RESUME ET CONSEQUENCES
En Espagne, les eaux destinées à l'irrigation sont clans la presque totalité des cas (nous avons mentionné avec soin les exceptions) empruntées aux cours d'eau ; elles sont donc fournies par des causes naturelles très variables, et presque toujours le débit des eaux utilisées pour l'irrigation est soumis à de très grandes variations. Le volume de l'eau disponible n'est pour ainsi dire jamais constant. — 11 ne conviendrait point de diviser les oasis espagnoles en deux types : les oasis à volume d'eau constant et les oasis à volume d'eau variable ; mais puisqu'elles ont presque toutes recours à des eaux dont le débit est essentiellement variable, il importe seulement de considérer dans quels cas les eaux sont surabondantes et dans quels cas elles sont insuffisantes.
Si nous voulons résumer ce que nous a appris l'étude précise et minutieuse des régions à irrigations de l'Espagne, nous constatons que dans les régions humides septentrionales et occidentales les irrigations proprement dites sont rarement pratiquées ; que dans les régions humides méridionales elles sont pratiquées, mais sans entraîner, comme conséquence dé leur existence, une rigoureuse coordination collective des efforts et des intérêts individuels ; de même dans les régions dont le climat est sec, mais où l'eau est abondante, nous trouvons des systèmes d'irrigation, mais sans une véritable organisation économique et administrative de l'eau. Enfin dans les régions
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arides, où l'eau, tout en étant en quantité restreinte, peut suffire à alimenter un bon système d'irrigations sinon régulières du moins périodiques, subsiste encore aujourd'hui un type admirable d'organisation collective de l'eau avec ses rouages complets. Beaucoup d'autres avant nous, et avec une parfaite compétence, ont étudié, au point de Aaie économique et juridique, ces (( communautés d'eau ». Mais si nous consultons même une des plus récentes et des meilleures de ces études, le livre si riche de Joaquîn Costa, Colectivlsmo agrario en Espana1, nous constatons que ces comunidades de aguas sont examinées d'une manière générale et abstraite sans préoccupation du lieu où elles sont encore en vigueur.
Nous avons essayé, pour notre part, de déterminer géographiquement l'extension de cette organisation que nous avons appelée le type de Valence, et nous avons démontré que cette extension dans l'espace n'était pas sans rapport avec l'ensemble des conditions naturelles, avec le cadre géographique.
A mesure que nous nous sommes écartés et éloignés du cadre géographique typique correspondant à Forganisation-type, nous avons en effet constaté comme une dégradation progressive de l'organisation.
Même alors que nous considérions seul un groupe de zones irriguées, tel que celui de la frange littorale valencienne, nous n'avons jamais oublié qu'il existe des différences locales, parfois très sensibles : mais dans l'ensemble, ces vegas, ainsi éparpillées au pied des mêmes versants de la massive Péninsule, subissent toutes, au point de vue du climat, les effets d'un ré-
1 Madrid, 1898, in-8, G06 p. Voir le chapitre v, Comunidades de aguas, p. 532-55^. De même M. Aymard, dans ses études si remarquables sur les irrigations du Midi de l'Espagne, déclare à tort que « les irrigations dans presque toutes les localités forment une véritable commune hydraulique » (p. 5). A fortiori, dans les livres purement scientifiques, comme celui de Horacio Bentabol y Ureta, Las Aguas de Espana, les problèmes des eaux sont envisagés à un point de vue mathématique qui ne tient pas assez compte des combinaisons variées et complexes de la réalité.
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gime à peu près équivalent et se trouvent dans des conditions géographiques sinon identiques du moins analogues. Telle est la raison géographique qui légitime la manière dont nous avons groupé les plaines de cette première série, et pareillement les zones arrosées des autres groupes.
Nous fondant sur ces affinités naturelles et réelles, nous avons essayé de localiser exactement tous les faits se rapportant à l'irrigation (Voir d'ailleurs la carte IV) ; et nous avons observé que les grands barrages-réservoirs appartenaient en propre aux provinces Sud-orientales, de même que les grands canaux étaient bien la « spécialité » de la dépression de l'Ebre. De ces faits nous avons aisément constaté l'influence sur l'ensemble de l'organisation économique de l'eau ; et en ces deux « départements » naturels, où les hommes par la construction de grands travaux techniques — barrages-réservoirs et canaux — ont considérablement modifié les conditions originelles, il s'en est suivi que l'organisation-type a été parfois altérée.
Si le débit naturel des eaux exploitées est aussi irrégulier qu'il l'est en Espagne, l'homme doit désespérer de vaincre complètement cette irrégularité. En fait, lorsqu'il a tâché, par le moyen de réservoirs, d'en transformer le débit perpétuellement changeant en un débit régulier, il n'a pas pu parvenir à se garantir efficacement contre les périodes de sécheresse. Accepter le fait de la sécheresse, et le prévoir, et prendre les précises mesures nécessaires en vue de cette éventualité (comme à Valence), vaut mieux le plus souvent que de vouloir résoudre et supprimer la difficulté par une grosse œuvre de maçonnerie (comme à Lorca). Une réglementation minutieuse et une administration des intérêts collectifs munie des pouvoirs nécessaires constituent la meilleure méthode pour assurer aux cultivateurs d'une zone irriguée en pays aride un régime normal, et pour prévenir les surprises comme pour éviter les catastrophes. — L'Espagne possède de nombreux spécimens, parfaits et complets, d'organisations syndicales fondées sur le principe
de la propriété collective des eaux ; tel est bien le principal bénéfice dont elle jouisse encore maintenant ; et de telles organisations seraient précieuses et désirables, même et surtout lorsque l'irrigation exige, comme dans la vallée de l'Ebre, de colossales entreprises.
Il y a là un fait d'observation dont on n'a pas tiré, croyonsnous, toutes les conséquences pratiques et actuelles qu'il est utile d'en dégager. Aujourd'hui, en Espagne, l'opinion publique se tourne de plus en plus vers les questions économiques et principalement vers les questions d'irrigation. Des hommes de grande valeur, tels que Joaquin Costa, ont créé un courant politique nouveau qu'ils ont même appelé la « politica hidràulica ». Et certes, non seulement leurs tendances pratiques en matière économique, mais même les grandes lignes de leur programme sont tout à fait dignes d'approbation 1 .
Nous nous réjouissons pour l'Espagne qu'en concordance avec ce mouvement dû à l'initiative privée la presse politique ait commencé une campagne dans le même sens2, et que surtout le Ministère des travaux publics ait mis à l'étude tout un vaste plan de grandes entreprises d'irrigation3.
1 Consulter la collection de la revue mensuelle, la Revista Nacional, organo de la Liga nacional de Productores, qui paraît à Madrid depuis 1899. Voir aussi El <( directorio » de la Liga nacional de Productores, Reconstituciôn y Europeizacion de Espana, Programa para un partido nacional (Madrid, 1900, in-8, 366 p.), p. 20-22, 87-88, 201, 219-220, etc. Est-il besoin d'ajouter que nous n'entendons parler ici que de la partie de ce programme qui se rapporte aux irrigations ? Il faut rappeler que par ses conférences au Fomento de las Artes sur l'hydrographie de l'Espagne, Rafaël Torres Campos a apporté à ce mouvement l'appui de sa compétence scientifique : voir Nuestros Rios dans R. Torres Campos, Estudios geogrâficos. Madrid, Fortanet, 1S9D, xvi ^75 p., 33i-/|i5. — Et de même Horacio Bentabol y Ureta, dans les deux années qui ont précédé la publication de son livre, Las Aguas de Espana, a multiplié conférences et articles sur les mêmes sujets (voir p. xli-xliv).
2 Nous faisons surtout allusion ici à la brillante campagne menée par El Imparcial et aux nombreux articles publiés dans ce journal d'avril à juillet 1899.
3 Nous avons entre les mains un document officiel, mais non publié, qui résume le plan du Ministère des Travaux publics : Avance de un plan gênerai de Pantanos y Canales de riego redactado por el Cuerpo de Ingenieros de Caminos, Canales y Puertos. Afio de 1899, Madrid, 1899. in- 4, 3o p.
Mais en tous ces programmes et en tous ces plans ne fait-on pas trop grande ou du moins trop exclusive la pari des ouvrages techniques, énormes et coûteux, barrages ou canaux? Ne perd-on pas de vue les faits essentiels concernant l'histoire des travaux déjà exécutés 1 ? Aperçoit-on clairement l'adaptation nécessaire de tous ces ouvrages aux conditions géographiques variées des diverses provinces de la Péninsule? Enfin attache-ton toute l'attention désirable aux résultats qu'on pourrait espérer soit d'une plus stricte utilisation des eaux en certaines zones déjà irriguées, soit d'une plus heureuse réglementation et organisation en d'autres oasis2?
Ceux qui veulent servir les vrais intérêts de l'Espagne ne doivent jamais oublier que les conditions géographiques la condamnent en une partie de sa surface à une presque irrémé-
1 Je serais beaucoup moins affirmatif et optimiste que A. Llauradô, par exemple, qui préconise à l'excès, me semble-t-il, les barrages-réservoirs (voir Aguas y riegos, I, p. 178). Il est juste toutefois d'ajouter qu'à la p. i84 du même ouvrage, il énumère les graves inconvénients que présentent les barrages-réservoirs de dimensions par trop grandes et conseille d'en construire plusieurs de dimensions réduites au lieu d'un seul énorme. Et il a renouvelé ces avis très sages en 1892, à Paris, dans une communication faite au Ve Congrès international de Navigation intérieure (Réservoirs établis en Espagne, p. 3). — En ce qui concerne, d'autre part, les grands canaux, je me trouve tout à fait d'accord avec l'ingénieur espagnol Horacio Bentabol qui a publié le 4 rnai 1899 dans la Epoca un article excellent : Me nos C anales y mas aguas, Moins de canaux et plus d'eau ; l'article commençait ainsi : « Ce n'est pas avec des canaux, mais avec de l'eau qu'on arrose les terres. » — Ces pages étaient rédigées lorsque a paru l'ouvrage du même auteur que j'ai cité plus d'une fois : tout le icr chap. de la 2e part., p. i55 et suiv., correspond exactement aux craintes que j'exprimais ici.
2 Les problèmes de réglementation et de législation des eaux devraient d'autant plus préoccuper les pouvoirs publics que le développement rapide des usines hydrauliques en vue des installations électriques va contribuer à créer en bien des points une situation encore plus compliquée et multiplier les cas de conflit. Pour ne parler que de la région que j'ai le plus récemment visitée, voici plus de dix villes qui sont déjà éclairées à l'électricité : Lorca, Huescar, Baza, Guadix, Dûrcal, Almufïécar, Motril, Lanjarôn, Grenade, Loja, Alhama, etc. — Sur la création de nouvelles Sociétés électriques utilisant des forces hydrauliques à Alicante, à Saragosse, etc., voir D. Aubry, Progrès industriels de l'Espagne, Réforme économique, 3 novembre 1901, p. 1280.
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diable pauvreté agricole; elle est en ce sens mal façonnée, et Tonne pourra la transformer complètement1. Dans ce domaine, les oasis d'irrigation marquent d'admirables centres d'activité et de fertilité ; mais je me suis précisément efforcé d'indiquer en quelle étroite mesure même les plus industrieuses et les plus ingénieuses formes de l'activité humaine sont en Espagne liées et partant limitées à certaines conditions orographiques et .topographiques, climatiques et hydrographiques ; et il serait en vérité puéril de prétendre, et chimérique de souhaiter que de pareils centres pussent être indéfiniment développés et multipliés. — Un peuple qui est passé maître en l'art de l'irrigation n'abdiquera pas la prudence que cet art exige, et restera fidèle aux méthodes éprouvées qui ont maintenu, durant des siècles et malgré tous les changements politiques, la prospérité féconde et paisible de ses vegas.et de ses huer tas.
1 Nous trouvons encore exagéré l'optimisme dont fait preuve l'Introduccion des Aguas de Espafia d'Horacio Bentabol (voir notamment p. xvi), malgré toutes les judicieuses et courageuses réserves critiques qui y sont formulées.