CHAPITRE III
La, tr&naition entre la zone cultivée et la zone aride. — Le double exemple de la vallée du Chéliff et du Sahel tunisien nous prouve que même non loin du littoral septentrional ou oriental de la Berbérie des influences désertiques peuvent exercer leur action, si la situation géographique et les conditions topographiques s'y prêtent. Le désert et la steppe s'avancent du Sud vers le Nord jusqu'au point où se fait sentir le dernier bénéfice des pluies. Avec des nuances infinies, et avec une gradation plus ou moins régulière mais réelle, la zone désertique commence immédiatement vers le Sud après la zone des pluies, c'est-à-dire après la zone du Tell. Il n'y a que deux grandes catégories de régions à considérer, nous l'avons déjà laissé entendre lorsque nous avons caractérisé le Tell : les régions littorales septentrionales, plus ou moins arrosées, et les régions qui s'étendent au delà, plus ou moins arides V Et ce ne sera pas, on le comprend, une ligne facile à déterminer qui limitera les deux zones. Même à supposer qu'on prenne l'expression de Tell dans
* Dans un onvrage excellent, Le pays du mouton, auquel nous nous r(';férons plus d*une fois, on exagère beaucoup trop l'opposition entre les Hauts-Plateaux et le Sahara : « Ces pays se composent, dit-on, de deux régions absolument distinctes » (p. 491)- Nous sommes très heureux de nous trouver, au contraire, tout à fait d'accord avec M. Augustin Bernard, dont on connaît la spéciale compétence en matière de géographie Nord-africaine. Nous renvoyons à l'excellente étude qu'il a publiée dans le Bulletin de la Société de géographie d'Oran : Hautes- Plaines et steppes de la Berbérie, Contribution à la morphologie de l'Afrique septentrionale, k On lit dans tous les Manuels de géographie, même les plus récents, que l'Algérie et la
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le sens européen, couramment admis, de zone continue, la limite méridionale du Tell sera loin d'être régulière, et de dépendre uniquement de la latitude : on doit faire intervenir la topographie et l'hydrologie pour en expliquer tous les zigzags.
Parfois le passage du Tell au vrai désert, au désert proprement dit, est très brusque. Voici un exemple tout à fait frap- . pant de la manière dont les deux expressions de Tell el de Sahara peuvent (( voisiner » pour ainsi dire et se rejoindre en sejuxtaposant : dans rAnnexede Sidi-Aïs&a (au Sud d'Aumalc, au Nord- Ouest du cercle de Bou-Saâda, et au Nord-Est du cercle de Boghar), une petite portion du territoire située au Nord appartient au massif montagneux du Djebel-Dirah ; ce massif est arrosé ; et sur tout son pourtour, aussi bien sur le versant Sud dont les eaux vont vers le bassin du Ilodna que sur le versant qui est tourné vers Tisser, les sources sont nombreuses et assez abondantes * . Les cultures de céréales et les jardins y couvrent une grande étendue : les indigènes désignent — logiquement — ce territoire sous le nom de Tell, alors qu'ils appellent tout le reste de l'annexe le Sahara de Sidi-Aïssa.
Ce cas particulier de juxtaposition et d'opposition des deux
Tunisie se divisent en trois zones qai sont le Tell, les Hauts-Plateaux et le Sahara, et qui s'étendent l'une derrière l'autre depuis l'Oranic occidentale jusqu'aux Syrtcs ; parfois môme on cherche h reconstituer ces zones depuis la côte atlantique du Maroc jusqu'à la Tunisie. C'est une idée courante, qui a possession d'état et qui parait approuvée par le consentement universel. » Bull, de la Soc. de géogr. et d'archêol. de la province d'Oran, vingtième anniversaire (Oran, 1898, in-8, i5o p.) p. 18. Augustin Bkunakd demande la suppression du terme vague des Hauts-Plateaux. « Les indigènes, dit-il avec raison, ne distinguent que le Tell et le Sahara » p. 19, et il propose de remplacer l'expression de Hauts- Plateaux, suivant les cas, par celle do Haute-Plaine (fait orographiquo) ou celle do Step[>e (fait climatique). Et voici l'une de ses conclusions : « Tout ce qu'on peut dire, c'est que l'Algérie et la Tunisie sont couvertes d'une série de plissements montagneux dirigés dans le sens de la latitude, et qu'entre ces plissements il est très fréquent de rencontrer des hautes plaines orientées dans le môme sens mais ne formant pas une zone ininterrompue et unique d'Ouest en Kst à travers toute la Berbérie. » Idem, p. 28.
* Voir dans Le pays du mouton, après la p. 110, Carte de l'annexe de Sidi-Aîssa où comme sur toutes les autres cartes du volume les sources sont marquées par un petit cercle noir, tandis que les r'dirs sont marqués par un petit rectangle noir.
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termes Tell et Sahara en pleine zone dite jadis a des Hauts- Plateaux )) démontre combien était factice la division traditionnelle. Et ce doit être là un fait acquis.
Somme toute, l'opposition entre le Tell et le Sahara, c'est l'opposition saisissante entre le pays où dominent les sédentaires et le pays où prédominent les nomades ; et cette opposition a été comprise et exprimée aussi loin que nous puissions remonter dans l'histoire de cette partie de l'Afrique \
Par ailleurs, la limite entre le Tell et la zone désertique doit être considérée en général non pas tant comme une ligne fixe que comme une bande, la bande des espaces discontinus où les cultures de céréales sont encore possibles au printemps quand les conditions climatiques sont favorables, mais où la végétation naturelle est dépourvue d'arbres. En cette bande la limite des cultures subira des fluctuations incessantes ; elle se déplacera suivant les années ; lors des années pluvieuses les cultures de céréales s'étendront vers le Sud ; durant les années très sèches la steppe gagnera vers le Nord *.
Entre les deux zones dés céréales et des steppes, cette bande intermédiaire, la bande irrégulière et morcelée où les cultures ne s'avancent que durant les très bonnes années, tend de plus en plus à se distinguer par quelques caractères propres et des régions de vraie culture et des vastes régions de pâturage ; le défrichement au moins partiel que nécessite toute culture de céréales même rudimentaire contribue à faire disparaître la végétation naturelle sous-ligneuse, c'est-à-dire celle qui résiste le plus
* Voir Charles Tissot, Géographie compan'e de la province romaine d'yVfrique, l. 1, a*' parlic, chap. ii, Répartition géographique des tribus Libyennes, p. ^437-471.
^ Au point de vue spécial de la géographie des élablisscments humains {Siedelungskunde), il serait plus simple et plus aisé de tracer une limite entre le Tell et la zone aride. Une ligne qui joindrait les forts centres urbains (en général très anciens) qui, situés sur le revers méridional do TAtlas tellien à une altitude toujours élevée, sont pour les nomades les grands marchés d'approvisionnement en céréales — Souk-Ahras, Sétif, Aumale, Boghar-Boghari, Teniet el Haad, Tiaret, Saida — serait une ligne de géographie urbaine très importante et expressive.
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vaillamment aux grandes sécheresses, et qui estdans les années très pauvres en pluie la principale et presque Tunique ressource des immenses troupeaux de moutons ; ainsi les terres qui ont été exceptionnellement mises en culture sont pour les années scelles moins favorables à l'élevage du mouton ; et lorsque de telles années surviennent, ces territoires où la récolte n'a jamais été due qu'à un hasard heureux se trouvent encore plus qu'auparavant infertiles et appauvris : ces espaces dépouillés, devenus pendant plusieurs mois presque aussi impropres au pâturage que rebelles à la culture, manifestent d'une manière singulièrement visible par ces taches improductives et délaissées les conflits d'intérêts qui existent et existeront toujours entre les cultivateurs et les bergers * .
Cette manière de concevoir l'Algérie permet de réunir plus facilement en notre étude l'Algérie et la Tunisie. La Tunisie a un système plissé plus étalé et plus morcelé, et à cause de cela même on a été moins tenté de faire de la région montagneuse aride de la Tunisie une zone à part. Elle a pourtant des hauteurs arides, elle aussi : (( Les montagnes occupent au moins un tiers de la superficie de la Tunisie centrale, et sont complètement incultes, même dans leurs parties basses ; le plus souvent la terre y manque complètement et il n'y pousse que quelques broussailles, nourriture habituelle des moulons et des chèvres. Certaines montagnes sont même absolument dépourvues de végétation ; c'est le cas des plateaux formés par les calcaires nummulitiques, quand ils ne sont pas recouverts par les marnes ; c'est à ces plateaux qu'on peut appliquer le mol de Rohlfs, parlant d'autres llamadas, et disant qu'on ne trouverait pas de quoi se faire un cure-dent » ^
< Voir Le pays du mouton, p. 46. — Sur les conditions économiques de l'élevage du mouton en Algérie, voir uu chapitre fort juste qui porte ce titre dans M. Colin, Quelques questions algériennes, Paris, 1899, p. 81-no.
* L. pEHviNf^uiÈKii, La Tunisie centrale, p. 453.
Et la Tunisie au centre de ces montagnes arides a aussi de petites hautes plaines cultivées, comme le bahirat* Fonçannah, la haute vallée de Foued Sarral, etc. Tout parait donc constitué schéma tiquement comme en Algérie, mais tout est plus morcelé, plus mêlé, moins continu ; il n*y a nulle part ces vastes terres de parcours à la fois planes et stériles de la province d'Oran ou de la province d'Alger. Aussi s*est-on contenté et avec raison de considérer en Tunisie qu'au *delà de la région cultivée et séparée d'elle par une ligne difficile a préciser, commençait une autre zone, zone aride, débutant par des steppes et aboutissant progressivement au désert. Au point de vue des irrigations, il n'y a en effet à distinguer en Algérie comme en Tunisie que ces deux types de zones : Tell ou Sahel d'une part, steppes ou désert de l'autre ; bien plus un type de Sahel, le Sahel tunisien, étant tout à la fois par place un territoire cultive et un territoire de steppes, représente lui-même et exprime fort bien la transition insensible entre la zone cultivée et la zone aride.
Les principales provinces naturelles de la zone aride. — Avant d'étudier en détail la zone aride, ses caractères et les caractères distinctifs de ses oasis, nous chercherons d'abord à nous orienter; nous essaierons de discerner, d'un premier coup d'œil très général, quelles sont les principales « provinces naturelles )>, et nous suivrons celte zone aride du Nord au Sud successivement dans l'Oranie, dans le département d'Alger, dans celui de Constanline et en Tunisie.
Les mornes étendues qui constituent en Algérie les « terres de parcours », le « pays du mouton », se déroulent vers le Sud avec plus de monotonie que d'uniformité ; c'est une suite confuse : de plaines ternes et unies, — de fonds un peu plus irrégu-
* D'après L. pERvijiQuiiRE, art. cité, p. 453, le mot de bahirat veut dire jardin potager.
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liers que compliquent quelques lignes de dunes indécises, — de cuvettes humides recouvertes d'une blanche couche de sel, — de grands territoires coupés et comme lézardés par les sillons abrupts et encaissés qu'y déterminent les moindres ravinements ; — et tous ces types topographiques qui se ressemblent parla prédominance des lignes horizontales, se succèdent, variés mais monotones, pour aboutir de loin en loin à des reliefs plus ou moins saillants et toujours vaguement alignés du Sud-Ouest au Nord-Est, tantôt simple barre de rocliers gris comme celle de Guelt-es-Stel sur la roule de Boghari à Laghouat ', tantôt bourrelets et îlots montagneux plus importants comme ce Djebel Antar, près de Mecheria, que contourne la voie ferrée de Saïda à Aïn-Sefra et Duveyricr.
I. C'est naturellement dans le département d'Oran que ces liantes terres se développent le plus largement. Au delà des reliefs jurassiques et crétaciques où prennent naissance de nombreuses sources", origine de cours d'eau tels que la Mina ou Toucd Ben-Hadja, commencent vers le Sud des territoires peu accidentés que recouvrent des terrains quaternaires d'une puissance énorme, atteignant jusqu'à 3oo mètres de profondeur. Au milieu de cette région misérable s'étalent le chott Ech Chcrgui et le chott Ech Gharbi ; les cholts, avec leurs bords couverts de plantes halophylcs que viennent brouter tous les ans des troupeaux de moutons, interrompent les grandes steppes d'alfa du IVord et du Sud ; la steppe qui reprend au Sud est la partie par excellence dcTalfa, et elle est tout à fait inhospita-
• L'apparcncp t()j>ograpliiqiio de relie barre csl fif^uroc d'une mani«Te très expressi\n sur la |ilanchc III, «les Malrriaux d'rlude lo|K)logi(juc |>oiir l'A-lgiTie et la Tunisie, Caliiers du Service p(''0^ra[)hi(juc de TArniro, no lo.
^ Augustin BiKKAitD insisle avec raison «ur l'aliondaiicc de ces sources, En Oranie, j). '|2. — l)pjà dans loul le domaine oriental dt's steppes, les villages s'identiHciit de plus en plus avec les sources, et leurs noms sont très fréqueinmcnl des noms de sources (.4r«) ; plus on va vers le Sud, plus la répartition de la vie sédentaire est calquée sur la répartition des sources.
lièrè'. Puis le relief se relève par échelons successifs pour alteiudre le Djebel Amour et plus à FOuest les monts des Ksour. Le Djebel Amour abonde en sources. Les couloirs compris a diverses altitudes entre les cliainons parallèles du Djebel Amour s'étalent parfois en vraies petites plaines; et c'est là que sont situés les centres habités, bordj d'Aflou (i 35o mètres), Géryville (i 3o7 mètres). A cette altitude les eaux, semble-t-il, manquent moins que les habitants sédentaires^: et des arbres vigoureux couvrent un peu plus au Sud les bords des curieuses Gada^. La zone montagneuse des Ksour a un relief plus atténué
* Sur les 5 millions d'hectares du cercle do Gcry ville, aôSoooo hectares sont couverts par des peuplements d'alfa plus ou moins dense. Le pays du mouton, p. 386. Un arrête gouvernemental du i4 décembre 1888 a mAme interdit Tcxploitation de Talfa dans cette zone ; cette zone est si pauvre que ces toufles d'alfa doivent être sauvegardées comme protectrices des herbes inBmes qui poussent au milieu d'elles et qui sont la seule nourriture des troupeaux obligés de passer par là en allant vers le Nord. Idem, p. a85. Ces plaines d'alfa représentent un des types de steppes les plus défavorables aux pasteurs (car les moutons ne broutent pas l'alfa). « Il n'existe pas de cours d'eau constant dans l'annexe de Mecheria. Apres des sécheresses continues et qui ne sont que trop fréquentes, l'eau fait totalement défaut pour l'alimentation non seulement des troupeaux, mais encore de la [>opulation ; en 1888, les animaux de la garnison de Mecheria devaient aller boire à Tonadjer à 16 kilomètres environ, par suite du manque d'eau dans le poste.» Idenit p. Saa et SaS.
* Voir sur la Carte de l'Annexe d'Aflou (Le pays du mouton, face à la p. 278) le grand nombre de sources qui y sont indiquées.
3 On sait que les Gada sont des plateaux constitués par ces fameux bancs si épais de grès néocomiens qui jouent un si grand rôle dans le relief du Djebel Amour et des monts des Ksour jusqucs au Maroc. Voici la meilleure description qu'on ait donnée des Gada du Djebel Amour (il y a quelques autres fjada en Algérie, comme la (jnda des Tulad-Daoud dans l'annexe de Saïda) : uTros particulières sont les Gada enclavées dans le massif même du Djebel- Amour ; constituées par de vastes plateaux formés de couches gréseuses peu inclinées, elles sont découpc'cs brusquement par de nombreux ravins qui les entaillent profondément ; on en compte trois principales : Gada d'Ënfous, Gada d'Ël-Groun, Gada Malona ; sur leurs flancs se montrent ordinairement des forets remarquables, et lorsque les dépressions qui les pénètrent s'élargis.sent, quelques cultures dans les bas-fonds. Les rivières qui sillonnent ce vaste ensemble sont nombreuses et leurs eaux abondantes; elles coulent constamment, même en été. » Le pays du mouton, p. 3G8 ; voir aus.si sur la carte de l'annexe d'Aflou, face à la p. 378, un carton des trois gadas d'après la Carie du Dépôt de la guerre à i : 4o<)0<X). Au reste, ces « forèls » dont il est ici parlé sont trop [)eu importantes pour que Paul Pelet les ait marquées sur les feuilles Algérie, de r.\tlas des colonies françaises.
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et plus étalé que le Djebel Amour ; vers l'Ouest les plaines se réduisent à d'étroits défilés, tandis que les montagnes tout en gardant des altitudes élevées forment à leur sommet de vastes plateaux, tels les plateaux du Djebel-Mezi ( i 920 mètres), du Djebel-Mektcr (1980 mètres) et du Djebel-Tanout (ao3o mètres). Les sources sont encore nombreuses comme dans le Djebel Amour ; ce sont des sources qui donnent naissance à
Clichf Je M. Rcué Pinl
i. ~ Tioul. Lob coure».
(le petits oueds et arrosent les petites oasis d'Ain Sefra et de Tiout (voir les sources de Tioul, fig. iti); mais on évalue à 1 7 000 seulement tous les palmiers et à 1 4 000 les arbres fruitiers à feuilles caduques qui environnent l'ensemble dcsKsour '. Il n'y a là, on le voit, que de minuscules oasis, et l'irrigation aileclo seulement des parcelles infimes et dispersées de ces i territoires. Quelques oasis jalonnent aussi le versant
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Sud de ces montagnes (El Abiod Sidi Cheikh) : mais il faut aller vers TW. jusqu'à Figuig, que nos troupes aperçoivent et surveillent sans pouvoir y entrer, pour trouver d'importants groupes de palmiers * .
Au Sud des reliefs accusés du Djebel Amour et des montagnes des Ksour le relief s'abaisse assez brusquement de quelques centaines de mètres, mais il reste encore à l'altitude de 800 à 900 mètres. M. Georges Rolland constate que cette zone mérite bien de recevoir une dénomination particulière, et il l'appelle le Haut-Sahara algérien ' : notre carte V fait ressortir l'altitude
* Nous ne parlerons pas ici des oasis de Figuig, puisqu'elles sont marocaines : la ligne ferrée de pénétration, qui en 1900 a atteint Djenien-bou-Reszg (voir Augustin Bernard, Les chemins ae fer en Algérie, dans Questions diplomatiques et cotonialeSy 1899)3 été prolongée depuis lors jusqu'à la minuscule oasis de Zoubia et au camp de Duveyrier, — destinée à contourner Figuig sans toucher à ce centre, qui, selon les termes des traités, doit rester au Maroc. Voir René Pinon, Les marches sahariennes, Autour de Figuig, Igli, le Touat, dans Revue des Deux Mondes^ i5 janvier 1902, p. 300-397. — Sur les oastfe de Figuig, le meilleur document reste le substantiel article du Cap. dp. Castribs, publié dans le Bull, de la Soc. de géographie [Paris], i88a, p. 4oi-/|i4, Notes sur Figuig, avec clichés dans le texte. Le Cap. de Castriks fait très justement remarquer que Figuig est im|H>rtan te par rapport aux misérables Ksour du Sud-Ouest, beaucoup plus que par rapport aux grandes palmeraies d'Ouargla et des Ziban, p. /|oi. « Tous les Ksour (8), sauf celui des Zenaga, se sont élevés chacun sur l'emplacement d'une des sources de l'oasis, aCn de la mieux préserver des entreprises d'autrui », p. ^o\. « L'eau acquiert, dans ces régions, une valeur que nous ne soupçonnons pas. C'est ainsi que la Kharrouba d'eau, c'est-àdire le droit perpétuel de disposer du tiers do la source vt fois par mois pendant I heure, se vend chez les Zenaga un prix moyen de Goo francs », p. 4oG. Et c'est ainsi que le Cap. db Castries raconte le fameux épisode de la guerre pour l'eau, entre deux des oasis, en l'accompagnant de réflexions très judicieuses. — On trouvera aussi de nombreux renseignements sur Figuig dans dk la. Martin ièke et Lacroix, Documents pour servir à l'étude du Nord-Ouest africain, U, p. 457-543 (leur principale source d'information est d'ailleurs Castriks lui-même), mais voir spécialement les cartes et illustrations : face à la p. 458, planche iU, Carte des environs de Figuig à i : aao 000 ; face à la p. 54^, planche IV, Vallée de l'oued Zousfana, partie comprise entre- Figuig, l'oued Guiretla zaouia Kcrzaz ; face à la p. 4G4> "Vue de la plaine précédant Figuig (gravure d'après chché de la. Martinikre) ; et p. 4G0, Petit carton représentant les oasis de Figuig ; bon carton pour montrer ce qu'est une région d'oasis, groupe de centres épars portant un nom d'ensemble : Figuig.
^ D'ailleurs, M. G. Holland a bien soin de remarquer qu'il ne faut pas la prolonger trop loin vers le Sud, car elle finit par aboutir aux régions relativement
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générale de cette province occidentale du Sahara Sud-algérien. Les grands espaces horizontaux constitués par les terrains quaternaires sahariens recommencent avec plus de monotonie que jamais et sur une épaisseur colossale que mettent bien en évidence les gour géants de Brézina. Ces dépôts gréso-sableux et quelquefois gypseux sont durcis et cimentés et ils s'étendent avec Tapparence d'une plaque de hamada, loin vers TOuesl jusqu'au Maroc et loin vers le Sud jusqu'à TErg : ils ne s'arrêtent ainsi que là où les grandes dunes du Sud viennent les recouvrir de leurs sables mobiles; un autre désert commence alors, le désert de sable, le désert des Areg: et c'est à la limite de cette nouvelle grande zone que nous bornerons nous-même notre étude*.
2. Au Sud d'Alger la zone des steppes est déjà sensiblement moins étendue : la bande des eaux salées stagnantes est plus proche de l'Atlas saharien (Zahrez Gharbi et Zahrez Chergui). Mais ce sont les mêmes plaines jusque vers le Sud,, au pied des chaînons parallèles qui constituent les monts des Oulad NaïP. Là encore l'alfa s'étend en vastes peuplements et sur les
basses et très riches en eau du Gourara, du Touat et du Tidikclt. — Dès 1871, il est bon de le rappeler, Pomel écrivait : « Le relief du Sahara est loin d'être uniforiticment plat et sa surface n'est rien moins qu'une cuvette. » Voir Le Sahara, Géologie, Gt'ographie et Biologie, Hnll. de la Société de climatolŒjie algérienne, 1871, p. i35.
* (^e n'est pas là une borne factice ; ces sables des Areg ont paru de tout temps constituer luic sorte de limite. Voir par exemple Ibn Khaldoun. Histoire des Berbères, traduction dk Si.ank, I, p. 190, 191 cl passim.
^ Louis Bfutham), dans IjC sang des races, a raconté les longues élajies de la roule de Médéa à Laghouat ; il a décrit tour à tour les aspects successifs de ces hautes plaines, si froides durant les mois divers aux jours d'âpre brise, cl si brûlantes durant l'été : « Le désert de Bougzoul apparut dans toute son horreur ; à perte de vue, des terres livides d'où s'élevaient de grands oiseaux en longues files noires, une bise Apre et toujours ce grésillement des cailloux balavés par la rafale... » (p. 108). « Le soleil était déjà brûlant, bien qu'il fiU à peine huit heures. L'étendue fauve miroitait d'un éclat douloureux à l'œil. Mais quand on se baissait vers le sol, on sentait une faible humidité sortir des crevasses creusées profondément par les pluies
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terres horizontales et sur les versants pierreux des reliefs qui commcncciit au Hocher de Sel (voir sur la fig. 17 un verxanl
couvert d'alfa : l/ialweij de l'ound Dermel sur lu rouli' de liou- Sndda à Djelfu).
d'fiivpr nu les ondiVs li>rreiilk-llcs ilii ora);i?s ; et <|iiaiiil on sniilctail Ins |iirrrc<4 un ■ir salin se dF|H>iitiit sur le» jnuin el les lùtrps. Aucunn vép-latinu, ti ce a'e l do In i-n loin un peu ilc bic soulTrotciix sonii^ («r l<4 Vralw-j. et — formant des | la |u -s l('prcu<«s <]'uii vert lualnilc — de |H:liks [ilantin grasses |Hircil)cs h uiiu s s ro qui. li>rH|irnn Ire arrachait, s'écrasaient dans la uiaiii cotnniu du [ilAln^ De^ I bns dr coijutllaf^ cra(|UBÎenl sou* los KoiilierR, I loi trous d'eau recouverts d'une crnMb ilr l>i>nu reudilléc, s'élargissaii-nt, et nnuilain In «(e|i|H) [nul entière prcna t I aspect d'un griuiil lac diiiséi:lir. (Triait la dés' dation et l'aridité d'une mer morte... H(p. ji>^). n Le icnt s'i'luva tout à coup roinnin un «ouille de colère. I)e« tourbillons de sablo inonteient en colonnes lertlcalc:'. i|ni. de|iniB les ninnla^icsdu Ifogliar. s'avançaient d'une course TurieuiV .i travers le désert do ltou|{^onl. Du larges gontles de pluie rommcntiiient n tonilicr. En un instant, la cliatne de l'Atla" disparut soud la toiirniHnte. la terre et lu ciel se tonfondirunt dans la poii»ière et leï ténèbres. .. »
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Au pied des monts des Oulad-Naïl et au Sud-Est du Djebel Amour, la surface des terrains quaternaires sahariens est moins uniforme et moins stérile que dans le Sud-Oranais : (out autour et au delà de l'oasis de Laghouat, elle est parsemée de petites dépressions oîi se sont accumulées quelques minces couches de terre végétale et que l'on appelle les daïa : dans ces petites cuvettes naturelles les eaux des rares pluies peuvent se recueilUr,
et elles les transforment parfois d'une manière temporaire en petites nappes d'eau douce. Ces cuvettes disséminées sans ordre sur un immense territoire n'ont souvent pas plus de deux ou trois hectares (exceptionnellement l'une d'entre elles, celle de Tilremt, a ni.S hectares): mais elles se détachent vigoureusement dans le paysage avec leurs groupes de 6»?/o«;ns (pistachiers), dont on aperçoit de loin la ramure verdoyante et puissante ; (voii' lig. i8 : Les /iiUoiims */<• /(( daïa de Tilreml au mois de miirs) '. Malgré l'exiguïté de leur étendue totale elles méritent
il iiaraL'iuiJcs <la louil'cs buissoniiousos itc jujubiera.
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bien de donner leur nom à cette région ; mais elles ne doivent pas faire illusion sur Tinferlilité de ces espaces oîi Ton a tant de peine à découvrir et à creuser quelques simples puits d'eau potable. L'oasis de Laghouat est une oasis tout à fait isolée.
La région des daïa est séparée du grand Erg par une grande carapace calcaire qui constitue la Chebka : cette plate-forme crétacique a été érodée et travaillée par les eaux surtout dans le Nord-Ouest au point de paraître comme découpée en séries confuses et irrégulières de ravins encaissés que les indigènes ont naturellement comparées au réseau encbcvêtré d'un filet : le mot Chebka signifie yZ/e/. C'est au milieu de ce vrai désert, de ce désert de pierre *, et au fond de quelques-uns de ces ravins que se sont établies les oasis du M'zab. Ces oasis seront comprises dans notre étude et nous nous arrêterons encore ici au Sud de la Chebka au point où les couches crétaciques s'enfoncent et disparaissent sous les sables de l'Erg.
3. A partir du 2" longitude E., la région qu'on a si longtemps appelée les « Hauts Plateaux » présente des étendues planes sur des espaces moins continus, et c'est plutôt une série de dépressions plus ou moins grandes, dont le fond est occupé par des lacs salés, petits ou grands, cliott, zahrcz ou gueraa.
Ces dépressions se rencontrent surtout entre les deux Atlas, mais il en est aussi de toutes voisines de la bordure terminale de l'Atlas Saharien, telle la dépression d'El Outaïa à proximité
' « La Ilamada est le vrai désert, » disait en 1871 Pomel, voir Le Sahara, Bull, de la Société de climatologie algérienne, 1871, p. i'i3. De môme G. B. M. Flamand écrivait : « Les hammadas constituent dans le désert le vrai désert. » De l'Oranie au Gourara, p. 15. — Voir aussi Jean Brunhes, Les oasis du Souf et du M'zab comme l^pes d'étiiblisscmenls humains, dans La Géographie, i5 mars 1902, p. 175. — Le mot de hamada ne signifierait-il pas précisément : terre inculte et terre infertile ? En certains territoires, même voisins du Tell, le mot de hamada est employé pour désigner les terres absolument rebelles h la culture : voir à ce point de vue aux Note 8 et pièces jUStiûCBtives, J*^ Oasis de M'sila, a, les premiers paragraphes do la Sotice.
Dkunhes. i5
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de Biskra. La plus grande el la plus importante de toutes ces dépressions est le Hodna, dont le chott central n'est plus qu'à l'altitude de 4oo mètres (voir carte V). Ce n'est pas un haut plateau, ce n'est même plus une Aaa/e/)/ame. Le Hodna est une cuvette, etdes forages artésiens y amènent à la surface les eaux des profondeurs.
A l'Est de Batna, et au Nord du massif de l'Aurès, de petits bassins s'étalent encore accompagnés de chotts : Ang-el-Djemel, Guerah-el-Tharf, Guerah-el-GuelilT ; mais ils sont tous de 4oo à 5oo mètres plus élevés que le Hodna.
L'Aurès dresse ses chaînons à peu près parallèles, toujours orientés du Sud-Ouestau Nord-Est jusqu'à^^agmètresd'altitude (Djebel Chélia) \ Et ce relief saillant procure à toutes les vallées une eau abondante. Puis après cet effort de concentration les plis de l'Atlas s'infléchissent, se dispersent et se morcellent, en se dirigeant vers la Tunisie et en couvrant la Tunisie centrale ^
Toute la partie du Sahara qui constitue le Sahara Sud-constantinois et tunisien est très différent d'aspect des plateaux qui bordent l'Atlas dans la province d'Alger, dans celle d'Oran et au delà. Entre la montagne et TErg oriental une grande dépression allongée de l'Est à l'Ouest est occupée par de grandes nappes d'eau saumâtre, par d'immenses chotts : c'est « l'immense cuvette des plateaux crétacés » ^ — recouverte d'ailleurs de dépôts variés d'âge plus récent, — et que G. Rolland désigne avec
* Le n<* lo des Cahiers du Service géographique de l'ariiKf'e, Matériaux d'clude lopologique pour rAlgéric et la Tunisie (Première série), donne de remarquables Vues rc[)rësentant différents aspects topogrn[)hiques de l'Aurès.
'^ Sur la Tunisie centrale, voir Ch. Moncuicourt, Le massif de Mactar, Tunisie centrale, dans Annales de géographie, X, 1901, p. 3.40-369, planches 33-36.
^ G. Rolland, Cîéologie du Sahara, i'"'^ partie, chap. 11, § i, V. On sait quel développement en surface et en épaisseur présentent les formations crétaciques dans tout le Sahara. G. Uolland l'a fait bien des fois remarquer (notamment dès 1879, C. fi. Acad. Se, 1879, LWVIIÏ, p. 778), et en 1883, P. de Tchihatchef, devant l'Association anglaise pour l'avancement des Sciences, réunie à Southampton. insistait sur ce fait dans sa Conférence The Déserts of Africa and Asia. — Sur la grande cuvette crétaci(pie des chotts algériens et tunisiens, voir aussi V. Cornetz, Le Sahara tunisien, Bull. iSoc. ycogr. [l*aris], 1896, p. 526. — De plus, le grand
STEPPES ET DÉ S Elit aa7
raison sous le terme général de Bas-Sahara algérien et tunisien] le fond le plus bas correspond au chott Melrir qui est à 3i mètres au-dessous du niveau de la Méditerranée, et qui est le grand centre de confluence pour les vallées, aussi bien pour celle de Toued Djedi qui vient de l'Ouest, que pour l'oued Igbarghar et l'oued Mya qui viennent du Sud lointain et se poursuivent au Nord par le grand sillon ou plus exactement par le large bas-fond, très nettement marqué, de l'Oued-Rir'*.
Des chotts, séparés les uns des autres par des seuils médiocres, s'alignent de l'Ouest à l'Est, depuis le chott Melrir jusqu'à la Méditerranée ; ils sont de plus en plus relevés par rapport au niveau de la mer : chott el Gharsa, chott el Djerid (à 10 mètres au-dessus de la mer) et chott elFedjedj (à 33 mètres).
Les plus hauts massifs (Aurès) dominent ainsi les territoires les plus déprimés, et l'eau naturellement apparaît sur toute la bordure de la dépression depuis les Zibanjusques à Gafsa, et cela se continue jusqu'à Gabès. Les oasis se répartissent irrégulièrement, mais souvent assez nombreuses et rapprochées : les oasis des Ziban avec Biskra, les oasis du Djerid constituent des groupes imposants et prospères.
Il se rencontre en outre que cette cuvette crétacique possède un bassin artésien qui est (( un des plus importants qui existent à la surface du globe ))^. Bien entendu, il y a indépendance
golfe saharien de la mer crétacique s*e3t même probablement étendu beaucoup plus loin vers le Tchad qu'on ne l'avait d'abord supposé ; A. de La.ppark>'t a indiqué cette conséquence à la suite de l'ingénieuse découverte qu'il a faite « dans les poches d*un explorateur », le colonel Moxteil, d'un oursin auquel on a donné le nom de Noetlingia Monleili. Voir La trouvaille d'un oursin fossile dans le Sahara, dans La Géographie, 1 5 avril 1901, p. 357-aGo, et C. /?. de IWcad. des Sciences, CXXXII, p. 388.
* Tkissrrbnc de Bjrt, ayant parcouru lui-même presque tout le Sahara algérien, et s'appuyant sur les observations antérieures aux siennes, a dressé en 1890 une carte hypsométrique du Sahara, qui manifestait très clairement l'opposition entre le Bas-Sahara Sud-constantinois et tunisien et le Haut-Sahara Sud-oranais. \oir A/as, 1890, a* partie, pi. XIII.
* G. Rolland, Hydrologie du Sahara, p. 53,
îltt Al.GÉDIE.THMSIE
complète entre la couche superlîcielle que recouvre la mince épaisseur des eaux saumàtres des chotts, et la couche artésienne qui esta une profondeur moyenne de ^5 mètres. «Le gisement artésien figure, pour ainsi dire, un réseau liquide à larges mailles, correspondant aux zones les plus perméables et les mieux alimentées des sables aquiièrcs. Les nceuds de celte sorte de filet artésien représentent naturellement les parties les mieux dotées en eaux souterraines »' . Et ce serontles points d'élection
des puils artésiens et des oasis. Du Nord au Sud, à l'Ouest du chott Melrir, une série d'oasis jalonne la dépression. Nous l'éludierons jusqu'à l'exlrémité méridionale de l'Oued-IUr', c'est-ù-dirc jusqu'aux oasis de Touggourt et de Tcmacin.
Dans celle province orienlate, c'csl encore au grand Erg, à r « Krg oriental ». que nous nous arr(^terons. Mais avant d'atteindre la région la plus consîdéraiilc drs dunes nous rencontrons un avant-posie de cette région de i^ables, leSouf (fig. ig).
, Hjclrologic da Saliai
STEPPES FT DÉSEnT 229
Au milieu des dunes du Soufse sont établies de curieuses oasis qui représenteront dans la série de nos études un type tout à fait nouveau, un type unique (Voir plus loin Carton d'orienlalion, fig. 33, p. 277).
De même, près de la côte tunisienne et en face de Gabès, l'île de Djerba constitue également une sorte de département indépendant, où l'irrigation est pratiquée selon un mode bien déterminé.
M'zab, Souf et Djerba, — à la limite méridionale du pays que nous avons soumis à notre enquête, — ont des droits exceptionnels à notre observation par les formes spéciales que revêt en ces territoires naturellement désertiques le travail humain, le travail qui a pour fin la culture et pour moyens la conquête et l'utilisation de l'eau.
J^hysionomie végétale de la zone aride. — Quand on descend de Constantine vers Biskra on regarde trop souvent la porte d'El Kantara comme marquant l'entrée du désert. La porte d'El Kantara avec le décor saisissant de la grande falaise fauve indique le passage de la zone montagneuse aux régions planes plus basses ; mais les grandes parois chauves de la falaise ne prouvent-elles pas que les causes climatiques qui font le désert régnent en souveraines maîtresses sur la montagne.^ — D'autre part l'oasis d El Kantara est la première grande oasis de palmiers que le voyageur rencontre sur cette route particulière, en suivant cette voie ferrée qui a été la première à traverser de part en part la zone orographique des plateaux : on comprend l'impression très vive produite par ce premier type des oasis sahariennes. Mais l'oasis n'est pas le désert : on doit traverser le désert avant d'atteindre l'oasis. Et tandis que l'on descend pour arriver à El Kantara le long des versants pierreux et instables, à peine mouchetés de quelques toufles misérables, de la vallée de l'oued Fcdala, ne croit-on pas que l'on est déjà dans le vrai désert, dans le Sahara ? Ce n'est
pas la limite septentrionale des oasis qui marque la limite septentrionale du Sahara, et ce n'est pas non plus la limite septentrionale du palmier-dattier qui marque la limite septentrionale
Le paysage de touffes est le paysage caractéristique du Bas- Sahara Sud-algérien. De Riskra à Ourir, à Sidi-Yaya, à Touggourt, par exemple, le Sahara n'est pas le beau désert nu et pelé que l'on aperçoit en Egypte dès que l'on quitte la vallée du
Fis. 30. - li»-SiibaraSud.iTg«ricD; IouITh do dinrin et de griot: rus typique du u Sahira dis louSeï ». Ao fond, i droite, l'oaiU d'Oiulr.
Nil ; on pourrait appeler ce désert Sud-algérien le Sahara des touffes ; sauf en quelques points où le sable s'amoncelle en grandes dunes, sauf sur le chott même, blanche et mate plage de sel qui s'<!tcnd horizontale comme une nappe d'eau, tout ce désert a partout un aspect analogue; c'est une surface à peu près plane, indéruiic, toute parsemée de taches végétales (fig. 2t>). Les toulTes des diverses plantes ont divei-ses physionomies ; la touffe du lamarix est plus forte et se tient sur un monticule plus haut ; la touffe du helbel élève à peine ses dernières petites tiges gris-vert au-dessusdu monticule desableclair
STEPPES ET DÉSERT lîi
que le réseau caché de ses branches a déterminé et maintient ; les touffes du drinn sont un peu moins serrées, plus élancées, plus rigides (Bg. ai). Mais toutes les plantes ont le caractère commun d'âlre situées sur des monticules ; puisque leurs racines et leurs tiges associent leur action pour défendre et retenir la terre ou le sable contre l'entraînement du vent, ces monticules sont leur œuvre propre : non seulement elles retiennent la terre ou le sable qui les portent, mais elles arrêtent encore le sable
que le vent transporte ; et ce sable, délaissé parle courant transporteur qui s'est affaibli en buttant contre la touQc, tombe à côté et au delà de la toulTc ; il crée au monticule de la plante comme une queue de sable clair, plus ou moins allongée, — véritable (lèche qui est située du côté opposé à celui d'où vient le vent, et qui en indique approximativement la direction.
ToufTes de rclem ou (ouiïcsdej/n/fri, toulFcsde :eïlaou touflcs de damriln font des taches qui attirent l'œil, et qui font perdre au désert sa belle couleur blonde ou fauve ; lorsque le désert est très plat, il arrive môme que ces touffes vues au loin se per-
âi^aKH
a3a ALGÉBIE-TUNISIE
dent en une ligne sombre et presque noire qui ferait penser à une steppe bien plus qu'au désert ^
Or ce paysage de touffes est déjà celui des hautes plaines et des hauts rehefs ; dès que, s'éloignant des « plateaux »> de Sétif qui doivent être rattachés au Tell, on descend vers le Hodna, on aperçoit tout autour de soi des croupes arrondies et pelées que parsèment de petites touffes dont la monotonie est coupée çà et là par quelques buissons de thuyas ou de genévriers ; mais ce sont déjà les guctafs, les chieh, les thyms, etc., qui vont nous accompagner jusqu'au Sahara. Chacune des routes ou des pistes qui conduisent vers le Sud aura sa physionomie propre ; dans la province d'Oran les touffes d'alfa apparaîtront plus tôt et en plus grand nombre que dans la province de Constantine ; dans cette même province d'Oran et dans la province d'Alger, les touffes de palmier nain expriment par leurs taches basses et noires la parenté entre le Sud de l'Espagne et le Nord de l'Afrique. Mais à l'autre extrémité de l'Algérie-Tunisie, sur la route de Sousse à Kairouan, les dernières cultures de céréales sont encore faites au milieu des touffes respectées, tantôt touffes
^ Pour ridcntincaUon des noms de plantes, voir Synonymie arabe-latine des plantes rencontrées, p. 372-273, dans V. Fouhkau, Rapport sur ma mission au Sahara et chez les Touareg-Azdjer, octobre iSijS-mars 189^1, Paris, 189^. Dans la plupart des volumes do Fourfai', on trouve une semblable Synonymie arabe-latine des plantes rencontrées, de môme qu'un (jlossaire des termes géographiques arabes. Il faut consulter, en outre, du même auteur : Ëi^sai de catalogue des noms arabes et berbères de quelques plantes, arbustes et arbres algériens et sahariens, brochure in-A, 1896. [L'ensemble des voyages de Fernand Fourbau est très clairement résumé dans Aug. Bkknard et N. Lacroix. Historique de la pénétration saharienne, p. 189 et suiv. Voir aussi les excellents comptes rendus critiques de H. Schirmer, dans les volumes successifs de la Bibliographie annuelle des Annales de géographie ] — Pour les plantes dos déserts du Nord de l'Afrique, on doit en revenir encore à Aschkrsox dans HoHi.Fs, Kufra, p. ^83, et au chapitre que H. Schirmfr a consacré à la flore. Le Sahara, chap. xi. — Voir enfin Battandikr et Tuabut. L'Algérie, etc., p. i58- 187. — Voici les noms des plantes dont nous parlons ici ou plus loin : Salsolacées : helbeU Anabasis arliculata et Caroxylon telragonum; damrdn, Traganum nudatum ; j/rmrt, lïalocnemum tetragonum ; </«e/a/, Atriplex Halimus ; — Graminées : dri/i/i, Arthratherum pungens ; al/ot Stipa ou Macrochloa tenacissima ; diss, Phragmltes
STEPPES ET DÉSERT a33
buissonneuses, larges, étalées, vrais monticules végétaux, tantôt touffes légères de petites herbes droites et frêles. Ainsi, quelles que soient les espèces végétales, sur ces grands espaces sans arbres, les plantes forment un tapis de moins en moins continu; elles s'éparpillent. Et c'est par des transitions insensibles que, passé la limite du Tell, la végétation naturelle, se transformant et se clairsemant, se fait de plus en plus saharienne.
La répartition des espèces végétales, liée aux conditions climatiques, est très variée ; certaines plantes ont une aire très étendue comme ces jujubiers sauvages dont les buissons clairs se rencontrent partout, de la Tunisie jusqu'à Tlemcen, et delà Kroumirie jusqu'aux Ziban, et comme cette armoise blanche (chieh, Artemisia herba alba) qui s'étend parfois sur les hautes terres en peuplements si continus * ; d'autres ont des aires plus restreintes et plu&déterminécs *. — C'est grâce à quelques plantes de cette végétation naturelle que sont constitués les pâturages. La région aride (la zone dite des llauls-Plateaux comme la zone du Sahara) est avant tout un territoire de pâture pour le mouton ou pour le chameau ; et à ce titre elle appartient d'abord et avant tout aux nomades, pasteurs de moutons et pasteurs chameliers ^.
communis ; — Composées : chieh^ Arlemisia herba alba ; — Plombaginccs : zeîla, Limon iaslrum Guyonianum.
* L*armoise blanche est une nourriture très recherchée des moutons ; dans certains territoires, elle prend un développement énorme ; dans l'annexe de Mecheria, la steppe limoneuse qui comprend les 4/5 de la région silui/e au Sud des chotts a les 8/10 de son peujdemcnt végétal constituées par le chieh ou armoise blanche. Le pa^s du mouton, p. 337.
* iNous avons insiste sur le caractère physionomique général de ces vastes contrées ; nous ne pouvons entrer ici dans plus do détails ; nous renvoyons aux études de J. Massakt qui a étudié avec tant de précision la localisation géographique des plantes sahariennes au cours de son voyage do 1898 : Un voyage botanique au Sahara, Bull. Soc. royale botanique de liehjique, X\X.Vil, 1898, p. 302-339, 7 pi.
' On évalue à ^o milUons d'hectares la superficie qui forme en Algérie le « Pays du mouton ». Le pays du mouton, p. 5oi. D'autre part, il convient de ne pas oublier que toutes les parties du Sahara, à Texception de celles qui sont des hamada, sont utilisées comme pâturages par les pasteurs chameliers ; la plupart des plantes dont nous avons parlé, drinn, relem, etc. , sont mangées par les chameaux ; aussi rencontre-
a34 ALGÉRIE-TUNISIE
Mais en cette grande zone d'inégale aridité, des sédentaires ont en outre fondé quelques centres de culture intensive, établi des oasis : ces oasis, où se trouvent-elles situées, et comment sont-elles distribuées ?
Lea ressources en eau des steppes et du désert- — L'eau n'est pas absente au Sahara, mais elle est rare. Il convient de n'exagérer ni les ressources en eau qui sont celles du Sahara ni la disette d'eau de cette grande zono plutôt aride que stérile.
Les précipitations sont au Sahara, nous l'avons vu, très irrégulières, très rapides et très locales*. Mais la pluie tombe souvent en averses et les averses sahariennes apportent à la terre, en quelques minutes, une quantité d'eau d'une hauteur de plusieurs millimètres. Celte eau par malheur se perd souvent très vite sur un sol desséché, fissuré et fendillé. Toutefois, pour peu que l'averse dure, l'écoulement par ces «pores » si nombreux de la terre du désert n'est plus suffisant : les eaux se rejoignent dans les fonds d'oueds, toujours un peu colmatés par les alluvions des crues précédentes; et sur ces routes d'eau naturelles, à sec d'ordinaire, se presse soudain un flot violent et rapide : les oueds se gonflent comme les ruisseaux des rues de nos villes, qui, par une soudaine pluie d'orage et malgré leurs nombreuses bouches d'écoulement, débordent, jusqu'à se rejoindre par dessus la chaussée. L'eau apparaît ainsi par intermittence, mais elle laisse des traces persistantes de son passage : lits desséchés et encombrés de cailloux roulés, berges raides des oueds, etc.
t-on do vrais troupeaux de chameaux broutant ces touffes au milieu des terres, comme des troupeaux de moutons ou de vaches; dans le désert très nu do Libye les chameaux passent et s'ils broutent les plantes plus rares qui poussent dans le fond des oueds c'est qu'il leur faut manger en passant ; lo Sahara des touffes est au contraire un véritable pâturage pour les chameaux et ceux-ci no font pas qu'y passer ; ils y vivent et on les y élève. A voir les chameaux Sud-algériens, on sent qu'ils so trouvent sur une terre nourricière ; ils sont grands, velus, ils ont le pas alerte, surtout ceux qui sont dressés à la course, les méharis. * Voir plus haut, p. 157.
STEPPES ET DSSBIiT i3S
Outre les oueds, cours d'eau temporaires, les chotts et les sebkas témoignent au désert de ta présence de l'eau. Curieuse forme hydrographique que celle des chotts! C'est une formelimite, où pour ainsi dire l'eau est présente sans apparaître. L'eau est toujours proche de la surface ; au moment des pluies elle peut môme s'étaler en une mince couche ; mais cette couche disparaît vile ; l'infiltration cl l'évaporation en ont bientôt
Fis. u. — Déprcsiion da rOu«d-RJr' ; le choit de Gsmri, un peu *u nord de Toujjourt.
raison. En réahté, le cliotl est te résultat de la lutte entre la capillarité et l'évaporation : l'eau, présente à proximité du sol, s'élève sans cesse jusqu'à la surface par capillarité : maïs arrivant ainsi en molécules dispersées elle est incapable de résister à l'insolation : elle disparaît en laissant seulement à la surface les sels qu'elle contenait en dissolution : et par ce mécanisme curieux l'eau, qui est en général et surtout au désert l'agent bienfaisant par excellence, a dans ce cas particulier pour seule action elTeclivc d'amener à la surface le sel des profondeurs et
a36 ALGÉRIE'TVJSISIE
de Tétaler en une couche très régulière et parfois assez épaisse: le choit apparaît ainsi avec sa croûte blanche, éclatante sous le soleil, heu d'élection des mirages (fig. 32) ^ Et sur cette surface unie de sels infertiles les touffes mêmes du Sahara, ces touffes de grina ou de damràn, si modestes pourtant en leurs exigences, n'arrivent point à s'installer. Ainsi, malgré l'apparence paradoxale du fait, l'eau peut quelquefois déterminer au Sahara les espaces condamnés a la véritable et irrémédiable stérihté'. En d'autres points, des poches naturelles ou de simples petites dépressions, formant cuvettes, suffisent à recueillir et à conserver pendant quelques jours les eaux d'averses : la daïa est une
^ Sur les aspects variés des chotts et scbkas, voir H. Sciiirmkr, Le Sahara, p. ii3 et suiv., et J. E. Laiiaciik, Etude hydrologique sur le Sahara français oricutal, p. 13 et suiv. Le commandant Monsi':cur fait justement remarquer que suivant les régions et les saisons la surface des chotts est bien entendu plus ou moins humide : « Dans les hauts plateaux, les chott sont comme les oued, remplis d'eau pendant six mois de Tannée ; ils sont k peu près & sec pendant les six autres mois et ne présentent plus alors que l'aspect d'une immense plaine salée, plus ou moins marécageuse et dépourvue de toute végétation. Quant à ceux de la région saharienne, ils ont toujours l'air d'être à sec. » Voir Etude sur la province de Constantine, Rev. de géoQ., juin 1899, p. /419. — Le vieux géographe El Bkkhi a donné au xiv» siècle une très pittoresque description des chotts à propos des chotts Sud-tunisiens : « Celui qui s'écarte de la route, soit à droite, soit à gauche, s'enfonce dans une terre mouvante, qui, par sa molle consistance, ressemble à du savon liquide. » Voir Description de rAfrique septentrionale, traduction de Slank, p. 116.
^ Nous trouvons ici vérifiée l'une des lois les plus importantes de la géographie de la vie à la surface du globe : une même cause, par son insuffisance ou par son excès, arrivant à déterminer des conditions contraires à telle ou telle forme de la vie végétale, animale ou humaine. La vie se trouve comprise entre deux limites qu'elle ne peut guère dépasser, ni dans un sens, ni dans l'autre. El cela en des cadres géographiques de toute nature. C'est ainsi que le manque d'eau rend le développement de l'arbre impossible, et pareillement l'excès d'eau lue l'arbre. Jules Lkgras donne un exemple très caractéristique observé dans la taïga sibérienne : « Tout un bois, se trouvant inondé par suite du relèvement des eaux qu'ont produit les écluses, dépérit et meurt. » (En Sibérie, p. 157, et voir aussi la photographie, Foret inondée sur le canal, p. 112). — Dans un domaine géographique tout différent, l'excès de plirio nuit pareillement à la végétation arbustive : dans les selvas de l'Amazonie, la forêtvierge de Vigapo qui appartient aux régions basses, inondées dès les moindres crues du grand fleuve et de ses afllucnts, est beaucoup moins riche, beaucoup moins dense et pour ainsi dire plus cliétive et plus maladive que la somptueuse et vigoureuse et exubérante végétation du guaçiiy c'est-à-dire des régions plus élevées qui reçoivent
!iTEPPES ET ÙÉSEnr 7^-^
cuvette d*assez grande étendue', le r'dir est un simple point d'eau. Daïa comme r'dirs sont en général distribués et alignés par rapport à des lignes souterraines d'infiltration et d'écoulement*.
Ainsi retrouvons-nous dans cette région aride comme dans tous les déserts, Arabie, Turkeslan, etc., tous les termes de transition entre le chottetle simple point d'eau. Et les indigènes qui ont un si grand nombre de termes pour désigner Teau sous toutes ses formes ont, ici comme là, multiplié les appellations spéciales.
Une autre forme curieuse de petites cuvettes superficielles remplies d'eau est celle des hehour (étangs) et des chria (nids, entonnoirs naturels) : on en observe un grand nombre dans rOued-Rir' : sont-ce les orifices d'anciens puits artésiens, puits indigènes partiellement écroulés.^ ou d'évents naturels communiquant avec la nappe artésienne.^ Nous croyons avec G. Rolland que les deux explications peuvent être valables suivant les cas^. Quoi qu'il en soit, l'eau de ces réservoirs exigus vient souvent des profondeurs.
Car l'eau se rencontre enfin au Sahara emmagasinée en des couches souterraines, et si elle reparaît ça et là à la surface par
autant de pluies mais sont l'pargnces par les effets aflaiblissants do Tinondalion. — Ailleurs encore E. dk Mahtonnk fait judicieusement une remarque du môme ordre (La vie des peuples du Haut-Nil, Explication de trois cartes anthropogéographiques, Ann. de géo(j., V, i8()0, p. 5()8); et quelques pages plus loin il dit, en appliquant les mêmes observations à ractivilé humaine : « L'extrême richesse de la vie végétale a j)Our l'homme les mêmes résultats que son extrême pauvreté. » (p. 5i5.)
' La daïa se vide en général assez complètement par Tinfiltration pour que les sels ne s'accumulent pas à la surface ; toutefois certaines daïa sont salées, comme la daïa el Fcrd dans la province d'Oran, près de la frontière marocaine.
* Il y a par exemple beaucoup de daïa, de r'dirs (et de simples puits) tout autour de Laghouat. On peut voir le manifeste alignement des puits à l'Est de Laghouat sur le cours de l'oued Mzi et des r'dirs partout ailleurs au Sud et à l'Ouest de Laghouat sur la Carte du cercle de Laghouat face à la page a'j2 dans Le pa)'s du mouton.
^ Voir la discussion ciue fait (jîeorges Koi.i.and (Hydrologie du Sahara, p. 3og et suiv.) de l'opinion émi«e par Jus dans: Étude sur le régime des eaux du Sahara de la province de Constantine, But. de l'Acad. d'Uippone, 1886, n» 21.
des sources, elle peut être aussi atteinte dans les couches profondes par le moyen des puits. Les sources sont surtout nombreuses là où le sol subit des dénivellations assez considérables ; toute une ligne de sources jalonne le pied de cette falaise qui termine vers le Sud l'Atlas saharien. Les puits peuvent être creusés partout où il est possible d'atteindre une couche humide, et selon la continuité et la richesse de la couche ils sont plus ou moins nombreux ; selon leur profondeur ils sont plus ou moins utiles : mais en général les puits ordinaires qui exigent toujours de rhomme un travail considérable, Feau devant être portée, soulevée jusqu'à la surface, sont peu favorables au développement des zones irriguées. Il faut des conditions toutes particulières d'isolement en plein désert, comme au M'zab, pour que les puits soient utilisés non seulement pour l'alimentation des hommes et des animaux, mais même pour l'irrigation.
La catégorie de puits qui doit rendre les plus grands services à l'homme en vue de la culture, ce sont les puits artésiens. La disposition des couches détermine Teau à monter toute seule jusqu'au niveau du sol. Et si le travail de forage, sous sa forme ancienne et même sous sa forme nouvelle, est long, difficile et coûteux, l'homme est largement récompensé de ses efforts ; là où l'on peut creuser des puits artésiens, on parvient à créer rien qu'avec l'eau fournie par ces puits de nouvelles et véritables oasis.
Naturellement les puits artésiens se trouvent localisés en des régions bien déterminées, parce qu'ils sont liés à certaines conditions géologiques bien définies : les deux plus grands bassins artésiens sont celui de l'Oued-Rir' et celui du Ilodna, correspondant l'un à la partie la plus basse du Bas-Sahara, l'autre à la partie la plus basse de la zone des hautes steppes (voir carte V) ' .
' On a aussi tenté quelques forages artésiens dans les plaines septentrionales de la
STEPPES ET DÈSEhT 3S9
Nous avons parlé plus haut de la cuvette artésienne de TOued- Rir'. Quelle est Torigine.des eaux jaillissantes de ce bas-fond? (( C'est par le Nord, a déclaré Georges Rolland, que s'alimentent principalement les eaux souterraines de TOued-Rir* : et leur écouleiïient général a lieu du Nord au Sud, et non pas du Sud au Nord » ^ C'est là un problème qui a soulevé Tune des plus vives discussions d'hydrologie géologique: et nous dépasserions les bornes de notre sujet si nous entrions nous-même dans ce débat. Il est du moins certain que c'est par l'étude des nappes jaillissantes ou ascendantes plus méridionales que la question doit être tranchée ; et s'il est permis de se contenter de faire ici une simple allusion aux publications de MM. Lippmann et J. Bergeron, il est impossible de ne pas citer plus amplement le travail minutieux et très original de J.-E. Lahache, Etude hydrologique sur le Sahara français oriental (1900), dont les conclusions sont directement opposées à celles de G. Rolland; par l'analyse des eaux de tout l'immense bassin du chott Melrir, l'auteur s'efforce de montrer la parenté entre les eaux profondes de rOued-Rir' et les eaux dont la sonde artésienne a révélé l'existence plus au Sud, — au delà de notre actuel champ d'étude \
région du Tell ; mais nous n'avons pas à nous occuper de ces forages, car ils n'étaient pas deslini's à procurer dos eaux d'irrigation, mais à assurer l'alimentation des centres urbains en eau potable. C'esl ainsi qu'en vue de l'alimentation d'Alger on a exécuté divers forages artivsiens dans le bassin inférieur de l'Harrach. Voir B. Mans, chef du service des eaux de la ville d'Alger, Notice sur la Nappe artésienne du* bassin inférieur do l'Harrach et sur les divers sondages exécutés dans ce bassin, Alger A. Jourdan, 181)9, in-8, 18 pages et 4 planches hors texte dont un Plan d'ensemble des principaux sondages exécutés dans le bassin de l'Harrach avec courbes horizontales indiquant le niveau du terrain dans lequel a été rencontrée la nappe jaillissante, à I : 300 000.
* G. Rolland, Hydrologie du Sahara, p. 200. Voir aussi G. Rolland, A propos de l'alimentation des eaux artésiennes de l'Oucd-Rir' et du bas Sahara algérien dans Mémoires de la Société des Ingénieurs civils de France, mai 1898.
3 J. E. Lahache avait déjà publié dans la Revue scientifique du 37 mai 1899 (p. 65 1-653) un court mémoire: L'eau dans le Sahara, dont la conclusion était la suivante: « Tougourt, Bardad, N'Goussa, Ouargla, représentent ainsi une vastç
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Physionomie générale des oasis. — Des causes très diverses peuvent donc fournir sur les hautes terres et au Sahara de Teau en quantité parfois assez considérable. — Partout la préoccupation dominante est celle de Teau. Sur les terrains de parcours, on s'efibrce d'améliorer les points d'eau, d'aménager les r'dirs à l'usage des grands troupeaux des indigènes ^ A plus forte raison pour toute entreprise de culture l'eau est-elle indispensable. Presque partout où l'on a de l'eau en assez grande abondance on peut cultiver. Si le sol n'est pas toujours de nature excellente, s'il est souvent encombré de sels préjudiciables aux plantes, on possède en revanche comme facteur puissant de la végétation la chaleur solaire. Aux endroits privilégiés oîi l'homme trouve de l'eau, il peut fonder des oasis.
Le palmier-dattier est l'arbre par excellence des oasis Sud-algériennes et tunisiennes. C'est un arbre exigeant et délicat ; pour qu'on puisse le cultiver avec profit, trois conditions naturelles doivent se trouver associées : eau souterraine, forte chaleur annuelle et sécheresse de l'atmosphère. Ainsi la distribution du palmier-dattier et la distribution des oasis à palmeraies dépendent de la température et de l'état hygrométrique de l'air durant toule Tannée. Or les hautes altitudes du gand bourrelet plissé entraînent durant l'hiver des températures rigoureuses, et souvent des phénomènes de précipitation. Avant d'arriver à la zone de faible altitude oii la chaleur est assez forte et assez constante pour permettre la croissance du palmier, on doit en conséquence franchir presque partout la zone entière de ce grand bourrelet
gouttière dont rOued-R'hir n'est que le prolongement. Le tout forme, au point de vue hydrologique, un ensemble indivisible. »
' Dès i883, MM. \. Pomkl et Pouyannk, dans une note sommaire, avaient donné l'idi'^e excellente et qui a été suivie de profiler des a reddirs » naturels et de les améliorer dans toute la région qu'ils appellent « région des Steppes ou des Hauts- Plateaux » (cette noie était datée du I3 septembre i883). Voir aussi Etudes sur l'aménagement et l'utilisation des eaux en Algérie, 1890, p. i83 et suiv.
STEPPES ET DÉSERT iln
montagneux dont l'altitude est en général trop élevée pour que la température y soit égale et modérée même durant l'hiver.
Par suite de l'orographie, il s'étend donc, — entre la zone méditerranéenne qu'arrosent les pluies d'hiver et la zone désertique où la température ne descend pas au-dessous de o", — une zone qui n'a ni le profit des pluies ni le profit de la chaleur continue. Et c'est seulement à cinquante, soixante ou quatre-vingts kilomètres de la limite des cultures du Tell qu'apparaissent les premiers palmiers-dattiers, palmiers sauvages, chétifs et rabougris*. Et les oasis de palmiers, les oasis où les palmiers sont productifs, sont situées encore plus au Sud, — généralement à d'assez faibles altitudes : Bou-Saâda (un peu au Nord du 35° Latitude Nord et à 678 mètres d'altitude) est de toute l'Algérie et de la Tunisie Voasis de palmiers la plus septentrionale.
Le superbe Phœnix dactylifera dresse sa haute tige et étale les longues feuilles retombantes de sa palme étoilée ; c'est un arbre incomparable : il protège, fertihse et nourrit ^ Les dattes sont
^ C*est par exemple au Hamma, sur la route de Bordj-bou-Arreridj à M'sila, qu'on aperçoit les premiers Pfioenix dactylifera.
* Nous devons à Theob. Fischer une très bonne étude d'ensemble sur les palmiers, Die Dattclpalmc, ihre geographischc Verbrcilung und cultiirbistoriscbc Bedeutung. Pet. Mit., Erg., n**. 6'i, 1881. Sur les qualitps des dattiers algériens et notamment des dattiers de la variété Defjlet-nour, voir un intéressant article du directeur du Jardin d'essai du Hamma: Cii. Rivij>:ke, Difl'usion des dattiers algériens, Australie et Jamaïque, dans Rev. des cultures col., III, 1898, p. i3o-i36. Sur la culture si délicate de cette plante, dans le Sud-algérien, on peut consulter Un homme du Sud, La culture dans le Sud-constantinois, A.lgcr, Imp. P. Fontana, 1898, in-8, ao p.; c*est une brochure parue sans nom d'auteur, mais qui a été écrite par un homme qui a lui-même entrepris des cultures dans le Sud-constantinois, le commandant Rose. [TcuiHATCHEF, Espagne, Algérie, Tunisie, p. 282, a consacré une intéressante page à ce colon, M. Rohk]. — On trouvera une étude complète et détaillée sur tous les travaux soigneux qu'exige la culture du palmier dans un article récent du Bulletin de la direction de l'agriculture et du commerce, publié par la régence de Tunis, Les Dattiers des oasis du Djerid, par F. Massklot, 0<^ année, avril 1901, p. 11/4-161 ; voir surtout p. Ii4-i36. L'auteur résume ainsi tous les services que rend le palmier à celui qui le cultive (p. ii5-ii6): « Le palmier est l'arbre béni des Arabes. Il sert à tous les usages. Tandis que ses fruits subviennent à la nourriture d'une nombreuse population, ses feuilles, tressées, sont converties en chapeaux, en paniers, en nattes, en zembils d'Ânes, en éventails, en plumeaux et même en récipients pour l'eau ; ses palmes, au Djerid, servent à la confection des plafonds, des berceaux, des cages do
Rkunhes. iG
Aï ÀLGÈniE-TtlNJSïË
un alimenl de première importance pour le Arabes, sédentaires on nomades ; à Tabri du palmier d'autres plantes ou arbustes sont cultivés, arbres fruitiers ou plantes maraîchères.
Au Nord de cette limite septentrionale des palmiers, dans les sites favorablement orientés, peu élevés, abrités et disposant d'eaux suffisantes, la culture par irrigation ne peut s'appliquer utilement qu'aux arbres fruitiers. C'est ainsi qu'avant d'arriver aux oasis de palmiers, type proprement saharien, nous trouvons en Algérie quelques oasis, telles que M'sila, qui appartiennent au type des oasis de l'Asie Centrale, ou au type de Damas*.
lit, des barrières, des nervures de tentes et, disposées parallèlement, elles constituent un très bon sommier ; c'est avec les épines des palmes qu'on fait les peignes pour carder la laine et 1^ tisser ; son stipe, indépendamment du chauffage, est, à l'exclusion de tout autre bois, employé dans la menuiserie ou dans la charpente des maisons, selon la qualité. On a remarqué que les palmiers dont les racines étaient pivotantes donnaient un bois beaucoup plus résistant et à grain plus serré que les autres. La matière textile qui entoure la base des palmes que nous nommons la bourre et les Arabes « liffa » sert à faire d'excellentes cordes, des matelas, des nattes, des zcmbils, des chouaris (sortes de sacs) pour les dattes. Les pédoncules des régimes sont utilisés pour la confection de certaines cordes grossières ; ceux d'une espèce particulière appelée « gundi » sont employés dans la teinturerie. Les brindilles qui supportent les dattes sont données quelquefois aux chameaux pour leur nourriture, on en fait aussi des balais et des allumettes que l'on enflamme en les frottant Tune contre l'autre. Entaillé d'une certaine façon, le palmier produit selon le procédé d'extraction une boisson douce ou fermeniée qu'on nomme « lagmi ». Bref, toutes les parties de cet arbre sont utilisées. Les indigènes disent qu'un chameau pénétrant dans un jardin de palmiers peut en ressortir complètement harnaché de sa bride, de sa haouia, de SCS deux chouaris et même, ajoutent-ils naïvement, du bâton pour les faire marcher. Lorsque, trop vieux pour produire encore, le palmier doit céder à un plus jeune la place qu'il occupe dans le jardin, abattu sans pitié par le khammès qu'il a nourri si longtemps, son gigantesque cadavre jonche le sol, il oflre encore un dernier don : son cœur, que les indigènes appellent « djoumar » et dont ils sont très friands. » Sur les produits du palmier, voir aussi les détails très précis fournis par Du Paty de Clam dans son Élude sur le Djérid, Bull, de géog. hist. et descriptive^ VIIl, iSgS, p. 289 et suiv. — Enfin le Prof . Schwkinfurth, l'explorateur et savant botaniste,- a écrit quelques pages substantielles sur la culture du palmier-dattier, Bévue des cultures coloniales, 5 février 190a, p. 82-88, 20 mars, p. 175-178, etc.
* Les oasis du Djebel Amour, situées à des altitudes élevées appartiennent à ce type. Voir par exemple pour Tadjemout, à 896 mètres, P. Soleii.let, l'Afrique occidentale, p. 33 : a l'on y cultive des arbres fruitiers, surtout des abricotiers, mais il n'y a pas de palmiers. »
STEPPES ET nitSEnT l'iî
M'sila est une oasis d'abricotiers, de pêchers, etc. (voir fig. aS), et où se dressent aussi çk et là comme ù Samarkande ou à Damas les troncs élances des peupliers.
La dépression du llodna, au milieu des hautes terres, est une région unique au point de vue de l'irrigation : M'sila, sur le
versant Nord, en face de Bou-Saûda, sur le versant Sud, représente les oasis des arbres à feuilles caduques en face de la première oasis à palmiers, de la première oasis proprement saharienne. Dans les vallées méridionales de l'Aurès le passage d'un type à l'autre se produit parfois plus brusquement encore '.
Tout autour des oasis du type M'sila comme du type Rou-
' Voir H. llussoM, Le> vallées cle l'.\ur^5. dam Annala de yéogrvphic, IX, 1900, p. &3-b5.
aV'i ALGKHIÊ'TCMSÏË
Saâda s'étendent des surfaces cultivées en céréales ; ces étendues sont plus ou moins grandes selon l'abondance des pluies. Après les arbres on trouve ainsi des champs d'orge (voir fig. 23) dans les endroits les plus favoiisés pour l'irrigation ; ce sont de véritables banlieues de céréales qui peuvent être comparées à ces banlieues de cultures maraîchères qui entourent plus ou moins régulièrement quelques-unes de nos grandes villes.
Ainsi dès que l'on a passé la région du Tell, on peut dire qu'en s'acheminant vers le Sud on entre dans le Sahara : il n'est pas besoin d'avoir franchi la dernière chaîne méridionale de l'Atlas pour se trouver déjà en plein désert. L'on doit se rappeler par quelle série de formes variées bien qu'analogues, le paysage naturel passe des steppes voisines de la Méditerranée telles que la vallée du Chéliff au Sahara proprement dit ; et l'on constate la même variation, avec une gamme correspondante de types intermédiaires, pour les « oasis » d'irrigation.
Le territoire cultivé et cultivable varie beaucoup d'étendue ; il se réduit le plus souvent à quelques points d'élection, plus ou moins éloignés les uns des autres.
Or en tous ces petits centres épars d'irrigation et de culture, l'homme n'est parvenu à s'assurer les moyens de subsistance qu'à force de persévérance, et grâce aussi à une habile utilisation et à une sage répartition des faibles et précieuses quantités d'eau disponible.
Comment classer les centres d'irrigation ? — On a essayé de classer les oasis d'après les faits géographiques qui procurent à l'homme l'eau nécessaire ; on a distingué par exemple, les oasis d'oueds, les oasis de puits, les oasis de sources, etc. '.
^ Goorgc IIoEHNEL a Ion le un inlcrcssanl essai de classification générale des oasis : Dio Morpholopio und Hydrographie der Oasen, Hunzlau, i8()5, a3 p. Il distingue : A. 1rs oasis de dcprosion (Doprossionsoascn) ; dans ces bas-fonds naturels, les eaux
STEPPES ET DÉSEHT a45
Mais cette division, qui parait simple en principe, l'est beaucoup moins lorsqu'on observe la réalité. En fait, l'homme est trop avide de cette richesse souveraine au désert, pour ne pas recueillir l'eau sous toutes ses formes : telle oasis dont l'eau est surtout fournie par des sources, recueillera précieusement grâce à des barrages l'eau des crues de l'oued, et sera en même temps une oasis de source et une oasis d'oued. Telle autre utilisera également des sources et des puits, des eaux de puits et des eaux de crue, etc.
Une chose importe par-dessus tout au point de vue qui domine toute notre étude, au point de vue de l'utilisation de l'eau : l'eau est-elle fournie a Thomme sous un volume constant ou à peu près constant.»^ ou bien l'eau lui est-elle irrégulièrement fournie.^ Voilà ce qui changera en vérité l'attitude de l'homme vis-à-vis de l'eau, quant à la répartition et quant à la réglementation. Et c'est le seul principe qui doive présider à une classification des oasis Sud-algériennes et tunisiennes : oasis à débit d'eau constant, oasis à eaux irrégulières.
Il va sans dire qu'encore ici la nature mêle les types et procède par combinaisons multiples : si nous trouvons des cas extrêmes représentant les deux types avec netteté et d'une manière parfaite, très souvent par ailleurs les deux types se trouvent mêlés ou mieux superposés : une oasis à débit d'eau constant utilise en outre d'une manière secondaire les eaux d'oued et les eaux de pluie, ou inversement.
Toutefois, nous sommes par là en possession d'un principe
se rassemblent ot apparaissent sous la forme de sources. B. les oasis de montagnes ((xcbirgsoasen), qui doivent l'eau aux pluies provoquées par le relief, Tibesti, Ahaggar, Aïr. C. les oasis de fleuves (Flussoasen)» arrosées par les eaux de fleuves tels que l'Amou-Daria ou le Nil. D. enfin les oasis que l'auteur appelle spécialement oasis artificielles (Kunstoascn) (toutes les oasis sont pourtant par définition artificielles), et qui correspcmdent à ces oasis où le travail de l'homme est exceptionnellement industrieux : puits artésiens, feggaguir, etc. — Classification ingénieuse mais trop exclusivement fondée sur des caractères extérieurs, et partant insuffisante,
■BV^
vraiment différentiel, car en ces cas de superposition d'une oasis d'un type à une oasis de l'autre, les deux ne se confondent jamais. Au point de vue qui nous intéresse nous trouverons toujours un système de réglementation et de répartition qui sera double si Toasis est double.
A. Lorsque les eaux sont irrégulières, lorsqu'une oasis n'est alimentée que par des eaux de crue, les cultivateurs risquent de se trouver tous les ans dans la même situation que les Valenciens à l'époque critique des grandes sécheresses, et le régime des eaux devra être aussi complet et compliqué qu'à Valence même. — Aucune oasis ne représente ce type aussi parfaitement que M'sila, dans le llodna.
li. Lorsque les eaux d'une oasis ont au contraire un débit constant ou à peu près constant, il y a moins îi craindre que les surfaces irriguées et les cultures ne s'étendent démesurément. Tous les problèmes de répartition et de réglementation doivent se réduire en somme à une juste répartition. Si la distribution des eaux est assurée d'une manière équitable et normale, fùl-elle même très compliquée, clic doit naturellement -rester la même durant toute l'année. Ce cas géographique réduit la réglementation au minimum, et supprime pour ainsi dire toute administration et toute jurisprudence contenlieuse. Il suffira que la communauté ait un fonctionnaire pour surveiller la distribution, et une autorité assez forte pour faire respecter les décisions de ce surveillant des eaux. — L'oasis de Laghouat et les oasis du Djcrid correspondent à ce type.
C. Enfin, lorsque les eaux sont abondantes et surabondantes, — au moment où l'homme veut les utiliser et par rapport aux cultures qui exigent l'arrosage, — comme elles le sont à Grenade par exemple, — non seulement la réglementation proprement dite n'existe plus ou tombe en désuétude, mais la distribution même n'est plus très rigoureuse : — et c'est le cas de la plupart des oasis de l'Aurès.
STEPPES ET DÉSEHT a',;
Après avoir résumé les traits essentiels de la physionomie géographique et économique de ces trois types extrêmes, réalisés avec une singulière netteté et simplicité, dans les oasis de M*sila, de Laghouat et de TAurès, nous passerons en revue des types plus complexes, cherchant toujours, par une analyse critique des conditions naturelles à expliquer au moins partiellement le caractère soit plus ou moins collectif soit strictement individualiste de la conception pratique que se font de Teau les cultivateurs de ces oasis.
Trois cas relativement simples et choisis comme types.
A. L'oasis de M'sila dans le Hodna (oasis à débit très variable). — Les eaux de l'oued Ksob peuvent irriguer 6 /JgS hectares, dont 71 hectares de jardins (le reste de la superficie est consacré aux céréales). On s'est heureusement contenté de transformer en règlement officiel les usages traditionnels des indigènes, et on a ainsi obtenu un type de réglementation qui peut sans doute être regardé comme le plus parfait de toute l'Algérie \ La répartition paraît au premier abord très compliquée, mais comme elle résulte des conditions naturelles elle a été longtemps observée sans qu'aucune infraction fût commise. On trouvera aux Notes et pièces justificatives, J, i, le texte complet de ce règlement qui mériterait d'être choisi comme règlement-type.
Ce sont les 71 hectares de jardins qui sont toujours favorisés ; dès que le débit ne dépasse pas io3 litres par seconde au barrage de Bou-Djemline, toute l'eau est distribuée entre les jardins proportionnellement à la surface qui doit être arrosée. Lorsque le débit est plus considérable, c'est le moulin Petit qui bénéficie de l'eau jusqu'à concurrence de 67 litres par
* A.. Flamant déclare : « Les eaux du bassin de l'oued Ksob peuvent cire classées parmi les mieux utilisées de toute TAlgérie. » Notice sur Thydrauliquc agricole en Algérie, p. 5a.
7',8 .4 LGEHIK TIMSIE
seconde. Puis si le débit dépasse 170 litres par seconde, c'est-àdire en fait si le débit est un débit de crue, Teau est consacrée à la culture des céréales, et distribuée entre les différents barrages proportionnellement à la surface qui peut être cultivée et arrosée. — Par contre, en cas d'extrême sécheresse, l'Administration, représentant la collectivité, dispose d'un pouvoir discrétionnaire (art. i3) : et cela rappelle les mesures prises à Valence lorsqu'est proclamé (( Tétat de sécheresse ».
Les usagers coopèrent aux frais généraux et aux frais d'entretien selon l'emploi qu'ils font de l'eau : le propriétaire d'un hectare de jardin, ayant des avantages et même des privilèges par le fait seul qu'il possède un jardin, paie autant que le propriétaire de 4 hectares cultivés en céréales; pour un moulin, on doit payer par paire de meules autant que pour 4 hectares de jardins ou 16 hectares cultivés en céréales (art. 21). Il est difficile d'imaginer une répartition des charges plus conforme à la véritable équité.
Malheureusement ce régime a été troublé par la destruction du « barrage de l'Occident », Sba el Gliarbi, en 1887 ; le barrage n'a pas été reconstruit : et les arrosages de la rive droite de l'oued Ksob sont assurés tant bien que mal par le barrage du moulin. C'est une situation anormale et défectueuse : on peut en juger par le second document, datant de 1897 et que nous publions aux Notes et pièces justiûcatives, J, a.
Enfin les conditions hydrologiques de l'irrigation à M'sila sont menacées par un nouveau projet, par la construction d'un autre barrage sur l'oued Ksob, en amont de M'sila ; le point choisi sera peut-être le Hamma\ Le plan le plus sage et qui devait être suivi serait de se rapprocher le plus possible de l'état antérieur, qu'avait sanctionné avec succès l'arrêté provisoire du 1 5 juin 1880.
^ Voir (joiiv. géii. (lo l'AlgcTic, Délégations financières algériennes, session de juin lyoi, Procès-\cTbaux des délibérations, p. ']Sc^.
STEPPES ET DÉSERT aVj
B. L'oasis de Laghouat et les oasis Sud-tunisiennes du Djerid (oasis à débit relativement constant). — A Laghouat, les eaux sortent des sables ; il est certain que le lit de Toued M'zi dans cette passe qui se trouve à 4 ou 5 kilomètres en amont de Laghouat voit réapparaître à la surface les eaux qui disparaissent i5 ou i6 kilomètres plus haut ; ainsi se trouve assuré le débit assez réguher des eaux qui arrosent les jardins de Laghouat \ Et Teau ne manque jamais à Laghouat même en plein été *. S'il n'y avait que les crues de l'oued, les seguias d'amenée seraient souvent à sec; les crues donnent un complément très précieux, mais qui est souvent utilisé pour arroser les daïa voisines de Laghouat vers le Sud et pour y faire des céréales. Ces crues ainsi que les eaux constantes sont retenues par un misérable petit barrage qu'il faut sans cesse réparer et refaire au moins en partie (fig. 2 4) ; si l'on songe aux pertes qui se produisent par infiltration sur les 5 kilomètres de parcours où l'eau de l'oued comme l'eau des seguias coule uniquement sur des sables très meubles, on suppose avec raison que la quantité d'eau qui serait mise à la disposition de Laghouat par la construction d'un barrage ^ et par l'améUoration des canaux d'adduction serait vraiment considérable.
1 Laghouat est situé à Taltitudc de 793 mètres : les jardins comptent beaucoup de palmiers mais aussi beaucoup d'arbres fruitiers et bon nombre de peupliers.
' « Des reliefs du sous-sol formant seuil dans la vallée de l'oued M'zi ont fait affleurer sur plusieurs points, comme à Tadjemout, au Recheg, à Laghouat. les eaux souterraines de cette rivière, qui remontent alors à la surface et coulent en véritables ruisseaux. » Le pa^s du mouton, p. 167. Le débit constant par 3/1 heures dont peut disposer Laghouat est d'environ i5 000 mètres cubes d'après le tableau de la p. 172 du môme ouvrage. Si l'on consulte d'autre part le Tableau des entreprises d'irrigations de A. Flamant (Alger, 1900), on y voit que le débit d'ctiage n'est jamais inférieur à 7 000 mètres cubes par jour. — Tl faut encore noter que les habitants de Laghouat ont creusé un certain nombre de puits (71 d'après Le pays du mouton). G. Rolland, Hydrologie du Sahara, p. 89, écrit do son c6té : « Laghouat, ville et oasis, est abondamment pourvue d'eau. »
^ Il ne s'agirait pas d'un grand barrage, mais d'un petit barrage moins rudimentaire qoe les digues actuelles. L'exécution de ce barrage est sans cesse retardée, parce que les Pont» et Chaussées veulent faire d'un seul coup un barrage maçonne qui
ibo ALGÉIllE.Ti.MSIE
En principe Laghouat semble une oasis d'oued; en réalité elle est comme une oasis de source, et le débit d'eau nécessaire pour les jardins peut être regardé comme constant (avec les réserves que nous avons faites par ailleurs sur cette expression :
coiialanl). Aussi ne trouve-t-on à Lagbouat qu'une organisation rudi mon luire, se réduisant à une simple distribution. L'eau
serve de chausscu à la roule : c'est peut-être trop ambiliuiii ; en stlenilint qu'on ami^lîoro l'actta de Laglioual |ioaT les voitures, bccës qui est à l'iicuro acluclle ti jiGniblc b caHBC des dunes, on pourrait avec do potits travaun Hugiiiijnler le» réserves d'eaui do crues et on fairo [irolitor plusieurs des daia covironnanio en vue do la ruIturcT des céréales. L'arjni'>o a bcMïiii do |5<H>0 quïiitaui d'orgo par au ; cet ergc lui cmlle jusqu'ï Laglioiiat G francs Je transport par quintal. Ce serait une tK'« simple quo d'ossaj'or de produire plu» d'orge ii Lajjliouat miimo par leuro utilisaLion des oauz.
STEPPES ET DESERT a5i
dans les jardins est distribuée proportionnellement à la surface. Les cultivateurs paient un impôt pour Teau, proportionnellement à laquantité d'eau utilisée . Mais on n 'achète pas et on ne peut pas acheterTeau d'arrosage. Toute la distribution se faitpar heures (heures et minutes) et non pas par fractions variables ou proportionnelles du volume total : c'est là encore un témoignage que les eaux ne manquent jamais au point de compromettre la prospérité des jardins. Deux amin-eUma * sont chargés de surveiller la distribution de l'eau, et jouissent de l'autorité et de la considération nécessaires. Deux hommes leur sont adjoints qui les aident. Enfin huit des propriétaires de jardins coopèrentà cette œuvre générale de surveillance; mais ils sont des mandataires de la collectivité sans en elre des fonctionnaires rétribués : leur travail leur vaut seulement un supplément d'eau d'arrosage.
Les belles oasis du Djerid sont situées entre le choit Gharsa et le choit el Djerid ^ L'oasis de Nefta se présente avec une
* Voir ce qu'a <^cnt Fromentin de ramiii-cl-ma do Laghouat, Un M dans le Sahara, p. i5a-i5/j. Voir ce f|iïc dit Sciiirmek, dans Le Sahara» p ii8C, de l'amlnel-ma de Ghadamès. — De même, pour le Kiel-el-ma, mesureur d'eau, au Toual,' voir DE LA Martinière et Lacroix, Documents pour servir à l'élude du Nord-Ouest Àfricaio, III, p. aao-aai.
2 Sur le Djerid, voir Doumet-Adamson, Sur le régime des eaux qui alimentent les oasis du Sud de la Tunisie, dans A/as, i884 ; E. Blanc. Le Sud de la Tunisie, dans Bulletin de la Société de géographie commerciale^ 1888-89; Du Paty de Clam. Étude sur le Djerid, dans Bull, géogr. historique et descriptive, iSqS, p. a83-338 ; et deux articles plus récents où l'on se demande pourquoi les auteurs ne citent même pas l'excellent article précédent de Du Paty de Clam: Danovitz, Le Djerid, dans Bull, de la Société de géog. comm., cl E. Dollin du Fresnel, Le Djerid tunisien, dans /rfc/n, 1900. — Le nom du Djerid est une réduction de Bclad-el-Djerid, les villes à dattiers ; voir Ibn Khaldoun, Histoire des Berbères, traduction de Slane, I, p. 19a. — Le Djerid parait avoir été un des plus vieux centres habités du Nord de l'Afrique : loutc la région abonde en stations préhistoriques ; voir D"" (^ollignon. Étude sur l'ethnographie générale de la Tunisie, dans Bull, de géogr. hist. et descriptive, I, 1886, p. 343. — Le Djerid a été, surtout autrefois, très célèbre par sa grande fertilité. Au xi*' siècle, El Bekri écrivait : Autour de Touzcr (Tozeur), « les dattiers forment un grand et sombre massif. Il n'y a point d'autre endroit en Ifrîkija qui produise autant de dattes... On ne trouve nulle part des oranges aussi belles
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physionomie bien caractéristique : les premiers palmiers sont groupés dans un creux au Nord près des sources, et ce sont les plus vigoureux ; puis le village s*étend de part et d'autre du chenal un peu encaissé par lequel s'échappent les eaux ; puis l'oasis s'épanouit en éventail sur un versant en légère déclivité : les palmiers sont séparés en deux parts par une petite éminence et ils sont plus nombreux vers l'Ouest que vers l'Est.
Dans les oasis du Djerid les eaux sont fournies par des sources et des sources chaudes'. A Tozeur, on compte environ \!\o sources qui se réunissent pour former un cours d'eau débitant environ i o5o litres par seconde, et la température générale de ces sources est de 3o**. A Nefta, le débit des sources réunies est de i loo litres par seconde.
Ces sources ont un volume à. peu près constant ; de petits barrages en troncs de palmiers (fig. 25) assurent la distribution des eaux, lesquelles sont réparties entre les indigènes suivant des usages traditionnels. Une simple distribution est suffisante, distribution garantie par la surveillance de fonctionnaires de la collectivité, les gardiens des eaux. Le régime est tout à fait analogue à celui de Laghouat.
Nous donnons aux iVotes et pièces justiûcatives^K, un exposé très complet et très clair du système de distribution des eaux dans l'oasis de Tozeur. L'auteur, M. F. Masselot, y parle seulement de l'oued ; il convient de ne pas oublier que cet oued
et aussi douces que celles de Touzer. » Voir Description de l'Afrique septentrionale, traduction de Slane, p. 117 et 118. — Aujourd'hui encore, les palmiers et les arbres fruitiers du Djerid donnent des produits de choix. Les oliviers sont nombreux aussi: a5 000 pieds d'oliviers à El Oudlane produisant 5 000 hectolitres d'huile d*olive: voir E. DoLLiN DU Fkesnel, art. cité, Bull. Soc. g^ogr. corn., 1900, p. 4o. — Il faut noter que Gafsa, qui est regardée depuis peu comme la capitale du Djerid, n'en fait pas réellement et proprement partie ; Gafsa est dans de tout autres conditions naturelles que les oasis du Djerid : elle est beaucoup moins chaude ; elle est située à une altitude sensiblement plus élevée ; tandis que l'oasis de Tozeur est à 5o mètres à peu près au-dessus du niveau de la mer, Gafsa est à 3^5 mètres.
^ Quant aux e&sais de sondages artésiens, ils n*ont donné jusqu'ici aucun résultat.
STEPPES ET n/tSERT i!iî
est constitué par la réunion de sources et qu'il n'a pas du tout les caiBclères du simple oued saharien. C'est en vertu' de" ce caractère même de t'oued que s'expliquent les faits que l'auteur nous expose.
Fie. i5. — Un dei barngo de Tueur (Ujvrid).
C. Les o&sJB de l'Aurès (o&sis à débit variable mais surabondant). — Dans le massif do l'Aurès toutes les cultures sont associées à l'irrigation. Les oasis de ces vallées sont, dans les régions les plus élevées, des oasis d'arbres fruitiers : peu de figuiers, mais beaucoup de noyers et aussi beaucoup de vigne. Les habitants cultivent aussi les céréales dont ils ont besoin.
En général, et surtout sur les versants septentrionaux, les eaux dans l'Aurès ne manquent point. Les sources nombreuses
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même sur le versant Sud fournissent des quantités d*^eau souvent surabondantes* ; et de plus, au printemps, on bénéficie de la fonte des neiges qui se sont accumulées durant Thiver sur les hauts sommets. Bref, les cours d'eau ne sont jamais
a sec .
L'Aurès ressemble ainsi à la Grande-Kabylie. Et] comme dans la Kabylie nous ne trouvons pour ainsi dire pas dans les oasis de l'Aurès de cas difficiles et compliqués ; les indigènes s'entendent entre eux sans peine pour la distribution de Teau : ils ont rhabitude de la distribution de l'eau comme ils ont par tradition l'habitude de tracer habilement les rigoles d'arrosage. Ils se servent de mesures proportionnelles, la main, le pouce; (ils prennent parfois )a main et le pouce d'un individu déterminé comme étalons fixes).
Le sénatus-consulte a reconnu aux habitants de l'Aurès la propriété de l'eau qui peut devenir propriété melk c'est-à-dire propriété privée^. Souvent l'eau appartient à la djemâa (à la commune). D'ailleurs s'il ne s'élève pas de conflit pour la distribution de l'eau dans les oasis. L'eau cependant est de plus en
^ La seule oasis de Djemora (oued A.bdi) est arrosée par les eaux de 18 sources. Tout le versant méridional de l'Aurès est jalonne pour ainsi dire de sources : ce sont ces sources qui servent à l'arrosage de ces territoires arables, larges de aoo à 2 000 mètres, cl qui portent le nom de Samer.
^ L'oued el Abiod roule « un flot variable avec les saisons, mais toujours largement suffisant pour les besoins des indigènes et de leurs troupeaux. » Le pays du mouton, p. 894. A i aoo mètres d'altitude, la plaine d'Arris est très suffisamment arrosée : « La terre est bonne, la culture des céréales aisée et productive. » M. Besnier, Notes sur l'Aurès : La plaine d'Arris, Ann. de géogr., i5 juillet 1899, p. 367. A fortiori sur le versant Nord, a l'eau est en quantité suffisante sur presque tous les points » dans le cercle de Khenchela. Le pays du mouton, p. 442.
•' Dans les oasis qui sont situées à l'extrémité des grandes vallées de l'oued Abdi ou de l'oued el Abiod, oasis de palmiers, qui se rapprochent tout à fait du type Biskra, il n'est pas étonnant que nous voyons se modifier le régime des oasis de la montagne. H. Busson a très vivement rendu les changements de physionomie des oasis de ces vallées à mesure qu'on s'avance de l'aval à l'amont ou inversement, voir Les vallées de l'Aurès, Ann. de géographie, i5 janvier 1900, p. 43-55. Et c'est ainsi qu'à Xf'chounech « l'eau suit les palmiers », c'est-à-dire que les palmiers se vendent avec le droit à l'arrosage. Féliu, ouvr. cité, p. 55.
.STEPPES ET DltsEnT a^r»
plus jalousement employée par suite de raccroissement de la population et de l'extension des cultures.
En certains cas les eaux des oueds sont accaparées d'une manière si complète par les habitants de la montagne qu'il ne reste et surtout qu'il ne restera plus d'eau pour les habitants de la plaine. Telle est une des catégories de complications prochaines auxquelles il s'agira d'aviser.
Une autre complication semble résulter plus directement encore de l'augmentation de la population : les indigènes ont l'habitude de moudre leur grain à l'aide de petits moulins à eau qui exigent à peu près chacun une force équivalente à un cheval-vapeur. Ces petits moulins sont très nombreux, et l'on a dû se préoccuper d'en limiter le nombre pour réserver Tcau aux cultures.
A l'heure actuelle les indigènes ne peuvent plus établir un moulin sans qu'on ait fait une enquête et qu'on leur ait délivré une autorisation officielle qui les soumet à une redevance.
Le désert Sud-algérien et Sud-tunisien est le domaine de la diversité et de la complexité.
Même dans les oasis où le débit des eaux est relativement constant et que nous avons choisies comme types de ce cas hydrologique (Laghouat et Tozeur), il va sans dire qu'il ne s'agit pas là d'une invariabilité mathématique : le débit varie malgré tout, quoique entre des limites relativement rapprochées ; et c'est même en vertu de ces variations accidentelles que la simple distribution en usage dans ces oasis est quelquefois insuffisante : elle tend en tout cas à être de moins en moins suffisante à mesure qu'augmente le nombre des cultivateurs établis dans une même oasis, et l'étude de M. F. Massclot, reproduite aux JVotes et pièces justiûcativesy K, laisse très bien deviner cette cause de décadence du simple régime de distribution.
D'autre part, l'eau, nous l'avons déjà dit, est chose trop
23G ALGÈniE-TUNiSlË
rare et trop précieuse pour qu'on ne cherche pas à l'exploiter par tous les moyens et sous toutes les formes. Aussi, parmi les principaux groupes d'oasis, presque tous les autres se présentent-ils avec encore moins de simplicité, et manifestent-ils des particularités plus ou moins curieuses sur lesquelles nous nous proposons précisément d'insister.
Cas divers.
L'oasis de Bou-Saâda. — Bou-Saâda est un bon type d'oasis d'oued au sortir des montagnes (comme El Kantara). Le village est bâti sur les bords de Toued, dont le lit est assez profond, et dont il faut toujours redouter les crues terribles. Les maisons apparaissent ainsi souvent au-dessus de la tête des palmiers qui sont plantés en contre-bas dans le lit même.
Bou-Saâda est composée de deux oasis accolées : l'oasis d'arbres fruitiers * est juxtaposée à l'oasis de palmiers. Au delà s'étendent les champs de céréales qui sont fertilisés par les eaux des crues. On s'est beaucoup occupé d'étendre la zone arrosée par les crues : ainsi les eaux peuvent aller maintenant jusqu'à Mader, grâce à un barrage complémentaire de type indigène, simple barrage de fascines et de terre, que l'autorité militaire a fait établir en 1899 (fig. 26).
Au reste les principales crues de l'oued se produisent en automne et en été, car elles sont surtout déterminées par des orages. En réaUté ce sont les sources, qui se rencontrent dans le lit de l'oued à 7 ou 8 kilomètres en amont et au delà, qui fournissent le débit ordinaire et qui permettent l'irrigation des jardins ^ Mais ces eaux ne sont presque plus assez abondantes
^ L'oasis de Bou*Sàada produit des raisins, des grenades, des abricots, qu'on exporte jusqu'à Djelfa. On fait sécher les abricots comme on fait sécher les figues.
^ « Le régime hydraulique des Hauts- Plateaux de Bou-Saâda se manifeste par Tcxistence de nappes souterraines de divers genres. Les nappes les plus précieuses sont les nappes superriciclles connues sous le nom d'oglai et de meguetaL ; elles se
STEPPES ET DÉSBRT »57
pour la surface aujourd'hui cultivée, et la plupart des terres ne sont arrosées que tous les 1 3 jours.
La distribution de l'eau a été artifieiellement fixée ; et autant
[i [le Bou-Sajulu : b>riagc(l« tawinu et de |
le régime est — et surtout était — compliqué et souple à M'sila, autatit il est simple, d'une rigueur toute administrative, à Bou- Saâda. Heureusement le débit peut être regardé comme à peu près constant pour les jardins, et l'inconvénient est moindre
Irouvont pris du niveau du sol, à c6lé ou dans les cours d'eau ; les premières, toujours peu profondes, permetlent de constituer des groupes de puits et rendent d'eicellenls services aui nomades pasteurs ; les secondes sa rencontrent dans les cours d'eau ; elles sont également peu profondes et très souvent émergent dans le lit de la rivière, qui, alors, coule réellement : elles doivent généralement leur eiislence k la présence, comme siibstratum des alluvions de l'oued, de coucbes rocheuses appartenant i des formations géologiques anlcTicures, et qui, redressées, Tout office de barrage naturel et forcent le cours souterrain h. réapparaître au grand jour. » (Le pajs du mouton, p. ti8.)
Bbu.-iiiib. 17
a58 ALGÉBIE'TUNISIE
que si leâ eaux avaient un débit quotidiennement variable-. Les tableaux de répartition, que j ai pu consulter grâce à lobligeance du Commandant supérieur Marignac, datent d'octobre i883 ; ils sont précédés d'une note dont on peut extraire le passage suivant s'appliquant aux eaux de la rive droite, mais d'une signification très générale : (( L'eau a été partagée proportionnellement aux jardins arrosés par chaque saguiet * et dans chacune d'elles les heures ont été réparties par le même principe. Il est absolument impossible de faire la répartition d'une manière plus juste. »
Sur 288 heures ou 12 jours voici comment la répartition est faite entre 10 seguiets :
Louladj et Haouata, 54 heures (moitié chacune).
Guebli, Saïd el Guebli et Daraoui, 58 heures (un tiers chacune).
Medamena et Ghaîbia. 7 1 heures (moitié chacune).
Assas, Gaada et Gueblia, io5 heures (Assas i/4f les 2 autres se partageant 3/4)*
Il est à noter que cette répartition purement théorique et géométrique qui ne tient pas compte des conditions spéciales de chaque territoire a dû pourtant céder devant certaines nécessités géographiques; c'est ainsi, par exemple, que « la seguiet Sdid est laissée à part à cause de son terrain particulier, composé presque partout de sable et de gravier » ; elle a Teau tous les jours.
Déplus, la commune s'est réservée un jour d'arrosage par semaine, le vendredi : ces eaux sont consacrées à la Pépinière. Coiçime la commune avait plus d'eau qu'il ne lui en fallait, elle s'est avisée de concéder à titre gracieux quelques-unes de ces « heures de la Pépinière » ; ces concessions ont abouti à des abus, les concessionnaires ayant eux-mêmes vendu ces heures d'arrosage.
^ Les documents de Bou-Saâda portent a seguiet » au lieu de seguia, orthographe plus couramment employée.
STEPPES ET DÉSERT aSg
Enfin il s'est produit sur le territoire de la commune de Bou- Saâda un fait qui montre bien les inconvénients d'un régime ne reposant pas sur une exacte conception géographique. En amont de Bou-Saâda se trouve un petit centre de culture, El Amel, qui a été laissé à un marabout très vénéré. Ce marabout a si bien développé ces cultures qu'il a créé une petite oasis très florissante, mais aux dépens de Bou-Saâda, située en aval, Bou-Saâda a perdu ce que gagnait El Amel. Et le cas est si manifeste qu'à la date du a/* avril 1899 les habitants de Bou- Saâda ont déposé auprès du Commandant supérieur la pétition suivante* :
ce Les gens de Bôu-Saàda constatent depuis plusieurs années une diminution considérable de Tcau d*irrigation amenée par Toued Bou-Saâda. La quantité est si faible cette année qu*ils craignent de ne pouvoir irriguer leurs jardins dans le courant de Tété. Ils attribuent cette diminution aux nouvelles cultures qui se font en amont de Bou-Saàda. Ils ont constaté qu'elles allaient en augmentant chaque année. En conséquence ils prient M. le Commandant supérieur de vouloir bien prescrire une enquête à ce sujet et de faire détruire tous les canaux de dérivation situés en deçà de Bou-Saâda et dont le creusement n*aurapas été autorisé par lui. Ils prient M. le Commandant supérieur de vouloir bien accueillir favorablement leurs doléances » .
Aucune suite n'a pu être donnée à la pétition en question ; dans l'état actuel des règlements, l'autorité se considère comme désarmée.
L'oasis de Bou-Saâda nous représente un type soumis à une organisation trop exclusivement théorique, et qui, à cause de son défaut d'organisation, est certainement en voie de décadence.
Les oasis des Ziban. — Les oasis des Ziban sont divisées en trois groupes : les oasis qui sont à l'Est de Biskra et auxquelles
^ La pétition était en arabe : la traduction que je donne ici est la traduction officielle qui a été faite dans les bureaux niilllaires, et qui se trouve écrite sur la pii'ce versée aux archives, en face du document original.
aôo ALGÉRIE-TUNISIE
on peut rattacher les oasis mêmes de Biskra, portent le nom général de Zab Chergui. Les oasis qui sont à l'Ouest sont divisées par les conditions naturelles en deux séries : Zab Daharaoui et Zab Guebli: un premier plateau s'appuie aux contreforts de l'Atlas ; il est pierreux et légèrement incliné vers le Sud ; quelques sources donnent la vie aux oasis. Au delà, un marécage, couvert par le diss et le sernar, sépare le Zab Daharaoui d'un second plateau moins élevé, également incliné vers le Sud, et qui présente une seconde ligne d'oasis, Zab Guebli.
Les oasis de Biskra sont arrosées par l'oued Biskra, lequel résulte de la jonction de l'oued el Outaïa ou oued el Kantara et de l'oued Abdi. En réalité les eaux des oueds n'arrivent à Biskra qu'au moment des crues * ; en temps normal toute l'eau est utilisée par les oasis d'amont. Il est indiscutable cependantque l'oued Biskra n'est jamais à sec ; il y a presque toujours au bief de Biskra au moins 200 litres à la seconde : en 1881, après une période de très grande sécheresse on a fait un jaugeage des eaux : le débit était égal à 1 20 litres par seconde : le Tableau des entreprises d'irrigation de A. Flamant indique comme débit d'étiage : 170 litres ^ En réalité d'assez nombreuses sources affleurent dans le ht dcToucd, et c'est elles qui le constituent ou le reconstituent.
Pour les oasis de Biskra, on a la bonne fortune — exceptionnelle — de pouvoir renvoyer à une très précise publication documentaire, celle de l'interprète judiciaire E. Féliu \ L'auteur a noté avec une grande patience tous les faits et règlements divers concernant les eaux.
A Biskra et dans les oasis environnantes, les eaux sont le plus
'Ces crues, plus ou moins fortes, sont fréquentes, à cause de la proximité de TAurès ; G. Rolland en compte i5 h ao par an. Hydrologie du Sahara, p. -23. a P. 188.
3 Le régime des eaux dans le Sahara Gonstantinois. Blida, 1896.
souvent soumises à deux régimes : un régime d'été (du 17 mai au 1 7 octobre) et un régime d'hiver (du 1 7 octobre au 1 7 mai) correspondant à la période des fortes eaux * .
Les eaux des différents canaux se trouvent en général distribuées selon des mesures analogues aux ^/a5 ou aux hilas espagnoles. E. Féliu les énumère^; les plus importantes sont la loukza et la seboua ; a la loukza, mot arabe qui signifie poing fermé j est un regard de la largeur du poing fermé (le pouce non compris) par lequel passe Teau pendant 2/1 heures, soit continuellement soit à des intervalles déterminés » ; la seboua est un regard de la largeur d'un doigt qui équivaut à 1/4 de la loukza.
Le principe essentiel c'est que le volume d'eau est divisé non pas en parts de volume fixe, mais en quantièmes, en fractions du débit disponible : c'est le même principe de distribution que nous avons constaté dans les oasis espagnoles. Cette division par fractions du volume est complétée par une division du temps ; c'est le dour ou la nouba suivant les oasis, correspondant à une durée donnée de l'arrosage ; à Biskra, on emploie l'expression de dour qui représente l'usage de toute une seguia pendant 24 heures^. Ailleurs comme à Filiache, l'unité est la nouba, représentant l'usage d'une seguia pendant 6 heures \ Le temps se mesure généralement à l'aide de la mechkouda \
Enfin les eaux des crues sont l'objet d'une sorte de distribution et de réglementation spéciales superposées à la distribution normale. Ainsi la seguia Bechechia sert en hiver à imguer les
* Pour certaines seguias, les dates qui limitent le régime d*hivcr et le régime d'été sont le i4 msii (^l le i!\ octobre : Seguias Loustania et Khialia. Féliu, p. 34 ; voir encore p. 43.
3 Féliu, ouv. cité, p. 29.
3 Fkliu, p. 39; ailleurs encore on dit (/ar comme à El Outaïa (= 12 heures d'eau), ouu. cité, p. 20.
* Fkliu, onv. cité, p. 45.
^ Voir la description de la mechkouda, dans Féliu, p. 19.
36a ALGÉRIE-TVNJSIE
terres de labour situées entre l'oasis de Beni-Mora et la ville de Biskra ; en été, cette seguia est réunie à la seguia de Ras el Gueria : et le débit total est regardé comme pratiquement équivalent à , une seule loukza du régime d'hiver*. En d'autres oasis, les crues sont consacrées à des cultures de céréales, un peu au hasard de l'inondation, sans qu'il y ait de répartition prévue (oasis Droh) ^
Dans l'ensemble les oasis de Biskra, El Alia, Filiache, Chetma, Droh, Sidi Khelil offrent des types analogues de distributions traditionnelles très compliquées ; et les prélèvements d'eau imposés par les conquérants en ont encore accru la complication. Dans l'ensemble aussi, les eaux qui assurent la prospérité des jardins ont toujours un débit minimum suffisant pour que les principes qui dominent soient des principes de distribution ; on voit cependant des modifications à ces espèces de tableaux de simple distribution subvenir au moment et en conséquence des crues.
Les oasis du Zab Dahraoui : BouChagroun, Zaatcha, Lichana, Farfar, ïolga, ElBordj, El Amri et Foughala, sont toutes aUmentées par des sources ^. Ces sources se trouvent au-dessous d'une couche de gypse dont l'épaisseur varie de i à 2 mètres. Quand on se dirige de Biskra vers ces oasis, entre le 7* et le 8* kilomètre, on monte un petit raidillon qui vous amène sur la couche de gypse ; on ne la quitte plus qu'aux points où quelque oued l'a partiellement emportée. — Cette couche de gypse fait aux oasis du Zab Dahraoui une véritable originalité ; les cultivateurs doivent percer celte couche pour toutes leurs
^ Fkliu, ouv. cité, p. 3i.
* Félil', ouv. cité, p. 5o.
•^ Bou-Chagroun, 4 sources ; Zaatcha. i seule source fournissant 5 mètres cubes d'eau par jour; Lichana, 4 sources; Farfar, 3 sources; Tolga, 12 sources; fournissant 270 mètres cubes d'eau par jour ; El Bordj, i4 sources avec i5o mètres cubes par 3^ heures ; El Amri, 3 sources ; Foughala, i seule source, insuffisante.
STEPPES ET [iÉSEtt
plantations: chaque palmier est ainsi planté au fond d'un trou, dont la profondeur varie (2 mètres à Tolga, i^.Ôo ou 3 mèlros à Foughala): (fig. 27).
Sous cette couche gypseuse infertile , les eaux doucement coulent ou suintent : voir les sources de Zaatcha, Hg. 28. Et les indigènes, dans les jardins, sont obligés de creuser des trous de 3, ^ ou 5 mètres, au fond desquels ils puisent l'eau à l'aide de kholaras '. On ne peut guère arroser plus de deux heures de suite avec la kholara, car le puits au bout de a heures est épuisé ; et il faut attendre quelques heures (parfois 7 à 8) pour que l'eau se soit de nouveau accumulée dans le trou '. Sur le
< La kbotara eel l'équivalent liu ehadoaf égyptien. Voir J, Bhuhheb, Les oasis du Soufel du M'zsb, daaf La Orographie, l5 janvier ttp3. p. lo. not« i,
' Un peut rapprocher de ces fait» fréquents un fail que j'ai ubscric dans l'oasia de Foughala ; il j a là une mare qui sert à l'arrosage ; on la vide ; pui» Il faut attendre a joura pour qu'elle se remplisse de nouveau et qu'elle pui)»c titre encore une fois ïidéc.
a6i ALGÉRIE-TC.VISIE
pourtour de l'oasis d'El Amri, les Bbu-Azid, anciens propriétaires de l'oasis, mais dont les biens avaient été séquestrés à la suite de la révolle de 1876, ont obtenu l'autorisation de revenir s'installer, et ils cultivent des céréales à l'aide de khotaras : c'est là que les khotaras sont le plus nombreuses (environ 80).
Enfin depuis quelques années on a inauguré quelques puits artésiens dans les Ziban. El Amri et Foughala, séquestrés après l'insurrection de 1876, ont été vendus en 1879, la première à MM. Treille, Forcioli et Sarradct, la seconde à .MM. Fau- Fourcau, Ce sont ces derniers qui ont tenté des sondages à de grandes profondeurs: le premier puits qui a réussi a atteint à 97 mètres la nappe jaillissante (Fougliaia). Fougliala appartient maintenant à la Société de l'Oued-Rir' ; la compagnie possède 6 puits. De plus on a récemment creusé dans la banlieue de
l'oasis deux puits pour la commune indigène des Bou-Azid, le puits Laferrière et le puits Fricdel.
Les oasis du Zab Guebli sont éparses au Sud et à TEst du Zab Dahraoui ; Megloub, Oumache, Mlili, Ourlai, Menahla, Zaouïet Mlili, Bigo, Zaouïet Oulad Mhammed, Mekhadma, Bentious, Sahira et Lioua ; elles sont aussi alimentées par des sources dont certaines sont très puissantes, comme celle de l'oued JVIlîli et dont aucune ne tarit jamais *. Le problème de la disr tribuiion se présente là sous la même forme et avec la même simplicité que dans le Zab Dahraoui.
Dans les oasis qui appartiennent à un seul propriétaire, le problème de la distribution de Teau dépend de Tintelligence du gérant. Dans les autres oasis Teau est fournie principalement par des sources : aussi toute Torganisation se réduit-elle à une distribution ; chaque partie de l'oasis a droit à une nouba (arrosage de 2/1 heures) au bout d'un certain nombre fixe de jours (exemples: pour l'oasis de Zaatcha, le tour d'arrosage de a'i heures revient tous les 17 jours; pour la source d'Aïn-el- Akhradj de Farfar. le tour d'arrosage revient tous les 5t8 jours ; etc.). Il n'y a pas lieu de prévoir d'autres compUcations. Il est par ailleurs manifeste que l'acquisition de l'eau par le puits individuel, par la khotara, supprime toute question de répartition.
* Les eaux des Ziban (Oumache, (^hotma, etc.) sont souvent à une température assez élevée, de a5° à 3o°, et un jeune ingénieur agronome, L. Marcassin, qui a donné une très bonne monographie agronomique sur le Sahara do Constantine déclare que « celte chaleur des eaux d'irrigation semble produire très bon effet sur la végétation, en particulier sur celle du palmier ». Voir L'agriculture dans le Sahara de Constantine, p. 35 ; voir aussi p. 5i : ce A Chetma où l'eau est utilisée presque à sa source, 35", les palmiers mûrissent leurs fruits §vant tous les autres » — Sur l'oasis plus orientale de Ferkane, où l'eau sort de terre à 16" ou iS'^, voir quelques pages de P. Vuillot, Des Zibans au Djerid par les chotts algériens, 1893, p. 52 et suiv.
a66 ALGÉRIE-TUNISIE
Le seul problème délicat qui pourra et qui devra se poser concernera la multiplication des puits artésiens. Tant qu'une seule Société propriétaire fait des forages sur un territoire qui lui appartient tout entier, elle est seule responsable de ses actes. Mais dans quelle mesure peut-elle multiplier les forages artésiens dans les parages des anciennes oasis ? Ne risquera-t-on pas de diminuer ainsi le débit des puits existants ? Le forage des puits Laferrière et Friedel a posé une question que nous allons retrouver à propos de Touggourt, etdontTétude doit s'imposer.
Les oasis de l'Oued-Rir' (puits artésiens, débit constaDt). — On groupe sous le nom d'oasis deTOued-Rir' les oasis qui commencent, avec l'oasis d'Ourir , à i oo kilomètres au Sud de Biskra, et qui s'étendent sur 1 3o kilomètres jusqu'à Touggourt et Temacin*. G. Rolland évalue à 43 le nombre de ces oasis en 1898, et il déclare qu'elles comptent en tout 5 20 000 palmiers en plein rapport, 1 40 000 palmiers de i à 7 ans, et looooo arbres fruitiers *.
Ces oasis jalonnent pour ainsi dire à la surface l'abondante nappe artésienne qui se trouve à une profondeur de 70 à 75 mètres, et c'est par des communications avec cette nappe jaillissante que Ton a créé et développé ces centres de culture. Georges Rolland, qui a décrit avec précision l'allure de cette nappe artésienne '\ a très heureusement comparé l'Oued-Rir' (( à une petite Egypte avec un Nil souterrain » \
Les oasis de l'Oued-Rir' sont alimentées en eau au moyen de
* On trouvera un Aperçu historique sur les puits artésiens des régions de l'Oued- Rir' et d'Ouargla dans rilydrologie du Sahara, de (î. Rolland, p. 54 et suiv.; et à la p. 56 un Tableau graphique de la progression de Tirrigation des oasis de l'Oued Rir'.
^ G. Rolland, La colonisation française au Sahara, L'Oued Rir'. Le chemin de fer de Biskra-Touggourt-Ouargla. A/as, I7'-' session. Oran, 1898, !•*« partie, p. 52.
2 G. Rolland, Hydrographie et orographie du Sahara algérien, Bull, de la Soc. de géographie, a« trimestre 1886, et Hydrologie du Sahara.
* G. Rolland, La colonisation française au Sahara, etc. A/as, 17*^ session. Oran, 1898, i»"® partie, p. 5i.
STEPPES ET DÉSERT iSj
puits artésiens. Depuis une époque déjà ancienne, les indigènes savaient forer de tels puits ; les rtass, constituant une vraie corporation, se consacraient spécialement à ce travail ]. Les Français se sont occupés activement de multiplier et d'améliorer les puits. Deux ans après la pacification de la région, en i856, commença la campagne de forage. On sait quelle part y a prise un ingénieur H. Jus*^ ; tous les habitants de TOued-Rir' le connaissent et le vénèrent : il jouit de l'autorité et du prestige qui sont bien dus à celui qui a su faire jaillir l'eau vive en plein désert.
Les forages artésiens ont eu un plein succès dans la cuvette du Hodna et dans celle de TOued-Rir* ; et ce sont là les deux centres principaux de puits artésiens'*.
Au i" janvier 1890, dans TOued-Rir', on comptait i36 puits jaillissants français et 617 puits jaillissants indigènes ^ En 1900,
* Les puits artésiens sont de très ancienne date dans l'Oued-Rir*. Voir les curieux textes anciens, notamment des citations de Diodore (iv<i siècle) et d'Olympiodore (vo ou vi« siècle), rassemblés par Jules Duvai., Les puits artésiens du Sahara, Bull, de la Soc. de géographie, 5« série, XIII, 1867, p. i56 et suiv. — Duval donne des détails sur le forage des puits par les indigènes. Idem, p. iao-ia3. — Sur la « corporation des puisatiers de Touggourt » (i4 membres), voir Lakgbau, Le -Sahara algérien, a" édit., 1881, p. 85 et suiv.
* Jusqu'en 1886, H. Jus a appartenu au Service officiel des sondages. Il a pris un congé jusqu'en 1890. En 1890, il a repris le service ofliciel. Le Service des sondages relève de. raulorité militaire et n'a aucun rapport avec le Service des Ponts et Chaussées.
' A Ouargla et à El Goléa, on a creusé également des puits artésiens ; pour Ouargla qui possède le plus beau groupe continu do palmiers de tout le Sud algérien, voir Paul Blanchet, Le pays de Ouargla. Ann. de géographie, 1900. — A El Goléa, on dispose de plus d'eau qu'il n'y a d'habitants pour en profiter. De plus, parce que théoriquement il est bon que la pente soit assez considérable, on a fait jaillir le puits artésien à 2 mètres au-dessus du sol. 11 y a une très forte déperdition d'eau par infiltration, l'infiltration étant grande tout autour du puits par suite de la pression ; en outre, l'on a dû faire des séries de seguias en remblai, lesquelles se démolissent ou sont démolies constamment : un chameau qui passe fait crever le canal, et c'est un vrai travail de Pénélope que celui de la réparation des seguias.
^ Voir le Tableau graphique de la progression de l'irrigation des oasis de l'Oued- Rir', du !«»• juin i856 au le»" janvier 1890, dans G. Rolland, Hydrologie du Sahara, p. 56.
a68 ALGERIE. TCMSIE
M. Jus lui-même m'a dît qu'il évaluait à 353 le nombre des puits français jaillissants, ce qui ferait une augmentation de 3i6 en lo ans.
CetteprovincederOued-Rir's'cnrieluttouslcsansdenouvelles plantations : tous les ans la culture gagne sur le désert, grâce à cetinstrumentde civilisation par e\ccllcnce, la sonde artésienne.
L'atelier de forage est dirigé par des officiers (fig. 29) ; mais cet atelier travaille tantôt pour l'autorité militaire, tantôt pour les particuliers. Uien n'est plus admirable que de voir en plein désert jaillir et retomber les eaux vives d'un puits artésien (fig. 3o). Et il n'y a pas, dans les pays récemment occupés et exploités par les Européens, de territoire où la colonisation se soit plus nettement traduite par ces diflcrents faits connexes : conquête de nouvelles ressources naturelles, el
STEPPES ET DÉSERT jGg
extension des cultures ; — augmentation du nombre des habitants et accroissement de leur bien-5tre.
Certaines oasis de l'Oued-Uir", comme Ourir, Ayata, Sidi- Yaya, ont été complètement reconstituées ou créées grùccà l'initiative privée de Sociétés françaises ; ces trois oasis par exemple appartiennent à la Société agricole et industrielle du
Sud-Algérien, dont le promoteur et le directeur est le savant ingénieur des mines, M. G. ItoUand'. J'ai visité l'oasis d'Ourir que dirige M. Bdnboure, et les oasis d'Ayata el de Sidi-Yaya,
' Voir dans G. Rolland. La conqaite du dcserl, Bîskra, Toiiggourt, L'Oued Rir'. Pari», Challamcl, 1889, p. ai, une pclilc carte : L'Oued Hlr' et ses nouvelles oasïa de crôalion française. Il ne faut pas oublier que la première oasis, crt^^e de toutes pièces en plein désert, a été celle de Tala-em-Mouidi. crér^c en 1879 par le fameux Ben DrÎM, l'ancien aglia de Touggourt et du Souf (/t/crm. . p. 59).
.;o ALGBRlB-TUNiSIB
à la tète desquelles est placé M. Cornu. J'ai constaté que ces exploitations sont à tous les points de vue des exploitations modèles ; non seulement l'arbre traditionnel, le palmier-dattier, est entouré de tous les soins qui lui sont nécessaires : la terre des
jardins plantés en palmiers est travaillée, labourée puis méthodiquement disposée pour l'irrigation (fîg. 3i); mais on s'ingénie par toutes sortes de procédés nouveaux à tirer un meilleur parti des conditions naturelles : ainsi combat-on avec succès l'infiltration en revêtant les rigoles d'arrosage de caniveaux en terre, faÏH-iqués et cuits sur place (Gg. 3a)' ; on
■ Noua anians eu l'occaaion de remarquer dans ces oasi« de l'Oued-Hir' celle inno vation si lntârce<«3n(c, lonque nous avons visitù les oasia du M'zab. et noue avon: noté que de trËs ancienne date ces cultivateurs éminents que sont les Mozabiles si sont rgalemonl eRbrcés d'éviter le plus possible toute déperdition par iofillTaliDn ei chaulant rinlérieur de leurs rigole» d'arrosage (*oir p. aSl).
s'efforce pareillement de tenter dans ces oasis des cultures nouvelles, notamment des cultures de primeurs'.
Des oasis nouvelles, créées de toutes pièces comme celles dont nous venons de parler, sont dirigées à l'instar des grandes
Fis. Î3. - Oails irOurir : anc petite ssguin ■ U lisière do l'oas»
propriétés de nos pays, et ia distribution de l'eau dépend uniquement dos intentions de leurs créateurs et des programmes adoptés par les agents qui en ont la charge.
Dans les oasis tellcsqu'Ourluna,Touggourt, où leseauxdes puits artésiens sont utilisées par de nombreux cuttivaleiirs indigènes, elles sont soumises à une simple distribution, laquelle est aisée puisque le débit des puits est tout à Tait constant. En général la nouba correspond à une demi-journée d'irrigation. L'eau de
■ M. Connu par eiemple a lento avec euccËs la culture des aiporges, et il esl parvenu i. lei eipëdier dans de bonnes condilions sur le marché de ParU.
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chaque puits est divisée en un nombre plus ou moins grand de noubas; c'est dire que le tour d'arrosage pour chaque propriétaire revient plus ou moins fréquemment. La nouba est alternativement utilisée le jour, puis la nuit. La nouba peut être fractionnée ; on peut posséder par exemple une nouba entière et le quart d'une autre nouba.
Le puits artésien rep'résente le débit constant par excellence. (( Le fait est, dit Georges Rolland, que la plupart des puits français de rOued-Rir' dont certains datent aujourd'hui de plus de trente ans, n'ont pas varié de débit depuis leur exécution ))\ Cette affirmation est sans doute un peu trop générale et absolue ; le débit de certains puits a diminué soit par suite d'accidents, soit par suite du jaillissement de nouveaux puits ; mais ce qui est rigoureusement vrai et qui nous importe ici, c'est que le nombre de litres fournis par. un puits artésien ne varie pas avec les saisons, et reste le même tous les jours de l'année. Ainsi faut-il expliquer comme naturel le fait qui étonnait M. Féliu : (( Depuis bientôt dix ans que nous habitons Biskra, nous n'avons jamais vu surgir le moindre procès concernant une question d'eau dans l'Oued-Righ » \
Cependant, de plus en plus, des problèmes délicats d'un ordre particulier se posent dans l'Oued-Rir', et si Ton ne cherche pas aies résoudre, ils pourront aboutira des conflits. Des complications nombreuses naissent en effet de la multipUcation indéfinie des puits. Une région comme celle de Touggourt est devenue comme une sorte d' (( écumoire », percée en tous points par des puits indigènes et par des puits français. Or, on continue à creuser encore des puits ; tous les ans 5 ou 6 puits indigènes nouveaux sont ajoutés aux anciens. Bien mieux, on l'a dit, l'atelier militaire de forage est mis à la disposition de
* G. Rolland, La Conquête du désert, p. /|5. ^ Féliu, ouv. cité, p. loi.
STEPPES ET DÉSEBT 17$
particuliers pour le creusement de nouveaux puits, alors même que ces nouveaux puits contribuent à diminuer le volume des anciens, et par conséquent à réduire la quantité d'eau dont dispose et dont a besoin l'autorité militaire. Les puits situés dans le haut de la ville près du bordj sont aujourd'hui beaucoup moins abondants qu'il y a 5 ans \ Tandis que des plantations nouvelles s'étendent chaque année, en particulier dans les régions voisines de la route de Hiskra, d'autres plantations plus centrales disparaissent. Déjà (îeorges Rolland a fait entendre à ce sujet quelques réflexions judicieuses et alarmées*. Un examen de la situation actuelle ne peut conduire qu'aux mômes conclusions. Il importe de réglementer cette multiplication des puits. Il faudrait concevoir et inaugurer un régime approprié k ces conditions spéciales.
De même beaucoup de cultivateurs de Touggourt, manquant d'eau, utilisent les eaux de drainage, c'est-à-dire les eaux qui ont déjà servi à l'arrosage de terres plus élevées. Le commandant Pujat a beaucoup poussé ses administrés — et non sans raison — à profiter de ces eaux, lorsqu'ils ne peuvent pas disposer d'eau des puits. Mais voilà qu'encore ici surgissent des difficultés inattendues. Pour profiter de ces eaux de drainage, on barre les canaux d'écoulement ; parla même on refoule les eaux qui devraient s'écouler, et dans une certaine mesure on gêne ou
* Dans d'autres oasis, on a observé des faits du même ordre. Dans l*oasisd'Ourir les puits ne sont pas situés à moins de 7 ou 800 mètres de distance les uns des autres; malgré cela, lorsqu'on a foré le puits n" a à 700 mètres du puits n^ i, et un peu en contre-bas de celui-ci, on a en réalité tari fe puits n" i.
^ Dans son Hydrologie du Sahara, G. Rolland avait résumé sa discussion avec E. Blanc devant la Société de yéog. de Paris, G.-R. des séances du i*'' et du i5 mars, du 5 avril et du 7 juin 1889; tout en admettant qu'en certaines parties de rOued-Rir' la limite du nombre des sondages paraissait être atteinte, et que « Tabsence actuelle de contrôle » était regrettable, il se déclarait beaucoup moins fervent partisan d'une organisation et d'une surveillance rigoureuses que cinq ans plus tard dans une de ses communications à l'Académie des sciences, le 3i mai 1898, Régime du bassin artésien de l'Oued Rir* (Sud algérien) et moyens de mieux utiliser ses eaux d'irrigation.
Brunbis. 18
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même on interrompt récoulement, au grand détriment des terres situées en amont *. Il faudrait encore prévenir et réglementer de pareils conflits d'intérêts. Il seraitdéplorable de laisser dégénérer ïouggourt en un bas-fond pestilentiel comme Ouargla ; il serait également absurde de laisser les prospères oasis indigènes de TOued-Rir' en proie au désordre et à l'anarchie tomber au rang deFiguig ou de Ghadamès '.
Les oasis tunisiennes de Gafsa, du Nefzaoua, de l'Aarad et de Gàbès. — L*oasis de Gufsa est située au pied de TAllas tunisien comme les oasis des Ziban au pied de T Atlas algérien : elle est alimentée par des sources, et des sources chaudes ; le débit des sources est d'environ Goo litres par seconde; les i loo hectares de Toasis sont arrosés selon un ordre de distribution régulier et constant*.
Quant aux oasis du Nefzaoua, si nombreuses (ioo3 d'après E. Blanc), mais en général très petites, elles doivent leur existence et leur valeur à des sources artésiennes qui débouchent au sommet ou sur le liane de petits mamelons sableux. Ici la topographie se prête encore mieux qu'ailleurs à une facile distribution des eaux. Et pas plus à Douz qu'à Gafsa il n'existe de véritable réglementation.
^ G. Rolland indique bien l'imporlance du drainage dans son Hydrologie du Sahara algérien, p. lo ; et en effet si les eaux ne sont pas évacuées, si les eaux croupissent sur place comme h Ouargla, le désert devient presque aussi contraire aux plantes cultivées qu'à l'homme lui-même.
* Voir dans Schirmer, Le Sahara, p. 256, la figure représentant Le bas-fond d'Ouargla, d'après la carte de la mission Ciioisy ; et p. 3o^, la figure repr^^scntant L'oasis de Ghadamès, avec sa vaste étendue couverte de ruines.
3 La région de Gafsa aurait été beaucoup plus prospère autrefois, s'il faut en croire El Bi-.kri qui écrivait au xi*-' siècle, Description de l'Afrique septentrionale, trad. de Slaxk, p. 1 15 ; mais il ne faut point confondre, comme on Ta fait souvent, l'oasis de Gafsa avec les oasis du Djerid (voir plus haut) ; de Gafsa au Djerid sur une étendue de 80 kilomètres, s'étend le désert désolé et vide; et il devait en être ainsi mf^mc au temps des Romains, voir D"" Carton, Oasis disparues, lievue tunisienne, IF, i8(j5, p. 208.
STEPPES ET DÊSEBT a75
On peut grouper sous le nom d'oasis de l'Aarad toutes les oasis comprises entre le chott el Fedjedj et la mer et depuis l'oued Melahuu Nord jusqu'à Mareth au Sud. Il y a là un bassin ou plusieurs bassins artésiens. Dans un des bassins partiels de cet ensemble, dans le bassin de Toued Melah, on a exécuté beaucoup de forages artésiens et qui ont réussi*. Mais on a fait de décisives et regrettables expériences démontrant les inconvénients de la multiplication arbitraire des puits artésiens ; on a vu plusieurs puits perdre i/4 ou même i/3 de leur débit à la suite du forage de nouveaux puits à 2 ou 3 kilomètres de distance'.
L*oasis de Gabès, à une quinzaine de kilomètres au Sud de ces puits artésiens, comprend quelques jardins médiocres et malsains. Les indigènes, depuis très longtemps, se sont eflbrcés en ce point de tirer parti des eaux d'oueds. Le plus important des travaux exécutés a consisté à relier l'oued Abouba à l'oued Gabès qui lui est parallèle au moyen d'un tunnel creusé dans le tuf: les deux oueds ainsi reliés sont coupés à la tête de l'oasis par un fort barrage construit avec des matériaux antiques. Et les eaux sont réparties dans l'oasis au moyen de deux bras principaux. La fraction principale de ces eaux d'oueds provient na-
^ Le premier puits artésien a été foré en i885 sur la rive gauche de Toued Melah par la Société de la a Mer intérieure » ; creusé agi mètres, il a donné un débit évalué à i3o litres par seconde ; mais le tubage était mauvais, et le puits s'est presque complètement bouché. Les puits sont actuellement au nombre de 5. T)' Ber- THOLON, Étude géographique et économique sur la provinve de TArad, dans Revue tunisienne, I, iSgA* p. 171» et Direction des travaux publics de la Régence, Les puits artésiens de la régence, dans Revue tunisienne, II, 1896, p. i3 et suiv.
* G. Rolland, Hydrologie du Sahara, p. 186. — Peut-être est-ce pour cette raison que la Tunisie semble jouir au point de vue des puits artésiens d*une législation un peu plus avancée que celle de l'Algérie. En Tunisie, le forage des puits jaillissants est soumis et subordonné à l'autorisation officielle.
« Décret sur les aménagements d'eau, 16 août 1897.
a Art. i»»"
« Pourront être exécutés sans autorisation les forages de puits sur les propriétés particulières, si ces puits ne sont pas jaillissants....
« Art. 3. — Aucun barrage, aucune plantation, aucun ouvrage permanent ou temporaire de nature à modifier le régime des eaux ne peut être établi ou réparé sur un cours d'eau sans l'autorisation du directeur général des travaux publics. »
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turellemenl de sources ; les indigènes sont liés entre eux par une réglementation assez compliquée ; et des amins sont chargés de la surveillance. — Ces oasis ont été enrichies par la découverte de nappes artésiennes et le forage de puits. L'Administration n'a pas osé se mêler de distribuer ces eaux supplémentaires fournies par les puits artésiens, et elle a sagement agi. Ce sont les indigènes eux-mêmes qui ont réglé cette distribution en la combinant avec la réglementation antérieure et encore en vigueur.
Toutefois l'oasis de Gabès est en pleine décadence : les jardins étaient autrefois plus étendus qu'aujourd'hui'. Et de même toutes les oasis de l'Aarad paraissent bien déchues '. La petite oasis de Keteno, où les eaux d'une source sont réunies dans un antique bassin circulaire, est aujourd'hui misérable. La petite oasis d'El Hamma,a 3o kilomètres à l'Ouest de Gabès, possède des eaux abondantes : elle possède même une source dont les eaux jaillissent à 47° ; mais il n'y a plus la moindre organisation ; et les jardins très rares y sont mal cultivés.
Voilà bien l'une des régions qui ont le plus souffert de l'invasion des nomades, et de la domination turque'; située entre le golfe de Gabès et les chotts, elle a été exposée à tous les brigandages ; c'est une mauvaise fortune pour les jardins des oasis que d'être sur une route trop fréquentée ; l'irrigation est une entreprise de longue haleine, qui implique l'effort persévérant, et qui exige la paix ; durant la période turque, qui peut être justement appelée la période |de grande anarchie, les palmiers se sont toujours mal trouvés d'être voisins d'un important marché ou d'un lieu de passage. Et les jardins qui ont le plus échappé aux fâcheuses conditions de toutes les vicissitudes his-
^ D"" Bertholon, Élude géographique, etc., dans Revue tunisienne, I, 1894, p.
^ D»" Carton, Oasis disparues, Revue tunisienne, II, 1895, p. 20a.
^ Voir les excellentes pages, dans lesquelles H. Schirmkr a su résumer tant de faits probants sur la Décadence des oasis, Le Sahara, p. 3o3-3io.
toriques des dix derniers siècles, ce sont les jardins que des hérétiques, persécutés et chassés, — tels les Mozabites — , ont vaillamment implantés, loin des routes traditionnelles des cai*avanes, en pleines dunes ou en pleine hamada.
Trois cas exceptionnels à la limite
méridionale de la zone étudiée : M'zab, Sont et Djerba.
(Ni eaux courantes, ni eaux jaillissantes).
Les oasis du M'zab et du Souf. (fig. 33). — De part et
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Fig. 33. — Oasis du M'zab et du Souf. Carton d'orientation, i : 5 ooo ooo.
d*autre de cette grande dépression de TOued-Rir* qui va du chott Melrir à Touggourt et qui se continue en s'infléchissant vers le Sud-Ouest jusqu'à Ouargla et El Goléa, de part et d'autre de cette région où Tcau parfois toute voisine de la surface se manifeste par des chotts et où les forages artésiens font jaillir Teau des nappes plus profondes, — s'étendent deux masses bien différentes d'aspect et de nature, mais toutes deux infertiles et inhospitalières; ici, vers l'Ouest, la Chebka calcaire, rocheuse, aux surfaces de hamada, là, vers l'Est, les grandes dunes qui sont le prolongement septentrional et le terme de TErg oriental ; ici le désert de pierre, et là le désert de sable.
Au milieu de ces deux zones, des populations différentes, mais également originales sinon également indépendantes, ont su s'établir, créer et entretenir des oasis : au milieu de la Chcbka, les oasis du Mzab ; au milieu des dunes, les oasis du Souf. Ici comme là près de 200000 palmiers-dattiers nourrissent plus de 20000 habitants — nombres considérables pour cjes plantations et des populations enracinées en plein désert. Ce sont de véritables chefs-d'œuvrcs de Tart de la culture et au premier abord de véritables paradoxes que ces oasis ainsi constituées au Sahara par des hommes qui n'ont pu disposer ni d*caux couranles, ni d'eaux jailUssanl es . — Ici et là, le résultat est obtenu, grâce à un travail extraordinairement acharné : au M'zab, il faut peiner sans cesse . pour atteindre Teau indispensable ; au Souf, il faut reprendre et poursuivre perpétuellement la lutte contre le vent qui ensable.
Ces deux groupes d'oasis si dissemblables m'ont paru marquer l'un et l'autre deux types extrêmes de la culture soignée et féconde en des conditions exceptionnellement défavorables. J'ai essayé d'indiquer brièvement ailleurs quels sont les caractères qui distinguent ces formes extrêmes et anormales d'établissements humains ^ .
11 nous importe uniquement ici de voir sous quelle forme les Mozabites et les Soafas se procurent ou s'assurent le bénéfice de l'eau qui leur est nécessaire, puis de chercher s'il existe au M'zab et au Souf quelque organisation originale concernant l'usage et la répartition de l'eau.
Trouver des oasis au milieu de la Chebka parait plus étonnant encore que de trouver des oasis au milieu des dunes du Souf. Il convient de ne pas oublier que la (Chebka est à Goo et
' Voir: Les oasis du Souf et du M'zab comme lv|»e.s dV-tablisscmenls humains dans La Géogrnphie. 1 5 janvier I()Oîi el 1 5 mars 1903; nous ferons ici quelques emprunts à la seule partie de colle ('"tude qui concerne les jardins. Nous reproduisons aussi 9 des clichés qui illustraient celle étude : nous remercions MM. Masson çt C''" d'avfiir bien voulu les ïTjellre à notre disposition.
700 mèlres au-dessus du niveau de la mer tandis qu*aucun point du Souf ne dépasse l'altitude de loo mètres. La Chebka est très en contre-haut par rapport à la dépression de TOued-Rir' etaux nappes profondes qui jalonnent cette dépression. Il faut parcourir à pied la surface rugueuse des mamelons de la Chebka \ ou considérer les versants raides et stériles des moindres pentes pour se rendre compte de ces conditions désertiques. Entre Berryan et Ghardaïa, sur une distance de 4^1 kilomètres, on n*a même pas pu découvrir un seul point d'eau permettant d'établir un relai pour le service des diligences ^
Heureusement dans le plateau du M'zab, quelques réserves d'eau sont retenues en profondeur au contact des calcaires turo-
* « Le sol conslituu par des dolomies d'un jaune brun au dehors, blanches au dedans, à structure cristalline, et bien stratifiées, présente à sa surface des fragments de grès quartzcux, noirs grisâtres, souvent assez multipliés pour former de grandes taches, qui, de loin, fixent le regard. La roche raboteuse, âpre, mordante, est tantôt remarquablement polie, tantôt singulièrement burinée, sculptée, fouillée, transformée par places en une véritable dentelle. Les divers agents mét<'orologiques président à de telles modiBcations. 11 faut signaler Tusure par les sables que les vents transportent : les. dilatations et les contractions résultant d'écarts si brusques de la tcmjKÎraturc qu'ils peuvent atteindre 90", 100" et môme davantage (?) ; l'action de certaines pluies, très chargées en acide carbonique. » D** Charles Amat. Le M'zab et les M'zabites, p. 70. Voir dans La Géographie, i5 mars 1903, p. 177, la fîg. 28, Aspect typique du pays environnant : la surface de la Chebka; d'après une de mes photographies.
* Il faut avant tout renvoyer pour le M'zab h la belle thèse de Masqueray, Formation des cités chez les populations sédentaires de l'Algérie, Paris, 1886 ; ce volume débute par une bibliographie critique : bihiiographie spéciale de l'Ouad Mczab, p. xLiii-xLviii ; à signaler pariictilièrenicnt parmi les articles et ouvrages dont rend compte Masqijkhay : les articles do Duvkyrieii, Tour du Monde, 1861 ; Petennanns Milleiliingcn, 1859 el i8()0 ; (auxqiiels Masqu'ekay aurait bien dû ajouter le premier de tous, qui a paru dans le Bulletin de la Sor. de Géographie de Paris, 4* série, XVIII, 1809, Coup d'œil sur le pays des Bcni -Mczab et sur celui des Chaanbà occidentaux) ; le livre de Vii.i.E (187a), et la brochure de Coynk, Le Mzab (1879). — A noter parmi les ou\ rages plus récents: E. Zkys, Législation mozabite, son origine, ses source*, son présent, son avenir. Alger, 1886 (abondante bibliographie infrapaginale); 0'' Ch. A.VIAT, Le M'zab et les M'zabites, Paris, 1888 ; A. Kœnio, Reisen und Forschungen in Algérien, s. 1. n. d. (imp. Dornbliith h Bernburg, 1896) (l'auteur a passé 4a jours au M'zab); i)"" J. Higiiet. Dans le Sud algérien. Ihill. Sor. géog., 7* série, \X, 1899 * ^^ quelques articles divers que nous aurons l'occasion dç citer,
a8o ALGÉBIE'TUNISIE
niensetdes manies cénomaniennes sous-jacentes * . Cependant ces nappes sont partout assez profondes. C'est naturellement dans le lit des oueds qu'il sera le plus aisé de creuser des puits pour les atteindre. Des sept oasis du M'zab, cinq se trouvent rapprochées et comme égrenées le long des talwegs d'un même oued et de ses affluents : ce sont Ghardaïa, Melika, Beni-Isguen, Bou-Nouraet El Ateuf*. Les deux autres oasis, celle de Berryan et celle de Guerrara sont également situées dans des dépressions ; et de même l'oasis plus méridionale de Metlili, que ses caractères rapprochent des oasis du M'zab proprement dit. Mais même dans les dépressions des oueds on est souvent très loin de l'eau souterraine ; les puits du M'zab ont des profondeurs qui varient entre 8 et 55 mètres '\
Les eaux souterraines du M'zab ne sont pas jaillissantes ; il faut donc aller puiser l'eau jusqu'à ces profondeurs de 3o, 4o, 5o mètres et plus*. Comment pourra-t-on entretenir de vastes jardins dans des conditions pareilles, en étant obligé d'aller puiser sibas toute l'eau d'arrosage ? Des hommesauront-ils le courage et la persévérance d'exécuter sans aucune trêve un semblable travail.»^ Les Beni-M'zab, musulmans hérétiques, battus et chassés, se sont installés en pleine Chebka, et ont eu la ténacité et
* Voir G. Rolland. Hydrologie du Sahara, p. 34- D'aillou-^, d'après les recherches récentes de J.-Ë. Lahachr, Teau des puils du M'zab serait une des meilleures de tout le Sahara (Étude hydrologique sur le Sahara français oriental, Paris, 1900, p. /|i).
3 Nous rappelons que pour l'orthographe des noms, nous suivons l'orthographe du Tableau général des communes de F. Accardo.
"* D'après Villk (dont il convient toujours de relire et de consulter l'Exploration géologique du Bcni Mzab, du Sahara et de la région des steppes de la province d'Alger, 1872), un puits de Melika — qui est d'ailleurs le plus profond de tout le M'zab — a une profondeur de 71 mètres et contient 37m, a5 de hauteur d'eau (p. 5o)
^ Les Mozabites appellent un grand nombre des j>oints d'eau de la Chebka : Ain (exemple : Aïn Massinc, Ain Goufafa, etc.), ayant le sentiment que l'eau est fournie par des sortes de sources profondes. — Il en est de même d'ailleurs dans d'autres oasis sahariennes, par exemple dans les oasis de Dakhleh et de Khargueh, où l'on donne le nom d'aî/i à des puits artésiens.
STEPPES ET DÉSERT a8i
ont encore aujourd'hui l'énergie d'aller puiser l'eau jusqu'à ces profondeurs.
Les moyens de puiser sont bien adaptés aux conditions du milieu ; la profondeur trop considérable a fait rejeter le principe de la bascule appliqué dans la Kholara et dans le ChadouJ égyptien. Au lieu d'une perche basculant sur un levier, on a recours à une corde glissant sur une poulie. A Textrémité de la corde est attaché le récipient, constitué par une outre de peau qui peut contenir jusqu'à ^o et 5o litres ; la partie la plus ingénieuse de ce récipient est une manche de cuir, longue de 5o ou 60 centimètres et qui lui sert d'ouverture : cette manche est manœuvrée par une petite corde secondaire, indépendante de la grosse corde par laquelle l'outre est supportée, et la petite corde glisse également sur une poulie indépendante ; de la sorte on peut abaisser la manche de l'outre dans l'eau, lorsque l'outre a été descendue jusqu'au fond du puits, puis la relever durant toute la montée, et l'abaisser enfin de nouveau une fois l'ascension de l'outre achevée, pour permettre à l'eau de s'écouler aisément dans un petit bassin situé en avant du puits.
Au Ueu de faire remonter l'outre en enroulant la corde de la poulie sur un treuil, ce qui ne pourrait être fait que par un homme et ce qui serait très fatigant, on tire la corde en s'éloignant du puits ; et de celte manière la corde peut ôtre tirée indistinctement par un homme ou par un animal, nègre, âne ou chameau. Plus les puits (Jinssï) sont profonds, plus sont longues les pistes que doit parcourir l'homme ou l'animal qui tire ; et la longueur de la piste mesure en projection horizontale la profondeur du puits (voir la fig. *M\). Les Mozabites ont disposé la piste en plan légèrement incliné, et ainsi l'effort dépensé est un peu moindre puisque l'agent qui tire doit descendre légèrement tandis qu'il fait remonter l'outre \
^ Ce t^pe de puits est vraiment très pratique pour puiser Teau à de grandes profondeurs, et on le trouve aujourd'hui ré[)andu et vulgarisé bien au delà du M'zab,
28a ALGÉBIETL'MSIE
En certains points, les poches profondes, riches en eau, sont particuhèrement rares : à Beni-Isguen par exemple les points d'eau sont beaucoup plus rares qu'à Ghardaïa : il n'y a que trois ou quatre puits qui puissent avoir de Tcau toujours, même en temps de sécheresse ; ces puits appartiennent à plusieurs propriétaires, et qui vendent encore des heures d'arrosage à d'autres propriétaires-cultivateurs; ces puits sont utilisés constamment, même la nuit, et on tire l'eau avec deux bctes qui vont au trot ainsi que leur conducteur.
Il ne faut oublier ni le poids de l'outre contenant t\0 ou 5o litres d'eau, ni la durée minima d'une pareille manœuvre, si l'on veut se rendre compte de la somme de travail que représente, malgré l'ingéniosité du procédé adopté, l'acquisition de l'eau fécondante. Il est indispensable au M'zab de puiser et de puiser sans cesse pour arroser une terre assoiffée et qui boit si vite toute l'eau qu'on lui donne ^ .
Aussi les plus minutieuses précautions sont-elles prises pour sauvegarder avec la plus grande parcimonie une richesse qu'il est si pénible de conquérir ; les Mozabites combattent le plus qu'ils peuvent l'infdtration en chaulant les petits canaux, les petites (( seguia » qui transportent Teau de leurs puits jusqu'à leurs palmiers. C'est le seul point du Sahara où nous ayons vu prendre par les indigènes une pareille précaution: c'est là où l'eau est le plus rare qu'elle est entourée de la sollicitude la plus jalouse.
Les rigoles sont ainsi, non pas seulement tracées, mais en un sens conslruites. 11 importe de remarcpier quelles habitudes de construction sérieuse imposent aux habitants du M'zab le
nolammcnl dans tout le Sahcl tunisien. (Test aussi, nous le \errons, le Ivpe courant (le puits construit dans l'Ile de Djerba. Il esl encore connu dans l'Inde, où la corde de la poulie esl souvent nianœuvrée par des Ixrufs accouplés.
* On devine quelle est aussi Tintensilé de l'évaporation durant la journée ; sur ce sujet voir Cli. Amat, Le M'zab et les M'zabiles, p. 21 \. D'une manière çcncralc, voir tout le cbapilre qui <»st consacré à la Métcorologfie(cliap. iv).
STEPPES ET DÉSERT a85
creusement de puits aussi profonds que les leurs et dont la partie supérieure est en général muraillée sur une hauteur de plusieurs mètres, ainsi que l'établissement des deux montants de maçonnerie sur lesquels doit reposer la poutre qui porte les poulies \ Or on compte au M'zab, d'après les chiffres que j'ai recueillis au Bureau arabe de Ghardaïa en 1900, au moins 33oo puits de cette espèce.
De plus, les Mozabites bâtissent ainsi en vue de l'acquisition et de la distribution de l'eau non seulement des puits, mais d'admirables barrages maçonnés.
Les Mozabites estiment trop en effet la valeur de l'eau pour négliger un seul moyen de la posséder ; les averses, les orages sont bien peu fréquents au M'zab ; lors des années qui sont pluvieuses on en compte deux ou trois, et des années entières se passent sans que l'atmosphère apporte une seule goutte d'eau. « Pour les Beni-M'zab, dit très justement A. Coyne, l'année se caractérise en deux mots : la rivière a coulé on n'a pas coulé » ^ Cependant en prévision des crues exceptionnelles produites par les averses les Mozabites ont exécuté des travaux considérables, finis et soignés comme tout ce qu'ils font. C'est ainsi que dans la seule oasis de Ghardaïa, six grands barrages de reteniie dont plusieurs sont maçonnés traversent le thalweg de part en part et sont disposés pour recueilhr le trésor extraordinaire d'une chute d'eau abondante \ (Voir sur la fig. 35 un barrage de Beni- Isguen comme type de grand barrage maçonné).
^ Les Mozabites sont venus d'Ouargla dont ils ont été chassés ; et à Ouargla ils avaient pris Thabitude de forer des puits artésiens dont les parois devaient être maçonnées (vu^les conditions défectueuses des couches du terrain, cf. Paul Blanchet, L'Oasis et le Pays d*Ouargta, Annales de yéog., i5 mars 1900, p. i/ia). Et cela n'est pas inutile ë rappeler ici.
* a Les documents statistiques et chronologiques conservés par les tolba de Ghardaïa n'accusent, pour la période écoulée de 1728 à 187a, que la grandes crues de rOued M'zab, soit une crue tous les treize ans » (Ch. Amat, Le M'zab et les M'zabites, p. a 17).
^ Pour des renseignements détaillés sur ces barrages et sur les autres barrages du
a86 ALGÉRIE-TVMSIE
En amont de l'oasis de Ghardaïa un grand barrage, le barrage de Bouchen, est destiné à mettre les eaux en réserve et à former une espèce de grand lac pour le cas inusité où une crue vient à se produire. Lorsque j'ai visité le barrage de Bouchen, le réservoir était complètement à sec et cela n'est pas rare ; mais tout est construit comme si le réservoir devait continuellement servir : une galerie souterraine avec des regards, dans le genre des feggaguirdu Tidikelt conduit les eaux de Bouchen lorsqu'il y en a jusque dans l'oasis et permet un écoulement modéré et méthodique de cette aubaine exceptionnelle (fig. 36)*.
Bien mieux, l'eau a un tel prix que même sur les flancs de l'aride et inhospitalière Chebka on aperçoit çà et là de petits barrages maçonnés construits à mi-côteau sur des roches âpres, qui n'ont jamais connu, semble-t-il, le bienfaisant passage de
M'zab, voir Ch. Amat, Le M'zab et les M'zabiles, p. 54 et suiv. ; et reprendre surtout les descriptions techniques, exactes et minutieuses, qu'en a données Ville dans son Exploration géologique du Bcni Mzab, etc.
* On trouve encore quelques feggaguir à £1 Goléa, et dans quelques oasis diverses comme la petite oasis de Bou Kaïs à l'W. de Sfisiffa (De la. Martinière et N. Lacroix, Documents pour servir à l'étude du Nord-Ouest africain, II, p. 4oa) ; on en trouve aussi dans l'oasis do Menchia dans le Nefzaoua (Sud-tunisien) ; on peut rapprocher de la foggara la chegga de Ed-dis, petite oasis située près de Bou-Saftda (la chegga est une tranchée dans le roc qui conduit les eaux, en les faisant parfois passer en tunnel sous les maisons). Mais la province saharienne où la foggara est le procédé par excellence d'adduction des eaux, c'est le Tidikelt. Ce sont là des oasis qui doivent compter parmi les plus importantes aux points de vue soit politique, soit économique. Les feggaguir permettent d'amener l'eau souterraine en rivières dans les jardins. Une première foggara peut devenir, si la nappe est abondante, la branche centrale d'une infinité de feggaguir. La foggara-mcre appartient à la collectivité, et tous ceux qui ont travaillé à en accroître le rendement y participent dans la mesure de leur travail. (Voir La colonne Servicre au Tidikelt, au Touat et an Gourera, Le carnet de route du commandant Laquikke, dans Renseignements coloniaux et documents du Comité de l'Afrique française, janvier 190a, p. i-35). — C'est encore une canalisation souterraine du type dcâ feggaguir qui est usitée au pied de l'Atlas marocain, sur le versant de l'Atlantique, notamment dans la grande oasis de Marakkech ; là on appelle ces conduites souterraines chattara, au pluriel chatatir ; Theobald FiKCiiKR en a longuement décrit l'ingénieuse économie (voir Wissenschaftliche Ërgebnissc einer Ueise im Allas- Vorlande von Marokko. Pet. Mil, Erg., nr. i33. p. 86-89). — ^^ ^'^^^ d'ailleurs un procédé connu et pratiqué dans tous les déserts de l'Ancien-Monde : kanat de l'Iran, sahrtg de l'Yémen, etc.
STEPPES ET nÉSEIiT s87
l'eau ruisselante (fig. .S7). Ces petits barrages de retenue ont pour but de ramasser les moindres averses locales qui pourraient amener en une petite dépression du versant quelques mètres cubes d'eau, et ils constituent une des plus admirables singu-: larités du M'zab.
Quel opiniâtre labeur représentent de semblables entrepriaesl et nous devons ajouter: à quelle coûteuse culture elles doivent aboutir ! Le Mozabite est un ouvrier habite qui ne marchande ù ses cultures ni soins, ni temps, ni peine'. LcMozabite (comme d'ailleurs le Soafa) connaît la valeur de l'engrais, et il utilise
' V.'eil un Moiabitc qui a lu premier introduit lo palmiGr à Orléansville en ; ■pporlsnt uncespi'co lidiitc ilu M'zali.liiquolle a pu luùrir aoiis un ciel septentrional. Le» Moiabitcs fécondciil leurs palmier) avec du pollen Je régime» mtles conBervés depuis l'année préc^ilentc. It est Ire! naturel qu'ils aient eu l'idée de Taire la fécondation ï Orléansville avec de« régime! apporta du Sud.
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avec méthode tous les rares engrais qu'il peut recueillir. Les jardins au M'zab sont des jardins plus soignés, plus riches et aussi plus dispendieux que partout ailleurs. Ce ne sont pas des jardins de rapport, mais de vrais jardins de luxe". Le Mozabitc
lit du M'ub : type do pcUl barrage do monUgi priM ilu hiul d'un vrrunL ta Ficc Je Ikoi-Ilgum
non seulement les exploite, mais il les aime et il aime k y vivre : il possède une maison d'été bûtïe en pleins jardins, et dans laquelle il passe jusqu'à 8 mois de l'année (fig. 38)'.
Aussi quelle magnificence de végétation représentent ces
< Voici (les calculs dont je dois la communication bu caplUinQ Cauvet: un jardin lie 5o |>aliniiTS coûte d'entretien i oSo francs par an et ne |>guI rapporter ou maximum que 970 francs. loit 5o<> francs de daltcF, 3no francs de? fruits, i3o francs de légumes d'rti'. loo francs de Icf^mcs d'Iilver et de ci'n-ales cl 30 francs de produits diicr*. herbe, bois, etc.
. de la maison des Ksoiir du M'zab ainsi que dos >ir La Gèoljrayhie , i5 mars 1903.
STEPPES ET DÉSEBT jSg
jardins du M'zab : ce sont de véritables fourrés qui font songer à des climats où la chaleur bumide donne à la végétation une exubérance spontanée : entre les troncs élancés des palmiers sont plantés d'énormes Gguiers aux troncs multiples, aux branches étalées et dont le feuillage cache les troncs : les grenadiers, les abricotiers, les pêchers forment au-dessous des palmes de
là ào l'autour, mlrt T^oo^
11 enali«Titi49; ta pMmiar pkn.
véritables sous-bois; enfin d'énormes ceps de vignes envoient leurs rameaux dans tous les sens, et leurs sarments vont s'accrocher aux troncs des palmiers comme des lianes. Le soleil ne peut plus pénétrer qu'avec peine à travers ces treillis de branches et de feuilles superposées ; et tandis que dans d'autres oasis sahariennes l'orge ou les ftves sont cultivés aux pieds des palmiers, ils sont ici rejetés sur le bord de la palmeraie, sur la lisière de la forêt, et forment autour des jardins une frange de vert plus
ago ALGÉBIE'TIMSIE
clair*. — Les oasis les plus prospères du pied de T Atlas, les plus belles des oasis des Ziban ou du Djerid, Tolga, Zaatcha, ou Tozeur, où l'eau est fournie à l'homme par des sources, et où les palmiers comme les arbres fruitiers profitent d'une eau relativement très chaude, méritent seules d'être comparées, pour la variété et la densité des productions végétales, à ces oasis du M'zab, perdues au milieu des plaques pierreuses de la Chebka et alimentées seulement par des puits très profonds.
La propriété au M'zab est très divisée, et chacun possède un puits sur sa propriété : il résulte de celte situation qu'il ne se pose pour l'eau des puits aucun problème de distribution et de répartition. Lorsque le puits est commun comme à Beni-Isguen, chacun profite de l'eau qu'il puise lui-même durant les heures qui lui sont assignées.
Quant à l'eau exceptionnelle des crues, la distribution en est assurée par un réseau de rigoles ; au moment où la crue se produit le flot se précipite à travers l'oasis, et tous participent avec une allégresse démonstrative à l'aubaine inattendue, brusque et passagère.
Le Souf est un type original et unique de groupe d'oasis *.
* n y a bien entendu quelques différences entre les diverses oasis du M *zab. Par exemple à Beni-lsguen, Toucd est plus resserré entre les deux versants rocheux cl arides ; il y a moins de place entre l'oued et la montagne, de là diverses conséquences : l'orge, les fèves, les carottes, les radis, le felfel (piment rouge très aimé des Arabes) ne pouvant être semés sur les bords sont semés sous les palmiers ; et dès lors les arbres fruitiers sont moins nombreux et forment beaucoup moins souvent qu'à Ghardaîa taillis touffus.
2 L'un des meilleurs articles publiés sur le Souf est un article déjà un peu ancien de H. Jus, Les oasis du Souf du département de Constantine (Sahara oriental), daté du 1 5 octobre i883, et publié dans \c Dallelin de l'Académie d'Hippone (BAne). i886, n» 22, p. 67-79. On rencontre encore quelques indications, assez superficielles, dans certains ouvrages comme Largeau, Le Sahara algérien, Les déserts de l'Erg (2« édil., Paris, fJachcllc, 1881), p. 325-338, etc.
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Perdues au milieu des sables, 'séparées de tous les autres groupes d'oasis par des dunes longues à franchir, les oasis du Souf constituent un petit monde à part ^
La principale oasis est El Oued : un peu au Nord et à l'Ouest d'El Oued, on rencontre les deux centres de Kouinin et d'Ourmès (plus exactement Bou-Ourmès). Enfin, vers le Nord, Tancien village fortifié de Guemar qui est encore aujourd'hui un centre important termine la bande des petits centres de l'Ouest. Du côté de TEst s'échelonnent les agglomérations de maisons de Z'goum, d'El Behima et de Debila. Une petite agglomération plus récente que les autres ne date que d'un demi-siècle : Sidi- Aoun.
Toutes les oasis occupent une bande relativement déprimée au milieu des dunes. Cette légère dépression de la zone des oasis lui donne la réelle apparence de la vallée très large d'un oued quaternaire, et explique la légende que répètent encordes anciens du pays : autrefois un large fleuve y coulait, VOued Souf; mais il a depuis disparus et il n'a plus qu'un cours souterrain*. Que les chrétiens, prédécesseurs des Soafas, aient pu voir couler jadis à la surface VOued Souf, cela est purement légendaire ; mais il n'en est pas moins vrai que les oasis sont situées au-dessus sinon d'un cours souterrain, du moins d'une nappe ou d'une série de poches souterraines dans lesquelles l'eau se trouve emmaganisée en assez grande abondance. (( L'Oued Souf, dit Georges Rolland, doit à mon sens, répondre à une gouttière plus ou moins nette — ou, du moins, à une zone de dépressions successives — qui aurait son origine bien en amont des oasis actuelles, et serait dirigée du sud-est au nord-ouest vers le Chott Melrir, mais dont le cours se trou-
* Pour aller des oasis du Souf h Touggourt il faut deux fortes journées de marche ; pour aller au Djerid, trois jours ; et jusqu'aux Ziban, cinq jours.
* Voir pour cette légende H. Jus, art. cité, et G. Rolland, Hydrologie du Sahara, p. ay4-
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verait aujourd'hui presqu'entièretnent masqué par les grandes dunes de sable de TErg oriental »*. Au reste les grandes dunes jouent dans tout le Sahara le rôle de véritables réservoirs d'eau : Georges Rolland a établi ce fait dans sa Géologie du Sahara^ comme dans son Hydrologie du Sahara^, Et tous les explorateurs et savants qui ont étudié les dunes insistent sur ce fait qu'elles sont souvent comme des réservoirs *.
Les Soafas se sont réfugiés au milieu des sables, et ont patiemment constitué leurs jardins de palmiers-dattiers en creusant sur plusieurs mètres d'épaisseur ces masses de sables. Pour planter leurs arbres ils ont déblayé le sable jusqu'au voisinage des nappes humides^; et ce sont lés racines des palmiers qui, plongeant dans les couches aquifères, vont elles-mêmes chercher l'eau souterraine.
De là cet aspect singuher des jardins du Souf; ils sont fortement encaissés et ils sont disséminés ; au fond de ces entonnoirs épars, les palmiers-dattiers sont groupés au nombre de quelques dizaines, parfois seulement de 7 ou 8. Des bouquets plus ou moins denses formés par les panaches des palmes apparaissent ainsi au ras de rtiorizon surgissant à j)eine à la hauteur des pistes sablonneuses que suivent les chameaux et les hommes
(fig. 39).
Mais ces fosses plus ou moins grandes ainsi creusées dans le
sable risquent toujours d'être ensablées à nouveau. Le sable sec
du désert est si mobile qu'au moindre souffle de vent les grains
* Hydrologie du Sahara, p. a5. M. G. Rolland regarde ailleurs la nappe du Souf comme légèrement ascendante, voir Idem, p. aa3-2a4-
* III« partie, § 7.
^ P. i3 et suivantes.
* Voir notamment G.-B.-M. Flamand, La traversée do l'Erg occidental, dans Annales de géographie, VIH, 1899, p. a34- Voir aussi H. Schirmer, Le Sahara p. 178 et suiv.
* Voir pour les détails de ces travaux d'excavation G. Rolland, Hydrologie du Sahara, p. aaa-aaS.
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de sable sont entraînés dans les fonds ; et malgré de petits murs ou de petites palissades en tiges de palmes, le jardin serait bientôt enfoui, les palmiers élancés seraient bientôt enterrés jusqu'à leurs cimes si les Soafàs ne travaillaient sans cesse à remonter le sable jusqu'au haut des talua raides. Ib remplissent
leurs couilins, les mettent sur leurs tètes, gravissent péniblement le talus et vont renverser les petits paniers sur le haut de ces berges trop mobiles : puis ils recommencent indéfiniment; les plus riches ont de petits ânes qui, chargés d'un double couffin, peuvent en un seul voyage transporter une quantité de sable un peu plus grande.
Lepalmier-daltiercst au Souf plus exclusivement que partout ailleurs la culture principale, la culture par excellence. Le M'zah et le Souf, qui nous ont paru tout naturellement dignes d'une étude comparée au point de vue de la géographie humaine, sont
ag'i AIGÉRIE'TUNISIE
très dissemblables au point de vue de la géographie culturale et de l'aspect général; au Souf les arbres sont seuls, rien à leur pied; aucune culture, aucun canal, ni même aucune rigole. Le sol est plat. Au M'zab au contraire le sol est travaillé, retourné, disposé, et au pied des palmiers s'aperçoivent des fourrés touffus d'arbres divers. — Nulle part, dans le Sahara, le palmier n'est plus mêlé à d'autres arbres qu'au M'zab ; nulle part il ne vit plus isolé qu'au Souf.
Mais ni dans l'un ni dans l'autre cas, l'utilisation de l'eau proprement dite n'engendre de complication ; au Souf l'arrosage n'existe même pas : les arbres vont chercher eux-mêmes dans le sous-sol l'eau qui leur est nécessaire. En ce qui regarde l'objet même de ce travail, le Souf, si curieux à tant de points de vue, représente un cas très simple, tout à fait analogue à ceux des pays humides ; l'eau souterraine est distribuée aux arbres du Souf sans l'intervention de l'homme comme l'eau des pluies est distribuée à nos cultures sous d'autres latitudes.
Les Soafas ne produisent pour ainsi dire ni blé ni orge ; il faut que leur blé et leur orge leur soient apportés du Tell. Toutefois ils font quelques légumes, quelques petites cultures accessoires à l'aide de puits, de kholaras, soit dans le fond de leurs jardins, soit plus souvent à mi-versant ; quelques puits ne portent même pas de khotaras, et on tire l'eau à la chaîne. Ces puits ne peuvent non plus entraîner aucune complication en vue de l'utilisa tion de l'eau.
Cependant il est une autre manière d'envisager le problème de l'eau au M'zab et au Souf. Au lieu de considérer les seuls intérêts d'un jardin, d'un groupe de jardins, d'une oasis, on peut considérer les intérêts généraux de toute une zone et l'ensemble des faits hydrologiqucs généraux qui permettent la culture en des régions aussi inhospitalières.
Nous avons dit que cinq des oasis du M'zab se trouvaient jalonner un même thalweg. Tout se passe en effet comme si un
fleuve souterrain suivait en profondeur ce thalweg: il n'y a pas là simplement une nappe stagnante, il semble bien qu'il y ait une nappe d'écoulement et on a le droit de parler d'amont et d'aval.
On n'a malheureusement pas tenu compte de ces conditions hydrologiques et on a d'abord multiplié les puits inconsidérément, compromettant le débit des anciens par le creusement des nouveaux. Le tableau suivant est révélateur ; il indique quel nombre considérable de puits sont taris définitivement :
Tableau des puits du M'zab.