AIGÉIUETIMSIE
dans la région la plus sèche de T Algérie, c'est-à-dire dans la région occidentale, — la chute annuelle de pluie devient souvent insufiisante même pour des cultures de céréales en pleine terre sans irrigation. Le sol peut être de riche qualité, mais pour exploiter ce sol, lirrigation doit être bien plus sérieusement et minutieusement organisée que dans les plaines ou vallées orientales.
A cette catégorie appartiennent ces bassins complètement cernés de hauteurs et qu'on appelle la plaine de ïlemcen, la plaine de Bel-Abbès; la haute plaine d'Egris ou de Mascara, et enfin la dépression si bien fermée de la moyenne vallée du Chéliff.
Ces plaines intérieures, dans leur ensemble parallèles à la côte, mais séparées de la cote par des reliefs assez saillants, monts des Traras, cluune du Tessala, Dahra, etc., sont dans la même situation que certaines régions sèches de la Péninsule ibérique comme la vallée du Segura et la plaine de Lorca ; entre la plaine du Chéliff et la plaine de Lorca, on Ta vu, le rapj)rochement s'impose : même disposition topographique et môme sécheresse ; même pauvreté de végétation et même physionomie de steppe ' .
Pour cette catégorie de dépressions l'irrigation est une condition indispensable de prospérité agricole ; lorsque la hauteur de pluie annuelle ne dépasse pas *iio miUimètres par an (comme à Bel-Abbès), toutes les cultures, en général, ont besoin d'arrosages artificiels. C'est la région naturellement la plus déshéritée, et par une conséquence qui est logique cest la
Monographie de i'arroiidissomcnl do Tlcmcon, Soc. de géographie et d'archêolof/ie de la province d'Oran, VI, i88(), p. 108; dans celle (''tiide minutieuse et consciencieuse, on Irouvera beaucoup de pelils faits pri'cis, nialheurcusonicnt un peu perdus au milieu ilc dcveloppcnieiits oiseux. Soc. de gêogr. et d'archéol. de la province d'Oran, M, i88(), p. 3-*ja, 8()-iii, 171 -soi; VII, 1887, p. 1-9, 7()-i()a, 159-178, 3oo- 319; Mil, 1888, p. 4y-00, 3()7-:ii7, 257-ii()9; \. 1890, p. 59-79, 325-3/40; XI, 1891, p. 389- '407.
* Voir plus haut, p. 80.
L'inniGATION DANS LE TELL 199
région oii l'homme a su le mieux apprécier l'eau comme richesse. Les conditions géographiques étaient telles que l'homme devait fournir un travail considérable et très méthodique pour arriver à un résultat satisfaisant : là où le colon a fait cet effort nécessaire, il a pris l'habitude du travail le plus persévérant, et il est parvenu à constituer des centres de culture modèles ; là cil le colon ne s'est pas livré à ce labeur d'une exigence exceptionnelle, il n'a pu aboutir, en cette zone aride, qu'à des résultats misérables : ainsi trouvons-nous, côte à côte, pour ainsi parler, la très riche plaine de Bel-Abbès, à coup sûr l'un des territoires le mieux exploités de toute l'Algérie, et la steppe grise de la vallée du Chéliff.
L'effort humain et l'initiative humaine jouant dans ces cas divers un rôle de premier ordre, on devine que les conditions spéciales de la colonisation, l'origine et le caractère des colons, la disposition etla nature des ouvrages techniques exécutés, etc. . . , ont contribué à faire les différences très grandes entre ces différentes contrées, et doivent être appelés à les expliquer. Cherchant, comme toujours, non pas à. passer en revue tous les types d'un même cas géographique, mais à étudier de près et d'une manière critique les types les plus expressifs, nous examinerons le type le plus prospère, Sidi-bel-Abbès, et le type dont la situation actuelle est le plus médiocre, la vallée du Chéliff.
Bel-Abbès a été très bien installé sur les bords de l'oued Mekcrra (qui prend plus loin le nom de Sig). Ce centre a été fondé durant la période dite du cantonnement : le cantonnement était une œuvre autoritaire qui reléguait les tribus sur des emplacements déterminés et qui réservait les meilleures situations aux futurs centres de colonisation européenne. A Bel-Abbès, c'est le Génie qui a fait les premières canalisations et les premières installations * ; puis le Génie les a cédées aux
' Sur lo rôle qa'a joué le capitaine Prudon, chef du çunie à Bel-Abbès, et
200 ALGEUIE-TVNISÏE
Ponts et Chaussées, qui les ont ensuite remises au syndicat constitué sur les bases de la loi de i865. (Voir aux Notes et pièces justiûcativesy I, le texte des statuts actuels de ce syndicat).
Tout a contribué à la prospérité de Bel-Abbès, mais la constitution du syndicat a assuré la mise en valeur de cette haute plaine. Le territoire arrosé depuis Palissy jusqu'à Zélifa est soumis à une organisation centralisée ; il est divisé en 7 zones (ou même en 8 en comptant séparément Bel-Abbès rive droite et Bel-Abbès rive gauche). Chaque zone reçoit une quantité d*eau proportionnelle à la surface cultivée ; en outre pour le calcul de cette surface on donne le coefficient 10 aux jardins maraîchers.
Il est très important de remarquer que Bel-Abbès ne possède pas plus de barrage-réservoir que Murcie en Espagne ; toutes les prises d'eau se font directement sur la rivière au moyen de simples digues de dérivation.
Un sage groupement des intérêts et une prudente distribution des eaux ont fait de Bel-Abbès un centre de culture soignée, où les cultivateurs européens (surtout espagnols il est vrai) ont pris l'habitude d'un travail persévérant et régulier ; et voilà que ce travail a porté la fertilité même au delà de la zone qu'atteignent les eaux ; on fait à Bel-Abbès beaucoup de cultures exlensives de céréales : et les récoltes y sont toujours belles, du moins toujours plus belles qu'ailleurs en Algérie : on a en effet la coutume de travailler sans cesse la terre, de la retourner, même lorsqu'elle doit être laissée en jachère, a fortiori quand elle doit être semée ; si bien que les moindres gouttes de pluie trouvent toujours un sol bien préparé à les recevoir et sont assurées de produire le maximum d'effet.
Il convient d'ajouter qu'une autre condition géographique a
prc'sident de la Commission chargro de diHcrmincr les poinU favorables à l'établissement d'un centre de population civile, voir L. Bastide, Bel-Abbt*s et son arrondissement, p. a5 et suiv.
LIHBIGATlOy I}A.\S LE TELL 301
contribué au développement méthodique et normal de la culture en une zone qui ne reçoit guère plus de Sao millimètres de pluie comme moyenne annuelle et qui devrait donc être comme par le passé une simple steppe * : au-dessous du thalweg de la Mekerra et d'une assez large bande de part et d'autre de la rivière on rencontre à une assez faible profondeur une très riche nappe d'eau ; les cultivateurs tirent partie de cette eau souterraine au moyen de norias (qui élèvent l'eau non par des chaînes à godets comme en Espagne, mais par des tubes à tampons de caoutchouc).
Perfection de la culture et précision de la réglementation ont marché de pair à Bel-Abbès *. Toutefois, si les eaux sont réglementées par le syndicat pour toute la plaine de Bel-Abbès, la réglementation générale présente encore des lacunes. L'oued Mekerra devient en quittant la plaine de Bel-Abbès l'oued Sig et ses eaux sont utiUsées par le syndicat de Saint-Denis-du-Sig. Comment en temps de sécheresse les eaux doivent-elles être réparties ? C'est un cas qui est plus d'une fois prévu et résolu dans l'Espagne sèche ^.
Les luttes longues et encore toutes prêtes à se réveiller entre le syndicat de Bel-Abbès et celui de Saint-Denis-du-Sig ont prouvé qu'il aurait fallu établir un nïodus 'vivendi entre ces deux syndicats ; car le Sig profile des eaux qui restent dans la Mekerra ; et comme à certains moments les habitants du Sig n'avaient pas d'eau potable, on est allé jusqu'à supprimer les irrigations de Bel-Abbès durant 8 et i5 jours : c'était la ruine pour toutes les
* Voir le» observations notées dans L. Bastide, Bcl-Abbcs et son arrondissement, p. 383.
2 II ne nous appartient pas de parler ici du métayage en usage à Bel-Abbès et dont les elTets ont été naturellement excellents ; mais nous voulons du moins renvoyer à L. B.V8T1DK, Bel\bbès et son arrondissement, p. [\\2.
^ Voir notamment la répartition des eaux du Turia en ce qui regarde la huerta do Valence, p. 77; la répartition des eaux du Jucar, p. 79-80 ; voir surtout la répartilioa des eaux du Rio Almeria entre Almeria et les Sept villages, p.' ^5.
202 ALGI^HIE-TIMSIE
cultures maraîchères. De plus c'était le Préfet (lequel avait d'ailleurs des terres dans la plaine du Sig) qui était obligé de prendre des mesures arbitraires par voie d'arrêtés. Rien ne prouve mieux les inconvénients qui résultent de ces lacunes de la réglementation,
Toutefois nous devons faire abstraction de ces desiderata pour apprécier en toute justice et à sa vraie valeur l'œuvre accomplie dans la plaine de Bel-Abbès. Au cours de ce travail, nous usons delà critique avec assez d'impartialité et parfois de sévérité pour qu'il nous soit permis de faire ressortir la portée objective de ce fait de colonisation. Bel-Abbès a été créé de toutes pièces, ex nihiloy il y a un demi-siècle ; les conditions géographiques étaient loin d'être toutes favorables ; et nous n'aurions qu'à rappeler les épreuves et les désastres qui faillirent ruiner et décourager à tout jamais les premiers colons, la désastreuse gelée du printemps 1857, 1^^ inondations de i865, la sécheresse de 1866 et l'invasion de sauterelles qui en fut la conséquence, le choléra de 1867, la rigueur de l'hiver et les neiges abondantes de 1867- 1868, pour indiquer à quels malheurs répétés et à quels maux extrêmes ont été soumis et peuvent être encore exposés les habitants de cette région : la prospérité actuelle de Bel-Abbès est en vérité une conquête de l'eflbrt persévérant des colons et qui peut être revendiqué à bon droit comme une des belles œuvres de la colonisation officielle française en Berbérie*.
En quittant la plaine magnifique de Bel-Abbès, il est triste de porter ses regards sur la vallée qu'arrose le plus grand fleuve, ou, pour mieux dire, le plus long oued de toute l'Algérie, le Chéliff^ Malgré toutes les dépenses déjà faites et les efforts déjà
* Voir au même point de vue la courte monographie d'une petite colonie savoisiennc dans l'arrondissement do Sidi-bei-Abbcs. V. Henaud, Tassin, Histoire d'un village algérien, 1890- 1900. Alger- Mustapha, 1900.
* 11 a l'irrégularité d'un véritable oued : son volume passe de i'"<^,5 à l'étiagc à I 4^0 mètres cubes en temps de crue.
L'IRIUGATIOy DAyS LE TELL 7o3
tentés, la dépression déshéritée est encore sur la plus grande partie de sa superficie pauvre et nue.
On serait tenté déjuger très sévèrement l'œuvre de colonisation par villages en certaines régions de l'Algérie : il faut du moins se rappeler les circonstances historiques qui ont été la cause, sinon l'excuse des erreurs commises.
Après 1870, et exactement en 1879, lorsque l'œuvre de colonisation interrompue sous l'Empire fut reprise, on se trouvait en face d'une situation particulièrement pressante. On recevait les Alsaciens-Lorrains qu'on voulait établir sur la terre d'Algérie, et d'autre part on avait des terrains qui venaient d'être mis a la disposition du Gouvernement à la suite des insurrections. On n'avait pas à choisir. On installa les nouveaux colons qui arrivaient par flots sur les terres libres. Et la colonisation faite alors, comme celle de la vallée du Chéliff, fut évidemment artificielle et trop hâtive.
Orléansville, qui est une ville plus ancienne, occupe une situation logique sur le seuil qui sépare les deux plaines du Chéliff ; c'est remplacement d'un camp et non pas d'un centre agricole ; et comme l'on y sent bien que la colonisation militaire a précédé l'œuvre d'irrigation * ! Le barrage est à 32 kilomètres; les canaux sont longs; en été il se produit des crevasses dans lesquelles l'eau s'engouffre et qui font perdre soudain le bénéfice de toute l'irrigation : il conviendrait de bétonner le fond du canal, entreprise qui est déjà commencée mais qui sera longue et coûteuse ; pourtant l'on ne pourra être garanti contre de pareils désagréments que le jour où le plafond du canal sera tout entier
* On a dû nécessairement tenir compte de la situation |)ourlant factice de la ville quand on a fait le barrage : a La hauteur de la prise d'eau était déterminée par la condition d'amener le canal dans le haut d'Orléansville avec une pente uniforme do o"»,ooo33 par mètre. » Lamair^ssi:, Notice sur le barrage du Chéliff, p. 5 — Le barrage a été construit de 18O1 à 187 1 ; c'est un barrage de dérivation dont les dimensions sont considérables ; à Pavai il a une hauteur de 19 mètres; il est on arc de corclo : à son couronnement il a un développement de 85 "^.aS.
2o4 ALGÉniE-TUNlSlE
bétonné : des terres argileuses et fortes, qui se fissurent si profondément par suite de la dessiccation, sont presque plus terribles que des sables qui déterminent sur tout leur parcours une infiltration constante.
La vallée du Chéliff nous montre bien les difficultés presque insurmontables qui résultent de la construction d'un barrage mal placé : il y a plus de 20 ans que les travaux sont terminés ; d'autre part il existe des syndicats sur les deux rives du Chcliff. Mais on a oublié de travailler à établir pour ainsi dire le contact entre Tœuvre technique et l'organisation économique ; bien plus, en forçant les usagers de Teau à payer une taxe beaucoup trop forte, on les éloignait fatalement de l'irrigation. Bref, un barrage qui avec les travaux annexes a coûté jusqu'au mois de décembre 1898 3 1 64 000 francs n'a jamais servi à l'arrosage de plus de 65o hectares. Heureusement des temps meilleurs s'annoncent depuis la suppression des (( rattachements ». En mars 1899, on a autorisé les deux syndicats de la rive gauche et de la rive droite à se constituer en un seul syndicat, qui, groupant plus de membres, aura sans doute plus d'autorité, plus d'influence, et aussi plus d'activité.
Par ailleurs, le Gouvernement général a fait étudier « les améhorations à apporter dans la situation agricole de la vallée du Chéliff » par une Commission composée d'hommes compétents et dont les rapports ont été publiés en 1899* : ces
* Gouvernement général de l'Algério. Commission d'études des améliorations à apporter dans la situation agricole de la vallée du Chéliff, rapport, etc. Contient quelques excellents rapports au sujet des eaux.. Voir notamment : U. Mauès, Des eaux d*irrigation et des eaux de ruissellement, p. G1-6G, qui insiste beaucoup sur le rôle des barrages de dérivation faciles à construire et très utiles (p. 66). J. C/lsa- NoVA, De la sécheresse dans la vallée du Chéliff et des moyens d'y remédier, p. 49- 60, qui proteste contre les taxes énormes dont sont frappés les usagers de l'eau, environ 100 francs par litre (p. 07) et qui, parlant des travaux à faire pour l'irrigation, préconise aussi les barrages de dérivation (p. 54)» mats qui, au sujet do la réglementation, dit uniquement et simplement (p. 5/|) : « Les usagers, constitués eu Syndicat, réglementent eux-mêmes la distribution des eaux, » Or, il conviendrait
L'inniGATÎON DANS LE TELL ao5
rapports préconisent la construction de petits barrages de dérivation, et protestent contre les taxes énormes dont sont frappés les usagers de Teau. On attend beaucoup de la plantation d'arbres et notamment d'oliviers et de caroubiers \ Il faudrait enfin renoncer à tout espoir de cultures d'été ^ ; mais en revanche tenir les terres toujours prêtes à profiter des moindres pluies fût-ce des pluies d'automne '.
Quand verra-t-on la vallée du Chéliff vraiment prospère ? L'oubli de toute mesure et de tout principe d'organisation a jusqu'aujourd'hui frappé de stérilité (l'expression ici n'est pas impropre) tous les grands projets agricoles. Souhaitons que l'on tire enfin parti des expériences faites en d'autres plaines de la même zone.
de s*occupcr davantage de cette question essentielle et de poser les principes d*une pareille réglementation. Voir aussi pour la question de l'irrigation dans la vallée de ChélifTles articles que J. Rouanet a publiés dans la Dépêche algérienne (Pour le GhélifT, juillet-aoïU et septembre 1898), et qu'Augustin Bernard loue sans réserve dans sa Revue bibliographique de l'Afrique septentrionale, 1899, P- i5.
^ Les plantations d'arbres faites dans la partie inférieure de la vallée du Ghélifl, d*Jnkermann jusqu'à la mer, ont admirablement réussi et rendent déjà de grands services. C'est à la commune d'Aïn-Tédclcs qu'on doit l'initiative de ces plantations; elle a été administrée i5 ou ao ans par un maire qui avait la passion des arbres, et qui a couvert tous les terrains communaux et bordé tous les chemins d'oliviers ; cette commune est aujourd'hui très riche ; et l'exemple donné a fait des prosélytes ; depuis 3 ou 4 ans des oliviers ont été plantés jusque dans les environs d'Inkermann.
^ Les cultures d'été ont été au début la principale fin des irrigations du Chéliff; qu'on se reporte à l'étude publiée en 1874 par l'ingénieur Lamairf.sse, dans les Annales des ponts et chaussées (à part, Notice sur le barrage du ChélifT. Paris, Dumont, 1874, I broch. in-8, 56 p. et i planche) et on y lit : « De cette sorte, ao 000 hectares, tant à l'amont qu'à l'aval du barrage, deviendront propres aux cultures coloniales, grâce au climat de la plaine du ChélifT qui est le plus chaud de toute l'Algérie » (p. 6).
^ Ces habitudes espagnoles et oranaiscs peu à peu pénètrent dans le déparlement d'Alger en remontant la vallée du ChélifT. En 1897, dans la plaine du Chéliff, il n'y a pas eu du tout de pluie de janvier à la fin d'avril ; les cultures de céréales ont été ruinées ; mais il est tombé des pluies abondantes en automne ; et ceux qui avaient fait des labours d'été ont eu de belles récoltes ; il y avait seulement un an ou deux que ces labours d'été se pratiquaient dans la région d'Aflreville ; l'expérience de 1897 a stimulé un certain nombre de cultivateurs à suivre un pareil exemple.
2oC ALGÉniE'TUIS'ISIE
D. Tell et Sahel tunisiens^, — La Tunisie a aussi deux régions qui correspondent respectivement au Tell algérien plus arrosé et au Tell algérien plus sec.
Une grande partie de la vallée de la Medjerda et les territoires qui sont situés au Nord de cette vallée sont encore plus arrosés que le Tell constantinois ; souvent, ici comme là, le dessèchement est la première et indispensable condition de toute entreprise culturale ; ici comme là,- sur beaucoup de terres fertiles comme celles qui entourent Béja, Teau est un facteur précieux, mais fournie par des sources en quantité suffisante et surtout en quantité conslante ; et il s'agit uniquement de savoir la distribuer. S'il y a une différence sensible entre l'ensemble de ces deux régions au point de vue de l'humidité générale du climat et des ressources naturelles en eau, c'est, on le sait, en faveur de la Tunisie. Aussi la Tunisie du Nord ne compte-t-elle encore aucun grand barrage * ; et nous n'y trouvons même pas ces solides groupes d'irrigants, ces fortes organisations syndicales qui sont prospères dans plusieurs vallées irriguées du Tell constantinois.
Dès que l'on franchit vers le Sud les crêtes de cette grande ligne plissée qui va finir au cap Bon, et dès que l'on atteint le
* Le mot de Sahel semble bien désigner avant tout la zone littorale : par exemple, dans un texte d'un vieux géographe arabe, El Fezari (vi® siècle de l'hégire), traduit par René Basset, on lit: « Dans le Sahel, on voit les, villes de Tripoli, de Sfax, de Mahadia, de Soussc, de Tunis, de Bougie après Bône, d'Alger ». Documents géographiques sur l'Afrique septentrionale, p. i6.
^ Grâce aux articles d'AssKRETO, dans le Moniteur industriel de la Régence de Tunis, oc on va aboutir à la création d'un barrage-réservoir sur la Medjerdah, près de Tebourba, et à la construction d'un canal de dérivation permettant d'irriguer les plaines qui s'étendent entre Tebourba et Tunis. Enfin, un autre projet, exposé par MM. AssKRETo et Maci.er, permettra la création d'un vaste réservoir de Sooooo mètres cubes dans l'oued Miliane. » Compte rendu bibliographique, dans la Revue tunisienne, I, 189^4, p. 5o8. — Que sont devenus ces projets? En serait-il de ces barrages de la Medjerda comme des barrages de la huerta de Valence ? On en parle souvent, mais on ne les construit jamais, car ils ne sont pas exigés par les conditions géographiques.
L'JnnroATioN daxs le tell 207
versant dont les eaux s'écoulent vers le golfe de Hammamet, on entre dans la zone sèche du Sahel, qu'on a tous les droits de comparer aux plaines sèches du Tell oranais*. Sur la côte qui s'étend de Nabeul jusqu'à Sousse, et à plus forte raison au delà de Sousse, aucun cours d'eau n'atteint la mer d'une manière permanente*. D*autre part les céréales et la vigne sont des cultures aléatoires, si l'on ne peut compter que sur les pluies : et les pâturages eux-mêmes ne peuvent se prêter aune exploitation productive que s'ils sont irrigués.
C'est dans le Sahel que se sont constituées ces vastes exploitations telles que l'Enfida. On comprend que les Sociétés comme celle de l'Enfida n'aient pas besoin de s'associer à
^ Dans la basse vallée de la Mcdjerda, on passe presque sans transition des terrains marécageux aux terrains secs ; si le relief dépasse tant soit peu le plafond de la vallée fiévreuse et malsaine, comme il arrive à Sidi-Tablet, à ai kilomètres de Tunis, rirrigation est nécessaire. Voir Société agricole immobilière franco-africaine. L'Enfida et Sidi-Tablct, p. 35 et suiv.
^ Voici comment L. Pekvi.^quière, La Tunisie centrale. Esquisse de géographie physique, parle des oueds de cette zone : « Tant qu'ils sont dans un pays un peu accidenté, ils ont un lit bien indiqué, quoique absolument disproportionné avec la quantité d*eau qu'ils roulent actuellement, mais dès qu'ils arrivent dans la plaine, ce lit prend des proportions colossales ; ainsi à quelque distance d'El A.ouareb, le Mer- ' guellil a plus de 600 mètres de largeur, le Zéroud atteint i kilomètre en certains points, leurs berges sont encore élevées de a à 3 mètres, ce qui rend leur traversée pénible même aux gués ; mais quelques kilomètres en aval, les rives s*eflacent et ces deux fleuves se perdent dans la plaine, h tel point qu'un voyageur non prévenu peut traverser leur lit sans s'en douter ; il constate seulement que sur une certaine surface, le sol est plus sableux et les Tamarix abondants. Mais vienne un orage, et en quelques heures une plaine large de plusieurs kilomètres sera transformée on un lac dont l'eau sera du reste bicntfjt bue, et après un jour ou deux le fleuve ne sera plus marqué que par une légère couche de limon formant glaçage. Si la pluie persiste, l'inondation gagne de proche en proche et la vaste nappe d'eau fournie par le Mcrguellil et le Zéroud atteint la Sobkha Kelbia. Quelques digues en fascines et en terre, faites par les indigènes, retiennent une partie de Teau, et maintiennent une bienfaisante humidité, grâce à laquelle la récolte est assurée. Divers oueds tunisiens de la région orientale présentent, mais à un degré moindre, ce caractère de se perdre dans la plaine avant d'atteindre la mer. » Annales de géof/raphie, IX, 1900, p. 449* 45o. — Déjà, au XII* siècle, Edrîsî disait de la ville sainte de Kairouan : « A Al- Cairawân, l'eau n'est pas abondante; celle que boivent les habitants provient de la grande citerne qui s'y trouve et qui est d'une construction remarquable. » Edrîsî, L>escnj>tion de l'Afrique et de l'Espagne, traduction Dozy et de (ioeje, p. 139.
2o8 ALGÉBÎE-rVSISÎE
d'autres pour former des syndicats d'irrigation ; elles peuvent se suffire à elles-mêmes * . Mais si les colons modestes et isolés peuplaient eux-mêmes cette région, ils ne pourraient rien faire de sérieux et de durable qu'en suivant l'exemple des cultivateurs de Sidi-bel-Abbès.
Quant aux procédés d'utilisation des eaux qui sont actuellement préconisés en vue de la culture, ils sont tout à fait analogues à ceux qui sont réputés à l'autre extrémité du Tell algérien comme étant le mieux adaptés aux conditions géographiques et aux besoins agricoles. A coup sûr les barrages-réservoirs du type algérien ont trouvé en Tunisie quelques chauds partisans * ; mais ils inspirent en général de justes défiances aux Tunisiens bien informés'. On veut renoncer à tout projet de grand barrage * ; on ne veut même pas songer à restaurer les grands barrages romains, qui paraissent d'ailleurs avoir été uniquement destinés à l'alimentation en eau potabte des centres urbains ou
^ Le domaine de l'EnBda appartient à la Société agricole et immobilière francoafricaine ; il est le plus vaste qu'exploitent des Français en Tunisie ; il a une superficie de looooo hectares (plus de deux fois la superficie du département do la Seine). Les propriétaires ont complètement transformé cette région : ils ont planté la vigne, semé le blé, amélioré l'olivier par le greffage, reboisé le flanc des montagnes ; ils y ont introduit des conifères comme le pin d*Alep et le pin maritime ; ils y ont développé le thuya, si précieux pour rébénistcrie ; ils y ont creusé des puits et multiplié les norias ; ils y ont inauguré la grande culture maraîchère ; et par un exemple restreint, ils ont montré tout le parti qu'on pourrait tirer avec de la persevérance et de la méthode d'nne grande part du sol de la Tunisie, et surtout de la zone orientale. Le mot à^enfidaU d'après L. Përvinquièkb, sert généralement à désigner un emplacement occupe en temps de crue par un oued. La Tunisie centrale. Esquisse de géographie physique, Annales de géographie^ i5 novembre 1900, p. 439 ; ainsi le nom môme du domaine de TEnfida, qui appartient à cette zone arrosée au moment des crues et desséchée le reste de Tannée, serait tout à fait expressif au point de vue de la géographie physi(jur.
^ A.-F., colon. Réflexions d'un colon, etc., dans Revue tunisienne, III, 1896, p. 137.
^ Voir D^ Carton. Note sur la diminution des pluies en Algérie. Revue tunisienne, III, 189O, p. 94.
* D. ZoLLA, La colonisation agricole en Tunisie. Paris, 1899, p. 5o. Tout le chapitre v, La question de l'eau, p. 5i-Co, esta lire.
L*inniGAT10N DANS LE TELL aog
à Tabreuvage des troupeaux ^ Mais on veut s'efforcer de profiter méthodiquement des moindres, crues des oueds et de leurs affluents en coupant leurs vallées par des barrages de dimensions modestes, et en disposant sur leurs rives des réseaux de rigoles qui apportent le plus loin possible le bénéfice de leurs crues passagères ^ C'est ainsi que sur le domaine de l'Enfida on a construit des barrages qui retiennent les eaux et arrêtent le limon charrié ; et l'on a pu créer de vastes prairies produisant un foin d'excellente qualité \ On s'est spécialement efforcé d'aménager selon ces principes l'oued Boul*.
En tout cas, soit pour les cultures de jardins, soit pour les cultures de céréales, l'on doit se résoudre de plus en plus à n'espérer des résultats sérieux que dans les fonds et les parties planes, et à la condition d'y amener, par tous les moyens ingénieux et simples que pourra inventer l'esprit de parcimonieuse épargne, les eaux qui tombent sur les hauteurs ".
* Sur lo fait que les travaux hydrauliques romains servaient à l'alimentation des villes, « mais rarement à l'arrosage des jardins », voir P. BoiiKiye, Uîi|)j)ort sur les cultures fruitières et en particulier sur la culture de l'olivier dans le centre de la Tunisie, Tunis, 1893, p. 9. Sur les travaux d'adduction d'eaux (de sources surtout) exécutés par les Romains en Tunisie, voir diverses communications dans Coiujrès de l'Association française pour l'avancement des Sciences^ Cartilage, af)» année, I, p. 276 et suiv. Voir p. 278, Communication de Gaucklkr. Voir naturellement le rapport de Paul Blancuet, dans la publication : Enquête sur les installations hydrauliques romaines en Tunisie, sous la direction de Paul (lAur.KLKR. « Les colons romains, conservaient l'eau de pluie pour leur usage personnel ; ils conslruiîtaient de grands n'^aervoirs où ils pussent abreuver les animaux qui les aidaient à labourer leurs terres ; c'est la seule utilisation de Teau plu\iale qu'ils aient tentée ; c'était la seule nécessaire... Le centre de la Tunisie n'a jamais été cou\ert de cultures irriguées, les seuls travaux hydrauliques qu'on y relève sont destinés à l'utilisation alimentaire des eaux do pluie. » I, La By/acène orientale, p. fuj.
* Voir D. ZoLLA, La colonisation agricole en Tunisie, p. 54, un petit plan d'irrigation donnant le dessin de ces systèmes de rigoles ; et E. Kokx, Lavenir agricole de la Tunisie, Kevue tunisienne , I, 189'!, p. 162.
' Société agricole et immobilière franco-africaine, L'Enlida et Sidi-Tablet. Paris et Marseille, in-^, 3o p. Voir p. 8 et 9.
* Voir tout ce qui est dit de l'Enfida et de l'oued Boul, dans M. Du Coidray DE la Blanchkre, L'aménagement de l'eau et l'installation rurale dans l'.Vfrique ancienne. Paris, ïmp. ^al., 1896, p. 35-75.
^ Voir Régence de Tunis, Direction générale des travaux publics. Rapport sur l'aménagement des eaux dans la régence de Tunis, Tunis, 1890, p. 18 et 19.
Brunues. i4
310 ALGÉRIE-TVNISÎE
Il importe avant tout de se garder de toute illusion ; l'irrigation ne sera jamais en de pareils territoires qu'une entreprise très limitée, médiocre et coûteuse. La culture de certains arbres fruitiers, et entre tous de Tolivicr, pourra seule assurer, — ou plutôt rendre — au Sahel tunisien une situation économique prospère*. Paul Bourde appelle avec raison toute la région comprise entre TEnfida et Gabès ainsi que Tarrière-pays de steppes jusqu'au Nord de Gafsa, c'est-à-dire en somme la zone sjèche qui s'étend vers le Sud jusqu'aux oasis de palmiers, la (( Région des cultures fruitières ))^ Ce pays a été jadis couvert de «forets d'oliviers»'*; il faut reconstituer le passé, tenter partout et accroître ces plantations méthodiques qu'ont faites et que poursuivent les habiles cultivateurs de Sfax : ce sera le vrai moyen de rendre à la Byzacène sa fertilité renommée, et de relever la Tunisie centrale de sa « décadence profonde » *.
Conclusion sur F irrigation dans la région du Tell et du Sahel tunisien. — Ainsi dans cette zone du Tell qui est la zone des grands barrages et des Associations syndicales, il est k souhaiter qu'au lieu de construire de grands et très coûteux
^ « Toutes les espèces fruitières qui se plaisent dans les climats secs réussissent dans ces jardins et réussiraient dans les autres parties du centre de la Tunisie, puisque le climat et le sol y sont semblables. L'olivier y est plus beau (à Sfax) et plus productif qu'en aucun autre endroit de la Méditerranée ; la vigne, l'amandier, le figuier, le pistachier, 'le caroubier, le grenadier, le prunier, le pécher et l'abricotier, même le poirier et le pommier, y donnent, sans arrosage, en grande quantité, dos fruits très sains dont la saveur est renommée parmi les Arabes. Et à quoi les Sfaxiens attribuent-ils cette qualité supérieure de leurs fruits P Justement à ce qu'ils sont des fruits de terre sèche, poussés avec le moins d'eau possible. » Paul Bourde, Rapport sur les cultures fruitières, etc., p. 17. Voir sur la culture de l'olivier à Sfax, p. 33- 4o.
^ Voir la carte qui accompagne le Rapport.
3 Voir CIagnat et Saladin, Voyage en Tunisie, Tour du monde, LUI, p. 335-372; TouTAiN, Les cités romaines de la Tunisie, p. ^oet4i ; PaulBouRDK, Rapport, etc., p. 17; E. Masquerai-, Les arbres fruitiers en Tunisie, Bulletin du Comité de l'Afrique française^ IV, 1894. p. 136-138.
^ Le mot est dcTouTAiN, Les cités romaines de la Tunisie, p. 9.
VinnîGATION DANS LE TELL an
barrages on multiplie les petits ' , et que par ailleurs les Associations syndicales aillent aussi se développant en nombre et en importance.
Au point de vue de Inorganisation et de la réglementation, il restera deux séries de questions à étudier et à trancher : la distribution des eaux entre les colons et les indigènes dans les vallées où, comme à Lamartine, les indigènes installés sont habitués à utiliser les eaux ; et la répartition des eaux entre les syndicats ou Associations syndicales qui profitent des eaux d'un même cours d'eau. Cette double tache est très délicate mais elle est indispensable. Elle achèverai' «œuvre commencée». Telle est la méthode dont l'orientation est conforme aux nécessités qui dérivent des faits géographiques.
Et tandis que nous allons poursuivre notre enquête et nos études en des zones de plus en plus sèches, il importe de noter non seulement que le problème de l'irrigation y devient plus urgent, mais surtout que l'irrigation y est dès maintenant pratiquée sur de plus vastes étendues.
D'après les chiffres très consciencieusement coUationnés que nous empruntons au Tableau des Entreprises tï irrigations fonctionnant en Algérie (1900), il n'y aurait dans tout le Tell et les « Hauts-Plateaux » que 120000 hectares irrigués ^ ; or les jar-
^ On doit faire aussi remarquer que les pclils barrages ont ravantage, en coulant moins cher, d'être construits beaucoup plus vite ; pour achever certains grands barrages, comme celui du Haniiz, on a mis plus de trente ans, parce qu'on dis[H>sait tous les ans de faibles crédits, voir Burdkau, L'Algérie en 1891, p. 100, si bien que le barrage était destiné à l'arrosage de terres à céréales qui étaient, k son achèvement, toutes plantées en vignes.
- Paul Lkvy-Salvador déclare (H)draulique agricole, t. Il, p. an) quVtant donné les chutes de pluie en Algérie, on ne peut dépasser la limite de aôoouo hectares irrigués ; or, dit-îl, a i35 ooo le sont déjà ». Les chiffres de cet auteur reposent sur des é\aluations moins précises que celles du document officiel auquel nous nous référons; mais dans l'ensemble cette prévision, quoique assez pessimiste, nous parait justifiée. Et elle est une conséquence de l'économie climatique générale de la Berbcrie. M. Thévenet écrivait encore tout récemment : « Si l'on calcule approximativement la quantité d'eau de pluie que reçoit l'Algérie, on arrive à constituer un total
aia ALGÉRIE-TUNISIE
dins et les champs des oasis de Bîskra comprennent à eux seuls une superficie réellement irriguée égale à 60000 hectares \ c'està-dire à la moitié de la superficie totale qui, dans le Tell algérien, bénéficie de l'irrigation.
équivalent au débit de 4 ou 5 grands fleuves d^Europe ; or, Tensemble de tous les cours d'eau de la colonie ne donne qu'un débit total entièrement inférieur. Cette énorme différence est imputable pour la plus grande part à Tévaporalion. » Voir La Métt'orologie générale et la climatologie algérienne, dans BulL Soc. géogr. Alger, 1900, p. 419.
* Nous avons quelque peine à ne pas estimer exagéré un pareil chiflre; mais il nous est impossible d'en discuter la valeur précise, puisqu'il ne nous est pas dit sur quelles évaluations il repose. D'ailleurs ces 60 ocx) hectares irrigués comprennent évidemment non seulement les jardins des oasis de Biskra plantés en palmiersdattiers, mais encore les vastes espaces semés en céréales. Et à supposer même que cette évaluation soit un peu forcée, il n'en reste pas moins certain qu'elle garde une sùrc et véritable signification relative par comparaison avec l'évaluation également approximative des surfaces irriguées dans le Tell.