RENAISSANCE ET PROPAGATION DE L’ISLAM A L’ÉPOQUE MODERNE
La renaissance religieuse, due au développement des croyances mystiques ou hagiologiques et qui marque la fin du XVIIIe siècle, le commencement du XIXe dans l’Afrique occidentale, n’a eu tout d’abord que des effets locaux. Elle a favorisé le développement des pays du Bas-Niger, conquis par Othman dan Fodio : le Haoussa, le Gando, le Borgou, le Yorouba, le Nupé, etc... Dans l’Ouest, elle a établi les Peul sur le Niger moyen, au Macina, au Foutah-Toro, au Foutah-Djallon et dans les régions avoisinantes, en même temps qu’au Nord elle créait chez les nomades sahariens la domination spirituelle d’une famille.
Ces révolutions accomplies, les forces mises en mouvement ont poursuivi leur œuvre. Les Peul de Sokoto ont vu leur empire territorial se diviser, s’amoindrir; mais l’idée musulmane n’en a pas moins continué à progresser dans tout leur domaine primitif. Toute la population du Wornou, du Haoussa est mahométane. Dans le Borgou, le Yorouba, le Nupé, les fétichistes forment une classe inférieure, vassale ou sujette, sinon des Peul chassés de ces régions, du moins des dynasties locales, musulmanes elles aussi. A PEst, dans le Bornou et le Baghirmi, au Sud-Est dans l’Adamaoua, les progrès de l’Islam n’ont pas été
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moindres, et, de ce dernier État, un courant de propagande active se dirige vers le Congo.
Ces faits sont à rappeler seulement, l’étude de l’Islam dans le bassin du Bas-Niger ne se rattachant pas au programme de recherches entreprises au Sénégal, au Soudan Français. Mais ils ont leur pendant de ces côtés.
Bien que la puissance politique des Bekkay se soit effondrée, bien que leur famille ait perdu sa suprématie spirituelle, ou l’ait tout au moins partagée, Sid el Mokhtar el Kebir a encore des continuateurs, qui exercent une influence religieuse prépondérante sur toutes les peuplades sahariennes et dont les disciples travaillent activement au triomphe du mahométisme chez les Soudaniens de l’Ouest. Ce sont les Cheikh Kadriya qui, dans l’évolution moderne de l’Islam, personnifient à la fois un groupe ethnique, celui des peuplades Arabo-Berbères et une tendance politique : celle de la paix. A de rares exceptions près, tout en travaillant au développement de la foi chez les infidèles, tout en leur appliquant les principes de l’ostracisme Koranique, ils agissent plutôt par la persuasion, par la diffusion de l'enseignement, par l’exemple, que par la conquête. Tout autre est le cas des Peul du Foutah-Toro, du Foutah-Djallon, du Macina, pour lesquels leur triomphe, au temps de l’almamy Abd el Kader, d’Alipha Bâ, d’Ahmadou Lebbo, n’a été que le prélude de nouvelles victoires. La renaissance religieuse a eu chez eux, non seulement une action persistante, mais une seconde période de culmination. Unis au milieu du siècle en un grand parti doctrinaire par El Hadj Omar, ils ont été un moment maîtres du Soudan, de Timbouctou aux abord de l’Atlantique. Devenus Tidjaniya, ils ont, malgré leur déchéance actuelle dans le domaine politique, conservé leurs instincts propres et agissent surtout comme missionnaires du mahométisme.
Kadriya et Tidjaniya, tels sont ainsi les deux partis à étudier
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pour suivre le développement de l’Islam, à l’ouest du méridien de Timbouctou, pendant la période récente.
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Cheikh el Mokhtar elKebiravait dans sa zaouiya del’Azaouad, réuni autour de lui de nombreux disciples appartenant, les uns à sa famille, les autres aux Kountah ou à quelques autres tribus maraboutiques. A sa mort, la plupart se dispersèrent, son fils Sidi Mohammed n’ayant hérité qu’en partie de son ascendant. Cependant, jusque sous le cheikhat de Sid el Mokhtar, la confrérie conserva son unité première. Elle se divisa alors en trois groupes : Sid el Mokhtar et après lui son fils, Sid Ahmed el Bekkay restèrent chefs de tous les Kadriya Bekkaya chez les Aouelimmiden,àTimbouctou,dansl’Azaouad et les districts voisins. Une branche indépendante fut fondée chez les Douaïch, par Cheikh Sidia, disciple de Sid el Mokhtar, une autre dans l'Adrar, par Mohammed el Fadel. Enfin les descendants d’Ahmed el Reggani fixés à Oualata, se séparent de leur côté de la famille à laquelle ils étaient apparentés par leur ancêtre commun Cheikh Omar. Cette dernière défection fut particulièrement grave pour les Bekkay de l’Est. Elle leur enleva en effet les Mechdouf et toutes les tribus d’El Hodh.
Ainsi à l’époque où Barth vint à Timbouctou, Sid Ahmed el Bekkay ne disposait déjà plus que d’une partie de l’influence de son aïeul. Lorsqu’en 1 85 5 , la prise de la ville par les Peul d’El Hadj Omar le décida à aller combattre le conquérant dans le Macina, il laissa derrière lui son frère Baba Ahmed Ould Cheikh Sid el Mokhtar et son fils El Abidin Ould Sid Ahmed. A sa mort ce dernier vit se détacher de lui presque tous les serviteurs religieux de son père qui se rattachèrent à Baba Ahmed. Ses propres luttes contre le neveu et successeur d’El Hadj Omar au
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Macina, Tidiani, l’absorbèrent d’ailleurs exclusivement etil cessa de s’occuper activement de son domaine spirituel. En meme temps, d’autres descendants de Sid el Mokhtar el Kebir se détachaient avec leur clientèle personnelle, chez les Aouelimmiden du Nord, à El Hodh, dans le Tagant.
Les Kadriya Bekkaya se trouvent ainsi représentés aujourd'hui par des branches multiples, de l’Atlantique au Niger septentrional, sur lequel s’est fixé Baba Ahmed, dans l’Aribinda, à l’est de Timbouctou.
A première vue cette désagrégation ne semblerait pas favorable à l’extension de l’influence de l’ordre au Soudan et dans les pays nègres. Elle y a cependant contribué dans une certaine mesure.
Dès le XVIIe siècle, il s’était formé à Kankan une colonie de Soni-nké métis des Kountah et professant les rites Kadriya. Cette colonie se développa rapidement et à l’époque du voyage de Caillé, la ville était déjà un centre musulman important. Mais en dehors des pays Djallonké voisins du Foutah,et que les Peul convertirent, c’était encore au XVIIIe siècle le seul foyer de propagande au sud des villes mahométanes du Niger moyen : Bammako, Djenné, Sansanding, etc..., si l’on excepte le pays de Monsardou, dans la vallée supérieure de la rivière Saint-Paul, sur les frontières de Libéria, où s’étaient établis de nombreux émigrants de Kankan.
Au XIXe siècle, du vivant même de Sid el Mokhtar el Kebir, et après sa mort, il se produisit de nouveaux essaimages, qui multiplièrent rapidement les établissement des Kadriya au Soudan, et qui aujourd’hui même contribuent dans une large mesure à la propagation de l’Islam dans le bassin du Haut-Niger.
Avant d’étudier ce mouvement plus en détail, il convient de donner quelques indications complémentaires sur l’histoire de Kankan
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Les premiers habitants musulmans eurent pour chef un Cheikh Kadry Sanounou, dont la famille représenta, seule tout d’abord, l’élément islamique. Les régions avoisinantes, Sangaran, Toron, Ouassoulou, primitivement habitées par les Bambara, furent envahies vers l’époque où arrivèrent dans la ville les premiers Soni-nké, par les Peul fétichistes. Néanmoins, l’élément Soni-nké s’accrut rapidement. Parmi les nouveaux venus, dans le courant du XVIIIe siècle, se trouvait un Hadji de la tribu des Kaba, dont le fils Fodé Modou, acquit une certaine réputation et groupa autour de lui de nombreux indigènes de sa fraction. A une époque récente, cette famille est devenue la tige d’une nouvelle branche de Kadriya, son chef Alpha Kalabinné, petit-fils du précédent, ayant reçu l’initiation des Bekkay du Nord.
Mais du vivant même de Fodé Modou, la ville naissante fut un moment menacée de disparaître. Un Peul fétichiste du Ouassoulou, Kondé Birama, ayant réuni sous ses ordres les Sidi Bé, Diakhité, Diallo et Sangaré du pays, entreprit la conquête des pays voisins. Il s’empara de Kankan, dont les habitants musulmans se dispersèrent. Les uns, Mandé de la descendance de Mali et qui avaient quitté les pays idolâtres du Djallon septentrional, pour venir rejoindre les Soni-nké, émigrèrent au Foutah-Djallon, où ils fondèrent plusieurs villages. Après la mort de Kondé Birama, défait et tué par l’almamy Sori dans une tentative d’invasion du Foutah, ils quittèrent le pays pour se rendre au Tamisso, puis au Sangaran et au Firia, d’où beaucoup revinrent dans la ville reconstruite.
Les autres, Soni-nké en majorité, gagnèrent par le Sangaran et le Kouranko, la vallée supérieure de la rivière Saint-Paul, où ils formèrent un établissement très important. Cette région était encore peu peuplée. Ils s’y développèrent librement et reçurent d’ailleurs de nouveaux appoints, par l’arrivée des Mali-
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nké musulmans du Borgou, de la région de Kong, à l’époque d'Othman dan Fodio, et de Sousou musulmans du Solima chassés aussi par Kondé Birama.
Les centres mahométans qui se sont ainsi formés dans les hauts plateaux de Libéria, ont rapidement acquis une grande importance. Ils comptent plusieurs villes populeuses réparties en petits États : Médina, Mousardou, Billallah, Mohammedou, Ballallah, Dhakirallah, etc... Les noms mêmes de ces villes, montrent combien est exclusive l'influence qu’exerce l’esprit religieux sur leurs habitants, et quelles sont leurs tendances dominantes. Dirigés par des Cheikh Kadriya, ils sont restés fidèles aux rites de l’ordre, et il est à cet égard tout particulièrement remarquable de trouver la désignation de Dhakirallah, appliquée à un village. Benjamin Anderson, qui a visité la contrée à deux reprises, insiste d’ailleurs sur la ferveur qu’il y a constatée. C’est delà que vinrent, pendant la première moitié du XIXe siècle, les missionnaires qui ont peu à peu converti la grande tribu Mandé des Véï sur le territoire même de Libéria.
Pendant que la nouvelle colonie musulmane de la rivière Saint-Paul se développait, Kankan se relevait de ses ruines. En 1827, au moment du voyage de Caillé, elle était déjà redevenue un marché important et une véritable ville. Non seulement les Soni-nké du Nord, mais aussi quelques Maures, y venaient en caravanes et beaucoup s’y fixaient. A cette période, correspond un nouvel essaimage, qui assura la prédominance définitive des Kadriya, jusqu’au moment où avec El Hadj Omar, les Tidjaniya intervinrent.
On ne saurait d’ailleurs entendre par là que les gens de Kankan aient été à aucun moment des Khouan, au sens habituel du mot. Les confréries musulmanes ne comptent en réalité que très peu d’adeptes dans le Sahara méridional et le Soudan. Mais il y existe dans le monde musulman, une sorte de hiérarchie
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ecclésiastique, dont les Cheikh el Triqâ forment la tête. C’est à leurs écoles que vont se perfectionner les Tholba de tous les pays. Quelques-uns seulement de ceux-ci, les plus instruits et les plus pieux, deviennent adeptes de leurs maîtres spirituels, comme disciples de leurs confréries. Tous cependant conservent le respect de l’enseignement qu’ils ont reçu et, en le transmettant, conservent son caractère essentiel, sans faire de prosélytisme en faveur de l’ordre dont ils ne relèvent souvent qu’à titre de souvenir.
Quelques Kadriya, affiliés aux confréries du Nord, quelques marabouts élevés dans leurs écoles, représentaient donc seuls, d’une façon directe, à Kankan, les doctrines de Sid el Mokhtar el Kebir ou de ses précurseurs. Mais ils occupaient dans la société religieuse la première place. C’est à ce point de vue qu’il est vrai de dire, que tout ce centre musulman se rattachait aux traditions Kadryennes.
Il en fut ainsi jusqu’à l’arrivée d’El Hadj Omar au Foutah. Un de ses disciples, originaire de Kankan, Mahmadou, entraîna ses compatriotes à la guerre sainte contre le Ouassoulou, et, devenu leur chef reconnu, assura la prédominance du Tidjanisme.
Pendant le demi-siècle qui précéda cet événement, l’influence des Bekkaya ou de leurs disciples s’était répandue, de divers côtés et sous diverses formes, en pays nègres. Les confréries locales fondées chez les Douaïch par Cheikh Sidia et dans l’Adrar, par Mohammed el Fadel, comptèrent bientôt de nombreux représentants dans les pays limitrophes du Sénégal, sauf au Foutah. Les Peul du Toro ne paraissent pas avoir jamais reconnu leur autorité. Mais chez les Soni-nké du Guoy et du Guidimakha, les Ouolof du Oualo et du Cayor, les progrès de leur influence furent rapides. Il était là aussi de tradition que les Thalibé, les Tholba indigènes se rendissent aux écoles des
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Cheikh Sahariens pour y compléter leurs études, longtemps avant la formation des nouvelles confréries Kadryennes. Cheikh Sidia, Mohammed el Fadel et leurs principaux disciples acquirent, en peu de temps, une réputation qui leur valut la clientèle presque exclusive des Thalibé nègres, lesquels, àleurtour, propagèrent j:hez eux l’enseignement et la doctrine de leurs maîtres. Le Cayor, le Oualo, et les districts Soni-nké du Galam ou des régions voisines, devinrent ainsi Kadriya dès la première moitié du XIXe siècle, dans les mêmes conditions que Kankan. Ce fut toutefois un mouvement local et qui, sauf dans le Ripp où les Mandé non Socé et les Ouolof formaient une partie de la population, ne s’étendit pas au delà de ces territoires.
D’autre part, il existait dans toutes les villes du Niger, de Timbouctou à Bammako, dans le Macina, le Bakhounou et le Kaarta de nombreux Soni-nké et des Mandé Dioula, très fervents musulmans et marchands pour la plupart. Ils parcouraient le Soudan tout entier, suivant tantôt une route, tantôt l’autre, au gré des guerres locales, pour y acheter des esclaves en échange du sel, des chevaux du Sahara. Beaucoup faisaient de longs séjours dans les centres importants, s’y créaient des relations qui peu à peu décidèrent quelques-uns à s’y fixer, à partir de l’époque où la révolution du Haoussa faisant suite aux conquêtes des Torodo et des Peul du Foutah-Djallon, acheva de consacrer la supériorité de l’Islam aux yeux des Soudaniens de l’Ouest. Or, tous ces Soni-nké s’étaient, malgré le triomphe d’Ahmadou Lebbo, rangés du côté des Bekkay. Ils comptaient parmi eux de nombreux adeptes du Kadérisme, et par leurs propres écoles étaient dévoués à sa cause, partisans de ses doctrines. Les nouvelles colonies qu’ils fondèrent dans les anciennes Villes du Soudan, se trouvèrent ainsi, comme Kankan, rattachées à l’école de Sid el Mokhtar el Kebir, quelques-unes par des
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liens immédiats, toutes, au moins par des relations indirectes. La désagrégation de l’ordre n’eut d’ailleurs sur ce mouvement aucune influence défavorable. Elle détruisit l’autorité politique de la famille même des Bekkay, mais sans nuire à la propagation des croyances auxquels ceux-ci avaient dû leur pouvoir spirituel.
Outre Kankan, les centres musulmans qui se trouvèrent ainsi fondés dans le bassin supérieur du Niger, avant le milieu du siècle actuel, sont ceux de Touba, le plus important, de Ténétou, Kankari et Kona. Un autre se forma en même temps à Samatiguila, près de Oughadougou, où avait émigré un Kounti de Timbouctou. Ce dernier centre et Touba étaient de véritables colonies Kadryennes, et ont encore des Cheihk Kadriya très influents. Au Sud-Est enfin, l’Islam s’était aussi développé à Kong, à Bondoukou, à Salaga sous l’influence originelle de l’émigration des Mandé-Dioula, puis après la conversion du Borgou par Othman dan Fodio, par l’arrivée des éléments Peul. Mais ce dernier mouvement ne fit que rendre plus actives des tendances anciennes déjà, puisqu’elles remontaient à l’époque où le fétichisme triompha de l’Islam dans la vallée du Bas-Niger, après la conquête d’El Hadj Askia.
Ces villes et les précédentes, sauf Samatiguila, étaient des marchés fréquentés, des centres populeux. La formation des premières colonies musulmanes s’explique par ce fait que les Soudaniens, en contact depuis longtemps avec les musulmans, reconnaissaient volontiers leur supériorité individuelle. Tout en tenant à leurs traditions fétichistes, ils n’étaient disposés à lutter contre l’Islam que pour défendre leur indépendance et se montraient animés d’un très large esprit de tolérance à l’égard de ses adeptes, tant que ceux-ci ne jouaient pas un rôle politique.
Ces mêmes sentiments eurent une grande influence sur un
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autre mouvement d’expansion du mahométisme à une époque récente. Pendant les luttes qui marquèrent la chute des royaumes Bambara de Ségou et du Kaaria, le triomphe des Peul dans le Niger moyen, les Soni-nké émigrèrent en grand nombre, soit isolément, soit par groupes de quelque importance. Les uns vinrent se fixer à Kankan et dans les centres musulmans déjà formés, ou même au Foutah-Djallon . Les autres allèrent rejoindre les fractions de leurs anciennes tribus, dispersées dans les pays Djallonké. Au confluent du Tin-kisso,les Sakho reconstruisirent ainsi le village de Tiguiberi que les leurs avaient autrefois occupé et qui ne comptait plus que quelques cases. Dans le Oulada, sur le cours supérieur de cette rivière, les Silla et les Bérété étendirent considérablement Nono, la capitale du pays.
Mais en outre, les Mandé-Dioula, marchands et voyageurs, se dispersèrent çà et là. Quelques-uns allèrent dans le Bouré, où se trouvaient des Kamara musulmans. Beaucoup préférant s’isoler s’installèrent avec leurs esclaves en territoire vacant , défrichèrentetformèrent de petits villages de culture. Au sud des pays Djallonké, entre le Niger d’une part, le Kouranko et le Soulimah de l’autre, ces établissements devinrent bientôt assez nombreux, sans que leur création ait jamais soulevé d’opposition chez les fétichistes du voisinage. Peu importants par eux-mêmes, ils représentaient cependant un appoint notable aux forces islamiques dans ces parages, et de même que les Soni-nké fixés dans les marchés soudaniens, ces Mandé-Dioula appartenaient originairement à l’école des Kadriya.
Tout le mouvement religieux du Soudan occidental se trouva ainsi dirigé par les influences kadriyennes, pendant la première moitié du siècle. Il y a lieu de tenir compte à cet égard des réserves faites précédemment, de ne pas perdre de vue que les Kadriya eux-mêmes étaient en petit nombre, et qu’ils se trou-
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vaient représentés seulement en dehors de quelques points, par les Thalibé, les élèves formés dans leurs écoles. Mais les tendances générales de leurs doctrines n’en restèrent pas moins prédominantes jusqu’à la venue d’El Hadj Omar. Sidi Mohammed, le Tils de Cheikh el Mokhtar el Kebir, avait le premier donné l’exemple d’une remarquable tolérance, en accueillant Laing, comme plus tard Sid Ahmed el Bekkay et son neveu Sidi Mohammed reçurent, le premier Barth à Timbouctou, et le second, Duveyrier chez les Touareg Azdjer. Le zèle très religieux, mais tout pacifique qui les animait continua à inspirer les disciples immédiats ou indirects de l’ordre. Fidèles à sa règle politique, les Kadriya du Soudan, sauf les Peul du Foutah-Djallon, ne cessèrent de se montrer partisans d’une propagande modérée, que le jour où, à côté, prirent place les Tidjaniya.
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El Hadj Omar, le chef de la branche soudanienne de l’école fondée par Sid Ahmed Tedjini, à la fin du XVIIIe siècle, naquit en 1797 à Alvar, village du Dimar, province du Foutah sénégalais, près de Podor. Il était d’une famille de Torodo. Son père, Seïdou, marabout fort instruit, lui donna une solide éducation religieuse, et l’envoya compléter son instruction chez les Maures, puis à Oualata, où il passa deux ans. Il revint ensuite dans son pays, et partit pour La Mecque en 1827. Déjà, son savoir étendu et sa piété exaltée, lui avaient valu une grande réputation chez les Peul du Sénégal. Il était d’ailleurs des amis d’enfance du Mahdi de Podor, qui fut son condisciple à Oualata, chez un marabout maure nommé Maouloud Fall.
Après avoir traversé rapidement le Bornou et le Haoussa, le Ouada'i et le Darfour, il se rendit au Caire, puis à La Mecque,
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où il arriva en 1828, et à Médine. Dans cette dernière ville, il fit connaissance d’un disciple de Si Ahmed Tedjini, Mohammed el Ghâli, qui devint chef de la Zaouiya de Fez, aujourd’hui encore dirigée par son fils.
El Hadj Omar s’attacha à Mohammed el Ghâli, et resta avec lui jusqu’en 1 8 3 1 , tantôt à La Mecque, tantôt à Médine. Initié par lui au rituel des Tidjaniya, il reprit au départ de son maître pour Fez, le chemin du Caire.
Sid Ahmed Tedjini avait été lui-même, avant de fonder l’ordre qui prit son nom, Khelouati de la branche des Semmaniya, dont il avait connu le chef, Cheikh es Semman,à Médine, et de la branche des Hafnaouiya, à laquelle l’avait affilié, au Caire, Sidi Mahmoud el Kordi.
De même à Médine, El Hadj Omar, avant de prendre l'Ouerd Tidjani, s’était fait affilier aux Khelouatiya. A son retour en Egypte, il sê créa de nombreuses relations parmi les Cheikh d’El Azhar, la grande université religieuse du Caire, dont les plus savants professeurs étaient eux-mêmes Hafnaouiya, ou tout au moins professaient la doctrine de Sidi Mostefa el Bekri, le rénovateur des Khelouatiya au XVIIe siècle.
Continuant ensuite son voyage, il arriva en 1 83 3 au Bornou puis au Haoussa, précédé d’une réputation de science et de sainteté qui s’accrut encore pendant un long séjour dans ce dernier pays. Ce fut là qu’il commença ses prédications, qui prirent de suite un caractère de réforme très accusé.
El Hadj Omar, dans cette première partie de son apostolat, se donna seulement comme Khalifat, représentant de l’ordre des Tidjaniya au Soudan. Mais il apporta dans son enseignement une ardeur et une âpreté extrêmes, contre les représentants attitrés del’Islam dans la contrée, leur reprochant leur ignorance, leur tiédeur. Les Kadriya notamment ne trouvèrent pas grâce devant lui. A double titre, comme confrérie rivale et adeptes de doc-
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trines tolérantes, il les attaqua très vivement en toute occasion et s’en fit dès lors des ennemis implacables.
Le bruit de sa renommée s’étant répandu jusqu’au Foutah sénégalais, un de ses frères, Alpha Ahmadou, vint le chercher, et ils repartirent tous deux pour l’Ouest, en 1 838. A leur arrivée au Macina, des accidents graves arrêtèrent momentanément leur voyage. Les Bambara, peu disposés à tolérer chez eux aucune propagande religieuse, bien qu’ils vécussent en bonne intelligence avec les Soni-nké musulmans du pays, s’ameutèrent contre l’apôtre qui se montrait disposé à braver leurs croyances, et leur roi Tiefolo le jeta en prison. Il en sortit bientôt cependant. Mais de nouvaux dangers l’attendaient. Quelques Soui-nké Kadriya de Ségou cherchèrent à le faire assassiner ; puis les autres marabouts du pays s’opposèrent à leur projet, et il put enfin continuer sa route.
Son premier dessein avait été de se rendre directement au Foutah-Toro. L’attitude des Bambara du Kaarta et des Malinké du Manding l’en empêcha. Modifiant donc son itinéraire primitif, il continua à remonter la vallée du Niger, et se rendit à Kankan, où il fit un court séjour. A la fin de l’année 1840, quittant le Soudan, il partit pour le Foutah-Djallon par Bagaréya sur le Tin-Kisso.
Jusqu’alors, El Hadj Omar s’était borné à propager les règles du Tidjanisme tel qui l’entendait, c’est-à-dire avec un caractère d’intolérance très marquée, qu’il avait emprunté aux doctrines des Khelouatiya, tout en conservant à ses disciples le nom de Tidjaniya. De son séjour au Foutah-Djallon, date la propagation de la foi chez les infidèles, par la guerre sainte, le Djehad.
Kankan même, après son départ, eut pour chef un jeune marabout de la ville, Mahmadou, qui le suivit quelque temps, puis revint, à son exemple, prêcher la conversion à main armée, des fétichistes. Entraînée par Mahmadou, toute la population
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musulmane du pays s’arma et envahit le Ouassoulou. Les États environnants eurent le même sort. Mais un roi Bambara du Sud, nommé Diéri, arrêta cet élan. Entrant à son tour dans le Ouassoulou, il en chassa les Tidjaniya et vint mettre le siège devant Kankan. Il eût peut-être réussi à mettre fin à leurs entreprises, mais il fut tué en donnant l’assaut à la ville et Mahmadou put aisément reconquérir le Ouassoulou. S’occupant dès lors de répandre l'Islam dans son royaume et de l’organiser sans songer à de nouvelles conquêtes, il régna paisiblement jusqu’à sa mort, vers i865. C’est de cette période que date la conversion des Peul Ouassoulonké. Seuls les Bambara et les Mali-nké conservèrent encore leur indépendance religieuse.
A son arrivée au Foutah-Djallon, El Hadj Omar rencontra tout d’abord une certaine résistance à ses projets. Sur tout son passage dans le Soudan central, il avait été traité comme un nouveau prophète. Déjà au Haoussa, lors de son départ il avait épousé une femme du pays, qui le suivit au Hedjaz.A son retour, le sultan du Bornou lui en donna une autre, et à Sokoto, le sultan Bello lui fit épouser une de ses parentes. Celle-ci resta dans le pays, mais les deux premières suivirent leur mari et avec elles de nombreux disciples, une foule d’esclaves, chargés de richesses de tout genre, qu’il devait aux chefs du Haoussa et à leurs sujets.
C’est avec un tel cortège qu’El Hadj Omar était arrivé chez les Bambara. Il repartit de Ségou après son emprisonnement avec une suite beaucoup plus modeste, mais qui s’était grossie de nouveau à Kankan.
Au Foutah-Djallon, il crut pouvoir s’imposer par sa seule présence à la population musulmane. Mais son attitude même, fort différente de celle d’un missionnaire de confrérie religieuse, excita les méfiances des habitants qui le reçurent mal. Pour les punir il fit piller par ses disciples quelques Roundé, quelques
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hameaux de la province de Fodé-Hadji où il était entré. Les indigènes du voisinage se réunirent aussitôt pour l'attaquer, et la situation parut un moment critique.
Mais les Djallonké, qui voyaient là une occasion de secouer le joug des Peul, se déclarèrent pour lui. Leur adhésion entraîna celle de tout le parti des Soriya, dont le chef, l’almamy Omar, se montra bientôt entièrement dévoué à la cause de l’apôtre Tidiane. Suivant un récit populaire, il aurait un jour déposé, devant ce dernier, sur l’ordre qu’il en reçut, son turban d’investiture, pour lui faire acte d’obédience.
Seuls les Alfaiya, et surtout leur chef l’almamy Bokari, continuèrent à garder une certaine réserve. Néanmoins, El Hadj Omar s’installa à Diégouroukô dans le Léidi, canton de Koundi Madhiya, près de Timbo. Ses prédications exaltées le firent bientôt mieux connaître, et, sauf dans quelques clans nobiliaires, il ne tarda pas à faire accepter son autorité spirituelle par tout le pays.
Tout en s’attachant à former des disciples, il commença, dès que leur nombre devint assez grand, à organiser ses forces. De tous côtés, les offrandes affluaient, soit du Foutah même, soit des Etats musulmans voisins, où les nouveaux Thalibé Tidjaniya allaient prêcher et quêter. Grâce à ces dons de toute sorte, aux produits de grandes cultures faites à Diégouroukô, d’un commerce actif, El Hadj Omar réunit en peu de temps une grande quantité d’armes et de munitions. Enrôlant alors ses adeptes, deux ans après son arrivée au Foutah, il forma une petite armée et partit à sa tête vers le Nord, pour guerroyer contre les infidèles. 11 s’arrêta quelque temps dans le Labbé, où sa présence acheva de lui concilier la majorité des Alfaiya, qui, de ce côté, se montraient encore hésitants, puis descendit dans le Gabou, entre la Gambie et le Rio-Grande. Là vivaient au milieu de Mali-nké fétichistes, quelques fractions des anciens Hirnanké, conver-
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ties, mais d’un zèle peu fervent. El Hadj Omar y séjourna une année presque entière, endoctrinant les uns, convertissant les autres. C'est à cette époque que remonte la fondation de l’Etat Peul du Firdou. Le père de Moussa Molo, son chef actuel, avait des premiers embrassé la cause des Tidjaniya. Les conquêtes que firent ceux-ci devinrent son apanage. Poursuivant son œuvre, son fils a continué d’étendre jusqu’à l’époque actuelle les domaines de sa famille. Il est maître aujourd’hui d’un vaste royaume qui longe la Gambie de Yartabenda à Niocolo, atteint la Cazamance au sud du Pakao, pénètre dans la Guinée portugaise, et dépasse le Rio-Grande.
Toutefois, après le départ d’El Hadj Omar, ses traditions n’ont pas tardé à tomber dans l’oubli, et dans ces derniers temps, Moussa Molo, quoique musulman, s’est montré aussi dévoué à notre parti, qu’hostile à celui des marabouts de la Gambie.
En quittant le Gabou, où restèrent beaucoup de ses compagnons, El Hadj Omar se dirigea vers le Oulli, au sud-ouest du Boundou. Là, sur les rives de la Gambie, vivait une population, mahométane depuis longtemps, les Socé, qui l’accueillit avec enthousiasme. Il y fonda dans les cantons voisins de l’île Mac- Carthy, une colonie Tidjanienne qui, jusqu’à ces derniers temps, s’est montrée absolument dévouée aux doctrines les plus exaltées. C'est là que les indigènes compromis dans les insurrections religieuses du Ripp, en 1864 et 1887, vinrent chercher asile, de même que Mahmadou Lamine. Aux Socé se joignirent dès lors un certain nombre de Soni-nké dispersés dans le Boundou. Cependant, El Hadj Omar échoua dans une tentative qu’il fit pour se rallier ceux du Dentilia, pays situé entre la Gambie et la Falémé. Ils étaient Kadriya et, tout en répondant à ses ouvertures, comme à celles d’un illustre défenseur de la foi, refusèrent de se joindre à lui. A une époque plus récente néanmoins, le Dentilia est devenu le théâtre d’une agitation religieuse assez accen-
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tué e. Un marabout, nommé Cheikh el Mokhtar, qui s’y est fait connaître vers 1 885 . paraît, tout en protestant des meilleurs sentiments à notre égard, disposé, si les circonstances s’y prêtent^ se lancer dans la carrière du Djehad. Il est Kadry, mais se montre à cet égard animé du même esprit que les Tidjaniya.
Vers l’Ouest, El Hadj Omar était entré en relations plus suivies avec les Socé du Diara, du Kian, du Fogny et du Badibou, sur les deux rives de la basse Gambie. Tous se rallièrent à son ordre et comme ceux du Oulli, du Niani, la province de cette région où il s’était arrêté le plus longtemps, comptèrent dès lors parmi ses partisans les plus convaincus.
Cette propagande resta sans effet sur les populations fétichistes des deux derniers pays, du Oulli ou du Niani. Beaucoup de leurs villages furent dévastes, mais bientôt après reconstruits et en dehors de la zone riveraine du fleuve, l’Islam ne fit aucun progrès nouveau. lien fut de même au Badibou, limitrophe du Ripp qu’il sépare de la Gambie, et au Sud, du Fogny, du Diara, du Kian. Mais l’exaltation religieuse des Socé s’était accrue à un degré extrême. Bientôt elle provoqua dans le Ripp un soulèvement général des musulmans.
Ce pays se trouvait alors dominé par les Sérères du Saloum. Le parti marabout, en opposition au parti Tiédo, et qui comprenait outre les Socé, quelques tribus Ouolof, était opprimé par les maîtres du pays, sans avoir encore songé à secouer leur joug. Son importance et l’audace de ses chefs ne tardèrent pas à se développer. Ne se sentant pas encore assez forts, ils attendirent cependant quelques années, puis, en 1860, une révolte locale fomentée par Cheikh Othman Djioub, Moqaddem et représentant direct d’El Hadj Omar, donna un signal longtemps attendu. Tous les musulmans prirent les armes, et sous la conduite d’un autre Tidiane, Maba, qui devint leur chef de guerre, conquirent un moment tout le Saloum et une partie du Sine.
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Ce mouvement, dont l’histoire détaillée trouvera sa place ailleurs, prit fin à la suite de notre intervention en 1864 et de la mort de Maba, tué, en 1867, dans une expédition contre les Sérères du Sine. Mais les ferments d’agitation religieuse, ainsi déposés dans le pays, n’ont pas encore disparu. En 1886, Saërmaty, un fils de Maba, reprit la campagne et l’annexion meme du Ripp, en 1887, ne suffit pas à établir complètement la paix. Peu après, les agissements d’un des chefs que nous avions maintenus, Biram Gissé, et qui appartenait au parti des Tidjaniya, motivèrent son arrestation. Enfin, en même temps que Saërmaty essayait de se rendre maître du Ripp, deux autres agitateurs, Ibrahim N’diaye, dans le Fogny, et Fodé Kaba, dans le Kian et le Diara, levaient l’étendard de la guerre sainte, toujours au nom du Tidjanisme. Mahmadou Lamine, ayant de son côté choisi comme refuge le Niani où il a été tué en décembre 1887, on voit que l’œuvre d'El Hadj Omar fut particulièrement féconde dans ces régions.
Après y avoir solidement établi son influence, le Prophète prit la route du Cayor, en longeant les frontières du Saloum, du Sine et du Baol. Des populations dont il parcourut ainsi le territoire, les unes étaient Sérères, les autres Ouolof; les premières exclusivement fétichistes, les secondes musulmanes en majorité. Dans ce voyage, El Hadj Omar ne conserva avec lui qu’un petit nombre de partisans. Presque tous les Peul qui l’avaient suivi jusqu’à la Gambie, le quittèrent de son propre consentement. Il ne pouvait en effet songer, avec les forces dont il disposait à cette époque, à s’attaquer aux Sérères qui le laissèrent passer comme voyageur isolé, et l’eussent aisément vaincu s’il s’était présenté en conquérant.
Les Ouolof, qui dans le Baol étaient encore fétichistes sur quelques points, appartenaient dans tous leurs cantons musulmans à l’école des Kadriya. Dans le Ripp, ils se rallièrent
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aux Tidjaniya, mais momentanément. Après Maba, ils se montrèrent toujours partisans de la paix et Saërmaty les traita en adversaires, au même titre que les Sérères.
De même au Gayor, El Hadj Omar compta pendant quelque temps de nombreux adeptes parmi Ouolof. Othman Djoub en était originaire et Maba y avait été élevé. Aujourd’hui encore on y trouve un certain nombre de Tidjaniya. Cependant l’élément Kadry conserve la supériorité, de beaucoup.
El Hadj Omar ne fit d’ailleurs que traverser le pays ainsi que le Oualo et, en 1846, il arriva chez lui près de Podor.
Bien que sa carrière se trouvât déjà dessinée par d’importantes conquêtes et par une propagande qui n’eût dû laisser aucun doute sur ses projets, il réussit assez facilement à en imposer aux autorités du Sénégal, qui ne virent en lui qu’un personnage influent et dévoué à nos intérêts. Dès son arrivée à Podor, M. Caille, directeur des affaires politiques, le reçut et eut avec lui de longs entretiens. El Hadj Omar s’était fait fort de pacifier le Sénégal, de le soumettre entièrement à notre autorité, de développer le commerce et ses offres lui valurent de nombreux cadeaux. L’année suivante, ces pourparlers furent repris directement par le gouverneur, M. de Grammont, à Bakel. Ce fort était alors commandé par Hecquard qui se préparait à son prochain voyage au Foutah-Djallon, et reçut, pendant plusieurs jours, le chef d’un mouvement religieux, dont on méconnaissait alors toute la gravité.
Grâce à cet accueil, El Hadj Omar réussit sans peine à faire reconnaître son autorité non seulement au Foutah, mais dans tous les postes du fleuve. De tous côtés, les traitants rivalisèrent pour lui faire les plus riches présents. A Podor, l’un d’eux lui envoya, entre autres, une balle de guinées tout entière, pour sa contribution personnelle.
Ces nouvelles ressources servirent à acheter des armes, de la
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poudre, des chevaux, et, à la fin de 1847, Ie Prophète reprit, avec des contingents assez forts, la route du Foutah-Djallon. De Bakel, il gagna le Boundou, où rAlmamy, père de notre fidèle allié Boubakar Saada, le reçut avec un empressement plus affecté que réel. Néanmoins, il y recruta quelques adhérents, et se rendit ensuite dans le Bambouk septentrional, où l’enthousiasme fut plus général. Après un court séjour dans ce pays, où les dons volontaires affluèrent, il traversa la Falémé et se dirigea vers Niocolo, sur la Gambie, en brûlant çà et là quelques villages d’infidèles. Son objectif avait été tout d’abord de remonter la Falémé en traversant le Tambaoura, où se trouvait un Etat fétichiste assez puissant. Mais ses forces n’étaient pas encore suffisantes.
Au Foutah-Djallon, El Hadj Omar eut de nouveau quelques difficultés à surmonter. L’Almamy régnant, qui était du parti des Alfaiya, voulut s’opposer à son entrée dans le pays. Mais l’attitude de la masse de la population lui permit de passer outre, et il revint s’installer à Diégouroukô, où étaient restés ses femmes et ses enfants. Là, pendant un séjour de dix-huit mois, il reprit son oeuvre de propagande locale et extérieure, tout en s’occupant de préparer de nouvelles conquêtes.
Il convient de dire, avant d’énumérer ces guerres, qu’au Foutah-Djallon, la personnalité même d’El Hadj Omar est restée peu sympathique. Ses doctrines ont presque partout supplanté les traditions des Kadriya. Sorya ou Alfaiya, les chefs du pays, tous les marabouts influents, tiennent à honneur de se dire Tidjaniya et les seules influences religieuses qui existent actuellement chez les Peul des hauts plateaux, sont celles de quelques moqaddem, disciples directs du fondateur de l’ordre. A peine trouve-t-on à côté de ceux-ci quelques Kadriya, dont le rôle est fort effacé. Mais fort indépendants, vivant isolés dans leurs montagnes, les habitants du Foutah-Djallon sont hostiles à toute domination étrangère, même d’origine religieuse, du moment qu’elle s’exerce
A. LE CHATEL1ER L'Islam dans l'Afrique occidentale PI. v
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aussi dans le domaine politique. La réception faite par deux reprises à El Hadj Omar, en est une preuve certaine, et malgré la ferveur développée par ses prédications, malgré les nombreux dévouements personnels qu’il sut inspirer, ce ne fut pas sans un certain soulagement qu’on le vit partir en 1849.
Pendant la durée de son séjour, il avait envoyé de nombreux émissaires dans la zone littorale, et organisé quelques expéditions qui contribuèrent beaucoup au développement de l’Islam dans ces parages, en même temps du reste qu’à l’extension de la domination Peul. Le Benna, dans la vallée de la grande Scarcie, le Kissi-Kissi et le Bemba près delà Mellacorée, le Moréah entre cette lagune et la Dubreka, devinrent de véritables colonies de Tidjaniya. Dans le dernier pays surtout, l’esprit qui s’est ainsi développé chez une population autrefois pacifique, est devenu de plus en plus' hostile à notre cause, comme le montrent les révoltes qui ont nécessité notre intervention et une répression énergique en 1888 à Manéah et à Forécariah.
A une époque antérieure, les Peul étaient déjà venus faire le Djehad de ces côtés avec Alipha Bâ, l’almamy Sory et son lieutenant Bâ Dembah. Mais ils ne s’étaient pas avancés aussi loin vers le Sud, s’étendant surtout dans les vallées du Rio-Grande supérieur, du Rio-Nunez,du Rio-Pongo etdu Konkouray. Entre le Rio-Nunez et le Rio-Pongo notamment, d’importantes enclaves musulmanes s’étaient fondées depuis l’époque de l’almamy Sory, au Consotomi, à Bambaya. Elles se développèrent alors notablement, et l’Islam pénétra même jusque chez les Landouman du Rio-Nunez. Sans avoir dirigé ce mouvement d’une façon aussi exclusive que celui du Moréah, les émissaires d’El Hadj Omar y contribuèrent pour une grande part ; Consotomi, Bambaya devinrent ainsi, et sont restés des centres Tidjaniya d’une certaine importance, où
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l’exaltation religieuse tend plutôt à s’aggraver qu’à s’affaiblir.
Ce furent, semble-tril, les dispositions toujours hostiles de l’Almamy qui décidèrent El Hadj Omar à quitter le Foutah- Djallon en 1849. Il alla s’établir à Dinguiray près du Tin-kisso et y fit construire une citadelle remarquable, pour le pays, par sa force défensive. Ses projets de Djehad, qu’il proclama plus ouvertement encore que par le passé, firent accourir auprès de lui toute la jeunesse turbulente des pays musulmans du voisinage, du Foutah, de Kankan et des quelques villages Soni-nké du Djallon.
Au nord-est du Dinguiray, s’étendait alors le royaume fétichiste du Djallonkadougou, dont le Bouré subissait la suzeraineté bien qu’il s’y trouvât quelques musulmans. Cet État devint le premier objectif d’El Hadj Omar.
Averti de ses desseins, le roi de Tamba, capitale du royaume, vint mettre le siège devant Dinguiray, mais sans pouvoir prendre la citadelle. L’armée des Tidjaniya, forte à peine de 700 fusils, les suivit dans leur retraite, et après avoir brûlé quelques villages, arriva devant Tamba.
La tactique des peuplades nègres, dans leurs guerres locales, est presque toujours la même, déterminée par leur organisation politique. Attaquer par surprise le village de l’ennemi ou se défendre dans le sien contre son agression, telle est la forme générale des luttes. Le nombre des assaillants ou des défenseurs est d’autre part toujours restreint. En effet, même quand ils dépendent d’un seul État, les différents villages sont souvent hostiles les uns aux autres. Leurs contingents ne se réunissent que rarement à la voix d’un chef commun. A plus forte raison, le concours des provinces vassales est-il en général douteux. Le roi de Tamba n’avait donc avec lui que peu de monde, deux ou trois mille guerriers tout au plus. Il résista néanmoins pendant six mois aux attaques des Tidjaniya, et ce fut seulement après avoir
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dispersé une petite armée desecours, venue du Ménien, au nordouest du Bouré, que les Thalibé d'El Hadj Omar emportèrent la place.
Cette victoire, suivie du massacre de tous les habitants mâles et adultes de la place, grossit immédiatement l’armée de Dinguiray. Aux musulmans, vinrent se joindre en foule des fétichistes de tous les pays Djallonké, attirés par l’appât du butin, ou poussés par la crainte d’un sort pareil.
Moins d’un an après, le Ménien était conquis à son tour et Gonfondé, sa capitale, brûlée après l’exécution de tous les hommes. Le Bouré se soumit aussitôt.
Quelques mois plus tard, El Hadj Omar rentrait en campagne. Suivant la vallée du Bafing, il envahit l’État du- même nom, puis arriva à Koundian, qui ouvrit ses portes. Se rapprochant alors de la Falémé, il s’établit -à Dialafara, au sud du Bambouk, pendant qu’une colonne détachée allait ravager le Diébédougou. Cette opération terminée, l’armée reprit sa marche, et, longeant la grande falaise du Tambaoura, arriva à Farabannah, d’où une seconde colonne se rendit à Makhannah qui fut pris et brûlé ainsi que de nombreux villages sur le trajet.
A Farabannah, les contingents des provinces du Bambouk et du Foutah Sénégalais vinrent rejoindre El Hadj Omar. Mais au même moment, les Bambara du Kaarta, prévoyant que leur pays serait bientôt envahi, avaient réuni une armée et s’avançaient. Ils campèrent sur la rive droite du Sénégal, à Kholon, et se préparaient à le passer lorsqu’ils furent feux-mêmes attaqués.
Les Tidjaniya avaient traversé le fleuve en deux corps, en amont et en aval de Kholon. Pris entre deux feux, les Bambara se débandèrent et Koniakari tomba quelques jours après aux mains du vainqueur.
Peu de temps avant ces derniers événements, une députation
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de traitants musulmans de Bakel était venue à Farabannah, demander à El Hadj Omar, auquel ils apportaient de riches présents, de respecter leurs biens et leur commerce. Ils étaient repartis avec une promesse favorable. Tous les convois des négociants sénégalais n’en furent pas moins pillés de Bakel à Médine, au moment même où les envoyés de la première ville rentraient chez eux, sous prétexte d’une vente d’armes aux Bambara.
El Hadj Omar s’attaquait à la fois à nos sujets et au Kaarta, confiant en l’avenir de son œuvre. De Koniakari , il essaya de fomenter des troubles jusqu’à Saint-Louis même, en envoyant aux musulmans de la ville, un mandement où il les exhortait à la guerre sainte.
Le Diafounou, situé au nord-ouest de Koniakari, et où les Soni-nké étaient en majorité, se soumit, presque aussitôt la ville prise. En peu de temps, le Diombokho, le Sorma, le Guidioumi, toutes les provinces du Kaarta, comprises entre le Sénégal et le canton de Nioro, la capitale, tombèrent demêmeau pouvoir de l'envahisseur. Comprenant que toute résistance devenait inutile, le roi du pays et les chefs des différentes tribus, les Bambara Kouloubali, Kogorota et Diaouara, ainsi que ceux des Peul du Bakhounou, prirent les devants et vinrent se rendre.
El Hadj Omar s’installa alors à Nioro, en 1854, laissant ses Thalibé parcourir la contrée et la dévaster. Leurs pillages provoquèrent une insurrection générale. Beaucoup furent massacrés et de nombreuses bandes vinrent en même temps assiéger Nioro, puis Kolomina, où s’était établi le second corps de l’armée musulmane, sous les ordres d’Alpha Oumar Boëlo, récemment arrivé du Foutah-Toro.
A Nioro, les Thalibé qui craignaient la famine, égorgèrent presque tous les Bambara de la ville, mais bien qu’El Hadj Omar eut réussi à faire sortir une troupe de quinze cents Sofa, qui
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dégagèrent Alpha Oumar à Kolomina, les Bambara, tenant toujours la campagne, empêchaient les vivres d’arriver. Une autre sortie, dirigée par le Prophète, lui-même, fut moins heureuse. Il laissa 5oo hommes à l’attaque du village fortifié de Kandiari,et dut rentrer dans Nioro, après un second combat ncertai n contre les Bambara.
C’étaient surtout les Kouloubali Massassi, les sujets immédiats du roi du Kaarta, qui avaient pris part à la révolte, devenue fort menaçante. Pour en finir avec eux, El Hadj Omar réunit toutes ses forces, en prit le commandement, et quittant Nioro, se porta contre l’ennemi. Mais celui-ci, malgré ses succès partiels, ne l’attendit pas. Au lieu de lutte, il n’y eut qu’une poursuite, au cours de laquelle périrent une grande partie des fuyards. Les autres se dispersèrent et quittèrent le Kaarta, pour aller soit à Ségou, soit dans la vallée du Bakhoy et même jusqu’au Boundou.
Les autres habitants du pays rentrèrent dans l’ordre, mais pour peu de temps. Bientôt les Diaouara qui occupaient le Kingui autour de Nioro, se mirent à piller les convois et les troupeaux de l’armée. Leur résistance ne fut pas d’ailleurs de longue durée. Presque tous les villages du Kingui furent brûlés le même jour et les bandes un moment réunies s’enfuirent.
Quelques-unes s’étaient réfugiées à Diangounté qui dépendait de Ségou. Néanmoins El Hadj Omar les y suivit et, après avoir brûlé le village, laissa quinze cents Thalibé pour le reconstruire et l’occuper.
Au même moment, arrivait une armée de Peul du Macina, qui inquiétés dans leurs projets de conquête par les progrès desTidjania, avaient pensé en avoir facilement raison.
Ils se trouvaient déjà dans le Bakhounou, lorsque leur arrivée fut signalée. Alpha Oumar se porta aussitôt à leur rencontre et les battit. Cet événement n’en eut pas moins des résultats d’au-