L^ ISLAM MODERNE
Les progrès de la civilisation chrétienne ne pouvaient avoir pour Plslam entier des conséquences identiques. Nous venons d'indiquer comment s^était produite et développée, dans quelques parties du monde musulman, une réaction rétrograde.
Dans les contrées soumises plus directement à rinâuehce des idées européennes, celles-ci Vbnt^ au contraire, emporté. Le sentiment religieux s^est affaibli en même temps que s'accentuait l'esprit de nationalité. L'Islam s'est transformé, modernise.
En Asie, les Indes anglaisies, le Turkestan depuis la conquête russe, là Perse, la Turquie et la Syrie sont les principaux centres de cette évolution. En Afrique, le.
même mouvement commence' à se dessiner eti Algérie, en Tunisie et sur quelques points isolés des côtes ; il est plus avancé en Egypte, où son origine est plus ancienne.
Chez les nations parvenues déjà à un haut degré de culture . intellectuelle et morale, telles que la plupart des sociétés chrétiennes, l'esprit de nationalité est raisonné, conscient. Il repose sur la conception de la patrie. Mais une semblable abstraction ne représenterait rien pour les races inférieures. Leurs aspirations à Vm-* dépendance nationale se confondent avec la haine de la domination étrangère. Elles 3ont la résultante de nécessités sociales et nullement Texpression d^une idée. Telle est, par exemple, le cas chez les Bédouins du Hedjaz.
Le parti de l'Islam moderne représente une nuance intermédiaire entre les deux extrêmes de la graduation qui s*éténd ainsi des peuplades nomades aux Etats européens. Ses tendances , ne sont pas
122 l'islam
toutes instinctives, mais elles n^ont pas pour point de départ direct un sentiment aussi affiné que l'amour de la patrie.
Appliqué aux peuples musulmans, le terme d'esprit de nationalité a donc un sens particulier et variable, dont il est nécessaire de reprendre Tanalyse d'une contrée â Pautre.
Bien que dans les Indes anglaiseis la Réforme musulmane ait, ainsi que nous l'avons vu, de nombreux partisans, le mouvement progressiste de l'Islam se trouve fort avancé dans ce pays. Le Mahométisme n'est d'ailleurs pas seul en cause à cet égard. Guidés par un sentiment généreux en même temps que par des vues politiques, les Anglais se sont attgichés, depuis trente ans surtout, à répandre dans leur empire d'Asie les bienfaits de l'instruction. Us les ont prodigués indifféremment aux adeptes de toutes les croyances, mais sans se préoccuper de mettre à la portée de ceux-ci, renseignement qui leur était donné. Dans les nouvelles écoles ou-
vertes aux Indes, on s'est contenté d appliquer les méthodes, les programmes en vigueur dans les classes primaires de la métropole.
C'était tenter une œuvre d'assimilation qui devait, sous cette forme,' donner de nombreux mécomptes. Pour la mener à bonne fin, il eût fallu ménager davantage la transition, y consacrer de longues générations.
On n'a réussi, au contraire, par ces procédés hâtifs,: qu^à créer une situation diamant plus dangereuse pour la nomination britannique, que ses représentants ont cessé d'accepter les conséquences de leur œuvre, de tenir compte des résultats déjà acquis.
Les Hindous élevés à l'européenne, ont été d*abord Tobjet d*une faveur inespérée.
Puis après les avoir appréciés suivant leur valeur relative, en les comparant à leurs congénères, on s'est brusquement avisé de les juger suivant leur valeur absolue, sans autre terme de comparaison que Télément anglais.
124 l'islam
' Il S'est ainsi formé dans la société indigène un formidable parti de mécontents lettrés, les Babous. Possédant la langue anglaise, quelques notions de science eur ropéenne, ils s'étaient crus les égaux de leurs maîtres, qui les traitaient comme tels. Leur jactance et leur ambition n^ont plus connu de bornes. Le jour oii ils se sont vus tenir à Técart, ils ont éprouvé une désillusion d'autant plus grande, que leur esprit se trouvait moins préparé par une instruction mal digérée, à raisonner une telle situation.
Tous se sont considérés comme lésés dans des droits imprescriptibles. Flatteurs empressés du gouvernement indien, ils sont aussitôt devenus ses adversaires acharnés.
Presque toute la presse indigène^ si répandue aux Indes i, leur appartient.
I. 33o journaux, tirant à 110,289 exemplaires d'après la statique de i883, qui accusait une augmentation de 5o 0/0 sur celle de 1872. 11 est probable qu'en 1888 la proportion des gains sera plus forte encore pour le tirage.
Elle ne cesse de retentir des revendications les plus haineuses. Son programme général semble, il est vrai, se borner à régalité des droits pour les natifs et les
Européens, à la représentation élective des premiers, à Tadministration autonome du pays. Mais ces formules se résument en une seule : l'Inde aux Hindous.
Au début, il ne s'agissait dans ce mouvement que d*intérêts privés : les Babous considéraient la participation aux jouissances, matérielles surtout, que confère l'exercice du pouvoir comme un droit acquis, par PinstrUction, l'éducation qu'ils 'avaient reçues. N'occupant que quelques positions mal rétribuées dans les rangs de l'administration, ils voulurent surtout conquérir une place plus large au festin du budget.
Mais, en se groupant, ces intérêts se sont effacés, ou du moins ont pris une
autre apparence. Quelle que soit leur' valeur individuelle, quelque mérités que puissent être les traitements dont ils se ' plaignent, les Babous forment aujourd'hui un véritable parti national.
1 20 l'islam
Leur classe, malgré la défaveur dont elle est Tobjet dans les sphères gouvernementales, malgré les mesures prises pour en arrétier le développement, s*accroit de jour en jour. De tous côtés des établissements particuliers dMnstruction se fondent 1, de nouveaux journaux se créent, dont beaucoup sont placés sous sa direction. Le nombre de ses membres augmente rapidement. Il dépasse déjà plusieurs centainesde mille. ^
Au milieu d^une population telle que:
celle de l'Inde, noyé dans la masse des 2 5o millions d^habitants du pays, ce petit groupe ne semble pas cependant, au premier abord^ appelé à jouer un rôle important.
Mais, quoique considérés à juste titre, même par leurs concitoyens, comme des déclassés, quoique aussi méprisables que méprisés, les Babous n^en occupent pas moins dans la société indigène un rang
I. 11 en existait en i885, 22,688 recevant quelqu'assistance du gouvernement, et 48,132 entièrement libres (Stateamaii'syeair Book ^ 1887).
considérable. Leur vernis* de civilisation leur assure un prestige réel, tout contestable quMl paraisse. Par la presse, ils sèment dans les esprits les ferments d'idées nouvelles et répandent dans le pays une agitation qu'ils dirigent.
A ce titre, leur parti peut être considéré comme ralliant, directement ou non, la plupart des ennemis de la domination britannique, que n^nspire pas un fanatisme exclusif.
' La relation qui existe entre le mouvement national ainsi défini et révolution progressiste de T Islam, ne laisse pas que d*étre difficile à établir. Cette relation est cependant incontestable.
Une des principales causes des succès qu*a obtenus la religion musulmane aux Indes est le caractère égalitaire de sa doctrine. Pour les populations hindoues asservies au joug des castes, soumises à des gouvernements tyraiiniques, le Mahométisme est devenu un symbole dUndépendance.
Aussi, bien que personnellement les
1 28 l'islam
membres actiTs du parti autonomiste, dans PHindoustan, relèguent au second plan les préoccupations religieuses^ n^est-ce pas moins parmi les sectateurs de Tlslam qu'ils comptent le plus d^alliés. Fort heu-
reusement, ce ne sont là que des alliés politiques.
Mais dans lès grands centres^ soiis l'influence de la ' propagande libérale poursuivie par la presse indigène et au contact de Pélément anglais, il s'est formé parmi les Musulmans une classe nombreuse qui, sans renier ses anciennes croyances, accepte les traditions modernes. Elle continue à professer la foi du Prophète, sans en observer toutes les applications de détail, sauf la haine de la domination chrétienne ou étrangère. Cette classe est d-origine récente et ne comprend pas de descendants des conquérants, qui ont importé le Mahométisme aux Indes. Elle se recrute parmi les anciennes populations du pays, que leurs défaites ont forcées d'adopter un vernis d'Islamisme. Tel est le cas, par exemple, de beaucoup
de musulmans du Bengale oriental .
Envisagés isolément, les deux partis du self-govenimenl indigène et de Tlslam moderne, n*ont point des programmes identiques. Le second subit cependant l'impulsion du premier et la transmet à son tour dans son milieu propre.
Il existe entre eux une alliance tacite, inconsciente peut-être de part et d^autre^ mais effective cependant. Une foule d*éléments distincts, groupes ethniques, unités sociales, participent d^ailleùrs à cette alliance: Bouddhistes, Parsi, Brahmanes, elle compte parmi ses partisans des représentants de toutes les civilisations, d'une grande partie des castes du pays.
Ce mélange rend particulièrement complexe le rôle individuel de Télément musulman. Nous ne chercherons donc pas à le préciser davantage, ce qui nécessiterait dé trop longs développements, non plus qu^à indiquer la transforination que subit dans de telles conditions le sentiment religieux du monde mahométan. Nous aurons, au reste, lieu dé revenir sur ce dernier pojnt. s
1 3o l'islam
Ce qu'il importe surtout de préciser, c*est qu^aux Indes, il s^est formé dans rislam, au même titre que dans les autres religions locales, des nuances intermédiaires entre le fanatisme absolu de la réforme et le scepticisme des Babous. Les idées progressistes sont admises par un très grand nombre de musulmans des villes.
Ceux-ci se rattachent au parti national, et l'importance de leur groupe est d'autant plus grande que le rôle historique du Mahométisme hindou est plus hostile aux gouvernements étrangers. EnKn, Inexistence simultanée du parti de la Réforme rend possible un rapprochement politique de l'Islam moderne et de l'Islam rétrograde, qui doublerait momentanément les forces respectives de Pun et de Tauire.
Etant donnée la situation sociale et politique de rinde entière, on ne saurait assurément supposer qu^un tel état de choses constitue pour la domination anglaise une menace directe. Quels que soient les progrès et les alliances du nationalisme indigène, tout au plus pour-
AU XIX* SIÈCLE l3l
rait-il, livré à ses propres forces, fomenter des révoltes locales. Mais, et c-est là un danger sur lequel le gouvernement britannique ne se fait pas d'illusions, les idées d'indépendance répandues dans tout le pays suffiraient, le cas échéant, pour provoquer un mouvement presque général en faveur d^une conquête étrangère.
Pour les peuples asservis ou qui croient Tétre, changer de maîtres est presque une libération.
Absorbé par le colosse russe, le Turkestan occidental a cessé depuis quelques années d'avoir une existence propre. On a vu qu^antérieuretnent, la Réforme avait commencé à se développer à Bokhara et, de là, dans les districts voisins. Mais ce mouvement n*a pas eu de suite. Une vive impulsion donnée aux travaux publics, la reconstruction de nombreux barrages pour étendre les cultures, la sécurité rendue aux routes commerciales, la présence même des troupes russes, tous ces événements ont profondément modifié la situa-
1 32 l'islam
tion économique des nouvelles provinces de Tempire du czar. Bientôt l'œuvre du général Annenkof sera terminée. Le chemin de fer, ce puissant agent de civilisation, atteint déjà Samarkand, et ne tardera pas à relier toutes les grandes villes de PAsie centrale à l'Europe orientale.
Il n'est pas douteux que l'Islam doive subir en ces conditions la loi du progrès moderne, dans ces contrées ménies, qui semblaient, il n'y a pas longtemps encore, son asile inviolable. Mais ce mouvement est trop récent pour que ses résultats se dessinent dès maintenant d'une manière définitive.
La prise de Merv ne remonte qu^à 1884; celle de Khiva, à 1875. La conquête du Zaraphan et de sa capitale Samarkand est de 1 868 ; celle du Ferghana et de Khokhand, de 1867. On ne peut évidemment constater déjà toutes les conséquences d'invasions qui, dans quelques-unes de ces régions, ne datent que de trois ans, et de vingt ans au plus dans les autres.
Il ne pourrait en être autrement que
AU XIX* SIECLE l33
du pays des Turkmènes de l'Ouest, du district transcapien, annexé depuis plus long* temps. Mais en dehors des ports de la mer d'Aral et de la mer Caspienne, qui sont des villes russes, la population, presque ' exclusivement nomade, est trop clairse* mée pour avoir subi Tinfluence directe de ses vainqueurs. Quoique soumise et pacifiée, elle a conservé, au même titre que les Arabes d* Algérie^ ses mœurs pri* mitives.
On ne saurait non plus discuter, par analogie, l'avenir de Tlslam dans la partie de PAsie centrale soumise à la Russie, en se basant sur l'histoire des districts musulmans cédés au czar par la Perse, lors du traité de Galistan, en 1814 ; le Dagbestan, le Karabagh, une partie du Mogan et du Talish, Derbend, Bakou, Shirvan et Ganjeh. Ainsi que les provinces d*Erivan et de Nakhivan, abandonnées quelques années plus tard par le schah, au traité de Turkmanchoï, tous ces pays ont été russifiés avec une extrême énergie. Si leurs habitants ont conservé le libre exer-
1 34 l'islam
cice du culte local, du moins la question religieuse a-t-elle cessé d^exister pour eux, en même temps que disparaissaient leurs traditions nationales et Inorganisation féo- ' dale de leurs clans. Peut-être un pareil sort est-il réservé aux Turkestan et aux régions voisines, mais rien ne permet encore de le prévoir, et le seul fait qui soit à constater quant à présent, c^est que l'effervescence si vive, dont Bokhara avait été le foyer, s'est calmée. Même dans cette capitale de Plslam asiatique, même dans la ville sainte de Samarkand, le nouvel état de choses paraît favorablement accueilli. Seule, une minorité de Dérouich, d^exaltés, se tient à l'écart. La masse de la population est ralliée au gouvernement russe.
Le succès des idées modernes semble donc assuré dans ces régions. Il n'est cependant pas encore fait accompli et ne pourra s*aflirmerque dans un avenir peutêtre encore lointain.
A l'Est des limites actuelles de l'occu-
AU XIX* SIÈCLE l35
pation russe, il s'est produit à une époque récente, dans le Turkestan oriental, un mouvement qu^il importe de rappeler, comme se rattachant aussi à l'évolution moderne de Tlslam.
Depuis Pannexion par la Chine, en 1 760, des vastes contrées qui s'étendent de TAltaï au Karakoroum — Dzoungarieet Mongolistan — les Musulmans, qui sont fort nombreux dans ces deux pays, dans les villes surtout, à Yarkand, Kachgar, Khaten, etc., avaient maintes fois essayé, sans succès, de secouer le joug. Mais la dernière insurrection de la Chine mahométane, s'étendit rapidement deTOcéan Pacifique à ces districts lointains qui se soulevèrent victorieusement en 1862.
Après des alternatives diverses, un aventurier de génie, Yakoub Khan, réussit à chasser les troupes chinoises de tout le Turkestan oriental, dont il fit un, nouvel empire placé sous sa propre autorité, en prenant le titre d^AtalikGhazi (tuteur des champions de la foi).
1 36 l'islam
Yakoub Khan resta fidèle, en effet, au rôle de restaurateur dé Tlslam qu'il avait assumé dès l'origine. Mais, tout en reconstruisant partout des mosquées sur les rui« nés des temples bouddhistes, en multipliant les établissements religieux : mosquées, collèges, hôpitaux, etc., il se montra animé d^idées très libérales. Les Khodja, chefs d'une caste locale qui semble devoir être comparée aux confréries des autres pays musulmans, professaient, au contraire, des tendances rétrogrades. Il les soumit à une stricte surveillance et souvent même usa à leur égard d'une extrême rigueur.
En même temps, les voyageurs européens, émissaires des gouvernements russe et anglais, trouvaient un accueil empressé auprès du nouvel émir. La Russie et l'Angleterre concluaient avec lui des traités de commerce par lesquels, fait sans précédent, les négociants de toute nationalité obtenaient une entière liberté dans ses États.
De telles dispositions sont caractéristi • ques : elles indiquaient chez Yakoub
AU XiX* SIÈCLE l37
Khan des tendances modernes et semblaient ouvrir une voie à Plslam progressiste dans Pouest de la Chine, au cœur du continent asiatique.
Mais c^était là Pœuvre d'un seul homme, et bien que, de gré ou de force, les populations de la Dzoungarie, du Mongolistan, s'y fussent associées, elle ne survécut pas à son fondateur.
Yakoub Khan mourut en 1877. Quelques mois plus tard, les troupes chinoises rentraient à Yarkand et à Kachgar. De leur côté, les Russes s'emparaient de la Dzoungarie.
La situation politique et religieuse de ces contrées redevint bientôt ce qu'elle était autrefois.
Comme dans le Turkestan oriental, pendant la courte période de son indépendance, il est à remarquer que, dans la plupart des empires en décadence, mais autonomes, de TÂsie centrale, ce sont les souverains qui prennent la direction du mouvement moderne. De là une des
1 38 l/lSLAM
causes de l'hostilité générale des partisans de la Réforme contre le pouvoir établi.
Tel est le cas, par exemple^ pour l'Afghanistan et surtout pour la Perse. Dans le premier pays, bien que Tarmée afghane soit organisée à l'européenne et malgré la présence d'agents anglais à Kaboul , ainsi que dans quelques autres villes, la cour de l'émir seule, a subi l'action des idées européennes. La masse de la population est restée d^autant plus fanatique que sa religion est moins éclairée.
Il n^en est pas de même en Perse, où une nombreuse noblesse officielle et une bourgeoisie urbaine, plus importante encore, forment autour du chef de l'État un véritable parti civilisateur.
On ne saurait entendre par là que la patrie du Chiisme soit entrée complètement dans la voie du progrès européen.
Il s'agit surtout d^une relation, d^un rapport comparatif, que déterminent deux faits : l'afTaiblissement du sentiment religieux dans les hautes classes de la société persane et le développement chaque jour
AU XIX^ SIECLE ri 9
plus considérable du mouvement industriel dans Tancien Iran.
Déjà, en iSSg, M. de Gobineau était frappé de la caducité des croyances religieuses en Perse. Malgré la tentative faite par le souverain auquel le pays doit son indépendance, à Tépoque moderne, Nadir Schah, pour rétablir Plslam unitaire et orthodoxe, les Guèbres, les Nossayris et les Soufys, sans compter les Babistes, continuent à disputer au Chiisme ou auSûnnisme les préférences populaires. Au milieu d^une telle confusion, la foi a subi de graves atteintes. Pour beaucoup, les pratiques du culte^ ou, chez les lettrés, les discussions scolastiques, en tiennent lieu. Patronné par les Soufys indigènes, qui ne sont point comme les mystiques du véritable Islam, des illuminés, mais surtout des dialecticiens subtils, le scepticisme absolu n^a guère moins gagné de terrain.
11 est devenu, malgré la puissance des traditions historiques, nationales du Chiisme et le respect extérieur dû à la religion d^État, le lot de tous les Persans dont
l'esprit a reçu quelque culture intellectuelle. A cet égard, les tendances européennes devaient rencontrer moins d^obstacles en Perse que dans beaucoup d'autres pays.
On sait quelles sanctions officielles leur ont été données : le voyage du schah en Europe, l'établissement du télégraphe, IMntroduction des méthodes occidentales dans l'organisation et l'armement de l'armée, la concession de plusieurs voies ferrées françaises, anglaises ou russes.
Tout récemment encore, la protection accordée par un des fils du schah à une mission française, montrait que la famille régnante sait comprendre les intérêts de l'art et de la science. Le relèvement de quelques industries nationales, celles des faïences, des cuivres, des tapis, dû à Pinitiative gouvernementale, n'est pas moins instructif.
Il existe donc réellement en Perse un mouvement tout moderne, qui a sinon pour initiateurs, du moins pour chefs, le souverain lui-même et les siens. A Pexem-
pie de ses maîtres, le personnel des hauts dignitaires de la couronne sVst rallié sans arrière-pensée aux idées nouvelles. Il en est de même des représentants du grand commerce indigène, ^ qui se retrouvent partout^ de la Turquie à Textréme Orient.
Grâce à la présence d'instructeurs européens chargés de Torganisation de l'armée, à la création de quelques établissements dMnstruction à Ispàhan, Téhéran, les enfants des classes élevées de la société peuvent déjà recevoir, dans leur pays même, une éducation occidentale. Beaucoup vont la compléter en Europe, et les Persans établis à l'étranger font élever leurs fils dans les principales écoles de Constantinople, du Caire, de Calcutta, de Bombay, etc.
Toute l'histoire de la Perse prouve la vitalité du sentiment national dans cette contrée si souvent envahie, conquise et se relevant toujours de ses ruines. Il n'est donc pas étonnant que ce sentiment se soit particulièrement affiné chez les partisans des idées nouvelles, dans la double
142' l'islam
aristocratie où se recruient ceux-ci. Oh ne saurait, eii effet, contester que beaucoup d^entreeux professent pour leur pays un attachement raisonné, supérieur à Finstinct des masses. Pour s'en rendre compte, il suffit, par exemple, d^envisager Tattitude des agents du gouvernement à l'étranger. Incontestablement, la diplomatie persane, à Pépoque actuelle, représente plus qu'une dynastie, un pays.
En un mot, le mouvement moderne qui s'est propagé .en Perse, facilité par Pafiaiblissement du sentiment religieux, se trouve caractérisé, d'autre part, parle développement de l'esprit de nationalité.
L'Islam chiite, qui est à la fois religion dominante et religion d'État, a subi à un degré très marqué la loi du progrès. Pour l'élite de la population, il n'offre plus qu'un intérêt historique et ne constitue plus un mobile d'action, un guide ex* clu^if.
Toutefois, il ne faut p^s perdre de vue que la Perse n'est, somme toute', qu'une de ces contrées d'Orient où les volontés,
pas plus que les idées, n^ont la précision nécessaire pour triompher des habitudes.
Les tendances du parti progressiste ne sont souvent qu^affaire de besoins matériels, de goûts personnels, de mode. L'éducation européenne s^imppse ainsi dans les familles qui occupent une grande situation.
Parmi la masise .des habitants dont l'état social ne s'est guère modifié depuis des siècles, les idées nouvelles sont restées sans effet. Presque indifférente, elle aussi, à la question religieuse proprement dite, la population nomade pu sédentaire est ce* pendant hostile à toute itinôvàtion susceptible de détruire les anciennes légendes où elle se complait.
A défaut de croyances, elle a conservé une crédulité extrême et se montre tou-»
jours enthousiaste dès qu'ils^agit de suivre quelque illuminé.
De plus, Tanarchié politique de la Perse est complète; la décadence de l'autorité, que minent les vices d'une administration
corrompue, ne permet au gouvernement qu'une action très limitée.
Enfin, là double menace des rivalités delà Russie et de TAngleterre compromet l'indépendance même du pays.
Oii ne saurait donc, si intéressants que puissent être les effets du contact de la civilisation et du Chiisme, considérer révolution de cette branche de l'Islam Comme devant aboutir, dans un avenir rapproché, à la formation d^une société constituée sUr des bases nouvelles.
' ' N'étant pas, comme en Perse, exposé à un grand nombre d'influences dissolvantes/ protégé d'ailleurs par la fixité des caractères des races arabe et turque, le sentiment religieux est resté très vivace eh Turquie, en' Syrie, en Asie Mineure. Le mouvement progressiste a, néanmoins^ d'ans ces provinces de. l'empire ottoman, des attaches puissantes. Presque toute la population des* grandes villes de la Turquie et celle des ports de T Asie Mineure, des principaux centres de la Syrie, sont ralliées aux idées modernes.
Les relations dé ces pays avec l'Europe
se sont, en effet,. singulièrement étendues au xix« siècle et se développent d^année en année.
Un fait surtout mérite d^étre mis en lumière, dans Pétudede l'évolution qui s'accomplit ainsi. Contrairement à ce que nous avons constaté en Perse^ à ce que nous verrons en Egypte, il ne s^est pas encore produit en Turquie d^affaiblisse* ment marqué de la foi. L'Islam s*est cer pendant modernisé. Il se dépouille d'exagérations incompatibles avec les tendances de l'époque actuelle. Même dans les rangs du clergé officiel, dans le monde des ordres mystiques, Tesprit de tolérance a fait de grands progrès. L^indifférence religieuse reste * néanmoins une excepr tion.
En un mot, le Mahométisme progressiste se distingue, dans Tempire ottoman, par une atténuation de toutes les doctrines extrêmes, qui a épuré la croyance sans la détruire.
Des observations superficielles conduiraient peut-être à une conclusion diffé-
146 l'islam
rente. Exlérieurement, en effet, Tlslam conserve en Turquie une apparence de rigorisme qui peut tromper. Cela tient à ce que la propagande religieuse a toujours compté parmi les moyens d^action de la politique turque, qui répose nécessairement sur la nature théocratique du pouvoir suprême^ Les théories panislamiques n^oiit pas àù leur succès à d'autres causes^ lors de lavènement du sultan actueL II est de règle, dans le niohde des fonctionnaires ottomans, que l'inobservance des devoirs religieux équivaut à une forfaiture. Dans l'armée, les prédications sont incessantes, et, au. besoin, des punitions
sévères leur servent, de complément pour
ranimer un zèle trop tiède. • ^
Mais si Ton se reporte à ce qui se pas* sait, même en France, il n'y a qu'un demi-siècle, on peut facilement se rendre compte que ces traditions gouvernementales ne correspondent pas nécessairement à la réalité.
En fait, bien que la fraction de la population ottomane qui accepte les idées
modernes ait conservé ses croyances religieuses, elle est bien loin de professer un fanatisme exclusif. La meilleure preuveen est dans le développement du mouvement intellectuel.
Parmi les ouvrages publiés à Constan-
tinople au moment même oîi le panisla-
misme devenait doctrine d*£tat, on peut citer des traductions de Molière, de Chateaubriand, d^Âlphonse Kàrr, de Balzac, d'Alexandre Dumas ; des histoires de l'Amérique, de l'Espagne, de l'Asie, de rÉgypte, de la Perse, de la Ruissie ; de nombreux traités de médecine, de physique, de topographie, d^algèbre, d^âstrononiiè, de cosmographie; de botanique, etc.
Dans telle revue de l'époque, le Yâdiguiâr, se trouve Un essai sur l'application de la chimie aux arts industriels. D'autres périodiques sont consacrés plus spécialement à la littérature : les Écrits épars, Y Orient y la Grappe des fruits littéraires^ YAvicenne,t\c. Beaucoup aussi traitent à la fois de sujets littéraires ou scientifiques: le Jardin^ le Trésor des archives^ la Se*
148 l'islam
maine^ les Lumières de r Orient ^ etc. 1.
Il est incotitestable que de telles publications dénotent, dans une classe nombreuse de la société ottomane, des vues qui seraient incompatibles avec les don-* nées de l'Islam primitif.
Au reste, on sait que la jeunesse musulmane fréquente en grand nombre les établissements oîi elle peut recevoir Tinstruction européenne, non seulement à Constantinople, mais dans les villes de l'intérieur du pays, et même à Beyrouth, JafiFa, Smyrne^ etc., les collèges fondés par les missions catholiques ou protestantes.
Presque tous les jeunes gens de bonne famille vont compléter leur instruction, en Europe.. Beaucoup deviennent de véritables lettrés, des savants.
Or, il ne faut pas perdre de Vue que tous ces progrès n^ont pu être réalisés qu'avec le concours^ l'approbation tout au moins, dû gouvernement. L'Islam turc ne
I. Bibliographie otiomanCf par M. Cl. Huart (Journal asiatique^ série 7, t. XIX. n<> 2).
dédaigne donc pas les sciences occidentales. Tout en conservant une très grande vitalité, tout en semblant, si les circons-.
tances Texigent, plutôt rétrograder, il est devenu essentiellement libéraK
La persistance des sentiments religieux dans la société ottomane y donne aux visées nationales un caractère particulier.
Historiquement, le souverain de Pempire turc est Phéritier du Khalifat d*Orient, le successeur des vicaires du Prophète.
La prière se fait encore en son nom en Asie, à Touest de la Perse ; en Afrique, jusqu^à la Tunisie.
Mais, en réalité, le padischah n*est plus considéré par ses sujets comme personnifiant rhégémonie.du Khaliiat. Les révolutions du harem ont joué un trop grand rôle dans l'hérédité du pouvoir suprême.
L^autorité spirituelle du commandeur des croyants nVst plus indépendante. Elle est fonction de la puissance matérielle que détient le sultan.
'r Dans ces conditions, la conception du pouvoir canonique et légal, qui consti-
1 5o l'islam
tuait autrefois lé lien naturel des divers éléments du Khalifat, a fait place à une notion différente : celle du domaine islamique. Sauf les tribus arabes de la Syrie, de r Arabie et les peuplades sahariennes de la Tripolilaine, toute la population musulmane de Pempire ottoman est aujourd'hui profondément dévouée à la cause que représente cette notion. Il s'est constitué, en un mot, entre lés musulmans de Turquie,, dé Syrie, d'Asie Mineure, un lien nouveau. Bien que basé sur des traditions religieuses, suri Tunité des croyances, le sentiment qui détermine ce groupement a presque une valeur comparable à ridée de patrie. Il représente tout au moins un état fort élevé de Pesprit de nationalité.
. Sous le régne du sultan Abd-ul-Aziz, la fraction la plus avancée du parti progressiste n'a pas craint d'admettre comme programme politique les conséquences extrêmes de ces tendances. Sous le nom de JeuneTurquie, elle a, pendant quelques années, joué un rôle prépondérant dans,
AU XIX^ SIÈCLE l5l
les affaires publiques. Son chef, Midhat Pacha, admettait la séparation de PÉtat d'avec la religion. Transformer le Khalifat en gouvernement national^ donner au pays une existence personnelle sous la garantie d'institutions parlementaires lui paraissait une entreprise réalisable.
Bien que répondant incontestablement à des besoins latents, de telles tentatives étaient cependant prématurées. La tragédie qui mit fin au règne d^Ab-ulAziz, Tavènement d*Abd-ul-Hamid, Texil et la mort de Midhat Pacha, ont relégué ces projets au rang d'utopies, presque oubliées déjà. Le retentissement quMls ont eu, suffit cependant à prouver que, sous une formé moins absolue, il existe réellement en Turquie un sentiment national qui procède du sentiment religieux.
Cest à la conception que paraît s'être faite d'un tel état de choses' le sultan ac- . tuet, qu^est due la popularité dont il jouit ^ encore. Si louvoyante, si variable qu'ait' été sa politique, rétrograde et réformiste.
1 52 l'islam
un jour, libérale ensuite, tantôt russe, anglaise ou française, il a su reculer jusquMci réchéance formidable qui paraissait menacer Tempire. Sans représenter pour ses sujets le chef suprême de la religion, le détenteur héréditaire d'un pouvoir qui n'est plus que nominal, Abd-ul-Hamid est ctevenu à leurs yeux plus qu^un padischah de harem. Il est le gardien habile de Tindépendance nationale.
Mais l'anarchie administrative du pays est aussi profonde que jamais. Ecartés un instant, les périls extérieurs renaissent bientôt aussi graves. Il suffit^ d'ailleurs^ d'une émeute de palais pour que le sultan diparaisse du trône. La sécurité personnelle du chef de l'empire n^est même pas assurée par les dix mille hommes qui gardent Yldiz-Kipsk.
On ne saurait donc, à aucun égard, considérer comme stable le mouvement progressiste de l'Islam en Turquie. Il ne représente pas un équilibre définitif, mais utie phase d'une évolution dont l'avenir reste incertain.
AU XIX^ SIÈCLE l53
Quoi qu*il en soit^ ce mouvement qui n'est pas seulement religieux et politique, mais qui s'étend aussi aux mœurs, au régime social du pays, mérite, à beaucoup de points de vue, d'être remarqué. Il a souvent été injustement apprécié en Europe, où Ton condamne volontiers les musulmans à la stérilité intellectuelle et morale.
Discutant les projets de Midhat Pacha, un brillant écrivain français disait, il y a quelques années: a On a beaucoup ri du projet d'instituer à Constantinople un régime parlementaire. Le suffrage universel appliqué aux hordes nomades de PAsie, de r Afrique, a paru une de ces bouffonneries dont rOrient est coutumier» i.
Bien qu'il soit périodiquement question d'étendre à nos sujets algériens les droits et les charges de la métropole, telle peut être l'opinion à laquelle conduit une comparaison directe entre le Mahométisme et rOccident. Mais, pour juger équitable-