ÉPOQUES
DBS si \i, un i s
DE LA. HKCOI.Ti:
Chanvre. .
Mars.
Mi-juillet.
Haricots. .
Juillet.
Fin octobre.
Blé. . . .
Novembre.
Mi-juin.
Maïs. .
Juin.
Fin octobre.
Puis on travaille la terre jusqu'au mois de mars de l'année suivante, et l'on recommence (fig. 6).
D'autres régions de la plaine de Valence sont consacrées à diverses cultures maraîchères : d'autres à la culture du riz, qui a pris dans toutes les parties basses une très grande extension. Enfin les arbres fruitiers, orangers et grenadiers, poiriers et pêchers, etc., couvrent, serrés, des jardins entiers. Le mûrier est aussi cultivé, malgré la décadence actuelle de cette vieille industrie de la soie qui a fait en grande partie la fortune passée de Valence 1 . Toutefois les arbres sont ici dans la huerta proprement dite moins nombreux qu'à Dénia, à Gandia ou qu'à la Ribera du Jiicar : les vignes, les oliviers et les caroubiers sont surtout réservés pour les versants que n'atteignent pas les eaux d'irrigation2.
C'est ainsi qu'entre la plaine de Valence et le Delta de l'Ebre les oliviers, les caroubiers, et les vignes s'étendent assez souvent sur les collines basses et parallèlement au rivage : mais en
' Un des plus curieux monuments de Valence est la Lonja de la Seda (la Bourse de la Soie), qui date de la fin du xvc siècle.
- I q document très ancien, une sentence arbitrale du roi Jayme Ier, laquelle date du 4 avril 1268 et établit d'une manière invariable les droits de dîme, de prémices et de paroisse à prélever sur les produits de la huerta de Valence, nous renseigne indirectement sur les cultures alors pratiquées à Valence ; et l'on constate ainsi que les cultures y étaient alors aussi nombreuses et aussi diverses qu'aujourd'hui ; quelques-unes même, comme la canne à. sucre, ont aujourd'hui disparu. — Jaukert de Passa a donné la traduction de ce document valencien qui lui avait été communiqué par Xavier Bokull : voir Voyage en Espagne, II, p. 289-21) 'i.
Brun h es. 5
PÊMNSUDE IBÉRIQUE
deux autres points seulement les irrigations sont développées jusqua donner de vraies huertas : la huerta de Sagunto a laquelle les eaux sont apportées par une dérivation du Rio
Hillllllllllll)
Chanvre. Haricots Blé. Maïs.
Fig. G — Assolement biennal dans la huerta de Valence.
Labours.
Canales, affluent principal du Rio Palancia, — et la « Plana » de Castellon, magnifique plaine où sont récoltés fruits, céréales et légumes, où sont cultivés le chanvre et le blé, le mûrier et l'oranger, et qui utilise, par le moyen de simples dérivations, les eaux du Rio Mijares.
L'eau qui a été^dans cette zone d'irrigations l'occasion de travaux si considérables et si coûteux a été aussi l'objet d'une réglementation et d'une administration spéciales. Nous voulons précisément connaître comment l'eau est envisagée et traitée aux points de vue économique et administratif dans les régions arides où l'homme organise l'irrigation. Si nous avons cherché jusqu'ici à déterminer les caractères exacts du cadre géographique de ces faits d'activité humaine, c'est afin de pouvoir répondre à celle question: est-il possible d'établir quelque rapport entre les caractères géographiques qui distinguent telle ou telle plaine irriguée et les formes diverses qu'ont prises en tel ou tel cas la réglementation et l'organisation administrative des eaux?
Il importe donc, en la zone considérée, de choisir et d'étudier un type significatif d'organisation et de réglementation. La huerta qui nous fournira ce type, est tout indiquée, c'est la huerta de Valence : elle est celle dont les règlements — et nous dirions presque les lois — concernant l'usage et la police des eaux sont les plus fameux et les plus connus. C'est à bon droit que nous pourrons ensuite à cette plaine-type comparer les autres plaines, à cette organisation-type comparer les autres « communes hydrauliques »1.
L'organisation économique de la huerta de Valence. — De quelle époque datent les irrigations de la plaine de Valence ? Les Arabes ont-ils été vraiment les créateurs de la huerta de Valence ? ou bien se sont ils trouvés en présence d'essais antérieurs et imparfaits qu'ils se sont contentés de développer et de perfectionner? Je suis convaincu que les Arabes n'ont pas été là plus qu'ailleurs des créateurs, mais je ne peux pas traiter ici ce problème historique qui doit rester en dehors de mon
1 L'expression est de Maurice Aymard dont le beau travail, que nous citons maintes fois, Irrigations du Midi de l'Espagne, Paris, 1862, est si justement classique.
travail présent. Je n'ai pas à remonter au delà de la cédula de 1239 qui est en ce qui concerne Valence le document fondamental. Jaime Ier, roi d'Aragon, ayant trouvé les irrigations de la plaine de Valence nouvellement reconquise en pleine prospérité et en pleine activité, voulut conserver à ses sujets Valenciens le bénéfice des travaux antérieurement exécutés. Par la cédula de 1239, il leur « donna et octroya » les eaux, sans leur imposer aucune compensation, « ni servitude, ni service, ni tribut». Et il ne craignit pas de terminer cet acte en manifestant la volonté que l'on observât et conservât <x ce qui était et avait été établi et accoutumé dans le temps des Sarrasins » \ Ainsi les Espagnols, qui ont en général tenté de ruiner ou de contredire tout ce qu'avaient fait les Arabes, sont restés sur ce point fidèles à la tradition établie. Rien ne saurait mieux indiquer dans quelle mesure et jusqu'à quel point s'imposent à l'activité de l'homme des traditions culturales et économiques, si celles-ci sont vraiment conformes aux exigences des conditions naturelles.
Des huit canaux qui existaient au moment de la conquête, Jaime Ier réserva à la couronne l'un d'entre eux, celui de Moncada, et concéda la propriété des sept autres canaux aux habitants de la région de Valence, en leur donnant l'usage gratuit des eaux. En 1268 le canal de Moncada fut pareillement cédé à l'ensemble des propriétaires de la région, moyennant 5 000 sueldos. Toutefois le canal de Moncada resta toujours indépendant des « Sept canaux ».
Le régime des (( Sept canaux » 2. — L'eau est inséparable
* Voir le texte de la Cédula aux Notes et pièces justificatives, A.
2 « Le règlement des sept canaux inférieurs de la plaine de Valence qui sont aujourd'hui en vigueur portent les dates suivantes : La Rovella, 1699-1778 ; Favara, 1701 ; Cuart, 1709; Mislata, 1761 ; Rascana, 1765; Mestalla, 177 1 . Celui de Tormos... a été modifié en i843... À ces sept règlements nous devons en ajouter deux autres qui s'appliquent à des branches secondaires, ... le premier relatif aux territoires de Benacher et Faitanar porte la date de 17^0. Le second, relatif au territoire de Chirivella, porte la date de 1792. Ce sont ces neuf règlements que nous vou-
LES F 1 IIS ECO M) M KH ES fig
de lii terre; il est défendu de vendre la terre sans les eaux, et inversement ; cette interdiction s'étend même \\ la location d'un simple tour d'arrosage : l'observation de cette règle est si bien passée dans les habitudes qu'en très peu de cas seulement, en de très rares occasions, on a du sévir contre des propriétaires qui lavaient transgressée.
L'homme est propriétaire de sa terre et usager de l'eau ; car à la propriété de la terre est joint un droit d'usage sur une certaine quantité d'eau.
Tous les usagers des eaux d'un même canal constituent une junta gênerai (assemblée générale) qui se réunit tous les deux ans. Cette assemblée élit une junla de gobierno (commission executive), vote elle-même les impôts, et résout les questions qui dépassent la compétence de la junla de gobierno. En outre, le plus souvent (chaque canal a sa junla, et sur quelques points secondaires comme sur celui-ci les règlements constitutifs varient) elle élit directement le syndic.
Les fonctions du syndic sont modestes en apparence : ce fonctionnaire doit s'occuper d'une foule de petites questions de détail; mais d'autre part, comme mandataire de la collectivité, il joue un rôle capital. 11 est l'administrateur délégué du canal, et l'administrateur délégué des fonds de la communauté ; il est enfin l'arbitre suprême de qui dépend, en temps de sécheresse, la répartition des eaux.
Le syndic (au moins pour la plupart des canaux) nomme un
cirions faire connaître, mais nous ne devons pas dissimuler notre embarras. Ces neuf règlements occupent, dans le recueil crue nous avons sous les yeux, 4oo pages in 8. Le plus court, celui de Tormos, a 53 articles. Le plus long, celui de Bcnachcr et Faitanar en a jusqu'à i83 ». Maurice Vymakd, Irrigations, etc., p. 35. On comprend qu'à notre tour nous nous soyons uniquement efforcé de dégager de toute cette masse confuse de règlements les principes essentiels. — On trouvera, à titre de spécimen, dans Maurice Ay.m.ykd, la traduction du règlement le plus récent, celui de 1' Vrequia de Tormos, appendice, p. 3o3-3i5. — On trouvera encore de curieux, extraits de règlements encore plus anciens dans Jaubebt de Passa, Voyage en Espagne, I, p. 237-289.
7o PÉNINSULE IBÉRIQUE
certain nombre de fonctionnaires à lui subordonnés, et dont quelques-uns détiennent aussi une part du pouvoir exécutif arbitraire : les atandores (surveillants des arrosages) peuvent, lorsqu'un terrain est à leur avis suffisamment arrosé, faire passer les eaux sur un terrain voisin.
Le groupe des syndics des divers canaux de la huerta constitue dans toutes les questions qui se rattachent à l'organisation pratique de l'irrigation un conseil délibératif et exécutif dont les décisions sont sans appel.
La « communauté des irrigants » a son secrétaire et son avocat pour la défense de ses intérêts collectifs devant les tribunaux ordinaires .
Dans la zone d'irrigation de chaque canal, l'eau est répartie d'après un ordre de succession établi entre tous les ayants droit. Cette répartition est en outre caractérisée dans la huerta de \alence par l'intervention continuelle des agents de la communauté. Ceux-ci sont appelés à apprécier : d'abord l'état des cultures et des récoltes ; et ensuite la quantité d'eau dont chacune des cultures a besoin.
Orangers et mûriers, blé et riz, chanvre et maïs, légumes et melons, etc. : toutes ces plantes de tempérament si divers ont des besoins très inégaux au point de vue de l'irrigation. Et pourtant chaque propriétaire est libre d'établir sur sa terre la culture qu'il préfère ou qui lui convient. Il est manifeste que si tous les propriétaires faisaient en même temps la même culture l'eau pourrait manquer. Non seulement des habitudes traditionnelles établissent une variété qui maintient l'équilibre. Mais encore l'harmonie est sauvegardée, les conflits sont ou évités ou tranchés par l'intervention du pouvoir exécutif, qui a perpétuellement la liberté de donner des ordres, et qui a l'autorité nécessaire pour se faire obéir.
La durée de l'arrosage de chaque parcelle n'a pas d'autre limite que la limite assignée, selon les exigences de la culture, par Yatantador. Il arrive souvent qu'un supplément d'eau
LES FA ITS ÉCONOMIOl ES
(agua.de gracia) est accordé à une récolte menacée, au détrimenl d'une autre récolte qui en a moins besoin, ou qui en a
un besoin moins urgent.
Les grandes sécheresses rie son! pas raies: Lorsqu'elles surviennent, toutes les règles coutumières sonl suspendues. Les syndics se réunissent el décrètent pour ainsi dire l'état de sécheresse, comme un commandant de place décrète l'état de siège '.
Le syndic de chaque canal est alors maître absolu de l'irrigation dans sa zone. Son devoir es I d'essayer de protéger et d'amener à bonne fin quelques-unes des recolles, plutôt que de chercher à les traiter toutes pareillement. Il a le pouvoir discrétionnaire d'ouvrir et de fermer les écluses à son gré. Aux usagers de l'eau il est interdit de protester, à fortiori d'enfreindre les décisions, sous peine d'une très forte amende. C'est une vraie dictature.
Durant les époques d'extrême sécheresse, une suprême décision est possible dans l'intérêt delà collectivité; les syndics peuvent obtenir qu'au lieu de distribuer les eaux entre les divers canaux de la huerta, on en réserve la totalité tantôt pour certaines cultures, tantôt pour d'autres2, tantôt pour les canaux de la rive droite, tantôt pour ceux de la rive gauche, en établissant une alternance de 2 ou 3 jours. Bien plus, « l'état de séelteresse » confère à cette collectivité des « Sept canaux » non se nie ment des droits absolus et des pouvoirs coercitifs vis-
* Une mesure analogue est prise en temps de sécheresse clans le Roussillon : \ oir aux Notes et pièces justificatives, D, Règlement du Ruisseau de lus Canals.
2 « Les chanvres passent en première ligne, c'est la culture réputée la plus riche. Il esl à remarquer d'ailleurs que la récolte du chanvre se faisant au milieu de juillet, à uni' époque où la sécheresse ne se l'ail pas sentir depuis bien longtemps, il Buffit toujours d'un seul arrosage, sous le régime du tandeo, pour sauver toutes les récoltes de chanvre. Quand le chanvre esl arrosé, il \ a pour chaque culture un ordre de préférence établi par l'usage. On donne l'eau aux cultures privilégiées, aux artichaut-, par exemple ». M. Â.tmabd, Irrigation-, etc., p. 5o.
7a PÉNINSULE IBÉRIQUE
à-vis des membres de la collectivité, mais encore des droits vis-à-vis d'autres groupes, de groupes indépendants.
En temps ordinaire, les villages, situés en amont sur le Turia, dans la montagne, usent des eaux de ce cours d'eau pour quelques irrigations plus ou moins bien organisées. Quand (d'état de sécheresse » est proclamé, les syndics réunis peuvent aller trouver l'alcade (en espagnol alcalde), c'est-à-dire le maire de la ville de Valence ; et ils montent tous ensemble jusqu'à ces villages de la montagne pour leur signifier l'exécution de la clause suivante qui fait partie des privilèges concédés par Jaime el Conquistador aux cultivateurs de lahuerta de Valence. (( Les prises d'eau des villages de Pedralba, Villamarchante, Benaguacil et Ribarroja, situés dans la montagne, doivent être fermées durant quatre jours et quatre nuits consécutifs ; les eaux doivent être laissées aux sept canaux de la plaine inférieure. » Si une résistance se produit, il est fait appel au gouverneur civil de la province, qui doit intervenir1. De même les « Sept canaux » ont certains droits sur les eaux du canal de Moncada (voir plus loin).
Au reste ce ne sont là que des cas anormaux et extraordinaires; ils témoignent du moins de la logique du système, et nous permettent d'en préciser avec plus de sûreté la conception directrice. Ils permettent aussi de mieux interpréter les mesusures ordinaires et normales.
Car le principe même qui est adopté pour la division des eaux entre chacun des sept canaux révèle aussi, nous semble-t-il, cette conception fondamentale que les eaux appartiennent à la collectivité organisée. Nous abordons ici une question qui a
1 C'est la conception de plus en plus précise de la connexion qui existe entre les intérêts de tous les irrigants utilisant les eaux d'une même rivière qui a amené en i853 à la constitution d'un syndicat général d'irrigation pour tout le Turia et ses alîluents. Voir Reglamento para el Sindicato gênerai de riegos dcl Rio Turia y sus afluentes en la provincia de Valencia, 1 1 de Enero de i853.
L /•; S F I / T S /•: CONOMIQUES 7 3
soulevé de longues discussions historiques et juridiques. L'unité admise pour la distribution de l'eau entre les divers canaux s'appelle à \ alence \afila ; et nous retrouvons une unité analogue pour la distribution de l'eau soit en lie les canaux soit entre les particuliers, dans toutes les régions de l'Espagne où les irrigations sont de date ancienne, a Grenade, à Alicante, à Elche, à Lorca, à Murcie, à Orihuela comme à Valence; tantôt cette unité porte le nom de fila, tantôt celui de hila ou de hilo : traduisons-le, si l'on veut, en français par le mot fil ou file I d'eau.
Or, que vaut cette unité? Des hommes comme Tomas Villanueva, José Soto, Gervera, Azofra ont cherché à en déterminer au moins approximativement la valeur réelle1. Mais ils ne sont point tombés d'accord et ils ne pouvaient en effet s'accorder.
Eclairés par la conception générale de la propriété et de l'usage des eaux que nous avons déjà constatée, nous comprendrons aisément quel sens il faut accorder à cette unité : ce n'est pas une mesure déterminée, représentant un volume fixe, mais bien une quantité variable ; il ne peut être question que d'un volume d'eau variant proportionnellement avec le volume total ; on doit entendre la fila comme une vraie fraction déterminée de la quantité totale disponible2. De la sorte la répartition entre les divers canaux et les divers usagers particuliers est conforme à la plus rigoureuse justice. En cas d'abondance, tous sont également favorisés; en cas de disette, tous souffrent également'.
1 « Les deux premiers définissent la fila le volume d'eau qui passe par un orifice carré ayant de côté i palmo valencicn (om,22Ô) et une vitesse de !\ palmos (on,.<)<>'i) par seconde. Gervera adopte la même section, mais il admet une vitesse de 6 palmos (lm,356). Avec la première définition, la fila correspondrait à un débit de 16 litres par seconde ; avec la seconde ce serait un débit de 6g litres ». M. \ï\i\r.i>. Irrigations, etc., p. 23. — Voir aussi A. Lla.ura.d6, ouv. ni,-. II. p. .'m-,
2 A ce point de vue les Ordemanzas de Riegos para las vegas de Umeria \ siete pueblos de su Rio contiennent un article décisif, voir Cap. III. art. 8.
3 Sur l'interprétation de la fila comme « partie aliquote du débit total », nous nous trouvons ainsi tout à fait d'accord avec A.YMARD, p. i\. — Dans la buerta de
Tels sont, dans leurs lignes essentielles, les règlements et principes qui fixent la répartition des eaux d'irrigation dans la plaine hispanique périphérique de Valence ; principes et règlements sont entre eux parfaitement cohérents, et s'expliquent les uns les autres.
Toute cette organisation est parachevée et complétée par le Tribunal de aguas, qui est un tribunal à la fois administratif et judiciaire. (Ce tribunal peut même avoir un rôle exécutif dans les cas de sécheresse).
Le tribunal se compose des syndics. En principe et en dehors des circonstances exceptionnelles, les syndics doivent se réunir tous les jeudis de 1 1 heures à midi devant la vieille porte de la cathédrale de Valence ; la foule s'assemble tout autour.
Le tribunal se trouve le plus ordinairement en présence de deux catégories de faits : ou bien un agent administratif dévoile une fraude dont l'auteur doit être puni ; ou bien un usager porte plainte contre un autre usager et le tribunal doit juger la plainte et imposer la réparation.
Dans les deux cas les parties sont interrogées par le syndic du canal auquel se rapporte 1' « affaire » ; et ce syndic ne prend pas part au vote qui fixe la sentence.
La délibération se fait à voix basse ; et la sentence est immé-
Valence, ce n'est que lors de l'étiage qu'on applique la répartition par filas dans la proportion suivante ; Le volume total étant égal à i38 filas :
48 sont accordées à l'acequia de Moncada
i4 — Tormos \
10 — Mislata j
10 — Mestalla / , „
, \ = les bept canaux.
14 — hi ara ) l
i4 — Guarte \
1 4 Rascafïa
i'i — Rovella /
Par ailleurs et au contraire, pour les travaux nouveaux comme pour le canal de Henares qui arrose la petite vega de Alcalâ, ou pour le canal Lozoya, les Espagnols paraissent avoir abandonné la tradition des partiteurs et modules fondés sur le partage proportionnel ; et ils ont établi des modules fixes. A. Ronna, Les irrigations, II, p. 289.
diatcment proclamée en dialecte valencien. Cette sentence est sans appel. La sentence n'est écrite que lorsque les intéressés le demandent. Cette juridiction est absolument gratuite, si les amendes ou indemnités sont payées sur-le-champ1.
Lé tribunal a plein pouvoir sur les biens des parties condamnées qui n'accepteraient pas la sentence. Il peut requérir l'assistance des tribunaux ordinaires et demander aide aux pouvoirs civils.
Le tribunal n'est compétent que sur les affaires concernant l'eau et Y usage des eaux. Toute question ou contestation de propriété, concernant par là même la terre, est du ressort des tribunaux ordinaires.
C'est bien l'eau qui est la raison déterminante de cette organisation collective et c'est l'usage de l'eau qui maintient le lien social. Tout le système se fonde sur l'eau et se borne à l'eau.
Aussi bien, dans ces limites, la huerta de Valence nous offre un exemple parfait de copropriété des eaux entre tous les cultivateurs propriétaires de la terre. Tandis que le canon de riego coûte annuellement, en certaines régions irriguées de la Péninsule ibérique, ioo pesetas ou même davantage, il est réduit parfois à Valence à 4 ou 6 pesetas : c'est dire que dans cette sorte d'abonnement si minime rien ne représente le prix de l'eau. L'eau est gratuite : cet impôt annuel représente seulement la participation de chacun aux frais généraux d'entretien, de réparation et de nettoyage2.
Cette gratuité du droit à l'arrosage est d'autant plus caractéristique que l'eau accroît dans des proportions énormes la valeur
1 On pourra lire une très vivante description d'une séance du Tribunal des eaux dans un roman récent de V. Blasco Ib.uiez, La Barraca, Madrid, Fernando Fé, 1899, dont l'action se passe dans la huerta de Valence, et qui pourrait en un sens être appelé « le roman de l'irrigation ». G. Hkkelle a traduit ce roman sous le titre Terres Maudites, Paris, Galmann Lévy, 1902.
2 Voir le détail des impôts suivant les canaux dans A. Llauradô, ouv. cité, II, p. 3i3 et aussi I, p. 61 et suiv.
de la terre et influe pareillement sur les prix courants des ventes : à Valence, les terres non irriguées (tierras de secano) sont estimées au maximum [\ ooo réaux, c'est-à-dire environ i ooo pesetas l'hectare, tandis que l'hectare de terre irriguée {tierras de riego) l se vend de 20000 réaux au minimum (environ 5 000 pesetas) à 45 000 réaux (environ 1 1 000 pesetas)2. La richesse exceptionnelle que procure l'eau dans ces régions sèches est ainsi indirectement estimée et même payée, si l'on veut ; et il ne saurait en être autrement ; il n'en reste pas moins vrai que l'eau, la richesse par excellence, est aussi indépendante que possible des fluctuations incessantes et capricieuses de l'offre et de la demande et échappe à tout accaparement par les individus.
Nous avons dit plus haut que dans la huerta de Valence le canal de Moncada avait eu une histoire et avait encore un régime légèrement différents de l'histoire et du régime des Sept canaux. La distribution de l'eau par exemple n'est pas seulement établie d'après un ordre de succession entre les usagers ; mais des heures d'arrosage sont encore assignées à chacun. L'arbitraire des atandores est un peu moins étendu. Le Tribunal de aguas n'est pas absolument identique à celui de Valence et il n'est pas aussi indépendant de la justice civile ordinaire3. Mais ce ne sont là que des variantes. L'organisation, dans ses principes et dans son ensemble, est tout à fait analogue à celle des Sept canaux: ici comme là l'usager ne peut en aucun cas disposer librement de l'eau ou la vendre à ses voisins ; et là comme ici, quand vient la sécheresse, tout ordre de distribution et tout tableau de répar-
1 Sur ces deux expressions, voir dans Rein, Geographische und naturwissenschaftliche Abhandlungen. I, Zur vierhundertjàhrigen Feier der Entdeckung Amerikas : Columbusund seine vier Reisen nach dem Westen. Natur und hervorragende Erzeugnisse Spaniens, Leipzig, 1892 : Gampos secanos und Campc-s regadios, p. 182- 219. Voir aussi Wegener, Herbsttage in Andalusien, Berlin, i8g5, Fach. VI, Spanische Besiedelungskunste, p. 281-289.
'l A. Llaurado, ouv. cité, II, p. 3og. — En principe 1 peseta (argent) = 1 franc.
:! Voir A. Llauradô, ouv. cité, II, p. 3i9-32i.
tition se trouvent momentanément supprimés; les mandataires élus de la collectivité ont des pouvoirs discrétionnaires.
On peut donc tirer dès maintenant de cet examen rapide quelques conclusions générales. A Valence, la collectivité possède imprescriptiblement les eaux; l'eau n'appartient à aucun des particuliers ; et c'est la collectivité qui en garde toujours la libre disposition1. Il y a là une organisation partiellement communautaire, avec tous les rouages administratifs et judiciaires indispensables. En outre cette organisation autonome est complétée par une organisation financière aussi simple que possible mais suffisante : les travaux généraux sont exécutés sur l'ordre des représentants de la communauté, aux frais de la communauté et grâce aux fonds qui sont prélevés en vue des intérêts collectifs, prévus et déterminés.
Tel est ce que nous appellerons, dès maintenant et dans toute la suite de ces études, le type de Valencia, le type de Valence.
Autres vegas voisines de celle de Valence; les huertas du Jxxcar. — Sans nous éloigner beaucoup de la huerta de Valence et du cours du Turia, nous trouvons, pour ainsi dire encadrées dans des conditions géographiques analogues, des formes analogues d'organisation : au Nord de Valence, à Sagunto (Rio Palancia) et à Castellôn de la Plana (Rio Mijares) aussi bien qu'au Sud de Valence, à Alcira, Escalona, Gandia, etc. 2.
1 Consulter une excellente note dans Joaquin Costa, Colectivismo Agrario en Espana, p. 534-535.
2 Voir la carte IV, Steppes et Systèmes d'irrigation. — Voir pour Sagunto : A. Llauradô, ouv. cité, II, p. 328-33o ; pour Castellôn de la Plana, ibid., p. 33i- 3^2 ; pour Alcira, etc., ibid., p. 286- 3oo ; pour (iandia, ibid., p. 278-279. — M. Aymard a consacré tout un chapitre (vu) aux irrigations de Murviedro (Sagonte) sur le Rio Palancia : « Le règlement de Murviedro, disait-il, est le plus récent que nous connaissions : il porte la date de i853 et a été revisé en 18G1 », p. 107. Or il prescrit une organisation tout à fait conforme à celle qui est prescrite par les plus vieux règlements : une junta gênerai, représentant le principe du suffrage universel; une jurita de gobierno ; un acequiero major ; et un tribunal de aguas.
N'oublions pas cependant que nous nous trouvons ici en face de laits de géographie humaine et que l'activité humaine peut toujours dans une certaine mesure soit varier ses propres manifestations soit réagir contre les conditions naturelles qui lui sont imposées. De plus il n'y a pas deux points du globe où tous les phénomènes de l'ordre physique se produisent et se combinent d'une manière identique : le monde que nous voyons est le théâtre de la vie et non le domaine de la formule. Aussi le type de Valence, qui garde dans tous les cas que nous avons cités la même physionomie, se révèle ici ou là avec quelques traits différentiels. Il sera curieux de noter quelques-unes de ces additions ou de ces variantes.
Dans la Plana de Gastellon, les propriétaires sont cautions solidaires pour tous les dommages dont l'auteur n'est pas découvert 1 .
Dans la huerta du Jûcar inférieur, l'eau est comme à Valence très bien aménagée et l'irrigation très bien organisée. L'histoire de l'organisation n'est pas tout à fait la même ; elle varie pour les différents canaux; pour le plus important de ces canaux, VA cequid Real d'Antella, elle se trouve résumée dans une inscription : « Real Acequia. Je dois mon origine au Roi Jaime ; mon privilège au juste D. Martin et la gloire de me voir terminée au grand monarque Charles III2. » Les noms des fonctionnaires peuvent aussi varier ; pour ce même canal, le syndic a le titre de Acequiero mayor {acequia, canal), etc. Mais cela ne doit pas nous faire perdre de vue les analogies des principes et les analogies du régime d'ensemble.
Aujourd'hui les eaux du Jucar se trouvent partagées entre quatre « Gomunidades de Regantes » (communautés d'irrigants), trois anciennes, celle de la Real Acequia, celle d'Escalona et celle de Carcagente, et une plus récente qui a gardé le nom de
* Joaquin Costa, Colectivismo Agrario en Espana, p. 544-545. 2 A. Llaurado, ouv. cité, II, p. 289.
Communauté del Pvoyecto, du Projet. Entre les quatre s'élevèrent autrefois de longs conflits auxquels a mis fin un décret royal du 9 janvier 1880 dont il faut lire in extenso tous les considérants et toutes les conclusions aux Notes et pièces justificatives, B ; nous en résumerons ici même les points principaux.
(6e considérant). — « Considérant que pour n'avoir pas déterminé dans les actes de concession la quantité d'eau dont la plus récente communauté était autorisée à se servir ni l'extension exacte de la superficie irrigable, il en est résulté comme conséquence inévitable que les irrigations de ebaque canal ont pris un développement tel que toutes les eaux du cours d'eau ne peuvent plus suffire aux nécessités actuelles, etc. »
Les articles 1 et 2 établissent que les droits de préférence sont fondés sur l'ancienneté ; et l'article 3 pose le principe que l'eau appartient à tous et doit être répartie proportionnellement à la surface irriguée x .
Nous avions indiqué comment la ramification des affluents du Jûcar inférieur contribuait à l'extension de la vega ; de nombreuses petites villes, distinctes et parfois assez éloignées, vivent de la vega, c'est-à-dire en fin de compte de cette eau qui par des chemins divers si elle suivait son cours naturel aboutirait au même lit principal, au lit du Jucar. Les intérêts de ces villes sont donc en même temps solidaires et souvent contradictoires. Il est donc logique qu'à propos de la Ribera del Jûcar nous ayons vu se présenter avec une particulière acuité ce cas qui est assez fréquent dans toute l'Espagne sèche ; puisque ce sont les cours d'eau qui alimentent les canaux d'irrigation, il faut bien qu'au-dessus et en outre du problème de distribution des eaux de chaque canal, on cherche à résoudre (comme nous l'avons vu pour Valence) un problème de distribution plus général concernant la répartition entre les divers canaux, et enfin qu'on ré-
1 A. L.LA.URADO, OUV. Cité, II, p. 296-299.
8o PÉNINSULE IBÉRIQUE
solve — dernier terme encore plus complexe — le problème de la distribution des eaux entre les diverses agglomérations, les divers villages soit échelonnés le long d'un même cours d'eau, soit situés dans un même bassin de drainage. Avant la distribution entre les propriétaires d'un même syndicat, avant même la distribution entre les divers syndicats, il importe encore de fixer un plan de distribution entre les diverses communes ; si on a négligé de commencer par là on est contraint tôt ou tard de résoudre les difficultés et les conflits inévitables : c'est une nécessité qui résulte des faits géographiques, et soit à propos des eaux du Turia (cas d'extrême sécheresse, entente avec les villages de la montagne), soit à propos des eaux du Jûcar inférieur (décret royal de 1880) on peut constater que la réglementation générale s'est pliée ou a dû finalement se plier à cette nécessité.
Un fait important qui résume toute l'organisation technique des irrigations dans cette première province naturelle, c'est que les cours d'eau sont partout dérivés à l'aide de simples digues peu élevées ; il n'y a pas là de grands travaux de maçonnerie ! , Un y a pas du cap de la Nao au Delta de ÏEbre un seul grand barrage-réservoir. — Les seuls barrages de la région étaient encore en projet au moment où Llauradô écrivait son livre, c'est-à-dire en 188/i 2. A la suite d'une grande sécheresse exceptionnelle, on avait agité vers 1880 la question de la construction d'un « pantano » ; des études avaient été commencées, mais elles n'ont jamais abouti : et même à Valence on ne parle presque plus aujourd'hui d'une pareille entreprise. — Les cours d'eau sont d'ordinaire en cette contrée assez régulièrement alimentés pour qu'il ait suffi de jeter en travers du lit quelques pilotis, quelques mètres cubes de terre ou de maçon-
* II faut noter ici les grands travaux de Gastellôn de la Plana (réservoir et siphon), mais il ne s'agit pas là d'un barrage-réservoir, comme celui de Tibi ou celui de Puentes.
2 Llaukado, ouv. cité, I, p. 2i2-2i3.
nerie, puis de créer à partir de ces « simples barrages en lits de rivière » des canaux de dérivation. Ces travaux sont peu coûteux, ils sont à l'occasion plus faciles à modifier, à réparer ou à multiplier ; la distribution des eaux est un problème que la configuration du terrain permet de résoudre avec plus de souplesse naturelle ; dès lors aussi la distribution générale et la répartition locale, étant liées à ces travaux, s'adaptent d'une manière plus simple aux besoins divers ; et elles sont à l'occasion plus aisées à transformer, sans que les principes de l'organisation d'ensemble risquent d'être compromis.
Deuxième groupe. — Les centres d'irrigation des steppes Sud-orientales, du cap de la Nao jusqu'à la vega d'Almeria.
Au Sud du cap de la Nao, éperon montagneux qui profite encore de précipitations assez abondantes pour alimenter un cours d'eau comme le Serpis ', commence, nous l'avons vu, un territoire encore plus sec. Les oasis de cette région sont encore moins proches du littoral que dans la région valencienne. Seules quelques portions de la vega d'Alicante touchent à la mer, et le fait est assez exceptionnel pour qu'un cap porte le nom de Cabo de las Huertas ; mais à partir d'Alicante, les centres d'irrigation s'écartent franchement du rivage ; ce rivage luimême finit par être bordé par une chaîne supplémentaire qui rejette les zones irriguées dans une sorte de dépression ; plus on avance vers le Sud, plus la dépression est fermée, et les oasis qui la jalonnent sur les cours d'eau qui la traversent, Elche, Orihuela, Murcie et enfin Lorca, sont peu nombreuses et déplus
* Le Serpis ou Alcoy est alimenté à son origine par une abondante source située à 5 kilomètres en amont de la petite ville industrielle d'Alcoy, centre actif de fabriques de drap : c'est un des rares cours d'eau de cette région dont les eaux servent à des usages industriels.
Brunhes. G
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en plus distantes les unes des autres. Dans la zone précédemment étudiée les cultures se sont presque développées au point de former une bande ; il ne s'agit plus ici que d'oasis nettement isolées et dispersées.
Les cours d'eau sont encore moins régulièrement alimentés que dans la province de Valence ; leurs crues sont encore plus terribles \ et leurs étiages encore plus bas. Aussi, pour profiter de leurs eaux a-t-on été conduit à construire des ouvrages plus importants que les chaussées de dérivation de la province de Valence ; à cause de cette insuffisance des cours d'eau en été on a cherché de nouveaux moyens pour subvenir à ces plus longues périodes de sécheresse. On a édifié, loin des plaines irriguées, et presque en pleine montagne, d'énormes barrages-réservoirs. C'estlàqu'ontété construits tous les principaux travaux d'art qui ont fait en grande partie — à tort ou à raison — la réputation de l'Espagne en matière d'irrigation.
En montant un peu au Nord d'Alicante sur la butte rocheuse et escarpée qui porte la citadelle de Santa Barbara, on voit se dérouler la magnifique vega d'Alicante, parsemée de gros villages, Villafranqueza, San Juan, Muchamiel et qui étend ses blés, ses chanATes et ses vignes jusqu'au lit du Rio Monegre. Les eaux du Rio Monegre ont de tout temps servi à l'arrosage de cette plaine cultivée, mais depuis la fin du xvie siècle (1579i5p,/i) on a fermé la haute vallée du Monegre par le grand et célèbre barrage de Tibi ; ce barrage a 9 mètres à la base et 58 mètres au sommet d'une rive à l'autre ; la digue de maçonnerie a /il mètres de hauteur à l'amont et ^2m,6o à l'aval. Ce barrage a beaucoup augmenté le volume d'eau disponible pour la vega, mais non sans compliquer le problème de la répartition.
Au S.-W. d'Alicante, et séparé de la vega d'Alicante par des terres grises et salines coupées çà et là de quelques champs ou
1 Voir ce que nous avons dit plus haut des inondations du Segura, dont Murcie a si souvent souffert.
de (jiielqncs groupes d'oliviers, apparaît le superbe bouquet des 80000 palmiers d'Elehe '. C'est une oasis véritable. Elchc est le seul point de l'Europe où les palmiers-dattiers, portant normalement des fruits, constituent une vraie « foret ». Au reste beaucoup des palmiers d'Elehe ne sont pas tant cultivés pour les dattes que pour les palmes : pour faire blanchir ou jaunir ces belles palmes qui sont expédiées dans toute l'Espagne et en Europe au moment de la Fête des Rameaux, on ramasse toutes les branches de la palme, on les lie solidement, et on en fait ainsi une sorte de fuseau effilé, à l'intérieur duquel ne pénètre pas la lumière du soleil: ces espèces de grandes piques végétales qui terminent ainsi des troncs déjà minces et très élancés produisentune étrange impression. D'ailleurs quand on a vu de belles palmeraies africaines l'oasis d'Elehe est moins saisissante ; les palmiers sont tous assez vieux et tordus. — D'autres cultures se mêlent au palmier : des fèves, des trèfles, des orges, du blé, et même quelques carrés d'avoine ; surtout çà et là, des grenadiers donnent à la palmeraie des nuances à la fois roses et rouges, oranges et jaunes ; ce ne sont pas des feuilles, ce sont de petites flammes qui font comme un sous-bois embrasé. Les grenadiers s'étendent encore à côté des palmiers en champs continus, et de même les oliviers et les figuiers.
Elcheest situé près du Vinalapô (fig. 7) : c'est le Vinalapo qui fournit à la vega les eaux d'arrosage ; il est coupé 5 kilomètres en amont de la petite ville par un barrage-réservoir plus récent que celui de Tibi2.
1 M. Willkomm évalue à plus de 80000 le nombre des palmiers d'Elehe (Grand ziïge, etc., p. 212) ; il énumère les autres points de la Péninsule où l'on rencontre de petits groupes de palmiers ou quelques palmiers isolés (p. 212, 2i3). Les terres de l'oasis contiennent une forte proportion de sel ; mais comme le notait déjà au xne siècle Ibn-el-Àwan, le palmier « aime la terre saumàtre » (Livre de l'Agriculture, traduction Glément-Mullkt, I, p. $2.\), ou du moins il ne la déteste pas. V. aussi Schweinfurth, Rev. des cuit, coloniales, 5 fév. 1902, p. 86.
2 Dimensions: 11 mètres d'épaisseur à la base, 8m,5o au sommet; hauteur 21 mètres; longueur de la chaussée supérieure en arc de cercle, 70 mètres.
La dépression dans laquelle le Vinalapô vient terminer son cours est séparée de la grande dépression où se trouvent Orihuela et Murcie par un dos de terrain miocène ; le Segura vient buter contre ce dos et le traverse péniblement en faisant un angle presque droit pour aller se jeter à la mer.
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Cliché de l'auteur, avril 1900.
Fig. 7. — Les falaises du \ inalapô et les palmiers de l'oasis d'Elche.
A Albatera ou à Callosa, sur ce seuil qui sépare le Vinalapô du Segura, on aperçoit quelques groupes de palmiers se dressant sur une terre blanchâtre parsemée de touffes, et se détachant sur le fond des versants chauves : on se croirait tout à fait en Afrique.
En amont de ce coude, la disposition topographique du terrain est toute préparée pour un rayonnement des eaux. C'est là que débouche le plus grand fleuve de toute la zone Sud-orientale, le Segura que vient grossir un important affluent, le Sangonera.
A partir de là et jusqu'à Murcie, la zone de culture est
d'un seul tenant, zone admirable de culture modèle; le sol est nivelé et disposé pour l'arrosage avec une précision géométrique ; à chaque culture particulière correspond un dessin et de petits à-dos de forme spéciale ; aucune parcelle de terrain n'est perdue ; sur le sommet des à-dos par exemple sont plantés, régulièrement espacés, des batatas (pommes de terres douces) ; les céréales, les légumes sont accompagnés de soins particuliers et pour ainsi dire personnels ; les melons sont protégés par de petits toits, etc — Aussi faut-il admirer comme les blés, les orges et les fèves poussent drus et réguliers, et comme les figuiers, les oliviers, les orangers et les mûriers s'alignent avec régularité et sont chargés de feuilles ou de fruits \
Les huertas de Murcie et d'Orihuela se touchent ainsi et se confondent : la huerta de Murcie a 25 kilomètres de longueur et 7 kilomètres environ de largeur moyenne ; elle couvre une superficie de 17 5oo hectares. La disposition topographique faisait, nous l'avons dit, de cette plaine un fond où se concentraient naturellement les eaux ; on n'a pas construit là de barrages-réservoirs: un barrage de prise d'eau de 200 mètres de longueur, et de 7m,Go de hauteur, a suffi ; et le travail essentiel a consisté à aménager et à améliorer peu à peu un très habile et très ingénieux réseau de distribution. Ce qui frappe sur la figure 8, c'est la coexistence d'un réseau de canaux d'irrigation et d'un réseau de canaux de drainage ; lirrigation est à Murcie con-
1 Voir Pedro Di'az Cassou, La huerta de Murcia, Topograffa, Geologfa y Climatologia, etc. Madrid, Fortanet, 1887, in-8. Les mûriers ont été plus nombreux dans la huerta de Murcie qu'ils ne le sont aujourd'hui ; la soie espagnole, par suite de la concurrence étrangère, a traversé une crise dont elle ne s'est pas relevée. Malgré la création — un peu tardive — d'une bonne station séricicole à Murcie (en 1892), L'élevage du ver à soie a été abandonné par beaucoup do cultivateurs et la culture du mûrier remplacée par celle du piment rouge, le pimiento. Noir, pour la question de la soie, Gabriel Baleriola, Estudios sobre sericultura, Murcia, Tip. de « Las Provincias de Levante », i8q4, in-/j, 2i3p. ; le chap. xxn contient une Bibliogran'a sericola, qui est bonne.
s tan te et abondante : il a fallu se préoccuper de ménager l'écoulement des eaux qui ont déjà séjourné sur les terres \
La vallée supérieure du Segura n'appartient qu'aux rebords de la Meseta (et non pas au plateau proprement dit) ; elle est en général très encaissée. Elle est jalonnée d'une série de petites oasis qui sont plus nombreuses et plus belles à mesure qu'on se rapproche du point où le cours d'eau débouche dans la dépression deMurcie. Ces oasis souvent minuscules, mais soigneusement cultivées, Gieza, Archena, Lorqui, etc., ressemblent en petit à l'oasis deMurcie : leurs oliviers, leurs orangers et leurs vignes sont des îlots qu'encadrent de toutes parts des versants nus ou couverts d'esparto.
Il faut remonter la vallée du Sangonera et dépasser la huerta de Murcie vers le S.-W. pour apprécier à sa valeur le chefd'œuvre de travail humain que représente cette huerta. Plus d'irrigation, plus de culture intensive. Des champs de céréales s'étendent qui ne peuvent compter que sur les apports très irréguliers des pluies, et nulle part l'opposition n'est plus saisissante entre les tierrasderiego et les tierrasde secano. Cette vallée du Sangonera est une vallée du ChélhT, dont la terre est plus blanche, enserrée entre des hauteurs encore plus arides, plus rocheuses et plus grisâtres ; il semble que les terres argileuses rouges et les montagnes rouges de la vallée du ChélifT soient moins désolées. Quelques petits ruisseaux irréguliers sur la rive
1 Le plan que nous publions est, comme celui qu'a public Theob. Fischer, la reproduction du plan public par Botella dans sa Dcscripciôn gcolôgico-minera, etc., lequel plan est lui-même dû à Joaqufn Alvarez de Toledo. Déjà dans l'Atlas de ses Irrigations, etc. (1864), à la planche \, Àymard avait publié ce plan de Joaquin Alvarez de Toledo, et c'est à lui, d'après nos recherches, que revient le mérite de l'avoir mis en circulation. — On peut remarquer en outre que les efforts tentes pour emmagasiner l'eau des crues, pour régulariser le cours des fleuves, etc., ont servi du même coup à protéger ces régions contre les ravages des inondations ; en « organisant », par exemple, la huerta de Murcie, on a été amené à construire un canal de 20 mètres de large, qui porte en aval de la ville le continent du terrible Segura et de son non moins terrible atllucnt le Sangonera.
gauche du Sangonera servent à l'alimentation des petites villes qui s'échelonnent toutes sur cette rive gauche au pied même des versants, Librilla, Alhama de Murcia, Totana.
On arrive enfin à Lorca, située au point où le Guadalentin \ la principale tête du Sangonera, débouche dans la plaine. Lorca est à 35o mètres d'altitude tandis que Orihuela est à 22 mètres seulement. La huerta de Lorca est une simple vega où les cultures de céréales sont aidées par les irrigations ; il ne faut pas confondre deux types aussi différents que Murcie et Lorca : à Murcie les arrosages et les cultures se succèdent toute Tannée ; à Lorca trois ou quatre arrosages par an fertilisent suffisamment les terres à céréales qui constituent les 4/5 de la zone arrosée ; c'est presque une vega sans arbres. Il n'y a d'arbres fruitiers et de cultures maraîchères que sur les terrains tout proches de la ville : plus loin on n'aperçoit que quelques figuiers disséminés. De même, qu'on se reporte à la figure 9 qui représente une partie duréseau d'irrigation de Lorca et qu'on la compare à la figure 8 : on constatera qu'à Lorca on n'a pas éprouvé le besoin de créer un réseau de canaux de drainage ; les eaux arrivent de loin en loin en un flot qui va se perdre dans les terres, et les rigoles d'irrigation, par le moyen de simples ramifications, sont destinées à assurer le plus possible cette dispersion.
Les deux branches supérieures du Rio Guadalentin ont été coupées par d'énormes barrages-réservoirs, dont l'histoire n'est pas à la gloire de ce type de travaux d'art ; sur l'une des branches, l'on a construit de 1785 à 1791 le Pantano de Puentes, quia été emporté dès le 3o avril 1802, causant cette terrible catastrophe dont tout le monde à Lorca parle encore aujourd'hui". Le barrage de Puentes a été reconstruit dans ces der-
1 Le Guadalentin ne prend ce nom qu'à 10 kilomètres en amont de Lorca, au point où se rencontrent le Rio Volez et le Rio Luchena.
2 Toute la partie basse de la ville de Lorca fut détruite : 608 personnes furent noyées. Voir la relation du désastre par un témoin oculaire, traduite dans M. Aymard, Irrigations, etc., p. 257.
nières années (voir fig. 10). Sur l'autre branche on a bâti le Pantano de Yaldcinferno, qui s'est si rapidement et si complètement envasé qu'il n'a pas aujourd'hui d'autre effet que de déterminer au moment des hautes eaux une superbe chute d'eau.
Fîg. 9. — Irrigations de Lorca : les canaux et les rigoles d'arrosage de l'hercdamiento
d'Albacete.
La vallée supérieure de l'Almanzora qui continue en s'iniléchissant vers l'W. la direction du Sangonera et qui suit le flanc Nord de la Sierra de los Filabres est assez encaissée, et ses fonds sont assez protégés pour que des oliviers, des orangers, et des céréales s'allongent en une ligne presque continue ';
1 Grâce à l'encaissement de la vallée, certains points sont bien abrités ; et de 1880 1890, feu le marquis d'Almanzora y avait même tenté la culture de la canne à
LBS F 1 1rs ÊCONO Ml QUE S 91
à cette ligne correspond une ligne continue de villages et de petites villes ; le chemin de fer qui d'IIuércal-Ovcra conduit à Baza (et doit se poursuivre de là jusqu'à Guadix et Grenade) remonte la vallée de l'Almanzora. Les riverains de ce cours d'eau pratiquent avec habileté les endiguements et les irrigations, mais l'Almanzora est à sec durant l'été.
Au Sud de la Sierra de los Filabres et sur tout le pourtour de cet îlot de schistes cristallins qui constitue la Sierra Alhamilla, les irrigations sont peu développées : les seules cultures sont des cultures de céréales qui donnent même en certains lieux quelques belles récoltes, comme à Sorbas. A Nijar, on a construit de i8/|3 à i85o un barrage dans la gorge du Carrizal, mais les eaux de ce barrage sont uniquement destinées à fournir deux arrosages par an à des champs de céréales.
Une dernière vega marque le terme de cette zone sud-orientale, la vega d'Almeria, vega de bordure littorale qui participe au caractère des vegas du Sud de l'Andalousie, mais qui, plus sèche qu'elles, se rattache encore aux vegas que nous venons d'étudier. Jusque dans sa physionomie extérieure elle porte un cachet d'originalité ; de toutes parts, entre les villages aux maisons blanches à terrasses, on aperçoit outre les cultures des autres vegas (surtout blé, orge et maïs, orangers, citronniers et mandariniers) de grandes vignes sur treilles (voir fig. 11) : ce sont ces vignes qui produisent les parras, ces fameux raisins aux grains allongés qu'on conserve dans la sciure de liège et qu'on embarque en si grande quantité par petits barils de 25 kilogrammes, principalement à destination de l'Angleterre l.
sucre ; il ne faut pas s'étonner pourtant que ces tentatives aient abouti à des échecs, car les vents violents de cette région déjà élevée sont aussi froids en certaines saisons que brûlants en d'autres et ils produisent assez souvent durant l'hiver des gelées désastreuses.
1 Ces parras sont issues d'une vigne sauvage dont il faut tous les ans féconder artificiellement tous les plants : c'est un travail qui demande du temps et du soin, presque autant que la fécondation des palmiers dans les oasis à palmiers. — Quant
A Almeria, il y a deux modes d'arrosage ; on use des « eaux claires » que procurent les Fuentes, les sources, et des «eaux troubles » que l'on dérive du cours d'eau au moment des pluies ; le Rio Almeria a une pente très rapide et entraîne beaucoup de matières solides si bien que les eaux de ses crues
Cliché de l'auteur, avril 1900.
F16. 11. — Village-type du Rio Almeria : Santa-Fé.
déposent une couche fertilisante de limon que les habitants d'Almeria comparent au limon du Nil .
Il semble bien qu'en cette zone, l'eau plus parcimonieusement distribuée ne pouvait permettre que des réseaux d'irrigation assez limités ; il semble bien qu'on ne pouvait y développer les cultures d'une manière aussi large que dans la plaine litto-
à la culture du mûrier et à la sériciculture, elles furent autrefois florissantes à Almeria ; à l'époque des Almoravidcs, « on y comptait 800 métiers à tisser la soie » (EdrÎsî, Description de l'Afrique et de l'Espagne, trad. Dozy et de Goeje, p. 2^o) ; mais elles ont aujourd'hui presque complètement disparu.
raie Dénia- Valence, arrosée par plus de cours d'eau et par des cours d'eau moins irréguliers. En réalité n a-t-on pas observé la mesure voulue ? A-t-on été conduit à étendre à l'excès les zones cultivées ?
En tout cas l'on a cherché presque partout à augmenter le volume d'eau disponible par des moyens divers, ici par des puits, là par des barrages. Quel a été l'clTct de ces innovations sur l'organisation économique et administrative des eaux?
a) Puits. — Si nous consultons les Ordenanzas para el régimen y gobierno de la huerta de Murcia ' , nous y reconnaissons dans les traits essentiels le régime collectif que nous avons constaté à Valence. Le Tribunal de aguas est représenté par un Conseil de prudhommës, Consejo de hombres baenos. Il faut noter spécialement l'article i5a, dans lequel il est déclaré que tout usager de l'eau qui n'en use pas aux heures qui lui sont assignées n'a même pas le droit de la céder bénévolement à un autre ; il doit l'abandonner comme excédent pour tous les autres. Gomme dans la constitution de la propriété de la terre irriguée l'eau ne va jamais sans la terre, lorsque l'usager néglige de tirer profit de l'eau en temps opportun, cette eau qui lui revenait doit être attribuée à l'ensemble de la terre, c'est-à-dire retourner à la masse commune.
Mais le régime s'est moins précieusement conservé qu'à Valence : il a dû être de nouveau fixé à une date récente. C'est en 18/49 (Iue ces Ordenanzas qui constituent un vrai code rural ont été votées par le conseil communal et promulguées par l'alcade.
Dans la huerta de Murcie, comme dans presque toutes les vegas de cette zone sèche et aride par excellence, le manque
1 Voir surtout Pedro Diaz Cassou, Ordenanzas y costumbres de la huerta de Murcia, compiladas y comentadas, Madrid, Fortanet, 1889, in-8, i58 p. ; excellent commentaire détaillé, précédé d'un Estudio preliminar (p. 5- 12) par l'ancien ministre de l'Intérieur et de la Justice, Francisco Silvela.
d'eau s'est fait sentir ; il devait se faire sentir à mesure que se développaient, se perfectionnaient et s'étendaient — peut-être à l'excès — les cultures irriguées x : aussi avait-on depuis longtemps creusé des puits et l'eau était amenée au niveau du sol par des norias. De plus çà et là quelques petits filets d'eau jaillissante, appelés fonlanillas . étaient utilisés ; s'appuyant sur ces faits et sur d'autres considérations géologiques Botella y Hornos avait préconisé le creusement de puits artésiens dans son travail Descripciôn geolôgico-minera de las provincias de Murcia y Albacete (Madrid, 1868). En 1870 l'idée fut mise à exécution; et aujourd'hui près de cent puits artésiens, d'une profondeur moyenne de 35 mètres, fournissent pour l'arrosage de la vega un supplément très appréciable. — Il est certain, nous le verrons plus tard, que les puits ordinaires ou les puits artésiens, loin d'exiger une organisation collective comme un cours d'eau, constituent au contraire une richesse qui devient tout naturellement propriété individuelle. La multiplication des puits dans une zone où les eaux sont soumises à une distribution et à une réglementation collectives, doit produire fatalement l'effet d'embrouiller les conceptions et les idées, d'altérer le régime d'ensemble. Ainsi doit s'expliquer à notre avis ce fait manifeste que le régime des irrigations n'est à Murcie ni aussi rigoureux ni aussi rigoureusement appliqué et observé qu'à Valence ; l'organisation économique tend à s'altérer, et l'organisation administrative à se relâcher.
De même à Almeria, la multiplication des puits et des norias a modéré la rigueur de l'organisation collective. Toute-
1 M. \ymard écrivait en i864 : « Les zones de culture se sont étendues... et quelquefois, malheureusement, la limite a été dépassée, ce qui rend insuffisante la dotation de certains canaux » (p. 2o4) et d'après la Memoria sobre los riegos de la huerta de Murcia de Rafaël de Mancha, il dit en note à la même page : « L'importance de cette augmentation des cultures est constatée d'une manière authentique par un acte du 22 juin i5io, en ce qui concerne la rive droite. A cette époque, les arrosages de cette rive comprenaient 2 900 hectares. Ils sont aujourd'hui de 5 i5o. »
fois les principes valenciens se reconnaissent encore sans peine. C'est ainsi que le droit à l'usage d'une certaine quantité d'eau est lié à la propriété de la terre : et les propriétaires qui ont bâti sur leurs terrains ont perdu le droit à l'eau correspondant à cette surface enlevée à la culture ; cette part d'eau a fait retour à la communauté1.
De plus le Rio Almcria, dont les crues sont utilisées pour l'irrigation, crée une véritable solidarité économique entre la ville d'Almeria et les 7 villages qui sont situés sur son cours. Depuis i853, ces huit s agglomérations se sont unies en une seule organisation sous une Direction unique ; cette organisation très complète est régie par les Ordenanzas de riegos que nous avons déjà citées ; et l'exécution des règlements est garantie par un Tribunal de aguas qui joue vis-à-vis des cultivateurs de toute une vallée le même rôle que joue vis-à-vis des cultivateurs d'un même huerta le Tribunal de aguas des « Sept canaux » de Valence2.
b) Barrages-réservoirs. — Il n'est pas insignifiant de constater qu'encore aujourd'hui les plus grands et les plus anciens travaux d'art se trouvent tous en cette zone Sud-orientale ; et c'est là que les premiers ont été construits.
D'ailleurs les plus anciens sont assez récents puisqu'ils datent au maximum d'un peu plus de trois siècles 3. Or dans toutes les vegas où l'irrigation était déjà pratiquée avant la construction du barrage, il en est résulté après la construction une superposition d'intérêts nouveaux aux intérêts anciens ; de là des intérêts doubles qui ont été non seulement des causes de confusion,
1 Voir d'ailleurs dans les Ordenanzas de riegos para las vegas de Almeria y siete pueblos de su Rio, cap. X, art. 98.
2 Ordenanzas, etc., voir notamment : capîtulo XXII, Del Tribunal de aguas y de las disposiciones pénales, art. 169-181.
3 Voir aux Notes et pièces justificatives, C> le Tableau récapitulatif des barrages-réservoirs de l'Espagne (barrages actuels et barrages détruits).
9G PENINSULE IBERIQUE
mais qui ont fini en plus d'un cas par compromettre l'organisation primitive, laquelle était conforme au type de Valence, au moins en ses traits généraux1.
Alicante nous offre un cas déjà sensiblement plus complexe que les cas précédents. Ici les eaux qui servent à l'irrigation se divisent en deux catégories, qui ont eu chacune une origine et une histoire distinctes.
Les unes sont tout simplement les eaux du Rio Monegre, qui furent cédées par Alphonse le Sage aux propriétaires de la huerta et distribuées proportionnellement à la surface cultivée : ces eaux s'appellent, la vieille eau, agua vieja. Les autres sont les eaux qu'a servi à recueillir le fameux barrage de Tibi depuis la fin du xvie siècle 2 ; ainsi le Rio Monegre s'est trouvé pouvoir livrer à l'irrigation deux fois plus d'eau : la moitié du total final est regardée comme représentant Vagua vieja, et appartient aux anciens propriétaires, l'autre moitié, eau nouvelle, agua nueva, appartient à ceux qui ont fait les frais de la construction du barrage et à ceux qui ont hérité de leurs droits.
Autrefois les propriétaires de Vagua vieja pouvaient vendre l'eau à laquelle ils avaient droit ; ils pouvaient la vendre avec ou sans la terre. Lorsque le gouvernement approuva les conventions faites entre les parties au moment de la construction du barrage de Tibi, il imposa des restrictions concernant ce droit de propriété sur les eaux. L'accroissement de la zone
1 II est inutile d'insister ici sur les organisations qui sont de simples entreprises au profit d'un individu ou d'un groupe : à Nijar, par exemple, c'est une Compagnie qui a construit le barrage et qui vend les eaux de gré à gré ; elle a fait établir à l'aval du barrage deux grands bassins qui se remplissent successivement et elle vend l'eau à tant le bassin.
2 Commencé en 1679, terminé en 1694. « Il a été édifié par les usagers, à l'aide d'emprunts remboursables par annuités » (M. Aymard, Irrigations du Midi de l'Espagne, p. 8). Le même auteur est assez porté à en attribuer la direction à Herreras, le fameux constructeur du palais de Y Hscorial {idem, p. i5o, i5i). En tout cas, c'est le plus important des ouvrages de cette nature anciennement construits en Espagne et qui existent encore. Ce barrage a Ai mètres de hauteur à l'amont et 42m,70 à l'aval.
L E s FAIT S Ê CO y 0 M I Q l E S 9 7
irrigable imposait une distribution plus parcimonieuse de l'eau. Il fut déclaré que pour le territoire de Veau nouvelle, l'eau serait inséparable de la terre, et par conséquent incessible. Quant aux propriétaires du territoire de la vieille eau, ils ne pouvaient céder et vendre leur eau qu'à ceux auxquels il était impossible de se procurer de Veau nouvelle, restriction tout à fait importante du droit absolu dont ils avaient joui jusqu'alors1.
Cependant une telle organisation n'était pas encore assez précise et surtout assez une. Les conflits se multiplièrent ; et le syndicat des irrigants de la huerta d'Alicante dut prendre des mesures contre lesquelles certains protestèrent, en discutant sa compétence, son autorité, et en interjetant appel auprès des autorités administratives de la province. En fin de compte la situation dut être réglée par un décret royal du 21 décembre 1877, d011^ les décisions capitales sont les suivantes :
Art. Ier. — Les eaux du barrage de Tibi sont du domaine public.
Art. 4. — La résolution du syndicat de la huerta d'Alicante, juste ou injuste, a eu pour objet de régler l'organisation des eaux destinées à l'irrigation, ce qui rentre dans ses attributions, et ce qui ne souffre pas exception : par ailleurs les mesures prises par le syndicat peuvent toujours être attaquées devant les tribunaux ordinaires si elles portent atteinte à des droits d'usage, de domaine plein et de propriété, prouvés par des pièces authentiques2.
1 Cependant l'habitude s'introduisit peu à peu de vendre sinon l'eau, du moins les tours d'arrosage ; ces ventes à l'amiable avaient lieu surtout une fois par semaine, aux marches de Muchamiel et de San Juan. On verra, à propos d'Elche et de Lorca, s'exagérer encore bien davantage le principe déplorable de la vente*.
2 Voir et comparer : Rcglamento para el sindicato de riegos de la huerta de Alicante, aprobado por S. M. en 3-4 de Enero de i865, Alicante, i865. in-8, a5 p., et Rcglamento para el aprovechamiento de las aguas dcl riego de la huerta de Alicante, aprobado por el Sr. Jefe superior politico, en 3o de Abril de 18/49, y Pucst° en ejecucion desde el i° de Junio en virtuel de circular de su Senoria fecha 18 Mayo inserta en el Boletîn Oficial dcl ai dcl niismo, Alicante, 1887, in-8, 3o p. avec un Piano de las Acccpiias del Riego de la huerta de Alicante.
BaUNHES. 7
Les interventions de l'autorité royale, même les plus récentes, s'appuient toujours sur la conception traditionnelle de la propriété et de l'usage des eaux, telle qu'elle nous est apparue, avec le maximum de netteté, dans la huerta de Valence ; mais nous voyons comment la conquête supplémentaire d'une grande quantité d'eau nouvelle par la construction du barrage de Tibi a compromis l'unité des intérêts collectifs de la vega 1 .
La vente quotidienne aux enchères à Elche et à Lorca. — Une altération beaucoup plus profonde des usages coutumiers a été déterminée à Elche et à Lorca par la construction des barrages-réservoirs 2. L'altération a été si grave que les habitants de ces huertas, impuissants à refondre complètement comme il l'aurait fallu l'organisation totale pour la répartition des eaux, ont abouti à un système qui est la négation même de toute organisation, la vente aux enchères, la vente quotidienne aux enchères des eaux disponibles. Ce sont, à ma connaissance, les deux seuls points du monde où pareils faits se produisent ; j'ai tenu à les visiter tous les deux à deux reprises, et dans ces deux localités à assister moi-même aux enchères des eaux.
A Elche, les membres du Syndicat des propriétaires de terres se réunissent tous les matins (à une heure qui varie suivant les saisons) dans une salle qui ressemble à une salle de Conseil municipal ou à une salle de Commission. Tous sont assis sur
1 II faut ajouter enfin que les eaux sont si insuffisantes dans cette zone que les cultivateurs de la huerta d'Alicante ont eu recours également à des norias et aussi à des mares artificielles, mares maçonnées, appelées balsas : M. Atmard a longuement décrit au point de vue technique quelques-unes de ces balsas, p. i3o-i33, et il en a donné des plans exacts (planche VIII de son Atlas), — Dans la huerta d'Alicante, il existe aussi deux barrages de dérivation assez importants, barrage de Muchamicl et barrage de San Juan.
2 Ordenanzas de la Gomunidad de regantes de las aguas del Pantano de Elche, Elche, 1891, in-8, l\o p. ; — Copia de la Real Orden de 18 de Noviembre de i83i, aprobando S. M. la Real Ordenanza de Ricgos, Lorca, 1876, in-4, 73 p., et Rcglamento del Sindicato de Riegos de Lorca, aprobado por R. O. de 2 Febrero de 1859 (con todas las modificaciones introducidas posteriormente en el mismo), Lorca, 1898, in-8, 4o p.
des bancs à dossiers qui suivent les murs de la salle ; on voit qu'ils se sentent chez eux ; ils restent couverts, quelques-uns fument ; la mise aux enchères se fait normalement, doucement, galamment, comme entre gens bien mis : et, de fait, pas mal des assistants portent la capa et le chapeau rond.
A Elchc, depuis la construction du barrage, les eaux appartiennent à ceux qui ont participe aux frais de la construction. Le principe qui unit la propriété de l'eau à la propriété de la terre se trouve aboli ; de là cet antagonisme forcé entre le syndicat des propriétaires des eaux et le syndicat des propriétaires des terres. En fait, heureusement, plusieurs possèdent à la fois quelque terre et quelque part d 'eau ; cela atténue la concurrence des enchères ; d'autant plus qu'à la « subasta » les eaux sont divisées en un petit nombre de grosses parts (i i parts ou hilos de arjua pour les 12 heures de jour et 1 1 parts ou hilos de agua pour les 12 heures de nuit), si bien que les gros propriétaires seuls (c'est-à-dire ceux qui souvent aussi possèdent des parts d'eau) sont là pour les acheter \
D'autre part, les principales cultures d'Elche sont les palmiers : les palmiers ont besoin de puiser de l'eau dans le sol, dans lequel ils plongent profondément leurs racines ; mais il leur importe moins qu'à d'autres plantes, légumes ou oranges, d'avoir leur pied même directement arrosé ; les palmiers peuvent aussi attendre l'eau nécessaire quelques jours de plus ou de moins sans peine. Or, l'eau répandue dans les canaux et sur les terres voisines s'infiltre et profite plus ou moins à tous. Aux conditions spéciales de la culture des palmiers s'adapte donc
1 L'inconvénient de ce système des enchères quotidiennes est de mettre l'eau à la merci des plus riches ; un autre inconvénient très logique de ce système de la libre concurrence substituée à celui de l'organisation a été de faire apparaître des intermédiaires qui, sans posséder de terres, achètent en gros des parts d'eau pour les revendre en détail aux petits cultivateurs : ces courtiers en eau dont l'intervention a pour résultat d'augmenter le prix de l'eau pour tous les petits cultivateurs sont déjà assez nombreux : on les désigne couramment sous le nom de comerciantes de azua.
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plus aisément le régime irrégulier et anarchique des enchères. Et tout contribue, on le voit, à atténuer la fièvre de concurrence qui pourrait résulter de cette anarchie1.
A Lorca, la « subasta » des eaux comporte une mise en scène bien plus pittoresque et dramatique. Elle a lieu non plus dans une salle de commission aux boiseries vernies et bien entretenues, mais dans une grande salle, mal éclairée, aux murs nus, de plain-pied avec la rue, et qui s'ouvre par une immense porte à double battant d'une largeur presque égale à celle de la salle ; la porte reste ouverte durant les enchères: et les hommes, debout, se serrent et se pressent jusque dans la rue ; la salle n'a pas de plancher : on est sur la terre même. Dans le fond, en face de la porte, se trouve une estrade qui est séparée du reste de la salle par une balustrade en fer ; la balustrade n'a pas de porte ; on entre sur l'estrade par une porte de côté : il y a séparation complète entre l'estrade et la salle. Sur l'estrade, une grande table recouverte d'un vieux tapis vert ; les secrétaires y prennent place. Derrière la table, et sur une marche encore un peu plus élevée, cinq fauteuils : le Président des enchères (l'ingénieur ou son adjudant) 2 occupe le fauteuil du milieu. Je suis dans un fauteuil à la droite du Président, et je domine toute la scène. A ma droite, sur un escabeau, se tient l'homme qui criera les enchères.
A huit heures sonnant (à huit heures du matin), sur un signe du Président, le crieur prononce en espagnol les paroles sui-
* Môme dans l'état actuel il est facile de reconnaître des traces de l'ancienne organisation, des témoignages de cette communauté des intérêts que l'eau d'une rivière détermine entre tous ceux qui veulent s'en servir. Le « juge arbitre » qui préside les enchères devient dans tous les cas de conflits « juge du marché » et ses décisions sont sans appel. De même il y a des règles coutumières qui empochent les accaparements de l'eau en prescrivant un certain intervalle de temps entre deux tours d'arrosage du même hilo de agua, attribué à la même terre.
2 L'ingénieur est un ingénieur des ponts et chaussées spécialement chargé du service des irrigations de Lorca : l'ingénieur qui est à ce poste doit n'avoir aucune propriété dans la vega de Lorca.
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vantes, dune voix monotone et chantante, comme on dit des patenôtres récitées tous les jours, et sans mettre aucun intervalle entre les deux phrases : « En l'honneur du Saint-Sacrement de l'autel. Qui achète la première hila de Sotellana? '. » Et immédiatement les cris se font entendre : « Ocho, nueve, diez reaies. » Les voix se couvrent les unes les autres, les bouches s'ouvrent et vocifèrent, les cous se tendent, les têtes se raidissent en criant. Contre la balustrade de fer on se presse, on s'écrase presque ; car celui qui est le plus près a plus de chance d'être entendu. Le Président écoute et suit cette vocifération avec un calme souverain. Puis, tout à coup, il désigne d'un geste vif celui qui a dit le prix le plus élevé. Subitement, tous les cris cessent. Et, dans un silence absolu, celui qui a été désigné donne à haute voix son nom, et les secrétaires l'inscrivent.
Ainsi, dès que le Président a décidé, le tumulte violent s'est apaisé, et la salle est redevenue tout entière muette, attendant l'enchère suivante. Comment le Président a-t-il fait pour reconnaître celui qui disait le plus haut prix ? Je ne sais... A. supposer même qu'il se soit trompé, sa décision est définitive et sans appel, et tous s'inclinent. Il n'y a pas d'exemple qu'on ait protesté.
Tous les hommes sont découverts, quelques-uns ont le mouchoir de couleur noire ou sombre noué sur la tête, mais tous tiennent à la main leur grand chapeau à larges bords ; aucun ne fume, aucun ne parle, et même ceux qui sont là-bas dans la rue sont silencieux et tête nue. Il est facile de voir qu'il n'y a là que des paysans, car tous sont rasés ; ni barbe, ni moustache : tous portent la chemise sans cravate : la plupart ont sur l'épaule ou sur le bras ou sur le dos la couverture (et non la capa). C'est un spectacle très imposant que celui de toutes ces têtes noires ainsi
1 Le territoire à arroser est divisé en trois quartiers ou heredamientos, celui de Sotellana, y Alberquilla, celui de Tercia et celui de Albacete (Voir plus haut, fîg. 9, le plan de l'heredamiento d' Albacete).
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massées, ainsi tendues, ainsi attentives qui ne pensent toutes qu'à l'acquisition, au meilleur compte, du bien par excellence, l'eau.
Y es(-il pas curieux de le constater : c'est la même année que fut terminé le premier barrage de Puentes et que fut introduit l'usage de la vente aux enchères (1791) ? Je n'ai trouvé dans Ks archives de l'ayunlamiento de Lorca aucun document traitant directement de la question ; mais tout ce que j'ai observé me permet de conclure que c'est la construction des barrages et les conditions nouvelles en résultant qui ont été la cause directe de l'altération de l'ancien système.
Il est certain en tout cas que. jusqu'en 1790 inclusivement, les eaux de Lorca étaient administrées par l'ayuntamiento (conseil municipal) : un conseiller portait le titre à' Aie aide de aguas (maire des eaux) ; toutes les charges étaient supportées parla commune et tous les bénéfices rentraient dans sa caisse : c'était une des formes du régime collectif normal.
Il importe d'entrer ici dans quelques détails. Ce n'est pas le sMidicat des eaux, c'est-à-dire ce ne sont pas les propriétaires des eaux fournies jadis naturellement par le Guadalentin qui ont fait les frais du nouveau barrage de Puentes, — ni d'ailleurs les propriétaires des terres1. C'est une « Emprcsa », — une Entreprise particulière qui a fait les frais et qui, naturellement, a voulu s'en réserver quelque bénétice. Elle s'est donc engagée à fournir quotidiennement 000 litres à la seconde aux anciens propriétaires des eaux (volume représentant le débit dont ils jouissaient anciennement) : et elle s'est adjugé le droit (que le
1 Lors de la construction du premier barrage de Puentes, de i 780 à 1791, c'était le trésor public qui avait fait tous les frais (décret de Chablis Ut, du 11 février 178."»). — Sur le nouveau barrage de Puentes, dont la construction a été autorisée par un décret du i3 juin 1879, puis par un nouveau décret du 12 janvier 1880, voir le n" du 3 juin 1897 de la Revista de Obras pûblicas. Voir la fig. 10. Voir enfin aux Notes et pièces justificatives, C, le Tableau récapitulatif des barragesréservoirs de l'Espagne (barrages actuels et barrages détruits).
gouvernement lui a reconnu) de vendre à son profit le volume supplémentaire dont elle dispose grâce à son barrage. Elle doit donc livrer tous les jours aux: propriétaires des eaux ces 5oo litres qu'on appelle du nom significatif de agua de la casa (eau de la maison). Or, ce sont ces 5oo premiers litres qui sont d'abord vendus aux enchères. Puis l'Entreprise vend le volume dont elle dispose à un prix qu'elle fixe elle-même, et qui varie suivant les exigences de la demande.
11 y a là deux parts à faire dans le flot quotidien du Guadalentîn, deux parts qui sont différemment traitées au point de vue administratif ; les « eaux de la maison » et les eaux de l'Entreprise. Dans les années où les pluies de la fin du printemps ou du commencement de l'été sont assez abondantes, les irrigations sont utiles, mais non indispensables. En ces annéeslà, les propriétaires de la terre sont pour ainsi dire indépendants des propriétaires des eaux (de ceux qui possèdent ces premiers 5oo litres par seconde que l'on appelle agua de la casa et qui sont vendus en premier lieu), à fortiori de l'Entreprise dont les eaux risquent même souvent de ne pas être aclietées. Au contraire, les propriétaires de la terre sont à la discrétion des propriétaires des eaux dans les années de grande sécheresse: c'est alors qu'on peut apprécier les graves inconvénients qui résultent des enchères. Au moment où une récolte est menacée, les prix s'élèvent dune manière exorbitante, et les seuls propriétaires qui essaient cl éviter la ruine en acquérant de l'eau, se ruinent d'avance par les frais que représente ce marché1. De son côté, l'Entreprise ne peut rendre des services qui soient pour elle rémunérateurs que dans ces cas d'extrême sécheresse, et elle
1 On a adopté une règle destinée à pallier dans une petite mesure aux excès des surenchères ; celui qui a obtenu par surenchère une hila a le droit d'acheter au même prix toutes les hilas suivantes sans concurrents ; on ne recommence ainsi la mise aux enchères que lorsque cet acheteur estime qu'il a suffisamment d'eau pour la journée.
PEN1 \SULE IBÉRIQUE
en profile pour les faire payer en conséquence : elle contribue, pour sa part, à la ruine financière des propriétaires cpii s'acharnent à sauver leurs récoltes1.
On le voit, cette situation établit un antagonisme perpétuel entre les propriétaires des terres et les propriétaires des eaux, et encore plus entre les propriétaires des terres et l'Entreprise de Puentcs : et c'est la contradiction pratique du principe que l'eau ne peut être séparée de la terre.
L'Entreprise de Puentes peut paraître au premier abord la maîtresse de la situation. Mais elle ne l'est que dans les périodes très sèches, et elle l'est nécessairement au détriment des intérêts généraux de lavega.
Aussi, par un juste retour, la collectivité des cultivateurs de Lorca travaille, plus ou moins consciemment, à conquérir des avantages de plus en plus grands vis-à-vis de l'Entreprise.
Déjà les intérêts de la collectivité trouvent une précieuse sauvegarde dans un fait consacré par la coutume. — Du bras principal du Guadalentin, de celui qui va à Y heredamiento d'Albacele un petit canal amène les eaux jusqu'aux vannes d'un partiteur antique dont les hileras de bois mesurent les hilas (voir fîg. 12). Or, au point où le canal d'irrigation se détache du Guadalentin, le lit naturel est barré par une petite digue de sable et de roseaux qui, construite et tassée avec les pieds, se trouve pétrie comme du pain et s'appelle la torla (la tourte); cette digue, et à dessein, est fort peu résistante: toutes les fois qu'une averse brusque (avenida) se produit et emporte cette digue fragile, le syndicat et à plus forte raison l'Entreprise perdent leurs droits; toutes les eaux coulent alors par le lit commun et se répandent en aval dans les terres de tous. Dès que la petite
1 Dans l'année 1861 qui fut particulièrement sèche, le prix total delà vente journalière des eaux s'éleva à 2 5/jo 2/[3 réaux, soit plus de 600000 pesetas ; encore faut-il noter que ce fait est antérieur à la reconstruction du barrage de Puentes, et par suite à la constitution de la nouvelle Entreprise.
crue est passée, le syndicat des eaux s'empresse de reconstruire la digue, mais il ne peut la reconstruire que telle qu'elle était : et il ne lui est permis de la reconstruire que lorsque toute la petite crue est finie. Cet événement se produit au moins 5 ou 6
Fig. i2. — Partiteur de Lorca, coupe et plan. Les hilas sont mesurées par les planchettes verticales appelées hileras.
fois par an. Dans ces conditions, le syndicat des eaux et l'Entreprise ont un privilège beaucoup moins tyrannique qu'il ne semblait : en somme, en temps normal, les eaux du barrage servent pour les cultures de choix, mais les cultures ordinaires profitent de l'eau des crues qui ne coûte rien.
Ainsi cette situation est en relation directe avec les conditions géographico-économiques de la vega: comme nous l'avons dit plus haut, cette vega est surtout consacrée à la culture des
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céréales : et les céréales n'ont besoin que d'un petit nombre d'arrosages et à de longs intervalles.
Enfin depuis 1899 ^cs propriétaires de Lorca ont fait imposer à l'Entreprise de Puentes une dernière condition : lorsque les eaux sont troubles à la suite d'averses, les vannes du barrage doivent être ouvertes ; sous le prétexte de ne pas priver la plaine du limon fertilisant, on rétablit en somme sans s'en douter la situation telle qu'elle était avant l'édification du barrage. On dirait que tous s'efforcent — inconsciemment — d'annihiler le rôle du réservoir. — Il faut encore noter qu'en ce dernier cas le débit du Guadalentin est toujours assez fort ; le cours d'eau roule 3o à /lo mètres cubes à la seconde ; or il suffit d'un débit de 12 mètres cubes pour que la torta soit rompue, c'est-à-dire en somme pour que le flot s'échappe librement dans la plaine à la disposition de tous, à la disposition de ceux mêmes qui n'achètent jamais de tour d'arrosage. — Dès que l'eau est un peu abondante et dès qu'elle est limoneuse, elle se répand donc au profit de toute la collectivité. — Et quant à l'Entreprise de Puentes, ses affaires n'ont jamais été brillantes, mais elles le sont de moins en moins1.
Tâchons de résumer une situation aussi complexe. Si la vega de Lorca, qui est cultivée en céréales, utilisait simplement les eaux du Guadalentin grâce à un système de distribution élémentaire, elle serait enrichie les années pluvieuses et perdue sans remède les années sèches. Or malgré rétablissement de réservoirs coûteux, malgré la complication d'une réglementation de plus en plus embrouillée, malgré le branle-bas quotidien des enchères, les conditions géographiques sont plus fortes que les hommes ; et tout se passe à peu près comme si l'on n'avait pas fait une telle dépense de peine et d'argent :
1 Consulter par exemple : Sociedad del Pantano de Puentes, Mcmoria presentada por el Consejo de Administracion a la Junta General ordinaria de Srcs accionistas que se ha de eclebrar cl !\ de Abril de 1900, Madrid, Rodnguez Ojcda, iqoo, in-8, 39 P.
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A. Lorsque les eaux sont abondantes, on cherche, nous l'avons vu, à supprimer tout reflet du barrage-réservoir, et on exige même de l'Entreprise qu'elle ouvre toutes les vannes.
B. Lorsque vient la sécheresse, le barrage fournit de l'eau, mais les enchères font monter les hilas d'eau à un tel prix que très peu parmi les cultivateurs peuvent en acheter et que ceux-là qui en achètent courent presque toujours le risque de n'être pas payés de leurs sacrifices par leur récolte. — Quel est doue le résultat? Le barrage est presque complètement inutile lors des années normales. — Il ne joue pas un rôle salutaire et efficace, il n'évite pas la ruine lors des années anormales. — Je sais bien qu'entre les deux extrêmes, il est des années moyennes où il rend effectivement quelques services ; mais combien plus de services rendraient à Lorca quelques simples digues, sans grands barrages, moyennant une organisation collective du type Valence, une organisation semblable à celle que Lorca possédait jadis avant la désastreuse construction de ses réservoirs f !
Ce sont, en fin de compte, à Elche comme à Lorca, des faits nouveaux et des intérêts particuliers qui ont déterminé la perturbation ; et le régime anormal et anarchique de l'heure présente n'est pas le régime originel. Toutefois il est intéressant de constater, — sans prétendre nullement d'ailleurs à systématiser ces considérations et à les présenter sous forme de
1 On se prend à regretter l'organisation qu'avait imposée an xme siècle Alphonse \ de Castille. Apres s'être emparé de Lorca sur les Maures en 12/J2, il fit, selon l'usage, le partage des terres, puis le partage des eaux entre les habitants. Voici un extrait de l'ordre royal de partage des eaux de 1268, d'après la traduction qu'en donne M. Aymard (ouv. cité, p. 222, et cet auteur cite lui-même le texte fourni par Musso y Fontes dans son Ilistoria de los riegos de Lorca, 1847) : « Sachez que l'àyuntamiento s'est plaint à moi (ceci est adresse' au gouverneur de Lorca) que les possesseurs de fiefs retiennent toute l'eau, qu'ils ne la laissent sortir de leurs huertas ni pour le blé, ni pour autre chose, et que pour ce motif les blés se perdent chaque année. Je vous prie et vous ordonne d'aller voir ce qui en est et de répartir les eaux également entre tous par jour et par époque, de manière que dorénavant il n'v ait plus aucune plainte à ce sujet. »
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raisonnements rigoureux, — que les cultures de palmiers d'Elche et surtout les cultures de céréales de la huerta de Lorca dans leurs rapports avec les conditions géographiques naturelles peuvent, jusqu'à un certain point, supporter l'épreuve d'un pareil régime, tandis que les cultures multiples et diverses de Valence ou de Murcie ne pourraient y résister. Môme dans l'état présent que nous qualifions Volontiers d'état de désordre, une certaine adaptation entre les faits de géographie culturalc et les modes de l'activité humaine explique sinon que cette situation se soit étahlie, du moins qu'elle ait pu durer.
Troisième groupe. — Les centres d'irrigation des steppes
de la Meseta.
Les eaux destinées à l'irrigation sont encore ici fournies par les cours d'eau. Mais quels misérables et irréguliers cours d'eau traversent ces plaines désolées de la Nouvelle-Castille, on le devine. Les irrigations se ressentent de cette pauvreté de l'hydrologie fluviale.
Le Tage supérieur et ses affluents. — Le Tage dans la première partie de son cours, et jusqu'au superbe défilé de Bolarque où il est resserré entre deux rives escarpées de calcaire crétacique, coule dans un lit étroit. A partir de ce défilé et jusqu'à Tolède il promène ses eaux au milieu d'une vallée de 2 ou 3 kilomètres qu'ont recouverte les alluvions de ses plus grandes crues : mais dans cette grande vallée alluviale il s'est frayé un lit aux rives hautes et raides1 ; et cependant la plus grande par-
1 En de rares points seulement, comme à Colmenar, Aranjuez et Talavera, les rives sont basses et l'on y peut craindre les inondations ; mais l'on y peut en revanche utiliser avec très grand profit les eaux et le limon que les crues apportent. « Partout ailleurs, le lit est si profond, les rives sont si abruptes que le cours d'eau coule presque inutile pour les riverains... » (Rafaël Torkes Gampos, Estudios Geogrâficos, p. 348).
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tie de l'année, cette vallée sèche et déserte rappelle tout à fait les lits vides des oueds africains. Ses affluents, et surtout son affluent principal le Rio Jarama qui vient le rejoindre un peu en aval d'Aranjuez en lui apportant le contingent médiocre et irrégulier du Rio Henares, du Rio Manzanares et du Rio Tajuna, se présentent sous le même aspect.
Les irrigations se bornent à fertiliser quelques parcelles de ces grands lits arides au moyen de simples dérivations ; et les Rios sont ainsi bordés ça et là de quelques bandes verdoyantes : le Rio Jarama, du confluent du Manzanares jusqu'à Aranjuez, et surtout les deux affluents du Jarama, le Rio Henares avec la belle campina de Alcald de Henares, et le Rio Tajuna1.
Il faut noter à part les parcs d'Aranjuez qui entourent l'une des résidences royales, et qui ont été créés et sont entretenus à grands frais ; tout autour d'Aranjuez se manifeste le désir d'utiliser les eaux par quelques canaux, ou par quelques digues ; il y a eu là, non seulement à Aranjuez même, mais dans les environs, jusqu'à Colmenar de Oreja, par exemple (à 20 kilomètres en amont), une certaine émulation pour l'utilisation des eaux. Prise d'eau de Valdajos, prise d'eau del Embocador datent, comme le palais même d'Aranjuez, du xvi° siècle. Et pareillement c'est Philippe II, le constructeur du terrible et lugubre palais de granité de FEscorial (en français Escurial), qui après avoir commencé le palais d'Aranjuez a tenté un effort contre nature pour peupler les parcs des beaux arbres que nous y voyons encore, ormes, frênes, bouleaux, trembles... ; il a barré par exemple le rio de Ontigola par un mur de 280 mètres de long, formant ce lac artificiel qui est souvent à sec, mais qui retient les eaux durant une partie de l'année, la « mar de Ontigola ». Ce sont là des tentatives ruineuses que le caprice
1 On sait que le canal del Lozoya ,(\\ù devait être dans le principe partiellement utilisé pour les irrigations, ne sert plus qu'il L'approvisionnement en eau potable de Madrid (V. A. Llaurado, II, p. 54-57).
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d'un souverain peut se permettre mais qui ne sont pas en rapport avec les résultats obtenus. Et tout ce que l'on a essayé de faire depuis lors a échoué : en 1790 on a voulu construire un autre lac artificiel la « mar de la Cabinet » ; mais dès 1801 le mur était emporté, et l'on n'en voit plus aujourd'hui que les ruines.
Versant méditerranéen. — Les irrigations du cours supérieur des cours d'eau de la Meseta qui vont se jeter à la Méditerranée sont analogues à celles du Tage supérieur.
Sur les bords du haut Jiicar et du haut Cabriel et de leurs affluents s'étendent quelques étroites vegas (notamment entre Villargordo et Valdeganga, puis plus bas dans les petites vallées du Regajillo de Canales et du ricgajo de Gantaban).
Bassins sans écoulement. — Les bassins sans écoulement vers la mer sont rares, nous l'avons dit, dans la Péninsule ibérique. Toutefois on en rencontre quelques-uns d'exigus. Dans les environs d'Albacete et sur la rive droite du Jûcar, quelques misérables « oueds », souvent appelés « canadas », s'achèvent dans des marécages, « lagunas » ; ils avaient pour principal effet de transformer cette région en une contrée pestilentielle, et l'on a dû, pour assainir le pays, exécuter de grands travaux de drainage, en particulier le canal d'Albacete qui amène ces eaux plus pernicieuses que bienfaisantes jusqu'au Jiicar. Les irrigations se réduisent à de très petits espaces.
Le Guadiana supérieur et ses affluents. — La partie du Guadiana antérieure à cette disparition qu'on appelle les Ojos (yeux) du Guadiana paraîtrait devoir être un peu plus riche en eau ; le Guadiana commence dans ce sillon de Ruidera qui est occupé par 7 lagunes échelonnées du Sud au Nord. On a beaucoup parlé d'utiliser ces lagunes pour l'irrigation, mais ce ne sont encore que des projets ; et l'on ne pourrait entreprendre la construction de canaux de dérivation qu'après avoir exécuté de coûteux travaux de régularisation et d'amélioration des réservoirs naturels.
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En aval de la dernière lagune, deux canaux, le canal del Infante elle canal del Principe Alfonso, ne servent qu'à des usages industriels, et surtout à quelques moulins. L'histoire récente du second de ces canaux prouve surabondamment qu'une distribution rigoureuse des eaux et une organisation administrative normale devraient précéder toute entreprise de cet ordre si l'on veut aboutir à quelques résultats durables au point de vue de l'irrigation \
Au delà des Ojos du Guadiana, nous ne pouvons citer que la huerta de Daimicl, dont les chénevières et les jardins maraîchers sont arrosés à l'aide de plusieurs centaines de norias.
Dans toute cette province de Ciudad-Real, — Manche monotone, aride, à peine peuplée, — les irrigations sont chose négligeable.
Quelle est l'organisation qui régit les irrigations de cette zone ? Nous devons d'abord éliminer le cas spécial de Daimiel (norias), ou celui d'Aranjucz (grande propriété d'Etat), qui, pour des raisons très différentes excluent également tout problème et toute difficulté de répartition des eaux.
Quant aux autres vegas en bordure des cours d'eau, elles ne comportent, en général, qu'une organisation rudimentaire, un simple tableau de distribution entre les différents riverains. Et rien n'est plus facile à expliquer.
Les conditions naturelles dans ces régions arides, soumises à un climat très sec, imposent une hydrologie tellement pauvre que même là où il existe un réseau d'irrigations on ne peut songera faire aucun arrosage de juillet à septembre.
Les seules cultures rémunératrices auxquelles on puisse se livrer sont des cultures qui ont besoin d'arrosages rares et qui
1 Voir le résume de l'histoire de ce canal dans A. Llaurado, II, note des pages 83-84.
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n'ont besoin d'arrosages qu'en automne, en hiver et au printemps (céréales, vignes, oliviers). C'est le cas-limite de l'irrigation dans la région sèche : l'homme peut encore recueillir pendant une partie de l'année une quantité d'eau suffisante pour qu'il en puisse disposer en vue de quelques arrosages restreints et peu fréquents ; mais il se trouve au-dessous du minimum nécessaire pour qu'il soit entraîné à développer une organisation compliquée ' .
Le réservoir d'Almansa.
On peut indistinctement rattacher au groupe des vegas Sudorientales, ou à celui de la Meseta la toute petite vega d'Almansa ; on doit encore avec plus de raison, nous semble-t-il, l'étudier à part à titre de cas spécial. Cette vega occupe une petite plaine recouverte de dépôts pliocènes. etencastréeau milieu du bourrelet crétacique qui borde, à l'Est et au delà d'Albacete, les compartiments miocènes de la Meseta.
Au xvie siècle2, a été construit à Almansa un barrage (de 20m,Co, dé hauteur, et de 89 mètres de long, à la partie supé-rieure) qui est destiné à recueillir les eaux de 5 sources régulières et continues ainsi que les eaux accidentelles des pluies. J Une fois par an, les eaux ramassées et accumulées dans ce réservoir artificiel, sont lâchées et répandues sur les terres (elles peuvent irriguer 35o hectares au minimum, 85o au maximum lorsque les pluies ont été abondantes). Ainsi le barrage d'Almansa présente ce caractère exceptionnel en Espagne, d'être
1 En aval d'Aranjuez, il arrive très souvent que l'eau manque pour les arrosages durant plus de la moitié de l'année.
2 Dans le rapport de l'inspecteur général Lebasteur qui précède le livre de M. Avmard, Irrigations du Midi de l'Espagne, il est dit : « Le réservoir d'Almansa fonctionnait déjà en i58G, mais la construction doit en être reportée à un temps beaucoup plus éloigné )> (p. ni). Dans le corps de l'ouvrage, p. 123, M. Avmard cite la traduction d'un document qu'il a entre les mains, mais dont il n'indique pas la provenance, et qui parait en effet confirmer cette opinion.
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consacré non pas à la régularisation du débit d'un cours d'eau, mais à la mise en réserve d'eau fournie par des sources. Ces sources, laissées libres, seraient d'une ciïicacité insignifiante ; précieusement recueillies elles servent une fois par an à l'arrosage de quelques champs de céréales. — Avons-nous besoin de noter la disproportion entre les moyens employés et les résultats poursuivis?
A Almansa, l'organisation est du même type qu'à Valence : élection de 3 syndics par rassemblée générale, surveillance de chacun des six canaux qui partent du réservoir, confiée à deux « regadores pûblicos », etc. Mais elle ne peut avoir ni la même ampleur ni la même précision dans le détail, puisque, en dehors des travaux ordinaires d'entretien et de nettoyage du barrage, elle n'a à faire ses preuves qu'une fois par an ; c'est par exemple la veille du jour désigné pour l'arrosage que les 3 syndics prélèvent la contribution fixée pour chaque hectare ; et tous ceux qui le lendemain ne peuvent pas présenter leur quittance sont privés d'eau. Le régime collectif est complet, mais simple, et même réduit à sa plus simple expression.
Quatrième groupe. — Les centres d'irrigation des steppes de ÏEbre.
« La sécheresse périodique de l'Aragon, disait en 1890 Emilio Castelar, est un malheur plus grand que les inondations des provinces orientales et que les tremblements de terre d'Andalousie; les pouvoirs publics ont l'obligation d'y porter remède en construisant aux frais de l'Etat les barrages et les canaux projetés. » L'éminent homme d'Etat, aujourd'hui disparu résumait ainsi la situation actuelle de la vallée de l'Ebre.
La vallée de l'Ebre est un département de steppes assez différent en un sens de ceux que nous avons étudiés précédemment. Il a ce caractère d'être sillonné par de très nombreux
cours d'eau aboutissant au lit principal ; et plusieurs de ces cours d'eau ont un assez fort débit : le Rio Aragon par exemple en i8G3, à l'étiage, avait encore, à son confluent avec l'Ebre, un débit de 8mc,/l78 ; et si l'on veut quelques chiffres plus récents, concernant différentes époques de l'année, on peut consulter le tableau qui suit :