‹ L'irrigationChapitre 29 sur 62 · I. bi, — L'un d« deux rigolilean d'El Ltboun · texte numérisé non relu

I. bi, — L'un d« deux rigolilean d'El Ltboun

LA SITUATION ACTUELLE ET SES CAUSES 35i

ses bords. Il ressemble à des cours d'eau d'un autre monde géographique; et, loin de le fuir, les hommes se sont immédiatement rapprochés de lui. Dans la Haute, dans la Moyenne et dans la Basse-Egypte, les maisons des villages et des villes se tiennent toujours plus ou moins à l'écart des rives ; ce n'est que tout à fait à l'extrémité du Delta, près de la mer, sur une branche du Nil, alors que le flot de la crue se trouve fortement divisé et brisé, qu'une ancienne ville s'élève avec de hautes maisons plongeant directement par leurs fondements dans les eaux du fleuve : Damiette*. La capitale du Fayoum, Medinet, est encore plus en contact avec le Bahr Yousef que Damiette ne Test avec la branche du Nil : autrefois même, des maisons et une mosquée (qu'on vient de démolir) étaient bâties jusque sur le Bahr Yousef*, et ces ponts de Medinet couverts de constructions faisaient songer à des villes bien éloignées de l'Egypte, — à Florence ou à Nuremberg.

Autres caractères du Fayoum. — Dans la campagne, les émissaires du Bahr Yousef serpentent irréguhèrement, formant des méandres qui frappent l'œil, lorsqu'on vient de la Basse- Egypte, où toute l'eau canalisée et endiguée circule entre deux lignes droites et le plus souvent rigoureusement parallèles. Il y a dans cette souplesse et cette variété des lignes un charme qui'

^ D'après la description d'EDRÎsf, il semble qu'au kii« siècle, à rextrémité d'une autre branche du Nil, une autre ville, Alexandrie, se faisait remarquer par le même caractère : « Les eaux de la branche occidentale du Nil, qui coule vers cette ville, passent sous les voûtes des oraisons, et ces maisons sont contiguês les unes aux autres ». Description de l'Afrique ot de l'Espagne, traduction Dozy et de Gobje, p. i66.

' On trouvera de belles reproductions de ces anciens « ponts habités » de Medinet dans l'excellente monographie du major Brown, The Fajûm and Lake Moeris ; voir Plate II, Bridge carrying the Bazaar Street, Medinet el Fayûm, over the Bahr Yùsuf, et Plate III, Tunnel on Bahr Yûsuf, over which the Kait Bey Mosque in Medinet el Fayûm is built. — Dans une vieille description du Fayoum, récemment publiée, nous lisons : « Le canal passe sous la mosquée métropolitaine construite sur un pont qui, primilivoment, avait quatre arches et qui aujourd'hui n'en a plus que deux. » Ahmed-Zeki-Bky, Une description arabe du Fayoum au vu" siècle de l'Hégire, Bal. Soc. khéd. géog., 189g, p. iSi.

35a EGYPTE

est un des principaux facteurs de cette impression plus fraîche, et sans doute « moins africaine » , que le voyageur éprouve au Fayoum.

D'ailleurs, ce qui distingue nettement le Fayoum, c'est que toute la campagne ou à peu près y est parsemée d'arbres. L'arbre, si rare dans la Basse-Egypte, si rare en dehors des villages dans une grande partie de la Haute-Egypte, y apparaît par petits groupes, par gros bosquets ou même en véritables bois.

Il est des régions, comme par exemple dans toute la contrée centrale qui s'étend entre Tobhar, Abouxa, Sanhour, Sanourès et Medinet, où la vue est partout bornée par de longs alignements touffus de palmiers ; par delà les champs plats et homogènes de fèves ou de canne à sucre, l'arbre arrête et ferme l'horizon. Le grand nombre de palmiers-dattiers laisse bien vite deviner que souvent le palmier n'est pas là seulement un arbre de rapport, mais un protecteur et une condition de quelques autres cultures.

Les arbres et les arbustes au Fayoum ne sont pas seulement abondants, ils sont variés: les palmiers-dattiers, les oliviers et les cactus sont les plus nombreux : des figuiers de petite taille s'étendent aussi en vastes ce champs » ; les orangers forment des jardins, et les vignes même sont disposées en treilles. — Comprend-on maintenant pourquoi le Fayoum exerce un attrait spécial sur les Européens ? — Les habitants des rives méditerranéennes y retrouvent le léger feuillage argenté de l'ohvier et les haies irrégulières de cactus (figuiers de Barbarie) ; les eaux d'irrigation coulent dans de petites vallées pittoresques et accidentées (voir fig. 53), et sur les versants de ces vallées s'étagent même par places des cultures en terrasses, comme au village de Fademine.

De plus, les grands arbres, palmiers, sycomores, acaciaslébeks, les arbres fruitiers, figuiers, orangers, s'entremêlent avec des tamarix et des arbustes buissonneux tels que les jujubiers ; sous les hautes palmes, on aperçoit souvent une végétation

LÀ StTUATIOn ACTUELLE ET SES CAUSES 353

in(îlt;e, un véritable .sous-bois : ilouble aspect, aspect de laillis et aspect de sous-bois, qui est extrêmement rare en Egypte, où l'arbre apparaît surtout isolé, se détachant seul et aet sur l'horizon. Voilà pourquoi de tout lemps les riches habitants de la Vallée du Nil — à commencer par les vieux Pharaons' — ont aimé à venir se reposer, ou se distraire, ou chasser au Fayoum.

«(K-jo.,

Voilà pourquoi beaucoup de villages, avec leurs jardins si variés, clôturés de palmes liées, nous paraissent encore à nous plus agrt^ables et plus riches que les villages égyptiens. Voilà pourquoi le Fayoum produit, (If^s l'abord, l'impression d'une contrée plus fertile et plus prospère que le reste de l'Lgyple.

Cette impression, qui est réelle, est-elle juste.'' Correspondelle à la réalité?

' G. Maspeho, Égjple et ChaiUée, p. 5iS el p. 517. Bkvnues.

Causes qui expliquent la moindre prospérité du Fayoum. — Nous osons répondre que non. Nous avons contre nous l'opinion superficielle de beaucoup de voyageurs, mais nous avons pour nous les faits et les statistiques ; nous avons pour nous les documents archéologiques qui parsèment la contrée, les nombreuses ruines qui entourent même le Birket Karoun et qui attestent l'antique prospérité de tout le Fayoum*. Nous avons enfin l'opinion d'un homme exceptionnellement compétent, W, Willcocks\ Et d'ailleurs, quand on revient en chemin de fer du Fayoum dans la vallée du Nil, on se trouve précisément en une des régions les plus fertiles de la Moyenne-Egypte ; de Ouasta, si l'on se dirige aussi bien au Nord vers Kafr' Amar qu'au Sud vers Beni-Souef, on aperçoit de tous côtés des champs de blés ou de fèves plus beaux, plus verts et plus précoces que les champs qu'on a traversés dans le Fayoum': les champs indéfinis de fèves viennent drus jusqu'au pied de la digue d'El Lahoun (voir fig. 54).

En réaUté, seule la région voisine de Medinet el Fayoum et de l'ancienne Crocodilopolis est très fertile parce que Medinet est le grand centre de distribution des eaux ; mais dans le reste du pays, encore plus visiblement que dans toute l'Egypte, on

* Voir G. Makpkro, Egypte et Ghaldée, p. 5i5, 5i6.

2 L'autorité de W. Willcocks est reconnue même par ceux qui se séparent de lui sur bien des points ; voici comment parle de lui le major Bro\vn dans son Introduction à TËgyptian Irrigation, a^ édit. : « M. Willcocks a été le premier à découvrir que le barrage (de la pointe du Delta) avait à tort été classé jiarmt les Incurables... Gomme Inspecteur d'irrigation pour les provinces du centre de Delta, il fit preuve d'une énergie et d'un enthousiasme qui fascinèrent tous ceux avec qui il eut affaire .. Une telle série de travaux eut une heureuse influence sur un esprit très apte par nature à s'assimiler des connaissances diverses et à tirer parti de Texpérience ; tout cela a contribué à faire de M. Willcocks, et dans une mesure exceptionnelle, un auteur dont l'autorité est extraordinaire en ce qui concerne l'irrigation égyptienne » (p. xviii).

^ Edrî.sî écrivait déjà au xir" siècle : « Tout ce pays est tellement peuplé que les villes ne sont distantes l'une de l'autre que d'une journée ou de deux au plus et que les champs cultivés se succèdent sans interruption sur les deux rives du fleuve. » Description de l'Afrique et de l'Espagne, traduct. Dozy et de Goejë, p. Ô9.

compromet la richesse générale en voulant trop étendre la zone qui peut 'être arrosée par irrigation. Le Fayoum permet encore plus que l'Egypte d'aussi regrettables exagérations. Le Fayoum, c'est-à-dire ta dépression qui porte ce nom est trop étendue relativement à la quantité d'eau fournie par le Bahr Yousef, et les hauteurs qui enceignont cette dépression sont situées bien au delà des limiter que l'eau peut raisonnablement atteindre :

cbimpdo lîiiresau pied de Is drgiiv J'RI I ité.le 11 >a1lcc(l<i Nil.

comment veut-on obtenir des propriétaires qui vivent sur les confins des territoires irrigués et fertiles qu'ils renoncent à étendre davantage leurs propres cultures et leurs l»énéficcs i* Aussi, tandis que toute la vallée du Nil — sauf dans la partie septentrionale du Delta — est caractérisée par le passage brusque des cultures au désert, le Fayoum passe beaucoup plus insensiblement de la région cultivée à la région désertique. Eu revenant du lîirket Karoun vers le centre on est frappé de la lenteur

des transitions ; sur les bords du Birket, il n'y a absolument aucune culture ; puis ce sont quelques touffes de tamarix nains qui se détachent légèrement en gris poussiéreux sur la teinte grisâtre du sable salin. Viennent ensuite les dernières cultures chétives, sur des espaces à grand peine arrachés au désert et que le sable parfois reconquiert; les derniers sillons préparés pour le blé sont parfois recouverts par le sable avant que le blé ait poussé. Ici rien ne fixe d'aucun côté les limites du désert aussi nettement que les falaises du Nil ; et sur le pourtour entier du Fayoum on constate cette même indécision entre les cultures et le désert qui caractérise également le Nord de la Basse-Egypte, la région des bararis. C'est dès lors une tentation fatale pour tous les cultivateurs que d'étendre trop loin ces cultures jusqu'en des points où les cultures ne sont pas assurées de résister et de pouvoir se développer.

Là n'est pas encore la principale cause de la mauvaise situation actuelle. On sait que les différences de niveau au Fayoum sont relativement considérables : de très ancienne date, le Fayoum a été divisé en trois bassins successifs par des espèces de digues continues ; ainsi se superposent trois étages principaux qui sont séparés les uns des autres par des dénivellations de 3 ou 4 mètres et à l'intérieur desquels la pente est ménagée. Avec une semblable disposition, on a pu se rendre compte des effets produits par les infiltrations, effets dont nous parlions tout à l'heure. De fait, le bassin inférieur se trouve aujourd'hui presque complètement délaissé et les efflorescences salines s'y étalent de toutes parts. On a voulu garder le plus d'eau possible et garder l'eau le plus longtemps possible dans les bassins supérieurs pour y développer au maximum les territoires cultivés et multiplier sur une même terre la succession des cultures. Il n'est plus resté pour assurer le lavage des terres dans la zone la plus basse une assez grande quantité d'eau ; ou bien même il n'est resté que des eaux chargées de sels ; d'ailleurs les eaux d'infiltration ont fait remonter les éléments salins vers la surface.

Là situation actuelle et ses causes 357

Bref le troisième bassin, celui qui, a priori, aurait pu paraître le plus facile à fertiliser, celui qui pouvait être pourvu le plus aisément d'eaux abondantes, est aujourd'hui le plus misérable d aspect. Dans les environs de Sanhour, du haut du kôm de décombres qui s'élève au Nord du village, j'en ai contemplé la désolation terne ^ La culture est de plus en plus difficile et presque impossible en cette steppe conquise par les tamarix et les salsolacées ; et l'aspect morne de cette steppe presque vide d'habitants est loin d'être contredit par la réalité. — Rien ne peut mieux mettre en lumière les considérations que j'ai précédemment exposées. J'aurai l'occasion de dire plus tard dans quelle mesure le Fayoum peut servir à ceux qui ont la charge des intérêts de l'Egypte de véritable leçon expérimentale.

L'accroissement de la population en Egypte : conséquences

économiques et sociales.

Il me reste à mentionner un dernier ordre déconsidérations, qui se rattache, comme on le verra, aux problèmes que nous discutons. La population de l'Egypte s'est accrue depuis le premier quart de ce siècle dans une proportion qui est loin d'être négligeable. — « Dans un pays où l'on n'enregistre ni les naissances, ni les morts, disait avec vérité le savant correspondant de rinstitut de France, Edward William Lane, il est presque impossible d'indiquer avec précision le nombre des habitants » ^ Lane a néanmoins tâché de nous fournir quel-

* Les deux villages de Fademine et de Sanhour sont très Toisins l'un de l'autre ; mais l'un est situé en deçà et l'autre au delà de la dernière « marche » du Fayoum ; aussi quelle différence d'aspect ! Sanhour est presque dépourvu d'arbres ; et tout autour du village les orges sont beaucoup moins belles et les cactus moins hauts que dans les environs de Fademine.

* Edward William Lank, correspondent of the Institute of France, An Account of the Maners and Customs of the Modem Egyptians, written in Egypt during the years 1 833-34 and 35 > partly from notes made during a former visit to thatCountry

ques indications, et qui sont pour nous d'autant plus précieuses. Ils nous rapporte d'abord que d'après un compte approximatif des maisons existant en Egypte, compte fait quelques années avant qu'il écrivît, on était arrivé au nombre de 3 5oo ooo habitants ; puis, d'après ses observations critiques, il croit pouvoir réduire ce nombre à un peu moins de 2 millions. Nous pouvons donc admettre le chiffre de 2 milUons pour i835. — D'après le recensement officiel de 1 847-48 pubHépar le Gouvernement, TËgypte aurait eu i3 ans plus tard une population plus que double : h 5^2 620 habitants : mais il faudrait encore sans doute réduire cette évaluation officielle. Le recensement de 1882, également sujet à la critique, donne une population totale de 6 81/1921 habitants, Enfin, le recensement de 1897, beaucoup plus sérieux, le premier môme qui soit digne d'être considéré comme une œuvre sérieuse, aboutit au total de 9 784 4o5 habitants dont 8 971 761 musulmans *. — Je crois qu'on peut, sans aucune exagération, affirmer que dans l'espace de 70 ans la population de l'Egypte est passée en gros de 2 millions à 10 millions ; elle a ainsi augmenté d'environ 4oo pour 100. Si l'on craint de remonter aussi haut, qu'on prenne seulement les chiffres des deux derniers recensements: de 1882 à 1897, nous constatons déjà un accroissement de 43 pour 100.

Aussi bien rappelons des faits qui ont leur valeur. Il y a trente ans, le problème de la population était grave en Egypte, mais les préoccupations étaient exactement en sens inverse des

in the jcars i8!25-a0-a7 and 28. Fiflh Edilion, cdilcd by his neplicw Edward Stam.ly Poole. Londoii, J. Murray, 1871, 3 vol. iii-13, x.\iii-f-386 p. cl 379p., I, p. 36. — La population de Thlgyplc dans l'antiquité semble avoir clé beaucoup plus considérable qu'au commencement de notre siècle (environ 7 millionB d'habitants), s'il faut en croire Diouokk et Josîiphe, voir (î. Pkuuot et G. Giiipikk, Histoircr de l'art dans l'antiquitc, t. I, Î/E{i;ypte, p. /'177.

* MinislcTc des Finances, (iouvernemenl égyptien. Ueccnsemcnt général de l'Egypte, l'i^juin 1897. — i*""" Moharrem i3i3. Le Caire, Imp. Nat., 1898, 3 vol. in-4; (ces 3 vol. ont été simultanément publiés en français et en arabe); voir f, n. XXXIX*

préoccupations d'aujourd'hui : on redoutait alors la disette d'homn^es : la culture intensive pratiquée dans la Basse-Egypte, et les travaux d'entretien des digues, des canaux d'irrigation et des canaux de drainage nécessitaient déjà une main d'oeuvre très abondante : et comme la population d'alors ne pouvait suffire aux besoins qui résultaient de l'essor économique nouveau de l'Egypte, et des grands travaux exécutés de toutes parts sous l'impulsion du Khédive Ismaïl (le Prodigue), on avait même pensé à faire venir, pour exploiter les terres des Princes, des coolies chinois. La question, en un quart de siècle, a totalement changé d'aspect. La main-d'œuvre est aujourd'hui très suffisante, et c'est une heureuse condition qui assure l'exécution des travaux actuellement entrepris. D'autre part, elle crée des exigences économiques qui peuvent devenir très graves, dans le cas où la crue du Nil est très faible, comme durant les années 1900 et 1901. — Et puis si l'accroissement se continue suivant la même progression, que fera-t-on ? Il faudra toujours procurer à toute cette population, par ailleurs imprévoyante, et toujours sans ressources*, un travail incessant, pour qu'elle puisse manger, — et comme elle s'accroît sans cesse, un travail sans cesse croissant. — Or l'Egypte produira-t-elle toujours assez de cultures alimentaires pour nourrir toutes ces masses humaines? Il conviendrait en tous cas de s'en préoccuper.

Il conviendrait d'autant plus de s'en préoccuper que cette multitude qui se multiplie si rapidement, étant de plus en plus incapable d'effort et d'initiative, est à la merci des événements. Les fellahs qui cultivent la terre, dans la Basse-Egypte en particulier, se trouvent surmenés et épuisés par la culture inces-

* Il semble que cette tradition d'imprévoyance remonte à la plus haute antiquité : « Ouvriers, fellahs, employés, petits bourgeois, on vivait sans cesse de la main à la bouche dans rÉgypte des Pharaons», (t. Maapero. Egypte et Chaldéc, p. 343. — Lire la très intéressante Causerie ethnographique sur le Fellah de Piot bby, Bull, de la Soc, kliéd. de Géog., 5« série, n° 4» 1899» P- ao3-248.

36o EGYPTE

santé et intensive. Le maïs d'Egypte (dourah) joue un rôle prépondérant dans ralinientation du fellah, qui se nourrit de pain de maïs ; sait-on à quel prix le fellah doit s assurer la quantité de maïs qui lui sera indispensable? Les grands propriétaires qui veulent faire du coton par exemple, louent leurs terres entre la récolte de novembre et les semailles du coton, c'est-à-dire durant trois mois, aux fellahs qui y plantent et récoltent du maïs. Cela permet aux plus pauvres non propriétaires, d'avoir de quoi manger. Mais cela permet aussi trop souvent aux grands propriétaires de les exploiter ; ceux-ci louent parfois 3 ou 4 livres (76 ou 100 francs) un feddanpour trois mois ; encore le fellah est-il tenu de mettre sur cette terre louée une quantité donnée de fumier ou d'engrais, qu'il doit se procurer à ses propres frais. Or le fellah ne peut jamais avoir de grandes économies, puisque la journée de travail dans la Basse-Egypte est régulièrement payée 2 piastres, c'est-à-dire 5o centimes. Le gain annuel du fellah ne dépasse jamais et n'atteint même pas 8 livres (200 francs).

Le régime auquel les hommes sont soumis est donc plus anormal encore que celui auquel les terres sont assujetties ; les ouvriers agricoles ont durant la période de crue à travailler très activement pour veiller à l'entretien et à la protection des digues et des canaux : puis après la décrue ils doivent se livrer au très pénible labeur du curage des canaux ' : ils travaillent ainsi toute l'année, sans interruption, sans repos.

A coup sûr ce sont des populations indolentes et qui sont loin de songer à se révolter; mais cette misère croissante et irrémédiable des fellahs de la Basse-Egypte, qui les laisse sans ressources et sans provision aucune à la merci de la crue du Nil, peut en cas de famine compliquer et aggraver sérieusement

^ Le travail des curages représente l'enlèvement de i million et demi de mètres cubes pour les seuls canaux Ibrahimich, Ismaïlich et Mahmoudieh. Â. Ronna, Les irrigations, III, i8qo, p. 565.

LA SITUATION ACTUELLE ET SES CAUSES 36i

la situation ; une crise économique est toujours à craindre ; en outre, une crise économique persistante ne pourrait-elle pas déterminer un jour sinon une crise proprement sociale, du moins un réveil momentané du fanatisme musulman?

Résumons la situation actuelle de l'Egypte au point de vue agricole et économique: — i° L'eau de la crue du Nil est distribuée sur une beaucoup plus grande étendue grâce à tout un réseau de canaux d'irrigation, grâce aussi à des travaux d'art anciens ou nouveaux qui mettent en réserve une partie du flot annuel ; il en est résulté, nous a-t-il semblé, qu'on a étendu démesurément la zone que peut arroser, avec un réel profit pour la terre, l'eau du fleuve. — Il faut ajouter à cette constatation une considération qui en renforce les conclusions : l'eau ne doit pas servir seulement, sur le territoire de l'Egypte si fortement imprégné de sels, à arroser les terres en vue de la culture, mais encore à les arroser en vue du dessalage, ce qui exige u«>e proportion d'eau beaucoup plus grande par unité de surface.

3° Les assolements actuellement pratiqués ne laissent jamais de repos à la terre, et cette terre, sur laquelle les cultures se succèdent sans discontinuité, doit être bien plus souvent arrosée : elle a besoin d'eau à de multiples reprises dans l'année. De plus les cultures le plus nouvellement introduites et qui sont aujourd'hui développées avec le plus d'intensité, sous l'influence des entreprises ou des administrations à capitaux européens, sont la canne à sucre et le coton. Ces cultures ont d'incroyables exigences d'eau ; elles nécessitent même en vue des semailles (comme le coton) des labours répétés en pleine saison scche : et les labours ne sont alors possibles qu'après des arrosages préliminaires. — 11 en résulte encore qu'il faut une proportion d'eau annuelle beaucoup plus grande par unité de surface.

3® Ces cultures industrielles servent à des intérêts qui sont hors de l'Egypte ; et le produit en est exporté ; or, en se déve-

36a EGYPTE

loppant tous les jours davantage, elles réduisent la surface relative occupée par les céréales : peut-être celte surface occupée par des céréales ou des plantes alimentaires a-t-elle crû d*une façon absolue ; a-t-elle crû en tout cas proportionnellement à l'accroissement très rapide de la population? nous ne le pensons pas. — Avec quoi pourtant nourrira- t-on cette population indigène de l'Egypte? 11 faudrait mettre beaucoup de terres nouvelles en culture pour que les récoltes de blé, de maïs ou de bersim, nécessaires à Talimen talion des fellahs et de leurs bêtes, n'eussent pas à souffrir de l'extension progressive et voulue de la canne et du colon. Mais en Egypte peut-il être question de nouvelles terres cultivées sans qu'on se soit d'abord assuré de nouvelles quantités d'eau disponibles? El voilà comment le problème que fait surgir l'accroissement prodigieux de lu population indigène, en posant comme postulat prochain et nécessaire un accroissement proportionnel de l'eau destinée à l'irrigation, augmente encore les difficultés de la situation actuelle.

Quels sont les travaux exécutés ou projetés par les Anglais et quelles sont les méthodes suivies par eux, dont les conséquences tendent à corriger les effets de celle crise croissante ?

Page 1