L’AVÈNEMENT DE L’ISLAM ET SES CONQUÊTES AVANT LA PÉRIODE MODERNE
Pendant que Amrou ibn Naas achevait la conquête dePÉgypte, six hommes du pays des Berbères vinrent se présenter à lui. Leur dessein, suivant Chaab ed Dine, qui rapporte ce fait dans le Livre des Perles , était d’embrasser l’Islamisme. Présentés au calife Omar, ils repartirent chargés de présents, avec la mission de propager la foi musulmane dans leur patrie.
Sans attacher aux détails de ce récit plus de valeur qu’ils ne le méritent, on peut, semble-t-il, en conclure que la propagande islamique chez les Berbères eut pour premiers agents quelquesuns d’entre eux, dont la conversion remonte au début de l’invasion arabe en Égypte. Cette propagande fut toute pacifique sous cette forme. Mais en même temps qu’elle s’effectuait, Sidi Okba ibn Nafi poursuivait la conquête du Maghreb, et bientôt il ouvrit dans le Sahara l’ère des guerres saintes, par son expédition contre les Masoufa Lemta, au sud de l’Oued Drâa.
Les résultats de cette tentative ne furent pas durables. A peine Sidi Okba eut-il quitté le pays après une courte occupation, que les Masoufa recouvrèrent leur indépendance et rejetèrent la foi nouvelle pour suivre leurs croyances primitives.
Au Sud au contraire, le mahométisme avait fait des progrès rapides. Aux missionnaires berbères s’étaient joints sans doute quelques Arabes, qui s’enfonçant dans le désert de la Tripolitaine, atteignirent la frontière du Soudan, et la longèrent jusqu’au
Sahara occidental, prêchant partout la religion du Prophète. Dès l’an 60 de l’Hégire (679 J.-C.), Ghana comprenait ainsi un quartier musulman où s’élevaient douze mosquées, si on en croit Ahmed Baba, l’historien des Songhaï.
Ce n est cependant qu’au bout d’un siècle et demi que l’Islam paraît s’implanter définitivement chez les Sanhadja du Sud, par la conversion de Tiboutan, le chef des Lemtouna, qui, à sa mort, en 222 H. (837 J.-C.), avait déjà commencé à imposer par les armes aux tribus nègres du voisinage, le dogme koranique. A cette époque, il existait entre les villes du Niger septentrional et celles du sud du Maghreb des relations suivies. De petites colonies de négociants musulmans s’étaient établies dans les premières. C’est ainsi que naquit à Gogo, où son père, marchand de Tozer, était venu passer quelque temps, Abou Yézid Makhlad ben Kaïdad, l’agitateur religieux qui fut chef de la grande insurrection des Zénata contre la dynastie des Obéidites, au commencement au IVe siècle de l’Hégire.
Outre Gogo et Ghana, les autres centres des pays Songhaï et Sanhadja, tels que Koukia et Aoudaghost, avaient aussi de nombreux habitants mahométans. Le dernier devait d’ailleurs à ses rapports avec Sidjilmassa, des progrès plus rapides dans le domaine religieux, et les Sanhadja comptaient une beaucoup plus forte proportion d’adeptes de l’Islam que les Songhaï. C’est sans doute l’esprit de prosélytisme qui les poussa dès lors à ces guerres contre les nègres fétichistes, qui réunirent vingt rois soudaniens sous la domination de leur chef Tinézoua.
Néanmoins les Songhaï commencèrent peu à peu à se convertir de leur côté et en 400 H. (1009 J.-C.), leur roi Za Kasi, quinzième prince de la première dynastie, embrassa la foi musulmane. Chez leurs voisins les Takrour, un apôtre du nom de Ouarjabi entreprenait en même temps des prédications couronnées de succès et qui décidèrent notamment les gens de Silla,
G. S TEINHEIL Éditeur . ,mP- NONROCQ. 3 rue Suger. I
l’avènement de l’islam et ses conquêtes I 29
devenus plus tard, sous ce nom, une importante fraction des Soni-nké, à renoncer aux traditions fétichistes.
Vers le milieu du Ve siècle de l’Hégire, Gogo avait déjà un quartier exclusivement musulman et la prédominance de l’Islam était telle chez les Songhaï, que la qualité de musulman était indispensable dans leur pays pour prétendre au pouvoir suprême. Parmi les emblèmes de la royauté figurait un Koran, envoyé à une époque antérieure par un calife d’Egypte et qui était remis solennellement à chaque nouveau souverain, comme insigne de son autorité temporelle et spirituelle. C’est en champion de la « Vraie foi » que le souverain devait exercer sa puissance. Il était dès lors « Emir el Mouménin », commandeur des croyants.
Mais c’est surtout chez les Sanhadja que le Ve siècle de l’Hégire vit s’accomplir un mouvement religieux d’une importance capitale.
On a vu qu'après une période d’anarchie qui prit fin dans les premières années du siècle, les Lemtouna avaient choisi pour chef Abou Mohammed ben Tifat. Fervent musulman, il avait fait le pèlerinage et fut tué en guerre sainte, dans une expédition contre les tribus juives de Téklessyn. A sa mort le gouvernement passa aux mains de Yahia ben Ibrahim, des Djeddala, qui, en 427 H. (io35 J.-C.), partit pour la Mecque, laissant à sa place son fils Ibrahim ben Yahia. En revenant du Hedjaz, il s’arrêta à Kairouan et y fit la connaissance d’un docteur de Fez, Abou Amrou Moussa ben Hadj el Fassy qui jouissait d’un grand renom de piété et de savoir. Abou Amrou était venu une première fois dans la ville pour suivre les leçons d’Abou et Hassan el Kaboussy et s’était rendu ensuite à Bagdad, pour se perfectionner dans les sciences religieuses, à l’école du savant Abou Beker ben elThaieb. L’école d’elDjoneidi était alorsdans tout son éclat, dans la capitale des califes d'Orient, qui était devenue un centre d’enseignement et de rénovation religieuse pour l’Islam
ISLAM
entier. Diverses doctrines s’y étaient d’ailleurs développées, et l’histoire ne dit pas à laquelle d’entre elles s’était rallié Abou Amrou el Fassy. En tout cas il était à Kairouan le chef d’une de ces écoles mystiques si nombreuses dans le mahométisme, dès les premiers âges, et qui suivant leurs tendances conservaient ce simple caractère ou se transformaient soit en sectes schismatiques, soit en ces associations plus orthodoxes, dont on a fait à l’époque moderne les confréries musulmanes.
Yahiaben Ibrahim, fort ignorant des préceptes de la religion, car il ne connaissait du Koran et de la Sounna que quelques préceptes généraux, mais très désireux de s’instruire et de fortifier les croyances de ses compatriotes, demanda au marabout de Kairouan, un de ses disciples pour l’accompagner au désert. Dans son entourage même, Abou Amrou ne trouva personne qui acceptât cette mission; mais il adressa le néophyte à un de ses anciens élèves, Ou-Aggag ben Zellou el Lamthy, qui habitait dans le Maghreb de l’Ouest, à Néfyr. Celui-ci désigna un de ses propres adeptes, Abd Allah ben Yacin el Djezouly, homme instruit, pieux et austère, pour partir avec le chef des Lemtouna.
A son arrivée dans leur pays, il constata chez tous ces Berbères une profonde ignorance des règles et des dogmes koraniques. Beaucoup d’ailleurs professaient encore les anciennes croyances de leur race, bien que la majorité fût déjà Sunnite du rite Malékite. Commençant sans retard les réformes, il entreprit de soumettre les mariages, alors fort libres, à la loi musulmane. Chacun épousait autant de femmes qu’il voulait, cinq, six, dix ou même davantage, au gré de ses désirs et de ses moyens. L'Islam ne permettant de prendre que quatre femmes libres, puis des esclaves sans limite, Abd Allah tint à faire respecter ce principe tout d’abord. Mais il l’entendait pour son compte personnel dans un sens spécial. Très passionné lui-même, il épousait une
l’avènement de l'islam et ses CONQUÊTES I 3 I
femme chaque mois pour la répudier ensuite, sans étendre aux autres cette largesse d'interprétation de la loi. Il en résulta un certain mécontentement qui s’accrut encore lorsque développant son programme, le maître spirituel de Yahia ben Ibrahim, commença à mettre en pratique un système de pénitence destiné à purifier les Sanhadja de leurs erreurs passées. Il exigeait que tout nouveau converti, volontaire ou non, lui fît abandon du tiers de ses biens, pour légitimer la possession du reste, mal acquis à ses yeux. Puis tous les manquements aux préceptes de la religion étaient sévèrement punis : l’adultère de ioo coups de fouet, le mensonge de 200 coups, de même l’usage des liqueurs fermentées. Manquer à la prière valait 20 coups de fouet, et omettre une Rikah, 5 coups. En même temps les pratiques se trouvaient multipliées à l’excès. Le nombre des ablutions avant la prière fut, par exemple, porté à quatre.
Toutes ces innovations n’étaient point faites pour plaire aux Berbères du Sahara, jusqu’alors musulmans à leur manière, quoique peut-être tout aussi orthodoxes. Un de leurs cadi, Djanhar, et deux autres des principaux chefs des Lemtouna refusèrent de se soumettre au nouveau régime, et, les Djeddala en tête, tous se soulevèrent à la fois contre leur ancien chef et contre Abd Allah ben Yacin.
Bien que présentant des innovations contraires à la Sounna, la doctrine qu’avaient prétendu établir ceux-ci n’était qu’une application plus étroite et rigoureuse comme pratiques surtout des traditions Sunnites. Ils étaient d’ailleurs tous deux pénétrés de leur mission et profondément imbus de l’esprit de fanatisme, bien que ne dédaignant par les compensations que l’Islam offre à ses fervents, en les mesurant souvent au degré de leur austérité.
Chassés par les peuplades Sanhadja, tous deux allèrent vivre dans la retraite et l’asile de prière qu’ils avaient choisi, leur
Rabath devint le rendez-vous des quelques prosélytes qu’ils avaient déjà faits.
Bien que les historiens arabes soient très sobres de détails à cet égard, on ne peut douter qu’Abd Allah ait dès lors constitué entre ses partisans une association tout à fait analogue à celle des Khouan de quelques confréries religieuses du Nord. « Il les « nomma Morabethyn (liés) parce qu’ils ne quittaient pas sa « Rabath. »
Bientôt le nombre de ses disciples augmenta de jour en jour. « Il leur enseigna le Koran, le Sounna, les ablutions, la prière, « l’aumône et les devoirs que Dieuimpose.» Puis quand il les vit pénétrés de ces principes et assez nombreux, il arriva à proclamer la guerre sainte contre ceux des Sanhadja qui refuseraient de le suivre dans la vraie foi. Toutefois, avant de la déclarer, il envoya dans leurs tribus des émissaires (moqaddem) pour prêcher la bonne parole, puis essaya lui-même d’entraîner leurs chefs. Tout fut inutile. Réunissant donc les Morabethyn au nombre de 2.000, il alla attaquer les Djeddala qui durent se soumettre et accepter une pénitence d’initiation de 100 coups de fouet. Tour à tour les Massoufa et les Sanhadja eurent le même sort.
Abd Allah institua alors un Bît-el-Mâl pour réunir les produits de la dîme, de l’aumône et du butin, dont le cinquième lui revenait, afin de subvenir aux frais de la guerre. Il acheva ainsi de réduire tous les Berbères sahariens, et s’occupa ensuite de donner une nouvelle organisation à leurs tribus, en désignant pour les commander les plus religieux de ses disciples. Lui-même il conserva le pouvoir suprême comme chef de la religion, mais restreignant ses attributions au domaine spirituel, à la perception de la dîme et de l’aumône, il donna le commandement militaire, l’autorité exécutive à Yahia ben Abd Allah.
Le développement que prit par la suite la puissance des Almo-
l’avènement de l’islam et ses conquêtes I 3 3
ravides a déjà été étudié. Il est inutile d’y revenir, d’insister à nouveau sur les événements, conquêtes et révoltes, qui se déroulèrent par la suite. Ce qu’il importait surtout d’établir, c’est le caractère essentiel de leur domination toute théocratique et la nature de leurs doctrines, qui tout en prétendant à la seule application de laloi, la transgressait en l’exagérant. Il n’y eut plus dès lors dans l’Afrique occidentale, en pays musulman, d’autres souverains que des « commandeurs des croyants », des Emir el Moumenin, à commencer par les rois Songhaï, ainsi qu’on l’a vu. Ceux-ci d’ailleurs n’en succombèrent pas moins sous les coups des Almoravides qui, jusqu’au VIIe siècle de l’Hégire, restèrent maîtres de la plus grande partie du Soudan septentrional.
C’est ainsi que Gogo devint une ville exclusivement musulmane, comme Djenné, fondée en 435 H. parles Soni-nké, et toutes les provinces voisines. Les Mali-nké du Nord étaient de même convertis déjà, ou le furent bientôt, lorsque se substituant aux Sousou, ils fondèrent leur empire de Mali, au temps de la décadence des Sanhadja. Dès 6io H. (i2i3 J.-C.) leur roi Baramindana professe l’Islam et fait le pèlerinage, exemple que suivirent ses successeurs, dont l’un se trouva ainsi en relations avec le sultan Beibars, et un autre avec El Malik en Naser.
Les doctrines des Morabethyn paraissent avoir alors perdu tout crédit. Non seulement le Soudan musulman prenait le contact avec l’Egypte, mais de nombreuses caravanes y amenaient des Arabes, des Berbères musulmans de tout le nord de l’Afrique, de l’Espagne même. Mansa Moussa, le plus grand roi de la dynastie de Mali, eut entre autres à sa cour un poète espagnol, architecte à ses heures, Abou Ishak Ibrahim el Sabeli, qui se fixa plus tard à Oualata, et par lequel il fit bâtir une mosquée à Gogo, et une autre à Timbouctou, la Djamat el Kebira, connue aussi sous le nom de Djengérébèr. Outre celle-ci, la ville en
possédait une seconde plus ancienne, celle de Sankoré, dans le quartier Nord.
Si l’Islam était devenu dans ces conditions la seule religion des peuples établis sur la frontière du Soudan, il n’en était pas de même de ceux de l’intérieur, et les Mossi notamment furent pour lui des ennemis déterminés. On a vu que vers Tannée j3o H. (1329 J.-C.), ils prirent et dévastèrent Timbouctou. Cependant leur triomphe dans ces parages ne fut que momentané. Bien que l’empire de Mali commençât à décliner, toutes les populations fixées au nord du Sénégal et du Baoulé, et sur le Niger septentrional, de Djenné au Kebbi, étaient et restèrent musulmanes.
Il existait même, dans les villes, un mouvement intellectuel et religieux assez développé. Ibn Batouta, qui visita le pays vers le milieu du VIIIe siècle de l’Hégire (XIVe J.-C.), ne laisse pas que de se montrer surpris de quelques coutumes locales conservées en dépit des traditions musulmanes. Il reproche notamment aux nègres de laisser leurs femmes et leurs filles sortir non seulement sans voiles, mais même nues, et aux Berbères de tolérer, comme les Touareg actuels, que leurs épouses contractent avec d’autres hommes des relations suspectes. Mais il constate d’autre part le zèle que tous apportent à l’accomplissement des pratiques du culte. « Les nègres mêmes, dit-il, font exactement les prières ; ils les célèbrent avec assiduité dans les réunions des fidèles et frappent leurs enfants s’ils manquent à ces obligations. Ils ont un grand zèle pour apprendre le Koran. Quiconque, le vendredi, ne se rend point de bonne heure à la mosquée ne trouve pas une place pour y prier, tant la foule est grande. »
Il existait au reste, à ce moment, une distinction très grande entre, les deux éléments de la population : la race nègre et la race blanche. Les Berbères et les Arabes venus du Nord, qui repré-
l’avènement de l’islam et ses CONQUÊTES I 3 5
sentaient celle-ci, formaient la classe élevée de la société. C’est parmi eux que se recrutaient la plupart des imam, des cadi, des féky, et les chefs des écoles, où se donnait l’enseignement populaire. Quelques-uns avaient une instruction étendue, ainsi le Muphti de Ghana, cheikh Othman, et le cheikh Ibn Ouaçoul, ancien cadi de Koukia, qui fournirent à Ibn Khaldonn de précieux renseignements pour son Histoire des rois du Soudan , et son Histoire des Berbères à la fin du VIIIe siècle de /’ Hégire (XIVe J. -C.).
La renommée des savants soudaniens devint même assez grande pour qu’ils aient alors pris place dans la pléiade des docteurs de l’Orient, témoin Ahmed ben Abderrahman, des Takrour, qui professait au Caire, vers le commencement du IXe siècle (H.). Un de ses compatriotes, dont Djelal ed Dine el Soyouthi a cru devoir conserver le nom, faisait peu après l’admiration des chefs de la religion dans la métropole de l’Afrique musulmane, en citant sans commettre d’erreur toutes les sources où Sidi Khelil avait puisé pour la composition de son Traité de Jurisprudence malékite.
Malgré le développement qu’avaient ainsi pris les études doctrinaires au Soudan, il ne paraît pas que pendant cette période, l’esprit d’intolérance se soit manifesté très vivement. Ibn Batoutah trouva en effet une colonie Ibâdhite, venue probablement de Ouargla, à Oualata, où elle vivait sans être molestée. Elle ne tarda pas, il est vrai, à disparaître. Ce fut probablement dans le courant du IXe siècle H. (XV* J. -C.).
A cette époque, vivait au Touat un représentant des doctrines les plus intransigeantes de l’Islam, Mohammed ben Abdelkerim ben Mohammed el Moghouli, qui avait acquis une influence prépondérante sur les notables du pays. Il les excita à persécuter les juifs fort nombreux et dont la présence avait toujours été tolérée. Un cadi du Touat qui réprouvait ces agissements, saisit
de la question les Ouléma de Fez, de Tunis et de Tlemcen, qui donnèrent raison à El Moghouli. L'un d’eux, dont les ouvrages ont conservé une très grande réputation au Soudan, Mohammed ben Choaib es Senoussi, adressa même à ce dernier une longue lettre où il exaltait son zèle. Dès que ces décisions furent connues, les Touatiya massacrèrent les juifs, et pour encourager leur ardeur, Mohammed Abdel Kerim mit à prix la tête de ces infidèles, offrant sept mitkals, environ ioo francs, pour chacune.
Il se rendit ensuite au Soudan, faisant successivement des séjours de quelque durée chez les Tekrour, dans le Haoussa, à Kachéna, où il convertit le roi Ibrahim Madji, et à Kano. Son éloquence entraînante lui valut rapidement, non seulement une grande renommée, mais de grands succès dans la propagation de la foi en pays infidèle et de l’esprit d’intolérance en pays musulman. C’est à la suite de ses prédications que paraît remonter la première manifestation des tendances qui distinguèrent ensuite les populations sahariennes, de leur hostilité implacable contre tous les infidèles et les schismatiques.
Le mouvement qu’il détermina ainsi eut pour premier effet de resserrer plus encore que par le passé les liens des mahométans soudaniens avec l'Orient. En 899 H. (1493 J-C.), le souverain Takrour de Gogo, El Hadj Mohammed Sokoya, se rendant en pèlerinage, se fit donner l’investiture temporelle par le Khalife El Moteoukkel, et l’investiture spirituelle par le Cheikh el Islam, Djehlal ed Dine es Soyouthi.
Peu après, un autre chefNigritien, appartenant àla race Mandé, Mour Salah Diour el Ouakori, et le grand roi Songhaï El Hadj Mohammed Askia, suivirent ce double exemple.
La seconde invasion arabe achevait au reste à ce moment d’infuser aux tribus berbères un sang nouveau, de répandre par le désert jusqu’à l’Atlantique l’influence des idées, des traditions
l’avÈNEMENT DE l’islam ET SES CONQUÊTES I 3 7
dominantes en Égypte. Elle contribua largement ainsi et par une action plus générale, à imprimer au mahométisme, dans l’Ouest africain, une marche nouvelle. Les désordres qui la signalèrent ne diminuèrent à aucun moment l’ardeur de la foi dans ces parages. Une des plus grandes mosquées de Timbouctou fut bâtie sous le vocable d’un Ouali du Tadelet par le gouverneur Sanhadji qu’y avaient mis les Touareg, lorsqu’ils s’en emparèrent au moment de la chute de l’empire de Mali.
Aux prédications de Mohammed ben Abd el Kerim el Moghouli et à l’invasion arabe se rattache un autre fait qui eut une importance capitale sur les destinées de l’Islam au Soudan. On a vu que les Zénata du Touat émigrèrent en masse au moment de l’arrivée des Arabes, aimant mieux s’enfoncer au désert pour s’y livrer en paix à leurs pratiques pieuses, que lutter contre les derniers venus pour la défense de leur pays. Parmi ces émigrants se trouvait une grande tribu Zaouiya, les Kountah, dont une famille déjà puissante parmi eux était apparentée aux Lemtouna. Cette famille était celle des Bekkayqui devaient plus tard devenir les maîtres de Timbouctou. Elle avait alors pour chef Sid Admed el Bekkay, dont le père Sid Ahmed el Kounti, né d’une mère Lemtouna, vint se fixer dans l’Adrar où il mourut près de Chinguit. Sid Ahmed el Bekkay alla lui-même ensuite s’établir à Oualata. Il y acquit une grande réputation de savoir et de sainteté. A sa mort, ses fidèles bâtirent sur son tombeau une grande Koubba qui existe encore et est restée dans le pays un lieu de pèlerinage. Son fils Omar était jeune encore, quand Mohamme Abd del Kerim arriva au Soudan. Celui-ci le prit en affection, et en fit un de ses disciples les plus zélés. Il l’emmena même en Égypte, dans un voyage qu’il entreprit pour aller en pèlerinage et aussi pour voir Djehlal ed Dine es Soyouthi, avec lequel il avait eu une longue correspondance en prose et en vers sur la science qui enseigne à raisonner.
Ce fut à l'enseignement qu’il reçut ainsi, que Omar ben Admed el Bekkay, alors fort jeune, dut de devenir plus tard le premier chef du puissant parti religieux et politique que dirige encore sa famille. Djehlal ed Dine es Soyouthi était lui-même un des représentants attitrés des doctrines Chadelyennes au Caire, de l’école fondée par Sidi Abou el Hassen el Chadeli, deux siècles auparavant. Mais comme tous les adeptes des doctrines mystiques, il professait aussi d’autres règles, notamment celles de la confrérie plus stricte dans les pratiques extatiques, dont Sidi Abd el Kader el Djilani avait été le chef à Bagdad. Sid Omar el Bekkay revint dans son pays très pénétré de l’excellence des dévotions auxquelles il avait été initié par ses deux maîtres et qui étaient alors particulièrement en honneur au Caire. Il avait rapporté surtout le goût du Dhîkr, de ces longues litanies où une récitation mécanique tient lieu des méditations pieuses, et incite l’esprit aux manifestations extrêmes de la croyance, en se complétant par une gymnastique toute physiologique, propre à développer les tendances extatiques. Le culte des saints qui s’introduisait alors dans Je mahométisme, ajoutant aux actes de foi envers la divinité, les sentiments d’une dévotion profonde pour ses serviteurs mystiques, l'avait également séduit.
A son retour dans son pays natal, Cheikh Omar s’adonna ainsi aux exercices d’une variante du culte primitif de l’Islam et parmi tous les élus qu’il avait appris à connaître, Sidi Abd el Kader el Djilani fut celui auquel il rattacha de préférence l’inspiration de la voie qu’il choisissait.
Quittant bientôt Oualata, il entreprit alors de nouveaux voyages dans le Maghreb, résida quelque temps au nord de la patrie de ses ancêtres, au Gourara, où, après sa mort, on éleva une mosquée sous son vocable, et se fit autant remarquer par sa piété, son zèle à réciter les Dhîkr, que par l’indépendance dont il fit preuve en plusieurs occasions vis-à-vis des sultans de Fez.
l’avènement de l’islam et ses CONQUÊTES I 3 9
En dernier lieu, il s'était retiré dans les solitudes de Hguidi, où de nombreux Kountah, Berbères et Arabes, des Oulad Delim notamment, se groupèrent autour de lui. A sa mort, en 960 H. ( 1 5 5 2 J.-C.), il avait la réputation d’un Ouali investi entre tous de la bénédiction divine, de la Baraka, et dès lors ses fils devinrent les chefs d’un véritable clan religieux qui devait, au commencement du XIXe siècle, devenir maître de Timbouctou, de tout le Sahara oriental.
L’action des nouvelles doctrines introduites dans l’Islam soudanien ne s’y fit pas sentir tout d’abord profondément. Aucune autre école illustre ne date de cette époque. Cependant les nombreux disciples que Djehlal ed Dine es Soyouthi forma parmi les docteurs du pays, y répandirent les croyances des Soufi, le Tessaouf, et leurs pratiques, au moins dans la classe lettrée. Quelques controverses eurent lieu à ce sujet, soulevées par un cadi de Ceuta , Abd Er Rahman ben Ali ben Ahmed, qui séjourna quelque temps à Kanô et dans les villes voisines. Il se prononça énergiquement contre l’usage du Dhîkr et paraît avoir eu une certaine autorité. Le sultan de Kanô, surtout l’avait pris en affection et lui fit une fois cadeau de cent jeunes négresses, dont le savant docteur — qui le confesse dans sa biographie — prit tour à tour les faveurs. En dépit de cette opposition, le soufisme continua de se propager, et il eut d’illustres représentants, notamment Ahmed Baba, dont le père était lui-même partisan convaincu et adepte pratiquant du mysticisme religieux.
Pendant que le mahométisme s’affermissait ainsi sur le Niger et dans les pays occupés par les Berbères, les Mali, les Songhaï, il progressait également le long de la côte. C’est au règne de Mansa Moussa, roi des Mali au commencement du XIVe siècle, que remontent, semble-t-il, les premières conversions, ou l'apparition des premiers musulmans sur le littoral. Lorsque les Por-
tugais arrivèrent2 au Sénégal, ils trouvèrent déjà de nombreux mahométans, même dans les pays qu’occupent aujourd’hui les Ouolof. Là s’étaient fondées deux colonies musulmanes de Mali. Mais elles ne tardèrent pas à disparaître dans le mouvement que provoqua, à la fin du siècle, la mort de Sonni Ali. Déjà les Sousou avaient chassé les Ouolof du Galam,du moyen Sénégal. Ils les poussèrent de nouveau vers la côte, en se déplaçant eux-mêmes, et l’invasion qui établit ainsi dans le Cayor, le Oualo, le Djolof, leurs habitants actuels, y retarda le triomphe définitif de l’Islam. Peu à peu, au contact des Maures, les Ouolof commencèrent à se convertir isolément et, au commencement du XVIIe siècle, le mahométisme était déjà professé, tout au moins par une importante fraction de la population. Mais les Damel, les Bour, les chefs du pays étaient restés attachés aux croyances de leurs ancêtres. Ce fut en 1682 que le pouvoir passa pour la première fois aux mains du parti musulman dans le Cayor. Le Damel Ditchiou-Maram ayant ôté le titre de Linguère, et le commandement territorial qui en dépendait, à la princesse Yacine, mère de son prédécesseur, elle s’offrit en mariage à un marabout Ndiay Sal, à condition qu’il soulèverait ses disciples, fort nombreux, contre le Damel. Ellemême avait quelques partisans. Une rencontre eut lieu entre le roi Ouolof et ses adversaires, bientôt après. Il y périt et fut remplacé par son frère, sous le patronage de Ndiay Sal. Mais les Talibé ayant un jour surpris le nouveau souverain à boire de l’eau-de-vie, ils l’assassinèrent par ordre de leur propre chef.
L’intervention du Bour Saloum amena peu après la destruction du parti des marabouts qui ne releva la tête qu’au XVIIIe siècle. A deux reprises différentes, les Torodo du Foutah vinrent faire la guerre sainte dans les pays Ouolof. Le Cayor fut ainsi envahi une première fois, en 1720, par les musulmans
l’avènement de l’islam et ses conquêtes 14 1
du Foutah, qu’avaient appelés les compétiteurs du Damel en 1 7 1 9. Plus tard, l’almamy Abd el Kader y revint à son tour, après avoir saccagé le Oualo, où son intervention avait de même été sollicitée. Là, il arriva au moment d’une fête donnée par le Brak Fara Penda, et le trouvant ivre-mort ainsi que les chefs de son entourage, il fit raser la tête de tous les prisonniers, comme gage d’une conversion obligatoire. Pendant quatre ans en effet, Fara Penda parut vouloir rester fidèle à la religion qui lui avait été imposée. Puis il se souleva et périt dans une rencontre contre Falmamy.
L’histoire du développement de l’Islam dans les pays Ouolof est ainsi celle de leurs luttes intestines. Les conversions individuelles s’y multiplièrent d’abord lentement. Mais les compétitions pour le pouvoir y amenèrent les Maures et les Toucouleurs, au contact desquels les croyances musulmanes se répandirent d’autant plus rapidement qu’elles se trouvèrent souvent imposées par eux, à leurs alliés comme à leurs vaincus. Dès la fin du XVIIIe siècle, la masse de la population était devenue musulmane au Oualo et dans quelques cantons du Cayor, celui de Ndiambour entre autres. Une seule classe de la société indigène, celle qui représente la noblesse guerrière, resta réfractaire au mahométisme, jusqu’à notre conquête. C’est dans le Djolof seulement que les Ouolof gardèrent l’intégrité de leurs traditions religieuses. Encore l’Islam y a-t-il fait beaucoup de progrès depuis El Hadj Omar. Aujourd’hui il y représente plus particulièrement les tendances opposées à notre domination et, à ce titre, comptait parmi ses adeptes le Bour, avec presque tous les chefs du pays.
Pendant que le fétichisme perdait peu à peu, dans la région du Sénégal, tout le terrain qu’il avait gagné après la chute de l’empire de Mali, il disparaissait aussi dans la vallée de la Basse Gambie où s’étaient fixés les Socé. Au Sud, au contraire, les
musulmans, absorbés par l’invasion des Sousou fétichistes et plus tard des Djallonké, ne conservèrent plus, jusqu’au moment des conquêtes des Peul du Foutah-Djallon, qu'un rôle très effacé. D’après Isaac Lemaire, le mahométisme n’aurait même plus eu de représentants sur la côte entre la Gambie et Sierra Leone, au commencement du XVIIe siècle.
Cette indication ne paraît pas devoir être prise au sens absolu. Deux fractions des Sousou musulmans, les Kisi-Kisi, au nord des Scarcies, et les Solima au sud, formaient déjà de nouvelles colonies mahométanes dans ces parages. Toutefois le mouvement religieux qui s’y développe à l’époque actuelle ne se rattache pas à leur arrivée près de l'Atlantique. Il remonte à la conversion du Foutah-Djallon qui l’a précédé et déterminé.
Avant d’étudier les progrès de l’Islam dans cette région, il convient de revenir à l’examen de sa situation dans les pays du Niger moyen.
Les guerres entreprises par Sonni Ali ne paraissent avoir eu aucun caractère religieux. Tout au contraire, il s’appuya sur l’élément infidèle et personnifia même, dans les légendes soudaniennes, la cause du paganisme. Il était cependant musulman et dans les États Songhaï proprement dits, resta dévoué aux intérêts du mahométisme, en dépit de sa cruauté qui s’exerça indistinctement contre les vrais croyants et les idolâtres. A Timbouctou, les excès auxquels donna lieu le pillage de la ville quand il la reprit sur les Touareg, dépassèrent tous ceux auxquels s’étaient livrés les Mossi, ce qui ne l’empêcha pas d’avoir dans son entourage de nombreux marabouts, dont l’un surtout, Makha N’diambérité des Soni-nké, est resté célèbre.
Après sa mort, sous le règne de son fils Abou Beker Daou, il se produisit une réaction du parti religieux qui amena au pouvoir un de ses anciens lieutenants, Mohammed ben Abou
l’avènement de l’islam ET SES CONQUÊTES 143
Beker, avec le titre d’Émir el Moumenin, de Khalifat el Moslemin, et sous la désignation dynastique d’Askia.
Le nouveau souverain ne tarda pas à donner des preuves d’une piété profonde, et après avoir consolidé son autorité, il partit pour la Mecque. Son voyage le mit en relations avec les hommes les plus instruits et les plus distingués de l’Orient, notamment le Ghérif el Abbasi, Cheikh el Islam du Caire, auquel il demanda l'investiture spirituelle, et Djelal ed Dine Soyouthi.
El Hadj Mohammed Askia dut une grande renommée à ce pèlerinage où il s’était fait accompagner par les personnages marquants de tous les pays placés sous son autorité, entre autres un Ouali illustre des Mandé Ouakoré, Mour Salah Djour, originaire de Tindirma. Quinze cents hommes d’escorte, dont cinq cents cavaliers, le suivaient et la dépense totale du voyage s’éleva à plus de 430,000 mitkals (9,000,000 de francs).
A son retour, Askia entreprit une guerre sainte contre les Mossi, auxquels il avait tout d'abord envoyé Mour Salah Djour pour les convertir, tentative qui resta infructueuse. L’expédition elle-même n’eut pour résultat que la dévastation du pays.
D’autres campagnes étendirent l’empire Songhaï jusqu’au Haoussa vers l’Est, jusqu’au Borgou et au Yorouba au Sud. Mais il ne paraît pas que, dans ces régions, la propagande à main armée de l’Islam ait eu de résultats sérieux.
Il y aurait certainement une relation à établir entre cette période d’expansion du mahométisme, sous le règne d’El Hadj Askia, et le séjour d’Abd el Kerim el Moghouli, son contemporain, au Soudan. Mais les données historiques nécessaires font défaut. On sait seulement qu’un des disciples du célèbre apôtre Touati, El Aakib ben Abd Allah el Ansamoudi, originaire des Messoufa et né à Tékra, fut souvent consulté par le souverain Songhaï, sur des questions de droit et de religion.
La fin du règne d’El Hadj Askia fut marquée par de nombreuses révoltes de ses fils qui le forcèrent d’abdiquer en 935 H. (1528 J. -G.), après lui avoir successivement enlevé ses plus riches provinces. Son oeuvre de propagande dans les contrées nègres se trouva ainsi compromise de son vivant même. Bientôt les guerres intestines qui continuèrent à diviser les Songhaï jusqu’à l’arrivée des Marocains, les luttes que ceux-ci eurent à soutenir sur le Niger, achevèrent d’enrayer, dans le Soudan occidental, les progrès de l’Islam. Pendant deux siècles il resta presque stationnaire, jusqu’au moment où les Peul prirent l’initiative d’un nouveau mouvement qui devait en même temps assurer le triomphe de leur race et de leur foi, au Foutah-Toro, au Foutah-Djallon et au Haoussa.
Bien que les renseignements nécessaires pour l’établir fassent défaut, il ne paraît pas douteux que la triple révolution politique et religieuse, accomplie du XVIIIe au XIXe siècle, par l’almamy Abd el Kader, par Alipha Bâ et par Othmandan Fodio ait eu une origine commune. Elle paraît se rattacher très directement à la rénovation entreprise par Abd el Kerim el Moghouli, et à l’introduction du soufisme, ou plus exactement des doctrines mystiques, au Soudan, par ses continuateurs. En même temps que se formait l’école Kadriya des Bekkaya, d’autres se créaient ailleurs, telles que celle de Sidi Mohammed Ali el Baghdadi à Daura dans le Haoussa. Suivant une loi générale, ces écoles tombèrent en décadence après une courte période de développement. Mais l’idée qu’elles personnifiaient subsistait toujours et restait féconde. C’est elle qui devait, sous l’influence du culte hagiologique, introduit dans l’Islam soudanien, des pratiques extatiques, susciter de nouvelle missions. Les élus qui, reprenant l’œuvre des Morabethyn Lemtouna, allaient, après les chefs d’empires, Mansa Moussa, El Hadj Askia, devenir les défenseurs attitrés du mahométisme, étaient, eux aussi, des initia-
A.LK CHATh’LlhK L'Islam dans l’Afrique occidentale PI. IV.
l’avènement de l’islam et SES CONQUÊTES 145
teurs de voies mystiques, quoique dans un sens moins absolu que pour les pays arabes.
Si on voulait conserver au terme consacré d’ordres religieux la signification trop restreinte qu’il a reçue parfois, une telle hypothèse n’aurait assurément qu’une valeur douteuse. Mais il ne faut pas oublier que d’une école ouverte, sans organisation, comme celle des Chadeliya, à une association nettement définie, comme celle des Senoussiya, les nuances transitoires sont nombreuses. Les premiers disciples des trois apôtres Peul leur étaient unis par des liens plus étroits que ceux d’une simple communauté de croyance générale, de religion. Ils étaient bien leurs adeptes personnels. Tous trois à ce titre peuvent être considérés comme des chefs d’ordres. Leur carrière les a plus tard amenés à créer des états temporels. Ils sont devenus eux-mêmes Almamy, commandeurs des croyants. Les associations qui s’étaient formées entre leurs partisans ont cessé d’exister parce que les circonstances ne les imposaient plus, et les doctrines qu’ils avaient professées se sont diffusées dans l’enseignement général. Mais c’est là l’histoire même des Ismaéliya Fathimistes dans le passé, celle des Kadriya de Khartoum aujourd’hui, et ce sera celle des Senoussiya, tôt ou tard.
En un mot, on ne saurait considérer les chefs du triple mouvement de la race de Peul aux XVIIIe et XIXe siècles, comme de simples marabouts, au sens vulgaire du mot. Ils étaient, eux aussi, Morabethyn, liés par les pratiques de la Rabath, de la retraite, de la prière, et avec eux leurs premiers partisans, leur disciples immédiats. L’obscurité de leurs devanciers ne permet pas d’indiquer leur filiation spirituelle, oubliée d’ailleurs pour deux d’entre eux, au Foutah-Toro et au Foutah-Djallon, sous l’empire d’une nouvelle révolution religieuse. Mais cette filiation se rattache très certainement à l’école personnelle d’Abd el Kerim el Moghouli, tout en ayant subi, au Haoussa, et au
ISLAM
Foutah-Toro surtout, l’influence de conditions de milieu toutes spéciales. Enfin l’origine commune des trois missions paraît les relier à celle des Kadriya Bekkaya, issue elle-même à certains égards de l’enseignement d’El Moghouli. En ce qui concerne les Peul du Foutah-Djallon toutau moins, aucun doute n’est possible.
Le premier mouvement d’expansion religieuse et politique de la race, appelée ainsi à prendre la direction de l’évolution moderne de l’Islam, au Soudan occidental, est celui qui, au commencement du XVIIIe siècle, substitua dans le Toro la domination des Torodo à celle des Dénianké. Les Torodo euxmêmes étaient d’origine Ouolof. Mais lors de leur émigration, ils s’étaient mélangés aux Maures de la rive droite, pendant que d’autres fractions de leur groupe se dispersaient chez les Peul de l’Est. A leur retour au Toro, ils se mêlèrent de même aux Dénianké, et par la suite se confondirent entièrement comme langue, comme tendances générales, avec les Peul proprement dits, auxquels ils firent même remonter leur descendance, en s’appuyant sur de nombreuses alliances.
Le soulèvement qui devait rendre les Torodo maîtres du Toro commença vers iy5o. Ils étaient déjà assez puissants pour avoir tenté à plusieurs reprises de prendre part aux affaires publiques ou, du moins, montraient peu de respect pour les lois du pays. Dans l'une des principales villes cependant, ils étaient encore traités en simples serfs parle chef local. Celui-ci ayant un jour maltraité publiquement un de leurs cheikh les plus vénérés, Baba, ils prirent les armes dans tout le Toro.
Pendant deux ans, Baba, aidé de nombreux partisans, tint en échec les Dénianké. A sa mort il eut pour successeur, pour Khalifat, un de ses disciples préférés, Souleiman Ba, qui, ayant remporté de nouveaux succès, prit le titre d’Emirel Moumenin, d’Almamy. Pendant sept années il continua la guerre sans venir à bout des fétichistes, dont le parti conservait une force égale à
l’avènement de l’islam et ses conquêtes 147
celle des musulmans. Après lui l’almamy Abd el Kader fut plus heureux. Il jouissait d’un ascendant personnel qui manquait à ses prédécesseurs, grâce à une foi ardente, à une extrême énergie. Ses partisans se plièrent sous ses ordres à une discipline qui finit par assurer leur triomphe. Après dix années de nouvelles luttes, les Dénianké vaincus durent se soumettre. Continuant alors la guerre sainte contre les infidèles des pays voisins, Abd el Kader envahit successivement le Oualo et le Djolof à l’Ouest, le Boundou et le Bambouk à l’Est. Ces derniers pays devinrent dès lors musulmans sous la domination d’almamys, mais ne s’en montrèrent pas moins hostiles au chef du Foutah Peul. Celui-ci fit d’ailleurs assassiner Talmamy Ségo du Boundou, dont le frère le tua à son tour en 1788.
La révolution accomplie par les Torodo eut donc pour effet de substituer la domination théorique des Peul musulmans à celle des Dénianké fétichistes dans toute la région comprise entre le Foutah-Djallon et le Sénégal pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle. Il est probable que les Torodo, souvent considérés comme une caste religieuse, représentaient en réalité, non seulement une classe ethnique, mais un groupe religieux, une école ou confrérie spéciale. Devenus presque exclusivement Tidjaniya, au temps d’El Hadj Omar, ils ont délaissé leurs anciennes traditions doctrinaires, de même qu’ils renient leur origine Ouolof. On ne saurait déterminer les liens qui peuvent et doivent rattacher, sans doute, l’enseignement de Baba et de l’almamy Abd el Kader à une école antérieure. Mais on trouve dans le Foutah-Toro jusqu’à l’arrivée du prophète Tidjane, les traces de croyances mystiques très exaltées, et d’une forme toute spéciale.
Le représentant le plus remarquable en a été le Mahdi de Podor, Mohammed ben Amar ben Ahmed. Né vers i8o3 à Souimah, près de Podor, dans la province même de Toro, il s’était
de bonne heure distingué dans l’étude des sciences religieuses, à l’école de deux Tholba révérés, El Hassan Tierno, et Abou Beker, imam du Dimar, puis ensuite avait été compléter son éducation dans le Sahara, où les cheikh des tribus Zaouiya et Tholba donnaient un enseignement plus développé.
Revenu dans son pays, Mohammed ben Ahmed se livra avec une telle ardeur aux pratiques extatiques, que ses compatriotes le crurent tout d’abord plutôt fou qu’en état de Touhidisme, d’illumination mystique. Ils lui construisirent une case en dehors de son village pour l’isoler. Mais après une retraite de douze jours, on le vit revenir à Souimah et, se rendant à la mosquée, il annonça sa révélation, se proclama Mahdi. Ses prédications prophétiques eurent un rapide succès. Toutes les personnalités religieuses du pays se prononcèrent pour lui, et acceptèrent la réforme qu’il prétendit imposer à ses partisans.
Peu de temps auparavant, l’almamy Ibrahim avait été supplanté par un compétiteur, Youcef ben Siry.
Le Mahdi prit parti pour le premier, mais échoua dans une première rencontre. Il disparut alors pendant deux mois, puis tout à coup reparut à Souimah. Vêtu de pagnes blancs et portant sur son bras gauche un de ses fils, encore à la mamelle, il s’avança au milieu du village dont toute la population fut bientôt assemblée autour de lui.
Après avoir alors rappelé ses promesses antérieures d’un rapide triomphe de sa cause et sa défaite, il annonça qu’une révélation lui avait appris la cause de cet insuccès, et dévoilé l’expiation nécessaire. Pour effacer les souillures du pays, de simples prières ne suffisaient pas. Le Mahdi devait offrir son propre sang, renouveler le sacrifice d’Abraham.
En effet, saisissant son enfant, Mohammed ben Ahmed l’égorgea, puis jetant son cadavre à terre, alla se prosterner en oraisons qu’il prolongea jusqu’à la nuit.
l’avènement de l’islam et ses conquêtes 149
Parmi la masse de la population cette tragédie excita un enthousiasme général, et bientôt le Mahdi se trouva à la tête d’une nouvelle armée.
Mais le cours de ses nouveaux exploits ne tarda pas à être interrompu. Fait prisonnier dans une rencontre avec nos troupes près de Dagana, il fut pendu en i83o, à Richard Toll.
Cet exemple n’en est pas moins caractéristique. Il montre quelle fut, de bonne heure, l’action des croyances mystiques, extatiques au Foutah-Toro, et en même temps indique l’influence persistante des traditions juives chez les musulmans Peul.
Il est intéressant à cet égard de mentionner qu’une Kacida d’Othman dan Fodio, rapportée par Barth, cite Adam, Noé, Abraham, Moïse parmi les prophètes, en exaltant leur gloire.
Les origines de l’Islam au Foutah-Djallon sont nettement kadryennes, et se rattachent par une filiation indiscutable à l’œuvre de rénovation entreprise par El Moghouli. Elles remontent en effet à la formation dans le village de Kankan sur le Milo, affluent du haut Niger, d’une colonie de Soni-nké métis deKountah. L’époque de cet essaimage est incertaine, mais ne paraît pas en tout cas éloignée de la fin du XVIIe siècle. A cette époque Père des grandes migrations, ouverte deux cents ans auparavant, était close. De nombreux marchands Soni-nké, tous musulmans, parcouraient librement les marchés du Soudan, achetant des esclaves, de la poudre d’or. Kankan, place de commerce d’une certaine importance, était souvent visitée par eux et quelques-uns s’y fixèrent.
Apparentés aux Kountah par des alliances de famille, ils se disaient d’origine chérifienne, et leurs descendants passent encore pour Ghorfa.
Au moment où Alipha Bâ, quittant le Kouranko, alla s’établir au Foutah-Djallon, ces Soni-nké avaient pour chef un cheikh Kadry Sanounou qui appartenait par les Kountah à