I. Dabry de Thiersant. Le mahométisme en Chine, ' . -f
AU XIX* SIÈCLE 5i'
but deproàélythme. Ihne paraît pas dou* teux quTl y ait lk\ une secondé* cause' du développement rapide et persistant de Vhrlslamen *Ghinê.' ToUtefoi$ il y a^lieu de remarquer i qu'aucun pays peut-être, ne compté autant de sociétés, d'associations plus ou moins secr.ètes et jouissant d*uhè influence considérable. Tel est le cas de la société 'des Thien-Ti-Hui *, sorte de Francr maçonnerie*': religieuse et< politique^'^qui fondée dans la seconde moitié du xvn^' siècle, $ous le règhe du deuxième!
od.itrûi^ième ^ empereur >*de ta 'dynastie des Chihg, -pour* la restauration* de la dynastie des M'iiig, s^étend encore à rem-> pirc' presque entier. 'A Jplùs'd -lin égard elle! peut être ct^mparée'^à^ la'confrériç des fiektachiya de Tut-lquie. * Il est' fort probable qqe quelques'-uhes de ses branches seront répandues 'chez les Hoby-t Hoey ^ traduction ichinoise^tde- Musli-.
min^ *^ en adoptant les modifications- de
I. W. Ae-Pickcring. — Journal qf the Straits Branchofihe Royal asiatic Society. . i .. *
52 l'islam
doctrine nécessaires. D^autres associa-^ tions religieuses musulmanes existent cer-i tainement. Il serait naturel de supposer qu'elles jouent un certïiin rôle dans la propagande islamique. Mais aucun do-^ cument ne permet jusqu^ici d'établjr le bien fondé de cette hypothèse.
Des indications qui précèdent, il res-r sort, que si Tlslam est resté religion missionnaire en Asie, il a cessé de l'être sous la même forme qu'aux premiers âges.
U^ère des grandes conquêtes religieuses est close depuis des siècles et le temps n^est plus où le khalife Abou. Giafar, envoyait 4 mille soldats arabes du Khouarizm au secours de Tempereur Sou Tsong, jetant ainsi dans le céleste empire le pre-r mier noyau des 3o millions de musulmans, qui s^y trouvent aujourd'hui. Saut sur quelques points isolés, dans les contrées où la lutte est directement engagée entre le Mahométisme et la civilisatipn occidentale, comme à Sumatra, la doc-
trine coranique ne se répand plus que par des voies pacifiques, quel que soit lé bût que se proposent ses propagateurs.
S^agit-il là d^un mouvement général résultant d^une loi d^équiiibre entre le développement social des peuples et leurs besoins religieux, oîi faut-ily voir seule^.
ment Tœuvre de la force vive qui s*est substituée à lancien Islam? En Tétat ac tùel des études sur les religions asiatiques, '6n ne saurait donner à cet égard que des indications partielles. Dans les Indes an- *glaises, le rôle du mysticisme musulman, de ses représentants semble prépondé- Vant. Il peut être considérable en Chine.
Là' s*àrrêtfent les constatations possibles.
Les seules donnée^ acquises avec certitude sur la situation de la Réforme en Asie, sont donc celles que nous avoni mentionnées tout d*abord : La renaissahce et la . propagande de la foi, s'effectuent simultanément.
Du Nedjed, où elle a pris naissance, l'idée mêrç de la Réforme : retoOraux tradi-
tions primitives et rétablissement de P^utorité théocratique, s'est propagée' dans toute rAriàbié.' Elle s*ëst répandue ensuite aux Indes, dans l'Afghanistan, peu(-.ftre en Chine, puis dans les îiçs 4c la Sonde, et moins directement dans le Turkestan, en Perse même. • . i
(., ; î: •. z-^)- :>t ,!» i. » ,«i. ;•'(. "1. , iii»
Toute hypothèse sur les conditions de la propagande de la foi écartée, il reste établi que la rénovation de la foi. tout au moins, est à Porigipe Tœuvre d'un ordre religieux. lA oQ ^es (igeiifs peuvent éfre définis, on reconnaît- qu'elle revêt, d même une formuje npystique. Enfiï]^, agitation, chez les fpu^ulmiins des Iif(^e$ et du Turkestan, soulèvement en Chine, dans les îles malaises, dans l'Afghanistan», ÇPi. Perse; pre$quc\par.tQut\les .manifes^^ipas (des t^ndancfis réformatrices ^ont lep, méipes.,;. ,n\p.qvem,eni3(populairesr;en fayei^ir çl'wne^.fiu;tpritéi nationale et; spiri^ tu.çl|le,.'. contre Kauforité .temporelle ^ des ,uçMr.patem;ç( QM;idje5 4trangers.o,i .c • i. » i •■
La Réforme en Afrique,
£ii Afrique, comme en Asie, la Réforme musulmane' procède du Ouahabisme, moins directement toutefois. Elle fut, au début, Tœuvre exclusive d'un ordre religieux, celui des Sènoussiya, qui, sans la représenter seul aujourd'hui, la personnifie encore. 11 en est ainsi surtout pour la rénovation de là foi. La propagande de la religion islamique, si active dans le centre du continent africain^ ne paraît pas également dûè aux progrès du Senoussisme, bien qu*ils y aient sans doute contribué.
Rénovation de la foi, — Lt fondateur de l'ordre des Sènoussiya/ Mohattiihéd ben Ali el SenoUssi, était- origiiialré dés environs de'Tlèmcen/^Il' quitta PAIgéfife un peu avant la conquête fràklçaise ^ô'ùr se perfectionner, etifréq'uerttarit'lés écblels d'Orient, dans Tétude des sciences religieuses, puis se fixa à la Mecque.
Sb l'islam
Un chérif marocain, Si Ahmed ben Idriss, chef d'une confrérie florissante, et qui, bien (qu'ancienne déjà, avait pris son vocable/ jouissait alors'd'une grande ré-^ putation dans la ' métropole dfeT Islam.
Cheikh SenoUssi devint bientôt un de ses principaux disciples^ et quelques années plus tard le suivit au Yémen, oîi Thostilité du clergé'officiel l'avait forcé des'exi- 1er.
Après la mort de sbh maitré, le futur chef des Senoussiyà partit pour la' 'Mec-, que, oîi, malgré d*assez vives compétitions, la plus grande partie des Idrissiya se rallièrent à lui. Mais il dut, à son tour, quitter le Hedjaz et, par TÉgypte, se rendit èh Tripolitaine.' Une nouvelle tentative pour rentrer à la Mecque li^aboutit qu'à uni second exil. Renonçant alors définitivement,' en i'843, à conserver en Arabie le sièg;e de Pôrdrè, Iqui portait déjà son propre nom, Cheikh Sénoussi s'établit' près de Benghazi, clans le Djebel Lkhedar.
Au moment àé son premier voyage, il
avait fondé dans cette région quelques établissements qui ne tardèrent pas à se multiplier. Plus tard, jugeant nécessaire de s^isoler davantage, ce fut dans Poasis de Djerboub, en plein désert, à vingt journées de marche de la côte, quMl transféra sa Zaouiya métropolitaine, sa résidence.
Dès lors, le senoussisme se répandit rapidement dahs tout le Sahara. A la mort de Cheikh Senoussi, Djerboub était devenue la capitale d'un véritable Etat théocratique, s*étendant de la Cyrénaïque au Ouadaî,des frontières de l'Egypte au pays des Touareg.
Ainsi se trouva réalisé, pour la première fois, dans toute son intégrité, le programme de la Réforme musulmane pour la rénovation de la foi islamique.
La doctrine des Senoussiya est, en effet, calquée, comme principes généraux, sur celle des Ouahabites. Déjà Si Ahmed ben Idriss avait fait à la règle dé la secte quelques emprunts. Devenu chef d^ordre.
Cheikh el Senoussi alla pluà loin encore.
11 avait pu, au cours d'une mission de
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propagande chez les schismatiques du Yémen et des pays voisins, apprécier Taùstérité de leur vie. Ce furent leurs propres formules qu'il appliqua à ses disciples. A l'exemple de Mohammed ben Abd él Ouahab, il interdit rigoureusement à tous les adeptes de sa règle le café, le tabac, les vêtements dé soie, proscrivit toutes les coutumes' que ne 'sanctionnaient pas explicitement la < loi » et la ^ tradition » orthodoxes, la « Chareha » et la « Sounna. »
En un mot, faire revivre la pureté des mœurs des anciens temps, tel fut son premier objectif. '
Le rétablissement, sous une foi'me nouvelle, de l'autorité canonique devint le second.
Déjà Si Ahmed beh Idriss, concevant la possibilité d'une union entre les musulmans fidèles à leur foi, avait songé, dans ce but, à une fusion' des ordres religieux dé son temps. Mais cette idée était restée à l'état de projet vague. A son tour, Cheikh Senoussi Tadopta.
Partisan convaincu des données de TIslam africain^ fort éloigne des croyances du mysticisme oriental, il n'était devenu chef d'ordre que sous l'empire des circons* tances, sans songer jamais à proclamer sa mission. Mais il comprit de bonne heure .quelle force représentaient les confréries, dans la décadence de la religion miisulmane. A ses yeux, la sienne devint un instrument de groupement. Acceptant le formulaire mystique que lui. avaient légué les traditiQUs antérieures, imposé les , conditions de temps et de milieu, il voulut surtout créer une véritable association des partisans d'une Réforme rétrograde, i
Personnellement, il n'emprunta.au système général des Ordres que le minimum strictement nécessaire. Au- point de vue philosophique, sa. doctrine ne cessa .de rester orthodoxe, sunnite, malgré quelques innovations de rituel. .I^Ue n'alla même pas jusqu'au panthéisme spiritualiste le plus atténué. Aujourd'hui encore ppur les Senoussiya, a Tanéantissement de Tin-
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dividualité de Thomme absorbé dans Tessence de Dieu » ne peut être que Texpression de la prière, de la méditation pieuse.
Néanmoins, reprenant pour son compte le projet de Si Ahmed ben Idriss, Cheikh Senoussi fit appel à toutes les confréries musulmanes presque sans exception. Par un éclectisme habile^il admit comme adeptes de sa règle les Khouan de tous les ordres ayant un nom dans l'Islam, exigeant d*eux seulement qu'ils restassent fidèles à la loi, à la tradition sunnite, tolérant leurs pratiques et les déclarant conformes à sa doctrine.
Bien qu'ayant fait des offices, des pratiques mystiques, de simples exercices religieux, il alla jusqu'à respecter les danses des Moulaouiya, les hurlements des Refaiya, les balancements convulsifs des Kadriya.
Seuls les exercices hystériques de quelques confréries, des Aissaoua par exemple, ne trouvèrent pas grâce devant lui. Encore se borna-t-il à les proscrire du ri-
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tuel de ces confréries, sans les condamner elles-mêmes..
On voit donc que, concevant fort nettement le principe de l'agrégation des forces musulmanes, Cheikh Senoussi voulut faire de son ordre un foyer d'attraction, pour celles qui sont aujourd'hui les plus vivaces, pour les influences mystiques.
Disons de suite qu'à cet égard, les événeinents ne répondirent pas à ses espérances. Si chez les mystiques, les Khouan, il existe en effet des influences plus fortes que partout ailleurs dans Tlslam actuel, elles sont fonctions d^ndividualités entre lesquelles l'intérêt privé rend tout rapprochement impossible.
La tentative du chef des Senoussiya pour former une ^association générale des ordres religieux n'eut donc aucun résultat appréciable. A peine quelques fractions de confréries, presque éteintes, ré* pondirent à son appel.
Mais son action individuelle ne se trouva pas amoindrie de ce fait, non plus que celle de ses héritiers. Si les adhésions
62 l/jSLANJ , ^
quMls recueillirent restèrent exclusives de tout pouvoir religieux préexistant, elles n*en devinrent pas moins nombreuses.
On sait, en effet, grâce aux savants travaux publiés depuis quelques années .1, Textension qu'a prise l'Imamat de Djerboub. . .
Sid el Mahdi, fil^ et successeur du fondateur de Tordre, étend son autorité spirituelle sur toute la Tripolitaine orientale et méridionale, sur le Sahara jusqu'au Soudan central, le pays des Tebou, le Ouadaï. A Test, les oasis du désert lybique forment sur la frontière de l'Egypte une chaîne de postes avancés. A l'ouest, la suprématie des Senoussiya est reconnue effectivement par presque toutes les tribus des Touareg Azdjer et nominalement par les Touareg Ahaggar. Elle tend à s^établir au Tidikelt, où les chefs
I. Voy.' H. Duveryier, La Confrérie religieuse deMahammed ben Ali el Senoussi. — L. Rinn, Marabouts et Khouan,
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du parti, du Çof au pouvoir, sont ses partisans dévoues.
Peut-être le grand silence qui s*est fait depuis quelques années sur les contrées limitrophes du Bornou, de la région du Tchad, indique-t-il que là aussi le senoussisme est devenu religion d'Etat.
En tout cas, depuis cinquante ans, il n'a cessé de s'étendre, de se propager dans la zone où il a pris pied en Afrique.
Un des caractères les plus remarquables de cette propagation est qu'elle s'effectue précisément suivant la loi générale du groupement des unités sociales en unité plus grande, sous le régime théocratique.
A proprement parler, Tlmamat de Djerboub ne constitue au point de vue politique qu'une confédération non définie. On ne saurait dire qu'il existe un lien, un pacte, entre les diverses fractions qui la composent : que les Touareg Tebou soient devenus, par exemple les al* liés efTeciifs des Touareg Azdjer.
Mais il né faut pas oublier quelle est la nature même de l'autorité canonique danslMslam. Elle' compnend le pouvoir religieux supérieur, et le pouvoir temporel qui en est l'émanation. Il n^est pas nécessaire que ces deux pouvoirs soient confondus dans la même main, pourvu que le second reste subordonné au premier. D^autre part, ni Cheikh Senoufsi ni ses fils n'ont proclamé leur mission.
En 188 5, pressé par le Mahdi de Khartoum de se joindre à lui, Sid el Mahdi, après avoir dédaigneusement refusé^ ajoutait : « l'Imam se fera bientôt connaître ^. »
L'Imam, le chef suprême de Tlslam, ne s^est pas encore révélé. Jusqu^ici la senoussisme n'est pas à cet égard l'expression d^un fait : il représente seulement un principe.
Aussi, la subordination des gouvernements, du pouvoir temporel à ses chefs,
I . Voy. Les Confréries musulmanes du Hedja:{, par A. Le Chatelier.
dans le territoire où s*exérce son action, ne doit-elle pas nécessairement être explicite, définie. La loi qu'impose la réforme senoussienne n'est que celle d'un nouvel <c envoyé ».
Cette subordination n'en existe pas moins eh fait. Sauf en Tripolitaine, oîr les circonstances politiques ne permettent aux chefs de Senoussiya d'attendre du gouvernement ottoman qu^une déférence inquiète,, il n'est pas une peuplade, une tribu affiliée à la règle de Tordre, qui ne soit à leur absolue dévotion, qui ne leur appartienne j^ertnie ac cadaver.
Les dénominations d'empire théocrati-.
que, d'Imamat, peuvent donc fort exactement s'appliquer au domaine africain du senoussisme. Elles représentent beaucoup plus qu'une figure et, à peu de réserves près, sont d'une entière exactitude. 11 se produit réellement une agglomération politique, au sens islamique du mot, des populations africaines de la zone saharienne, sous la direction du grand-maître, de la confrérie.
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. Nous avons étudié ailleurs Torganisation matérielle que Tordre idoit à Cheikh el Senoussi. Il suflit de rappeler ici'que cette organisation est aussi complète que le permettent les mœurs musulmanes.
Tous ses rouages fonctionnent comme de véritables ministères. ••
Noiis nous bornerons aussi à mentionner rhabileté dont les Senoussiya* n'ont cessé de faire preuve dans leurs relations avec les tribus sahariennes. Tous ^ les voyageurs, toutes les caravanes trouvent dans les zaouiya du désert une large hospitalité, un accueil empressé. L'impression que remporte le norhade, qui - se trouve pour la première fois en relations avec les agents de là confrérie, est' nécessairement favorable. Ce sont là procédés de propagande et dont les dépenses ne tardent pas à être largement compensées.
Mais il y a lieu de signaler plus particulièrement les efforts que font, en toute circonstance, les maîtres de Djerboub, pour pacifier le désert, pour rendre à ses routes la sécurité nécessaire au commerce.
Sans s'imposer, ils acceptent, recherchent le rôle de .médiateurs, dès qu^il s^agit de lutter contre Panarchie politique, sous quelque. forme qu'elle se manifeste.
Sid el Mahdi lui-même intervenait personnellement en 1^84, pour amener une réconciliation entre les Touareg Ahaggar et Azdjer, In Salah et Ghadamès, dont les tribus étaient engagées dans une guerre de représailles.
Plus que partout ailleurs, la Réforme seconde ainsi les tendances instinctives des»peuplades qui se rallient à sa cause.
Incapables de résister à la passion du moment, les Sahariens n'en apprécient pas moins vivement les bienfaits de la paix.
Les efforts que font les Senoussiya pour la leur donner, pour rétablir entre eux des relations sûres et durables, ne sont pas à leurs yeux un des moindres titres de Tordre à l'influence qu'il recherche.
Renaissance de la foi, restitution de Tancienne loi islamique, rétablissement de l'autorité canonique, tels sont, en résumé, les résulta.ts auxquels vise le Se-
G8 l'islam
noussisine, dans sa zone d^action en Afrique.
Son rôle à Pextérieur est tout autre.
Disons d'abord que, malgré la formule en laquelle se résument les espérances de Cheikh el Senoussi : « Turcs et Chrétiens, je les briserai d'un seul coup », les chefs de la confrérie ont admis dans leurs relations avec la Turquie d'utiles compromis. Le gouvernement ottoman, après avoir manifesté â leur égard la plus vive défiance, a été amené par les circonstances à. leur faire des ouvertures de rapprochement. Ces ouvertures ont été accueillies. Des relations ainsi établies, les Senoussiya ont incontestablement retiré plus de profits que la Porte elle-même. Ils leur doivent notamment d^avoir pu, comme nous le verrons, conquérir à la Mecque une situation prépondérante. Leur autorité morale s*est fortifiée en Tripolitaine.
Peut-être, au contraire, l'autorité ottomane s'est-elle affaiblie d'autant.
En ce qui concerne les contrées infidé*
les, celles iqui, soumises de fait, même sans Têtre de nom, à la domination chrétienne, peuvent être rangées dans la catégorie du « Dar el Harb », TÉgypte, la Tunisie, l'Algérie, notamment, le programme des Senoussiya est très restreint.
Quelles que soient les craintes qu*on ait pu concevoir au sujet de leurs agissements, les chefs de Tordre se bornent tout au plus à entretenir dans ces régions des agents de renseignements, auxquels s'adjoignent, pour TÉgypte, des agents de correspondance. Partout ils s'abstiennent scrupuleusement de propagande, d'interventions qui soient de nature à provoquer un conflit entre eux et quelque nation européenne.
Seules, les nécessités de l'heure présente règlent leur attitude. Ne pouvant songer à une lutte inégale, ils se bornent à prêcher l'exode des vrais croyants hors des contrées infidèles. Prédication toute platonique, et qui est restée sans effet appréciable.
Dans la défense de son propre terri-
70 l'islam
toire, la confrérie se montre plus énergique. Elle entend préserver toute la zone qu'elle occupe. L'obstruction complète du « Dar el Islam » est son mot d'ordre général.
Ce mot d'ordre ne paraît avoir été appliqué qu'une fois directement, à Koufara, oti les Khouan de la « Zaouiyat el Oustadh » arrêtèrent la dernière expédition de Gérard Rholfs. Les circonstances, en effet, ont suffi pour assurer, chaque jour davantage, l'obstruction des frontières de rimamat de Djerboub. Circonstances seulement, car on ne saurait voir la main des Senoussiya dans tous les drames qui ont ensanglanté le Sahara depuis quinze ans : massacre de Joubert et Dourneau-Duperré, des missionnaires de Ghadamès et d'El Goléah, de la mission Flatters, de Palat.
Des entreprises tentées par ces hardis voyageurs, plusieurs portaient en elles les germes d*une fin tragique. Toutes ont abouti à des guet-apen ts, oii Pamour du pillage a eu plus de part que Tidée religieuse.
D'ailleurs, tout en tenant à isoler les domaines de la confrérie, Sid el Mahdi et son frère, fidèles aux règles de prudence qu^ils se sont imposées, sont personnellement opposés à de tels éclats, alors même qu^après coup, ils savent en tirer parti.
C'est à leur intervention par exemple, que Gérard Rholfs et ses compagnons, emprisonnés, menacés de mort à Kou* fara, ont dû la vie et la liberté.
En résumé, exode de vrais croyants hor^ du « Dar el Harb », obstruction « du Dar el Islam 1, telle est la formule de politique étrangère adoptée par les Senoussiya.
Il n*est pas douteux qu'en Afrique même, Tinfluence de la confrérie s^étende fort au delà de sa zone d'action immédiate. Les Etats soudanais, limitrophes du Ouadaï à l'ouest, jusqu^au Bornou, peut-être plus loin encore, ont vraisemblablement accepté, au moins en partie, les doctrines senoussiennes. Toutefois, aucun renseignement nouveau ne permet de l'affirmer.
72 l'islam
Mais il est un fait d'une haute gravité et qui prouve qu'indirectement, tout au moins, le Senoussisme contribue aujourd'hui à répandre dans l'Islam entier les théories de la réforme.
On a vu qu'après deux tentatives infructueuses, Cheikh el Senoussi avait dû quitter le Hedjaz. Il y laissait quelques zaouiya, quelques établissements dont les chefs durent, pendant plusieurs années, conserver une attitude effacée. Plus tard, la situation de Tordre au Djebel Lakhedar permit à son chef de donner une impulsion plus active à la propagande de sa doctrine en Arabie. Bientôt ses relations avec lé gouvernement turc lui assurèrent le patronage officiel des autorités locales.
De nouvelles zaouiya se fondèrent et chaque jour le nombre des Khouan devint plus considérable. Chez les Bédouins, les agents de la confrérie remportèrent un triomphe complet. Toutes les tribus arabes des territoires situés à l'ouest du Nedjed sont aujourd'hui inféodées à la cause du Senoussisme qui a pris
ainsi la place, un moment occupée par le Ouahabisme, dans les régions orthodoxes. Dans les villes mêmes, Tautorité des représentants de Tordre n'est guère moins grande; seuls les membres de la caste sacerdotale, les Euléma, de la noblesse indigène, les Chorfa, conservent à leur égard des sentiments d'hostilité mal déguisés.
Tout le Hedjaz forme ainsi, au point de vue spirituel, une province de Tlmamat de Djerboub. Il en est de même des districts voisins.
Matériellement, cette situation se traduit par de fréquentes rébellions des nomades, des villes dépourvues de garnison, contre la domination turque. Les routes sont coupées sans cesse. Depuis des années, la caravane des Senoussiya peut seule circuler librement entre la Mecque et Médine.
Il existe donc de nombreux symptômes d'une effervescence populaire, dont les événements peuvent déterminer un jour ou Tautre la brusque explosion.
74 l'islam
Mais, toujours temporisateurs, résolus â ne rien laisser au hasard, les chefs de la confrérie s^efForcent, là aussi, dVviter tout éclat prématuré. lis se bornent à asseoir leur influence, à rendre plus so« lide leur hégémonie sur le berceau de rislam, sans vouloir risquer aucune aventure.
Au point de vue de la propagation des idées de réforme, cette situation a une importance considérable. La Mecque a repris le rôle de foyer du fanatisme musulman que le clergé officiel, les Euléma, ces pharisiens de l'Islam, lui avaient fait perdre.
Il serait inexact de croire que les pèlerins, Hindous, Tartars, Nègres, séduits par la grande renommée de Cheikh el Mahdi, renient les saints de leurs propres pays pour s'affilier à l'ordre. Rien, au contraire, jusqu'ici ne permet de supposer que le Senoussisme proprement dit s'étende en Asie, dans l'Extrême-Orient, non plus que sur les côtes de l'Afrique équatoriale.
Mais de même que le Senoussisme, conçu au Yémen, a emprunté au Ouâbabisme ses doctrines rétrogrades, les enseignements que les musulmans, accourus de toute part, rapportent du pèlerinage sont surtout ceux de la réforme senoussienne. Sans que Tinfluence personnelle des chefs de la confrérie s^accroisse d^autant, les tendances qu'ils personnifient ont trouvé à la Mecque, à Médine, dans les villes saintes, de nouveaux centres d*expansion.
Plus que jamais, TArabie est maintenant ce que l'avait faite déjà le Ouahabisme, le foyer d^une renaissance religieuse.
Nous avons dit qu'entre cbefs d^ordres ou de fractions d^ordres jouissant d'une autorité personnelle, il ne pouvait y avoir de rapprochement. Tel est précisément le cas des grands maîtres des Senoussiya et du Mabdi de Khartoum, bien que le Sou-« dan égyptien soit comme l'Imamat de Djerboub, le domaine de la Réforme.
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Il ne semble pas qu*il existe aucune relation directe entre le mouvement mabdiste et le mouvement ouababite ou ses dérivés. Mais Pinsurrection du Soudan est, elle aussi, Tœuvre d^une confrérie, celle des Kadriya. Elle s'est appuyée, pour' rétablissement d^un gouvernement théocratique, sur les tendances naturelles des peuples soudanais à la révolte contre le gouvernement égyptien, à une action commune pour l'indépendance nationale.
Le Mahdi, Mohammed-Ahmed, n^était, à Porigine, qu'un simple Moqaddem, agent inférieur des Kadriya, ordre répandu, ainsi que nous Tavons dit, de la Chine au Sénégal, mais divisé en une foule de congrégations, de clans indépendants les uns des autres.
Lors de la conquête du Soudan par Méhémet-Âli, beaucoup de peuplades de ces contrées étaient encore fétichistes. Les confréries musulmanes d'Egypte, organisées en sociétés d'exploitation du pays au profit de leurs chefs, contribuèrent dans une large mesure à la propagation de l'is-
lam chez ces idolâtres. Grâce à l'appui du. gouvernement, plusieurs d*entre elles firent de rapides progrès. Tel fut le cas de la branche indigène des Kadriya.
Mohammed-Ahmed avait été affilié à Tordre dans la Zaouiya, le couvent de Kénehy ville de la haute Egypte. Les pratiques auxquelles il se livra développèrent à Textréme chez lui les tendances extatiques. Il fut bientôt regardé comme l'auteur de nombreux miracles et acquit une extrême popularité. Déjà, tous les liens qui existaient primitivement entre lui et ses chefs naturels s'étaient dénoués, lorsque les hallucinations de l'extase mystique ramenèrent à proclamer sa mission.
En Orient, dans l'Asie centrale, il se fût' donné peut-être pour quelque dieu nouveau, comme le Bab. En Afrique, il se fit Mahdi. '
Mais, ainsi que nous l'avons dit, ce terme n'a pas toujours dans l'Islam africain sa valeur originelle.
Tout Mahdi qu'il fût, Mohammed-Ahmed n^en resta pas moins Cheikh el Triqâ,
78 l'islam
chef d'ordre. Les meilleurs soldats de son armée furent les Khouan Kadriya, auxquels les Anglais conservèrent le nom de Dérouich, nom qu'ils méritent par leurs chevelures incultes, leurs vêtements épars et leur farouche exaltation. Le titre de Khalifat, vicaire» pris par Abdullah, le successeur du Mahdi, suffit au reste pour définir Porigine réelle de Tautorité exercée par celui-ci.
L'histoire de l'insurrection mahdiste ne saurait trouver sa place ici. Ce quMl importe de retenir, c^est que ce mouvement offre tous les caractères essentiels d'une réforme rétrograde. Il a abouti à l'établissement d*un gouvernement théocratique, à Pobstruction des pays soustraits aux influences étrangères et redevenus c Dar el Islam ».
Toutefois, bien que son programme comporte l'application stricte de la « Chareha » et de la « Sounna », de la « Loi »
et de la c Tradition » orthodoxe, il est vraisemblable que ces conditions n'ont été
remplies qu^avec quelques tempéraments.
LMsIam est dMntroduction trop récente au Soudan pour avoir entièrement triom.
phé des croyances, des coutumes locales.
Chez toutes les peuplades nègres converties depuis peu, il est entaché de Fétichisme. A cet égard, on peut le comparer à r Islam asiatique entaché de Bouddhisme, aux Indes.
De même, la guerre d'indépendance nationale , soutenue par les . Soudanais, contre les agents et les troupes du gouvernement égyptien, contre les Anglais ensuite, ne procède évidemment pas des tendances qui peuvent animer des peuples plus avancés.
Pour telle tribu, il s'est agi surtout de mettre un terme aux exactions des Pachas, tel autre groupe a subi la seule influence des marchands d'esclaves.
L'idée générale qui a présidé au groupement de tant d'éléments hétérogènes n'en a pas moins été celle de Tunion des musulmans, sous la seule direction d'une ' autorité théocratique pour le renver-
8o l'islam
sèment de la domination étrangère .
On sait quel a été jusqu'ici le sort de cette révolte. Ainsi que nous l'indiquions dans une étude antérieure ^ Téquilibre tend de plus en plus à s'établir entre le nouvel empire soudanais, quelque désagrégé qu^il paraisse déjà, et son ancienne métropole. Des avant-postes anglais aux districts qu^occupent les Dérouich s^étend une zone peu habitée, la Nubie, dont la neutralité s'affirme et qui marque les frontières communes. Le contact n'existe plus directement entre TÉgypte et les provinces qu'elle a perdues. Leur indépendance ne paraît plus menacée par elle.
De PEst à rOuest, l'immense région acquise à la réforme mahdiste s'étend de l'Âbyssinie au Ouadal senoussien. Au sud, elle a paru devoir s'étendre facilement jusqu'aux grands lacs, lorsqu'en 1884 Lupton, trahi par ses agents Nubiens ou Arabes, tomba aux mains des
I. Les Anglais dans la haute Egypte (Revue militaire Ue Vétranger, septembre i8<s6).
AU XIX* SIÈCLE 8l
Mabdistes, vers Tépoque même, oti Emin Bey se voyait enlever ses postes avancés de Gok et de Rumbek, avec toute la vallée du Rohl. Il fallut la victoire décisive de Rimo, en i885, pour que Tintrépide gouverneur du Wadelaî, pût réorganiser ses lignes de défense. Grâce à ce succès inespéré, à la délivrance des garnisons avancées du Rodi, Pancien lieutenant de Gordon, barre solidement la route du Nil supérieur aux Derouich Soudanais. Défendu par une petite, mais vigoureuse armée noire, organisée à TEuropéenne sous le commandement de quelques officiers Egyptiens, le quadrilatère de Makua^ Rimo, Lado, Wadelaî, marque la limite méridionale du Khalifat de Kbartoum ^ Mais rhéroïque résistance d'Emin Bey et de ses soldats, ne pourra sans doute se prolonger pendant de longues années encore, s^ils ne sont secourus. La grande partie engagée par Stanley, pour leur ve-
f . I. T. Wills. — Emin Bey. — Gordon*s lieutenant.
82 l'islam
nir en aide, semble compromise. De son issue, ou des résolutions prises soit par les comités de PAssociation africaine internationale, soit par l'East African Company, pour réparer un échec par de plus grands efforts, dépendent à bien des égards Tavenir et surtout la propagation vers la région des gran-ds lacs et le bassin du Congo, du mouvement religieux commencé dans le Soudan égyptien.
11 est une autre partie de TAfrique, musulmane dès la première invasion arabe, où de graves symptômes d'agitation religieuse se manifestent depuis quelques années. C^est le Maroc. En 1887, le Sultan n^a pas craint d^appliquer par édits à ses sujets quelques-unes des règles spéciales au Ouahabisme, au Senoussime, Tinterdiction du tabac notamment. Il semble que ce soit là un symptôme de tendances rétrogrades, bien qu^à une époque antérieure, Mouley-Hassan ait pu paraître disposé à faire d'importantes concessions aux idées européennes. Quelles que soient
les causes de cette nouvelle attitude, il est certain que, dans les tribus de l'intérieur, rhostilité contre toute vue libérale s^est accentuée rapidement dans ces derniers temps. L'assassinat d'un membre de la mission militaire française en est une preuve. Plus récemment, cette situation a eu pour conséquence le retour de la même mission sur la côte, à Rabat.
Le sultan du Maroc étant, en général, reconnu comme chef suprême de la religion, non seulement dans son empire, mais même dans les régions voisines, un groupement des musulmans de la contrée, sous son autorité, en réaction contre le progrès européen, pourrait paraître naturel.
Mais peu d'Etats mahométans sont en proie à une aussi profonde anarchie politique. Le pouvoir canonique n*y existe pas plus quViileurs. La domination de Mouley-Hassan n^est que nominale i. A peine
I . Au moment même où s'imprime cette étude un parti de 200 cavaliers commandés par un proche parent de Tempereur, a été entièrement massacré par les tribus kabyles dont il percevait rimpôt.
84 l'islam
peut-îl, sur son propre territoire, obtenir le paiement de l'impôt légal, de la dîme religieuse, en en poursuivant la rentrée, comme autrefois les pachas turcs de la Régence d'Alger, à la tête de son armée.
L'inimitié de race s'est d'ailleurs perpétuée tout entière entre les Arabes et les Berbères. Même de tribu à tribu, les rivalités, les guerres sont incessantes.
De plus, les puissances européennes exercent au Maroc une action particulière. L'Angleterre, l'Espagne, TAllemagne, l'Italie, la France, s'y surveillent d'un œil jaloux, chacun guettant, comme une proie, ces riches provinces. Leurs influences rivales favorisent la désagrégation du pays. Elles s'opposent à toute tendance au groupement. Enfin, le contact du progrès européen est trop immédiat, sur les côtes, Iç long de la frontière algérienne, pour qu'une reconstitution théocratique du pays soit possible.
On ne saurait donc, malgré l'agitation religieuse dont il est actuellement le théâtre, considérer le Maroc comme engagé dans la voie d'une réforme rétro-
grade. Tout au plus, sa situation estelle comparable à celle du Turkestan occidental au moment de la conquête russe : elle a pour seule caractéristique une effervescence stérile, si graves que puissent devenir les troubles que paraît devoir provoquer ce mouvement, v/ En résumé, la Réforme musulmane n^a, pour la rénovation de la foi, que deux foyers en Afrique : Timamat de Djerboub, création des Senoussiya, et le Khalifat anarchique de Khartoum, fondé sous les auspices du Kadérisme. Mais Tétendue des territoires qu'elle embrasse, l'organisation centralisatrice de la première confrérie, l'influence du Senoussisme à la Mecque et au Hedjaz, les progrès foudroyants des Kadriya Soudanais, rendent ce double mouvement plus dangereux, à coup sûr, pour les intérêts de la civilisation moderne, que les mouvements similaires provoqués en Asie par le Ouahabisme.
La propagande de la foi. — Alors
86 l/lSLAM
qu^en Asie, la foi musulmane se propage chez des peuples qui ont déjà une religion, une civilisation également anciennes, elle ne s^étend en Afrique que chez les races fétichistes, les peuplades nègres.
Autant qu'il est permis de le croire, ce mouvement de propagande, si rapide à l'époque de la fondation des grands empires de Sokoto, d'Agadez, de Timbouctou, < au XIV* siècle surtout, lors des conquêtes marocaines dans le Soudan, était devenu fort lent avant le xix» siècle. Dans l'Afrique occidentale, par exemple, de grands empires musulmans^ tous ceux des peuples Soni-nké, avaient disparu devant rinvasion de nouvelles tribus fétichistes, des Mali-nké du Manding, des Bambara.
Quelques états islamiques, ceux de la race Peul, au Macina, au Fouta-Toro, au Fouta-Djalion, s^étaient, il est vrai, fondés pendant le xviu* siècle. Mais c'étaient là des conquêtes locales, des substitutions de races, bien plus que des phases d'une propagation continue. Tous les voyageurs qui aux xvii* et xviii* siècles se sont trou-
vés en contact avec les musulmans de la côte, les représentent comme peu fanatiques, presqu'indifférents aux choses religieuses, hormis quelques pratiques strictement observées : le jeûne du Rhamadan, la circoncision, les prières. Aucun d^eux ne parle de propagande 1.
11 existe, au contraire actuellement, un mouvement de prosélytisme très prononcé, très développé dans Tintérieur du « continent noir ». C'est à la renaissance provoquée par le développement du Ouahabisme, quMl a dû ses premiers progrès dans le Soudan oriental. On ne peut lui attribuer la même cause directe dans le Soudan occidental. Mais, là aussi, on trouve partout les représentants des doctrines mystiques au premier rang des missionnaires musulmans.
L'Islam se répand actuellement dans
I. V. Annales des Voyages, » Paris. Didot, éd. 1767. — Voyages de Brue, Jobsoii, Stibbs, Moore, Van den Broeck, le Maire, Finch, Barbot, etc.
88 l'isî AM
TAfrique nègre par trois courants principaux : le premier a eu son origine dans le bassin supérieur du Nil ; il se confond avec le second, qui vient plus directement de Zanzibar pour s'infléchir vers la région du Congo. Enfin, le troisième correspond au bassin du Niger supérieur et inférieur.
Peut-être en existe-t-il un autre dans la zone intermédiaire entre celui-ci et le premier. Partant du Ouadaï, du Bornou, il se dirigerait vers le Congo moyen. Bien des indices permettent de le supposer,, aucune preuve certaine de l'affirmer.
C^est à Si Ahmed ben Idriss, le précurseur de Cheikh el Senoussi, que paraît appartenir l'initiative de la propagande moderne dans le bassin supérieur du Nil.
Du Yémen, il envoya, en effet, un de ses disciples, Mohammed-Othman et Emirghani, prêcher la règle de son ordre sur les côtes de la mer Rouge et en Nubie. Continuant sa route par la vallée du fleuve, Mohammed-Othman dépassa les Etats du Kordofan et du Senaar. Au delà, bien que
rislam comptât déjà de nombreux sectateurs, beaucoup de peuplades étaient encore idolâtres. Le succès dés prédications qu'entreprit parmi elles le représentant de Si Ahmed ben Idriss parait dû, en partie, à la pompe royale dont il s'entourait. En tout cas, ce succès fut très grand, disent les biographes du Cheikh, qui, à la mort de son maître, devint lui-même chef d'une nouvelle confrérie, celle des Emirghaniyà. Rival des Senoussiya, en Arabie, cet ordre est resté aujourd'hui encore assez puissant dans la région comprise entre la mer Rouge et le Nil, pour qu'au moment des expéditions de Souakim, les Anglais aient cru devoir s'assurer à tout prix le concours de ses chefs.
Peu d'années avant le voyage de Mohammed-Othman, Méhémet-Ali venait de faire la conquête du Soudan égyptien. Le gouvernement khédivlal ne tarda pas à considérer la propagande islamique comme un puissant moyen d'action, à Tencou* rager, la provoquer au besoin.
Les ordres religieux du Caire, afin de
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s^assurer de nouvelles sources de revenus, envoyèrent alors au Soudan de nombreux agents. Secondés activement par les autorités locales, ces missionnaires réussirent assez complètement dans leurs prédications, pour rendre possible un mouvement tel que Pinsurrection madhiste. La responsabilité n^en incombe d'ailleurs pas à eux seuls, comme origine, car les troupes égyptiennes s'occupèrent aussi, incidemment, de convertir les pays conquis et préparèrent, par suite, à double titre,le soulèvement qui les a chassées de la contrée.
Quoi qu'il en soit, Thistoire de la propagande des confréries égyptiennes au Soudan paraît avoir été fertile en épisodes.
Les chefs des différents ordres se lirent, en effet, une concurrence active. L^un d'eux, celui des Saadiya, pour mieux établir la supériorité de sa règle, ne craignit pas de reculer de plusieurs centaines d'années, dans un a tract » destiné aux néophytes soudanais, la date de la naissance du Cheikh el Triqâ, du fondateur de Tordre.
Ce procédé parait avoir été couronné de succès, car les Saadiya comptaient, au moment de l'insurrection madhiste, parmi les plus importantes confréries du pays.
Nous avons déjà mentionné les Kadriya^ comme fort nombreux également. Quelques ordres nationaux de TEgypte, celui des Badaouiya entre autres, Tétaient aussi.
On peut admettre que la propagande ainsi poursuivie par les confrères du Caire s'est étendue jusqu^aux limites extrêmes de la conquête égyptienne, jusqu'au .bassin des grands lacs.
Il est rien moins qu'improbable que la récente conversion de l'Ouganda, par exemple, dont le roi Mtésa sMtait d^abord montré favorable aux croyances chrétiennes, soit due à quelque cheikh affilié à l'un ou à Pautre de ces ordres.
Mais les liens qui rattachaient les branches soudanaises aux congrégations métropolitaines s^étaient rapidement relâchés ou même rompus. L'action directe de ces dernières resta limitée à la première pé-
92 l'islam
riode de la conquête. Il se fonda dès lors des confréries locales, indépendantes. Ce sont elles-mêmes ou de nouvelles fractions déjà détachées qui représentent le mysticisme au sud du Soudan égyptien dans Pœuvre des conversions musulmanes.
Un autre facteur intervient dans la propagande islamique en pays nègre. Les marchands d*esclaves et les grands caravaniers arabes, qui détiennent tout le commerce de rintérieur, s'emploient avec succès au triomphe de la foi musulmane.
Tous les voyageurs européens sont unanimes à ce sujet.
Il semblerait même à en croire leurs récils, qu*à partir des grands lacs et de Zanzibar au Congo supérieur, le commerce arabe, sous toutes ses formes, soit le seul agent d'expansion du mahométisme. Nulle part, l'intervention des confréries n'est signalée, sur le parcours du double courant de propagande religieuse, dont les branches venant du Nil et de la côte orientale se réunissent pour s'infléchir vers le
centre ducontinent. Le représentant attitré de ce mouvement, Tippo-Tib, avant de devenir, sinon le souverain d*un véritable Etat, du moins le maître dévastes régions, n'était lui-même qu'un marchand d^esclaves. Les progrès qu'a pu faire l'Islam, grâce à son influence, passent, en général, pour le complément de ses opérations commerciales.
Nous ne possédons pas personnellement les éléments nécessaires pour discuter, par un exposé de faits, une opinion qui fait loi aujourd'hui. Nous serions cependant disposé à admettre, par analogie avec ce que nous avons constaté de visu dans le bassin du Niger, que les conversions obtenues ou imposées dans de telles conditions, ne peuvent être effectives et générales.
L'Arabe, marchand d'ivoire ou négrier, conserve un égal dédain pour les races africaines. Ce n^est, en aucun cas, par intérêt pour elles qu'il cherche à leur donner ses croyances. Mais il croirait se manquer à lui-même, s'il n'exigeait des captifs tombés sous son joug, des tribus qui subis-
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sent son autorité, la reconnaissance de la suprématie de l'Islam. Ses efforts personnels se bornent à obtenir une profession de foi, à exiger, en sa présence, la pratique de son propre culte '. Peu lui importe que les nouveaux convertis aient ou non une instruction religieuse suffisante pour adopter réellement les dogmes devant lesquels ils s'inclinent. Ce qu'il lui faut, c*est un acte d'obédience.
Une semblable propagande est-elle suffisante pour assurer l'établissement définitif de la religion musulmane, lui donner une organisation durable dans des provinces entières ? Assurément non. Peut-être se poursuit- elle dans les districts ravagés par la chasse des nègres, dépeuplés par la fuite de populations entières, qui constituent la zone avancée de la nouvelle conquête arabe dans l'intérieur du continent.
Mais en arrière de cette zone, dont la limite extrême est marquée par l'Aruwi-
I. V.-S. Thomson. ^ Mohammedanism in central Afiica. — Contemporary Review.
ni et le Lubiranzi au Nord, le Sankuru à TEst, il en existe une seconde où se forment de véritables sociétés, des États, régis par la loi koranique. Elle s^étend de rOuniyoro, de l'Ouganda, du pays des Massai, au Nord, jusqu'au Zambèze, au Sud, le long de la côte, et dans l'intérieur englobe la vallée supérieure du Congo, jusqu'aux Stanley Falls, jusqu'aux territoires des stations abandonnées un moment par l'Association africaine. Depuis 1887, il est vrai, la constitution définitive de la fc Compagnie allemande de l'Afrique Orientale > et de la « British East African Association », celle même dont les fondateurs ont aussi été les promoteurs de la dernière expédition de Stanley, semble de nature à enrayer ce mouvement.Toutefois, le mal est déjà grand. Des districts où cependant dominait il n'y a pas longtemps encore l'influence des missionnaires chrétiens, aujourd'hui groupés dans les parages du Tanganyika, au sud du Victoria Nyanza et du MutaNzige, forment maintenant des colonies musulmanes fort im-
96 l'isi.am
portantes. Ces colonies sont disséminées, isolées les unes des autres. Chacune n'en représente pas moins un centre d'organisation sociale et religieuse, qui s*étend, se développe rapidement. Tel est le cas de rOuganda, pour ne citer que la plus connue.
L'action directe des marchands arabes permet-elle d'expliquer de tels résultats ? Nous ne le pensons- pas.
Elle y contribue assurément et les prépare. Mais pour donner aux actes de vasselage dont se contentent les grands caravaniers d'Afrique une autre valeur, pour établir des croyances durables, il faut une prédication suivie. C'est alors qu'interviennent d'autres agents de propagande, des représentants attitrés de la loi musulmane, dont les chefs de bande, les commerçants, guidés par le sentiment très net de leurs propres intérêts, secondent puissamment les efforts.
. Ces agents ne peuvent être les docteurs d'une religion d'Etat, les disciples d'un clergé officiel. D'oîi viendraient-ils, et
formés à une telle école, quelle ambition poursuivraient-ils ?
Il y a tout lieu de penser qu^en réalité, presque tous appartiennent à l'un ou lautre de ces cénacles d^apôtres que forme le Cheikh et Triqâ, apôtre lui-même, et seul élu d^une mission divine dans Tlslam moderne.
D'ailleurs, les formules du mysticisme, mieux que toute autre, peuvent se plier aux croyances fétichistes. 11 n^existe pas, entre le cheikh extatique qui guérit les maladies par hypnose ou suggestion, devient par Tanesthésie hystérique insensible à la douleur, dompte les animaux sauvages, jongle avec les serpents, et le sorcier nègre avec ses gris-gris, ses miracles. de charlatan, une différence appréciable. Aux yeux des populations africaines, ils procèdent de la même école. Il suffit que le premier établisse par une habileté plus grande la supériorité de ses croyances, pour qu^elles s^imposent d'elles-mêmes. Cela est si vrai que dans l'Ouest africain, par exemple, les amulettes musulmanes ont presque exclu-
9^ l'islam
sîvement remplacé les anciens gris-gris même chez les fétichistes les plus invétérés. Chez les Sérôres, les Mali-nké, les Bambara, les Timéné, partout, dans Tanneau de cuir, la corne de chèvre, le sachet de peau, que portent les guerriers pour se préserver des balles, ou les jeunes femmes pour obtenir une nombreuse postérité, on trouve un verset du Koran, un carré cabalistique aux chiffres arabes.
Enfin» la doctrine de Tlslam mystique a Pavantage de rattacher le culte d'un être immatériel, dont la conception dépasse la portée des intelligences primitives de la race nègre, au culte d'êtres humains, des
7'nts.
A.ussi, selon toute probabilité, les ordres religieux, ou plus exactement leurs adeptes, jouent-ils dans l'Afrique orientale et centrale un rôle prépondérant pour rétablissement définitif de la religion musulmane. Ce sont eux qui, après les conversions de la conquête arabe sous sa forme actuelle, assurent l'avènement définitif de la loi islamique. 11 est d autant mieux
permis de considérer cette hypothèse comme fondée que, dans TAfrique occidentale, des faits nombreux prouvent avec certitude Faction unique des ordres religieux.
Tous les chefs de l'Islam appartiennent, en effet, dans TOuest africain, à deux grandes confréries, les Kadriya et les Tidjaniya. Quelques autres écoles similaires, les Cbadeliya notamment, sont également représentées dans ces régions, mais sans avoir à beaucoup près un rôle aussi important.
Disons de suite que parmi les causes de propagation de la foi musulmane dans les territoires lin^itrophes des pays Maures et Berbères, on pourrait citer quelques invasions à main armée. Sur la rive gauche du Sénégal, par exemple, le Cayor, le Oualo, le Djolof, tous les Etats qu'occupent les Ouolofs, ont été convertis par les tribus mahométanes de la rive droite.
Mais ce sont là des faits exceptionnels et locaux. Ils n'amoindrissent pas, d'ailleurs Taction des ordres religieux, tout en la
1 oo l'islam
modifiant, car les tribus du Sahara méridional, celles qui ont exercé la plus longue suprématie sur les peuples Ouolofs, ont pour principaux éducateurs en matière de religion, les marabouts Kadriya. Dans la plupart des cas, au reste, l'influence d9 ceux-ci et des Tidjanya sur les fétichistes est beaucoup plus directe.
Alors que les Tidjaniya n'ont fait leur apparition dans TAfrique occidentale que vers le milieu du xix* siècle, les Kadriya y sont représentés depuis plus de trois cents ans par la grande famille des Bekkay. Cest elle qui, au xv« siècle, a importé le Kadérisme dans ces paragee, à Oualata tout d'abord. Plus tard, ses chefs vinrent se fixer à Timbouctou, chassés par les premiers hôtes qui avaient accueilli leurs ancêtres, émigrés du Touat.
Les Bekkay n^étaient plus que les héritiers d'une influence déchue, quand Sidel Mokhtar el Kebir, chef d'une branche secondaire de leur famille, rendit un nouveau lustre à son pouvoir spirituel.
Ce fut précisément pendant les pre-
AU XIX* SIÈCLE lOI
mières années du xiz« siècle, à Tépoque même où commença à se manifester la Renaissance islamique, que s'accomplit cette rénovation. Tous les Kadriya du Sahara et du Soudan septentrional se groupèrent autour de Sid el Mokhtar et le reconnurent pour chef. A sa mort, en 1811, Tordre qu*il avait ainsi restauré, se trouvait représenté par de savants théologiens ou par de petites colonies d adeptes de rOued Noun, sur la frontière du Maroc, aux sources du Niger, et du Sénégal aux Kong, près de la chaîne côticre du golfe de Bénin.
Actuellement, les Kadriya Bekkaiya ont pour principales congrégations dans le Sahara, celle de Cheikh Sidia, dont l'influence s^étend au nord du Sénégal jusqu'au pays d^El Haô, au sud de Oualata, et celle des Oulad Mohammed el Fadel, qui ont pour principal chef Cheikh Saadibou, dans TAdghagh deTichît.
A Test de Timbouctou, chez les Iregenaten d'Aribenda, Théritier principal de Cheikh el Mokhtar, est Baba Ahmed Ould
102 l'islam
Badî, qui paraît jouir d'un grand ascendant religieux parmi toutes les tribus Touareg de cette région.
Cheikh el Abidin, le fils de Sid Ahmed el Bekkay,qui fût Thôte de Barth, s'est fixé sur la rive gauche du Niger, au nord-est du Macina, et y dirige une autre faction moins importante, il est vrai, de la confrérie primitive.
Enfin, dans tout le Soudan et même à Touest de la chaîne côtiére de Libéria, il existe des agglomérations d'adeptes, isolées en pleins pays fétichistes. Telles sont celles de Kankan et de Mousardou, dans le bassin du Haut Niger ; celle de Boporo à rOuest ; celles de Toba et du Oughadougou à TEst.
L^ordre même s'est naturellement désagrégé après la mort de Sid el Mokhtar cl Kebir. Les différents groupes auxquels il a donné naissance, sont indépendants les uns des autres. Mais au point de vue de la propagande islamique, ils n'en ont pas moins un rôle uniforme.
Depuis le commencement du siècle et
jusqu'à l'arrivée des Tidjaniya les Kadriya ont conservé exclusivement le monopole de l'enseignement religieux au sud du Sénégal et dans la vallée supérieure du Niger. C'est ainsi par la propagation de instruction quUls ont gardé la haute direction du développement des croyances musulmanes.
Le mécanisme de cette propagande est assez simple. Cheikh Sidiaet Cheikh Saadibou, par exemple, tiennent écoles à leurs propres campements, et chez les Maures, ils ont de nombreux disciples qui les imitent.
C'est là seulement que les indigènes des régions situées au sud du Bas Sénégal peuvent se perfectionner dans Pétude des sciences théologiques et de toute part il en vient qui passent des années entières auprès des cheikh Kadriya. Il en résulte naturellement que tous les lettrés nègres, du Cayor par exemple, sont sinon adeptes, du moins familiers de la confrérie. A leur retour dans leur pays, ils répandent les doctrines qu'ils ont ainsi apprises, donnent à Tlslam une teinte générale de Kaderisme.
104 l'islam
D^autre part, si le Cayor est tout entier musulman, il s'en faut de beaucoup que les pays voisins le soient aussi : de Pun à l'autre il se produit une diffusion lente des croyances religieuses et tout entière sous les auspices des Tbolba locaux, des marabouts instruits chez les Maures.
Il existe ainsi à la frontière du Baol un petit village habité par des musulmans Ouolof,N'dou Koumane^où nous avons vu un Sérère fétichiste qui semblait personnage de quelque importance venir se faire catéchiser. L'instructeur du néophite, et tous les assistants, faisaient le Dhikre des Kadriya après la prière.
Beaucoup d^autres faits du même genre pourraient être signalés. Mais là ne se bornent pas les efforts des disciples formés par Cheikh Saadibou, Cheikh Sidia et leurs représentants, parmi les noirs du Bas Sénégal.
Au delà du Cayor, puisque nous avons parlé tout d'abord de ce pays, s^étendent les royaumes sérères du Baol, du Sine, du Saloum, tous fétichistes. Quoiqu*infidè-
AU XIX* SlàCLB io5
les, les habitants et les chefs mêmes de ces états, y admettent volontiers quelques marabouts, comme légistes, faiseurs d*amulettes et écrivains publics. La présence seule de ces musulmans instruits, suffit à provoquer d^assez nombreuses conversions isolées. Or, tous ceux d'entre eux qui, par retendue de leurs connaissances peuvent contribuer personnellement à cette propa* gànde, sortent des écoles du pays Maure.
De fait ou de tendances, ils sont Kadriya.
On voit comment lés chefs actuels de la confrérie conservent la haute direction du mouvement d'extension de Tlslam, dans le Bas Sénégal. Ce sont eux qui forment les agents inférieurs auxquels sont dûs tous les progrès réalisés*
En assimilant aux Kadriya les Tidjaniya, dans les régions qu'ils occupent, on serait conduit à admettre la même loi pour le bassin du Sénégal proprement dit, tout entier, c^est-à-dire de la côte aux pays Mali-nké du Soudan.
Mais il ne s^agit pas là d'une propagation méthodique, raisonnéeet comportant
io6 l'islam '
des faits de prosélitysme définis. Dans le Soudan, au contraire, c'est-à-dire dans le bassin des affluents supérieurs du Sénégal et plus encore dans celui du Haut Niger, en contrées essentiellement fétichistes, les Kadriya peuvent être considérés comme ayant entrepris une propagande régulière et suivie.
Avant l'arrivée des Tidjaniya, leurs écoles étaient les seules oti il fut possible d'apprendre même le Koran et la lecture.
Kankan, par exemple, servait d'unique centre d^enseignement pour tout le pays compris entre le Ouassoulau et le Foutah Djallon. Les congrégations soudaniennes de la confrérie exerçaient donc sur le mouvement religieux par la seule diffusion de l'enseignement une action beaucoup plus personnelle; et directe que celle des bran* ches sahariennes.
Les Kadriya du Haut Niger ne s*en tiennent pas d'ailleurs à ce résultat. Leurs colonies, fondées par essaimage continuent à essaimer. Autour de chacune d'elles, il se forme un groupe de centres musul-
mans et toutes, en outre, $ont représentées au loin par des missionnaires isolés.
Ainsi, autour de Mousardou se sont fondés les villages de Billallah, Dhakirallah, Mohammedou, Biallah, Médina, etc Dans le voisinage de Kankah, Bissandougou et Makhounou/ sont devenus des centres Kadriya presque aussi importants que la première ville d'où sont issus leurs fondateurs. Nombre d^autres' villages étendent au loin Teilclave musulmane ainsi constituée dans la vallée du Milo.
En ce qui concerné les missions isolées, il suffit d^indiquer, par exemple, que dans les pays situés entre le Niger et le Foutah Djallon : Kolonkalaa» Baléya et Oulada, oCi presque tous les imans des quelques mosquées qu^on repcontre ça et là, ont été instruits, élevés à Kankan! A Nora, entre autres, l'un des plus importants villages de ces petits Etats, la première mosquée a été construite par un Kadri de Kankan.
La propagande musulmane ne s'effectue pas, à la vérité, dans tout le domaine des Kadriya, par l'intermédiaire de leurs seuls
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adeptes. A côté de ceux-ci, d'autres groupes de vrais croyants ont pour chefs de simples dioula, des marchands retirés des affaires, qui se fixent ça et là, dans les petits villages de préférence. Par eux aussi le Koran se répand, ses lois s^établissent chez les in fidèles qui les entourent, llsemblerait quMl s'agisse là d'une action indépendante. Toutefois, si Ton remonte à Torigine des choses, on trouve que, comme les marabouts établis chez les Sérères, ces dioula, gens lettrés, instruits, ont eux aussi reçu leur éducation religieuse dans une école des Kadriya ou des Tidjaniya, suivant les régions. Sans représenter directenient un des deux ordres, ils n'en professent pas moins la doctrine.
• On voit donc que le minimum des résultats obtenus par les confréries locales, au Soudan, est équivalent à la marche normale de la propagande dans le Bas Sénégal.
En un mot, directement ou indirectement, rislam doit tous ses progrès pacifiques, dans l'Afrique occidentale, aux or-
dres religieux.
Ces progrès pacifiques sont, d'ailleurs, surtout le fait des Kàdriya qui, restés fidèles aux doctrines de Sid el Mokhtar el Kebir^ n'admettent que les conversions et lie cherchent guère à imposer le Koran les armes à la main. Leur œuvre est toute d exemples personnels et d^enseignement, de diffusion de Pinstruction.
Tout autre est le cas des Tidjaniya.
Ceux-ci ont eu pour premier chef El Hadj Omar, Peul du Foutah Toro, qui, après avoir d'abord fréquenté les écoles de son pays, puis celles des Kadriya Maures et de Oualata, partit en pèlerinage assez jeune encore. 11 resta vingt ans en Egypte ou au Hedjaz, et revint précédé d^une grande réputation'de savoir et de piété, avec Pir\itiation du chef de la Zaouiya des Tidjaniya de Fez, Sid Mohammed el Ghâli, qu^il avait trouvé à La Mecque.
Ce n* est pas le lieu de faire ici Thistoire des conquêtes d'El Hadj Omar. On sait comment, en quelques! années, malgré Péchec qu'il subit dans sa lutte contre nousi le chef des Tidjaniya de TAfrique oc-
iio l'islam
cidentale, étendit son empire spirituel des embouchures de la Gambie aux parages de Timbouctou. S'appuyant à la fois sur les Peut du Macina, du Foutah Toro et du Foutah Djallon, il imposa de gré ou de force les pratiques de la foi musulmane dans l'immense contrée limitée par le triangle dont ces trois pays figurent les sommets, et même fort au-delà^ dans la direction de l'Atlantique.
Autant par les affinités religieuses d^ El Hadj Omar, que par la nature de Poeuvre à laquelle il s'est voué, c'était bien là un mouvement procédant de la Réforme moderne de rislam.
Cheikh el Triqâ avant tout, le nouveau conquérant, appartenait à cette classe dMlluminés que l'extase religieuse conduit en Afrique à se croire inspirés directement par le Dieu de Mahomet. Tel il fut à ses débuts, tel il resta à la fin, faux prophète pour ses ennemis, saint mystique pour ses partisans. Aujourd'hui encore, son fils, Ahmadou Cheikhou le sultan de
Ségou, n'a conservé Tinfluence religieuse fort étendue dont il jouit^ que grâce à son titre de khalifat, d'héritier spirituel du fondateur de l'ordre au Soudan.
La doctrine importée par El Hadj Omar, représente la tendance extrême du parti de la Réforme : elle se résume en un mot :
Djehad, guerre sainte. C'est, un retour complet aux premières traditions du Mahométisme : conquête sans merci des territoires infidèles et restauration d'une puissance exclusivement religieuse.
On peut enfin voir jusqu'à un certain point, dans la tentative ainsi faite par les Tidjaniya, les indices d^un groupement des tribus Peul. Toutefois, en raison de la situation spéciale de PAfrique occidentale, oti la confusion des races est plus grande qu'en aucune autre contrée, ce phénomène ne saurait être aussi accusé qu'ailleurs.
Après El Hadj Omar, les nouvelles croyances islamiques qu'il avait naturalisées au Soudan, sous le couvert des doctrines du Tidjanisme marocain, ont eu
I I 2 l'islam
d'autres apôtres. Sans parler de son successeur légitime, d*un -autre de ses fils, Seïdou, tué en guerre sainte sur les bords du Niger, de son neveu Tidiani, deux des adeptes de sa règle, Ahmadou Cheikhou de Podor, et plus récemment Mahmadou Lamine, ont essayé de suivre ses traces, en appelant les Tidjaniya au Djehad. Sa tradition est encore vivace ; elle enfantera encore des luttes sanglantes entre Tlslam et les infidèles, chrétiens ou fétichistes.
Cependant, malgré la grandeur des résultats un moment obtenus et l'énergie des efforts auxquels ceux-ci ont été dus, il ne reste que peu de traces de la propagande à main armée, entreprise par El Had) et les siens. Hors des pays qui: sont restés définitivement aux mains des enfants du Prophète soudanien, les conversions obtenues par la force n*ont pas tardé à s'oublier.
Cette partie de l'œuvre des Tidjaniya mérite surtout d'être rappelée, comme phase de la Renaissance musulmane dans les contrées nègres de l'Ouest. Elle ne
représente qu*un incident de révolution islamique à Pépoque actuelle.
Mais, si stériles qu'aient été toutes les conquêtes un moment réalisées, perdues ensuite, elles n'en correspondent pas moins à un mouvement très intense de rénovation de la foi. C'est par là qu'elles sont le plus remarquables. Ce mouvement a pour conséquence rétablissement d'écoles TidjanienneSy partout où existaient déjà des écoles Kadryennes, sauf dans le Sahara occidental : tel est le cas, par exemple, à Kankan, à Bissandougou, à Toba. Le Soudan compte maintenant à peu près autant de représentants de chaque ordre, et le dernier venu contribue à la propa* gation dcia foi dans les mêmes conditions que le plus ancien : avec plus de succès, peut-être aujourd'hui, car, même dans sa propagande pacifique, il à conservé pour formule essentielle la lutte contre la race blanche.
Pour compléter les indications qui précèdetit, il e^ nécessaire d'ajouter qu^uii nouveau .conquérant, Samory, a, pendant
114 l'islam
les dernières années, repris à son profit les traditions d^El Hadj Omar. Il s*est fait en quelque sorte le champion de TIslam, et dans tout son empire a exigé de ses sujets infidèles la profession de foi musulmane. Lui-même, il a revendiqué et pris le titre de commandeur des croyants, d'Almamy.
C'est là un signe des temps. Aux âges antérieurs, un Mali-nké fétichiste devenu chef de bandes, puis maître d'énormes territoires, n*eût jamais songé à s'improviser prêcheur de Djehad.
Cette tendance chez Samory s^explique, d^ailleurs, par Torigine même de sa puissance, qui le rattache au parti des Tidjaniya, encore quMl fasse profession d'être Kadri.
El Hadj Omar, à son retour de La Mecque, était venu à Kankan, d'oti il remonta vers Ségou, avant de se rendre au Sénégal.
Là il avait converti à ses vues un élève des Chorfa Kadriya établis dans la ville, Mahmadou,qui le suivit. PlXis tard;Mahmadou revint dans son pays, y fonda les
premières écoles tidjaniennes, puis, entreprenant la guerre sainte à son tour, il se rendit maître du Ouassoulou et des provinces voisines. Mais ce royaume ne tarda pas à s^efTondrer à la mort de son fondateur. Sur ses ruines se reconstituèrent d'autres États, notamment celui de Sori Ibrahima, disciple de Mahmadou. Cest au service de ce dernier que Samory commença à se faire connaître et il y prit toutes les tendances des Tidjaniya. Plus tard, devenu assez fort, il rompit avec son ancien maître, le battit, réussit à le faire prisonnier et le laissa mourir en captivité.
Pendant cette seconde période de son existence, Samory était redevenu fétichiste, ce qu'il avait été tout d*abord.
Mais un nouveau changement de vues l'amena à donner des gages aux Kadriya de Kankan, conquise par un roi infidèle, durant les troubles des années précédentes et dont il s'empara.
Cest donc en qualité de Kadri, qu^il s'improvisa défenseur de la foi musulmane. Mais quel qu*eût été son but poli-
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tique, et bien que tous les marabouts de son entourage soient restés Kadriya, il favorisa également, par la suite, Us deux confréries.
Celles-ci n'ont été qu'indirectement ifiélées aux guerres qui se terminent actuellement par la décadence du grand empire que TAlmamy soudanais avait étendu du Macina aux portes de Sierra Leone. Mais elles en ont largement profité en accroissant d^autant leur sphère d'action pacifique. Outre les centres religieux que nous avons cités déjà, plusieurs se sont fondés ou aggrandis : Tenetou, Kona, Kankari, Baninkoro,etc. Dans tous, maintenant. Tidjaniya et Kadriya, poursuivent l'œuvre de la propagande islamiqne, qui»
dans un avenir beaucoup moins éloigné qu'on ne le croit en général, achèvera de substituer le Mahométisme au Fétichisme dans toute la contrée comprise entre le Niger inférieur et supérieur.
Nous nous sommes étendus longuement sur les conditions dans lesquelles
se répand ainsi la foi musulmane à POuest ' du plateau central deTAfrique. Il importait, en effet, de définir par des exemples précis, décisifs, la nature de ce mouvement.
Tout permet de croire, d^affirmer même que les courants de propagande religieuse signalés entre la côte orientale et les grands lacs, dans la vallée du Nil supérieur, puis au sud du Bornou et du Ouadaï, sont identiques, quant à leur nature, à celui du Niger. Seuls, les détails' de l'application d^une loi aussi générale, peuvent et doivent varier d'une région à l'autre/ suivant les nécessités du milieu.
A la Mecque, par exemple, les nègres qui sont fort nombreux, ont en dehors la ville, pendant la nuit, des réunions destinées à la célébration des rites de confréries, composées d*eux seuls. Les musulmans de race arabe, donnent aux croyances mystiques qui inspirent les adeptes de ce rituel, le nom particulier de Tessaouf el Tombour. Il est fort possible qu'il s'agisse là de congrégations jouant un rôle spé-
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cial dans certaines parties de l'Afrique. En tout cas, on vient de voir que si dans le Soudan occidental les conquêtes des Réformateurs modernes sont restées infructueuses, deux grands ordres religieux n'en préparent pas moins, pour un avenir rapproché, le triomphe de l'Islam sur le Fétichisme. Ils agissent seuls, parla diffusion de l'instruction, par l'essaimage de leurs adeptes, à l'exclusion de tout pouvoir spirituel qui n'émane pas d^eux.
y Sous cette forme ou sous tout autre, le Renaissance du Mahométisme est pour tout le continent noir Tœuvre personnelle des doctrines mystiques, de leurs représentants, qu'il s'agisse de la Rénovation ou de la propagande de la Foi.
Les manifestations de la réforme musulmane, malgré son origine unique, sont donc aussi variées que nombreuses. En Asie, TArabie, PHindoustan, l'Afghanistan, la Chine, la Perse, le Turkestan, pré-
sentent des foyers de rénovation de la foi.
La Chine, l'Inde, les îles de la Sonde, sont devenues zones de propagande.
En Afrique, le Sahara senoussien, le Soudan mahdiste s'isolent sous les dominations qui s'y sont établies. En même temps, le Mahométisme se propage avec une rapidité uniforme du Soudan et des côtes, vers le centre du. continent, créant de vastes empires qui s'effondrent, mais que d'autres viennent bientôt remplacer.
• Il ne s'agit là que de mouvements isolés, résultants d'une idée dont les applications sont nécessairement variables suivant les contrées. Partout, cependant, la réforme conserve ces caractères communs, d^étre surtout Tœuvre du mysticisme, de s'appuyer sur les tendances même indécises qui provoquent le groupement des peuples, de contribuer à la: formation de sociétés nouvelles. Confédérations ou empires, ces sociétés n^ont pas également dépouillé les tendances anarchiques de celles qui les précédaient. 'Mais il en est où le pouvoir théocratique a retrouvé tous ses
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droits. Leurexemple suffit à montrer quels résultats peut obtenir même au xix« siècle le parti rétrograde de 1* Islam.