TROISIEME PARTIE
Esquisse historique, exposé général et plan, — Par Tensemble de ses caractères physiques, l'Egypte fait partie, nous l'avons dit, de la grande zone désertique de l'Afrique du Nord ; et c'est à ce titre qu'elle doit prendre place en cette étude. La vallée du Nil n'est qu'une gigantesque oasis en plein Sahara. Mais le Nil puise à des réservoirs équatoriaux et fournit à l'Egypte un tel volume d'eau que malgré la rareté des pluies, malgré les vents desséchants *, etc., ses rives égyptiennes portent de vraies cultures tropicales, coton et canne à sucre.
^ H.-E. Leigh Ganney. The Winter Meteorology of Egypt and iU influence on Dîsease, London, Ballière, Tindalet Gox, 1897, in-8, vi -f- 7a p* contient beaucoup de faits significatifs, de tableaux bien disposés, et de planches. Voir en particulier les pages consacrées à l'humidité relative, p. 29 et suiv. — Les brouillards ne sont pas rares dans la Basse-Egypte et même jusqu'en amont du Caire, de septembre et octobre jusqu'à janvier et février ; sont-ils plus fréquents qu'autrefois, à cause du développement de l'irrigation ? Quelques-uns le pitétendent, mais nous manquons de documents sûrs pour l'afErmer. Il est incontestable par exemple qu'en certaines années, comme en 1900, les brouillards de septembre ont été nuisibles à la récolte du coton. — Par ailleurs, en ce qui regarde les vents desséchants du désert, le Khamsin, et les grands ouragans de sable, voir une description de d'Arnaud reproduite en appendice dans Henri Dehérain, Le Soudan égyptien sous Mehemet-A.li, p. 356-357 ; voir J. Barois, Notice sur le climat du Caire, 1890 ; le travail du D** ËNGEL-BEY, Le climat du Caire et d'Alexandrie, publié dans la Statistique sanitaire des villes de l'Egypte du Ministère de l'Intérieur ; et l'on se reportera encore avec profit aux Études sur le climat de l'Egypte du D*" B. Sghpiepp, publiées dans le I" volume des Mémoires ou travaux originaux présentés et lus à l'Institut égyptien. Paris, 1862, p. 177-400.
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Dans rhisloire de rutilisation des eaux du Nil, il est une date d'une importance capitale : c'est 1837 \ Avant Mehemet-Ali, on pratiquait presque exclusivement la submersion ; depuis Mehemet-Ali et grâce à ses efforts méthodiques et persévérants, on pratique de plus en plus Y irrigation proprement dite.
Le grand procédé de l'époque pharaonique était en effet l'inondation directe des terres ; par undouble système de digues, les unes parallèles au cours du fleuve et les autres perpendiculaires, on avait créé et on entretenait de véritables bassins. Au moment de la crue, les eaux pénétraient dans ces bassins échelonnés le long du fleuve ; chacun de ces bassins s'écoulait dans celui qui était situé en aval et tous conservaient les eaux durant quelques semaines. Ces bassins d'inondation, visités annuellement par la crue, constituaient eux-mêmes directement les territoires de culture. Cette manière d'utiliser les eaux du Nil s'appelait la submersion et elle est encore en usage dans une grande partie de la Moyenne et de la Haute-Egypte ^
L'alimentation tropicale et équatoriale du Nil fournissait un débit généralement considérable, à moins de sécheresses tout à fait exceptionnelles. En pareil cas — lorsque survenaient les terribles périodes des « vaches maigres », — tous souffraient à peu près également ; c'était la famine pour tous. — Il n'y avait pas à prendre de mesures spéciales concernant l'usage des eaux pour protéger les uns contre les autres les intérêts des particuliers . — Il suffisait en temps normal d'un nombre restreint de prescriptions pour régler la construction des digues et l'ou-
^ « C'est vers 1837, dit A. Ghélu, que Méhémet-Ali- Pacha décida de supprimer les bassins et de les remplacer par des canaux ». Le Nil, le Soudan, TÉgypte, p. 893.
^ Sur la disposition des digues et des canaux, voir de très justes réflexions dans G. Maspero, Egypte et Chaldce, notamment p. 68. Voir surtout A. Chélu, ouv. cité, qui donne p. 3a3 et suiv. de très nombreux détails techniques et des planches très expressives concernant les bassins d'inondation de tout le Saïd. Voir aussi W. WiLLcocKs, Egyptian Irrigation, a. edit., chapt. m et iv, et pi. XIV, Plan of typical Basins.
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verture des canaux : les simples particuliers ne pouvaient modifier d'aussi grands travaux ; et d'ailleurs les compartiments ne pouvaient être prolongés ou agrandis ab libitum \
Cependant Mehemet-Ali voulut substituer à ce procédé de submersion Yirrigation proprement dite et ce fut le commencement d'une révolution économique profonde. La transformation fut d'abord tentée pour la zone du Delta. Au lieu de faire recouvrir les terres par les eaux de crue, puis de laisser les eaux s'échapper, on devait s'efforcer de les mettre en réserve le plus qu'on pourrait dans un réseau de canaux habilement combinés qui permettraient tout à la fois, et de conduire les eaux sur des territoires encore plus éloignés du lit môme du Nil, et de mettre ces eaux à la disposition des cultivateurs jusqu'à une époque plus éloignée delà crue. C'était la conception d'une économie plus heureuse et plus sage qui pouvait se résumer en une double formule : moins d'éau gaspillée au moment de la crue ; plus d'eau disponible au cours de l'année'. C'est en vue de cette transformation radicale que fut élaboré par Mougel bey le plan de ce grand barrage de la pointe du Delta qui devait retenir les eaux de la crue à quelques kilomètres en
^ A coup sûr le premier « aménagement des eaux et la conquête des terres cultivables sont Tceuvrc des générations sans histoire qui peuplèrent la vallée » ; et une aussi grande œuvre ne put sans doute pas s'accomplir sans de longues luttes de village à village: voir Maspeko, Egypte et Chaldée, p. 70 ; G. Pfrrot et C. CiiipiR/, Histoire de Tart dans Tantiquité, t. I, L'Egypte, p. i4-i5. — Mais nous parlons ici de la vallée du Nil à l'époque historique. Sur l'histoire primitive dos bassins desubmersion, voir M a.rtin, Description géographique des provinces de Bcni-Soueyf et du Fayoum, dans la Description do l'Egypte, t. XVI; et P. -S. Gikahd, Mémoire sur l'Agriculture, l'Industrie et le Commerce de l'Egypte, dans Idem, t. XVII.
' Nous nous permettons de renvoyer, pour l'exposé des conditions de cette révolution économique, à un de nos articles : Les irrigations en Egypte, Annales de Géographie, VI, 1897, p. 456-/|6o. En ce qui regarde la personnalité si curieuse de Mehemet-Ali et son œuvre générale, on doit consulter le livre de H. Dbhkrain, Le Soudan égyptien sous Mehemet-Ali. Paris, Carré et Naud, 1898. — On lira encore avec intérêt et profit le chapitre documenté que Jaubert de Passa a consacré à rÉgypte : chapitre m, Arrosages de l'Egypte, dans le tome III, p. a84-4a5, do ses Recherches sur les arrosages chez les peuples anciens.
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aval du Caire, puis permettre de les distribuer tout à loisir sur Tensemble du Delta.
Ce barrage ne devait être terminé qu'après bien des vicissitudes en 1890 (voir p. 363). Mais la réforme de Mehemet- Ali alla se développant peu à peu, et, si plus de la moitié de TEgypte est aujourd'hui arrosée par le moyen d'irrigations proprement dites, c'est à Mehemet-Ali qu'il convient d'en attribuer l'initiative première.
Cette véritable révolution n'avait pas, on le conçoit bien, un simple intérêt technique : elle tirait toute sa valeur et son importance des conséquences économiques qui devaient en résulter. Si l'eau devient ainsi pour Thomme un instrument plus maniable, si le cultivateur a une plus grande quantité d'eau à sa disposition et durant une plus longue durée annuelle, il peut songer à installer de nouvelles cultures, soit plus délicates, soit plus exigeantes, en tout cas plus rémunératrices. Et d'ailleurs, Mehemet-Ali n'avait conçu ce nouveau plan d'utilisation des eaux du Nil que comme un moyen de faire, des riches alluvions du Nil, des terres à coton et à canne à sucre. C'est bien encore du grand Pacha d'Egypte que date et dépend ce progrès économique continu qui a fait accroître sans cesse, depuis soixante ans, les parties du territoire égyptien consacrées à la culture du coton et à celle de la canne à sucre.
En résumé, l'irrigation qui a permis d'utiliser l'eau du Nil toute l'année a abouti à une extension de l'usage de l'eau dans le temps ; et d'autre part, en permettant d'utiUser l'eau du Nil bien au delà des limites de la région qui était autrefois submergée et à gagner sur le désert, l'irrigation a abouti à une extension de l'utilisation de l'eau dans l'espace, — Or la même quantité d'eau fournie par la crue annuelle étant ainsi soumise à une double extension, elle est devenue insuffisante. Et c'est là le grand fait qui domine toutes les questions économiques présentes : l'eau manque en Egypte, et étant donnée cette double progression fatale, qui multiplie les cultures annuelles sur
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une môme terre et qui accroît sans cesse le territoire cultivé, Teau menace de manquer de plus en plus.
En face de cette situation actuelle de plus en plus manifeste et déplus en plus critique, qu'ont fait les Anglais depuis vingt années^ ? Ils ont projeté et entrepris deux œuvres, nées d'une même cause et des mêmes besoins, et se liant Tune à l'autre :
l'Ils ont voulu mettre en réserve une partie de la crue annuelle du Nil au moyen de barrages et de réservoirs, — œuvre technique.
2° Ils ont jeté les fondements d'une législation et d'une réglementation qui assurassent la meilleure distribution et la plus parcimonieuse économie de l'eau disponible, — œuvre Juridique et administrative.
Après avoir exposé la situation actuelle et ses causes, nous devrons examiner les travaux d'art exécutés ou entrepris par les Anglais en vue de l'irrigation, puis l'organisation du Service de l'irrigation et la réglementation de l'eau.
* Nous possédons sur la situation de l'Égyple en 1 883-1 883 un dossier très précieux, encore que pessimiste et parfois partial : Villieks Stuart, Egypt after tho War bcing the Narrative of a Tour of Inspection (undcrtaken last Autumn). Londoii, John Murray, i883, in-8, xx -|- ^92 p- — La préface est datée de novembre i883. Voir ce qu'il est dit de Tirrigation dans le Delta, p 5o-5i, et une conversation avec un indigène, p. 5a -53.
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