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VIRRIGATION DANS LE TELL

Nord par la série ininterrompue des dépressions centrales. Ces dépressions, comprises entre TAtlas saharien et l'Atlas tcUien vont se resserrant vers l'Est, et l'on peut dire que la frontière tunisienne en marque le terme : depuis les sources de l'oued Medjerda et de l'oued Mellègue, les eaux de la région centrale se sont assuré un écoulement vers la mer ; et c'en est presque fini des eaux stagnantes s'étalant en chotl, en zahrez, ou en gueraa. Or c'est là que le groupe des forets du Sud vient rejoindre le groupe septentrional. A Ghardirmaou, avant qu'on débouche dans la plaine assez humide d'alluvions récentes que traverse la Medjerda, on aperçoit au Nord comme au Sud des reliefs boisés, et la forêt est en ce point continue du Sud au Nord sur une longueur d'à peu près loo kilomètres.

Voilà bien la Tunisie du Nord, portant les heureuses conséquences de conditions climatiques plus favorables ; étant arrosée, elle est plus vêtue, parsemée d'arbres jusqu'au 35" de latitude ; son Sahara commence beaucoup plus au Sud du littoral septentrional; et elle ne comprend pas une zone de steppes continues de haute altitude analogue à la zone des hautes steppes de l'Algérie ^ .

Mais au point de vue de l'irrigation dans le Tell, nous n'avons aucun intérêt à séparer la Tunisie de l'Algérie ; c'est par des transitions insensibles qu'on passe de la vallée de la Seybouse dans la vallée de la Medjerda, elde la province de Constantinc à la Tunisie ; puisque nous étudions l'Algérie-Tunisie en la décomposant en régions naturelles et en groupant ces régions d'après leurs caractères d'ensemble, nous joindrons tout simplement aux vallées arrosées du littoral constantinois les vallées arrosées de la Tunisie, de même que nous rattacherons plus tard au Sahara Sud-algérien le Sahara Sud-tunisien.

Et cette méthode sera d'autant plus légitime que malgré la

* Voir plus bas : La Iransilion entre la zone cultivée et la zone aride, p. ai3 et

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diflérence des destinées politiques des deux territoires, le régime économique tunisien, en ce qui touche aux problèmes des eaux et de l'irrigation, est beaucoup.moins difl*érentdu régime algérien qu'on ne le pourrait d*abord supposer.

L'histoire ne doit intervenir que dans la- mesure oîi elle se traduit encore par des eflets actuels ; c'est toujours l'état présent que nous étudions, mais il est des causes agissantes qui remontent à une époque précise et dont l'action dure encore : il convient de les rappeler.

Après avoir indiqué les mesures administratives générales qui dominent la conception théorique de la propriété de l'eau et l'utilisation pratique de l'eau dans toute la zone appelée Tell ou Sahel, nous examinerons les particularités de l'irrigation dans les diverses provinces naturelles de cette zone en commençant par les plus arrosées pour finir par les plus sèches.

Le principe de la loi de 1S51 (Algérie). — A l'arrivée des Français en Algérie les eaux des plaines côtières étaient très médiocrement utilisées. L'eau qui était la condition de la colonisation agricole ne paraissait pas être l'objet d'appropriation. Cela tend à expHqucr et à rendre même très légitimes les mesures qui furent prises alors et qui eurent plus tard pour conséquence la loi de i85i *.

Les travaux considérables, exécutés en Algérie depuis l'occupation française, ont été soumis en général au droit français, régis par le droit français. Il est peu dépeuples ayant au même degré que nous l'esprit de généralisation absolue, et légiférant « in

* Voir Alfred Picard et G. Colson, Traité des eaux, droit et administration, IV, p. 3o. — On trouvera le texte des articles do la loi du 16 juin i85i se rapportant aux eaux dans le Répertoire utile de H. de Lai.am)f, Législation annotée du régime des eaux. Paris, Rousseau. 1896, p. 109. Sur «la même loi, voir le commentaire qu'en ont donné Oarkste et la Jurisprudence, dans F^amairfsse, Du régime légal des eaux en Algérie. Alger, 1882, p. iT) et suiv.

abstracto » non pas pour tel ou tel individu, pour tel ou tel peuple, mais pour « Thomme » en soi. C'est ainsi que suivant la pittoresque expression de Burdeau on a cru pouvoir, sur la terre algérienne, <( franciser la propriété avant de franciser les hommes » *. Il est d'autant plus curieux de constater qu'une modification importante a été apportée aux lois françaises, au droit

* A. Burdeau. L'Algérie en 1891, p. 175. — Nous ne pouvons ici traiter la question de la propriété foncière. Tout le mal est venu d'une inintelligence complète de la légitimité et des conditions de la propriété collective : l'individualisme des principes de 1789 a empêché le législateur de con|prcndre les faits sociaux répondant à d'autres cadres géographiques que les nôtres. On à dépensé 20 millions pour les opérations du sénatus-consulte et des lois qui ont suivi, et cela en pure perte. La loi du a6 juillet 1878 devait rechercher les droits de chaque indigène dans les territoires de sa tribu ! Mais les commissaires enquêteurs trouvèrent tant de copropriétés qu'ils se résolurent à attribuer seulement à chaque indigène une quote-part de la propriété collective de la tribu, un centième, un deux -centième, etc. La propriété collective, avec les obligations qu'elle impose à tous les membres de la communauté, paraissant a contraire à la raison », on voulut tout simplement la supprimer; et le rationalisme juridique aboutit à l'échec que l'on sait. — On trouvera un bon exposé juridique des intentions et des résultats du sénatus-consulte du :)a avril i863 et de la loi du a6 juillet 1878, modifiée plus tard par la loi du a 8 avril 1887, dans M. Colin, Quelques questions algériennes, Paris, 1899. Un projet de loi sur la propriété foncière en Algérie. « Transporté en Algérie, dit M. Coi. in, le régime du Code civil devait nécessairement y constituer une détestable législation foncière. » (P. 19^1.) — Voû* encore Eugène RoBr:, Origines, formation et état actuel de la propriété immobilière eu Algérie avec la préface de Rodolphe Darkste. Voir enfin comme documents de très haute valeur les dépositions si nombreuses rassemblées dans l'Enquête parlementaire de 1900 (Chambre des députés, n» i84o, session de 1900. Procès- verbaux delà sous -commission d'étude de la législation civile en Algérie, présentés par Pourquery de Boissbrin, Paris, 1901); voir notamment la déposition de M. DucROux, premier président de la Cour d'appel d'Alger, p. 3, et le Rapport de M. le Procureur général Haffi>'er, Sur la propriété en Algérie, p. 9-1 a. — Enfin, une loi du 16 février 1897 a définitivement mis fin à la constitution de la propriété individuelle, selon les prescriptions de la loi de 1878 ; lire, sur ce sujet, l'étude de Robert deCaix de Saint-Atmour, Le régime foncier de l'Algérie et la loi du 16 février 1897, dans Bull, du Comité de l'Afrique française, VII, 1897, Supplément, p. i7-3a. — Mais cette loi de 1897, malgré ses tendances louables, ne parait pas avoir amélioré sensiblement la situation foncière de l'AIgt'^ric. — A l'occasion de l'Exposition, sous le patronage du gouvernement général de l'Algérie, une série de brochures et d'études ont été publiées, dont : M. Latnaud, Notice sur la propriété foncière en Algérie, i3i p. ; il ne s'agit là, bien entendu, que de la propriété foncière et non pas des eaux ; le résumé de cette histoire était à faire ; et avec sobriété, sans bibliographie, sans discussion, il est exactement fait. — V. enfin p. 3o5, note i.

i»^tm

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français en faveur des irrigations algériennes. En France, la législation protectrice du domaine public ne s'applique pas aux canaux d'irrigation : c'est dans le droit civil que les propriétaires d'un canal d'irrigation peuvent trouver les moyens de faire respecter leur propriété. Le décret qui prescrirait d'office l'élargissement, la modification d'un canal d'irrigation serait entaché d'excès de pouvoir.

Voilà bien l'esprit et la lettre du droit français. Pourtant l'article 2 de la loi du 16 juin i85i a su adapter la loi française à l'Algérie, ; et c'était d'ailleurs le seul moyen d'assurer l'avenir de la grande œuvre de transformation qui s'appelle la colonisation.

Aujourd'hui, en Algérie, tous les canaux d'irrigation sont exécutés par l'Etal, et font partie du domaine public Ml en résulte que tout empiétement sur ces canaux constitue une contravention de grande voirie : le fait d'avoir arrosé en dehors des époques prescrites constitue un prélèvement illicite d'eau domaniale, et entraîne une contravention.

En conséquence de cette loi dont les effets subsistent encore, on peut dire qu'au point de vue général on doit distinguer en Algérie le régime des eaux dans le Tell et le régime des eaux au Sahara.

Dans le Tell toute l'eau appartient à l'Etat ; c'est l'Etat qui la distribue : et l'Etat s'efforce, en la distribuant, d'en faire, avec plus ou moins de succès, une propriété privée et d'attacher l'eau à la terre.

^ Louis Hamei., sous-chef de bureau au Gouvernement général de T Algérie, résumait ainsi la situation en 1888 : « En Algérie, les eaux, sous quelque forme qu'elles so présentent, sont, en principe, du domaine public. » Et il ajoutait : « On sait qu'en Franco la question est plus complexe et qu'il faut distinguer entre les cours d'eau navigables et flottables ceux qui ne le sont pas, les sources et les eaux pluviales. » Du régime des eaux en Algérie, p. 8. — Articles du Code civil français sur les eaux: Articles 538, indication des dépendances du domaine public ; 556, 557, 558, alluvions et relais; 550, déplacement du lit d'un cours d'eau ; 56o, 56i, 5G3, 503, altcrrissements ; O^o, libre écoulement des eaux sur les fonds intérieurs ; G4i> t)/|3, G'|3, sources; 644» 015, eaux courantes; aaaO, 3337, prescription.

Nous verrons au contraire qu'au Sahara TEtat ne possède pas 1 eau ; il ne possède dans les oasis que les eaux dont il s'est emparé par séquestre (c'est ainsi que l'Etat a séquestré lors de la conquête i/io des eaux de Biskra comme appartenant à des familles hostiles ou révoltées). D'ailleurs l'eau au Sahara est soumise à des régimes différents suivant les oasis. Elle est susceptible d'appropriation privée. Elle est devenue en certain cas une sorte de valeur tout à fait indépendante : on peut vendre l'eau sans la terre et la terre sans l'eau *.

Il Jie faudrait pas croire cependant que le régime du Tell et

* Ce sont ces solutions difTërentcs qui nous occuperont surtout ; elles devront bien plus nous occuper que les principes généraux du droit musulman en matière d*eaux. Toutefois, comme ce sont les principes musulmans qui sont en vigueur dans toutes les régions de rAlgéric-Tunisic qui ne sont pas soumises aux idées françaises, il importe de les rappeler brièvement. — Nous renvoyons spécialement à un article d'une revue (qui a disparu, mais qui était fort utile), E. Mojon, Du régime légal des eaux en Algérie, dans Annales du réyime des eaux, Paris, Rousseau, VUI, 1894» p. 87-93 : « La doctrine Uanefile, telle qu'elle est exposée daus la Multequa, Recueil de jurisprudence , composé en arabe par Ibrahim-oMlalebry, mortà Gonstantinoplc en 906 (1549) ^^ commenté en turc par Mebammed-el-mobqonfati. Édit. de Boulaq, 3 vol. in-fol., 1356 (i84o), révèle pour Tépoque antérieure à la promulgation en Turquie du nouveau Code sur la propriété foncière, des données utiles sur l'état de droit de la propriété en pays musulman. On y trouve l'application curieuse aux règles qui régissent le droit de propriété de l'eau d'une situation de fait : En Orient, comme dans le Sahara algérien, sans eau la terre n'a |)as de valeur... (p. 88). On retrouve cette idée dans cette règle que toute terre morte dite par assimilation « aadiîè » appartient & celui qui la revivifie par l'eau... (p. 89). [Cf. Journal Asiatique, t. Xl\, février-mars i8()a, n» 7/4, p. 172, note 2] ... D'où le mot du prophète: « Les hommes sont co-associés à trois choses: l'eau, l'herbe et le feu... » C'est le développement naturel et logique de cette règle de Sidi Khelil : « A droits c égaux, les eaux seront ^mrtagées comme celles du Nil. » (Code Seignette, loco citato, n® 1227.) » ... (p. 90)." — Voir Sidi Khelil, traduction Seig.nbtte, tit. XXI, chap. 11, sdct. II, Du régime des eaux. — Lamairbsse, Du régime légal des eaux en Algérie. Alger, 1882, dit de même : « D'après le Coran, l'eau est comme l'herbe et le feu, elle appartient à la grande communauté humaine... Aux yeux des jurisconsultes de l'Islam [Cf. Journal Asiatique, années i848 et 18/19, Ducauroy, Propriété en droit musulman], tous les hommes ont un droit égal à la jouissance des eaux. L'eau n'est appropriée que quand elle est renfermée dans des vases ou des outres ; et alors même celui qui en manque peut en exiger, fut-ce à main armée, dans la limite de ses besoins. » Lamaire.ssi<:,p. 4- — Voir enfin une discussion beaucoup plus détaillée, dans Louis Hamel, Du régime des eaux en Algérie, 1888, p. 11 et suiv.

le régime du Sahara eussent pour limite exacte la limite des territoires militaires et des territoires civils ; plusieurs des véritables oasis, telles par exemple que l'oasis de M'sila dans le Hodna, quoique appartenant au territoire civil, ont conservé le régime général du Sahara.

Cette réserve, une fois faite, si nous vouhons étudier les moindres détails de l'administration des eaux en Algérie, nous devrions évidemment attribuer une grande importance à la limite entre territoires civils et territoires militaires ; l'administration militaire conserve à l'élément indigène et aux traditions indigènes bien plus d'indépendance et d'originalité que l'administration civile : et une certaine uniformité administrative s'arrête aux limites de l'administration civile.

Ainsi nous trouverions limitée aux territoires civils cette charge des ayguadiers que nous pourrions appeler des « cantoimiers d'eau ». Les ayguadiers ont la mission de faire la police des canaux ; ils sont payés a l'aide des fonds prélevés sur le budget des usagers de l'eau, et en ce sens ils peuvent ressembler aux (( gardiens des eaux » dans les oasis ; mais ces fonctionnaires qui sont presque toujours des Européens sont nommés par les préfets, et leurs traitements sont déterminés par l'Administration des Ponts et Chaussées \

Quels qiie soient les détails, le grand fait qui domine l'organisation des eaux dans la région soumise depuis la plus ancienne date à la domination européenne, c'est-a-dire la région du ïell, c'est que le législateur semble avoir inconsciemment obéi à une nécessité naturelle en chargeant l'Etat de tous les travaux hydrauliques agricoles qui sont en effet les indispensables et essen-

^ En 1875, la surveillance des vannes de bifurcation el des barrages n*clail pas encore toujours confiée à des (jartles des eaux ; souvent c'était le propriétaire de la parcelle voisine de la vanne de bifurcation qui se chargeait volontairement de la manœuvre, si l'on en juge d'après Léon Pociiet, Mémoire sur la mise en valeur de la plaine de l'Iïabra, Paris, 18-;"), p. ()S. — On devine les inconvénients et les abus d'un pareil système.

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lielles conditions de toute culture. La collectivité est ici représentée par FEtat ; c'est une forme adaptée à nos lois françaises, mais qui manifeste la tendance économique et sociale que nous avons déjà signalée en des cadres géographiques analogues.

Il convient d'ajouter, pour ne pas exagérer la portée de cette adaptation géographique, que cette décision législative n'est pas tant résultée d'une conception juridique que d'une méthode générale de conquête et d'intervention militaires.

Si la loi de i85i a modifié le régime des eaux en Algérie, ce n'est pas en effet qu'on ait eu une conception très profonde du rôle de l'eau ; mais l'autorité militaire a pourtant senti et compris que l'eau était tout : elle tenait à se réserver la libre disposition de cette richesse, tantôt en faveur des colons, tantôt en faveur des indigènes, toujours comme moyen de domination et de gouvernement.

Pratiques administratives en Algérie. — Un principe avait été modifié, mais les pratiques administratives restèrent les mêmes qu'en France. Jusqu'au commencement de Tannée 1898 toutes les questions concernant les eaux et les irrigations étaient traitées dans les ministères à Paris. Or les principes législatifs sont moins importants dans une question d'ordre essentiellement pratique comme les irrigations que les règlements administratifs et que l'état d'esprit de ceux qui sont chargés d'appliquer ces règlements. Malgré la surprenante décision législative de i85i, on peut donc affirmer que jusqu'en 1898 les eaux en Algérie ont été traitées comme les eaux en France : pour citer un seul fait précis mais significatif, les usagers de l'eau étaient obligés de payer en certains cas jusqu'à /40 francs le litre-seconde, tout comme les habitants du Pas-de-Calais. Faut-il s'étonner que tant de colons aient hésité à s'abonner pour l'irrigation, et que d'autres n'aient jamais pu compenser par des bénéfices réels la dépense ruineuse de cet abonnement ? Dans un pays où l'eau est tout et où toutes les cultures sont à

Brumbes. la

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créer, il est absurde que rÉlat vende Teau à un prix aussi exorbitant.

Depuis plus de quatre ans les (( rattachements )) au Ministère de Tagriculture ont été supprimés, et une ère tout à fait nouvelle s'annonce déjà*. Sous l'influence prédominante de M. Flamant, inspecteur général des Ponts et Chaussées*, une tactique nouvelle est en honneur qui repose sur deux principes : l'Etat se charge de faire la plus grande partie de tous les travaux, à ses frais ; d'autre part il n'entreprend ces travaux que lorsque les colons intéressés ont démontré par la constitution d'une Association syndicale qu'ils ont pris conscience de leurs intérêts collectifs et qu'ils s'assureront les moyens de les servir '.

^ Depuis le 36 avril 1881, les travaux exécutés en Algérie étaient exécutés sous Tautorité immédiate du gouverneur général, mais le gouverneur général ne pouvait agir que sous la direction et le contrôle des dilTcrenls ministres. Voir: Aucoc, Conférences sur l'Administration et le Droit administratif, 3*-' édit., i885, tome I, n<> 388, p. 697 ; et par ailleurs tout le chapitre i^^** du «Livre IV. Organisation des pouvoirs publics, spéciale à l'Algérie et aux colonies. — On doit consulter les Procèsverbaux des délibérations du Conseil supérieur de gouvernement ; nous y renvoyons : Algérie, Conseil supérieur de gouvernement, etc. Session de mars 1898. Alger, G irait, 1898, p. 3. « Un décret du 3i décembre 1896 a supprimé le système dit des rattachements et a organisé sur de nouvelles bases le gouvernement et la haute administration de l'Algérie. » (P. 4*) « Dans le courant de Tannée 1897, il a été rendu, pour l'exécution du décret organique du 3i décembre 1896, plusieurs autres décrets ou arrêtés ministériels »... dont, « le 3o décembre 1897 : Décret plaçant sous l'autorité du gouverneur général le service de l'hydraulique agricole». Et voici les conséquences eifectives immédiates de cetle transformation en ce qui concerne l'hydraulique agricole : dès que l'Algérie devient un peu plus maîtresse do ses destinées, elle augmente tout aussitôt le budget de Teau ; le Conseil supérieur de gouvernement dans sa séance du a4 janvier 1899 relève le crédit prévu pour les travaux d'hydraulique agricole et le porte de (380000 francs à i million. — Nous n'avons pas tort de parler d'une ère nouvelle.

* M. JoNNART, étant gouverneur de l'Algérie, a développé l'autonomie et Tindépendance des divers services parla création des grandes directions (1901) ; nous avons appris avec une vive satisfaction que M. A. Flamant, inspecteur général dos ponts et chaussées, était chargé du service de l'hydraulique agricole. — Le successeur de M. Jonnart, M. IImvoil, a celte longue expérience des choses du Maghreb qui assure à l'Algérie une politique sage, ellicace et appropriée,

^ il ne nous appartient pas d'élablir ici une comparaison cnlre les Associations syndicales françaises et les Associations algériennes ; si l'on veut faire une comparaison des règlements, on trouvera dans Léon Aucoc, Conférences sur l'Administration et le Droit administratif, faites à l'École des ponts et chaussées, tome II,

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L'Etat demande à celte Association syndicale de coopérer pour une part, plus ou moins grande suivant les cas, aux premiers frais d'installation des barrages, canaux, etc., et il consent à faire lui-même jusqu'aux (\\X^ des dépenses. En revanche il demande toujours aux syndiqués de se charger pour l'avenir des frais d'entretien. — Veut-on un exemple datant d'hier: Les Délégations financières algériennes, dans leur session de juin 1901, ont voté un vœu favorable à la construction du barrage-réservoir des Zardézas, dans la vallée du Saf-Saf, région de Philippcville, (barrage qui doit avoir une capacité de 22 millions de mètres cubes), «mais sous réserve que les intéressés se syndiqueront de façon à déterminer leur part contributive à la dépense » (Procès-verbaux des délibérations, p. 44 1). — Cette nouvelle méthode, que nous pourrions appeler la méthode des Associations syndicales, nous fait bien augurer de l'avenir ; car elle repose sur une intelligence raisonnée des conditions géographiques de l'irrigation en Algérie. Elle per- •mettra d'assurer aux travaux techniques déjà effectués et à ceux qui seront plus tard exécutés une efficacité pratique qu'ils n'ont jamais eue. Et des exemples tout récents démontrent en effet cette efficace puissance des Associations syndicales. Plusieurs syndicats ont entrepris depuis trois ans de planter en vigne le cône de déjection de l'oued Djemmaa ; en 1899, on a dépensé

Appendices III et IV, le texte du décret relatif à l'Association syndicale consliluco sous le nom de Société du canal d'irrigation du Pont-du-Fossé (7 avril 18G6), et un long Extrait de l'acte d'association syndicale du canal d'irrigation de Gignac(FIérault), approuvé par décision ministcriclle du i/| mars ]883. — Sur le rôle des « Syndicats autorisés » regardés comme « des espèces de communes spéciales » et considérés par certains comme « des établissements publics » ayant « pour l'exécution de leurs travaux et le recouvrement de leurs recettes, les mêmes privilèges que l'administration »... privilèges « justifiés, parce que leur œuvre est une œuvre d'utilité collective que l'administration, dans la plupart des cas devrait accomplir si les particuliers intéressés n'en prenaient pas l'initiative », voir Aucoc, ouvr. cité, livre II, titre III, § I, Des Etablissements publics, tome I, p. 36o. Voir aussi Alfred Picard et C GoLsoK» Traité des eaux, t. IV, p. loi et suiv.

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pour régulariser et endiguer le cours d*eau plus de i oo ooo francs dont la plus grande partie a été payée par les syndiqués. Dans la vallée inférieure de la Seybouse une Association syndicale est en train d'achever d'énormes travaux de canalisation qui constituent à coup sûr Tun des projets les mieux. conçus de toute l'Algérie ; cette entreprise, qui est destinée à l'irrigation de près de Soooo hectares, coûtera 900000 francs, peut-être un million de francs : les 5/8 de cette somme sont versés par l'Etat, mais les 3/8 sont fournis par les intéressés.

Travaux techniques en Algérie, — On a construit en Algérie de nombreux barrages. Il existe à l'heure qu'il est sept grands barrages-réservoirs, tous construits depuis la conquête: le barrage du Tlélat (oued Tlélat), le barrage de l'oued Magoun, le barrage des Cheurfas (Sig), le barrage de l'oued Fcrgoug ou barrage de l'Habra, le barrage de la Djidiouïa, le barrage de Meurad et le barrage du Ilamiz ' .

On sait que ces barrages-réservoirs n'ont pas donné les résultats qu'on en attendait. Même au point de vue technique plusieurs paraissent ne pas avoir été construits conformément aux exigences spéciales du climat de l'Algérie. Presque tous ont eu à souffrir des crues très brusques, de ces véritables ce coups d'eau» qui exigent des fondations sur des roches très dures comme celles sur lesquelles reposent en général les barrages

< Voir aux Notes et pièces justificatives, F, le Tableau récapitulatif des barrages -réservoirs de l'Algérie (barrages actuels et barrages détruits). On trouvera un court résume de leur histoire et une brève description des travaux dans: Algérie, Exposition universelle de 1900, Notice sur l'hydraulique agricole en Algérie. Alger- Mustapha, i()o(), p. 2^-38. Voir aussi (îiuscppe Zoppi e Giacomo Torrigellf, Laghi artificiali dell' Algeria, délia Francia e del Belgio, Annali di agricoUura, 1886; et Irrigazioni a laghi artificiali dclla Spagna, /(/., 1888. On en trouvera un remarquable résumé par W. Willcocks, dans : Gouvernement égyptien. Ministère des travaux publics. Projet d'irrigation pérenne et de protection contre l'inondation en Égyple, Le Caire, Imp. Nat., 1894. in-4. Voir Appendice I, Description des réservoirs existants, i^ p.

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d'Espagne. Les accidents survenus aux barrages algériens, elles déboires qu'ils ont causés seraient longs à énumérer* — On songeait à construire le barrage de THabra en terre ; ce projet avait été approuvé par le Conseil général des Ponts et Chaussées, puis par le Gouverneur de l'Algérie (lo sept. 1862), lorsque se produisirent les catastrophes qui emportèrent les deux barrages en terre établis l'un sur la Mekerra à Tabia, en amont de Sibi-bel-Ab^ès, et l'autre sur le Tlélat à 3o kilomètres d'Oran*. On décida de construire alors sur THabra une digue de maçonnerie. Les travaux furent achevés en août 1871. Survint la crue du 10 mars 1872 qui emporta le déversoir du barrage sur plus de 5o mètres*. Ce barrage de Tllabra sur l'oued Fergoug semble voué à une véritable fatalité ; emporté de nouveau dans la nuit du i4 au i5 décembre 1881, puis reconstruit, il a failli être détruit une fois de plus au mois de novembre 1900. Et il n'est malheureusement pas le seul des grands barrages-réservoirs en maçonnerie qui ait subi d'aussi terribles vicissitudes ; le barrage des Grands Cheurfas a été, lui aussi, emporté le 8 février i885'.

En Algérie il a fallu également se préoccuper de prémunir les grands réservoirs contre l'envasement si rapide ; et l'on a dû tenter de nombreuses et coûteuses expériences*. D'après Lévy-Salvador, le nouveau réservoir du Sig dont la capacité est de 8 millions de mètres cubes reçoit annuellement 1 00 000 mètres

* De même, un violent orage d'été avait hrisé la ans plus tôt, le 3 septembre i85o, le barrage mobile de rOuod-el-Kébir. M. Aymard, Étude sur les irrigations de la Métidjfr, etc.» p. lag.

' Léon PocHET, Mémoire sur la mise en valeur do la plaine de THabra. Paris, 1875, p. 54.

3 Voir par ailleurs aux Notes et pièces Justiûcatives, F y le Tableau récapitulatif des barrages -réservoirs do l'Algérie (barrages actuels et barrages détruits).

^ Voir en particulier Martin Galmels, Les barrages-réservoirs en Algérie. Le dévasement. Compte rendu des expériences faites au Sig du 2a au 3i octobre 1879, Alger, 1879 ; — et sur les différents modes adoptés en Algérie pour chasser les vases : Frick (P.)» Appareils de chasse des réservoirs. Génie civil, 2 janvier 1897, et Paul Lév Y- Salvador, Hjdraulique agricole, 11, p. a53 et suiv.

M^lMiM

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cubes d'apports solides ; et le barrage de la Djidiouïa, qui avait une capacité initiale de 2 millions de mètres cubes, s'envase tous les ans de 260000 mètres cubes*. Aussi bien le dévasement de ce barrage a déjà coûté 4oo 000 francs '.

En fin de compte, les conditions climatologiques de l'Algérie, et les conditions générales du sol des vallées irrigables qui se composent d'ordinaire de terrains d'apport, de terrains de remplissage, sont-elles propices a la construction de ces grands barrages ? Nous ne voulons pas ici discuter plus longuement le problème technique ; on conviendra du moins que la réponse ne saurait ctre affirmative sans de fortes réserves. Et l'iciée se fait jour de plus en plus qu'il vaudrait mieux remplacer ces énormes et coûteux travaux de maçonnerie, toujours susceptibles d'une destruction inattendue, par ces petits (( barrages de dérivation », barrages de pierres et de fascines, tels que nous en voyons construire, même par des colons européens, dans certaines vallées comme la vallée de la Mina : ces petits barrages soïit simples et peu coûteux ; lorsqu'ils sont détruits on les reconstruit : on les restaure ou on les renouvelle tous les ans ; ils sont semblables, quoique plus solides et plus réguliers, à ceux que construisent les indigènes : n'y a-t-il pas là une garantie exjiérimentale qu'ils répondent mieux à l'économie géographique de l'Algérie?

Un réel mouvement d'opinion se dessine donc qui tend à modérer la confiance enthousiaste qu'on avait jadis dans l'efficacité des barrages-réservoirs.

Pour le Has-Gliéliff par exemple, on ne parle en ce moment que d'un c( barrage-déversoir » (à Inkermann)'. 11 ne faudrait

^ Iljdrauliquo agricole, II, p. 270.

^ Gouv. gcii. (le r Algérie. Dék'galioas fînancièrcs algériennes. Session do juin 1901. Procès-verbaux des dclibéralions, p. 2i)b. Sur Tenvasement et les diflerenls procédés de dcvascment, voir M. Wahl. L'Algérie, 3« édition, p. 3o, 3i.

^ (louvcrncinent général de l'Algérie. Délégations financières algériennes. Session de juin 1901. Procès -verbaux des délibérations, p. 4^0.

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pas croire pourtant que tout le monde fût conquis à la nouvelle manière de voir*. Le prestige des barrages-réservoirs a été trop grand et a duré trop longtemps pour qu'il ne soit pas encore indispensable de revenir sur cette question et de détourner énergiquement et des barrages-réservoirs, et aussi, nous allons en parler, de l'utopie connexe des irrigations d'été en Algérie. Notre exposé des inconvénients déterminés môme en Espagne parles barrages-réservoirs sera de quelque utilité, nous l'espérons, aux Algériens qui pensent comme nous.

En construisant les grands barrages algériens, on a certainement copié les barrages de l'Espagne. Mais comme il est regrettable qu'on ait imité de l'Espagne les travaux techniques sans en étudier aussi et sans en copier les types de réglementation I Quand les ingénieurs discutent (ou plutôt discutaient autrefois) des conditions favorables à l'établissement d'un barrageréservoir, ils ne s'appuyaient que sur des considérations techniques ^ Aussi bien, dans nos pays à nous, on apprend malaisément à connaître les conditions spéciales qui s'imposent pour l'appropriation- et l'utilisation de l'eau dans les régions arides et désertiques ; et comment faire un crime de cette ignorance aux premiers organisateurs du service des eaux en Algérie,

^ Qu*on conBulte un des documents les plus récents, ce même compte rendu de la session âe juin 1901 des Délégations financières algériennes; aux pages agS et suiv., on lit le procès-verbal d'une discussion intéressante: tandis que M. Garau combat avec beaucoup de sens la construction des barrages- réservoirs et préconise les barrages de dérivation, certains de ses nombreux contradicteurs prennent la défense des barrages- réservoirs, et ils invoquent môme en faveur de ceux-ci cet argument qu'on crojait suranné : « Seuls ils peuvent être utilisés pour les irrigations d'été» (p. agÔ). Voir aussi le rapport sur le barrage -réservoir des Zardézas, p. 1 174 et suiv. Il y est dit*: « L'Espagne possède plusieurs barrages-réservoirs fonctionnant à merveille depuis des siècles » (p. 1180)!

' A ce point de vue, l'excellent mémoire qu'a publié Léon Pochkt, dans les Annales des ponts et chaussées^ et qu'il a ensuite édité à part (Mémoire sur la mise en valeur do la plaine de l'Habra, Paris, Duuod, 1876), est tout à fait significatif* Voir notamment p. 6.

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lorsque tant d'hommes durant ces dernières années et encore aujourd'hui ne songent à se préoccuper que du problème technique * ?

Cette imitation partielle et incomplète des irrigations espagnoles, je veux dire la construction des barrages, a eu parfois une conséquence que nous considérons comme un avantage, celle d'attirer de plus en plus les Espagnols sur la terre d'Algérie': lorsque le barrage d'Orléansville fut achevé, en 1886, 250 Espagnols sont venus s'établir à Orléansville : ils y sont encore aujourd'hui comme locataires des colons ; c'est eux qui cultivent les jardins ; ils constituent un élément excellent pour la culture et qu'il serait bien difficile de remplacer. Loin d'avoir jamais risqué d'être un danger, l'immigration espagnole a été, à notre sens, et d'après les résultats de notre propre enquête, un fait très heureux ; leur influence laborieuse a été bienfai-

^ Pour 80 rendre compte de la petite importance que les cultivateurs attachaient il y a peu d'années à l'irrigation elle-même, on n*a qu'à consulter un livre peu ancien, consciencieux, qui est dû à un propriétaire d'Aïn n'Sara (Algérie) et qui a été couronné par la Société d'encouragement pour l'industrie nationale et par le Conseil municipal d'Alger-Mustapha : Ch. Millot, Manuel du colon algérien. Traité pratique d'agriculture algérienne. Paris, Augustin Ghallamel, 1891, in-8, 503 p. Voir notamment p. 174. Si nous prenons maintenant une publication officielle de la môme époque : Études sur l'aménagement et l'utilisation des eaux en Algérie, 1890, nous verrons que l'irrigation est préconisée et étudiée ; mais on ne s'occupe que de la question technique ; on ne parle ni de la distribution ni do la réglementation des eaux. On consacre d'ailleurs 10 lignes seulement à la région du Sahara, p. 85 (et quelques mots à la p. 78) ; et on déclare qu'au Sahara le seul moyen à employer est celui des forages, et qu'un service spécial a été créé à cet eflTet. L'ingénieur ordinaire de Mostaganem, E. Kerrikn, est le seul qui parle un peu de la réglementation des eaux et qui paraisse s'en préoccuper (p. 127 et suiv.). Encore d'autres exemples qui nous prouveront qu'en France on ne songe qu'à l'œuvre technique : Voir la communication de Jules Maistre, au Congrbs de l'Association française pour l'avancement des Sciences, Garlhage, aS» année, I, p. 169 ; et de môme la communication de Ferkt, sur la nécessité de l'aménagement des eaux, (juste comme idée, mais incomplète), I, p. a^, et surtout II, p. 64o-64i (résumé revu par l'auteur).

^ Nous n'oublions pas d'ailleurs que les Andalous ont passé la mer pour s'établir dans le Maghreb depuis de longs siècles. Voir notamment Ei. Bkkri, Description de l'Afrique septentrionale, traduction de Slane, p. i6a.

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santé, et ils ont apporté en Algérie une tradition de culture patiente et opiniâtre ; avec les insulaires de la Méditerranée, mahonnais ou maltais, ils étaient presque les seuls à connaître pratiquement la culture de jardin, la culture des oasis d'irrigation. Les régions sèches et arides du Tell algérien qui ont été jusqu'ici le plus complètement transformées sont les plaines irriguées de la province d'Oran qui ont bénéficié de la maind'œuvre espagnole.

Si l'on veut s'en remettre pour cette question au jugement d'un homme compétent, on doit consulter les Procèsverbaux des séances et des délibérations du premier congrès des agriculteurs d'Algérie, en décembre 1897* ; on y trouvera le rapport sur l'utilisation des eaux d'irrigation présenté par M. Roger Mares : il fait l'éloge des Espagnols de la province d'Oran : ce sont des Valenciens, ajoute-t-il, qui sont venus s'étabUr particulièrement dans les villages de Saint-Denis-du- Sig, de Perrégaux, de Relizane (p. igB); il dit même plus loin que ce sont des Maures d'Andalousie qui font en Tunisie les belles cultures d'arbres à l'aide de l'irrigation (p. 198-199). (( Comme ouvriers agricoles, alTirme de son côté V. Démontés, les Espagnols ont été des auxiliaires utiles, nécessaires de la colonisation française » ^

Les Espagnols, formés traditionnellement- à l'intelligence instinctive d'aussi spéciales conditions géographiques, se sont toujours défiés de ces innovations, de ces essais, qui ont en pure perte causé tant de déboires et coûté tant d'argent aux colons, trop pressés ou trop ambitieux, et toujours inexpéri-

* Algérie. Société d'agriculture d'Alger, i*"' Congres des agriculteurs d'Algérie tenu à Alger les i5, 16, 17 et 18 décembre 1897. Procès- verbaux des séances et des délibérations (Rapports, mémoires, discussions et vœux). Alger, Pierre Fonlana, 1898. I vol. in-8, XII -h 618 p.

* V. Démontes, La colonie espagnole en Algérie, dans Bidl. de la Soc. de géogr. d* Alger, 1899, p. 179. Voir aussi Augustin Behnahd, En Oranie. Extrait du By^ll. de la Sœ, de géogr. d'Oran, 1901, p. 4o.

i86 ALGÉBIE-TUNISIE

mentes : on sait en particulier avec quel entrain les colons se sont adonnés à un moment à la culture du cotonnier. La concession du domaine de lHabra, avant 1870, avait été faite spécialement en vue de la culture du coton*. Tout le monde au début voulait faire du coton*. On sait aussi qu'après une période assez longue d'expérience et d*espoir on a dû y renoncer complètement, et qu'aujourd'hui cette culture est abandonnée. Or les Espagnols n ont jamais voulu se mettre aux cultures d'été telles que celle du coton ; ils ont même parfois à cause de leur résistance encouru le déplaisir dés colons ; qui oserait aujourd'hui prétendre qu'ils avaient torl.^^

Les hommes les plus expérimentes préconisent énergiquement les seules cultures d'hiver'. Et dans la province d'Oran

* Léon PocHET, Mémoire sur la mise en valeur de la plaine de THabra. Paris, 1875. p. 87.

' In.f ibid.t p. 97. Sur les nombreuses petites plantations de colon dans le Sahel de 1860 à i865, voir Boyer, Le Sahel d'Alger. L'Algérie nouvelle, V, 1900, p. 6o4» 6o5. — Le a6 novembre 1877, ^- ^^ Tchihalchef passe à Saint-Denis-du-Sig ; il signale de nombreuses cultures du tabac, et dit au contraire que les cultures de coton qui ont été autrefois assez développées en cette plaine de Saint-Denis sont presque complètement abandonnées. Espagne, Algérie, Tunisie, p. 68.

^ Par exemple, II. Mares; voir son rapport Des eaux d'irrigation et des eaux de ruissellement, p. 61-66, dans Gouv. général de l'Algérie. Commission d'études des améliorations à apporter dans la situation agricole de la vallée du GhéliCT, Alger, 1899. De môme, Rivière et Lecq, Manuel pratique de l'agriculteur algérien, condamnent les cultures tropicales et préconisent les cultures méditerranéennes. — 11 y a longtemps d'ailleurs que des voix autorisées se sont fait entendre pour prémunir d'une manière tout à fait générale les cultivateurs et les administrations publiques contre les dangers des irrigations d'été. Dans un Rapport sur les divers emplois agricoles des eaux courantes (qui n'a jamais été publié mais que j'ai trouvé lithographie h la Bibliothèque des Ponts et Chaussées), Nadault de Buffon écrivait déjà en 1868 : « L'irrigation d'été est un outil puissant, mais dangereux à mettre dans des mains inhabiles » (p. 2), etc. — Si nous nous occupions des entreprises d'irrigation qui ont été tentées sur le territoire do la France, nous arriverions sans doute à celte conclusion que, dans le Roussillon comme en Provence, on a beaucoup trop compté sur les irrigations d'été, et pas assez pratiqué les irrigations d'hiver et de printemps. — Kn ce qui regarde l'Algérie, l'ingénieur Dormoy, avec une perspicacité très clairvoyante, manifestait, dès i883, peu de confiance à l'égard dos cultures d'été, non plus qu'à l'égard des barrages -réservoirs. Voir Gouv. gén. de l'Algérie, Hydraulique agricole, Etudes sur l'aménagement, etc., i883, p. ao.

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qui est comme nous l'avons dit celle où les Espagnols sont le plus nombreux, presque toutes les eaux des barrages-réservoirs ou des barrages de dérivation sont uniquement consacrées aux cultures d'hiver.

Les règles et les pratiques administratives en Tunisie. — En Tunisie comme en Algérie, le domaine public comprend, non seulement les cours d'eau, les sources, les aqueducs, les puits, mais encore les canaux d'irrigation et de dessèchement; en ce qui regarde ces canaux le décret du 2 4 septembre i885 sur le domaine public en Tunisie ajoute pourtant une détermination qui est en principe restrictive : « Les canaux exécutés dans un but d'utilité publique » (art. i"). Mais en fait toug les travaux importants d'aménagement des eaux sont déclarés d'utilité pubHque. Le domaine public est naturellement « inaliénable et imprescriptible » (art. 3) ^ .

En second lieu, le Service de l'hydraulique agricole deTunisie paraît avoir adopté et suivre de plus en plus ce que nous avons appelé à propos de l'Algérie la lactique des Associations syndicales. L'Etat veut bien se charger de contribuer pour une part importante aux frais d'adduction d'eaux et de canalisation, mais à la condition que des Associations syndicales régulièrement organisées supportent l'autre partie des frais ^

L'Etal consent même d'après le décret du i5 septembre 1897 à faire tous les frais de premier établissement, mais à la condition que le « syndicat ait souscrit l'engagement cautionné de rembourser le montant des avances par annuités égales dans un délai maximum de 25 ans » ^

< Voir aux Notes et pièces justificatives, G, Décrets de la Régence de Tunis: le décret du 2/1 septembre 1885.

2 Voir aux Notes et pièces justificatives, G, Décrets de la Régence de Tunis : I^rt. 1"" du décret du aO janvier 1897.

' Voir aux Notes et pièces justificatives, G, Décrets de la Régence de Tunis: l'art, i**" du décret sur les dépenses de rhvdrauli(iue agricole, du i5 septembre 1897, et la note de M. Buulli:: qui suit l'extrait de ce décret.

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Ainsi les règles et pratiques administratives en Algérie et en Tunisie tendent à s'inspirer de plus en plus des mêmes principes et aboutissent aujourd'hui à des résultats analogues.

Les plaines et vallées de la région du Tell en Algérie-Tunisie ainsi que le Sahel tunisien ont donc à dès degrés divers supporté les conséquences de causes historiques, administratives et économiques qui à l'origine n'étaient point adaptées aux conditions géographiques de cette zone. Le temps et l'expérience agissant souvent à Tinsu des hommes responsables, il semble qu'une orientation nouvelle se manifeste qui se rapproche de plus en plus d'une conception vraiment rationnelle de ces conditions géographiques. La marche des idées et des faits a été lente, tâtonnante. Mais n'est-il pas curieux que la prédominance des nécessités géographiques finisse tôt ou tard par s'imposer .î^

Cependant, le groupe des plaines du Tell et le Sahel tunisien comprennent des provinces très différentes ; et suivant les conditions naturelles celles-ci ont souffert ou bénéficié plus ou moins des vicissitudes historiques et administratives.

A. La basse Mitidja, type de plaine surabondamment arrosée. — Il y a dans la Mitidja deux'partics, deux Mitidja. La haute plaine est située au pied de l'Atlas : les torrents la traversent pour aller porter leurs eaux dans la dépression humide, et le tracé général des cours d'eau nous indique dès le premier coup d'œil cette disposition topographique : or cette haute plaine de la Mitidja, non seulement n'est pas trop humide, mais elle est soumise à de grandes sécheresses durant l'été : « D'une part, absence complète de pluies pendant les mois d'été ; d'autre part, un volume de 9 à i 200 litres par seconde fourni par les ravins de l'Atlas ; tel est le bilan des richesses hydrauUques de la plaine de la Mitidja, depuis Souma jusqu'à Marcngo » *.

Voir les jaugeages faits par Maurice Ayma.rd en i849t Étude sur les irrigations

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Des centres aujourd'hui florissants, dont le plus important est Blida, se sont échelonnés entre la plaine et les premiers versants de l'Atlas, près du débouché des torrents. Pour cette « Crau )) algérienne, le principal problème économique a été et reste la captation des eaux nécessaires à l'irrigation par le moyen de barrages, et la distribution de ces eaux sur les terres arides * .

Tout autre est la basse plaine de la Mitidja, celle qui longe le Sahel d'Alger ; les eaux s'y accumulent et s'y étalent ; marécageuse et pestilentielle, la basse Mitidja est ici choisie comme type de ces plaines algériennes, voisines du littoral, et surabondamment arrosées, telles que la plaine de l'Habra (Oran) ou la plaine de Bône (Constantine).

La description la meilleure et la plus exacte de la Mitidja a été donnée dans le mémoire déjà ancien, à peu près oublié, et pourtant très précieux que nous venons de citer. Voici comment Maurice Aymard oppose avec justesse les deux parties de la Mitidja : « D'un côté, sécheresse absolue ; de l'autre, marécages non interrompus. Ici, disette d'eau; Ih, surabondance: partout excès, tantôt en plus, tantôt en moins... La manière dont s'opère la transition est digne d'ôtre remarquée. Qu'on se figure une ligne passant, à peu près, par Bouflarick, Sidi Klifia, Oued-el-IIalleg, le camp de la Chifla, et qui se prolonge sur la rive gauche de la Chifla, de manière a rester à peu près

de la Métidja et les cours d*eau de TAtlas, Annales des ponts et chaussées^ i853, a^ sem., p. ^9 et suiv. — Certaines gorges par lesquelles les cours d'eau s'échappent des plateaux sont assez humides pour être très boisées. Les gorges de la Chifla sont occupées par une végétation abondante ; le ravin des Singes (petit affluent de la ChifTa) a été signale par Tchihatchcf comme particulièrement riche au point de vue végétal. Voir TciiiHATCHEF, Espagne, Algérie, Tunisie, p. 190.

* Voir H. BussON, Le développement géographique delà colonisation en Algérie, p. 37-43. H. BussoN étudie en momc temps la zone montueuse du Sahel et la plaine de la Mitidja; il les réunit sous la dénomination de plaine littorale d'Alger, Voir aussi A. IIankic, Travaux d'hydraulique agricole en Algérie. Irrigations de la partie Est de la plaine de la Mitidja. Barrage -réservoir du Hamiz. Alger, Torrent et Miaux, 189/1, in-8, 271 p.

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concentrique aux pieds de l'Atlas et du Sahel; cette ligne forme le point de passage entre Textreme sécheresse et l'extrême humidité... Je l'appellerai la ligne des sources. En effet, dans la région située au-dessus de cette ligne on chercherait en vain upe source. On n'y rencontre que les eaux dérivées de la montagne, et là où ces eaux ne peuvent arriver, des puits profonds et peu abondants... Lorsqu'au contraire on arrive à cette Ugne, l'aspect de la plaine change brusquement sans transition. On aperçoit d'abord une source ; il en foisonne immédiatement à côté une infinité d'autres ; toutes ces eaux réunies forment de petits marécages ahmen tés eux-mêmes par de nouvelles sources qui surgissent et se multiplient plus loin. En un mot, depuis cette ligne jusqu'aux parties les plus basses de la plaine, qui forment cuvette, l'eau est à fleur de sol; on marche sur une terre détrempée. Ce phénomène est général sur toute la longueur de la plaine, etc. »*. Une description aussi précise datant d'un demi-siècle a d'autant plus de valeur que la Mitidja a subi une transformation complète ^.

Ce territoire de la basse Mitidja, couvert jadis d'asphodèles et de palmiers-nains, a été conquis à la culture ; c'est aujourd'hui un vrai jardin de culture très soignée, un jardin de primeurs. La Mitidja est un grand chef-d'œuvre de transformation agricole ; elle constitue l'un des témoignages les plus certains de la bienfaisante influence de la colonisation française en Algérie. Voisine d'Alger, elle a été le théâtre des premiers eflbrts, et déjà en 1878, un savant étranger bien connu pouvait écrire ces lignes :

(( La plaine de la Mitidja est une de ces nombreuses localités de l'Algérie qui me frappèrent par le contraste entre ce qu'elles

* Idem, ibid., p. 78.

^ Au mcmo poinl de >uc, on consultera la carie qui est adjointe au mémoire comme un document fort utile : Carte de la partie occidentale de la plaine do la Métidja, à réchcUc de o"^,oo6 par kilomètre, planche 5o.

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sont aujourd'hui et ce qu'elles étaient lors de ma première visite à Alger... remontant à trente ans... Quelle métamorphose !.. Aujourd'hui la plaine que je parcourais seul, sans armes, est sillonnée en tous sens par des roules carrossables : au lieu de tentes nomades, on voit des villages florissants ; des champs cultivés et des taillis ont remplacé les marais, les déserts déboisés ; les cours d*eau refoulés dans leur lit sont traversés par de solides et élégants ponts en pierre » \

Pour mettre en culture la Milidja humide, on a dû Tassécher par des canaux de drainage, et Tassainir par des plantations d'eucalyptus. Des syndicats se sont aussi constitués ; et les cultivateurs de la Mitidja comprennent de mieux en mieux l'utilité du groupement des intérêts en vue de l'assèchement de même que d'autres en comprennent ailleurs et notamment dans la Mitidja sèche l'utilité en vue de l'irrigation.

La basse Mitidja reste le modèle des transformations qui sont

* TcHiiiATCHEF. Espagnc, Al^'éric, Tunisie, Icllrc IX, datée d*A1gor le ao mars 1878, p. i35. — On ne saurait trop rappeler par des documents précis ce qu'était la Milidja à l'époque de la conquùte : u C'est le 33 juillet i83o. en marchant sur Blida que l'aimée française passa {K)ur la première fois h BouFarik ; ce lieu, 011 se tenait le marche du district, n'était alors marqué que par deux puits à dôme grisâtre, une blanche Koubba dédiée à Sidi-Abd-el-Kadcr-el-Djilani; quatre trembles, qui longtemps servirent de gibets sous le régime turc ; à l'ouest du second, deux figuiers et un palmier se dressaient sur le point où fut établi plus tard le cimetière. » D'' Barthi^.i.kmy, Bou*Farik et son marché. Histoire de la colonisation algérienne, par C.-T. DE Fallon, BulL de la Soriété de climatoloijie algérienne, 1873, p. 55. Puis l'auteur fournit des détails intéressants sur la progression de la population durant cette première période de la transformation. Et voici comment G. dk Va- RiG?(Y décrit maintenant les environs d'Alger, Sahcl et Mitidja : « Rien de plus intéressant à visiter que ces champs de primeurs conquis sur les landes ou les sables soigneusement épierrés, aisément et à peu de frais engraissés par les ilérhets des fabriques avoisinanles ou par les détritus d'Alger, cultivés par un art savant qui règle presque à jour fixe la maturation et la récolte des produits irrigués au moyen d'écluses qui limitent à une intelligente surveillance le pénible travail do Tarrosage. Toute une |)opu1ation française, mahonnaisc, maltaise, espagnole, vit de ces champs dont pas un pied de terre ne demeure improductif, non plus dans les grandes exploitations que dans celles des petits maraîchers cultivant un ou deux hectares. » Le Temps, 30 février 1896, cite dans Vidai, de la Blaciie et Caména d'Almëida, La France. Paris, Colin, 1900, p. /|58 et /159.

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commencées et poursuivies en d'autres plaines littorales également trop humides, et parsemées de sebkas.

Pour la plaine de l'Habra (province d'Oran), la question a été mixte, ou plus exactement elle a été double (à peu près comme pour la haute et la basse Mitidja); la partie basse de la plaine de THabra était encombrée de marécages, les marais de la Mac ta, elle était une basse Mitidja qu'il a fallu drainer et assainir. En second lieu on a dû construire le trop fameux barrage-réservoir de 3o millions de mètres cubes pour fournir et assurer les eaux nécessaires à Tirrigation.

Quant à la plaine de Bône, elle est tout entière marécageuse ; et il ne s'y pose qu'un problème capital, celui du dessèchement \ Elle est très propice au développement des prairies naturelles^.

B. Centres de culture du Tell dans les réglions orientales de l'Algérie. Petites plaines et vallées d'irrigation.

Hautes plaines de Sétif.

Les deux centres les plus importants sont la vallée de l'oued Sahel-oued Soummam et la vallée de la Seybouse qui aboutit à la grande plaine de Bône, dont il vient d'être question. Ces deux cours d'eau, le Sahel-Soummam et la Seybouse, comme la Mcdjerda qui traverse de part en part la Tunisie, sont relativement puissants par rapport au Chéliff et aux cours d'eau de l'Ouest- Algérien ; leurs bassins de drainage sont plus arrosés par les pluies ; il pleut en général entre octobre et mars ;

* a La plaine de Bône (Hipponc), écrivait en i847 Haubert de Passa, a ï5 lieues de longueur sur 9 lieues de largeur. Les haules herbes ont envahi, depuis longtemps, les meilleures terres ; mais il y a toujours des champs arrosés sur les rives de la Seybouse et celles do la Boudjemah. Les jardins de Bône sont arrosés par des sources ou par Tcau des norias. » Recherches sur les arrosages chez les peuples anciens, IV, p. a 16.

2 Gouvernement général de l'Algérie, Hydraulique agricole, Études sur Taménagement, etc , i883, p. /19.

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