RENAISSANCE ET PROPAGATION DE L’ISLAM
dirigée contre Sansanding aboutit à un échec complet. A peine engagée, une partie de l’armée lâcha pied.
Toute une année s’écoula encore en rencontres sans résultats entre les Thalibé et les Bambara. Puis, au mois de février 1 865, une victoire importante parut devoir porter à ceux-ci un dernier coup. Attaqués dans Toghou, où ils s’étaient retranchés en grand nombre, ils furent mis en déroute malgré une vive résistance. Après le massacre des hommes, il resta encore 3,5oo captifs, femmes et enfants, comme butin de combat. Néanmoins, une nouvelle tentative contre Sansanding aboutit aussi à un échec. Après plusieurs engagements partiels, heureux pour ses armes, Ahmadou dut se résigner, au mois de septembre, à lever le siège, en présence de l’inimitié croissante de ses sofas et des Thalibé. Il revint à Ségou avec une armée nombreuse toujours, mais débandée, sans cohésion, telle, que poursuivre l’expédition eût été courir au-devant d’un échec.
Force lui fut, à partir de ce moment, d’abandonner tous ses projets contre les grandes villes riveraines du Niger que son père avait un moment soumises. Sur les Bambara mêmes, son autorité se maintint avec des alternatives de révoltes, comprimées ou apaisées à la longue. Mais partout où il se trouvait en nombre, l’élément Soni-nké réussit à sauvegarder, dès cette époque, son indépendance.
Bientôt, au reste, des difficultés d’ordre intérieur commencèrent à nécessiter tous les soins d’ Ahmadou. Ses frères fort nombreux et qui jusqu’à la mort de leur père l’avaient reconnu comme son lieutenant, voulurent avoir leur part de l’héritage et tous ceux d’entre eux qui purent réunir quelques partisans, se soulevèrent.
Le premier fut Moult Aga, qui dès son enfance avait donné l’exemple d’une grande exaltation religieuse. Sous prétexte de faire la guerre sainte aux Mali-nké des pays situés entre le Bafing
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et le Ba-Oulé, il s’empara, en 1869, de Mourgoula, et se mit à piller les régions voisines.
Peu après, en février 1870, Mokhtar, un autre fils d’El Hadj, aidé par plusieurs de ses frères cadets, entra de même à Koniakary, puis à Nioro. C’est là que se trouvait la plus grande partie des richesses accumulées par le Prophète pendant ses premières guerres. Elles étaient confiées à un vieux captif, Moustapha, qui n’essaya pas de lutter contre le fils de son maître, et lui remit la ville, mais en faisant prévenir Ahmadou.
Celui-ci se hâta d’arriver avec une armée, et pendant que Mokhtar se rendait à Koniakary, réoccupa Nioro. Il fit alors venir tous ceux de ses frères qui se trouvaient dans la région et exigea d’eux qu’ils le reconnussent pour maître. Plusieurs s’y résignèrent sans hésiter. Mais Mokhtar e'c quelques autres s’y refusèrent et prirent la campagne, en appelant à leur secours leur aîné Alibou, qui était resté à Dinguiray où il commandait seul depuis 1 865 .
Il arriva en effet dans le Kaarta en 1870, mais tomba bientôt malade et retourna chez lui, laissant ses alliés à Koniakary, où il vint les rejoindre en 1872. Leurs forces étaient peu importantes, hors d’état de lutter contre celles d’Ahmadou. Après un premier échec, ils acceptèrent les ouvertures que leur fit celui-ci et se rendirent auprès de lui. Cette imprudence leur coûta la liberté. Ils furent, Mokhtar et Alibou du moins, jetés aux fers.
Débarrassé de ses compétiteurs, Ahmadou rentra à Ségou en août 1874, après une absence de trois ans. Au moment de son départ, il avait eu à réprimer une nouvelle révolte des Bambara de Nioro, et pour parer à toute éventualité de ce côté, crut prudent de transporter dans sa nouvelle capitale le trésor de son père.
Ces quelques années de paix relative et les succès qui les
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avaient terminées, grandirent sa situation. Il prit alors le titre d’Emir el Moumenin, et organisa dans toutce qui restait de l'empire d’El Hadj, plusieurs lieutenances qu’il confia à ceux de ses frères restés fidèles à son parti. Moult Aga avec lequel, il s'était réconcilié, eut Nioro; Bassirou fut nommé à Koniakary, Seïdou au Dinguiray, etc.
A la même époque, une partie du Khasso qui s’était soulevée, se soumit volontairement. Enfin, la renommée de Paimamy Tidiane s’étendit assez loin, pour que les Tidjaniya de Fez soient alors entrés en relations directes avec lui.
Mais, ce qui était facile à prévoir, l’organisation qu’Ahmadou avait donnée à ses Etats n’eut pas les résultats qu’il en attendait. Les royaumes tributaires se rendirent indépendants, ou tout au moins se détachèrent peu à peu de Ségou. Le premier cas fut particulièrement celui du Dinguiray.
Le Kaarta au contraire resta plus directement vassal du sucesseur légitime d’El Hadj, sans cependant subir exclusivement son autorité. A la suite de soulèvements des Bambara et des Maures du Kaarta, Bassirou perdit toute influence à Koniakary et dut accepter la suprématie de Moult Aga qui, dès 1 877, était ainsi devenu maître des pays à l’ouest du Bakhounou. Mais très pieux, s’occupant beaucoup plus de religion que de gouvernement, celui-ci laissa les tribus Bambara, Peul ou Maures du pays à peu près libres de toute autre charge que le paiement d’impôts, recueillis de temps à autre par quelques colonnes. Il finit même par accepter la suzeraineté directe de son frère Ahmadou.
Au moment où nos conquêtes du Haut Fleuve nous mirent en contact avec l’empire du fils d’El Hadj Omar, sa situation était ainsi devenue fort précaire, malgré son étendue. Maître de Ségou, Ahmadou y commandait seul, ainsi que dans le Bakhounou, sans exercer aucune autorité en aval de la première ville, vers Sansanding, et en amont plus loin que Nyamina. Au
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sud du Bakhounou, les Bambara du Bélédougou avaient déjà en partie secoué son joug, ou du moins ne lui obéissaient que très irrégulièrement. Une province du Kaarta, le Bine, s’était rendue indépendante. Les autres, maintenues par le quadrilatère de Nioro, Koniakary, Diara et Dianghirté, étaient plus soumises. Cependant en dehors de ces places, les Thalibé étaient exposés à de fréquentes attaques. Enfin, Moult Aga, tout en étant vassal de son frère, ne laissait pas que de lui témoigner des sentiments d’hostilité peu cachés, et réciproques d’ailleurs.
Au sud du Sénégal et du Ba-Oulé, les deux citadelles de Koundian et de Mourgoula maintenaient dans le devoir les petits districts de leur voisinage. Mais la plupart des peuplades Mandé de la région comprise entre le Bafing et le Ba-Oulé, au nord du Manding, avaient recouvré leur autonomie. Au Sud, le Dinguiray constituait un État complètement indépendant, sous le gouvernement d’un autre fils d’El Hadj Omar, Aguibou, qui avait succédé à Seïdou et nous était résolument dévoué.
C’était, on le voit, une décadence presque complète de la puissance politique un moment formidable des Tidjaniya. Depuis notre installation entre le Sénégal et le Niger, elle s’est affirmée plus rapidement encore. Un premier coup avait été porté, dès 1 883 , à l’occupation des Thalibé, dans les pays Mali-nké, par la destruction de Mourgoula , dont tous les habitants musulmans durent partir pour le Kaarta. A partir de cette époque, Ahmadou cessa d’exercer aucune action au sud du Sénégal et du Ba-Oulé. Il conservait encore Koundian, sans y avoir de garnison, et une tentative faite en 1888 pour en restaurer les murailles, aboutit à la destruction définitive de la citadelle.
En même temps que les Tidjaniya se voyaient refouler au nord-est du Sénégal, ils subissaient dans cette région de graves échecs politiques. Sans entrer dans le détail de toutes les révoltes
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qui se succédèrent au lvaarta et au Bakhounou, il suffit de dire qu'appuyés par une suite de démonstrations militaires, les Bambara fétichistes du Bélédougou avaient recouvré leur autonomie dès 1888. Ceux du Kaarta se rendirent également indépendants pour la plupart.
En outre, chez les Soni-nké et les Peul mêmes, les rivalités des enfants d’El Hadj Omar avaient eu leur contre-coup.
Néanmoins, tout le pays du Kaarta et du Bélédougou, où les Bambara fétichistes se trouvaient dominés et opprimés par les Toucouleurs musulmans, restait sous l’autorité diminuée et divisée de la famille d’El Hadj Omar, un centre d’agitations religieuses et politiques, dangereuses. La politique pacifique du colonel Frey et du colonel Galliéni, efficace pour ajourner une crise prévue, n’en avait pas fait disparaître la menace. Dès le commencement de 1889, il devint nécessaire de couper court à une situation qui ne pouvait plus se prolonger, les Bambara fétichistes du Bélédougou paraissant sur le point de faire cause commune avec les Tidiane, si nous ne les en délivrions pas.
Après avoir fait empoisonner Tidiani à Bandjagara, Ahmadou s’était débarrassé de Mounirou avec le concours des Peul Habbés, hostiles au Toucouleurs, sur lesquels celui-ci s’était appuyé. Il avait ainsi été un moment le maître de Bandjagara, de Djenné, de Nioro, de Ségou, avec le Kaarta et le Bélédougou. Mais ses frères n’étaient pas pour lui des lieutenants fidèles. Moult Aga ayant cherché à se rendre indépendant à Nioro, il dut retourner dans cette ville et s’y trouva bloqué en 1888 par la révolte de Bélédougou, appuyée, au commencement de 1889, par la prise de Koundian.
Notre nouvelle politique, énergiquement dirigée par le colonel Archinard, se dessinait ainsi, divisant en deux les Etats Tidiane, entre Nioro et Ségou.
Ahmadou avait cependant réussi à maintenir son autorité sur
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Ségou,où son fils, Madani, commandait pour lui. Une seconde campagne lui enleva cette place, en mars 1890, puis, l’année suivante, Nioro tomba à son tour entre nos mains, le Ier janvier 1891.
Les Toucouleurs avaient essayé, dans l’intervalle, de faire une diversion, en attaquant le poste de Koniakary, en même temps que leurs frères du Foutah-Toro Sénégalais se révoltaient sous la conduite d’Abdoul Boubakar. Tout un mouvement de soulèvement général, auquel Samory devait se joindre dans le Sud. se dessinait ; mais en même temps que la colonne Dodds pacifiait le Foutah Sénégalais, la colonne Archinard arrivait devant Nioro. Sur sa route elle avait eu à culbuter les contingents d’Ahmadou, conduits par Ali Bouri, l’ancien chef de l’insurrection du Djolof. Ahmadou Gheikhou lui-même s’était enfui de Nioro, dans la direction de Oualata, avec le secours des Mechdouf, pour se réfugier à Bandjagara, et le Kaarta entier se trouva délivré de la domination du fils d’El Hadj Omar. Malgré la leçon qu’il venait de recevoir, Ahmadou continua la lutte, telle que la lui permettaient les ressources d’un caractère plus habile aux négociations diplomatiques qu’à la lutte.
Nous avions à ce moment, comme on vient de le voir, à compter, dans le sud de notre ligne d’occupation du Niger, avec Samory et Thiéba, son ancien ennemi et notre allié, devenu hésitant à notre égard. Malgré tous les antécédents politiques et religieux qui le séparaient d’eux, Ahmadou, en même temps qu’il soulevait contre nous les Toucouleurs et les Soni-nké de Kaarta et du Foutah-Toro, avait cherché à propager, à défaut de la notion musulmane de la résistance religieuse, celle de la résistance politique, collective, de toutes les races du Soudan, contre la conquête française.
Il devenait nécessaire de l’éliminer définitivement du Soudan, et à la fin de 1892, le colonel Archinard reprit les opérations
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qui devaient rapidement aboutir à sa fuite dans l’est du Niger. Djenné, l’ancienne capitale musulmane du Niger, fut enlevée après un brillant assaut, au milieu d’avril 1893, et à la fin du mois la colonne entrait à Bandjagara, abandonnée par Ahmadou, malgré l’énergique attaque par laquelle Ali Bouri avait encore tenté de barrer la route à nos troupes.
Au point de vue politique, cette conquête rapide et vigoureuse du Macina. constituait l’avant-dernière étape de la conquête du Soudan. La première avait été marquée par l’arrivée de la colonne Borgnis-Desbordes à Bammakou. Puis ensuite un nouveau pas décisif fut franchi par l’annexion pacifique du Foutah-Djallon, sous les ordres du colonel Galliéni, et par la jonction pacifique du Soudan à la Côte d’ivoire, grâce au vo)Tage de Binger.
L’occupation de Timbouctou esquissa un autre progrès décisif, que réalisait l’annexion du Macina. Dès lors, il ne restait plus au Soudan, pour compléter son évolution, qu’à attendre la destruction de Samory, ce qui devait être l’œuvre du colonel Audéoud, en même temps que les bénéfices de la politique suivie de 1890 à~ 1 893 , s’affirmaient par le développement de l’organisation de la Boucle du Niger, basée sur l’occupation du Macina, et grâce à laquelle il fut possible, en 1897-1899, de prévenir en partie les tentatives des Anglais contre notre grande colonie de l’Ouest Africain, tout en achevant sa pacification.
Malgré toute l'astuce et la ténacité, sinon courageuses, du moins habiles, dont il n’avait cessé de faire preuve, le rôle d’Ahmadou était terminé, à partir du moment où la campagne de 1893 le rejeta hors du Macina, et, avec lui, celui desTidiane militants de l’école d’El Hadj Omar, en tant que souverains soudaniens. Son frère Aguibou, qui commandait déjà pour nous le Dinguiray où il personnifiait les Tidiane ralliés à la conquête française, devint Fama de Bandjagara, et malgré quelques tentatives isolées, et impuissantes, de révoltes locales, chez
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les Toucouleurs, il semble que de ce côté, l’œuvre politique dont El Hadj Omar avait été l’instigateur soit définitivement close, dans sa forme primitive.
Ses adeptes subsistent nombreux encore, mais dispersés et d’autant plus impuissants, qu’à deux reprises ils ont été l’objet d’émigrations administratives vers le Foutah-Toro, à portée du Sénégal, où le colonel Archinard renvoya, après la prise de Ségou et de Nioro, les Toucouleurs, qui en étaient originaires.
Ahmadou Cheikhou, lui-même, après s’être réfugié d’abord à Dori, dans le Liptakou, à 400 kilom. de Bandjagara, a dû ensuite passer le Niger, n’ayant plus avec lui que son fils Madani et une dizaine de Délia de Nioro. Ali Bouri, resté de l’école Kadryenne, malgré ses antécédents turbulents, s’est séparé de lui, et tout en conservant l’autorité religieuse qui s’attache à sa descendance familiale, à sa filiation religieuse, lefilsd’El Hadj Omar n’est plus actuellement qu’un personnage religieux, encore en relations avec beaucoup de musulmans du Soudan Français, mais dont l’hostilité se manifeste seulement loin de notre zone d’occupation. Il y a là, au nord du Sokoto, une région où les Peul, les Arabes soudaniens et les Touareg ont, à notre égard, les mêmes sentiments qui se firent jour dans le Macina et sur nos frontières. Il ne serait pas surprenant, quoiqu’au point de vue religieux les influences kadryennes de Sokoto soient presque exclusives de ce côté, qu’un jour ou l’autre il se produise quelque tentative de résurrection de l’ancien Tidjanisme soudanien dans ces parages. Tout au moins faut-il compter la présence d’Ahmadou Cheikhou chez nos voisins de l’Est, commeunfacteur appréciable du mouvement religieux. Mais pour le moment son autorité politique étant détruite tout entière, il n’a plus d’autre ascendant que celui de l’influence religieuse, vaincue, dont il personnifie seul le souvenir.
Les Tidjaniya du Dinguiray . — Bien que le rôle de la famille