VI. — Extrait des instructions de M. le
Gouverneur Général en date du 25 janvier 1895 sur la surveillance politique et administrative des indigènes algériens et des musulmans étrangers. ........ 171
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1(68 dogmes de llslftm, le culte musulman, la loi
Exposer, même très sommairemeot, comme c'est le cas, les particularités de la religion mulsiilmane dans le Maghrib et spécialement daos l'Algérie, c'est supposer que le lecteur est déj£t au courant des traits généraux de l'Islam dans tous les pays. On ne jugera peut-être pas inutile que nous résumions ici en quelques mots le credo du mahométisme et les obligations religieuses imposées â ses adeptes.
La religion ou din ((^■î) comprend : la foi, en arah&imdn{^^^[) et les pratiques, en arabe a'mtî/(JV')-
La foi consiste dans l'acceptation par le croyant des cinq dogmes fondamentaux suivants :
1" L'unité de Dieu ou tawh'id {^-^y). C'est le dogme principal de l'Islam, celui qui est affirmé dans la première partie de la profession de foi : « Il n'y a de dieu qu'AlUh r. Et cette affirmation est dirigée non seulement contre les idolâtres, mais encore contre les chrétiens qui admettent le dogme de la Trinité, les ahl et-talslits (-.; — J i*J! J^!), que les musulmans appellent aussi inouchrikoûna f,j-{;-i-') c'est-à-dire «ceux
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qui donnent (à Dieu) des associés ». Dieu est éternel, n'engendre pas, il est immuable, omniscient et surtout omnipotent. C'est ce caractère de la puissance absolue de Dieu, conçue avec la plus grande éoergie, qui est le trait distînctir du mahométisrae, et Palgrave a pu dire que cette religion est « une sorte de panthéisme de la force ».
2'^ L'existence des anges. Ils n'ont pas de sexe, ils ne mangent ni ne boivent. Quelques-uns sont supérieurs aus a;itres et approchent le trône de Dieu (archanges) : ils sont appelés en arabe chérubins, Karoùbiyyoùna (.j-^^^jS), Ce sont : Gabriel, en arabe Djebrâ'il (J-~=t;--s.), l'ange des révélations, — Michel ou Mi/ià'tl (J-^olw<) qui est chargé de veiller aux besoins de toutes les créatures ; il s'occupe des
plantes, des graines, des bestiaux, etc et de tout
ce qui est nécessaire à la subsistance de l'humanité, — Jsrâfil (J~jt,— .1), qui sonnera de la trompette au jeur delà résurrection,— et /3M'î/(J^Kjl),quireçoitrâme des hommes à leur dernier soupir. Les autres anges ont chacun leurs fonctions. Les uns sont sur terre, les autres au ciel. Deux anges sont attachés à chaque homme pour écrire ses actions : l'un écrit les bonnes, l'autre les mauvaises. Deux autres anges, appelés Mounkar et Isakîr {f-~^ eijS-:-^) font passer aux morts un examen dans leur tombe. L'ange qui a la direction de l'enfer est appelé Mâlik (o^L-). — II y a aussi de bons et de mauvais génies, djinn, pluriel djonoùn (^, j-i-» ^^,a.) : ces derniers ont été créés du feu. Leur chef est le diable, Chaït'ân (^Lk i), c'està-dire Satan, appelé aussi Iblis (81160X04 ^j- ^ - j t). Il se nommait jadis "Azàzil {Xi.j^y-), mais il a été maudit
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pour avoir refusé de se prosterner devant Adam. Au jout' du jugement dernier, il entrera en enfer.
3' Les prophètes de Dieu. Le nombre total des prophètes mentionnés dans le Coran et désignés soit sous le nom de nabi (^^-H annonciateur), soit sous le nom de rasoûl (ôj-j envoyé), est de 28. Ce sont: Adam. Idrls ou Hénocb, Noé, Hoûd ou Heber, Çâlib', Abraham, Ismaël, Isaac, Jacob, Joseph, Loth, Moïse, Aaron, Gho'aïb (Jethro), Zacharie, Jean, Jésus, Elle, KUaée, David, Salomon, Job, Jonas, Esdras, Loqmàn (BalaamîJ, Dzoû 1-Kifl (Isaïe, Obadie ou Ezéchielî), Dzoû l-Qarnaïn (Alexandre le Grand) et Mahomet. Mais la croyance musulmane en admet un bien plus grand nombre. Une tradition célèbre déclare qu'il y en a 124.000: « On interrogea Mahomet sur les prophètes. Il répondit : il y en a 124.000. » — « Combien parmi eux, lui demanda-t-on, ont le titre d'envoyé î » — « 313 en tout », répondit-il. Mahomet est le dernier des prophètes. Sa loi s'adresse aux hommes et aux génies; il a fendu la lune en deux; les arbres et les pierres le saluaient ; il est monté au ciel et s'est entretenu avec Dieu. Il a eu de Khadldja, sa première femme, plusieurs enfants, dont une seule tille a survécu, Fftt'ima. Khadldja et Fât'ima sont au nombre des quatre femmes les plus parfaites. Les deux autres sont : Asia, femme de Pharaon, et Marie, mère de Jésus. Après les prophètes viennent les saints ; leur existence est un point canonique. Les quatre plus parfaits sont les quatre premiers khalifes : Abort-Bekr, 'Omar, 'Otsmân et 'Alî.
4" Les Ecritures Saintes. Elles sont au nombre de 104 : dix de ces livres saints ont été envoyés à Adam ;
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cinquante à Seth ; trente à Idris et dix à Abraham Ce sont les çohoûf et anbiyâ (livres des Prophètes) Leurs noms particuliers ne sont pas connus. Les qua tre autres livres sont: la Tawrâ («jy) ou Pentateu que, envoyé à Moïse ; le Zâboûr (j^'j) ou Psautier, envoyé à David ; l'Evangile ou Indjil (J-;-?^'j, envoyé ît Jésus et le Coran (^1^-»). envoyé à Mahomet. Ce dernier abroge tous les autres, les résume et les complète. Il est la parole même de Dieu, parole qui a existé de toute éternité, et ce dogme est un de ceux qui a été le plus discuté et qui a fait couler le plus de sang. Le Coran a été révélé à Mahomet en 33 ans, portion par portion. Il est pour les musulmans la source de toute science.
5" Le jugement dernier. A la fin du monde le soleil se lèvera à l'ouest ; on verra apparaître la Béte de l'Apocalypye ou dâbbat el Ardh ((/>j^ '^'^) et l'Antichrist, en arabe el maslh' ed-dadjdjâl (JW-wl ^r-r— -1') c'est-à-dire « le faux christ ». Jésus descendra ici bas, embrassera l'islamisme, se mariera-, aura des enfants ; GogetMagog feront invasion sur la terre, mais Dieu, à la prière de Jésus, les exterminera; puis le Mahdl (voy. infra, chap. v, m fine) apparaîtra et Jésus fera la prière derrière lui. Ensuite tous les êtres mourront et ressusciteront au coup de trompette d'Isrâfll. Une balance sera dressée, où seront pesées les bonnes et les mauvaises actions. Ceux dont les mauvaise actions seront les plus lourdes iront en enfer, à moins que Dieu ne leur fasse miséricorde; soit spontanément, soit sur l'intercession des prophètes ou des saints. Mais l'intercession n'aura de valeur qu'à l'égard de ceux qui seront morts avec la foi musulmane. Les
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autres, les infidèles, idolâtres, juifs, chrétiens n'auront rien à espérer et ne pourront sortir de l'enfer quelles qu'aient 4té leurs vertus. Celui qui meurt avec un atome de foi sortira sûrement de l'enfer un jour ou l'autre. Dans le paradis, les élus ne vieilliront pas, n'auront pas de besoins matériels ; les houris qui seront à la disposition des croyants et les femmes seront exemptes des infirmités de leur sexe. Les descriptions enchanteresses que Mahomet a fait du paradis sont bien connues. Les damnés brûleront éternellement en enfer avec les démons et Dieu n'enteoflra point leurs cris de désespoir.
A ces cinq dogmes londaraentaux, on ajoute généralement celui de la prédestination. Dans la religion musulmane, comme dans la nôtre, la question de.la prédestination a été l'objet de controverses. Elle a été résolue par l'orthodoxie musulmane dans le sens du fatalisme. Tout ce qui a été, tout ce qui est et tout ce qui sera a été décrété de toute éternité et écrit sur la « table conservée » en arabe el loûh' el mah'foû?! (^j.sL^\ ^jUlj. Dieu a tout arrêté : c'est le qadar ij^), dont l'accomplissement est inévitable, et cet accomplissement môme s'appelle le qadhâ (-L-^aJ).
Parmi les pratiques de la religion musulmane, il faut placer au premier rang, les cinq devoirs religieux fondamentaux sans l'observation desquels nul ne peut prétendre au titre de musulman. Ces devoirs sont des 'ibâdât (c^bL—*). On les appelle spécialement arkâned-din (^ji-^^ ^J^j^)oa «piliers de la religion ». Ce sont :
1" La récitation de la profession de foi musulmane ; Là ilâha illa llâh ou Moh'aMmad rasoûlou llàh tii\ Jj~j -i^ar'j aUI ^ Jl IJ), c'est-à-dire : « Il n'y a de
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divinité qu'Allah et Moh'ammed est son envoyé ». Cette profession de foi s'appelle la chehâda (ïjLj-i,); c'est l'acte essentiel pour celui qui veut se produoer musulman. Celui qui la prononce est leuu pour un croyant jusqu'à preuve du contraire : à l'article de la mort, la chehàda suffit pour trépasser eii état de grâce. 2" La prière ou calât (s^). Il y a par jour cinq prières obligatoires qui sont : la prière du matin ou çoubh' (^~^~^), entre l'auba et le lever du soleil ; la prière du s'ohr (j-s-!^), un peu après midi ; la prière de l'après-midi ou 'ajr ij-~°-^) ; la prière du soir ou maghreb {.,j-»~') au coucher du soleil ; la prière 'de la nuit ou 'ichà (-Li-s) entre la fin du crépuscule et l'aube. — On prie chez soi ou à l'endroit où l'on se tro"uve ; mais il faut qu'il y ait toujours au moins quelques fidèles qui prient à la mosquée. Un muezzin, mouadzdzin, fait du haut du minaret l'appel à la prière qui est ainsi conçu : « Allah est grand (quatre fois répété). Je témoigne qu'il n'y a de divinité qu'Allah (deux fois) ; je témoigne que Moh'ammed est l'envoyé d' AUàh (deux fois) ; venez à la prière(deux fois); venezàlafélicité(deuxfois); Allâh est grand (deux fois); il n'y ade Dieu qu'Allah ftrois fois) ». La prière se compose de plusieurs rfïÀ'a (^«.5^). chaque rak'a se compose elle-même de la récitation de diverses formules et prières et d'une succession d'attitudes ; le musulman est d'abord debout, c'est le qiyâm (/•W-*) ; puis il s'incline les mains appuyées sur les genoux, c'est le rouhoù' (^j-^j) ; ensuite il se remet debout, cette deuxième station levée est Vi'tidâl (J1a-x sI) ; puis il se prosterne le visage contre terre, c'est le sou^oûd (jSj.37— ) ; enfin il s'asseoit dans la posture dite (^ou'
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loûs (jj-jJ-?.} el la rak'a est terminée. L'ensemble des prières quotidiennes se compose de 17 rak'a obligatoires, plus 18 facultatives, sans compter la piière surérogatoire de la nuit appelée ouilr [yj). — Le vendredi, la prière de midi est faite en commun à la mosquée ; le service est dirigé par un imâm, qui prononce ensuite une sorte de sermon ou khoi'ha ; on lit également plusieurs passages du Coran. — Pour faire la prière, il faut être en état de pureté. La purification (t'ahàra, ï,U^) au moyen des ablutions fait l'objet des prescriptions les plus minutieuses. Les choses impures sont ; les porcs, les chiens, les liqueurs enivrantes, les cadavres, sauf ceux des animaux
égorgés canouiquement. les excréments, l'urine
Les rapports sexuels, la menstruation, la satisfaction des besoins naturels, etc., sont autant de causes d'impureté. Si les circonstances font que le croyant ne peut faire ses ablutions faute d'eau, il se frotte avec du sable. L'ablution s'appelle oudhoû {-^j) et la purification par le sable, tayammoum (•-*—-'}. — Les occupations qui pourraient détourner l'homme de la prière sont plus ou moins proscrites : telles sont la peinture, la sculpture, la musique, les jeux de hasard,
le luxe de la toilette
3" Le paiement de la zakât ou {-adaqa (i^j ou *»■*-.=). C'était originairement un impùt perçu sur les bestiaux, l'or, l'argent, les fruits de la terre et les denrées commerciales. Le produit devait en être appliqué : au soulagement des indigents, à la rémunération des percepteurs, aux esclaves, aux combattants pour rislàm, aux voyageurs et à quelques autres classes dô personnes moins importantes. La zakàt n'est -plus
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perçue par les gouveraernents mtistilmaos. Daos la théorie musulmane elle avait pour but de purifier les biens de la souillure du péché. On doit se garder de la confondre avec l'imp>M du même nom que nous percevons en Algérie, dont l'orthographe officielle et incorrecle est zekhat, et qui est un impôt sur les tètes de bétail. Les confréries religieuses décorent du nom de çadaqa ou zakât, les tributs qu'elles prélèvent sur la masse des khouàn : la zakàt était en effet jadis un impôt à caractère essentiellement relig'ieui.
4" Le jeûne, çawm oii ciyâm. {^j-^ ou (•'-r*). Il a lieu pendant tout le mois de Ramadbàn. Il commence chaque jour à l'aube, à partir du moment où il est possible de distinguer un fil blanc d'un fll noir et se continue jusqu'au coucher du soleil. 11 consiste dans la privation absolue de toute espèce d'aliments ou de boissons. On ne doit rien avaler : on ne doit mémo pas tumer, ni respirer des parfums ; les rapports sexuels sont formellement interdits. Lorsque le Ramadhân tombe au mois de janvier, comme cette année, ces prescriptions sont supportables. Mais lorsqu'il vieat, par suite du manque de comcidence de Tannée lunaire avec Tannée solaire, à tomber au mois de juillet, par exemple, elles sont extrêmement pénibles, car il ne reste plus au fidèle que quelques heures de nuit pour manger et prendre un peu de repos, si ses moyens ne lui permettent pas de passer le jour à ne rien faire. Le moment du coucher du soleil que l'administration fait annoncer par un coup d€ canon est en général fiévreusement attendu par les fidèles affamés et à peine a-t-il retenti que la ville est en liesse. Alors ont lieu peDdaat la nuit des r^ouisaances, voire des orgies.
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qui ne conlribuent pas à reposer les croyants. Aussi la fln du Ramadhân les trouve-elle eu général fort affaiblis. Cependant ce jeâne est observé avec la plus grande rigueur ; les musulmans y mettent beaucoup d'ostentation et ceujf qui no l'observent pas sont maltraités par les autres. Le jeûne n'est obligatoire que pour les individus majeurs; les femmes eaceintes, les malades, les voyageurs, ne sont pas astreints au jeilne en ramadbàn ; mais il doivent, plus lard, s'acquitter de celte obligation. Pour s'assurer si un jeune homme a Tâge de jeûner, voici comment l'on procède ici : il prend une ficelle, il la double ; lorsqu'elle est doublée, il fdit le tour du cou avec et il coupe les deux extrémités de façon que, doublée ainsi, elle ait juste la longueur de la circonférence du cou ; puis il pcend entre les dents la double extrémité, et dédoublant la ficelle, il cherche à faire passer $a tête dans la boucle ainsi formée; s'il réussit, il peut jeûner, sinon il doit encore attendra.
5" Le pèlerinage â la Mecque ou h'adjdj (f^). Tout musulman doit l'accomplir au moins une fois dans sa vie ; dans la pratique, il n'en est pas ainsi : . l'éloignement et le manque de ressources permettent difficilement, par exemple, aux Marocains et â nos indigènes de satisfaire à cette prescription. Ceux qui peuvent le faire sont relativement rares et le titre de Hâdjdj i^'-^) qu'ils reçoivent à leur retour est un titre honorifique et fort envié. Le Gouvernement français ne permet pas aux indigènes de se rendre par terre à la Mecque ; ils doivent s'embarquer sur des paquebots spéciaux, soumis â un règlement minutieux au point de vue de l'hygiène. C'est en effet par des
pèlerins revenant de la Mecque que de graves épidémies se sont souvent répandues. En outre l'administration exige des pèlerins qu'ils justifient posséder une somme de mille francs. Cette mesure a été prise à la suite d'embarras qu^ causaient a nos représentants en Oriect, de nombreux indigènes qui, après avoir effectué le pèlerinage, restaient sans ressources et dans le plus affreux dénuement faute de pouvoir regagner leur pays. Malgré ces dispositi ns réglementaires, d'assez nombreux indigènes trompent chaque année la surveillance administrative et réussissent à gagner à pied la Mecque, après une année de ma.'che a trave's le Sahara, le nord Tunisien, Tripoli, la Cyrénaîque et l'Egypte. Ils mettent ordinairement deux à trois ans à accomplir le pèlerinage dans ce' conditions. A leur retour, si leur voyage est connu de l'administration, il est pris contre eux des mesurés disciplinaires. Lorqu'un h'âdjdj rentre dans un village, il est généralement l'objet de manifestations enthousiastes et des réjouissances sont souvent organisées en sou honneur. — Dès que le pèlerin pénètre dans la Terre Sainte, il quitte ses vêtements et s'habille de deux pièces d'étoffe, l'une autour du corps, l'autre sur les épaules, découvrant le bras droit : il reste tête nue. C'est ce qu'on appelle l'ik'râm {^^j^\)- Ue plus il ne se rase plus, ne se coupe plus les ongles et s'abstient de tous rapports sexuels. Le pèlerin se rend ensuite à la mosquée appelée el-masdjid el-h'aràm (j.|j-:e-M j.^~M), c'est-à-dire « la mosquée sacrée ». A l'intérieur de cette mosquée, vaste enceinte quadrangulaire, se trouvent : la Ka'ba (■^-»-^), temple de forme cubique, construit, dit-ou, par Adam, et dans te
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mur de laquelle est maçonnée la fameuse « pierre noire » qui vient du paradis et qui fut donnée à Adam (elle était jadis blanche, mais les péchés des hommes l'ont rendue noire) ; les tombeaux d'Agar et d'Ismaël ; la source de Zemzem que Dieu fit sourdre aux pieds d'Agar, lorsque Abraham abandoana celle-ci dans le désert avec son fils et qu'ils furent sur le point de mourir de faim ; et différents autres endroits rappelants de saints et très antiques souvenirs. Le pèlerin fait sept fois le .tour de la Ka'ba, en baisant la pierre noire ; co sont les t'aouàf (,^ljJs) ou « tournées ». Ensuite il est d'usage de courir sept fois entre deux collines voisines, appelées Çafâ et Maroua, en souvenir, dit-on, des courses d'Agar, affolée en voyant son fils qui allait mourirdesoif.Aprèsquoion se rend à la vallée de la Mina, puis au mont 'Arafat où l'on entend un sermon et où l'on récite de nombreuses prières ; on court ensuite jusqu'à Mozdalifa et le jour suivant, qui est le 10 du mois de Dzou l-ÎFidjdja, on revient à Mina. On jette des pierres en plusieurs endroits (sept pierres chaque fois) à l'instar d'Abraham qui, dit-on, chassa en ces endroits le diable à coups de cailloux ; puis on sacrifie une victime, chameau, bœuf, moiitoii. C'est la fête des sacrifices, 'id f'aïd) el-qorbân ( .^.y^^ ^). Après ce sacrifice, le pèlerin revient a la Mecque, quitte rih'.~àm, fait encore sept fois le tour de la Ka'ba ; puis il retourne à Mina et y jette de nouveau des pierres. On revient enfin à la Mecque et on fait une dernière fois sept tournées autour de la Ka'ba. Le pèlerinage est terminé. — Toutes ces cérémonies sont évideranienl d'origine païenne et elle détonnent un peu dans l'ensemble des
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prescriptions du mahométisiiie, d'où est si soigneusement proscrite, par ailleurs, tonte coutume païenneon peut dire avec raison que ces cérémonies du pèlerinage sont un bloc de paganisme transporté tel quel dans l'Islam (Wellhausen).
A côté de ces obligations fondamentales qui iucombeat à tous les croyants sans exception (fardh 'aïnin, c^ O"^'' '' y ^ d'autres devoirs qui incombent à la communauté (fat^ih kifâiatin, -^iLa-S'^^^), De ce nombre sont : l'obligation d'avoir un imâm el la guerre sainte.
Tous les fidèles doivent avoir un chef suprême nommé tmâm (M) ou hhalifat Allah (*l'l ï. t-.-i . à . , « lieutenant de Dieu ») ou aniir el-moûminin (j-:r^^ ^j-j^^), « commandeur des croyants ») : il doit être issu de Qoréich, la tribu du Prophète et, autant que possible, pris dans la descendance de Mahomet. Le sultan de Constaniinople ne satisfait pas à cette condition: mais il prétend s'appuyer sur une cession que le dernier khalife régulier des 'AbbAsides du Caire lui aurait faite de ses pouvoirs : il peut donc être reconnu avec quelque apparence de raison comme imâm ou khalife. Mais le sultan du Maroc prétend aussi à ce titre ; or il passe couramment pour descendre de la fille du Prophète. Ses droits sont donc en apparence supérieurs à ceux du sultan turc et c'est une considération qui peut avoir éventuellement son importance pour notre politique à venir dans l'Afrique du Nord.
Aux yeux des musulmans le mondo est divisé en deux parties : le dâr el-islàm ou territoire des croyants
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(>y^jb) et le liâr el h'arb ou territoire de la guorre (Ç,y3!^ljb) habité par les iofldèles qui ne se soumettent pas aux musulmans et ne consentent pas à leur , payer un tribut. La guerre sainte ou djihâd (iW) contre les infidèles du dâr el-Karb est un devoir pour l'état musulman. Aussi est-ee au nom du djihâd (lu'ont été prêchées toutes les insurrections contre notre domination eu Algérie. Les infidèles qui retusent de reconnaître l'islamisme peuvent être mis à mort ou réduits en esclavage: mais lesjuifs, les chrétiens et les çabéens (t'I zahoâd, -ij«JI ; en-noi^ârà, ^^UaJ! ; eç-çâbiyyoûna,
,j__jL-aJl), c'est-à-dire ce qui ont reçu des écritures saintes, les juifs de Moïse, les chrétiens de Jésus, les çabéens de Noë, ont le privilège de ne pas être autrement inquiétés s'ils consentent à payer une capitation dite djeziyya (-^j^). Ils reçoivent alors le nom de dzimmî: ils doivent s'habiller d'une certaine façon; ne peuvent monter à cheval ; doivent céder le pas aux musulmans en toute occasion ; ne peuvent posséder des esclaves,- ni épouser des croyantes ; ne peuvent sonner les cloches (chrélions) ou édifier de nouveaux temples à leur usage. Par contre, ris ne peuvent être réduits en esclavage ; il est permis aux croyants d'épouser leurs femmes, et le musulman qui épouse l'une d'elles doit lui laisser le libre exercice de sa religion.
Les musulmans ne distinguent pas la loi civile de la loi religieuse ; toutes les obligations, même celles qui se rapportent aux contrats purement civils pour nous, sont pour eux d'obligation, canonique. Toutes les actions possibles de l'homme sont divisées en cinq catégories : le ouMjib (w^— ^tj) c'esl-a-dire ce qui est
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obligatoire ; lorsque le ouûdjib est «ne prescription du Coran lui-même, on l'appelle fardh (.j^j-a) — le mandoûb (.^jJ-j--») ou ce qui est recommandé — le moubâh (-.L-^) ou ce qui est licite — le makroûh (ïyC) ou ce qui est blâmable, mais néanmoins toléré — et le h'arâm ((■';=■) ou ce qui est défendu.
L'apostat est puni de mort, à moins que, dans un court délai, il ne revienne sur son apostasie. L'apostat s'appelle en arabe mourtad i {^y) ; dans l'Algérie, oïl les renégats sont naturellement nombreux, les indigènes les appellent vulgairement mtoumi. du mot français n tourné » conjugué suivant les règles de la grammaire arabe.
Ijos sources de la loi religieuse
Nous venons d'exposer le credo musulman. Il nous faut maintenant expliquer quelles sont les fondements de la loi religieuse, les sources sur lesquelles elle s'appuie. On en reconnaît généralement quatre, qui sont : le Coran, la Tradition, le consentement universel des docteurs et l'analogie.
1" Le Coran est la parole même de Dieu, éternelle comme lui. Il renferme donc tout, implicitement ou explicitement. Il n'a pas été rédigé du temps de Mahomet. Les compagnons [açKàb, ^jLr-«l) du Prophète l'avaient retenudemémoireou en avaientécrit seulement
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" des portions. Une première rédaction eut lieu sous Aboûliekr, mais ce n'est que sous 'Omar qu'un texte officiel fut déânitivement arrêté. Toutes les autres versions ftirent détruites.
Tel que nous le connaissons le Coran se compose de 114 chapitres ou « sourates » Ojj~~') qui ne sont pas rangées par ordre chronologique. Les dernières, qui sont les premières par ordre de date, ont été révélées à la Mecque, les premières au contraire ù Médine. Les musulmans divisent encore le Coran en : a) 333.671 lettres ; b) 77.934 mota ; c) 6.211 versets, appelés chacun âïa (.^1) ; d) 30 parties dites d;oji3 (-j-^) ou 60 parties, dites h'izb (wt)^)- Ces dernières divisions sont celles qui, dans la pratique, sont le plusemployées par les musulmans pour la récitation du Coran.
Cette réc. talion elle-même (qtrâa, ë,ly) fait l'objet d'une science spéciale, le tadjouîd (-^^f^' A) qui est proprement l'art de psalmodier le Coran. Il y a plusieurs écoles également renommées pour la lecture et la récitation du Coran. Le mot qoràn du reste signifie récitation et non lecture. C'est par une extension abusive que le vorbe arabe qaraa qui signifie « psalmodier •» a reçu le sens de lire : le vrai mot arabe pour dire « lire » est t'âla'a (^^).
L'interprétation duCoran a été naturellement de la part des musulmans l'objet de travaux considérables ; certains versets ayant été révélés à des époques différentes sont contradictoires. Mais l'époque de la révélation n'étant justement pas indiquée dans le texte du Coran lui-même, la difficulté était de reconnaître lequel des deux textes contradictoires était abrogé. La science de l'abrogeant et de l'abrogé, 'Hm en-nâsikh
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oua l-mtmsoâkh (~j-^l tj -i— U! -Uj a été l'objet d'ouvrages d'autant plus nombreux que les versets contradictoires sont souvent relatifs à des sujets importants.
Les commentaires du Coran sont innombrables : un des plus anciens est celui de Tabarl (t 310 H ; 923 J. G.}; ceux d'Ez-Zamakhchàrl (t 533 H ; 1143 J.C.) et d'EI-Baïdhâwl (+ 685 H ; 1286 J. C.) jouissent d'une grande réputation ; leur orthodoxie a parfois été contestée. Un deà plus courts et des plus simples est celui qui a été composé par Djelâl ed-dla el Mah'alll (f 864 H ; 1460 J. C.) et par Djelâl ed-din es-Soyoût'l (+ 911 H ; 1505 J. C.) ; il est habituellement appelé commentaire des deux Djelâl, fefsît- el-Djelâlaïn (cf::'-^',rr"f')- Un des plus étendus et des plus usités est le grand commentaire d'Er-Râzl (t 606 H ; 1209 J. C). Celui que les indigènes algériens consullent le plus volontiers est le commentaire d'El-Khâzin (t 741 H ; 1340 J. C.) ; il est d'un style facile et donne des explications abondantes. Nombre de commentaires ont été commentés eux-mêmes. C'est ainsi que de nombreux siipercoramentaires ont été composés sur le commentaire d'El-liaïdhâoui, dont les obscurités appellent mainte et mainte fois des explications. Les commentaires du Coran prennent le nom de tefsir : le nom de charh' (r/^) est réservé aux autres commentaires.
La meilleure édition européenne du Coran est l'édition stéréotypée de Fltigel imprimée à Leipzig ; Savary et Kasimirski en ont chacun, dans ce siècle, donné une traduction française; la traduction anglaise de Sale nous parait une des plus recommandables.
2° Le Coran, n'étant pas toujours suffisamment expli-
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cite est complété parlatraditioaou^ounns ('^^-^— ■). Ce mot signifie « conduite » et s'entend do la conduite du Prophète, en telle ou telle circonstance, telle qu'elle a été rapportée par ses compagnons ou açh'â'j, ou par les successeurs des compagnons, tâbi'oû l-açh'âb (^:r^^j*;'j). On nomme ainsi ceux qui n'ayant pas connu le Prophète ont néanmoins connu quelqu'un de ses compagnons. Ceux qui n'ont pu que connaître quelqu'un qui avait connu lui-même Mahomet, sont appelés *■ successeurs dos successeurs » tâbi'oû t-tâbi'in (j^-~*jLLJtjjyb). Toute tradition doit être appuyée sur une de ces autorités et accompagnée des noms de tous les docteurs qui se la sont transmise. On tire argument non seulement de la parole du Pro* pbète (h'aàits, ^^Ja.), mais encore de son silence {çamt, eu--»-*).
■ La tradition est pour la loi religieuse une source beaucoup plus abondante que le texte du Coran ; le nombre des traditions que l'on a rapportées est . immense et dans les premiers siècles de l'Hégire on en était arrivé à prêter au Prophète les propos les plus contradictoires. La chaine des appuis {tsnâd, ■î^t) dont nous venons de parler n'était pas une forte garantie et il est toujours facile de faire parler les morts. La tradition était devenue finalement comme une espèce de genre littéraire, au moyen duquel on plaçait dans la bouche du Prophète les opinions de la doctrine que l'on voulait défendre. Le mérite des grands tradilionnistes arabes fut de faire un triage dans ce chaos : ils rejetèrent toutes les traditions contraires à l'orthodoxie islamique, ne conservant que celles qui avaient une grande autorité et, par des interprétations
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plus ou moins subtiles, ils s'employèrent à mettre d'accord celles qui ne concordaient pas entre elles.
L'imâin Mâlik ben Anas (i 179 H ; 795 J. C.) et, l'imâm Ah'med ben H'anbal (i 241 H ; 855 J. C.) réunirent Un grand nombre de traditions, l'un dans son MouwaCt'a (U>jl'), l'autre dans son Mousnad (-J.;-41}. Ce dernier tilre est commun à beaucoup de recueils du même genre. Mais le véritable corpus de traditions qui fait loi dans l'Islâm est formé par les ouvrages de six célèbres traditionnistes dont voici les noms :
a) Aboû 'Abdallah Mob'ammed ben Ismâ'il el Boukhârl (+ 256 H ; 870 J. C), auteur du recueil de traditions connu sous le nom de eç-çah'ih' (-!~*'"'*^I^V)- Son livre en certains pays, entre autres dans l'Afrique du Nord, estrôïérépresqueàl'égaldu Coran. Au Maroc en particulier, on en fait la lecture dans toutes les fêtes religieuses ; le sultan en expédition le fait porter devant lui ; la garde noire que se sont constituée les chérifs marocains porte le nom de 'abid el Boukhâri parce que, dit-on, les nègres qui la compose ont ■ prêté. serment sur ce livre sacré.
ô) Aboû el H'oséin Mouslim ben El H'adjdjâdj {f 261 H; 875 J. C.) est l'auteur d'un autre çah'ih', estimé à l'égal de celui d'El Boukbâri : lorsque l'on dit eç çah'ik'âni, les deux çah'ih', on désigne ces deux ouvrages qui jouissent de la plus haute autorité.
c) Aboû Dâoûd Souléimân ben el-Ach'ats (f 275 H ; - 888 J. C.) est l'auteur du recueil connu sous le nom A'es-sounan (^j^\).
d) Aboû 'Isa (Aïssa) Mob'ammed ben 'Isa t-Tirmidzt (f 279 H ; 892 J. C.) a intitulé son ouvrage Eç Çah'ih' comme El boukbftri et Moslim.
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é) Celui d'Aboû 'Abderrah'mân ea-Nasa't (t 302 H ; 914 J. G.) porte comme celui d'Et-Tirmidzî le titre d'es-sounan.
fi C'est également le titre du recueil d'Aboû 'Abdallah Moh'ammed ben Yesld ben Mâdja el-QazouItit (+ 273 H ; 886 J. C).
Il existe du reste nombre d'autres recueils de h'adlts, mais ils sont beaucoup moins connus et n'ont guère d'autorité. II faut cependant citer à part Et Djâmi' eç çaghîr de l'imâm Djelâl ed-Dln es-Soyoût'i, qui est un compcDdium des plus utiles, et Maçâbih' es-Sowwnad'EIBaghâwî avec son commentaire Afi'cAAdf el Maçâbih' d'Et Tibrîzî, qui jouit d'une grande réputation en Orient et a été traduit en anglais.
3" L'/d?W(i'(^Ua.l) ou consentement universel des docteurs musulmans. Lorsque les hérésies et le scepticisme envahirent l'Islam, il ne suffit-plus d'en appeler au Coran et à la tradition : l'authenticité même de ces deux sources en eflfet était contestée. Comment, dans ces conditions, garantir l'authenticité du Coran luimême? Comment prouver que les interprétations que l'on en donnait étaient bonnes? Pourquoi les h'adlia n'auraient-ils pas été rapportés inexactement ou expliqués arbitrairement î « De même que l'Eglise catholique, cherchant une source de vérités toujours accessible, en vint à se déclarer infaillible, de même ta commuuauté musulmane fut amenée à se déclarer audessus de toute erreur, i- Wldjmâ'' est « l'axipme fondamental du dogme et du droit dans l'Islam ; seule, elle met fin au doute » (Snouek Htirgronje).Elle se définit : « L'unanimité des savants d'une époque déterminée sur un point de la loi religieuse.» C'est donc
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à tort que les musulmans ctierchent à la légitimer par le Coran et la tradition, puisque, seule, elle peut garantir ce même Coran et cette même tradition.
4') Le raisonnement par analogie ou qiyâs i^/'^) est compté par les musulmans au nombre des fondements de la loi. En réalité il n'y a aucune raison pour cela : le qiyâs n'est pas autre cbose en effet, comme Snouck Hurgronje el Goldziher l'ont fort bien fait remarquer, que la logique, et spécialement le genre d'induciion appelé analogie, appliqué à l'étude des autres sources. Il n'est pas une source, mais une méthode pour tirer des sources ce qu'elles contiennent. Pourquoi donc l'a-t-on placé sur le même rang que les autres fondements {ouçoul, Jj^*'} de la loi ? C'est simplement en souvenir des luttes violentes que se livrèrent entre elles, aux premiers siècles de l'Hégire, les diverses écoles qui différaient par l'usage plus ou moins grand qu'elles faisaient du raisonnement analogique. Avec autant de raisons on aurait pu mettre au nombre des ouçoul, le rai (^|j), qui n'est autre que le bon sens appliqué aux cas qui se trouvent sans analogues dans le Coran et dans la Tradition.
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Développement de la doctrine et de la loi ; la codification ; les rites ou écoles
Il De peut entrer dans notre plan de tracer, même de la feçon la plus brî^ve, le tableau de l'élaboration du dogme musulman tel que nous le connaissons aujourd'hui. Les premiers siècles de l'Hégire avaient vu, sous l'œil bienveillant des plus anciens souverains 'abbâsides, s'élever une école redoutable, celle des mo'taziiites. On les a appelé les libres penseurs de rislâm : c'étaient plutôt tout simplement des théologiens libéraux. Ils surent se dégager de la servitude de la lettre dans l'interprétation des textes et, empruntant aux Grecs leur dialectique et leur métaphysique, ils battirent promptement en brèche la vieille orthodoxie musulmane. Les discussions roulaient principalement sur des questions comme celle du libre arbitre, ou encore celle de savoir si le Coran a été créé ou s'il est la parole de Dieu, éternelle comme lui, A côté des mo'taziiites s'élevèrent cent autres sectes : des matérialistes, des panthéistes, surtout en Perse, enseignaient les théories les plus dangereuses pour la société, comme la communauté des lemmes et des biens. Une réaction de l'orlhodoïie était inévitable: elleeutlieuaous le règne d'Ei Moutawakkil (847-861 H), qui sévit impitoyablement contre les mo'taziiites. Un fanatisme étroit remplaça le libéralisme des premiers 'Abbâsides et l'on vit apparaître les excès habituels de
rialolérance religieuse. En même temps un homme se leva qui vint donner aux doctrined orthodoxes leur forme définitive, les coordonner en un tout homogène et, empruntant aux mo'tazilites les procédés qie ceux-ci tenaient de la philosophie grecque, faire de l'Islamisme un système embrassant à la fois la théo- (licée, l'ontologie, la morale... Nous voulons parler du célèbre Aboil i-H'asan 'Ail ben Israâ'îl el-Ach'art (t 324 H; 935 J. G.). Ce fut un transfuge: après avoir longtemps professé les doctrines mo'tazilites, il so jeta dans le camp des orthodoxes et y apporta pour les défendre la même fougue et la même force de dialectique qu'il avait jadis mis â les combattre.
Les orthodoxes, jusque-là, s'étaient surtout attachés à l'étude et à l'observation de la loi religieuse. Le droit canonique, le fiqh (vij) avait été leur étude de prédilection. Ils s'étaient du reste divisés en nombreuses écoles qui différaient entre elles par le plus ou moins de rigueur avec laquelle elles interprétaient le Coran et la tradition, en particulier par l'usage plus ou moins grand qu'elle faisaient du raisonnement par analogie du qiyâs, dont nous avons déjà parlé. Il y eut jusqu'à 18 de ces écoles, qui se réduisirent finalement à quelques-unes, dont quatre seulement ont subsisté. On les appelle aujourd'hui des « rites * ; les Arabes les nomment madskab (■—^À^), Les quatre rites qui subsistent aujourd'hui sont ;
1'* Le rite h'anafite, qui reconnaît pour fondateur Aboû H'anlla en-No'mân ben Tsâbit, né à Koufa, en 80 H.-699 J. G., suivant les uns, en 61 H. -680 J. G., suivant les autres, mort à Médine en 150 H.-767 J. G., ou un an plus tard. C'est le fondateur du rite 1^ plus
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aneioD. On l'appelle « le grand imâm », el imàin el a'z'nm (^^^ '^^). Son principal disciple, grâce à l'influence duquel le rile h'aualî se propagea rapidement, fut Aboû Yoûsof Ya'qoûb ben Ibrfthlm ben H'ablb el-Koûfî l-"Ançârî (+ 182 H ; 795 J. C.) Il fut grand cadi à l^aghdâd, sons le règne du célèbre Haroûn er-Rachid.
Après avoir prévalu dans tout l'Islâm, le rite h'anaflte n'est plus prépondérant aujourd'hui qu'en Turquie, aux Indes et en Chine. Il compte également des adhérents dans le Turkestan, l'Egypte, les Indes hollandaises. Il fut jadis seul suivi dans l'Âtrique du Nord, et, d'après l'historien Ibn-el-Atsir, c'est le sultan ziride El Mo'ezz, qui, en 406 H.-1016 J. C, porta le peuple de i'Ifrlqiya a délaisser complètement le rite d'Aboû H'anlfa pour celui de Mâlik. Toutefois, il y avait déjà plus d'un siècle que le mâlikisme était introduit dans le Maghrib.
Plus tard, les Turcs ramenèrent de nouveau avec eux le rite h'anaflte dans l'Afrique du Nord, mais les indigènes restèrent mâlikites. De nos jours, un certain nombre'de descendants de Turcs continuent à suivre ce rite : il faut y ajouter un certain nombre d'indigènes qui, profitant des solutions diverses apportées par les rites màlikite ou h'anafite à quelques questions juridiques, embrassent ce dernier lorsqu'ils le croient plus profitable à leurs intérêts.
L'école h'aaaflte est ta plus libérale des quatre ; si elle n'a pas prévalu définitivement partout, cela est probablement dû a cette sorte de recul qu'a produit dans tout l'Islâm le triomphe d'une orthodoxie étroite. C'est l'école qui se sert le plus du raisonnement par analogie.
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2"- L'école de Màlik, au contraire, a proscrit le plus possible l'analogie; elle s'en tient généralement, dans son interprétation, au sens le plus littéral, même lorsiiue cela est contre le sens commun. Son fondateur fut, en effet, l'ennemi acharné du qiyâs et du rai, comme éléments de décisions juridiques. C'est le célèbre Aboû 'Abdallah Màlik ben Anas, né en 97 H.- 715 J. C, à MéJine et mort en 179 H.-795 J. G. C'était unennenii acharné des 'Abbàsides, et il déclarait tout haut à Médine que seul Hicbàm I", le khalife omaïade d'Espagne, était digne du khalifat. Aussi sa doctrine, fanatique et faite pour contenter l'esprit étroit des Espagnols, se répandll-elle rapidement en Espagne. Elle fut portée dans l'Afrique du Nord par le célèbre cadi Sah'noûn Aboû Sa'ld ben 'Abdesselàcn et-Tanoûkhl, né en 160 H. -776 J. C, mort en 240 H.- SS4 J. C, gui fut le rédacteur détlnilif de la Moudawwana, traité de droit malékile. Cette Moudawwana était originairement le recueil des réponses faites sur un certain nombre de questions juridiques par l'élève le plus distingué de Maiik, Aboû 'Abdallah 'Abderrah'màQ ben el-Qàsim, â ua nommé AsatI ben es Fourât, qui avait rapporté ce recueil dans le Maghrilj, où il fut définitivement rédigé par le cadi Sah'noûn. D'autres jurisconsultes composèrent des ©impendium, de droit màlikile, qui ont joui dans le Maghrib d'une renommée plusou moins grandeet au nombre desquels il iaut citer :
a) La Risâla de 'Obéidallàh ben 'Abderrah'mân ben Abl Zaïd el Qaïrouâni, né en 316 H.-928 J. C. à Nefza, en Espagne, mort k Cairouan, en 386 H.-99Ô J. G., suivant les uns, et, suivant les autres, à Fez, quelques années plus tard.
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b) Le Mpkhtuçar fi l-fauroû' d'Aboû *Amr 'OlsmâD bea 'Omar bea Abl Bekr, dit Ibn el-H'àcljib, mort en 646 H. - 1252 J. G.
c) Le Mokhtaçar de Kbelll ben Ish'aq bea Modsâ Dhiyâ d-Dln el Djondi, mort en 767 H - 1365 J.-C. (la date est incertaine) qui a détrôné le précédent quoiqu'il soit moins clair et moins exact. Khelil a aussi composa un commentaire, intitulé Tawdhik' sur Ibn el-H'âdjib.
d) La ToK fat el-houkhàm, d'Aboù liekr JJoh'ammed ben Moh ammed, dit Ibn 'Acim, mort en 8S9 H - 1436 J. C, poème didactique sur le droit musulman, rttcemmeiit traduit en français par Houdas et Martel,
Mais la grande autorité, en matière de loi religieuse, et toute loi est religieuse cbez les musulmans, est K.be- Itl b^D Ish'aq, l'auteur du Mokhiaçar dont nous avons parié. Concis jusqu'à l'obscurité, son ouvrage est destiné à être appris par cœur : it en a été composé des centaines de commentaires, peu originaux du reste et se copiant invariablement les uns les autres.
L'Afrique du Nord est restée le boulevard du màlikisme; et vraisemblablement il lui a été funeste^ comme il l'a été à l'Espagne musulmane où il prit jadis un développement extraordinaire et où il suscita une école considérable de commentateurs. Il semble bien en effet qu'il ait préparé la ruine de la civilisation arabe en Espagne, n Le triomph'j de la doctrine de Mâlik, dit René Basset, a coïncidé avec la déca' dence de la littérature et de toutes les œuvres de l'esprit ; elle s'est surtout répandue dans le Maghrib et dans l'Espagne et elle a été une des causes principales, sinon la principale, de U décadence littéraire
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et scieûUflque de ces contrées. » Les mâlilçites comptent encore des adhérents en Egypte et en Arabie, mais c'est le Maghrib qui fournit le plus fort de leur contingent.
3" L'école châfi'ite a pour fondateur Moh'ammed ben Idris ech-Chàfi'l, né en 150 H. - 757 J. G. à Gaza, mort au Caire en 204 H. - 820 J. C. C'était un élève de Mâlik. Il est beaucoup moins rigoriste que son niailfc sans ccjiendant avoir le libéralisme d'Aboû H'anîfa. Les Châfi'itessontsurtout répandus en Egypte, dans l'Inde, aux Indes hollandaises, en Arabie, sur la côte orientale de l'Afrique et au Cap. Il n'y en a pas dans l'Afrique du Nord.
4» L'école h'anbalile ne compte presque plus d'adhérents. Son fondateur fut Aboû 'Abdallah Ah'med ben Moh'araraed ben H'anbal, né en 164 H. -780 J. C. à Baghdâd et mort en 241 H. - 855 J. C. Son enseignement est aussi étroit que celui da Mâlik. Il professait un anthropomorphisme asçez grossier et ses sectateurs se montrèrent toujours d'un fanatisme violent sous les 'Abbâsides. Ah'med ben H'anbal fut un des pridcipaux instruments de la réaction féroce de l'orthodoxie contre la libre pensée musulmane dont nous avons parlé plus haut. Il n'y a guère de h'anbalites que dans l'Arabie.
Les fondateurs de madzkab sont les seuls à qui l'on reconnaisse le droit. d'interpréter le Coran et la Tradition ; ils occupent ainsi le degré supérieur de ce qu'on appelle VidjUhâcl (Jlfr^.?-!), mot à niot « l'effort législatif )), c'est-à-dire la faculté de créer une jurisprudence. Il est interdit de fonder une nouvelle école et les juristes ne peuvent plus que se mouvoir dans
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les cadres tracés par les quatre fondateurs de riles. Leur idjtihàd est doue restreint ; mais de plus, il y a parmi eux encore des catégories : les disciples plus ou moins directs des chefs d'écoles avaient le droit de faire jurisprudence sur les principes secondaires du droit ; ceux qui les ont suivis ne peuvent plus que se proQoncer sur des questions spéciales. Quant aux jurisconsultes actuels, ils doivent d'abord s'en référer aui opinions des auteurs contenus dans les trois catégories que nous venons d'ônumérer. Autant dire que l'autorité peso sur eux d'un poids si lourd qu'elle empêche le droit de progresser et le réduit à l'étude des maîtres. Aussi la plupart des recueils modernes de décisions judiciaires, de fatâoui (^jl^, pluriel de fetoua ^j^), oc marquent-ils aucun progrès réel de la science juridique.
C'est ainsi que nos jurisconsultes africains sont cristallisés dans le Mokhtaçar de Khelil ben Isbâq qui est devenu ici presque la seule autorité religieuse et qu'on appelle toujours Sidi Khelil par respect. On n'étudie même plus l'ouvrage du fondateur du rite, le Mouicat t adiQ TimâmMâlik. Aquoi bon, puisque Khelil a tout prévu et est en somme beaucoup plus complet que l'imâm ?
Ou voit par là combien est erronée l'opinion, cependant si répandue dans le public, que les cadis jugent d'après le Coran ; les juges musulmans n'ont à invoquer ni le Coran, ni la Tradition, que du reste ils connaissent peu, ui même les ouvrages du fondateur du rite. Si par hasard ils en citent des passages connus, et toujours les mêmes, ils ne peuvent les appliquer que comme l'a fait KhelU et en s'abritant derrière
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son opinion. Toute initiative, tout raisonnement leur est refusé et la jurisprudence est Agée pour toujours.
L'islamiBation de TÂfrique Mineure ; leB Ehftredjites
< C'est une erreur de croire que les hardis et féroces conquérants qui dissipèrert les restes de la puissance byzantine dans la Tripoltlaine et dans ta Byzacène, puis étouffèrent dans leurs germes les petites monarchies indigènes de la Kâhina et de KocéiJa, un H'asan ben No'mân, un Sîdî 'Oqba, aient converti les Africains à l'Istàm. Leurs petites armées, bien disciplinées, traversèrent l'Afrique comme des coups do foudre, mais sans autre résultat que d'y promener le pillage et l'épouvante. Sîdi 'Oqba, par exemple, fit couper un doigt au roi de Kaouar, qui ne lui avait même pas résisté et lui dit ': « C'est pour te donner une leçon, chaque fois que tu jetteras les yeux sur (a main, tu ne seras pas tenté de faire la guerre aux Arabes. -» Il traîna comme oii sait Kocéila à sa suite, et l'humilia en le traitant comme un serviteur. Arrivé dans le Maghrib Extrême, il demanda s'il ne restait plus de peuples à soumettre. On lui indiqua les Berbères du Soûs : il ravagea le Soûs, et poussa son cheval jusque dans les flols de l'Océan. Mats tous les sillons qu'il a\^ait ouverts s'étaient déjà refermés
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derrière lui, quand il revint vers l'Est, Od vendait les Africaiûs sur les marchés comme du bétail. H'asan qui, suivant Ea-Nowéirl, < réorganisa l'administration du pays », et fut surnommé te vieillard intègre, ramena en Egypte trente-cinq mille captifs, et vida, en présence d'EI Oualid, des sacs remplis de tant de pierreries, de perles et d'or, que le Khalife en fut
ébloui Ce n'est pas avec de tels procédés
qu'on convertit un peuple. Tout au plus, peut-on admetire que les Africains aient été forcés de répéter du bout des lèvres tes nomsd'Allâti et de Moh'ammed ; mais il est évident que toutes leurs tribus, brutalement décimées, ne devaient avoir qu'un désir : se ratiger pour combattre en désespérées derrière les premiers venus qui seraient capables d'organiser leur résistance. * (Masqueray).
Ces premiers venus, ce furent les khâredjites (^jU pi. -j!ji.). Il convient d'expliquer en deux mots leur origine : à la mort du troisième khalife 'Otsmin, une compétition surgit entre 'AU, le gendre du Prophète et Mo'âwia, parent de 'Otsmân, que la Syrie reconnut pour khalife, l^a Perse et Médine se rangèrent au contraire du côté de 'Aij. Les deux partis se rencontrèrent à la bataille de Ciffîn ; après une semaine de lutte, un accord intervint : 'Ali et Mo'âwia acceptèrent de s'en remettre à un arbitrage. Mais alors plusieurs milliers de sectateurs de 'Alise retournèrent contre lui ; le Coran, disaient ces rigoristes, n'admet pas d'arbitre dans un cas de ce genre ; 'Ail, régulièrement élu, devait être le seul Khalife, et puisqu'il n'y consentait pas, il était traître à son tour. Quatre mille de ces sectaires, commandés
par 'Abdallah ben Ouabb, livrèrent à 'Ail ta bataille de Nehraouàn ; ils furent tailléâ en pièces. Ua des des survivants, nommé 'Abderrab'màn ben el-Mold- }em, assassina 'Ali à la porte de la mosquée de Médine.
A partir de cette époque ils furent connus sous le nom de Ouahbites (nom qu'il faut se garder de confondre avec celui de la secte moderne des Ouahhàbites du Nedjd). Egalement exécrés par la Perse, l'Arabie et la Syrie, ils restaient aux yeux des autres croyants et ils sont encore aujourd'hui, les assassins de Noire Seigneur 'Alî. Ils furent martyrisés et aucune histoire n'est plus sombre et plus tragique que la leur : mais ils demeuraient indomptables, puritains, égalîtaires, observateurs de la lettre du Coran, inca-pables d'accepter un compromis. Ils se partageaient en deux sectes : les plus fanatiques, les çofrites, du nom d'un de leurs chefs, 'Abdallah ben Çaffâr ont laissé en Orient les plus sanglants souvenirs; d'autres, plus modérés ont été appelés Abâdhites de 'Abdallah ben Abâdh el-Morri et Ta ml mî. Or, dès le début du VHI» siècle de notre ère, abàdhiles et çotrites envoyaient des missionnaires -dans le Maghrib et les Berbères, à peine islamisés, adoptant ces nouvelles doctrines avec enthousiasme, se retournaieut contre leurs vainqueurs, qu'ils excommuniaient, et combattaient les musulmans au nom de Mahomet lui-même !
Les doctrines ouahbites du reste n'étaient pas sans rapport avec le christianisme tel que l'avaient jadis compris les indigènes au temps du célèbre schisme qui ne cessa pas de déchirer l'Eglise d'Afrique, nous Voulons dire du donatisme. Les çofrites rappellent
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plus ou moÏDs les hordes farouches des Circoocel lions. H Les khàredjites continuèrent véritablement Optât de Thamgad et ses pareils quand, poussés comme eus par une fureur divine, ils reprirent contre Damas la vieille lutte de l'Afrique contre Rome et Byzance... C'est par eux seuls que tes deux tiers de l'Afrique furent islamisés et en même temps armés contre l'orthodoxie musulmane. » (Masqueray). A la dn du VHP siècle, après des centaines de combats, ils avaient lassé les khalifes : Hâroûn er-Rachid fait do l'ifrlqiya une province indépendante qu'il donne en fief aux Aghtabites et le reste du Maghrih reste abandonné à lui-même.
Soixante ans auparavant, les Abâdhites avaient fondé le royaume de Tiaret. « 'Abderrah'mân y fut roi, puis ses fiis lui succédèrent, étranges souverains d'une simplicité monastique, entourés d'évéquea, comme Cbarlemagne. et bientôt dominés par eux, comme Charles le Chauve, tout puissants comme Frédéric Barberousse lorsqu'ils menaient la croisade contre les Imâms noirs, et presque abandonnés quand la guerre était finie; justiciers comme Saint-Louis, savants en théologie et disputeurs comme les derniers Césars de Byzance. Le jour où les députés des Ouahbites de l'Ouest vinrent à Tiaret apporter des présents considérables à 'Abderrah'mân et le reconnaître pour chef suprême de la religion réformée, ils le trouvèrent maçonnant lui-même sa maison, et s'il les' fit aUendre, ce ne fut que pour laver ses mains tachées (Je boue. 'Abdelouahhâb veillait la nuit avec sa sœur pour se perfectionner dans la jurisprudence, laisait copier en Orient quarante charges de livres, les lisait
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et n'y trouvait » que deux choses » dont il n'eût pas connaissance. C'était un proverbe qu'il n'y avait pas chez eux de servante qui ne conndt les signes du Zodiaque.... » (Masqueray).
A la iln du VII* siècle de notre ère, .la dynastie onahbite des Rostemides de Tiaret était dans toute sa puissance. L'iraâm avait un représentant dans le Djebel Nefoiisa, commandait dans la plus grande partie de la province d'Oran, dans l'Aurès, à Djerba, étendait son influence d'une part sur les çoli-ites de l'Occident extrême, d'autre part jusque dans l'Oman et à Zanzibar. Ce furent les schismes qui les perdirent : ils s'abîmèrent dans les disputes théologtques, se divisèrent, s'excommunièrent entre eux. Leur doctrine perdait du terrain : déjà le mâlikisme avait envahi l'Espagne et s'Infiltrait au Maghrib ; mais ce n'est pas lui qui qui devait tuer le ouabhisme. C'étaient les 'Alides, les éternels ennemis des khâredjitea qui allaient les abattre : 'Abdallah, le précurseur du mahd! 'Obeid Allah soulevait les tribus berbères, presque inconnues jusqu'ici dans l'histoire, des Ketâma, et écrasait la dynastie de Tiaret. Ils perdirent Içar capitale, s'enfuirent dans le Sud, ne trouvant d'abri qu'à Ouargla, encore n'y restèrent-ils pas même un demi-siècle, car vers le commencement du XI" siècle de notre ère, ils ftirent obligés de s'enfuir encore et ce nouvel exode les mena jusqu'à la chebka du Mzab, dans un pays pierreux, calciné, aride et dont, par des miracles de travail et d'industrie, ils ont fait la magnifique oasis du Mzab, composée à l'heure qu'il est, de sept vérilables villes.
Il ne reste plus aujourd'hui beaucoup de khàredji-
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tes ; en dehors des 50.000 Mzàbites du Mzàb, dont un grand nombre sont répandus dans les villes algériennes où ils exercent différents commerces, il y en a deux îlols compacts à Djerba et dans le Djebel Nefoûsa ; de plus ils sont très nombreux dans l'Oman et l'imam de Mascate est un imâm abâdhite ; enfin ils sont également nombreux à Zanzibar. Quant aux autres sectes kbâredjites elles ne comptent plus de nos jours aucun représentant. Résumons en quelques mois le credo abâdhite te! que les Mzâbites le professent actuellement.
Le Coran étant la parole incréée d'Allah contient tout ; tout conflit doit être jugé d'après son texte. On doit l'interpréter à la lettre : toute innovation est hérétique. Allah est unique, intangible, invisible ; nul ne le verra, au sens humain du mot. Les peines et les récompenses sont éternelles, sans que l'intercession puisse les changer. Le goût du luxe est un péché des plus graves. Le célibat n'est pas permis. Le vin. raicooJ, le tabac, la musique, la danse, les jeux sont impies. La communauté doit élire un imâm ; les lettrés seuls, qui possèdent le Coran, peuvent prendre part à l'élection. L'imâm est souverain, il ne peut se dérober à ses fonctions, sous peine de raort. S'il innove, on doit l'abandonner comme 'Ail fut aban donné (voy. Appen-lice).
Dans la société mzâbite, les lettrés, c'est-à-iire les clercs, forment une véritable théocratie: il n'y a plus en effet d'imâm, car d'après la loi, quand la résistance aux infidèles n'est plus possible, sans compromettre la vie des femmes et des enfants, la communauté se forme à l'état de secret, sans imamat. Chaque paroisse a son conseil de douze cIctcs ou i'azzaben (de
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^azzaba -^}j^), sur la préaideocô d'un cheikh. Le cheikh approuve tous les acles dupouvoir civil représenté par la djema'a (-^W) et veille à ce que celle ci n'empiète pas sur le pouvoir spirituel du conseil précité qui prend le nom de Kalga (-•^^^}. En réalité, quoique paraissant se tenir à l'écart de tout pouvoir laïque, les clercs ont tout simplement pris la succession de l'imàm, dont ils ont, en somme, toute l'autorité. C'était d'ailleurs une conséquence forcée de la doctrine abàdhite suivant laquelle tout musulman qui n'admet pas un point quelconque du canon religieux est mis hors la loi : de là la nécessité pour le pouvoir civil de faire valider tous ses actes par le pouvoir religieux aân de constater qu'ils sont conformes à la doctrine.
La peine de mort n'existe pas, sauf contre l'imâm ' qui se dérobe à ses devoirs. Le chaiiment le plus sévère est Iztebriya (-^^), c'est à-dire l'excommunication. L'excommunié perd ses droits civils, ne peut plus plus fréquenter personne : la peine équivaut à un bannissement. Elle n'est levée qu'après que le coupable a fait amende honorable devant les clercs, avec tout un cérémonial d'expiation.
Les femmes rozâbites ne peuvent quitter la confédération ; aussi n'en voit-on .jamais dans les villes du Tell. A Beni-Isgueo même, la coutume interdisait à toute femme de sortir de la ville.
L'occupation des sept villes du Mzâb par l'autorité française a naturellement fait perdre la force de loi à la plupart de ces prescriptions ; mais elles sont encore généralement observées. Toutefois les clercs ont été naturellement dépouillés de leurs privilèges et delà plus grande partie de leur autorité.
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Tels sont ces curieuï khâre.îjit-'S algériens sur lesquels nous avoQS cru devoir donner quelques d4iails Pour ]e surplus, nous ne pouvons que renvoyer le lecteur aux ouvrages de Masquera^ que nous avons déjà cité* plusieurs fois. Revenons maintenant à l'apparition en Algérie du mahdî 'Obeïd Allah à laquelle nous avons fait allusion plus haut.
Celait la première fois que l'on introduisait dans le Maghrib la doctrine du mahdisine. Déjà les 'Alides avaient pénétré avec la dynastie idrîside dans l'Afrique Mineure, r/tais jamais les doctrines messianiques du chl'isme n'avaient été répandues d'une façon aussi active. Leur fortune fut surprenante et l'on eut ce spectacle extraordinaire d'un peuple berbère jusque là inconnu se levant et fondant un empire, l'empire fat'imite : à la doctrine puritaine, égalitaire, des khâredjites succédait la doctrine mystique, amoureuse du despotisme, des 'Alides. L'esprit berbère cependant ne pouvait s'accommoder de cette religion orientale et la fortune du chl'isme fut assez courte en Afrique : ce fut l'orthodoxie mâlikite qui la ruina définitivement et la dynastie de 'Obéid Allah, transportée au Caire, perdit toute influence sur l'Afrique. Mais la croyance au Mahdî n'avait pas disparu : tout le long de l'histoire nous la verrons apparaître ; elle va réussir encore à fonder un empire, celui des Almohades.
Les Aimoravides,. sortis des profondeurs du désert, avaietit anéanti les derniers idolâtres, les derniers infidèles du Maghrib, mai^ il était réservé aux Almohades d'importer dans le Nord de l'Afrique la pure orthodoxie qu'El-Ach'arl, dont nous avons parlé (p. 2'2). venait de constituer en un sysième définitif dans les écoles orientales.
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Ibn Toûmert, né dans les Maçmoûda, tribu montagnarde du cœur du Maroc, visita Itaghdâd vers le commencement du XP siècle de notre ère. Il écouta les leçons des maîtres acb'arites et combibaut cette doctrine avec le dogme chl'ite de l'infaillibilité de l'imftm et les traditions relatives au mahdl, il entreprit la lutte contre les almoravides. L'Afrique était loin d'être islamisée : Ibn Toûmert se posa en réformateur des mœurs ; en doctrine, il opposait les théories acb'arites & l'antbroponiorpbisme dont étaient encore iuiprégnés les africains ; en politique, il représentait la revanche de l'élément berbère sédentaire contre l'élément saharien et nomade ; en se présentant comme le mahdi, il flattait le goût qu'ont toujours eu les indigènes du Maghrib pour l'arithropolàtrie, en même temps qu'il se tenait éloigné des exagérations mystiques du chi'isme, tout â fait opposées au caractère berbère. Il mourut au commencement de la lutte qu'il avait entreprise (516 H ; 1121 J. C), mais son successeur eut le temps de soumettre â sa loi non seulement l'Afrique Mineure toute entière, mais encore l'Espagne.
Depuis un siècle les hordes de Hilâl et de Soiéim, lancées par le ressentiment des fat'imites du fond de la Haute-Egypte contre le Maghrib, ravageaient celuici : mais si l'on a pu dire que la véritable arabisation de l'Afrique du nord fut leur œuvre, on ne peut dire qu'ils aient grandement contribué au progrès de 'l'islamisme dans ce pays : c'étaient d'ailleurs des bédouins, c'est-à-dire des gens foncièrement irréligieux, comme le sont encore de nos jours les bédouins de l'Arabie. Ils ont arabisé les Berbères, mais ils ne les ont pas islamisés.
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Ce n'est qu'au XVI° siècle qu'a eu lieu l'islamisation défînitive de l'Afrique Mineure : il ; avait trois cents ans que les dynasties berbères fatiguaient le Maghrib de leurs dissensions. Les compétitions politiques avaient relégué au second plan les questions religieuses ; les nations infidèles de l'Europe avaient peu a peu pris pied sur le continent africain, les Espagnols sur la côte méditerranéenne, les Portugais sur la côte Atlantique. Ces derniers surtout avaient merveilleusement affermi leur domination ; leur influence pénétrait petit à petit dans l'intérieur du pays ; ils avaient eu mains le commerce entier de l'extrême-ouest ; le sol de l'Islam était entamé de tous les côtés.
Alors se levèrent les chérifs : descendants du Prophète, venus d'une ville de l'Arabie, de Yambo, la ville des descendants de 'Ali, se fixer dans les oasis du Tafilelt, ils entreprirent la lutte contre les Porliigais. Ils leur enlevèrent d'abord le Soûs et dominèrent à Târoudant, puis les autres villes de la côte, et ils s'installèrent à Maroc ; Fez enfin tomba en leur pouvoir. En même temps, ils essaimaient de tous les côtés. La Sâguiat-el-H'amra était devenue en particulier une pépinière de chérifs, c'est-à-dire de descendants du Prophète. Ilss'élançaient de tous ces points dans l'Afrique Mineure, allant enseigner aux populations la pure religion musulmane. La littérature religieuse renaissait ; déjà toute une collection de romans, «omme l'histoire de Temîm ed -Dàri, l'expédition de 'Ail contre le dragon, à caractère â la fois populaire et religieux, s'était répandue partout, importée peut-être par les Maures fugitifs d'Espagne.
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En un mot, la ruine <le l'Empire des arabes en Espagne, l'expulsion des Maures, les progrès inquiélanls des Espagnols et des Portugais en Afrique avaiert réveillé le fanatisme musulman ; une réaction se produisait, et elle devait nettement se caractériser : dans l'ordre politique par l'établissement à l'ouest d'un pouvoir de natare essentiellement religieuse; dans l'ordre social, par une mission musulmane très active, très pénétrante ; dans l'ordre des productions de l'esprit, par la renaissance des belles-lettres, et spécialement par le développement de la curieuse littérature populaire et religieuse à laquelle nous avons fait allusion.
Le grand travail d'islamisation qui eut lieu alors est perceptible même pour celui qui lit superficiellement les histoires des musulmans ; à partir du XVI" siècle, tout change : les tribus n'ont plus les mêmes noms, elles se donnent des patrons religieux; les historiens se montrent beaucoup plus intoléranls dans leurs appréciations; les saints, les marabouts, -jouent dans l'Etat et dans la vie populaire un rMe de plus en plus grand. On croirait, quand on passe d'Ibn Khaldoûn à El Oufrânî, qu'on lit l'histoire de deux peuples différents.
Cependant cette islamisation dont nous parlons s'est continuée jusqu'à nos jours; le maraboutisme, développant le vieux goût des Berbères pour le culte de l'homme, n'a cessé d'étendre son influence. Ceites, il y a des populations que l'Islam n'a pas encore entièrement pénétrées; la Grande Kabylie. qui a adopté la loi musulmane en ce qui concerne les preecriptious d'ordre purement religieux, n'a pas accepté le statut personnel musulman. Elle garde ses coutu-
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mes, ses kânoûn, malgré leurs contradictions formelles, avec le droit coranique d'origine divine. Mais, répétons-le, le maraboutisme ne cesse de gagner du terrain. Nous y avons contribué nous-raême en arabisant inconsidérémetit des pays comme l'Aurès d'où nous avons à pen près fait disparaître les coutumes nationales et antéislamiques. A côté du maraboutisme, ou plutôt au sein du maraboutisme, se sont élevées les confréries mystiques religieuses qui ont aussi puissamment contribué à (aire pénétrer le pur esprit islamique jusque sous les plus humbles gourbis et les plus modestes tentes. Il est temps de dire quelques mots de ces deux éléments de l'Islam : maraboutisme et associations mystiques.
Lie culte des saints : marabouts, chérif s
C'est un fait bien commun que les peuples ne changent, pas brusquement de religion; lorsqu'un réformateur se lève, qui leur apporte un nouveau credo, ils adaptent seulement de leur mieux leurs anciens cultes à celle nouvelle croyance. Les sanctuaires en particulier restent les mêmes, au point que l'on a pu dire que, depuis le commencement du monde, l'humanité a toujours prié dans les mêmes lieux. En étudiant les formes populaires d'une religion, on arrive toui jours à y retrouver des survivances de cultes primi-
tifs : rislàm ne fait pas exception et on y relève à chaque instant des témoignages des vieux cultes des arbres, des pierres, des sources
Un autre culte qui se retrouve dans toutes les religions et qui semble en particulier dominer toute la vie religieuse de l'Afrique Mineure, c'est le c;ilte des saints, A la vérité, on s'explique facilement que le pur Islam, qui n'almet guère ce culte, n'ait pas sufRsamment contenté ses sectateurs. AUâh est trop loin du fidèle ; il en est séparé par un abime et le musulman semble un jouet dans la main de son Dieu. Or, rbomme a la conscience profonde de l'afilnité de sa nature avec celle la divinité, et la conception musulmane du dieu ne donne pas, sous ce rapport, satisfaction aux aspirations du croyant. Cela suffirait à expliquer le culte des saints : mais il y a plus. Ce culte au Maghrib a le caractère dune véritable adoration de l'homme, d'une anthropolâtrie ; et cette aulbropolâtrie y est pratiquée depuis une haute antiquité, car nous en retrouvons des témoignages dans des auteiira classiques comme Pomponius Mêla et Procope.
Les saints du Maghrib s'appellent des « marabouts » ; nous expliquerons dans un instant l'étymologie de ce mot. Le culte des saints est si bien ancré ici que nous avons cru pouvoir employer pour le désigner l'expression « maraboutisme ». Ce liiaraboulisme fleurit dans toutel'étendue du Maghrib, et par ce dernier mot il faut entendre, lorsque l'ou s'occupe d'études musulmanes, non seulement le Maroc, l'Algérie, la Tunisie, la Tripolitaine, mais encore le désert lybique entier et une partie de l'Egypte : en matière religieuse, le Maghrib s'étend jusqu'à Alexandrie et jusqu'au Caire. Hartmain
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a fort bien insisté là-dessus. Le maraboutisme donc avec ses allures spéciales, caractérise cet immense territoire : il se retrouve aussi bien chez les nomades que chez les sédentaires. Toutefois il est compréhen* sible qu'il prend moins d'extension chez les premiers : un tombeau de marabout ne se déplace pas comme un campement et un sanctuaire ne peut se changer à dos de chameau. Il existe du reste aussi bien chez les orthodoxes qtie chez les hérétiques, et nous pensons en ce moment aux sectaires abâdhites, à ces khâredjites dont nous avons déjà parlé. Toutefois il semble être d'autant plus florissant que l'on s'avance plus à l'ouest, et le Maroc est véritablement la patrie des marabouts, à telle enseigne que la légende les fait presque tous venir de ce pays.
Nous avons dit que les marabouts, vivants ou morts, étaient l'objet d'une véritable adoratioD. Ceux qui ont vu circuler un marabout parmi ses fidèles ne nous contrediront pas. « Quiconque, avons-nous écrit ailleurs, n'a pas vu au Maghrib un grand marabout parcourant les tribus où il est connu, ne peut se figurer jusqu'à quel point est exact le mot d'aolrhopolàtrie que nous avons d^â employé plusieurs fois. C'est un spectacle cependant qui n'est pas rare et qui se renouvelle souvent, même dans les rues d'Alger, lorsqu'un marabout influent vient pour quelque temps au cheflieu. On se précipite sur le passage de ce saint homme pour baiser le pan de son burnous ; pour baiser son étrier s'il est à cheval ; pour baiser même la trace de ses pas s'il est à pied ; il a peine à fendre la foule de ses adorateurs. Arrive-t-il près de l'hôtel où il doit séjourner, vingt bras l'enlèvent et le montent au pre-
mier ou au deuxième étage. Ou lo supplie de prendre ua peu, une bouchée seulemeut, do la nourriture qu on a préparée pour Iiii et, s'il refuse, on lui demande, comme faveur, de vouloir bien cracher dans les mets que l'on se dispute ensuite pour les manger » (Rev. hist., XL, 359). — On peut dire hardiment que la foule vénère un grand marabout à l'égal du Prophète, si ce n'est plus. Toulefois ce prestige reste avant tout territorial : il n'est point universel. Le marabout est vénéré dans sa région où il est tout puissant ; mais, bien qu'il conlmue à recevoir partout des marques de respect, son pouvoir s'arrête devant celui d'un autre marabout En un mot les raarabjuts ont surtout un caractère plus ou moins local.
Le mot ma rabout, vient de l'arabe tnerâbet (Jaj|^), On nommait, jadis, ainsi celui qui servait dans un ribât' i et les ribât' étaient des sortes de forts, établis principalement sur les limites de l'enapire musulman, où ils servaient de bases d'opérations pour la guerre sainte cojlre les Infidèles, le djihâd. Dans le ribât , la guerre alternait avec les exercices de piété. Plus tard, la période héroïque passée, le ribât' ne fut plus qu'un couvent, une zâouia, et le 7nerâhet' , le marabout, un apôtre religieux. A la fin du XV* siècle, un grand nombre de ribât' s'étaient fondés au Maroc pour combattre la domination portugaise, qui fut la plus sérieuse tentative de pénétration européenne contre laquelle les Maghribins eurent jamais à lutter. Les « mrâbt'ln » qui combattirent ainsi, firent ensuite place à des missionnaires religieux qui, au XVI* et au XVII" siècle, partirent du fond du Maroc et particulièrement, d'après la
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légende, de la Saguiat-el-H'amrà, pmir catéchiser les populations de l'Afrique Mineure ; ce fut la grande iS'lamisatioQ de ce pays et la seule qui ait effectivement fait pénétrer le dogme musulman Jusq'ie dans la dernière des bourgades kabyles. Nous en avons déjà parlé.
Depuis, le mot marabout a vu son sens s'élargir encore davantage : il eu est venu non seulement à servir pour désigner tous les saints, mais encore tout ce qui est sacré, en sorte que des animaux, des arbres, des pierres, sont dits « marabouts ». C'est à cet égard, le terme le plus général qui existe et le seul dont se serve le peuple. Donnons, à ce propos, l'explication de quelques expressions courantes dans la terminologie du maraboutisme. Un bahloûl (J^^) est un simple d'esprit, partout regardé comme un favorisé de Dieu, de même que le fou ou l'épileplique. Le bahloûl est naturellement prédisposé à. être medjdzoùb (w.j-V'), c'est-à-dire « ravi en eïtase » par Dieu, illuminé. Le saint qui est continuellement medjdzoùb, ravi, est devenu un ouali {SS)> c'est-à-dire un ami, un familier de Dieu. Les saints sont généralement désignés par le titre de Sidi {^^^^x^), « monseigneur », qui s'abrège en Si, pour désigner surtout un lettré, un jurisconsulte, un faqih (^?). Au Maroc, le sultan et tous les saints reçoivent le titre de Moûlayc (^^y), c'est à-dire « mon maître ». E'îfln, les femmes marabouies sont désignées, comme en Orient, sous le nom de Setti (^jr~). " madame » ; mais leur litre le plus populaireestcelui A^Làlla ip^), mot berbère, qui signifie « maîtresse ».
On devient marabout par le suQrage populaire, la
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voœ populi. Un homme qui a passé sa vie â faire du bien arrive à être considéré comme un marabout, surtout après sa mort. Mais une voie plus fréquentée est celle des bahloûl, des medjilzoïib, idiots, fous plus ou inoins sincères, à qui l'on permet tout et qui passent pour favorisées de la grâce divine. Il n'est guère de tribu, de village, qui ne po'sëJe un échantillon de ce genre de marabouts auquel on tolère les extravagances les plus fortes. On en a vu qui se permettaient de braver des sultans et que ceux-ci n'osaient faire mettre a mort, de psur d'encourir la colère populaire ; on en a vu, à Tanger môme, aller jusqu'à insulter des ambassadeurs européens. Cependant, il convient d'ajouter que quelques exécutions retentissantes les ont calmés.
Devient encore marabout, celui qui s'isole volontairement dans une retraite naturelle, comme une grotte, et s'adonne ostensiblement à des pratiques ascétiques rigoureuses. C'est même la meilleure manière d'acquérir une grande réputation. Au bout de quelque temps, les habitants, du village, près duquel s'est retiré l'ascéle, le nourrissent, le protègent, puis ils lui donnent une femme, un terrain, une maison et, plus tard, c'est lui à son tour qui exige l'obéissance et des tributs périodiques plus ou moins lourds. Telle est l'histoire de la plupart des marabouts ; une fois acquise, du reste, la qualité de marabout ne se perd guère, elle reste héréditaire.
Le chérif est aussi marabout. On appelle chérif quiconque descend de Mahomet, par sa fille Fàtmalez-Zohra (.[^Ap! ïJjIj). Les chérifs sont naturellement innombrables, surtout au Maroc ; la plupart des
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maraboutâ partis jadis de ce pays pour évangeliser l'Afrique du Nord, se prétendaient chérîfs. Les tribus où ils se sont fixés se donnent comme leur postérité et prennent le titre A'Oulâd Sidi'", par exemple, Oulâd Sidi Ah'med el Kebîr, près de Hlida. Daos ce cas, tous les membres de la tribu sont considérés comme chorfa (pluriel de chérii). Il y a ainsi, en Algérie, des quantités de tribus de chorfa, qui se regardent comme nobles. Dans certaines régions, en Kabylie, par exemple, les chorfa ne sont pas mélangés au reste de la population et forment des groupes aristocratiques spéciaux, des sortes de castes, dont les membres se marient presque exclusivement entre eux et jouissent de nombreux privilèges au milieu des autres groupes kabyles.
La manie du chérifat sévit du reste avec fureur dans toute l'Afrique du Nord el il n'y a pas de petit « t'âleb » (étudiant) qui ne se prétende chérit ; les MM. Jourdain sont ici légion. La plupart des dynasties tierbôres qui ont régné sur le Maghrib ont toujours eu soin de se faire fabriquer par de savants généalogistes des arbres de descendance prouvant, clair comme le jour leur noble origine.
Il n'y a pas de signe extérieur distinctif des marabouts : depuis l'ascète pouilleux et sordide jusqu'au marabout vêtu comme un sultan ; depuis le bahloûl à moitié nu, avec ses longs clieveux pendants et sa barbe inculte jusqu'au marabout civilisé qui fréquente nos salons et absorbe des apéritifs plus ou moins orthodoxes à la terrasse de nos boulevards ; depuis le marabout dont les mœurs restent toujours simples et austères, comme fut El H'adjdj 'Abdelqâder jusqu'à
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celui qui, comme El H'âdjdj 'Abdesselàm d'Ouezzau s'adonue ostensiblemeot à tous les plaisirs, môme les pires, il y a toutes les variétés possibles. En général cependant, si le candidat marabout se recommande par son ascétisme, le marabout définitivement parvenu et riche ne donne guère l'eiemple de toutes les vertus : au Maroc, en particulier, presque tous fument de Topiura et boivent de Peau-de-vie immodérément. Le chapitre de la continence également pourrait souvent donner lieu à des remarques fâcheuses pour la moralité des saints vivants : et nous ne parlons plus ici des fous, des bahlotll, â qui tout est permis et qu'on a vu accoler des femmes en public sans que personne y trouvât t redire, mais bien des marabouts sérieux, ayant une grosse clientèle de khoddam (serviteurs religieu!) et une grande réputation de savoir et de sainteté. En général du reste, le marabout approche les femmes sans que l'on prenne à son égard toutes les précautions que la jalousie inspire à l'égard des autres hommes.
" Les femme?, comme les hommes, peuvent devenir maraboutes et le Maghrib est rempli de tombes de saintes : LâUa'Aïcbat el-Mannoubiyya, près de Tunis; la célèbre LâUa Fât'ma qui organisa en 1857 la résistance contre nos troupes ; LâUa Setti.sur la montagne qui domine Tlemcen ; LâUa Tasadît, dont le tombeau était près de l'ancienne porte lïab-Azzoùn ; Làlla Tamesgulda, enterrée au sommet de ce Hou-Zegza, pont on aperçoit les pentes onduleuses au fond de la baie d'Alger, etc.... Les saintes femmes oot toujoiu^ été vénérées dans la religion musulmane. L'Islam des premiers siècles a connu les vœux de virginité et les
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couvents de noanes ; mais le culte des maraboiites parait être quelque chose de très vieux dans l'Afrique Mineure, cardes auteurs anciens parlent avec insistance du respect des Maures pour leurs propbètesses. De nos jours, il y a encore des maraboutes : beaucoup ont eu un passé orageux. Quoiqu'il en soit d'ailleurs, elles se montrent plus familières avec les hommes que les autres musulmanes. Quelques-unes d'entre elles se revêtent d'habits masculins et parcourent ainsi les tribus. *
Le culte renda aux marabouts se maoireste par des pèlerinages dont quelques-uns réunissent des foules véritablement énormes. Dans l'esprit de nombre de gens, un pèlerinage au tombeau d'un célèbre saint remplace très bien, pour celui qui n'a pas les moyens de se rendre à La Mecque, te pèlerinage à la Ka'aba et au tombeau du Prophète. Chaque marabout a sa fête annuelle, à laquelle on se rend en foule et où. sont organisés des oua'da ["J*j) ou t'a'âm (j'Ul) c'està-dire des banquets religieux en l'honneur du saint. Des sacrifices, accomplis suivant certains rites, accompagnent toujours aussi les visites aux marabouts. En dehors de ces grands pèlerinages, on se rend individuellement en ziâra {^j'^j, c'est le mot < pèlerinage ») au tombeau du saint pour demander une grâce quelconque. Naturellement on ne se présente pas les mains vides : outre la victime, poule, bouc, mouton, bœuf, suivant l'état de fortune du pèlerin, qui sera sacrifiée, il y a le cadeau à faire aux descendants du marabout ou aumoçadrfemou oukil (/■^i', J^, gardien) du tombeau. Cette ollrande prend également le nom de ziâra ; les pauvres apportent une bougie et quel-
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ques sons ; les plus riches de l'orge, du blé, du beurre, des daltes et une somme d'argent plus ou moins considérable. La victime du sacrifice est aussi quelquefois laissée au'marabout ou partagée avec lui, mais le plus souvent elle est mangée par le sacrifiant aupïès du tombeau du saint.
Dans les calamités publiques, dans les sinistres, dans les sécheresses persistantes, on organise des pèlerinages monstres pour obtenir du marabout qu'il fasse tomber de la pluie. C'est ce que l'on appelle VIsiisqâ (.'s^-iL-l). Le marabout en efl'et, par sa baraka bénit la terre et la rend féconde. La baraka est la parcelle de grâce divine que le marabout détient et transmet à ses descendants. C'est pour participer à cette baraka que l'on touche son burnous, les objets dont il a fait usage, que l'on va jusqu'à boire l'eau qui a servi à ses ablutions. Lorsque le chérif d'Ouazzân est en tournée, on lui apporte les enfants et le marabout leur crache dans la bouche en disant : Teqrâ, in ckâ llâh {JJ!.U. J \yJ) c'est-à-dire : « Tu deviendras savant, s'il plaît à Dieu. » C'est la baraka qui se transmet par la salive. Rohlfs qui se faisait passer, dans son voyage au Touât, pour un chérif, guérissait les malades en les mouillant avec sa salive.
Car les marabouts sont naturellement détenteurs de la karamâ {^'^/) faveur divine qui leur confère le don des miracles, le taçarrouf (.5;-^),. c'est-àdire la faculté de commander aux forces naturelles : ils se transportent en un clin d'œil d'un endroit à l'autre, ils soulèvent les montagnes, ils annéantissent leurs ennemis, ils volent dans les airs, ils accomplissent chaque jour, en un mot, si l'on en croit les
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fidèles, les miracles les plus propres à frapper les esprits. Oa vous racontera sérieusement que le marabout d'Kl H'amel, il y a quelques années, a soudain arrêté le train de chemin de fer dans lequel il se trouvait, pour faire sa prière, et que les efforts du mécanicien n'ont pu faire avancer la machine tant que le saint n'eut pas terminé.
Les ziâras ou ofil^ndes religieuses faites au cours des pèlerinages et dont nous avons déjà parlé sont naturellement la principale source de revenus des marabouts. En outre de cela, un grand nombre d'entre eux perçoivent des tributs décorés du nom de çadaqà, (---'■^-*), kediyya (-^-i*) ou ghefâra (^^=). L'administration française a interdit non seulement ces perceptions, mais encore toutes espèces de « ziâras ».- Car sous ce dernier vocable on a fini par comprendre non seulement les sommes oflfertes par les pèlerins aux marabouts, mais encore les offrandes que ceux-ci, au cours de tournées périodiques, vont quémander chez leurs serviteurs religieux, sous prétexte de bénir la terreet de faire participer tous leurs fidèles à leur bienheureuse baraka. Quelques-uns se livrent en outre à de véritables exhibitions: ainsi les marabouts de la zàouia de Sidi M'hammed ben 'Âouda (Zemmora) promènent dans toute l'Algérie des lions aveugles et réputés marabouts eux-mêmes.
Au Maroc, où la sécurité dans l'intérieur est plus que problématique, les marabouts se font un revenu de la zet'â'ta (-^'-'»j) : la zet'â.t'a consiste à escorter les voyageurs moyennant finances pour les mettre à l'abri d'un coup de main, par le seul prestige de l'escorte maraboutique. On remet le voyageur ainsi
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protégé entre les mains d'un autre zelffât, généralement un marabout aussi, et les commerçants arrivent de cette façon à traverser, moyennant un lourd tribut, mais sans danger pour leur personne, des contrées fort peu sûreg. Souvent encore le marabout se fait hechchâr (j^), c'est-à-dire qu'il s'entremet entre les voleurs de bestiaux et le volé, pour permettre à ce dernier de rentrer en possession de son bien, moyennant une somme déterminée que le'bechchâr partage ensuite avec le voleur. En Algérie, le métier de zet'î'ât', si utile au Maroc, n'a pas de raison d'être, mais par contre l'institution de la bechâra y est florissante et les marabouts s'en mêlent fort souvent, quand ils ne recèlent pas eux-mêmes les bestiaux volés. Ce sont évidemment là des abus blâmables : mais il convient pourtant de faire remarquer que lorsque la justice est impuissante, fait malheureusement trop fréquent, à atteindre les auteurs d'un vol, le volé est encore fort heureux de recourir au bechchâr.
Les marabouts d'ailleurs ont d'autres titres à la reconnaissance des populations ; s'il y en a eu qui protégeaient ouvertement le brigandage, il y en a aussi comme Moûlaye Boû Ziyâne, dans l'Extrôme- Sud orano-marocain, qui sont célèbres pour avoir passé leur vie à le réprimer. D'autres, dans le Sahara également, sont connus pour avoir creusé des puits ou réparé des sources. Mais il faut surtout remarquer que dans les sociétés indigènes, ils ont été longtemps le seul contrepoids opposé à la force brutale et aux instincts belliqueux. Eux seuls pouvaient s'interposer dans ces interminables guerres de tribu
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à tribu qui ont ensanglaDté, pendant des siècies, l'Afrique du Nord. Eux seuls, pendant longtemps, ont représenté le droit contre la force, l'instruction contre l'ignorance. Sans les marabouts, dont l'arbitrage mettait fin à tous les conflits, aucune société D'eût été possible au Maghrib, et les indigènes se débattraient encore dans l'anarchie. Seuls encore, dans la généralité des tribus marocaines, ils représentent la justice et c'est devant leur sanctuaire que les différends viennent se terminer par le serment. A la colonisation algérienne même, ils ont rendu des services et l'on ne serait pas embarrassé pour trouver maint exemple de conflits, entre colons français et indigènes, qui n'ont été apaisés que par l'intervention d'un marabout â l'arbitrage duquel les deux partis Toulaieot bien s'en remettre.
Les Turcs, en Algérie, ont toujours eu pour politique de ménager les marabouts, de leur témoigner de la déférence, de les gagner par des présents, par des exemptions d'impôts. Toute l'histoire en témoigne, et c'a été Bûrement une des raisons de leurs succès. C'est une leçon pour nous: non pasque nous devions les imiter entièrement et espérer gouverner par les marabouts. Noos avons mieux quo cela à faire et ce qui était bon pour le gouvernement de pillards qu'on décora du nom de Régence d'Alger, ne l'est pas forcément pour nous. Mais enfin, le maraboutisme représente une force que noua devons caanliserau mieux de nos intérêts.
C'est parmi les marabouts que se sont toujours recrutés aussi les agitateurs qui ont prolongé si longtemps contre nous la résistance nationale algérienne. Ils ont exploité, a cet effet, la vieille croyance raessia-
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nique, la croyance au Moûl es-Sâ'a, au Çâheb el-Otieqt (ïeUJi J,j>, w~sjJ'-.^a.Le), au « Maître de l'Heure ». Le Maître de l'Heure, dans l'Afrique du Nord, c'est le Mahdi du dogme musulmao. Et le' Mahdl, c'est celui qui doit apparaître à la fin des temps et clore le drame du monde. On sait, en effet, nous l'avons dit plus haut, que d'après l'eschatologie musulmane, empruntée par Mahomet au christianisme, au judaïsme et à la religion de Zoroastre, la flu des temps sera marquée par une foule de calamités, l'apparition de la Bête apocalyptique, l'invasion de Gog et Magog, la venue de l'Aotechrist ; puis Jésus descendra sur la terre pour exterminer tout cela. Mais ce n'est pas à lui qu'appartiendra le mot de la fln : on verra alors, suivant des traditions attribuées au Prophète, apparaîtie ï'imàm el-MdhM (^x^\ .yj'^), le Bien-Dirigé, derrière qui Jésus priera, reconnaissant ainsi sa supériorité, comme à la mosquée le fidèle prie derrière l'imâm. C'est alors que retentira la trompette et que ce monde prendra fin. Le mahdî s'appellera comme le Prophète et son père s'appellera comme le père du Prophète.
On devine de suite combien d'individus, dans l'histoire, ont dû se faire passer pour le mahdî : la liste en serait interminable, depuis Moh'ammed ben 'Alî, au premier siècle de l'Hégire, jusqu'au célèbre mahdî, qui tint récemment tête aux Anglais dans la Haute-Egypte. L'Afrique du Nord, en particulier, a compté d'innombrables mahdî. Sans parler du célèbre 'Obéid Allah qui fonda l'empire fat'imite et donna son nom â la ville tunisienne de Mahdiya, ni du fameux Ibn Toiimert, le fondateur de la dynastie almohade, ■
OD ferait uue interminable liste eu énumérant la longue série des fauteurs d'insurrection qui ont pris en Algérie le raaaque du mahdl pour nous combattre. Tous, naturellement, s'appelaient Moh'ammed ben 'Abdallah, tous étaient marabouts et ctiérifs ; tous allaient jeter les chrétiens à la mer et inaugurer un âge de justice et de prospérité avant la Ra des temps; tous se disaient invulnérables à nos balles ; tous tombaient cependant, mais la confiance des indigènes n'était pas ébranlée ; on vit quatre ou cinq mahdl à la fois en Algérie; dans certaines régions, comme celle de Philippeville et de Collo, il n'en parut pas successivement moins d'ime dizaine, sans que les montagnards têtus de cette région difficile se lassassent de leur continuelles désillusions. Aujourd'hui encore, la croyance au Maître de l'Heure reste vivace et si un agitateur devait se lever contre nous, il y a gros à parier qu'il reprendrait une fois de plus le rôle de Moûl es-Sâ'a.
Le Mysticisme et les Associations mystiques
Dans sa belle Introduction à la science de la Religion dont M. A. Réville vient de donner une magistrale analyse {Rev. Hist. Rel., XX" anu., t. XL, n" 33, nov.-déc), le professeur Tiele, de Leyde, explique lumineusement comment tous les phénomènes
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de la vie religieuse se rattachent aux trois élémeats psychologiques : l'élémeat émotif, aspiration vers le divin, l'intlni, enthousiasme pour les belles causes, faim et soif de la justice, conscience de l'affinité de la nature de l'homme avec celle de Dieu ; l'élément intellectuel, notion que l'homme se fait de son Dieu, théologie dogmatique ; et l'élément volitif, disposition de la volonté consécutive aux états d'Xrae qui se rapportent aux deux premiers éléments, obéissance, soumission résignée, consécration de soi-même, adoration. Mais dans les religions, l'équilibre parfait entre ces trois élémenls est rarement jamais atteint. Si l'élément intellectuel devient prépondérant, la foi se confond avec la doctrine, la religion n'est plus qu'un desséchant système philosophique ; si l'élément volitif domine, le croyant se perd dans un formalisme minutieux, l'intolérance survient et à sa suite les inquisitions ; si l'élément émotif prévaut défînitivement, les voluptés égoïstes et les étranges aberrations du mysticisme soDt recueil à redouter.
L'Islam, à son origine, n'eut pas à craindre ce dernier danger ; cette religion manquait d'amour, elle se caractérisait par une disposition particulière de la volonté qui est encore son trait dominant : c'est la résignation, l'abandon volontaire par le âdèle de sa personne entre lés mains de Dieu, l'isîâm (j*^'), en un mot, qui a donné son nom au mahométisme (A-^, raousiim, d'oii « musulman »}. Cet abandon n'est pas l'absorption en Dieu, mais bien la soumission parfaite à sa volonté immuable : car Dieu, pour le musulman, est avant tout une volonté. Un formalisme excessif, d'innombrables et minutieuses prescriptions, voila
encore ce qui achève de caractériser la religion musulmane : le raisonaemeDt y trouve relativement peu de place, le sentiment encore moins.
Il était inévitable que, dans un monde comprenant des races aussi diverses que le sont celles qui adoptèrent le Coran pour livre saint et qui firent leur credo de la ckehâda musulmane, il se produisit quelque part une réaction. La région froide, austère, rigide des Sémites ne pouvait, par exemple, complaire à l'imagination ardente des esprits persans ; elle ne ' pouvait davantage convenir aux Hindous, abîmés dans le panthéisme depuis des siêules.
Déjà ou avait vu, au II* siècle de l'Hégire, sous l'influence de l'étude des philosophes grecs, la spéculation prendre dans la théologie niusulm'ane une place prépondérante : ■mo'taztlites, djabarites, cifatites, acfi'arites, et cent autres sectes avaient décBîré de leurs discussions stériles l'Eglise de Mahomet. Après toutes les grandes époques de spéculation philosophique, il y a presque toujours une réaction mystique. L'Eoclésiaste s'écriait jadis : « Où il y a abondance de science, il y a atwndance de chagrin, et celui qui s'accroît de ia science, s'atxirolt de la douleur. » (Eccl., I, 18.) — Après les abus et les déceptions de la dialectique scolastique du moyen-âge, l'auteur anonyme de l'Imitation écrit : « Quand vous sauriez toute la Bible et toutes les sentences des philosophes, que vous servirait tout cela, sans la grâce et la charité? » (Imit., L. I, ch, I, 3.) — Une réaction analogue semble, de nos jours, devoir suivre les excès du rationalisme. Il était fatal qu'un mouvement de ce genre se produisit dans le monde musulman, sous la
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forme du mysticisme, après la lassituile causée par les grandes discussions théologïques sur les dogmes de rislâm.
Le mystique musulman se nomma çoûfi {^.y^) et le mysticisme taçawwouf (.^^~>) ; les orientalistes européens l'appellent te çoûfisme. D'où vient ce mot de çoûfi î la question a beaucoup exercé les lexicographes arabes et européens ; la grammaire voudrait qu'il vînt du mot çoû/" i-^j^) qui signifie < laine » : les premiers çoûfis, dit-on, s'habillaient de laine et la laine serait le symbole de la douceur, de la foi, de la pureté. D'autres l'ont tiré de la racine çafâ ('^H'), qui veut dire « être pur », mais les lois de la dérivation ne sont pas favorables à cette étymologie. Peutêtre vient-il du grec ooçoç ? On a été jusqu'à vouloir le tirer du berlj^re, ce qui semble audacieux. La p.^miâro étymologie nous paraît la plus vraisemblable.
Abou Sa'ld ibn Abl 1-Kbaïr fut, paralt-il, au commencement du III* siècle de l'Hégire, le premier çoùft musulman : c'était un persan. Ce furent des persans aussi qui tirèrent du çoûfisme ses conséquences extrêmes et aboutirent au panthéisme, Bestâml au IX* siècle et Djonaïdi au X*. L'orthodoxie musulmane ne pouvait voir d'un bon œil les doctrines de gens qui prétendaient arriver à s'identifier tellement avec Dieu qu'ils s'écriaient : soubh'âni « gloire à moi », soutenant que c'était ainsi la même chose que soubh'âna Uâdht («JJ! |j'^*^~'J « gloire k Dieu î » Ils eurent donc leurs martyrs, mais l'orthodoxie avait dû de bonne heure composer avec eux, comme elle avait composé jadis avec les philosophes en introduisant la dialectique grecque dans la théologie. Et, de même
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qu'Aboû 1-H'aaan et-Ach'ârt avait au IV" siècle réconcilié l'orthodoxie avec la philosophie grecque, de môme, un siècle après, Moh'ammed bea Moh'ammed el Ghazzâll donnait à l'Eglise musulmane, dans son célèbre Ih'iâ'ouloûm ed-din d^jjJI *jlU .La.lj, une mystique complète, tempérée par une morale élevée, car El Gbazzàll est également le premier gui fonda chez les musulmans une éthiijue originale.
C'est une question parmi les érudits orientalistes, qui n'est pas encore résolue définitivement, que celte de savoir à qui les mystiques ont emprunté leurs doctrines ; les ont-ils puisées dans l'Inde antique (Dozy, Kremer), ou dans la Perse (Carra de VauxJ, ou bien chez les mystiques alexandrins <Depont et Coppulani), ou encore chez certains mystiques syriens nourris eux-mêmes des théories néoplatoniciennes (Merx) î Goidziher a aussi montré combien les idées chrétiennes pouvaient avoir à cet égard influencé rislàm dans ses débuts ; il a fait voir encore que certains dogmes fondamentaux de l'Islam, comme la parfaite confiance en Dieu, ie tawakkoul (JSy). avaient pu être détournés de leur primitive signiflcatioD et servir à étayer des doctrines mystiques. Vraisemblablement toutes ces explications contiennent une part de vérité plus ou moins grande. En réalité, en quelque pays qu'il se produise, le mysticisme est toujours si semblable à lui-même, qu'il ne tant pas s'étonner outre mesure de voir en des pays différents surgir des doctrines presque identiques.
Le but du mystique, en effet, c'est toujours et partout l'absorption complète en Dieu, l'unification avec la divinité, en arabe le tawk'id (-x^y). Et ce
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mot môme de tawh'id (qu'on transcrit couramment parc touhid ») était merveilleusement trouvé pour permettre au mysticisme musulman de se développer à côté de l'orthodosie et à l'abri d'une équivoque : tawh'id en eifet dans la teclmologie religieuse signifie aussi r « affirmation formelle de l'unité de Dieu », par opposition au dogme chrétien de la Trinité. C'est la reconnaissance du dogme foudamental de rislâm.
Pour arriver à cet état de béatitude qu'est le tawh'id, on passe par un certain nombre d'états, de stations, qui ont été minutieusement décrits par les mystiques de différentes manières plus extravagantes les unes que les autres. Nous extrayons de l'ouvrage de M. Rinn, la description suivante, donnée par Cheikh Es-Senoussi :
< Nous dirons maintenant que les apparitions ne peuvent frapper l'adepte que dans la solitude et seulement à la suite de lougues pratiques de piété. Alors lui apparaît la lumière résultant des ablutions et des prières, puis la lumière du démon en môme temps que celle des honneurs. II. voit ensuite la vérité se manifester dans tout sou éclat, tantdt sous la forme de choses inanimées, comme le corail, tantôt sous celle de plantes et d'arbres tels que le palmier, tantôt sous celle d'animaux, comme les chevaux, tantôt sous la sieune propre et, çnfln, sous celle de son cbeikb. Ces sortes de visions ont causé la mort d'ua grand nombre de personnes. L'adepte jouit ensuite de la manifestation d'autres lumières qui sont pour lui le plus parfait des talismans.
« Le nombre de ces lumières est de soixante-dix "mille ; il se subdivise en plusieurs séries et co7H.j30se les
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sept degrés par lesquels on parvient à Vétat parfait de l'âme ; le premier de ces degrés est l'humanité.^ Oq y aperçoit dix mille lumières, perceptibles seulement pour ceux qui peuveut y arriver ; leur couleur est terne, elles s'entremêlent les unes dans les autres ; cet élat permet en outre de voir les génies. Ce premier degré est facile à franchir, l'âme étant naturellement pousséeà fuir les ténèbres pour rechercher ta clarté. Pour atteindre le second, il faut que le cœur se soit sanctifié ; alors on découvre dix mille autres lumières inhérentes à ce second degré qui est celui de l'extase passionnée ; leur couleur est bleu clair.
< Conduit ensuite par le bien que l'on a fait, qui appelle sur vous d'autres biens et blanchit les âmes élevées, en leur ftiisant absorber les mérites conquis par le cœur et en les purifiant de leurs souillures, on arrive au troisième degré qui est l'extase du cœur. Là, on voit l'enfer et ses attributs, ainsi que dix mille autres lumières, dont la couleur est aussi rouge que celle produite par une flamme pure ; seulement, pour les apercevoir, il faut que les aliments dont on se nourrit soient dégagés des choses que l'on aime le plus et dont on est le plus friand, sinon elles apparaissent mélangées d'une fumée qui en ternit l'éclat. Si ce phénomène se produit, on ne doit pas aller plus loin. Ce point est celui qui permet de voir les génies et tous leurs attributs, car le cœur peut jouir de sept états spirituels, accessibles seulement à certains affiliés.
f. S'élevant ensuite à un autre degré, on voit dix mille lumières nouvelles, faisant partie des soixantedix mille qui nous occupent et inhérentes à l'état
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d*cxta#e de rame immatérieUe. Ces lumières sont d'une cooleur jaune très accaitnée. on j aperçoit les Ames des prophètes et des saints.
> Le cioquiëme d^ré est celui de l'extase mystérieuse, on y contemple les anges et dix mille autres lumières d'un blanc éclatant.
« Le sixième est cdui de l'extase d'obsession ; on y jcnit aussi de dix oiiJle aotres lumières dont la conleur est celle des miroirs limpides. Parreou à ce poÎDt, on ressent un délicieux raTîssement d'esprit qui a pris le nom d'El Kbadir cl qui est le priacipe de la lie spirituelle. Alors seulement on Toit notre prophète Moh'ammed ^que Dieu répande sur lui ses bénédictions et lui accorde le salut .')
« EoSn OD arrive aux dix mille dernières lumières cachées, en atteignant le septième d^ré, qui est la béatitude. Ces lumières atmt vertes et blanches. Mais elles subissent des transformations suocessives : ainsi elles passent par la couleur des pierres précieuses pour prendre ensuite une teinte claire, puis enfin acquièrent une autre teinte qui n'a pas de similitude avec une autre, qui est sans ressemblance, qui n'existe nulle part, mais qui est répandue dans tout l'univers. Parvenu à c^ état, les lumières qui éclairent les attributs de Dien se déToilent et on entend les paroles du Seigneur rapportées dans le récit de la tradition, aux passages commençant par ces mots :
« Je l'ai entendu, etc Il ne reste plus que la
vérité. > Il ne semble plus alors que l'on appartienoe â ce monde : les choses terrestres disparaissent pour nous.
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« Certains cheikhs, pour traiter la question de cï lumières, ont dressé le tableau explicatif que voici : (Voir ce tableau ci-contre ; traduction de M. Rina),
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Les âmes ou les sept modes
Les Mondes
Les Etats
Les Station R
Les Pensées Les Noms
Les Lumières
L'&me qui ordonne (volonté)
"MIJI^I
Le monde de la présence
Ëtat du penchant vers les passions
Jt J ll OU.
Station de la poitrine
Il n'y a de divinité qu'Allàb
*lj| l!r Ji >i
L'âme qui reproche
i^ijiii
JJI;^l
Ëtat de l'amitié
Station du cœur
^Jijij^
Dieu
Lumière jaune
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