‹ L'irrigationChapitre 26 sur 62 · NOMBRE · texte numérisé non relu

NOMBRE

DB rxLMixwa

Les cinq villes de TOued-M zab ont été rangées dans le tableau précédent suivant leur situation le long de Toued, en partant de Taval et en allant vers l'amont ; il est facile de constater que les premières de ces oasis, les oasis de Ta val comptent une proportion de puits taris beaucoup plus forte que les oasis d'amont : Melika ou Ghardaïa.

Nous avons ajouté au tableau les chiffres concernant Guerrara et Berryan k titre de simples renseignements : Guerrara et Berryan ne sont pas situés sur le même cours d'eau souterrain que les autres oasis et dès lors le développement d'une des oasis

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n'a pas nui à la prospérité des autres, aussi comptentrcUes un beaucoup moins grand nombre de puits taris.

En arrivant à Ghardaïa, on est surpris de voir la ville si pittoresque se dresser toute blanche au centre d'une banlieue vide ; à peine de loin en loin quelques groupes de palmiers épars parsèment le fond de la vallée de taches noires ; çà et là les ruines des puits prouvent que jadis le travail de l'arrosage et par conséquent la culture s'étendaient jusqu'aux murs de Ghardaïa. Pour visiter aujourd'hui l'oasis, il faut remonter jusqu'à 4 ou o kilomètres dans la vallée. Et cela seul est une preuve du retrait progressif de la culture, de sa migration vers l'amont.

Toute l'histoire récente de l'irrigation à Ghardaïa dépend d'un fait qui est l'illustration la plus éloquente des inconvénients et des ruines que peut entraîner l'absence d'une organisation

d'ensemble.

Sous le prétexte de débarrasser les Oulad ben SHman du parti antifrançais des Médabih, le colonel de Sonis qui commandait le cercle de Laghouat prescrivit à ces derniers par un ordre du 9 mai 1868 de se transportera la Daïa ben Daoua, ti kilomètres en amont des jardins de Ghardaïa et de s y établir ; à cette condition les Oulad ben SUman devaient acheter et payer les biens que possédaient les Médabih à Ghardaïa.

Les Médabih défrichèrent la Daïa mais se refusèrent à quitter Ghardaïa et les troubles continuèrent jusqu'en 1882. Le seul résultat fut celui-ci : l'autorité française, bien intentionnée mais inexpérimentée, porta la responsabihté d'avoir créé en amont de Ghardaïa une oasis nouvelle qui enlève Teau du M'zab ; en particuher les jardins de Bou-Noura et d'El Ateuf, situés encore plus en aval, au delà de Ghardaïa, dépérissent tout à fait ; les propriétaires ont dû être dégrevés à plusieurs reprises.

Depuis 1868, i48 puits ont été forés dans la Daïa ben Daoua : 10 000 palmiers y sont plantés dont la moitié depuis 10 ans et 3 000 arbres fruitiers y prospèrent.

La sécheresse de 1897-98 a montré toute l'étendue du mal.

Il est vraisemblable que la moitié de Toasis de Ghardaïa est irrémédiablement perdue.

On avait de tout temps observé que les puits d amont avaient beaucoup plus d'eau que les puits d'aval ; et pareillement lorsque la sécheresse survient, les puits d'aval sont plus tôt à sec que les puits d'amont.

Aussi les Mozabites, si intelligents pour tout ce qui concerne l'eau, avaient pris la résolution de ne pas pousser leurs cultures au delà d'une certaine limite. C'est ainsi qu'à Ghardaïa l'oasis s'arrête brusquement à une ligne qui va des puits de Delghel au barrage de Bouchen. « Nous n'avons pu, dit le capitaine Gauvet dans un rapport du 1 1 août 1899, retrouver et nous faire montrer la décision prise à cet égard par la djemaa de la ville, mais elle a été réellement promulguée, elle est ponctuellement observée, car il n'y a au-dessus de cette ligne aucune culture nouvelle sauf bien entendu à la Daïa ben Daoua. » L'autorilé française a été jadis moins clairvoyante que ne l'avaient été et ne le sont les indigènes : on doit ajouter d'ailleurs qu'elle a profilé de l'expérience, et que le M'zab est aujourd'hui sous les ordres d'un chef militaire qui a une compétence singulière en matière de culture et d'irrigation.

On peut affirmer que pour les oasis de l'Oued-M'zab on a perdu d'un côté ce qu'on gagnait de l'autre, et que la prétendue extension de la culture des palmiers n'a abouti qu'au désordre et ne marque aucun progrès \

Pour le Souf, la situation ne pourra jamais devenir aussi critique ; l'homme attend davantage de la nature : les arbres qu'il plante vont chercher eux-mêmes dans la couche profonde l'eau qui leur est utile ; les puits ne sont pas au Souf très importants ; c'est le palmier qui est l'intermédiaire entre l'eau et l'homme. De telles conditions offrent de sûres garanties à chaque groupe de cultivateurs contre le travail des autres

^ Au contraire, à Berryan, l'augmentation des plantations n'a pas produit des effets aussi funestes.

groupes. Et les réserves profondes ne risquent pas, comme au M'zab, d'être épuisées en un point donné par un surcroît de travail humain au détriment des régions a voisinantes.

L'irrigation à DJerba. — L'île de Djerba est un admirable jardin ^ . Elle peut à bien des points de vue être rapprochée du Souf et du M'zab. A Djerba non plus les indigènes ne voient pas d'eau courante. Ils n'ont ni ruisseaux réguhers, ni sources. L'eau, invisible comme au Souf et au M'zab, est emmagasinée dans une nappe qui paraît se développer sous l'île tout entière : cette nappe est en général à dix, quinze ou vingt mètres de profondeur au-dessous de la surface du sol ; près du littoral, cette profondeur est moindre, tandis qu'elle atteint 36 mètres au point culminant de l'île, à Midoun. L'eau est un peu trouble mais douce, très bonne pour la culture et même buvable (les habitants préfèrent cependant pour leur alimentation l'eau de citerne). Les puits de Djerba sont tout à fait analogues a ceux du M'zab" ; et ce sont d'ailleurs les mêmes que nous rencontrerions plus loin, dans les petites oasis littorales de la Tripoli taine. Les Djerbiens s'entendent admirablement à arroser leurs jardins où ils cultivent du sorgho et de l'orge à côté des grenadiers, des oliviers et des palmiers ; beaucoup de palmiers n*ont pas besoin d'arrosage spécial parce qu'à l'exemple des palmiers du Souf ils vont eux-mêmes par leurs racines chercher Teau jusque dans la nappe souterraine.

* « On ne peut méconnaître, disait V. (juékin en 18G3, que celte île ne soil beaucoup mieux culti\éc (jue ne le sont la plupart des terres en Tunisie. C'est là où j'ai vu les plus beaux oliviers de la Uégencc ». Voyage archéologique dans la Kégoncc de Tunis, etc., I, p. lioô. Voir aussi un bon article de Bertholon, Exploration anthropologique de Tile de Gerba, Anthropologie, VIII, 1897, notamment p. 5r)5, et M. Idoux, Un été dans le Sud tunisien, Au pays des Troglodytes et des Lolopbugos, Mi'in. de la Sor. bourg, de (jéog. et d'fùst., \V1, igoo, p. Sl-Sg.

^ Les Djerbiens sont des Berbères ; et ils sont de plus des schismatiques musulmans de la même secte que les Mozabites ; mais il serait absurde de chercher à expli({uer uniquement par ces raisons etlmiques ou religieuses l'analogie des procédés de culture entre les Djerbiens et les Mozabites.

Le nombre des puits de Djerba est très considérable, et ce nombre peut être, semble-t-il, indéfiniment accru. La nappe profonde est toujours là ; Thomme n*a qu'à fournir le travail nécessaire pour attirer Teau jusqu'à lui : amenée à la surface du sol, Teau est distribuée avec un art consommé de Tarrosage. Mais on comprendra que ces conditions naturelles ne posent pas le problème de distribution ni surtout de réglementation. « En aucun point de Tile, médisait un Djerbien, on n'a jamais songé à vendre l'eau. » L'eau est à celui qui la puise.

A Zarzis sur le littoral Tunisien au Sud de Djerba l'Administration de la Régence a creusé des puits artésiens qui ont réussi; et elle en a assuré la distribution avec intelligence*.

L'exemple de Zarzis a fait tenter à Djerba deux puits artésiens, l'un à Houmt Souk au Nord de l'île, et l'autre à El Adjim : mais les résultats ont été déplorables: les puits ont fait jaillir deux belles gerbes d'eau mais cette eau est salée, un peu sulfureuse, aussi nuisible aux plantes que désagréable aux hommes ^ Ainsi l'île de Djerba garde au point de vue de l'irrigation son caractère homogène et original.

' On a fait deux forages à Zarzis ; le premier, Icrminc en mars 1890, a donné i3 litres par seconde: l'eau contient /i grammes de sel marin par litre, mais elle peut convenir pour l'irrigalion ; le deuxième a été termine en juin 1891, et a donne f\o litres par seconde. — Dans la Régence de Tunis, les trois ateliers de sondages du Service des mines continuent leurs opérations sur divers points, mais c*cst souvent sans succès ; c'est ainsi qu'ils ont échoué définitivement à Sfax, et qu'ils ont dû également interrompre en août 1898 un sondage commencé en 1896 à Tozeur, etc. Voir Ministère des ailaires étrangères. Rapport au président do la République sur la situation de la Tunisie en 1898, Paris, imp. Nat., 1899, p. (k) et suiv.

* Dans un rapport officiel, on dit au sujet du second de ces puits artésiens: « C'est celui qui a donné les résultats les plus remarquables », voir Direction des Travaux publics de la Régence, Les puits artésiens de la Régence, dans Kevue tuniiienne, II, 1896, p. 18. On aurait dû dire : c'est celui ({ui a donné le volume d'eau le plus considérable ; ce beau travail technique a été poussé en effet juscpi'à aSa mètres de profondeur, et le captagc elfeclué à 2^9 mètres a donné un volume d'eau de 160 litres par seconde jaillissant jusqu'à 5 mètres au-dessus du sol. Mais l'eau est de si mauvaise qualité qu'un si grand effort et une si grande dépense peuvent ôtrc presque regardés comme perdus.

RÉSUME ET CONSÉQUENCES

Dans toute la zone côtière de la Berbérie, la prospérité agricole est évidemment dépendante de l'abondance et de l'opportunité des chutes de pluie*. Mais les problèmes de l'eau dans le Tell algérien et dans le Sahel tunisien offrent les mêmes caractères et les mêmes difficultés que dans l'Ibérie aride, et ce n'est pas toujours dans les régions naturelles ou il pleut le moins que la situation réalisée par l'homme est la moins bonne. En Algérie-Tunisie et en Espagne, il faut s'inspirer de principes analogues, et ici comme là se délier, par exemple, de l'efficacité des grands barrages. — Dans la plaine si bien cultivée de Bel-Abbès et qui peut être à bon droit considérée comme un modèle de colonisation agricole, il n'existe pas de barrage-réservoir: inconsciemment mais heureusement on s'est contenté d'assurer la simple dérivation des eaux de la Mekerra, selon les mêmes procédés techniques qui assurent la dérivation des eaux du Segura dans la belle huer ta hispanique de Murcie. — En tout cas un grand barrage ne saurait acquérir et conserver toute sa

' Sir R. Lambert Playpaik cite des exemples typiques de cette dépendance : voir Sir R.-L. Playfair's Report on the Agriculture of Âlgeria for the years 1891- 189a. Foreign office, 1898, Anniinl Séries, n® 1196, résumé des Geog. Journal, dcc. 1893, p. 55a-553. On sait que Playfair a vécu longtemps à Alger comme consul d'Anglçterre ; il était un des hommes qui connaissaient le mieux l'Algérie ; on lui doit la Bibliographie de T Algérie, et le Guide d'Algérie-Tunisie do la collection Murray ; il a pris un vif intérêt à la grande œuvre de colonisation poursuivie par la France dans l'Afrique du Nord ; et il l'a jugée avec un rare esprit de justice. Les entreprises d'hydraulique agricole ont de tout temps attiré spécialement son attention.

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valeur économique que si des volontés humaines sont groupées fortement en vue de son exploitation. La Direction de l'hydraulique agricole à Alger comme à Tunis agit sagement en subordonnant la construction de tout gros travail technique à la constitution d'Associations syndicales ; il faut que les futurs usagers de l'eau prouvent que les intérêts collectifs sont par eux vraiment compris et sentis, en promettant de collaborer dans une certaine proportion aux frais d'établissement ou du moins d'assurer à l'avenir l'entretien de l'œuvre exécutée.

Pour fixer le programme général de l'aménagement des eaux dans le Tell, il convient aussi de tenir compte de la situation des agglomérations urbaines, en un territoire où bien des villages ont été artificiellement fondés. Avant d'entreprendre de grands travaux, on doit examiner si la. création d'un centre agricole a précédé toute tentative d'organisation de l'irrigation, ou si au contraire c'est parce que la culture et la culture avec irrigation était facile que le centre s'est établi puis développé. Si l'on s'est placé dès le début en des conditions anormales (Orléansville), on pourra faire les plus beaux travaux, on ne se trouvera jamais en des conditions favorables. Dans les centres de la vallée du Chéliff (installés en grand nombre, à la hâte et par force au lendemain de la guerre de 1870), il est aujourd'hui très coûteux, et souvent d'ailleurs impossible d'aménager les eaux avec habileté et économie : on n'a songé h l'irrigation que bien après la colonisation, et le mal est peut-être irrémédiable. Quant k la zone aride et désertique, steppes et Sahara, naturellement peu arrosée par les pluies, elle offre par endroits des ressources en eau assez abondantes pour que l'homme en tire parti. Très pauvre en cours d'eau elle possède heureusement bon nombre de sources: sources du Djerid et de Gafsa, sources du Nefzaoua et de l'Aarad, sources des Ziban et sources de l'Aurès, sources de Bou-Sâada et sources deLaghouat, — et de môme nous aurions pu dire en parlant de régions arides plus septentrionales, en parlant des plaines sèches du Tell : sources

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du Chéliff, sources de la Mina, sources de la Mekerra, sources de la plaine de Tlemccn. Ainsi dans l'Algérie et dans la Tunisie sèches ce sont les sources qui, jalonnant les lits des cours d'eau sur toute leur longueur, font que ceux-ci ont encore un peu d'eau durant Tété. Souvent ce que nous appelons des oueds ne sont autre chose que des séries de sources, captées et successivement utilisées sur place (Biskra, Tozeur) ; en été toute l'eau des sources est employée par les cultivateurs, et il n'existe pas d'oueds continus : mais grâce à F eau des sources les riverains des oueds peuvent continuer même durant les mois les plus chauds leurs travaux indispensables de culture irriguée.

Et quand les eaux souterraines ne réapparaissent pas d'ellesmêmes à la surface sous la forme de sources, l'homme s'ingénie à rejoindre les nappes souterraines en creusant des puits, puits ordinaires ou puits artésiens. La « campagne » de forages artésiens entreprise par les Français dans le Ilodna et dans TOued- Rir' a dépassé les premières prévisions ; elle a marqué une vraie date dans la conquête des déserts par l'irrigation ; l'exemple donné a été suivi depuis lors soit dans le Far-West américain, soit dans l'Australie intérieure \

Dans cette seconde catégorie de cas comme dans la première, les conditions hydrologiques générales disséminent a l'extrême, éparpillent les points d'eau. Les oasis des zones arides et désertiques de l'Algérie et de la Tunisie sont des faits très sporadlques, dus à des rencontres de causes qui sont si rares qu'elles forment de petits ensembles, mais ne peuvent guère être groupées en grandes zones comme elles le sont en Espagne. Et nous n'avons pas pu dresser pour le Sahara Sud-algérien et tunisien une carte de géographie humaine analogue à celle que nous

^ Pour le Far- West aiTK^ricain, voir J. Rruniiks, Les irrigations dans la « Région \ricle » dos Étals Unis, art. cité, et pour les puits artésiens en Australie, voir dans l'excellenle élude svnlliélique de G. Lfspagnol, Sur le caractère désertique de l'Australie intérieure, Ann. de (téinj., VU, 1898, p. 238-:?29.

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avons dressée pour l'Espagne (carte IV). — Les régions irriguées du Tell quoiqu'elles soient tout compte fait bien médiocrement étendues (voir p. 211), sont plus facilement groupées d'après leur situation même, à l'exemple des régions irriguées de TEspagne aride.

Au désert, chaque cas doit être étudié à part, et doit être isolément rattaché à un type, au point de vue hydrologique comme aupoint de vue économique. Pourtant ce morcellement superficiel et réel ne doit pas faire perdre de vue les relations souterraines qui existent entre des faits divers, mais solidaires. L'irrigation saharienne comporte des solutions locales, particulièrement variées et ingénieuses en ce qui regarde la distribution et la réglementation des eaux ; mais elle nécessite aussi des conceptions plus vastes.

A coup sûr, les indigènes, là où ils sont leurs propres maîtres, dépassent parfois la limite normale des irrigations ; mais ils ont, pour leur éviter une trop grande exagération, le sens traditionnel de la culture par arrosage qui fait nécessairement défaut aux habitants de l'Europe occidentale. Ils sont traditionnellement façonnés à Tintelligence des exigences pratiques et des avantages matériels d'une organisation collective de la propriété des eaux. En certains points déterminés, comme à Ghardaïa, les indigènes avaient si bien compris les conditions économiques de leur milieu géographique qu'ils avaient même pris des mesures pour arrêter l'extension indéfinie des cultures.

Notre rôle à nous doit être pourtant de mieux étudier les cas particuliers en leur variété illimitée et de mieux concevoir l'œuvre d'ensemble que les indigènes nomades ou même que les indigènes sédentaires :

Il se vérifie de plus en plus qu'on veut abandonner, pour la domination et la surveillance du Sahara, la tactique de la construction de simples postes militaires, de simples bordjs espacés. ((On ne tient pas les nomades avec des bordjs, on les tient par

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le ventre»* ; et c'est par conséquent au centre des oasis peuplées qu'il faut établir notre autorité ; l'expédition du Touat répond à cette manière de concevoir notre politique saharienne. Notre œuvre au Sahara est donc une œuvre de colonisation par l'eau : (( c'est l'eau bienfaisante, et parfois l'unique richesse, à capter et à conduire », disait encore récemment M. Revoil, Gouverneur général de l'Algérie'. — Une politique qui repose sur les oasis repose en effet sur le problème de l'irrigation, et non pas seulement de l'acquisition technique et de la distribution de l'eau, mais en vérité de V organisation de l'irrigation.

On doit souscrire très volontiers à cette déclaration générale de M. Greorges Rolland : « Le vrai programme de transformation à poursuivre consiste non plus à faire venir les eaux salées de la mer dans quelques chotts, mais — programme bien autrement certain dans ses résultats et d'une portée bien autrement générale — à s'adresser simplement aux eaux douces qui existent sur place, à la surface ou dans le sous-sol, à mieux capter et mieux utiliser celles que l'on connaît, à procéder méthodiquement à la recherche de nouvelles nappes d'eaux artésiennes, à faire servir toutes ces eaux à l'irrigation du sol, partout où cela est possible, et, grâce à l'irrigation, à développer les cultures actuelles, à créer de nouvelles oasis et à mettre en valeur de vastes espaces, jusqu'alors stériles et déserts » '. Avec cette

^ Article de de Gastries, Journal des Débats, 17 février 1899, cité dans Bernard ci Lacroix, Historique de la pénétration saharienne, p. ia6.

^ Discours de M. Revoil au banquet du 19 février 190a de la « Réunion des études algériennes », voir Questions diplomatiques et coloniales, i^' mars 190a, P- 269.

^ Hydrologie du Sahara, p. 3. Parmi les améliorations faciles et importantes, une des plus simples et des plus efficaces est do cimenter ou de bétonner les canaux d'irrigation pour lutter contre l'infiltration (voir ce que nous avons dit plus haut des infiltrations dans la vallée du Ghéliff). On se fait difficilement une idée des pertes subies au Sahara par suite des infiltrations. Une expérience toute récente a mis ce fait en lumière : on a entrepris et exécuté le revêtement en ciment et en pierre du canal de la kilomètres qui amène les eaux à l'oasis d'Oumache, au Sud de Biskra ; c'est en réalité un nouveau canal qu'on a construit ; lorsqu'on l'a ouvert

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seule réserve ou, si Ton préfère, cette addition que les entreprises d'irrigation comprennent, nous l'avons dit et répété, tout un ensemble infiniment varié de mesures administratives et de règles économiques qui doivent correspondre à chaque cas particulier. L'eau, surtout au désert, impose à tous ceux qui l'utilisent une solidarité pratique, qui souffrirait d'un ostracisme de principe à l'égard de toute forme de la propriété collective *.

Il faut d'autre part s'élever à une conception embrassant toutes les ressources en eau des différentes régions, et dresser pour chacune un plan d'économie de l'eau qui ne soit ni trop artificiel ni trop ambitieux. Si l'on peut raisonnablement songer à créer des oasis nouvelles, lorsqu'on détermine un apport d'eau tout à fait nouveau grâce par exemple à un forage artésien, il importe avant tout de sauvegarder les cultures existantes, et partant de ne les développer qu'avec une méthodique prudence. 11 faut éviter à tout prix de créer de nouvelles plantations à

en 1899, aux eaux de la source, dont le débit est d'environ lao litres par seconde* les eaux ont mis un jour à parcourir les 12 kilomètres; et Ton a calculé qu'il arrivait à Toasis à peu près deux fois plus d'eau qu'auparavant ; les indigènes ont manifesté une joie analogue à celle qu'ils ont éprouvée il y a près de 5o ans lors du forage par les Français du premier puits artésien dans l'Oued- Rir'. Peu de temps après, un travail complémentaire étant nécessaire, on a bouché le nouveau canal, et on a voulu temporairement faire passer l'eau de la source dans l'ancien canal, dans la vieille seguia ; l'infiltration a été si forte que l'eau a mis plus d'un mois avant d'arriver à l'oasis. C'est en vertu de considérations analogues que, sous la direction de MM. Bonhoure et Cornu, et à l'instigation de M. G. Rolland, les petites rigoles d'arrosage sont remplacées par des caniveaux en terre fabriqués sur place dans les oasis de SidirYaya, d'Ayata et d'Ourir (voir p. 370 et fig. 3a).

* Que nous sommes loin — heureusement — de ces utopies absurdes qu'un homme tel que le sénateur Clamageran a si fortement contribué à propager : « On n'améliore point une propriété indivise » (L'Algérie, a" édit., p. ag/i) ; « L'œuvre capitale dans l'intérêt de la colonisation libre, c'est la constitution de la propriété individuelle parmi les indigènes. A elle seule, elle pourrait presque dispenser des autres. Nous avons vu qu'elle marchait avec une lenteur désespérante. Il faudrait y consacrer non pas 6 à 700000 francs, comme en 1876 et 1877, non pas même un million, comme en 1879, mais trois ou quatre millions par an, et bien entendu augmenter le personnel en proportion » (Idem., p. 898). On a peine à croire que de pareilles lignes aient encore pu être écrites en ]883 I

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côté et au détriment des anciennes comme on Ta fait, ou comme on Ta laissé faire à Ghardaïa, à Bou-Saâda, à Touggourt. Il est de toute nécessité de ne plus considérer chaque puits, chaque source, chaque point d'eau, isolément, comme nous sommes trop souvent habitués à le faire dans nos pays dont le sol est régulièrement arrosé parles pluies et dont le sous-sol est parfois gorgé d'eau ; mais à se mettre bien en face de ce fait géographique que ce sont là des manifestations superficielles et isolées de grands faits hydrologiques souterrains, de grands faits qui ne sont pasauësi isolés et fractionnés que le sont à la surface les parcelles de terrain mises en culture. Si Ton se trouve au-dessus d'une sorte d'épongé ou d'une nappe qui se renouvelle (Oued-Rir') — ou si l'on suit pour ainsi dire par une traînée de culture un véritable oued qui coule au-dessous du sol à peu près comme il coulerait au-dessus (Oued-M'zab), — la question est la même: tout cela' ressemble à nos cours d'eau beaucoup plus qu'à nos sources ou à nos puits.

Sources des Ziban ou sources de Bou-Saâda, puits du M'zab ou puits artésiens de l'Oued-Rir' se rattachent tous par groupes à de grands faits généraux, et ne doivent pas être seulement envisagés comme faits indépendants les uns des autres. Leur ensemble est comme une sorte de fait collectif et doit être traité par nous comme tel. — Si vous forez un puits dans votre propre jardin, mais à proximité du puits de votre voisin, c'est, en matière de géographie saharienne, lui voler l'eau, comme si en France, en Suisse ou en Belgique vous détourniez les eaux d'un cours d'eau ou d'un canal d'irrigation qui ne fût point votre propriété. En matière de jurisprudence saharienne, le premier de ces faits doit donc être assimilé aux seconds : c'est de toute justice. Il importe qu'une réglementation sérieuse et une organisation d'ensemble s'inspirent de cette conception. — Les indigènes ne peuvent guère avoir d'autre horizon que les espaces ou les montagnes plus ou moins infertiles qui ferment chacune de leurs oasis. Mais à ceux qui ont repris avec un succès mani-

nÉSUyfÉ ET CONSÉQUENCES So;

fcste la grande œuvre de colonisation dans le Nord de l'Afrique S et qui ont assumé la tâche d'assurer aux Sahariens la prospérité avec la paix, il appartient de dépasser ces horizons trop proches, de voir plus loin, ou mieux de voir plus profondément, de découvrir et d'apercevoir Tinvisible circulation de l'eau souterraine, et de savoir enfin régir Feau.

Il leur appartient aussi de ne pas méconnaître les conditions orographiques et climatiques générales de la Berbérie. Nous pourrions et devrions répéter ici ce que nous écrivions à la fin de notre étude sur la Péninsule ibérique. Comme pour l'Espagne» — et encore plus que pour l'Espagne, — il faut se rappeler sans cesse combien sont peu étendus les espaces susceptibles d'être transformés par l'irrigation : ils se réduisent et se réduiront toujours à un petit nombre d'hectares, à quelques centaines de kilomètres carrés ; ils sont et seront toujours très distants les uns des autres ; ils sont souvent aussi très distants des grands centres d'échanges et des voies actuelles de communication. — L'irrigation est un des problèmes capitaux de notre colonisation algérienne, tunisienne et saharienne, une des questions de premier ordre, mais qui ne comporte que des solutions variées et très limitées.

^ Ce succès a été longtemps discuté, en ce qui regarde surtout la colonisation algérienne. — Devant nous occuper ici de Tirrigation, nous n'avons pas manqué de souligner les échecs et les erreurs commises ; mais au lieu de nous en tenir à un jugement général et forcément superficiel, nous avons examiné les cas divers, et nous avons, en toute loyauté critique, signalé de vrais succès de la colonisation française : dans la Mitidja, à Bel-Abbès, dans TOued-Rir*, etc. Il faudrait pour les divers problèmes faire ainsi le départ entre les territoires si différents du Maghreb. Notons seulement que si les jugements portes sur l'Algérie ont été si souvent défa- >orables, la raison en doit être cherchée dans une fausse conception purement utilitaire qui s'est trop longtemps imposée à trop d'esprits, et que Marcel Dubois appelait avec grand raison : « le parti-pris d'admiration exclusive de certains économistes contemporains à l'endroit de la colonisation commerciale anglaise » (Systèmes coloniaux et peuples colonisateurs, p. 3^3).

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