ORGANISATION DU SERVICE DE L'IRRIGATION
Autre Arrêt de l<i même Cour du même jour, 15 février 1894: «Le caractère public d'un canal ne se prouve pas par des témoignages mais par les soins du gouvernement et du Service de l'irrigation » l.
Nous avons montre, en d'autres études sur l'organisation des irrigations notamment des irrigations dans le Far- West Américain, qu'une des idées qui se retrouvent le plus généralement dans les lois et règlements concernant l'usage et la propriété de l'eau était celle-ci: C'est l'usage de l'eau, c'est-à-dire le travail effectif qui crée et qui maintient le droit de propriété ; — avec ce principe complémentaire plus ou moins explicitement exprimé: il n'y a pas de propriété sans travail utile2. — Ces idées apparaissent aussi de plus en plus dans la jurisprudence égyptienne.
Les décisions et les pratiques du Service de l'irrigation. — Rien ne saurait mieux montrer quelle attitude nouvelle a été adoptée et quelles initiatives ont été prises par les ingénieurs anglais du Service de l'irrigation que ce récit tiré du livre très célèbre de sir Alfred Milner, England in Egypt. C'est avec un orgueil visible et non déguisé que Milner raconte le fait suivant:
« Dans l'année mauvaise de 1888, quand la crue du Nil fut exceptionnellement pauvre, il y eut un vaste territoire dans la province de Girga qui fut menacé, comme bien d'autres dans la Haute-Egypte, d'une privation totale de l'eau d'inondation. Le flot du canal qui arrosait ordinairement ce district spécial était à un niveau tel que l'eau ne pouvait arriver jusqu'à la surface des champs, et que plusieurs milliers d'acres semblaient condamnés à une stérilité absolue. Un cri de désespoir s'éleva dans toute la contrée. Qu'y avait-il à faire? L'un des inspecteurs anglais des irrigations qui se trouvait par hasard sur
1 Idem., VI, p. i53. Voir Lantz, Report., n° 1620, p. i85.
- \ oir en particulier ce que nous avons dit au sujet de la législation des États de Colorado et d'idaho dans Les Irrigations de la « région aride » des Etats-Unis, Annales de <jé<»j., IV, i8o4-i8g5, p. 28.
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les lieux se détermina promptement à jeter une digue temporaire à travers le canal. L'idée était hardie, le temps était court, le canal était large; et, quoique le niveau fût plus bas que de coutume, le canal roulait encore un volume d'eau considérable dont la vitesse d'écoulement était très rapide. Naturellement aucun préparatif n'avait été fait pour une œuvre dont la nécessité n'avait jamais été entrevue. Mais l'inspecteur ne devait pas être arrêté par la perspective de cette tentative quasi désespérée. En tout cas la main-d'œuvre ne devait pas lui manquer, car la population, qui voyait la famine la regarder en face, n'avait pas besoin d'être contrainte pour donner avec bonheur son concours à une entreprise, présentant même de très faibles chances de salut.
« L'inspecteur ramassa hâtivement les meilleurs matériaux qui étaient à sa portée, il fit transporter son lit sur le bord du canal et, nuit et jour, ne quitta pas le théâtre des opérations jusqu'à ce que le travail fût achevé. Et le plan réussit. A la surprise de tous, il se trouva que la digue fut assez solide pour résister au courant. L'eau fut élevée au niveau voulu, et le pays fut effectivement arrosé.
« La joie et la gratitude de la population ne connurent pas délimite; il fut décidé de faire des prières d'actions de grâce dans la mosquée du chef-lieu de district, et l'événement fut considéré comme étant d'une telle importance générale que le Ministre des Travaux publics se fit un devoir spécial d'assister à la cérémonie. Mais l'enthousiaste population ne se contenta pas de la présence des hauts dignitaires indigènes. Elle insista pour que le fonctionnaire anglais y assistât lui aussi. Elle ne consentait pas à célébrer sa délivrance par une cérémonie d'actions de grâce sans avoir parmi elle l'homme qui en avait été l'artisan. Chacun sait combien profond est le préjugé qui existe dans les contrées musulmanes contre la présence d'un chrétien dans la mosquée. Dans les grandes cités d'Egypte, visitées par les touristes, ce sentiment s'affaiblit, mais, clans les districts de la campagne, il est aussi fort que jamais. Dans ces districts c'est une chose incroyable qu'un chrétien puisse être présent à une cérémonie religieuse, et plus qu'incroyable qu'il y soit présent sur les instances des croyants musulmans eux-mêmes. Mais, dans le cas particulier, le sentiment universel de gratitude et d'admiration fut plus fort que le fanatisme le plus profondément enraciné. Pour la première fois, sans aucun doute, dans l'histoire de cette contrée, il fut permis et même demandé avec insis-
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tance parles indigènes àuii Anglais el à un chrétiefl de prendre part à une manifestation solennelle d'une foi habituellement exclusive et intolérante )> l.
La citation est longue, mais elle nous paraît significative. Il faut bien croire que ce fait a été regarde comme ayant une portée singulière, puisqu'un homme de la valeur d'Alfred Milner, jadis sous-secrétaire des finances en Egypte et dont on connaît les destinées présentes, y insiste avec une telle complaisance. Gela prouve déjà que les autorités anglaises, loin de jamais songer à blâmer une initiative grave et même hardie d'un de leurs agents en prennent toute la responsabilité avec une imperturbable fierté.
Examinons maintenant le fait en lui-même. Hâtons-nous de déclarer que nous ne songeons certes point à le critiquer; nous admirons profondément cet acte de hardiesse inspiré parl'unique désir de sauver tout un district d'une situation très critique. Nous savions déjà et nous savons aujourd'hui officiellement 2 que l'auteur de cette entreprise improvisée et heureuse n'était autre que l'ingénieur Willcocks : nous aimons à l'imaginer, surveillant ces travaux hâtifs, gouvernant toute cette foule d'Arabes, avec cette autorité nette, vigoureuse, irrésistible et pourtant douce aussi, que tout dans sa personne paraît si bien représenter et exprimer: le corps est maigre et élancé, d'une taille supérieure à la moyenne ; la tète, allongée, est extraordinairement énergique ; l'œil est clair, le regard est à la fois dominateur et bon. Willcocks était bien l'homme capable de concevoir et d'exécuter un pareil dessein. Mais, à tout prendre, la question présentait de graves difficultés et non pas au
1 A. Milner, En gland in Egypt, London, Arnold, 1892, p. 3i2-3i4-
2 Dans l'Introduction qu'il a écrite pour la Second Edition de Willcocks, le major Bkown nous dit en effet que « le héros de l'histoire racontée dans le livre de Milner » est bien l'auteur de 1' « Egyptien Irrigation », voir p. xvm.
seul point de vue technique. L'eau apportée par le canal devait, en principe, aller encore plus loin et était destinée à arroser aussi d'autres territoires situés au delà du point qui fut choisi pour l'établissement de la digue. La digue une fois établie, l'eau s'est trouvée arrêtée, et pour ainsi dire définitivement confisquée au profit du district en question, et au détriment des terres plus éloignées. En réalité, la crue a été si basse que ces terres plus éloignées n'ont pas été frustrées de la quantité d'eau sur laquelle elles pouvaient compter, puisque, même sans la digue construite en amont, le niveau dans le canal serait toujours resté trop bas. Mais au moment où Willcocks a pris son énergique décision, — et c'est bien là ce qu'il importe de considérer — la crue n'était pas achevée, et l'on pouvait toujours espérer un subit accroissement qui, déterminant un débit normal et moyen, eût été capable de satisfaire à tous les besoins culturaux des terres riveraines et cela sur toute la longueur du canal. Construire une digue, c'était nettement sacrifier tous les territoires situés vers l'aval, c'était accumuler toute l'eau, toute la richesse disponibles sur une partie des terres, plutôt que de laisser toutes les terres sans eau. Encore un coup, nous ne blâmons pas une pareille détermination, mais on conviendra qu'elle était audacieuse. Un agent subalterne du Service de l'irrigation a pris sur lui de faire, — si l'on peut employer une pareille expression en parlant de l'eau, — de faire la part du feu, et de décider, d'une manière autoritaire, définitive, et en somme arbitraire, que toute l'eau d'un canal serait concentrée sur une partie du territoire à arroser. A supposer même qu'un seul propriétaire d'un seul champ eût dû être par ce moyen privé d'eau radicalement et sans espoir, n'était-il pas extraordinaire de faire exécuter une pareille mesure sans avoir obtenu son consenlemeut préalable ? Et bien entendu on ne s'est point occupé ni d'obtenir, ni même de demander le consentement des propriétaires d'aval. En vérité des mesures tout à fait analogues sont prises, on se le rappelle, en bien d'autres oasis d'irrigations dans les cas d'extrême sèche-
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rcssc : dans la huerta de Valence les syndics ont le pouvoir discrétionnaire de concentrer ainsi toutes les eaux des canaux sur une partie des terres, afin de sauver au moins une partie des récoltes. Du moins ces syndics sont élus par tous les propriétaires de la huerta, et le pouvoir discrétionnaire qu'ils possèdent dans ces cas extrêmes a été non seulement consenti mais voulu par l'ensemble des propriétaires.
Il semble, par ailleurs, résulter de cette comparaison naturelle entre le régime et la réglementation adoptés dans les centres d'irrigation du type Valence! et les pratiques qui ont été introduites et propagées en Egypte par les ingénieurs du Service de l'irrigation que les analogies deviennent de plus en plus nombreuses et manifestes entre l'Egypte contemporaine et ces centres précédemment étudiés. C'est là précisément ce que nous nous proposions de montrer: c'est ce que nous voulions laisser apparaître jusqu'à l'évidence par l'examen critique du fait sur lequel nous avons insisté longuement et à dessein. Et c'est enfin ce qu'un petit nombre d'autres faits brièvement indiqués vont tout à fait confirmer.
Les rotations d'ètè et les rotations permanentes. — Le régime des rotations d'été est organisé d'année en année, avec une rigueur de plus en plus précise. Vers les mois d'avril, mai, juin, c'est-à-dire durant la période qui précède la nouvelle crue, les eaux sont de moins en moins abondantes. On établit alors une sorte de ((roulement»: successivement et à tour de rôle, l'ensemble des riverains de tel canal ou de telle portion de canal reçoit l'interdiction de prendre l'eau du canal : cette interdiction est généralement maintenue pendant une semaine : puis viennent une ou deux ou trois semaines durant lesquelles toute liberté est laissée de puiser l'eau dont ils ont besoin: c'est le plus souvent au bout de deux semaines de liberté que revient la semaine de prohibition.
A ce régime de rotations d'été, on a récemment ajouté un
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régime de rotations qui s'applique en hiver, au printemps et en automne, c'est-à-dire tout le reste de l'année : de là le nom anglais qu'on lui donne : permanent rotations. C'est une innovation de fraîche date ; les rotations permanentes ont été inaugurées en 1897 seulement ; et jusqu'en XS99' e^es n'ont été expérimentées que dans le Delta j . Mais le système tend à se généraliser de plus en plus. C'est pour éviter les infiltrations qui se produisent avec une intensité et une gravité particulières lorsque les canaux de drainage sont trop remplis, qu'on interdit de temps à autre les arrosages sur certaines terres durant une semaine ; les canaux de drainage peuvent ainsi se vider; l'écoulement a le temps de se produire2.
Quoi qu'il en soit, les rotations sont imposées aujourd'hui toute l'année dans le Delta, et elles le seront bientôt durant toute l'année dans toute l'Egypte. Le régime de surveillance, garantie d'une distribution méthodique et précise de l'eau, va ainsi se précisant chaque jour.
Dans la pratique, les difficultés de ce régime sont assez grandes. A l'époque des rotations permanentes, les machines à vapeur sont seules soumises au repos forcé durant un nombre de jours déterminé : les saquiehs et les chadoufs peuvent continuer à travailler ; on considère en effet que la quantité d'eau qui est puisée dans les canaux par ces appareils traditionnels et un peu primitifs n'est pas assez grande pour être, à ce moment de l'année, l'objet d'une sévère réglementation. Mais à l'époque des basses eaux et des rotations d'été, appelée couramment « le temps des rotations », le Service de l'irrigation exerce une surveillance très active; ni les saquiehs, ni les chadoufs ne peuvent alors fonctionner, et ils sont soumis à l'observation du
1 Report on the Administration of the Irrigation Department for 1897, Cairo, 898, p. 8 et 9.
2 Report on the Administration of the Irrigation Department for 1896, Cairo, 897, p. 7 et 8.
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même temps de repos que les machines à vapeur. Il faut encore considérer (pic les grands propriétaires, seuls propriétaires de machines élévatoires à vapeur, ou les chefs de culture, dépendant de grandes Administrations, savent en ce cas utiliser le bakfichich pour faire fonctionner les machines même durant la semaine d'arrêt. Aussi bien la situation est excessivement critique. C'est à cette époque de l'année que de fréquents arrosages sont nécessaires pour la culture du coton qui vient d'être semé, et le volume d'eau attribué à chaque feddan de coton par le Service de l'irrigation, soit 200 à 3oo mètres cubes par tour d'arrosage, est, de l'avis de tous les ingénieurs du Delta que j'ai pu interroger, complètement insuffisant; ils estiment qu'environ Coo mètres cubes par feddan sont nécessaires pour chaque arrosage. Or, le coton, nous l'avons vu, est la grande culture rémunératrice sur laquelle comptent les propriétaires et les Administrations ; et pour assurer une belle récolte de coton, tout semble non seulement permis mais légitime : il faut avoir de l'eau en quantité suffisante, quelque risque que l'on courre, par ailleurs. Et si, même en faisant travailler nuit et jour les machines à vapeur durant les semaines où l'arrosage est permis, on n'arrive pas à donner aux terres ensemencées le volume d'eau jugé nécessaire, on est tout naturellement entraîné à violer la règle de rotation durant la semaine qui suit. De plus, les grandes exploitations commencent à être distribuées et organisées de telle manière qu'elles aient accès sur deux ou trois canaux différents; or les canaux importants ne sont jamais simultanément fermés; ils sont au contraire fermés à tour de rôle; dès lors, par une disposition habile des canaux et des rigoles de distribution, les chefs des grandes exploitations peuvent toujours faire puiser en un point donné l'eau indispensable et la porter sur les terres qui en ont besoin. Les règlements de rotation, respectés par les petits, sont souvent violés par les grands. Et si l'observation de ces règlements est déjà maintenant difficile à assurer parce
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que la quantité d'eau calculée pour chaque terre et pour chaque culture est estimée insuffisante, la tâche ne sera-t-elle pas encore plus difficile dans l'avenir ? Il est important, en tous cas, d'indiquer non seulement que cette réglementation est actuellement appliquée, mais que par la force des choses elle doit aller en se développant, en devenant plus précise, plus minutieuse, et nous serions presque tentés de dire plus tracassière.
Les lois et règlements concernant les machines élêvatoires à vapeur. — Si l'on veut se rendre compte de la marche des idées, en matière déréglementation, depuis 1881, on n'a qu'à comparer les mesures aujourd'hui appliquées avec les mesures prévues par l'article 9 du décret du 8 mars 1881, concernant rétablissement des machines élêvatoires :
« Pour cause d'utilité générale en cas d'étiage exceptionnel, ou quand le débit d'un canal deviendra notoirement inférieur aux besoins des cultures qu'il dessert, les Services des Travaux publics [c'était avant la création du Service de l'irrigation] pourront, par mesure générale applicable à tout un canal ou à un seul bief d'un canal, ordonner l'arrêt momentané des machines élêvatoires ou fixer une marche réduite de celles-ci, en tenant compte, s'il y a lieu, de l'importance relative des appareils et des terrains qu'ils arrosent, sans qu'en pareil cas le Gouvernement puisse encourir aucune responsabilité pour dommages causés aux cultures. »
Ce qui était prévu, en 1881, comme mesure exceptionnelle à prendre dans un cas particulier, est devenu aujourd'hui la règle coutumière.
Ce premier acte, l'acte fondamental, a été interprété dans le sens le plus strict par les règlements subséquents et les pratiques adoptées.
Les machines élêvatoires, actionnées par des locomobiles à vapeur, soit sur place soit de loin grâce à un ingénieux sys-
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terne de transmission ' , élèvent des volumes d'eau que Ton ne saurait comparer aux volumes d'eau, élevés par les anciennes machines; aussi l'établissement des machines à vapeur loin d'être favorisé et propagé par le Service de l'irrigation est redouté. — 11 y a déjà dans le Delta beaucoup trop de machines à vapeur : tel est le sentiment du Service ; et que ferait-on si les machines se multipliaient? — Il devient de plus en plus difficile d'obtenir l'autorisation nécessaire pour établir une nouvelle machine, et bienheureux sont les propriétaires qui se sont avisés de demander de telles autorisations, il y a quelque dix ans! Môme les machines antérieurement établies sont soumises non seulement à la surveillance dont nous parlions au paragraphe précédent mais à ce que l'on pourrait appeler une vérification périodique du rôle qu'elles doivent jouer : on vérifie en effet si le propriétaire d'une machine à vapeur possède toujours une propriété qui soit en rapport avec la puissance de la machine; si la propriété diminuait d'étendue, la machine à vapeur devrait être ou réduite, ou supprimée. — J'ai vu, moi-même, près de Benha, dans le Delta, le fait suivant: Une propriété de 5ooo feddans appartenait jadis à un des princes de la famille khédiviale, Abbas-pacha ; cette propriété possédait une grande pompe à valeur dont les tuyaux avaient 27 pouces de diamètre. A la mort d'Abbas deux de ses enfants en ont hérité ; mais les héritiers n'ont pu ni s'entendre, ni même se supporter et l'on a dû partager la propriété. Comme chaque propriété ne comptait plus que 2 5oo feddans, aucune des deux n'a pu obtenir le droit de conserver la pompe de 27 pouces et d'en user. Môme sur cette propriété princière,
1 M. Souter, ingénieur français de l'Administration des Domaines à Korachieh, a installé un réseau de transmission électrique de la force produite par une machine à vapeur au centre de l'exploitation, et a pu ainsi supprimer 9 locomobiles à vapeur. Voir dans le Bulletin de l'Institut égyptien, 1896, la note de Souteb présentée par Piot bey, Transport électrique de la force à grande distance.
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il a fallu démolir l'installation de la grande pompe et la remplacer par deux pompes, qui ne pouvaient avoir chacune, au maximum, qu'un diamètre de 18 pouces; quand j'ai visité cette propriété, on était précisément occupé à établir l'une de ces nouvelles installations à côté de la grande installation primitive délaissée et, de par la loi, mise hors d'usage. — On pourrait résumer d'un mot la situation actuelle : la machine à vapeur est l'ennemie du Service de l'irrigation. Peut-être l'expression est-elle quelque peu outrée, mais la pensée qu'elle exprime est vraie ; et l'on ne saurait en être surpris quand on comprend pourquoi une telle conception devait logiquement prévaloir1.
A la fin de 1882, il y avait sur les canaux et sur le Nil 2 206 machines élévatoires locomobiles représentant une force de 20071 chevaux, et /Jip, machines fixes représentant une force de 9 382 chevaux2. En 1900, il n'y avait encore sur les canaux et sur le Nil que 3 353 machines élévatoires locomobiles représentant une force de 29328 chevaux, et 622 machines fixes représentant une force de 11 673 chevaux3. L'augmentation en nombre et en force totale est incroyablement faible, parce qu'on fait tout pour la ralentir.
Autres mesures et autres faits. — Nous aurions encore à signaler beaucoup d'autres mesures et d'autres faits qui compléteraient cet exposé. — La corvée a été officiellement supprimée, mais cela ne veut pas dire que la participation aux travaux d'intérêt public ne soit pas encore imposée de force ; il ne
1 Voir l'intéressante discussion qui a été soulevée au Conseil législatif sur les machines et chaudières à vapeur, Journal officiel, n° 2^, 3 mars 1900.
2 JNous avons pu arriver à cette évaluation en nous appuyant sur le tableau de la p. 54 de : Ministère des Travaux Publics, Compte rendu des exercices 1881-1882.
3 Nous appuyons cette seconde évaluation sur les chiffres des 2 tableaux : Appendix IX, Détails of Water-Lifting Machines in Upper Egypt, et Appendix X, Détails of Water-Lifting Machines in Lower Egypt, dans W. Willcocks, Egyptian Irrigation, 2. édition, p. £76 et £77.
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saurait d'ailleurs en être autrement. Si ce travail est souvent imposé moyennant salaire, il est encore en bien des cas exigé gratuitement; quand il s'agit par exemple d'exécuter les travaux de protection des villages contre l'inondation, les travailleurs sont rassemblés, bon gré, mal gré, et surveillés par des Arabes qui tiennent à la main la fameuse courbache et savent encore la manier ; (des fellahs assez nombreux essaient d'échapper à cette corvée véritable en se sauvant). De grands faits, qui intéressent absolument tous les habitants de l'Egypte, comme la crue annuelle du Nil, comme l'utilisation de cette eau pour les irrigations, impliquent une participation de plus en plus précise de tous aux énormes travaux indispensables. Et la suppression officielle de la corvée ne doit pas sur ce point nous induire en erreur 1 .
De même il ne faudrait pas croire que l'eau du Nil fût distribuée gratuitement en Egypte ; en réalité, tous paient l'eau d'irrigation, sinon d'une manière directe, du moins d'une manière indirecte. Car l'impôt foncier est énorme, il est fixé d'après la valeur locative des terres et il est égal au tiers de cette valeur locative : si l'Etat n'était pas censé faire payer de la sorte tous les travaux d'intérêt général qui assurent la distribution de l'eau, cet impôt serait injuste et scandaleux et non plus seulement exorbitant.
Enfin l'on devrait encore insister sur l'autorité que prennent de plus en plus les petits ingénieurs des irrigations, les ingénieurs des villages, qui sont le plus souvent indigènes. Ce sont les dernières ramifications de ce Service, qui, comme feau du Nil, s'efforce d'introduire son influence et de faire sentir son action jusque dans les villages les plus insignifiants et les plus éloignés. Ils constituent le réseau administratif qui surveille le
1 En 1900 par exemple la corvée a encore représenté un total de 1 543 900 journées de tra\ ail.
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réseau des canaux et des rigoles, et qui comme ce réseau embrasse toute l'Egypte. Et si ces fonctionnaires derniers ne s'efforcent pas toujours d'imiter les exemples d'impeccable honnêteté que leur donnent leurs chefs supérieurs, ils n'oublient jamais d'imiter les habitudes autoritaires qu'entraîne presque forcément une pareille organisation de l'eau sur un aussi vaste territoire ! A ne considérer que les règlements, l'ingénieur indigène peut déjà de sa propre autorité, et à la seule condition d'en référer à l'ingénieur de la moudirieh, imposer à tout cultivateur une amende et un jour d'emprisonnement. Il n'est pas besoin d'ajouter que ces sous-officiers d'un genre particulier dépassent souvent la consigne qui leur est donnée et les pouvoirs qui leur sont conférés. Ils tendent de plus en plus à mettre en échec les autres autorités du village. Ils ont cet avantage de relever d'un Service « plus homogène que tout autre » qui a la mission d'être autoritaire, et qui, nous l'avons vu, ne manque pas à sa mission. C'est une nouvelle preuve à l'appui de notre thèse : l'eau du Nil a créé l'Egypte et la recrée tous les ans; le Service de l'irrigation, discret, silencieux, mais très agissant et partout présent, en surveillant la distribution de l'eau du Nil, est aussi en train de recréer l'Egypte, ou mieux de créer une Egypte nouvelle.
La faible crue du Nil en 1900 et les résolutions du Service de Virrigation. — La crue du Nil en T900 a été exceptionnellement basse, plus basse qu'elle n'avait jamais été observée depuis qu'il y a sur le Nil des nilomètres ! . Le Service de l'irrigation, pour éviter un grand désastre, a dû prendre des mesures exceptionnelles ; et cette année 1900 a permis de constater expérimentalement quelles deviennent de plus en plus les
1 Sur les caractères de cette crue, voir p. 5i i-5i3 les indications précises, contenues dans le document officiel qu'on trouvera aux Notes etpiècesjUStiÛCatives,N.
Onr, l V/S \TI<>\ hl SERVICE DE L'IRRIG \TIO.X ton
tendances et la lactique du Service : les faits 1res récents que nous allons raconter en sont l'illustration concrète la plus significative.
Nous donnons textuellement et en entier au\ Notes et pièces justificatives, N, le rapport du sous-secrétaire d'Etat aux Travaux publics, sir William Garstin, tel qu'il a paru au Journal' officiel du Caire1. C'est un document d'une importance capitale. Il est écrit avec celte dignité flegmatique qui n'abandonne jamais les Anglais môme dans les circonstances les plus critiques. 11 mérite une lecture attentive.
S'il est permis d'en résumer le sens général en deux phrases, en voici la conclusion pratique : toute l'eau était réservée pour la culture du coton au détriment des cultures alimentaires, riz et maïs ; le riz était radicalement sacrifié ; le maïs était abandonné à son sort.
A coup sûr, les cultures de coton sont les plus rémunératrices, et, de plus, ce sont celles qui tiennent la première place dans les préoccupations et dans les intérêts de toutes les grandes exploitations capitalistes de l'Egypte. Or, à la situation de ces exploitations, comme les Domaines de l'Etat, la Daïra Sanieh, etc. \ sont étroitement liés les intérêts du Trésor même : mais
1 Journal officiel du gouvernement égyptien, 2 \ janvier 1900. J'ai été, je crois, le premier en Europe à faire connaître et à publier ce document, voir : La faible crue du Nil en 1900 et les récentes mesures prises en Egypte par le Service des irrigations. Revue d'économie politique, juillet 1900, p. 642-666.
2 L'Administration des Domaines de l'Etat a été constituée, sous la direction de trois commissaires (un anglais, un Français et un Indigène), pour surveiller, gérer et liquider les terres données comme garantie d'un emprunt de 8 5oo ooo livres sterling consenti par MM. Rothschild. Cette Administration s'est trouvée au début à la tète d'une superficie à peu prés égale au septième de l'Egypte cultivée. L'Administration des Domaines de l'Etat a dû principalement sa fortune au rôle prépondérant et à l'infatigable énergie du commissaire français, le seul d'ailleurs qui ail t'ait partie de la commission depuis l'origine jusqu'à nos jours (E. Bouteron). Voir tons les renseignements utiles dans E. Bouteron, J. Gibsox et Mohamed-Chekib- Paciia. administration des domaines de l'Etat égyptien, Compte général des opérations effectuées du 26 octobre 1878 au 3i mars 1898. Paris, imp. Cbaix, 1898, in'|.
A,o EGYPTE
il ne s'ensuit pas que le fellah puisse se nourrir de coton ; et que deviendrait la population de la Basse-Egypte, si toutes les cultures alimentaires étaient condamnées à périr? L'Etat Egyptien, représenté parle Service de l'irrigation, s'est-il bien rendu compte qu'il risquait ainsi d'amener le peuple égyptien à la famine ? Il a pourtant été averti. Le Conseil législatif , qui est le corps officiel indigène, tout naturellement chargé de défendre les intérêts des indigènes, a vivement protesté contre les décisions prises. Il convient de lire le procès-verbal de la séance du 28 février 1900, tel que l'a publié le Journal officiel l :
« Le gouvernement, dit l'un des membres, Hassan bey Abdel Razek, a-t-il voulu par cette exception interdire au cultivateur de profiter de la rotation pour l'arrosage des terres charaki2 de crainte que ceux des villageois qui ont cultivé une partie de leurs terres en coton et qui désirent destiner l'autre partie à la culture du maïs ne négligent l'irrigation de la culture du coton pour procéder à l'ensemencement du maïs, ce qui causerait .préjudice au rendement du coton ? Le gouvernement a tort de vouloir agir ainsi, car le fellah a moins besoin de coton que de maïs qui forme sa principale nourriture et celle de sa famille.
« Si donc le gouvernement tient à sauvegarder le rendement du coton seulement, sans s'inquiéter de la nécessité dans laquelle se trouve le fellah d'avoir du maïs chez lui, il fera preuve d'imprévoyance,
127 p. La Daïra Sanieh, que dirige maintenant W. Willcocks, est également une grande Administration de biens cédés par l'État comme garantie d'emprunts. V. A. Chélu, Le Nil, le Soudan, l'Egypte, p 120 et suiv, ; v. encore, si l'on veut des renseignements plus récents, un bon article de tête dans le Journal du Caire, i3 février 1899.
1 N° 28, du 12 mars 1900, p. 370-372.
2 Les terres de l'Egypte se divisent en terres raï, c'est-à-dire submergées directeemnt par les eaux du Nil au moment de la crue, et en terres charaki, c'est-à-dire soumises à l'irrigation proprement dite, partant, arrosées par le moyen de machines élévatoires ou d'instruments.
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car i! sait pertinemment que le fellah privé de sa nourriture en maïs n'aura pas suffisamment de force pour s'occuper de la terre cultivée en coton et avoir un bon rendemenl malgré L'abondance des eaux..,
a Et si Ton soutient qu'il était d'usage, il y a quinze ans, d*arroser la culture du maïs par les eaux de la haute crue, la réponse sera facile à trouver, car à celle époque le colon cultivé était en minime quantité, de sorte qu'au commencement de la liante crue les eaux coulaient dans les canaux et les fellahs en usaient pour l'ensemencement du maïs. Mais, à présent, le coton cultivé est en plus grande quantité et les eaux de la haute crue sont d'abord utilisées pour cette culture, ce qui occasionne du retard pour l'ensemencement du maïs.
« En un mot, tout fellah, lorsque son tour viendra pour l'arrosage de ses terres, pourra en profiter à sa guise, c'est un droit comme les autres. S'il contrevenait au système de rotation, il subirait les peines édictées dans les règlements spéciaux établis à cet effet, et, de cette façon on peut se dispenser du projet actuellement à l'étude et qui n'a aucune raison d'être... »
Il convient d'ajouter que le Conseil législatif est purement consultatif, et comme il n'a aucun pouvoir législatif effectif, on lui a démontré que ses protestations n'étaient pas fondées ; en tout cas, on n'a guère paru en tenir compte. Le Journal officiel du i/i mars 1900 1 a publié une réfutation officielle de la thèse du Conseil législatif, sous ce titre : Note sur le projet de décret concernant les charaki, par AV.-E. Garstin.
Quoi qu'il en soit, la solution adoptée aurait eu de terribles conséquences si le Nil n'avait pas démenti les prévisions très pessimistes faites par le Service même de l'irrigation. La crue n'a été ni aussi faible ni aussi tardive que sir William Garstin le prédisait dans le document cité plus haut.
Dès le mois de juillet 1900, dans notre article de la Revue
d'Economie politique, nous discutions les craintes de sir William Garstin, et nous les estimions exagérées. Il est certain que la calamité a été moins grande qu'on ne le redoutait1. Le major Peake, avec 2 000 prisonniers derviches, a travaillé à coupelle sadd sur le Nil Blanc, et a mené cette opération avec un succès inattendu 2; de ce chef, la crue du Nil s'est trouvée certainement augmentée. Bref, le Nil, tout en étant en juillet beaucoup plus bas qu'en 1899, semblait tendre à se rapprocher du niveau qu'il avait atteint l'année précédente ; la différence entre le niveau de 1899 et celui de 1900 allait s'atténuant, comme le prouvait le tableau résumé suivant, que nous avions dressé dès cette époque, à l'aide de renseignements divers 3 :
1 Outre les mesures dont on vient de lire l'exposé, le Service de l'irrigation a pris quelques mesures d'ordre plus spécialement techniques ; sur la proposition du major R.-H. Brown par exemple, on a établi sur la branche de Damiette une digue appelée Sadd (V. une lettre de R.-H. Brown, Inspecter gênerai of Irrigation, lettre n° i4 du 3 janvier 1900, dans Journal officiel, 20 janvier 1900, n° 8, p. 97). Mais nous ne voulons naturellement insister ici que sur les faits et les considérations d'ordre économique.
2 On ne saurait trop louer l'intelligente énergie du major Peake-bey. Voir le long télégramme envoyé de Khartoum le 27 avril 1900, par sir William Garstin à lord Cromer, publié dans le Journal officiel du 28 avril 1900, et dans YEgyptian Gazette du 3o avril. Voir aussi Note on the Soudan, by sir William Garstin, Cairo, 1899, elle résumé qu'en a donné H. Schirmer dans la Bibl. de 1899 des Annales de géog., n° 729 ; The « Sadd » of the White Nile dans Geographical Journal, XV, mars 1900, p. 23^-23g, 5 photographies ; M. Zimmermann, Chronique géographique, Annales de géographie, IX, i5 mai 1900, p. 280-281 ; le chapitre The swamps of the Upper Nile and their efléct on the water-supply of Egypt dans le livre de Ewart S. Grogan and Arthur H. Sharp, From the Cape to Cairo, London, 1900 ; et pardessus tout limportant dossier remarquablement illustré (12 cartes) que constitue le Livre bleu déjà cité, Despatch from His Majesty's Agent and Gonsul-General at Cairo inclosing a Report as to Irrigation Projects on the Upper Nile, etc., by sir Y\ illiam Garstin, July 1901. — On appelle sadd, ou sedd ou sudd, ces amas de roseaux qui s'accumulent sur les hautes branches du Nil et qui encombrent par endroits complètement le lit du fleuve et de ses affluents. Le Professeur Schweinfurth, l'éminent explorateur et botaniste, s'est tout spécialement occupé des plantes qui constituent ces masses végétales, et qu'il a été l'un .des premiers à reconnaître et à décrire.
:j Hevue d'économie politique, juillet 1900, p. 665.
ORGA MSATION DU SERVICE DE V IRRIGATION