‹ L'irrigationChapitre 28 sur 62 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Physionomie générale et grandes divisions de l'Egypte irriguée (voir la carte VII). — En contemplant la vallée du Nil du haut de la grande Pyramide de Khéops, et durant l'hiver, la principale saison des cultures, on perçoit avec puissance la prodigieuse puissance de F eau, agent de fertilité, agent de vie. Les hauteurs du Mokhattam, sur la rive droite, ferment riiorizon du côté de TEst par une grande bande rougeâtre, horizontalement rayée, et sur laquelle se détachent les deux seules lignes blanches verticales des minarets d'albâtre de la mosquée Mohammed-Ali : d'autre part, la dernière marche du désert libyque, sur laquelle se dressent les Pyramides, donne une autre ligne claire qui se perd vers le Nord et vers le Sud : entre les deux s'étale la vallée du grand fleuve fécond, verte d'un bout à l'autre, d'un vert profond et éclatant, dont le ton se velouté et s'accentue encore à mesure que la lumière éclatante du soleil décroît.

La végétation et les cultures vont exactement aussi loin que va l'eau; elles s'arrêtent au pied des falaises fauves; et la ligne de démarcation entre la zone verte et le désert est une ligne aussi nette et pour ainsi dire aussi brutale que l'est, sur une carte, une division administrative, une frontière d'Etat ou de province.

Cette opposition entre la terre brûlée qui n'a à sa surface ni un arbre, ni un champ, et le ruban de cultures qui sans discontinuité

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s'allonge en bordure le long du Nil sur plusieurs centaines de kilomètres, se traduit partout avec la même éloquence et se manifeste toujours par une ligne de séparation aussi précise et aussi dure ^ .

C'est sur les confins du désert que les dominateurs de la vallée du Nil ont dé tout temps cherché pour leurs tombeaux une place et une base indestructibles : mastabas, pyramides et hypogées bordent le désert, et jalonnent les deux rives de la contrée arrosée : les Khalifes sont allés demander, eux aussi, au désert, un abri durable en vue de leurs sépultures, et les tombeaux des Khalifes s'élèvent à l'Est du Caire, en face des Pyramides de Gizeh. Entre ces deux lignes de monuments funéraires, l'eau du Nil développe, entretient et crée la vie.

Il ne nous appartient pas de nous étendre ici sur les caractères du Nil et sur les épisodes successifs de son inondation annuelle ; nous avons déclaré dès le début que nous nous garderions de reprendre les problèmes géographiques amplement exposés ailleurs ^ : non seulement des livres spéciaux comme ceux de Chélu^ ou de Willcocks * ont traité en détail de sem-

^ Et cette opposition tranchée entre la zone cultivée et le désert, on la retrouve partout où ne vient plus Peau. En pleine région de cultures, vous apercevez des taches ou des tranches absolument grises et sèches : ce sont les canaux à sec, ou les champs déjà récoltés, ou les aires où Ton mène paître les ânes, terrains sans une herbe où ces pauvres bctos mises à l'attache sont obligées de trouver de quoi tromper leur faim. — A c6té de champs d'orges très hautes et très vertes, s'étend le sol nu, aride.

^ A plus forte raison, ce serait sortir du cadre précis que nous nous sommes imposé que d'étudier la formation de la vallée du ^il et en particulier du Delta ; nous renverrons aux Leçons de géologie pratique d'Élic de Braumont, I, p. 4o5-493. et aux pages de Suess, La face de la terre, traduction de Margerib, II, p. 728 et suiv. Voir à l'Index alphabétique des cartes, ouvrages et articles utilisés ou cités dans ce volume, les principaux travaux de Schweinfukth, do Zittel, de Fourtau, etc. — Pour la préhistoire, consulter aussi l'ouvrage de J. de Morgan.

3 Le Nil, le Soudan, l'Egypte, ouvrage déjà cité.

*■ Voir surtout : chapter 11, The Nile, dans W. Willcocks, Egjptian Irrigation, 2. edit., 1899.

LA SITUATION ACTUELLE ET SES CAUSES Siq

blables sujets; maïs de« livres courants, des « guides >/ qui se trouvent entre les mains de tous les touristes ont résumé en des introductions parfois trèë remarquables tous les faits essentiels \

Il nous suffira de rappeler que la crue du Nil commence à s'annoncer, en Egypte, dès le début du mois de juin, qu'elle se manifeste fortement dès la mi-juillet, qu'elle atteint généralement son maximum en septembre, et qu'elle disparaît progressivement en octobre et novembre. — Les appareils qui servent à puiser l'eau soit dans le Nil lui-môme, soit dans les canaux, soit dans des puits en communication souterraine avec le fleuve sont d'abord : le chadouf (l'équivalent de la kholara Sud-algérienne, voirplus haut, p. 268), — la vis d'Archimède (employée seulement dans les parties basses du Delta), — et le taboat ou roue creuse en bois, percée de petites ouvertures (instrument qui ne peut être employé que là où le niveau de l'eau reste constant ou à peu près constant, voir un type spécial de taboat, le taboat à palettes, usité au Fayoum, fig. 5o). — Il convient de mentionner à part comme spécialement importante la saqaieh, ou roue à pots ; la saquieh est au fond le type égyptien de la noria espagnole ; elle est bien adaptée aux conditions de l'Egypte, car à mesure que le niveau de l'eau descend dans le lit du fleuve ou dans le lit des canaux, on peut allonger la chaîne qui porte les pots : la saquieh est mise en mouvement en Egypte soit par des chameaux, soit par des ânes, mais le plus souvent par des buffles (voir fig. 4o). — Enfin les Européens ont introduit dans les grandes exploitations des pompes à vapeur, dont nous aurons l'occasion de parler plus loin.

' Nous voulons signaler ici le guide Baedfkbk, qui est publié en allemand, en anglais et en français, et dont la dernière édition allemande date de quelques semaines; certaines parties de l'Introduction ont pour auteur Sciiweinfurth lui-même ; — le guide Murray, qui est illustre de très jolies cartes de Bartholomew ; — et le guide JoANNE, Egypte, en 3 vol., Paris, Hachette, 1900, dont l'auteur est M. G. Bf%>'£DiTE, conserva leur- adjoint des antiquités égyptiennes du Louvre.

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En règle générale, les habilanU de l'Égyple profitent des moindres parcelles cultivables pour leurs cultures ; ils ne négligent jamais par exemple de planter du dourah (maïs), ou du bersim (trèfle), ou de l'orge, dans le fond des canaux lorsqu'après l'inondation ceux-ci sont à sec ; ils ne négligent pas

non plus d'utiliser les rives immédiates du fleuve qui émergent progressivement à mesure que le fleuve décroît : sur ces talus que l'eau vient do quitter, ils disposent des cultures de melons, ou bien souvent encore ils sèment des céréales, orge ou froment (voir fig. il).

Le système de l'irrigation substitué au système de la submersion tend à être de plus en plus généralisé ; et le Service de l'irrigation travaille très activement à l'organiser dans toute

LA SITUATION ACTUELLE^ET SES CAUSES 3ïi

l'Egypte'. Déjà, dans la Moyenne-Egyple, de grands Iravaux comme la construction du barrage de décharge de Kochecliah (voir p. 386. n. i) ont abouti à conserver durant un plus long temps les eaux de la crue ix la disposition des cultivateurs : mais si l'on considère que le terme désiré de l'organisation des irrigations est de permettre à l'homme d'avoir de l'eau à sa

portée et à sa disposition pendant toute l'année et mâme (on devrait dire : surtout) dans la période de séclicrcssc — février, murs, avril, mai, — on doit également considérer que les deux seules régions de l'Egypte qui jouissent aujourd'hui du bénélicc complet de l'irrigation proprement dite, de l'irrigation continue, de celle que les Anglais appellent « Pcrcnnial Irri-

1 V«îrWiWnicrsRc|iorUannucls Ju service rlcTirrigalion et notamiDenl : Report u|ion Ihe Admiriatration of tlie Public W»rks Dejiariment for ii|im, Cairo, 1901-

BRUnHEB. 31

ilion », sont le DeUa cl le Fuyoum. Ces deux régions d'ail-

leurs ne se ressemblent pas, mais elles possèdent ce caractère commun, que par places les arrosages j sont encore possibles, permis cl pratiqués jusque dans les derniers mois qui précèdent l'aiTÎvéc de la nouvelle crue : partout ailleurs, partout où l'irrigation n'autorise pas cctle cj(trême prolongation de l'aclivité

agricole, les terres argileuses, même les plus riches, sont dépourvues de toute végétation comme le désert lui-même ; « elles sont rayées à perle de vucdecrevasscs entre-croisées »■" : elles sont desséchées et fendUlées à tel point que ni les hommes ni les hèles ne peuvent j circuler sans danger (lig, 4*)-

AccroiBseiaent continu des surfaces atteintes et viviâées par les canaux d'irrigation. — ïoul le Délia du Nil n'est pas irrigué, ni cultivé : les cultures s'arrèlent approximativement vers 3i° lo' Lat. N. La région inculte, qui s élcnd au Nord du

lo. Égjpte et Ctialdcîe, p. a3.

LA SITUATION ACTUELLE ET SES CAUSES 3a3

Delta, entre la mer et la zone cultivée, constitue ce qu'on appelle les bararis ; les bararis sont parsemés de grands lacs salés et de marécages ; les terres sont là trop salines et c'est la principale cause de leur aridité. Au reste le passage n'est point brusque des bonnes terres irriguées et cultivées aux bararis ; la transition au contraire est progressive. On sait que dans toute l'Egypte les arbres sont peu nombreux : les palmiers-dattiers ne forment de vraies forets qu'en amont du Caire et en quelques points du Fayoum : la partie inférieure de la grande oasis égyptienne, le Delta, est particulièrement pauvre en arbres* : çh et là, quelques sycomores, quelques cactus, quelques tamari.v ou quelques acacias du Nil, perdus au milieu des champs. Près des villages et dans les villages mêmes, les palmiers apparaissent comme des faits presque exceptionnels : un maigre bouquet de trois ou quatre palmes, quelquefois même un seul palmier se reflète dans la mare bourbeuse qui entoure ces misérables agglomérations de cases de terre où vivent les fellahs de la Basse- Egypte (voir fig. /|3). Or, à mesure qu'on avance de Tintérieur du Delta vers la mer et vers le Nord, les arbres sont de plus en plus disséminés : ils deviennent à la fois encore plus rares et moins robustes ; ils finissent par ne plus se rencontrer qu'en lignes de bordure le long des routes; et ce sont là des

* Nous exceptons ici bien entendu les arbres des beaux parcs princiers ou des jardins publics. D*aprcs le patient travail que Boinft bey a fail en 1887 |)our établir une première statistique agricole de TËgyplc, il n'y avait à cette é|K)quc (parcs et jardins compris), dans Tensemblc de rÉgyptc, que G9 arbres par 100 feddans (c'est-à-dire environ un peu plus de i5o arbres par kilomètre carre). Voir le tableau de la p. 26-27 dans £ssai de statistique agricole, Supcrfîcie des diverses cultures de TÉgypte, 1887. Caire, 1888. Et cela n'empêche pas que dans l'ensemble de rEg)'pte il y a environ G millions de palmiers -dattiers (d'après Sciiwlinfikth, Hev. des cuit, col., 5 ft';v. 190a, p. 83), c'est-à-dire au moins autant que dans toutes les oasis réunies du Sahara sud-algérien et tunisien dont nous avons parlé, — tant la surface irriguée en Egypte se trouve supérieure à la surface irriguée dans ces oasis disséminées I En l'absence de statistiques sérieuses qui permettent une évaluation comparative précise, on peut du moins comparer nos cartes,- établies à une échelle uniforme. — Pour les arbres au Fayoum, voir p. 35a.

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plantations nouvelles, car toutes ces routes sont récentes. On s'aperçoit aussi que les terres sont moins fertiles ; la couleur du limon est moins forte et moins chaude. Tout le paysage prend une teinte plus grise ; les cultures sont plus chctivcs ; les bois

ClicliQ d« ranleur, man iSgg Fie. M. — Un liliage da tnvlrgni de Bonlia. Ijjc Je village du Dclla : k Jrulto, un cactus

des cotonniers cl les épis dos blés sont plus petits; le Uersim (irèllc d'Egjptc) est moins haut el moins dense. Et l'on atteint ainsi peu à peu la bande de ces terres seplentrionales tpii ne sont plus cultivées; là, les elTIoresccnccs salines qui manpient le sol d'énormes taches blanchûlres (iig. i^) indiquent assez clairement pourquoi ces barons sont stériles et pourquoi les terres cultivées avoisinantes sont moins productives.

Toujours est-il que les Ixiraris reculent devant l'invasion lente des cultures ; celles-ci se développent progressivement vers le Nord ; tous les ans quelques nouvelles terres nivelées, défrichées, puis aménagées en vue de l'irrigation, viennent

LA SITUATiay ACTVF.I.LE ET SES CAfSES îîj

s'ajouler à la zone cultivée. Et ce n'est pas seulement vers le Nord que les cultures s'avancent conquérantes; dans toutes les directions, elles gagnent sur le désert. Le grand canal de la

province de lîéhcra a considérablement accru la superficie des terres arrosées, et rejeté vers l'Ouest la limite du désert'. En

< [^ province de R^lii'ra, située sur la bordure mfmc du Delta, i l'Ouost do la braiiclii^ lie Itosulto, a prrsaiik' |>oiir ses imgBtioiitdrs dillicullôs «[lôciales : le Rajrali (canal) du IléliiVa Irevcr»! sur .'il kîlonù-trcs les sahlcs métiies du d<'acrl. el Iniis Ici ans il se Iruuvaîl cii<iiihli'dc li'llo maiiiLTe iju'il a fallu jadis un tiavailiinnurJ dclUOOii linmmi'» pondant i.") ou il<i jonrs pour lo rcniollre en étal. C'est alors que lo ((ouver-

iii kilnmi-lrcs au JNorrl du barrage de la Pointe du Uelta une machine i''lcvant l'eau pendant Trltago el dis|iensant de cette partie du canal appeli'U Rb^hIi de UéliAra. U Socii'té aiionjme d'i mutation du Miùra, fondée en |KN<>. construisit immt'diB- Icniont une n»inc on l'can Otait l'dcvi^c ï l'aide de vif d'arcliimi'des. de fabrication anglaise : elles ne sunécurcnl jiaa !i la i''" cam|>agnn, h eello de i8)<i ; elles furent toutes briM'es. On renonça ain vis, et on recourut k des {«mpcs do construction française : lo nouvel étabiisseinenl fut inauguré on juin 1886 : les pompes flùvcnt l'eau jusqu'à 3'",ao. Le UcliAra se trouvo aiuiri amwô aujourd'hui par le mojcu de

tous points, dans le Delta, on reconnaît cette extension de la zone atteinte par Teau du Nil; aux portes du Caire, au N.-E. de la ville, dans la région de Tancienne Héliopolis, à Matarieh, comme à Zeïtoun , on voit des canaux nouvellement creusés dans le sable, en plein désert ; et l'établissement de ces canaux est de si fraîche date que sur leurs parois le sable est encore visible : Teau du Nil n'a pas encore assez souvent pénétré dans ces ramifications nouvelles pour que la couche de limon qu'elle apporte avec elle et qu'elle dépose ainsi à chacune de ses visites ait une épaisseur de plusieurs centimètres ; l'argile superposée au sable constitue un revêtement encore trop mince ; et lorsque les canaux sont sans eau, la couche mince desséchée s'écaille Jjien vite ; il semble que les parois des canaux perdent leur peau ; ils « pèlent », et, entre les petits lambeaux d'argile mate, racornie, on aperçoit les petites taches plus claires, plus lumi neuses du sable fin. Aussi bien, dans les environs d'Alexandrie, on constate, comme près du Caire, cette conquête par l'eau sous sa forme la plus forcée et par conséquent la plus saisissante ; le voisinage des agglomérations urbaines détermine

pompes installées sur les deux canaux Mahmoudieh et Khatatbeh. Wii.lcocks déclare que les expériences si malheureuses faites dans le Béhéra ont du moins prouvé que les pompes sont un procédé beaucoup plus sûr et beaucoup plus sage dans ces cas extrêmes (Ëgyptian Irrigation, 3^ édit.» p. 3a3 ). 11 n*en reste pas moins \rai que pour avoir voiilu trop gagner de terres sur le désert à TOuest du Delta, on a dû longtemps et vainement dépenser de très grands efforts et de très grandes sommes ; voir Texlrait d'un Rapport de sir Colin Scott-Moschieff de i888, dans W. Willcocks, ouvr. cité^ p. i88, et les extraits de deux Rapports de ringénicur Forster de 1891 et de 189a, dans Idrm, ihid., p. igS-aoS.. Et l'on n*a abouti à des résultats satisfaisants que depuis Tintroduclion du système des rotations dont nous parlerons plus tard. Le régime des rotations parait avoir produit pour le Béhéra de bons résultats» même durant la terrible année 1900, voir des extraits du Rapport de la Société, dans Rep. upon the Adm. of Ihe Pub. Works Dep. for 1900, p. i38, 139. Voir surtout pour le Béhcra: Boghos Nubar, Les irrigations on Egypte, dans Cténie civil, X ; et N.-E. Vkrschoyle, Inspector of Irrigation, Note on Irrigation and Drainage, Behêra Province, dans W. Willcocks, ouvr. citét Appendice 111, p. 466-470.

et permet la conquête artificielle et à grands frais * ; à Ramleh, le parc du Casino San Stefano et les jardins des riches villas sont entoures par le désert même : pas un palmier, pas un arbrisseau en dehors des espaces enclos de murs ; partout, les sables jaunâtres ou grisâtres qui bordent la mer, avec ces seules petites éminences que maintiennent les touffes des intrépides salicornes. C'est s^u milieu de ces sables que Teau douce installe progressivement la végétation. Et c'est ainsi que l'eau du flot annuel du Nil est appelée à étendre ses bienfaits un peu plus loin chaque année, à se répandre sur une surface chaque jour plus étendue.

En trouvant le moyen de mieux utiliser les eaux du Nil, on lire du Nil un nouveau profit considérable ; mais cet avantage immense ne va pas sans un danger : comment résister à la tentation de vouloir utihser les eaux plus loin qu'il ne convient ^»* Comment trouver une limite qui s'impose à tous? Comment empôclier qu'en voulant conquérir trop de terres sur les espaces désertiques qui bordent le Nil, on ne prélève de trop grandes quantités d'eau sur cette masse disponible et nécessaire à l'entretien de la zone cultivée ?

Les cultures en Egypte. Les cultures nouvelles: coton (surtout dans la Basse-Egypte) et canne à sucre (surtout dans la Moyenne-Egypte). — C'est dans la zone irriguée du Delta que les cultures sont le plus nombreuses et se succèdent le plus vite sur un espace donné. On coimalt l'assolement triennal, usité dans les meilleures terres : coton ; — bcrsim ou levés, pois ou légumineuses ; — jachère ou maïs ou riz (selon les régions) ; — blé ou orge ; — riz ou maïs (selon les régions) ou

* Sîir le développement de Ramleh, voir : Ramlch aïs Winteraufenthalt, Leipzig, Woerl, 1900, in-4, i5i p. (Fauteur est le grand duc Ludwig Salvator), et Cari Pbcnik, Ramleh, dio elousische Riviera bci Alcxandrien, Leipzig, Woerl, 1900, in-16, 88 p.

^ Voir la note précédente sur le Béhôra.

jaclicie : — bersim : soit un minimum de 5 recolles en 3 ans ; cet assolement se trouve représenté avec clarté par un scliéma

du dernier Compte rendu gériéi-al de l'Administration des Domaines', ainsi que par notre ligure ^|5.

■ E. ItuiiTEHON, J, (ifBSuN ct Morahed-Ciiikib-Pach A, XdminUlraltoti de» Domaiiios de l'IÔtat f^JP''^"- Complogt'n^rililm op^raliniis oirccliiécB du lO octobre 1S78 au 3i man i8i|8. l'aris. imprimerie CliaLi. 1898. in-1. 117 p. Voir Tableau n" i, p. 60.

On se fait difficilement une idée de ce que nous serions tenté d'appeler le « surmenage » de ces bonnes terres du Delta. Voici quelques épisodes de l'exploitation triennale ; la variété de trèfle qui est celle de l'Egypte, le bersim, est dans bon nombre d'endroits coupé ou plus exactement (( brouté » au moins 8 à i o fois en cinq mois ; car durant tout ce temps les bêtes sont nourries de bersim : tous les animaux vivent aux champs, sur le bersim même ; ils sont rangés et attachés h des pieux, les uns à quelques pas des autres, alignés et mélangés au hasard, chameaux, ânes et buffles, et tous ont le même sort: ils broutent jusqu'au ras du sol toute l'herbe que dans leur cercle étroit ils peuvent atteindre*. Lorsque tout le bétail a ainsi vécu du bersim pendant bon nombre de semaines, on obtient encore une dernière « coupe » de bersim, qui est vraiment cette fois une coupe et qui est destinée à être séchée ; ou bien on l'enfouit dans le sol, comme engrais vert. Or, le bersim a déjà été précédé par le blé ou par l'orge récoltés en mai avant la crue, puis par le maïs semé en juin et récolté à la fin d'octobre ; quand cette terre a produit deux récoltes de céréales, puis dix coupes de bersim, croit-on qu'on soit satisfait, et que le propriétaire attende patiemment l'époque de la crue ? Comme il reste encore quelques brins d'herbe, le propriétaire loue son champ à des bédouins qui arrivent avec leurs moulons, et il recueille un dernier profit d'une terre qu'on ne laisse pas un jour inactive et dont on ne laisse pas une parcelle improductive.

La succession des cultures est si rapide dans la Basse-Egypte qu'en quelques jours le paysage change : là où vous avez vu des champs labourés, le blé a déjà poussé suffisamment pour

^ Sur les inconvénients de cette alimentation exclusive de fourrage vert, voir une communication de Piut hey à Tlnstilut égyptien, Le régime du bersim, dans BulL de l'Institut égyptien, 10 avril i^85.

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que la couleur brune et noire de la terre soit toute parsemée de petites touffes vertes ; — là où s'étendaient de vastes champs de trèfle vous trouvez la terre encore verte mais tondue de frais : tout un champ a été brouté; — là où la terre était grise, attendant une nouvelle culture, vous retrouvez une terre fraîchement retournée, prcte pour les semailles, ayant changé sa couleur terne de terre sèche contre une belle couleur sombre et forte de limon riche.

Parmi les cultures très variées qui se succèdent aujourd'hui en Egypte il faut faire une place exceptionnelle aux deux cultures principales, introduites par Mchemet-Ali : coton et canne à sucre*. Si ces cultures sont les plus rémunératrices, ce sont aussi celles qui sont le plus exigeantes ; elles épuisent la terre, et elles ont besoin d'une grande quantité d'eau ; il leur faut de fréquents arrosages et des arrosages très abondants. Or ces cultures, qui ont besoin de prélever sur l'eau du Nil et des canaux de si forts volumes, ont augmenté dans ces dernières années dans des proportions considérables. Si par exemple le cotonnier couvrait, en 1875, 871 847 feddans*, il en couvrait

* Nous employons à dessein l'expression « introduites » ; en réalité, le coton était connu auparavant en Egypte, mais cVst aux longues et savantes recherches de Jumel qu*cst du le magnifique essor de cette culture industrielle. D'après A. Boinet bey. Essai de statistique agricole, superficie des diverses cultures de l'Egypte, 1887, '^ récolte du coton en i8qi n'atteignait mcme pas 1000 kantars, exactement d'après le Tableau des p. 3o, 3i, ç^^^ kantars (= ^42 000 kilogrammes), tandis qu'en i8ii5 la récolte atteignait déjà le chiffre de 341 9^5 kantars (r^ if) millions de kilogrammes). — Pour l'histoire du coton en Egypte, voir Gri^goike, [ja culture du coton en Egypte, dans Mémoires ou travaiix originaux présentés et lus a l'Institut égyptien, t. \, i86a, et de Regny bey. Introduction de la culture du colon en Egypte, Notice sur Jumel, son acte de décès, dans Bulletin de l'Institut égyptien, 19 mai 1876. Voir aussi une brève et intéressante notice : Le coton en Egypte, par E. BouTKRON ; cette communication, datée du Caire, le i5 mai 1896, a été rédigée à l'occasion du Co/i<//ts f/ M nrers; Charles pE.\SA,La culture du cotonnier, en Egypte, dans \ I*' Congres international d'agriculture, Paris, 1900, a vol., I, p. 678-683; et enfin le chapitre de Lecomte dans son livre Le coton, p. 158-176, et notamment le carton. Distribution des cultures de colon en Egypte, p. 165.

^ J.-C. Mac Coan, Egypt as il is, p. 19a. Lo feddan = 4 aoo mètres carrés.

LA SITUATION ACTUELLE ET SES CAUSES 33i

1857000, vingt-deux ans plus lard, en 1897 \ soit environ I million de feddans en plus : et pour parler de données plus précises, plus faciles à évaluer et à connaître, si la récolte de coton était en 1888 de 3 6^9 io3 kantars, elle a atteint en 1897 le total de 65i i 955 kantars^ soit en dix ans une augmentation en poids de près de £5o pour 100. — De même le poids brut de la canne à sucre traitée dans Tensemble des usines de la Daïra Sanieh (qui est la compagnie la plus importante de TEgypte pour les sucreries) était en i883 de 8 445 2/17 kantars, et en 1896 de i58i5ii3; le poids du sucre produit était en i883 de 667451 kantars et en 1896 de i 280378 kantars^. Les récoltes totales de canne à sucre dans toute l'Egypte ont donné de 1896 à 1901 :

' Public Works Ministry Report, on Ihe Administration of thc Irrigation Department for 1897, Cairo, 1898, p. 10.

^ D'après Government of Egypt, Statistical Rcturns, 1881-1897, petite brochure officielle publiée au Caire (Nat. Printing OfT.), en 1898, in-8, 78 p., et qui nous fournit p. 89 un tableau récapitulatif des récoltes totales de coton do 1881 à 1896, voici quelques données comparatives : (le kantar = 44''K''f493).

1881. 3792184 kantars.

1888. a 733 954 — (au lieu de 2 699 io3 donnés par Tautrc document ; la

diflcrencc est insignifiante).

Enfin le Report upon Ihe Administration of Ihe Pub. Works I)ep. for 1900, Cairo, 1901, établit, p. i5, un petit tableau des récoltes de coton do 1888 à 1900, dont nous extrayons les données suivantes :

1888 3 r>99 io3 kantars.

1900 5 5oo 000 —

Ces chiffres reposent sur les évaluations très sérieuses du grand Syndicat égyptien du coton, connu sous le nom de u Vlcxandria (leneral Produce Association ».

^ Id. Public Works Ministry, Report on thc Administration of the Irrigation Department for 1897, Cairo, 1898, p. 10 et 11.

■ÉCOLTES ET CAMPAGNES POIDS DiS CANNB BBDTK POIDS DE SUCaS

SUCRIÎERES EN KANTARS BU KAKTARS

De 1896- 1897 20 711 874 a o83 996

Aujourd'hui tout le monde eu Egypte rêve de pouvoir planter et récolter la canne à sucre ou le coton, et c'est un réel danger que le gouvernement est obligé de conjurer grâce à des règlements rigoureux et à une surveillance active.

* Id., i6iVi. , p. 12 et 1 3. L'hiver 1896-97 a été le plus froid qu'on ait subi depuis longtemps en Egypte, et c'est ce qui explique la diminution de la récolte en 1897 : c'est un fait exceptionnel. Id., Ihid.^ p. 10. Nous pouvons encore noter les chiffres qui sont fournis (X>ur les années antérieures h 1897 par les Statistical Returns que nous citions tout à l'heure ; mais ils ne concordent pas absolument avec ceux des Rapports du Service de l'irrigation, et ils nous paraissent moins dignes de confiance: d'abord, en ce qui concerne les poids bruts de sucre ■ produit, on les donne en kantars, alors que les chiiTres fournis ne peuvent en tout cas se rapporter qu'aux poids en kilogrammes (et cette grave erreur a été reproduite dans Arthur Silya White, The Expansion of Egvpt, p. 3 12). Moyennant ces réserves, voici quelques-unes de ces données :

1881 18977550 kilogrammes.

Elles indiquent en tout cas le très rapide développement de la culture de la canne à sucre.

* D'après Report upon the \dm. of thc Pub. Works Dep. for 1900, Cairo, 1901. p. 16. — Sur la culture de la canne & sucre, sur les sucreries et notamment sur la Société des sucreries de la Haute-Egypte, voir Ch. Pfnsa, La culture de la canne à sucre et les sucreries en Egypte, Jicvue des cullurcs coloniales^ L 1897; sur les sucreries de la Daïra Sanieli, voir p. i44 et suiv. — « Les plantations de canne à sucre égyptiennes ont parfois à souffrir du refroidissement nocturne qui descend quelquefois jusqu'à zéro. Ce phénomène vient de se produire pendant trois années consécuti\cs, en causant de grands dégâts » ; voir L'extension géographique de la canne k sucre, dans lieviie des cultures coloniales, VU, 1900, p. 601, article qui est un résumé de l'étude de Walter Lick, publiée dans les Bcihefte der Tropenpflanzen de Berlin.

On a peine à imaginer quelles étaient les préoccupations générales des savants et des cultivateurs en Egypte, il y a 4o ans, tant la situation a changé! Si l'on consulte par exemple les comptes rendus des séances de Tlnstitut égyptien, et le Bulletin du même Institut, on constate que vers 1860 tout le monde parlait et s'occupait principalement de la question du blé \ L'Egypte paraissait devoir être avant tout comme jadis pour l'Ancien monde un «grenier à blé»^. Aujourd'hui du blé presque personne n'a souci : le blé est devenu, dans les préoccupations de ceux qui ont la direction des idées, la direction des aiTaires, ou la direction de la politique en Egypte, une culture secondaire. Que sont devenues également des cultures jadis florissantes? La question de l'opium est pour ainsi dire finie: c'est à peine si Ton ramasse maintenant quelques têtes de pavots M Où sont les oliviers, les vignes, les figuiers? On ne les retrouve plus aujourd'hui que dans le Fayomn. Dans le Delta en particulier, le coton a presque tout remplacé.

L»e « dessalage » des terres et le drainage des eaux d'irrigation. — Le savant Prof. Schweinfurth écrivait très justement

* Voir par exemple dans le BuUelin de l'Institut égyptien : d'Ori, Mémoire sur la culture du blé en Egypte, 21 octobre 1869 ; Figari bey, Note sur la culture du blé en Egypte, 17 février i8(k); GK^uioïKE, Du Khamsin et de son cfTet sur le blé, 19 octobre 18O0; ou encore : D"" Schnkpp. Importance de l'étude de la conservation du blé, 7 octobre iSôg; et l)"" Abuate, Inutilité d'études pour la conservation du blé en Egypte, etc., etc. — En 1887, le blé représentait encore pour la sujHîrficie cultivée le cinquième de toutes les cultures de l'Egypte entière, voir Boinkt BEY, Essai de statistique agricole, p. /j.

*^ « La culture des céréales, implantée aux bords du >l il. s'y développa dès les temps les plus anciens au point de tout envahir, et l'Egypte devint ce qu'elle est demeurée jus({u'à nos jours (?) un \aste grenier à blé. » il. Makpero, Egypte et Chald(H;. p. ()7.

•' \u contraire, en i8()o, la culture du pavot intéressait l'opinion; voir par exemple dans le Bulletin de l'Institut égyptien : Aubkrgikr, La culture du pavot en Egypte, 5 octobre 18O0; Gastinei., Sur les opiums de la llaute-Égypte, 7 septembre i8()o, elc

334 ÉG'YP TE

au sujet du chimiste Sickenberger : « Le sel marin contenu dans le sol nilotique était surtout l'objet de ses constantes recherches. Depuis Tannée 1894, Sickenberger avait institué des analyses hebdomadaires de Teau du Nil, afin d'établir les variations quantitatives du sel marin dont elle est chargée. // regardait à juste litre la question du sel comme la plus importante de la chimie agricole en Egypte, et envisageait Vagriculture de ce pays comme un combat incessant, une lutte perpétuelle contre Venvaliissèment du sel » ^ Cette dernière phrase nous parait caractériser admirablement l'un des problèmes les plus graves sinon les plus connus de la question des irrigations en Egypte. Le sol de l'Egypte est imprégné de sels, en particulier de sel marin ' ; et c'est à cause de la salinité du sous-sol qu'il convient de labourer très légèrement et que l'introduction de la forte charrue européenne a été dans les rares essais qu'on en a faits plus préjudiciable qu'utile : il ne faut pas que le soc de la charrue pénètre assez profondément pour faire remonter les sels à la surface \ Il faut au contraire que les eaux qui sont déversées à la surface du sol soient assez abondantes pour laver les terres superficielles et entraîner les sels, ou encore pour pénétrer dans le sol jusqu'à une profondeur de quelques centimètres au moins et refouler pour ainsi dire ces éléments sahns qui sont une cause implacable de stérilité.

* Bulletin de Vfnstîtut égyptien, 3» série, n» 7 (1896). Le Caire, 1897, Notice sur Sickenberger, p. i3.

' Dans son li\re Le jardinage en Egypte, Manuel de l'horticulture dans la Basse- ÉtjYpte, Le Caire, Dienicr, 1898, Walter Drapkr parle à diverses reprises de la question du sel, si grave au point de vue agricole; il noto p. /| combien le terrain sablonneux est imprégné de sel dans les environs d'Alexandrie.

■* Voir la description de la charrue indigène ou mehrât dans la thèse remarquable et beaucoup trop peu connue de Kamel Cali, Essai sur l'agriculture do l'Egypte, Paris, 1889, p. 190- 191 ; celte charrue n'a pas de versoir. Kamel (iA-m, tout en reconnaissant (pie des améliorations devraient être apportées à ce type primitif de charrue, en indique par ailleurs les avantages ; et l'on pourrait être sur ce dernier point encore plus catégorique.

Avant que les terres profitent de l'eau nécessaire au développement et à ralimentation des végétaux, elles doivent avoir reçu une quantité d*eau suffisante pour être en partie dessalées. Voilà qui complique encore le problème de l'irrigation, et qui augmente la quantité d'eau dont on doit pouvoir disposer.

Le problème serait encore simple, s'il se réduisait à ces termes que nous venons d'indiquer. Cette salinité très forte du sous-sol de l'Egypte est combattue par une circulation superficielle de Teau ou par des ai-rosages qui pénètrent de la surface vers l'intérieur: si au contraire les eaux passent par infiltration dune terre à une autre, située en contre-bas de la première, elles gâtent la seconde au lieu de l'améliorer, i° parce qu'elles arrivent déjà chargées de sels, et 2° parce que ces eaux par capillarité montent jusqu'à la surface, s'évaporent au contact de Tair et par conséquent déposent les sels à la partie supérieure du sol : tout se passe comme si ces eaux qui pénètrent dans les terres en contre-bas allaient chercher les sels dans les couches profondes et les ramenaient à la surface : c'est ainsi que ces terres basses se recouvrent d'eiflorescences salines qui les fait ressembler aux terres naturellement stériles, telles que les chotts sahariens ou les bararis du Nord du Delta ; la couleur blanchâtre de ces taches de sels, auxquelles le soleil prête un éclat aveuglant, révèle au voyageur le plus inexpérimenté l'infertiUté, au moins temporaire, du sol qui en est revêtu.

Si la pénétration par infiltration des eaux qui proviennent de terres plus élevées dans les terres plus basses a pour conséquence d'en compromettre la fertilité, celte conséquence est particulièrement grave, lorsque ces terres basses, riches de leur nature et bien arrosées, sont déjà bien cultivées et en plein rapport, (^est en ce cas une perte, une ruine que rien ne saurait compenser. — On connaît par exemple cette dépression allongée qui représente le cours d'un ancien bi'as du Nil, fait communiquer le Delta du Nil avec le canal de Suez, et débouche vers le lac Timsah : c'est le Ouadi Toumilat, l'ancienne terre de

Gessen, région qui était jadis renommée pour sa fertilité*. Or, lorsqu'on voulut creuser le canal de Suez, on dut se préoccuper d'assurer une alimentation d'eau douce suffisante, d*abord aux chantiers temporaires échelonnés le long du tracé, puis à ces centres nouveaux et durables, qui portent chacun le. nom d'un Khédive, Port Saïd, Ismaïlia et Port Tewfik (près de Suez); on creusa le canal Ismaïlia le long de la dépression : et, pour conserver aux eaux ainsi amenées un niveau assez élevé et pouvoir les conduire jusqu'aux deux extrémités du canal sur la Méditerranée et sur la Mer Rouge, on l'établit à mi-versant sur le flanc Nord de la dépression, au lieu de le faire passer par la ligne de plus bas niveau : les terres cultivées, se trouvant ainsi en contre-bas de ce canal d'eau douce, furent envahies par les eaux d'infiltration ; et sur 27000 feddans de bonnes terres en pleine culture, 22000 furent perdus. Quand on va aujourd'hui de Tell cl Kébir à Ismaïlia, on traverse des régions absolument incultes, parsemées de mares et couvertes d'efilorescences blanchâtres : le désert qui s'étend au Nord et au Sud a repris possession de l'oasis fertile ^

De même, lorsque la région que l'on veut conquérir par l'irrigation est complètement inculte, il faut se résigner d'avance à sacrifier les zones qui sont à un niveau un peu inférieur par rapport à l'ensemble de la surface mise en exploitation. Le fait est aisément visible dans les contrées du Delta qui avoisinent

' Voir \fajor R. H. Brown, The Land of Goslien and ihc Exodus, London, 1899, 85 p., avec :) cartes et /| planclies.

^ Depuis trois ans des clForts sont tente';» pour reconquérir une partie de ces bonnes terres perdues ; on a installé un poste de pompes à kassassin et creusé un grand drain qui s'écoule dans le lac Timsah ; les résultats obtenus coniniencent à cHre satisfaisants, d'aprt's le Report ujwn tlie Administration of the Public Works Department for i9(X), (lairo, 1901, p. uC) et 30. — Charles Pi-nsa, Les cultures de rKfî^fpte, Paris, André, 1897, cite un autre exemple emprunté à la Moyenne-Egypte, celui des champs de canne h sucre situés sur le parcours «lu canal Ibrahimieh; « le manque d'entrelien du canal a empêché le lavage de certaines terres... qui furent sérieusement détériorées par les sels » (p. aO).

les bararis ; on s aperçoit là que les différences de niveau constituent souvent les plus grandes différences de qualité entre les terres ; on n'a qu'à lire les cotes sur une carte, et Ton sait quelle est la fertilité de la surface considérée. Ainsi à l'Est et au Sud- Est du village de Sakha qui est lui-même à la cote 4"", 6 4 audessus du niveau de la mer, on trouve des terrains qui sont seulement à 4 mètres, d'autres même à 3'",5o, comme Matboul, ou à 3™,3o comme Nemreh. Et ce sont effectivement à Matboul et à Nemreh, de très mauvaises terres: on dirait des poches où les sels se sont accumulés, et qui sont pas conséquent stériles. Il m'est arrivé de suivre dans les environs de Sakha un petit chemin qui séparait deux champs de bersim sur une grande longueur : le champ qui était à ma droite était situé à environ i5 centimètres au-dessous de celui qui était à ma gauche, et je ne saurais assez dire à quel degré l'aspect plus chétif et moins pressé du bersim de droite rendait significative cette différence de niveau.

De la situation que nous venons d'exposer, il résulte que les eaux d'irrigation elle-mêmes, destinées à l'arrosage proprement dit, ne doivent pas séjourner trop longtemps sur les terres ; il fautqu'elles soient fréquemment renouvelées : et il est par conséquent désirable qu'elles s'écoulent aussi vite et aussi aisément qu'elles sont apportées. A ce besoin répondent les canaux de drainage appelés masrâfs ; ils sont multipliés et développés tous les ans de plus en plus ; toutefois leur nombre est loin d'être encore assez considérable. Le Service de l'irrigation se rend mieux compte aujourd'hui de leur nécessité, qu'il ne l'a fait dans les premières années *. C'est depuis l'année 1894 seulement

* Les ingénieurs anglais qui venaient de Tlnde, où le sol est tous les ans abondamment lavé par les pluies de moussons, n'étaient pas préparés à comprendre et à résoudre ce problème égyptien du a dessalage » des terres.

Brunhes. aa

qu'un crédit spécial est consacré aux travaux de drainage*. Et quoique Ton travaille activement à faire un réseau de masrâfs en rapport avec le réseau touffu des canaux d'irrigation, on n'est pas encore près d'avoir réalisé cet idéal*. En attendant, les ingénieurs, dans toutes les exploitations agricoles habilement dirigées , ne construisent jamais un canal d'irrigation sans creuser en même temps un canal correspondant pour l'écoulement des eaux ; le second est la condition de l'efficacité du premier; ainsi canaux d'irrigation et canaux de drainage, rigoles d'arrosage et rigoles d'écoulement se correspondent et s'enchevêtrent ; je dois à l'obligeance de M. Colani qui dirige à Sakha une des belles exploitations de l'Administration des Domaines, et à la bienveillante autorisation de M.E. Bouteron, la communication de plans à i : 3oooo qui m'ont permis d'établir la figure 46 à I : i5oooo.

Convenons enfin que Ja question est fort déUcate ; un canal de drainage doit avoir le plafond assez bas pour que les terres voisines ne souffrent pas des infiltrations qui se produisent dès qu'il est rempli ; et d'autre part, il doit avoir une pente assez rapide pour que l'écoulement se produise avec une vitesse suffisante; or ce sont là conditions qui se contredisent : caries parties les plus élevées des deux tiers du Delta sont à moins de 12 mètres

1 Voici, d'après les SUtisiical Returns, ouv. cité, p. 87» quels sont les crédits

annuels qui ont été depuis 1894 consacrés à cet ordre de travaux ; on remarquera Tannée 1897 qui marque le début de la véritable campagne de creusement des masrÀfs :

1894 i5 391 livres égyptiennes.

1897 a5oooo —

soit plus de 6 millions de francs.

> Consulter par exemple les excellentes cartes schématiques qui sont annuellement publiées par le Ministère des Travaux publics d'Egypte, sous la direction de Ravon bey, Map of Lowor Egypt showing the principal Ganals and Drains : les canaux d'irrigation sont indiqués en bleu et les canaux de drainage (^nasrâfs) eji vert.

LA SITUATION ACTUELLE ET SES CAUSES SSg

au-dessus de la mer * . Comment donc combiner ces deux nécessités : abaisser le niveau du plafond autant que possible par

Fio. 46. — Sakha. Administration des domaines, Terttehe de Rowineh : Disposition et enchevêtrement des canaux d'irrigation et des canaux de drainage (masràfs) dans les parties septentrionales du Delta, i : i5oooo.

rapport aux terres environnantes, et le maintenir aussi élevé que possible pour conserver une pente qui permette aux eaux d'arriver promptement jusqu'à la mer '? — Le problème technique

' Voir la carte du Delta avec courbes de niveau, dressée par Willcockb, Egyptian Irrigation, a. edit., Plate i8, reproduite dans Suess, La Face de la terre, traduction de Margerie, II, fig. ia3, p. 735.

* Nous ne pouvons traiter ici la question du drainage dans toute son ampleur et

exige des solutions très minutieusement étudiées. On ne doit pas ignorer qu*en essayant de gagner à la culture des terres un peu plus élevées et rapprochées de terres plus basses, on risque de compromettre les secondes au profit des premières. On ne doit pas ignorer surtout l'illustration saisissante que fournit de cette vérité d'expérience cette petite oasis-anncxe de TEgypte, le Fayoum.

Le Fayoum.

Le Fayoum est sans contredit Tun des petits coins d'Afrique dont la littérature est le plus abondante. Depuis Hérodote, Strabon, Diodore de Sicile et Pline, combien d'historiens, d'archéologues et d'ingénieurs ont voulu étudier la question du fameux lac Moeris et élucider les problèmes du Fayoum ' I

dans toute sa complexité : toutefois pour signaler à quel degré ce problème se complique dans la Basse-Égjpte, nous voulons donner un spécimen des discussions techniques auxquelles il a donné lieu, en citant quelques lignes de ITntroduction que le major Brown a écrite pour le livre de W. Willcogks : « La seconde erreur que M. WiLLcocKS meta la charge du Département est la transformation des biefs terminaux de plusieurs canaux en canaux de drainage. M. Willcocks a une qualité : c'est d'être toujours prêt à admettre la part qu'il a prise dans une erreur ; il ne fera pas d'objection à ce que je relève dans la première édition de son livre, p. II 5, le passage 10Ù il montre qu'il était partie consentante à cette erreur, si erreur il y a. Mais je conteste que cela ait été une erreur, et je ne peux admettre comme exacte l'affirmation suivante : « Le Département eut ainsi à bon marché des drains mal situés, mais perdit ses biefs d'égouttement (flood escapes) . Par la suppression de ces biefs terminaux, plus d'un canal a été changé en une mare stagnante durant huit mois de l'année. » Je ne comprends pas comment les biefs d'égouttement sont perdus ; le lit existe ; qu'on les appelle drains ou biefs d'égouttement ou comme on voudra ; ils sont utiles pour entraîner l'excès de l'eau à une époque quelconque de l'année... » (p. xxiii). « Celte idée de séparer les canaux de drainage et les biefs d'égouttement est plus complètement développée dans le chapitre Drainage (V^Ul). Le problème est de se débarrasser de l'excès de l'eau durant la saison de la crue et durant l'hiver : il n'y a pas d'excès en été. M. Wjllcocks voudrait résoudre le problème en ayant un canal qui permit à l'excès de la crue de s'échapper, et un autre qui servit au flot normal ainsi qu'au drainage d'hiver... Je ne vois pas pourquoi le petit chat ne prendrait pas la même porte que le gros chat... » (p. xxiv).

* Les textes principaux des historiens anciens sont rassemblés dans le plus important travail qui ait été jusqu'ici consacré au Fayoum : la monographie du Major

Entre les théories qui sont en présence, celle deLinant, celle de Flinders Pétrie, celle du major Brown, celle de Fourtau, etc., ce n'est pas ici le lieu d'instituer un débat critique; nous reprendrons ailleurs cette discussion dont l'intérêt est purement historique.

Tandis que les historiens se disputaient, tandis que les géologues et les archéologues exploraient le pays et nous disaient les résultats de leurs courses ou de leurs fouilles, tandis que les ingénieurs nous exposaient en de savantes monographies techniques les travaux anciens et les travaux les plus récents, on n'a peut-être pas assez mis en lumière les traits géographiques qui donnent au Fayoum une physionomie spéciale. Ce sont ces traits que nous voulons d'abord brièvement indiquer et coordonner.

Le Fayoum est une petite Egypte, en ce sens qu'il doit toute sa fertilité à l'eau du Nil ; le Nil y envoie ses eaux par un émissaire, le Bahr Yousef, qui entre dans le Fayoum à El Lahoun et qui se ramifie à la manière d'un véritable système artériel (voir fig. 47). Les eaux se réunissent dans la partie la plus basse de la dépression et forment le Birket Karoun : le niveau de cette grande lagune subit de loin les fluctuations atténuées de la crue du Nil ; et au moment des fortes eaux, le Birket englobe tous les marécages qui l'entourent, tous ces bas espaces recouverts d'herbes et de tamarix et que peuplent de nombreux oiseaux.

Ainsi le Fayoum est une oasis du désert créée par le Nil, et il rappelle comment l'Egypte elle-même, malgré ses grandes dimensions qui pourraient le faire oublier, n'est pas autre chose qu'une oasis. Pourtant entre la vallée du Nil et le Fayoum, les

R. H. Brown, The Fayûm and Lake Mœris, London, Stanford, 189a, p. 19-a/i. — Voir encore G. Schweinfurth, Reise in das Depressionesgebict im Umkreisc de« Fajuni im Januar 1886, dans Zeilschr. der Gesellschaft fur Erdkunde 211 Bcrliny XXI, 1886, etUeber die Topographie von Arsinoe-Krokodilopolisdans/cie/n, XXU, 1887, p. 5^etsuiv., et pi. a; et Fouktau, Le Nil et son action géologique, a« partie. Le Fayoum et le lac Mœris, But. Institut égyptien, 3"^ série, d9 6, 1896, p. 89-56.

différences ne sont pas insignifiantes. Dès les premières courses à travers le Fayoum on est frappé de certains aspects qui appartiennent bien plutôt à d'autres types géographiques qu*à la vallée du Nil. Et si le Fayoum est un département naturel de l'Egypte vraiment original, voici quelles sont en somme les principales raisons géographiques de son originalité : le Fayoum est une Egypte avec des différences de niveau relativement grandes et c'est une oasis alimentée par un fleuve qui se présente comme un fleuve à régime relativement régulier.

Différences de niveau au Fayoum. Conséquences. — Tandis que d'Assouan à la Méditerranée, le Nil ne descend que de 94 mètres sur une longueur de i soo kilomètres, tandis que du Caire à la mer, la pente est encore plus réduite (la ville du Caire est à 18", 65 au-dessus du niveau de la mer), les eaux du Bahr Yousef à El Lahoun sont à la hauteur de 27 mètres (aux hautes eaux), et la surface du Birket Karoun est à ^3 mètres au-dessous du niveau de la mer. Les eaux avant d'atteindre leur niveau de base ont donc à descendre de 70 mètres. Et comme la plus grande largeur du Fayoum est inférieure à 5o kilomètres, on voit que les profils d'équilibre des cours d'eau issus du Bahr Yousef et venant d'El Lahoun ont une pente beaucoup plus rapide que la pente du Nil de la première cataracte à la mer'.

Ces différences de niveau, tout à fait exceptionnelles pour l'Egypte, marquent le Fayoum de quelques traits bien distinctifs.

Le Bahr Yousef, étant l'artère maîtresse du Fayoum et l'unique dispensateur de l'eau, est maintenu à un niveau aussi élevé que possible ; la pente en est ménagée parcimonieusement jusqu'à Medinet qui constitue le grand centre de dispersion (voir fig. 47). Mais dès qu'un canal se détache du Bahr Yousef, l'eau tombe de quelques dizaines de centimètres et ces petites chutes sont

* Voir en particulier dans W. Willcocks. Egyptian Irrigation, a. edit.. Plate 4, en face de la p. 27» Plan of ihe Basin of the Nile à i : la 000000 ; Plate 18, en face de la p. i65, Plan of Lower Egypt à i : i 600 000 ; et Plate 16, en face de la p. i5i, Longitudinal Section of the Fayoum.

- Une dit rouM (uquÉclu) 1 poti et à piUltcs de M«liiicl.

immédiatement utilisées dans ce pays où l'on connaît l'emploi des chutes d'eau comme forces motrices. Ces chutes suffisent en effet à mettre en mouvement de grandes roues à volants accouplées à de grandes roues à pots, vraies saquieks, destinées à élever l'eau et mues par l'eau elle-même (voir fig. ^8 et Bg. ^9). Une chute de 55 centimètres sert dans quelques cas à élever

Ph. So. — Tabonb k pilaltei, pré* da Modînel «1 ffjoaat.

l'eau jusqu'à 2°',4o. De môme des M6ou/s munis de palettes sont mis en mouvement par l'eau (voir fîg. 5o). C'est là chose unique en Egypte : en dehors du Fayoum, la seule force élévatrice. exception faite des pompes hydrauliques récentes, est la force des muscles humains et celle des animaux. Les grandes saquiehs ou les laboals à palettes sont une des particularités du Fayoum'.

Bien plus, sur tous les canaux d'arrosage, comme sur les moindres rigoles, on est beaucoup moins économe de la pente

' Il j ■ quelques points de l'Espagne où l'on trouve aussi des par l'eau, nolammeol i Painu del Rio (voir plus haut, p. i3u.}

que dans la Vallée et dans le Delta du Nil. Aux points de bifurcation on ne prend pas toujours la peine d'établir dans l'une des deux branches une digue de terre bien tassée et soigneusement construite : un simple obstacle assez léger dérive l'eau dans la branche secondaire où elle est entraînée grâce à une pente relativement forte. C'est ainsi que parfois les dérivations sont assurées par de simples barrages élémentaires en tiges de palmes ou en tiges de cannes (voir fig. 5i).

Sur les deux grands Bahràxi Fayoum qui servent aujourd'hui de canaux d'écoulement, de principaux masrâfs, au Nord et au Sud, — il est encore moins besoin de ménager les pentes que sur les canaux d'irrigation. Et d'ailleurs, ce sont d'anciens cours d'eau naturels, dont la puissance d'érosion a jadis déterminé ces lits profonds et raides en rapport avec le niveau de base du Birket Karoun : dans ces véritables cafions à méandres; il a été facile de créer, au moyen de petits barrages en pierre, des chutes d'eau qui sont utilisées par des moulins à eau. Ces moulins possèdent un mécanisme primitif identique à celui des moulins de toute l'Egypte: ce sont toujours deux pierres tournant l'une sur l'autre; mais, au Fayoum, de même que pour la saquieh Teau remplace le bœuf ou le buffle, de même c'est Teau qui remplace la bcte pour mettre en mouvement ces meules du petit moulin rudimentaire.

Régularité du régime du Bahr Yousef. Conséquences. — Le Fayoum est encore unique en Egypte, parce que le cours d'eau principal qui le traverse a le régime et la physionomie d'un fleuve régulier coulant paisiblement entre des rives basses. C'est que le Bahr Yousefest pour ainsi dire surveillé et maîtrisé par le double régulateur d'El Ldhoun (voir fig. 52); et grâce à ces deux écluses il a un tempérament beaucoup plus régulier et tranquille que le Nil'. Les habitants peuvent vivre jusque sur

* La difTérence de niveau cntro les basses et les hautes eaux atteint rarement I mètre, voir Diagram of Gauges of Bahr Yusef, dans Report upon the Adm. of the Pub. Works Dep. for 1900, Gairo, 1901, Plate I, face à la p. 74.

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