux » (p. ao4) et d'après la Mcmoria sobre los riegos de la huerta de Murcia de Rafaël de M ancra, il dit en note à la même page : <c L'importance de celte augmentation des cultures est constatée d'une manière authentique par un acte du 33 juin i5io, en ce qui concerne la rive droite. A cette époque, les arrosages de cette rive comprenaient s 900 hectares. Ils sont aujourd'hui de 5 i5o. »
LES FAITS ÉCONOMIQVES 96
fois les principes valencicns se reconnaissent encore sans peine. C'est ainsi que le droit à T usage d'une certaine quantité d'eau est lié à la propriété de la terre ; et les propriétaires qui ont bâti sur leurs terrains ont perdu le droit à Teau correspondant à cette surface enlevée à la culture ; cette part d'eau a fait retour à la communauté '.
De plus le Rio Almeria, dont les crues sont utilisées pour l'irrigation, crée une véritable solidarité économique entre la ville d'Almerfa et les 7 villages qui sont situés sur son cours. Depuis i853, ces huits agglomérations se sont unies en une seule organisation sous une Direction unique ; cette organisation très complète est régie par les Ordenanzas de riegos que nous avons déjà citées ; et l'exécution des règlements est garantie par un Tribunal de aguas qui joue vis-à-vis des cultivateurs de toute une vallée le même tCAg que joue vis-à-vis des cultivateurs d'un même huerta le Tribunal de aguas des (( Sept canaux » de Valence ^
b) Barrages-réservoirs. — Il n'est pas insignifiant de constater qu'encore aujourd'hui les plus grands et les plus anciens travaux d'art se trouvent ious en cette zone Sud-orientale ; et c'est là que les premiers ont été construits.
D'ailleurs les plus anciens sont assez récents puisqu'ils datent au maximum d'un peu plus de trois siècles "\ Or dans toutes les vegas où l'irrigation était déjà pratiquée avant la construction du barrage, il en est résulté après la construction une superposition d'intérêts nouveaux aux intérêts anciens ; de là des inté- . rets doubles qui ont été non seulement des causes de confusion,
^ Voir d*aill,eurs dans ics Ordenanzas de riegos para las vegas de Almeria y siete puebios de su Bio, cap. X, art. 98.
^ Ordenanzas, etc., voir notamment : capitulo XXII, Del Tribunal de aguas y de las disposiciones pénales, art. 169- 181.
3 Voir aux Notes et pièces Justificatives, C, le Tableau récapitulatif des barrages-réservoirs de l'Espagne (barrages actuels et barrages détruits).
mais qui ont fini en plus d'un cas par compromettre Torganisalion primitive, laquelle était conforme au type de Valence, au moins en ses traits généraux ^
Alicante nous offre un cas déjà sensiblement plus complexe que les cas précédents. Ici les eaux qui servent à Tirrigation se divisent en deux catégories, qui ont eu chacune une origine et une histoire distinctes.
Les unes sont tout simplement les eaux du Rio Monegre, qui furent cédées par Alphonse le Sage aux propriétaires de la huerta et distribuées proportionnellement à la surface cultivée : ces eaux s'appellent, la vieille eaa, agua vieja. Les autres sont les eaux qu'a servi à recueillir le fameux barrage de Tibi depuis la fin du xvi'' siècle ^ : ainsi le Ufo Monegre s'est trouvé pouvoir livrer à lirrigalion deux fois plus d'eau : la moitié du total final est regardée comme représentant Vagua vieja, et appartient aux anciens propriétaires, l'autre moitié, eau nouvelle, agua nueva, appartient à ceux qui ont fait les frais de la construction du barrage et à ceux qui ont hérité de leurs droits.
Autrefois les propriétaires de Vagua vieja pouvaient vendre Teau à laquelle ils avaient droit ; ils pouvaient la vendre avec ou sans la terre. Lorsque le gouvernement approuva les con* ventions faites entre les parties au moment de la construction du barrage de Tibi, il imposa des restrictions concernant ce droit de propriété sur les eaux. L'accroissement de la zone
^ Il esl inulile d'insister ici sur les organisations qui sont de simples entreprises au profit d'un individu ou d'un grou])e : à Ni'jar, par exemple» c'est une Compagnie qui a construit le barrage et qui vend les eaux de gré à gré ; elle a fait établir à Taval du barrage deux grands bassins qui se remplissent successivement et elle vend l'eau à tant le bassin.
^ Commencé en 1679, termine en lbg^. k II a été édifié par les usagers, à Taide d'emprunts remboursables par annuités » (M. Atmard, Irrigations du Âfidi de l'Espagne, p. 8). Le même auteur est assez porte à en attribuer la direction à Uerreras, le fameux constructeur du palais de Vh'scorial (Jidem, p. i5o, i5i). En tout cas, c'est le plus important des ouvrages de cette nature anciennement construits en Espagne et qui existent encore. Ce barrage a 4i mbtres de hauteur à Tamont et 42^,70 à l'aval.
LES FAITS ÈCONOMIQVES ç,-^
irrigable imposait une distribution plus parcimonieuse de Teau. Il fut déclaré que pour le territoire de Teaa nouvelle, Teau serait inséparable de la terre, et par conséquent incessible. Quant aux propriétaires du territoire de la vieille eau, ils ne pouvaient céder et vendre leur eau qu'à ceux auxquels il était impossible de se procurer de Veau nouvelle, restriction tout à fait importante du droit absolu dont ils avaient joui jusqu'alors \
Cependant une telle organisation n'était pas encore assez précise et surtout assez une. Les conflits se multiplièrent ; et le syndicat des irrigants de la huerta d'Alicante dut prendre des mesures contre lesquelles certains protestèrent, en discutant sa compétence, son autorité, et en interjetant appel auprès des autorités administratives de la province. En fin de compte la situation dut être réglée par un décret royal du 2 1 décembre 1877, dont les décisions capitales sont les suivantes :
Art. I®^ — Les eaux du barrage de Tibi sont dû domaine public.
Art. 4. — La résolution du syndicat de la huerta d'Alicante, juste ou injuste, a eu pour objet de régler l'organisation des eaux destinées à l'irrigation, ce qui rentre dans ses attributions, et ce qui ne souffre pas exception : par ailleurs les mesures prises par le syndicat peuvent toujours être attaquées devant les tribunaux ordinaires si elles portent atteinte à des droits d'usage, de domaine plein et de propriété, prouvés par des pièces authentiques ^
* Cependant Thabitudc s'introduisit peu à peu do vendre sinon Tean, du moins les tours d*arrosage ; ces ventes à Tamiable avaient lieu surtout une fois par semaine, aux marches de Muchamiel et do San Juan. On verra, à propos d'Elche et de Lorca, s'exagérer encore bien davantage le principe déplorable de la vente.
3 Voir et comparer: Reglamento para cl sindicato de riegos de la huerta de Alicante, aprobado por S. M. en ^4 do Enero de i865, Alicanle, 186;'). in-8, a5 p., et Reglamento para el aprovechamiento de las aguas dol riego de la huerta de Alicanle, aprobado por el Sr. Jefe supcrîor politico, on 3o de Abril de 18^19, y puosto en ejccucion desde el i*^ de Junioen virtud de circular de su Scnoria focha 18 Mayo inserta en el Boletin Oficial del 21 dcl mismo, Alicanle, 1887, in-8, 3o p. avec un Piano de las Acequias del Riego de la huerta de Alicantc.
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98 PI':^î^suLE iBÉniQVE
Les interventions de Tautori té royale, même les plus récentes, s'appuient toujours sur la conception traditionnelle de la propriété et de l'usage des eaux, telle qu'elle nous est apparue, avec le maximum de netteté, dans la huerta de Valence ; mais nous voyons comment la conquête supplémentaire d'une grande quantité d'eau nouvelle piar la construction du barrage de Tibi a compromis l'unité des intérêts collectifs de la vega ^ .
La vente quotidienne aux enchères à Elcbe et à Lorca. — Une altération beaucoup plus profonde des usages coutumiers a été déterminée à Elche et à Lorca par la construction des barrages-réservoirs ^ L'altération a été si gi'ave que les liabitants de ces huertas, impuissants à refondre complètement comme il l'aurait fallu l'organisation totale pour la répartition des eaux, ont abouti à un système qui est la négation même de toute organisation, la vente aux enchères, la vente quotidienne aux enchères des eaux disponibles. Ce sont, à ma connaissance, les deux seuls points du monde où pareils faits se produisent ; j'ai tenu à les visiter tous les deux à deux reprises, et dans ces deux localités à assister moi-même aux enchères des eaux.
A Elche, les membres du Syndicat des propriétaires de terres se réunissent tous les matins (à une heure qui varie suivant les saisons) dans une salle qui ressemble à une salle de Conseil municipal ou à une salle de Commission. Tous sont assis sur
* Il faut ajouter enfin que les eaux sont si insuffisantes dans cette zone que les cultivateurs de la huerta d'AIicante ont eu recours également à des norias et aussi à des mares artificielles, mares maçonnées, appelées balsas : M. Aymard a longuement décrit au point de vue technique quelques-unes de ces balsas^ p. i3o-i33, et il en a donné des plans exacts (planche \I1I de son Atlas), — Dans la huerta d'Alicante, il existe aussi deux barrages de dérivation assez importants, barrage de Muchamiel et barrage de San Juan.
^ Ordenanzas de la Comunidad de regantes de las aguas del Pantano de Elche, Elche, i8gi, in-8, 4o p- ; — Copia de la Real Ordcn de 18 de Noviembrc de i83i, aprobando S. M. la Real Ordcnanza de Ricgos, Lorca, 1875, in-4, 73 p., et Reglamcnto del Sindicato de Ricgos de Lorca, aprobado por R. O. de a Febrero de 1869 (con todas las modificaciones introducidas postcriormenlc en el mismo), Lorca, 1898, in-8, 4o p.
des bancs a dossiers qui suivent les murs de la salle ; on voit qu*ils se sentent chez eux ; ils restent couverts, quelques-uns fument ; la mise aux enchères se fait normalement, doucement, galamment, comme entre gens bien mis : et, de fait, pas mal des assistants portent la capa et le chapeau rond.
A Elche, depuis la construction du barrage, les eaux appartiennent à ceux qui ont participé aux frais de la construction. Le principe qui unit la propriété de Teau à la propriété de la terre se trouve aboli ; de là cet antagonisme forcé entre le syndicat des propriétaires des eaux et le syndicat des propriétaires des terres. En fait, heureusement, plusieurs possèdent à la fois quelque terre et quelque part d'eau ; cela atténue la concurrence des enchères ; d'autant plus qu'à la « subasta » les eaux sont divisées en un petit nombre de grosses parts (i i parts ou hihs de agua pour les 1 2 heures de jour et 1 1 parts ou hilos de agua pour les 12 heures de nuit), si bien que les gros propriétaires seuls (c'est-à-dire ceux qui souvent aussi possèdent des parts d'eau) sont là pour les acheter * .
D'autre part, les principales cultures d'Elche sont les palmiers : les palmiers ont besoin de puiser de l'eau dans le sol, dans lequel ils plongent profondément leurs racines", mais il leur importe moins qu'à d'autres plantes, légumes ou oranges, d'avoir leur pied même directement arrosé ; les palmiers peuvent aussi attendre l'eau nécessaire quelques jours de plus ou de moins sans peine. Or, l'eau répandue dans les canaux et sur les terres voisines s'infiltre et profite plus ou moins à tous. Aux conditions spéciales de la culture des palmiers s'adapte donc
^ L'inconvénient de ce système des enchères quotidiennes est de mettre Teau à la merci dos plus riches ; un autre inconvénient très logique de ce système de la libre concurrence substituée à celui de l'organisation a été de faire apparaître des intermédiaires qui, sans posséder de terres, achètent en gros des parts d'eau pour les revendre en détail aux petits cultivateurs: ces courtiers en eau dont Tintcrvcntion a pour résultat d'augmenter le prix de l'eau pour tous les petits cultivateurs sont déjà assez nombreux : on les désigne couramment sous le nom de comerciantes de agua.
!oo PÉMySVLE IBÉnJQi'E
plus aisément le régime irrégulier et anarchique des enchères. Et tout contribue, on le voit, à atténuer la fièvre de concurrence qui pourrait résulter de cette anarchie*.
A Lorca, la c( subasta » des eaux comporte une mise en scène bien plus pittoresque et dramatique. Elle a lieu non plus dans une salle de commission aux boiseries vernies et bien entretenues, mais dans une grande salle, mal éclairée, aux murs nus, de plain-pied avec la rue, et qui s'ouvre par une immense porte à double battant d'une largeur presque égale à celle de la salle ; la porte reste ouverte durant les enchères: et les hommes, debout, se serrent et se pressent jusque dans la rue ; la salle n'a pas de plancher : on est sur la terre même. Dans le fond, en face de la porte, se trouve une estrade qui est séparée du reste de la salle par une balustrade en fer ; la balustrade n'a pas de porte ; on entre sur l'estrade par une porte de côté : il y a séparation complète entre l'estrade et la salle. Sur l'estrade, une grande table recouverte d'un vieux tapis vert : les secrétaires y prennent place. Derrière la table, et sur une marche encore un peu plus élevée, cinq fauteuils : le Président des enchères (l'ingénieur ou son adjudant) * occupe le fauteuil du milieu. Je suis dans un fauteuil à la droite du Président, et je domine toute la scène. A ma droite, sur un escabeau, se tient l'homme qui criera les enchères.
A huit heures sonnant (a huit heures du matin), sur un signe du Président, le crieur prononce en espagnol les paroles sui-
1 Même dans l'état actuel il est facile de reconnaître des traces de Tancienno organisation, des témoignages de cette communauté des intérêts que Teau d'une rivière détermine entre tous ceux qui veulent s'en servir. Le « juge arbitre » qui préside les enchères devient dans tous les cas de conflits « juge du marché » et ses décisions sont sans appel. De même il y a des règles coutumièrcs qui empêchent les accaparements de l'eau en prescrivant un certain intervalle de temps entre deux tours d'arrosage du même hilo de agua, attribué à la mémo terre.
* L'ingénieur est un ingénieur dos ponts et chaussées spécialement chargé du service des irrigations de Lorca : l'ingénieur qui est à ce poste doit n'avoir aucune propriété dans la vcga de Lorca.
LES FAITS ÉCONOMIQUES loi
vantes, d'une voix monotone et chantante, comme on dit des patenôtres récitées tous les jours, et sans mettre aucun intervalle entre les deux phrases : « En l'honneur du Saint-Sacrement de l'autel. Qui achète la première hila de Sotellana? \ » Et immédiatement les cris se font entendre : « Ocho, nueve, diez reaies. » Les voix se couvrent les unes les autres, les bouches s'ouvrent et vocifèrent, les cous se tendent, les têtes se raidissent en criant. Contre la balustrade de fer on se presse, on s'écrase presque ; car celui qui est le plus près a plus de chance d'être entendu. Le Président écoute et suit cette vocifération avec un calme souverain. Puis, tout à coup, il désigne d'un geste vif celui qui a dit le prix le plus élevé. Subitement, tous les cris cessent. Et, dans un silence absolu, celui qui a été désigné donne à haute voix son nom, et les secrétaires l'inscrivent.
Ainsi, dès que le Président a décidé, le tumulte violent s'est apaisé, et la salle est redevenue tout entière muette, attendant l'enchère suivante. Gomment le Président a-t-il fait pour reconnaître celui qui disait le plus haut prix ? Je ne sais... A supposer même qu'il se soit trompé, sa décision est définitive et sans appel, et tous s'inclinent. Il n'y a pas d'exemple qu'on ait protesté.
Tous les hommes sont découverts, quelques-uns ont le mouchoir de couleur noire ou sombre noué sur la tête, mais tous tiennent à la main leur grand chapeau à larges bords ; aucun ne iunrie, aucun ne parle, et même ceux qui sont là-bas dans la rue sont silencieux et tête nue. Il est facile de voir qu'il n'y a là que des paysans, car tous sont rasés ; ni barbe, ni moustache : tous portent la chemise sans cravate : la plupart ont sur l'épaule ou sur le bras ou sur le dos la couverture (et non la capa). C'est un spectacle très imposant que celui de toutes ces têtes noires ainsi
* Le territoire à arroser est divise en trois quartiers ou heredamientos, celui de Sotellana, y Albcrquilla, celui do Tercia ot celui de Albacete (Voir plus haut, Gg. g, le plan de rheredamicoto d* Albacete).
102 PÉMXSl LE IDÉniQUE
massées, ainsi tendues, ainsi attentives qui ne pensent toutes qu'à Tacquisition, au meilleur compte, du bien par excellence, Teau.
N'est-il pas curieux de le constater : c'est la même année que fut terminé le premier barrage de Puentes et que fut introduit Tusagc de la vente aux enchères (1791) ? Je n'ai trouvé dans les archives de Tayuntamiento de Lorca aucun document traitant directement de la question ; mais tout ce que j'ai observé me permet de conclure que c'est la construction des barrages et les conditions nouvelles en résultant qui ont été la cause directe de l'altération de l'ancien système.
Il est certain en tout cas que, jusqu'en 1790 inclusivement, les eaux de Lorca étaient administrées par l'ayuntamiento (conseil municipal) ; un conseiller portait le titre dAlcalde de arjuas (maire des eaux) ; toutes les charges étaient supportées par la commune et tous les bénéfices rentraient dans sa caisse : c'était une des formes du régime collectif normal.
Il importe d'entrer ici dans quelques détails. Ce n'est pas le syndicat des eaux, c'est-à-dire ce ne sont pas les propriétaires des eaux fournies jadis naturellement par leGuadalentinqui ont fait les frais du nouveau barrage de Puentes, — ni d'ailleurs les propriétaires des terres*. C'est une « Empresa », — une Entreprise particulière qui a fait les frais et qui, naturellement, a voulu s'en réserver quelque bénéfice. Elle s'est donc engagée . à fournir quotidiennement 5oo litres à la seconde aux anciens propriétaires des eaux (volume représentant le débit dont ils jouissaient anciennement) : et elle s'est adjugé le droit (que le
* Lors de la conslruclion du premier barrage de Puentes, de 1^85 à 1791, c'était le trôsor public qui avait fail tous les frais (décret de Chaklks III, du 1 1 février i-jS5) — Sur le nouveau barrage de Puentes, dont la construction a été autorisée par un décret du i3 juin 1879, puis par un nouveau décret du 12 janvier i885, voir le n" du 3 juin i8()7 de la lies'isla de Ohms pdhlicas. Voir la fig. 10. Voir enfin aux Notes et pièces jUStiûcatives y C, le Tableau récapitulatif des barragesréservoirs de l'Espagne (barrages actuels et barrages détruits).
LES FAITS ÉCOyOMIQCES ,o3
gouvernement lui a reconnu) de vendre à son profit le volume supplémentaire dont elle dispose grâce à son barrage. Elle doit donc livrer tous les jours aux propriétaires des eaux: ces 5oo litres qu*on appelle du nom significatif de agua de la casa (eau de la maison). Or, ce sont ces 5oo premiers litres qui sont d'abord vendus aux enchères. Puis TEntreprise vend le volume dont elle dispose à un prix qu'elle fixe elle-même, et qui varie suivant les exigences de la demande.
11 y a là deux parts à faire dans le flot quotidien du Guadalerilin, deux parts qui sont différemment traitées au point de vue administratif ; les « eaux de la maison » et les eaux de l'Entreprise. Dans les années où les pluies de la fin du printemps ou du commencement de l'été sont assez abondantes, les irrigations sont utiles, mais non indispensables. En ces annéeslà, les propriétaires de Ja terre sontpour ainsi dire indépendants des propriétaires des eaux (de ceux qui possèdent ces premiers 5oo litres par seconde que Ton appelle agua de la casa et qui sont vendus en premier lieu), à fortiori de TEnlreprise dont les eaux risquent même souvent de ne pas être achetées. Au contraire, les propriétaires de la terre sont à la discrétion des proprictairesdes eauxdanslesannécsdegrande sécheresse: c'est alors qu'on peut apprécier les graves inconvénients qui résultent des enchères. Au moment où une récolte est menacée, les prix s'élèvent d'une manière exorbitante, et les seuls propriétaires qui essaient d'éviter la ruine en acquérant de l'eau, se ruinent d'avance par les frais que représente ce marché *. De son côté, l'Entreprise ne peut rendre des services qui soient pour elle rémunérateurs que dans ces cas d'extrême sécheresse, et elle
* On a adopte une règle deslincc à pallier dans une petite mesure aux excès des surenchères ; celui qui a obtenu par surenclicrc une hila a le droit d'acheter au mèrne prix toutes les kilas suivantes sans concurrents ; on ne recommence ainsi la mise aux enchères que lorsque cet acheteur estime qu'il a suffisamment d'eau pour la journée.
io4 PÉjyL\SlLK IBÉRIQUE
en profite pour les faire payer en conséquence ; elle contribue, pour sa part, à la ruine financière des propriétaires qui s'acharnent à sauver leurs récolles \
On le voit, cette situation établit un antagonisme perpétuel entre les propriétaires des terres et les propriétaires des eaux, et encore plus entre les propriétaires des terres et TEntreprise de Puentcs ; et c'est la contradiction pratique du principe que Teau ne peut être séparée de la terre.
L'Entreprise de Puentes peut paraître au premier abord la maîtresse de la situation. Mais elle ne l'est que dans les périodes très sèches, et elle l'est nécessairement au détriment des intérêts généraux de lavega.
Aussi, par un juste retour, la collectivité des cultivateurs de Lorca travaille, plus ou moins consciemment, à conquérir des avantages de plus en plus grands vis-à-vis de l'Entreprise.
Déjà les intérêts de la collectivité trouvent une précieuse sauvegarde dans un fait consacré par la coutume. — Du bras principal du Guadalentin, de celui qui va à V heredainiento dWlhdiceie un petit canal amène les eaux jusqu'aux vannes d'un partiteur antique dont les hileras de bois mesurent les hilas (voir fig. 1 2). Or, au point où le canal d'irrigation se détache du Guadalentin, le lit naturel est barré par une petite digue de sable et de roseaux qui, construite et tassée avec les pieds, se trouve pétrie comme du pain et s'appelle la loria (la tourte) ; cette digue, et à dessein, est fort peu résistante: toutes les fois qu'une averse brusque (avenida) se produit et emporte cette digue fragile, le syndicat et à plus forte raison l'Entreprise perdent leurs droits; toutes les eaux coulent alors par le lit commun et se répandent en aval dans les terres de tous. Dès que la petite
* Dans l'année 1861 qui fui |)arliculiorement sèche, le prix total delà vente journalière des eaux s'éleva à 2^)\o'à\'^ réaux, soit plus de Ooo 000 pesetas; encore faut-il noter que ce fait e^t antérieur à la reconstruction du barrage do Puentcs, et par suite à la constitution de la nouvelle Entreprise.
LKS FAITS i-U:0\OmQUES ,ob
crue est passée, le svadical des eaux s'empresse de reconstruire la digue, mais il ne peut la reconstruire que telle qu'elle était : et il ne lui est permis de la reconstruire que lorsque toute la petite crue est finie. Cet événement se produit au moins 5 ou G
fois par an. Dans ces conditions, le syndicat des cau\ et lEn- Ireprise ont un privilège beaucoup moins tyranniquc qu'il ne semblait ; en somme, en temps normal, les eaux du barrage servent pour les cultures de choix, mais les cultures ordinaires profitent de l'eau des crues qui ne coûte rien.
Ainsi cette situation est en relation directe avec les conditions géographico-économiques de la vega : comme nous l'avons dil plus haut, cette vega est surtout consacrée à la culture des
loG PÉNIXSULE IBÉRIQUE
céréales ; et les céréales n'ont besoin que d'un petit nombre d'arrosages et à de longs intervalles.
Fnfin depuis 1899 '^^ propriétaires de Lorca ont fait imposer à l'Entreprise de Puentes une dernière condition : lorsque les eaux sont troubles à la suite d'averses, les vannes du barrage doivent être ouvertes ; sous le prétexte de ne' pas priver la plaine du limon fertilisant, on rétablit en somme sans s'en douter la situation telle qu'elle était avant l'édification du barrage. On dirait que tous s'efforcent — inconsciemment — d'annihiler le rôle du réservoir. — Il faut encore noter qu'en ce dernier cas le débit du Guadalentîn est toujours assez fort ; le cours d'eau roule 3o à 4o mètres cubes à la seconde ; or il suffit d'un débit de 12 mètres cubes pour que la lorta soit rompue, c'est-à-dire en somme pour que le flot s'échappe librement dans la plaine à la disposition de tous, à la disposition de ceux mômes qui n'achètent jamais de tour d'arrosage. — Dès que l'eau est un peu abondante et dès qu'elle est limoneuse, elle se répand donc au profit de louie la collectivité, — Et quant à l'Entreprise de Puentes, ses affaires n'ont jamais été brillantes, mais elles le sont de moins en moins \
Tâchons de résumer une situation aussi complexe. Si la vega de Lorca, qui est cultivée en céréales, utilisait simplement les eaux du Guadalentîn grâce à un système de distribution élémentaire, elle serait enrichie les années pluvieuses et perdue sans remède les années sèches. Or malgré l'établissement de réservoirs coûteux, malgré la complication d'une réglementation de plus en plus embrouillée, malgré le branle-bas quotidien des enchères, les conditions géographiques sont plus fortes que les hommes ; et tout se passe à peu près comme si l'on n'avait pas fait une telle dépense de peine et d'argent :
' Consulter par exemple : Sociedad dcl Panlano de Piieiiles, Memoria prcsentada por cl Conscjo de Administraciûn â la Juiita Général ordinaria do Srcs accionistas que se ha de cclcbrar cl !\ de A.bril de 1900, Madrid, Kodrîguez Ojcda, iqoo, in-8,
LES FAITS ÉCO.yOMlQUES 107
A. Lorsque les eaux sont abondantes, on cherche, nous l'avons vu, à supprimer tout Teflet du barrage-rcservoir, et on exige même de l'Entreprise qu'elle ouvre toutes les vannes.
B. Lorsque vient la sécheresse, le barrage fournit de l'eau, mais les enchères font monter les hilas d'eau à un tel prix que très peu parmi les cultivateurs peuvent en acheter et que ceux-là qui en achètent courent presque toujours le risque de n'clre pas payés de leurs sacrifices par leur récolte. — Quel est donc le résultat? Le barrage est presque complètement inutile lors des années normales. — Il ne joue pas un rôle salutaire et efficace, il n'évite pas la ruine lors des années anormales. — Je sais bien qu'entre les deux extrêmes, il est des années moyennes où il rend effectivement quelques services ; mais combien plus de services rendraient à Lorca quelques simples digues, sans grands barrages, moyennant une organisation collective du type Valence, une organisation semblable à celle que Lorca possédait jadis avant la désastreuse construction de ses réser-
voirs * !
Ce sont, en fin de compte, à Elche comme à Lorca, des faits nouveaux et des intérêts particuliers qui ont déterminé la perturbation ; et le régime anormal et anarchique de Theure présente n'est pas le régime originel. Toutefois il est intéressant de constater, — sans prétendre nullement d'ailleurs à systématiser ces considérations et à les présenter sous forme de
* On se prend à regretter l'organisation qu'avait imposée au xiii' siècle Alphonse X de Gastillc. Apres s'être emparé de Lorca sur les Maures en 13A2, il fit, selon l'usage, le partage des terres, puis le partage des eaux entre les habitants. Voici un extrait de l'ordre royal de partage des eaux de 1268, d'après la traduction qu'en donne M. Aymard (om^». cité, p. 2.12, et cet auteur cite lui-même le texte fourni par Musso y Fontes dans son llistoria de los riegos de Lorca. iS\']) : « Sachez que l'ajuntamiento s'est plaint à moi (ceci est adressé au gouverneur de Lorca) que les possesseurs de fiefs retiennent toute l'eau, qu'ils ne la laissent sortir de leurs huerlas ni j)Our le blé, ni j)Our autre chose, et que pour ce motif les blés se perdent cha(]uo année. Je vous prie et vous ordonne d'aller voir ce qui en est et de répartir les eaux également entre tous par jour et par époque, de manière que dorénavant il n'y ait plus aucune plainte à ce sujet. »
io8 PÉNfNSULE IBÉRIQUE
raisonnements rigoureux, — que les cultures de palmiers d*Elche et surtout les cultures de céréales de la liuerta de Lorca dans leurs rapports avec les conditions géographiques naturelles peuvent, jusqu'à un certain point, supporter Tépreuve d'un pareil régime, tandis que les cultures multiples et diverses de Valence ou de Murcie ne pourraient y résister. Même dans l'état présent que nous qualifions volontiers d'état de désordre, une certaine adaptation entre les faits de géographie culturale et les modes de l'activité humaine explique sinon que cette situation se soit établie, du moins qu'elle ait pu durer.
Troisième groupe. — Les centres d'irrigation des steppes
de la Meseta.
Les eaux destinées à l'irrigation sont encore ici fournies par les cours d'eau. Mais quels misérables et irréguUers cours d'eau traversent ces plaines désolées de la Nouvelle-Gastille, on le devine. Les irrigations se ressentent de cette pauvreté de 1 hydrologie fluviale.
Le Tage supérieur et ses affluents. — Le Tage dans la première partie de son cours, et jusqu'au superbe défilé de Bolarque où il est resserré entre deux rives escarpées de calcaire crétacique, coule dans un lit étroit. A partir de ce défilé et jusqu'à Tolède il promène ses eaux au milieu d'une vallée de 2 ou 3 kilomètres qu'ont recouverte les alluvions de ses plus grandes crues : mais dans cette grande vallée alluviale il s'est frayé un lit aux rives hautes et raides' ; et cependant la plus grande par-
* En de rares points seulement, comme à Colmenar, Aranjuez et Talavera, les rives sont basses et l'on y peut craindre les inondations ; mais l'on y peut en revanche utiliser avec très grand proHt les eaux et le limon que les crues apportent. « Partout ailleurs, le lit est si profond, les rives sont si abruptes que le cours d'eau coule presque inutile pour les riverains... » (Rafaël Torres Gampo», Esludios Geograljcos, p. 348).
lie de Tannée, cette vallée sèche et déserte rappelle tout à fait les lits vides des oueds africains. Ses affluents, et surtout son affluent principal le Rio Jarama qui vient le rejoindre un peu en aval d'Aranjuez en lui apportant le contingent médiocre et irrégulier du Rio Henares, du Rio Manzanares et du Rio Tajufia, se présentent sous le même aspect.
Les irrigations se bornent à fertiliser quelques parcelles de ces grands lits arides au moyen de simples dérivations ; et les Rîos sont ainsi bordés çà et là de quelques bandes verdoyantes : le Rfo Jarama, du confluent du Manzanares jusqu'à Aranjuez, et surtout les deux affluents du Jarama, le Rfo Henares avec la belle campifla de Alcald de Henares, et le Rfo Tajuria\
11 faut noter à part les parcs d'Aranjuez qui entourent Tune des résidences royales, et qui ont été créés et sont entretenus à grands frais ; tout autour d'Aranjuez se manifeste le désir d'utiliser les eaux par quelques canaux, ou par quelques digues ; il y a eu là, non seulement à Aranjuez même, mais dans les environs, jusqu'à Golmenar de Oreja, par exemple (à a o kilomètres en amont), une certaine émulation pour l'utilisation des eaux. Prise d'eau de Valdajos, prise d'eau del Embocador datent, comme le palais même d'Aranjuez, du xvi* siècle. Et pareillement c'est Philippe II, le constructeur du terrible et lugubre palais de granité de TEscorial {en français Escurial), qui après avoir commencé le palais d'Aranjuez a tenté un effort contre nature pour peupler les parcs des beaux arbres que nous, y voyons encore, ormes, frênes, bouleaux, trembles... ; il a barré par exemple le rio de Ontfgola par un mur de 280 mètres de long, formant ce lac artificiel qui est souvent à sec, mais qui retient les eaux durant une partie de l'année, la « mar de OntlgoUi )). Ce sont là des tentatives ruineuses que le caprice
* On sait que le canal del Lozoyn^ qui devait ôtrc dans le principe partiellement utiliiic pour les irrigations, ne sert plus qu'à l'approvisionnement en eau potable de Madrid (V. A. Llavrado, il, p. 5'i-57).
PÉNINSULE ïBÉnîQVE
tl
d'un souverain peut se permettre mais qui ne sont pas en rapport avec les résultats obtenus. Et tout ce que Ton a essayé de (aire depuis lors a échoué : en 1790 on a voulu construire un autre lac artificiel la « mar de la Cabina » ; mais dès 1801 le mur était emporté, et Ton n'en voit plus aujourd'hui que les ruines.
Versant méditerranéen. — Les irrigations du cours supérieur des cours d'eau de la Mescta qui vont se jeter à la Méditerranée sont analogues à celles du Tage supérieur.
Sur les bords du haut Jùcar et du haut Gabriel et de leurs affluents s'étendent quelques étroites vegas (notamment entre Villargordo et Valdeganga, puis plus bas dans les petites vallées du Regajillo de Canales et du Regajo de Gantaban).
Bassins sans écoulement. — Les bassins sans écoulement vers la mer sont rares, nous l'avons dit, dans la Péninsule ibérique. Toutefois on en rencontre quelques-uns d'exigus. Dans les environs d'Albacete et sur la rive droite du Jùcar, quelques misérables « oueds », souvent appelés « canadas », s'achèvent dans des marécages, « lagunas » ; ils avaient pour principal effet de transformer cette* région en une contrée pestilentielle, et Ton a dû, pour assainir le pays, exécuter de grands travaux de drainage, en particulier le canal d'Albacete qui amène ces eaux plus pernicieuses que bienfaisantes jusqu'au Jùcar. Les irrigations se réduisent à de très petits espaces.
Le Guadiana supérieur et ses affluents. — La partie du Guadiana antérieure à cette disparition qu'on appelle les Ojos (yeux) du Guadiana paraîtrait devoir être un peu plu» riche en eau ; le Guadiana commence dans ce sillon de Ruidera qui est occupé par 7 lagunes échelonnées du Sud au Nord. On a beaucoup parlé d'utiliser ces lagunes pour l'irrigation, mais ce ne sont encore que des projets : et Ton ne pourrait entreprendre la construction de canaux de dérivation qu'après avoir exécuté de coûteux travaux de régularisation et d'amélioration des réservoirs naturels.
LES FAITS ÉCOAO}nQCES m
En aval de la dernière lagune, deux canaux, le canal del Infante et le canal del Principe Alfonso, ne servent qu'à des usages industriels, et surtout à quelques moulins. L'histoire récente du second de ces canaux prouve surabondamment qu'une distribution rigoureuse des eaux et une organisation administrative normale devraient précéder toute entreprise de cet ordre si l'on veut aboutir à quelques résultats durables au point de vue de l'irrigation'.
Au delà des Ojos du Guadiana, nous ne pouvons citer que la huerta de Daimiel, dont les chcnevières et les jardins maraîchers sont arrosés à l'aide de plusieurs centaines de norias.
Dans toute cette province de Ciudad-Real, — Manche monotone, aride, à peine peuplée, — les irrigations sont chose négligeable.
Quelle est l'organisation qui régit les irrigations de cette zone ? Nous devons d'abord éliminer le cas spécial de Daimiel (norias), ou celui d'Aranjuez (grande propriété d'Etat), qui, pour des raisons très différentes excluent également tout problème et toute difficulté de répartition des eaux.
Quant aux autres vegas en bordure des cours d'eau, elles ne comportent, en général, qu'une organisation rudimenlaire, un simple tableau de distribution entre les différents riverains. Et rien n'est plus facile à expliquer.
Les conditions naturelles dans ces régions arides, soumises à un climat très sec, imposent une hydrologie tellement pauvre que même là où il existe un réseau d'irrigations on ne peut songera faire aucun arrosage de juillet à septembre.
Les seules cultures rémunératrices auxquelles on puisse sp livrer sont des cultures qui ont besoin d'arrosages rares et qui
^ Voir le résume de l'histoire de ce canal dans A. Llauradô, II, note des pages 83-84.
lia PÉXIASVLE inÉBîQVE
n'ont besoin d'arrosages qu'en automne, en hiver et au printemps (céréales., vignes, oliviers). C'est le cas-limite de l'irrigation dans la région sèche : l'homme peut encore recueillir pendant une partie de Tannée une quantité d'eau suffisante pour qu'il en puisse disposer en vue de quelques arrosages restreints et peu fréquents ; mais il se trouve au-dessous du minimum nécessaire pour qu'il soit entraîné à développer une organisation compliquée \
Le réservoir d'Almansa.
On peut indistinctefnent rattacher au groupe des vegas Sudorientales, ou à celui de la Mcseta la toute petite vega d'Almansa; on doit encore avec plus de raison, nous semble-t-il, l'étudier a part à titre de cas spécial. Cette vega occupe une petite plaine recouverte de dépôts pliocènes. et encastrée au milieu du bourrelet crétacique qui borde, à l'Est et au delà d'Albacete, les compartiments miocènes de la Meseta.
Au XVI* siècle*, a été construit à Almansa un barrage (de 20",69 de hauteur, et de 89 mètres de long, à la partie supérieure) qui est destiné à recueillir les eaux de 5 sources régulières et continues ainsi que les eaux accidentelles des pluies. Une fois par an, les eaux ramassées et accumulées dans ce réservoir artificiel, sont lâchées et répandues sur les terres (elles peuvent irriguer 35o hectares au minimum, 85o au maximum lorsque les pluies ont été abondantes). Ainsi le barrage d'Almansa présente ce caractère exceptionnel en Espagne, d'être
^ En aval d*Aranjuez, il arrive très souvent que l'eau manque pour les arrosages durant plus de la moilic de Tannée.
*^ Dans le rapport de rinspcctcur général Lf.basteur qui précède le livre de M. Aymard, Irrigations du Midi de TËspagne, il est dit : « Le réservoir d'Almansa fonctionnait déjà en i58G, mais la construction doit en être reportée à un temps beaucoup plus éloigné » (p. m). Dans le corps de l'ouvrage, p. ia3, M. Aymard cite la traductioEi d'un document qu'il a entre les mains, mais dont il n'indique pas la provenance, et qui paraît en cilcl confirmer cette opinion.
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consacré non pas à la régularisation du débit d'un cours d'eau, mais a la mise en réserve d*eau fournie par des sources. Ces sources, laissées libres, seraient d'une efficacité insignifiante ; précieusement recueillies elles servent une fois par an à Tarrosage de quelques champs de céréales. — Avons-nous besoin de noter la disproportion entre les moyens employés et les résultats poursuivis.»^
A Almansa, l'organisation est du même type qu'à Valence : élection de 3 syndics par l'assemblée générale, surveillance de chacun des six canaux qui partent du réservoir, confiée à deux (( regadores pùblicos », etc. Mais elle ne peut avoir ni la même ampleur ni la même précision dans le détail, puisque, en dehors des travaux ordinaires d'entretien et de nettoyage du barrage, elle n'a à faire ses preuves qu'une fois par an ; c'est par exemple la veille du jour désigné pour l'arrosage que les 3 syndics prélèvent la contribution fixée pour chaque hectare ; et tous ceux qui le lendemain ne peuvent pas présenter leur quittance sont privés d'eau. Le régime collectif est complet, mais simple, et même réduit à sa plus simple expression.
Quatrième groupe. — Les centres d'irrigation
des steppes de VEbre.
(( La sécheresse périodique de l' Aragon, disait en 1890 Emilio Castelar, est un malheur plus grand que les inondations des provinces orientales et que les tremblements de terre d'Andalousie; les pouvoirs publics ont l'obligation d'y porter remède en construisant aux frais de l'Etat les barrages et les canaux projetés. » L'éminent homme d'Etat, aujourd'hui disparu résumait ainsi la situation actuelle de la vallée de l'Ebre.
La vallée de l'Ebre est un département de steppes assez différent en un sens de ceux que nous avons étudiés précédemment. Il a ce caractère d'être sillonné par de très nombreux
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cours d*eau aboutissant au lit principal ; et plusieurs de ces cours d'eau ont un assez fort débit : le Rio Aragon par exemple en i863, àTétiage, avait encore, à son confluent avec TEbre, un débit de 8™*, 478 ; et si Ton veut quelques chiflres plus récents, concernant difliérentes époques de Tannée, on peut consulter le tableau qui suit :