AVANT-PROPOS
les marabouts du Macina, des rives du Moyen Niger, il s'est entretenu directement avec eux des questions religieuses dont il possède complètement le maniement politique.
C'est là précisément ce qui donnait le plus de poids à son opinion bienveillante, et ce qui m’a porté à suivre ses conseils en publiant tardivement un travail abandonné d’abord. Telles qu’étaient mes notes primitives, elles fussent cependant restées insuffisantes, bien que des voyages postérieurs m eussent permis de m'occuper encore de l’évolution de l’Islam africain au Maroc, au Sénégal et au Dahomey, où j’avais eu occasion de m' entretenir à Porto-Novo avec les chefs de l'intéressante colonie musulmane qui s'y développe d'année en année , si le commandant Destenave ne m'avait mis à même de les compléter sur plusieurs points essentiels. Il a bien voulu me donner des avis détaillés sur les pays de la Boucle du Niger. C’est ainsi, grâce à son concours amical, que ce mémoire, complété aussi d'après les données nombreuses et précises que renferment V ouvrage de Singer , sur son voyage du Soudan au golfe de Guinée , les notices du commandant de Lartigue, si intéressantes pour l'histoire actuelle du Soudan, et celle de M. l'interprète Marchand sur la répartition des musulmans soudaniens , ainsi que d’après les rapports officiels des commandants supérieurs du Soudan publiés de divers côtés , se trouve tardivement paraître , au bout de dix ans, avec des remaniements sans lesquels il eût conservé le caractère d'une ébauche provisoire.
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En 1455, Aluise da Gada Mosto signalait déjà le développement du Mahométisme chez les peuplades nègres de l’Afrique occidentale. Quatre cents ans plus tard, pour caractériser le grand mouvement religieux qui menaçait les destinées du Sénégal, on se contentait encore d’appliquer à El ,Hadj Omar la seule épithète de Faux-Prophète.
Il semblait cependant que l’Islam fût dès lors connu tour entier, dans son histoire, ses doctrines, son culte. Une phalange de philologues, formée à l’école française, avait, depuis le commencement du siècle, repris l’œuvre des anciens orientalistes. Ses investigations s’étaient étendues également aux annales, aux croyances, aux rites du monde musulman. Hakim el Mokannah et les Hachèchin étaient sortis de l’obscurité, comme le calife Omar et les Fatimites. La philosophie des Soufis avait été discutée au même titre que les traditions Chiites. Les cérémonies du pèlerinage de La Mecque se trouvaient décrites aussi minutieusement par Burckhardt, que les pratiques des Dérouich par Lane.
Mais ces laborieuses recherches représentaient une analyse sans synthèse. Elles ne suffisaient pas à pénétrer le mystère de la vie même de l’Islam. L’origine, la nature de ses convulsions restaient donc ignorées, bien que l’effet s’en fît sentir, et retardât l’œuvre civilisatrice de la France, au nord et à l’ouest de l’Afrique.
En Algérie, on avait fait un Emir d’Abd el Kader; un Faux- Ghérif de son émule Bou-Maza. Tout au plus, le précurseur d’El
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Hadj Omar, au Sénégal, Mohammed ben Amar, obtenait-il le titre de Mahdi de Podor.
Encore fallait-il que son épopée tentât la plume savante de M. Davezac de Makaya, dans la Revue asiatique.
Pour définir le rôle des apôtres, à la voix desquels se soulevaient des légions fanatisées, on disposait à peine de qualifications vagues et sans portée. Ce qu’étaient ces élus, quelle mission suivaient-ils? Nul ne le savait. Il paraissait suffisant de les combattre et de les vaincre, sans chercher à déterminer le rapport de l’idée religieuse et de l’idée politique, base de leur puissance.
C’est à la science toute moderne de l’Histoire des religions qu’il appartenait de réaliser à cet égard la synthèse longtemps dédaignée. Le premier, dans son étude du Culte des saints chez les musulmans , M. Goldziher en a fourni les éléments essentiels, par un lumineux exposé de l’évolution des croyances hagiologiques dans l’Islam.
Mais déjà, le champ d’expériences ouvert par la conquête algérienne, avait été largement fécondé. Alors que Vambéry, en 1 863 , se bornait à constater la toute-puissance des Dérouich de l’Asie centrale; à profiter de sa connaissance de leurs rites pour devenir momentanément un des leurs; que Brown, en 1869, se contentait encore de suivre, pour ceux de Constantinople, la voie tracée par Lane en Égypte ; que le gouvernement des Indes voyait seulement dans les Ouahabiya du Pendjab, des sectaires ennemis ; — alors, le service des Affaires indigènes d’Algérie poursuivait résolument l’étude expérimentale du problème. Aux « Khouan » du général de Neveu, succédaient, en 1 85 5 , les « Khouan » de M. Ch. Brosselard, puis, en 1869, la notice de M. Mercier sur la confrérie de Sidi Abd el Kader el Ghilani. Grâce à ces travaux, aux observations méthodiques et aux remarquables rapports des Officiers des Bureaux arabes, l’œuvre avançait rapidement.
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Les recherches entreprises sur l’organisation politique de nos sujets rebelles avaient fait le jour aussi sur leur organisation religieuse. Il ne s’agissait plus de Mahdi, d’Émir, de Faux-Chérif, de Faux-Prophète, mais de chefs d’un Islam mystique, dont les congrégations transformées parfois ensociétéssecrètes, étendaient souvent au loin des ramifications nombreuses; de Saints inspirés qui puisaient dans leurs croyances la conviction de leur puissance personnelle, le sentiment de leur mission. Ce n’étaient plus des bandes révoltées qu’ils entraînaient à leur suite, mais des milices d’esclaves volontaires, dévoués jusqu’à la mort à leurs maîtres spirituels.
Bien que ces notions nouvelles fussent utilisées déjà pour le gouvernement de nos sujets algériens, il fallut, pour leur donner l’importance nécessaire, pour déterminer la gravité des dangers qu’elles permettaient de prévenir, que M. Duveyrier, après avoir été lui-même , en 1 86 1 , à Rhât, exposé à la périlleuse hostilité des Senoussiya, fît connaître en 1884, l’organisation, le rôle et l’étendue de la confrérie de Sidi Mohammed ben Ali el Senoussi. Au même moment, M. le commandant Rinn, direcreur des Affaires politiques d’Algérie, exposait dans Marabouts et Khouan , l’histoire, la doctrine et le rituel des autres congrégations mystiques de notre colonie-, établissant pour chacune d’elles le rapport synthétique de leurs croyances et de leurs actes.
Cet ensemble de travaux, quoique se rapportant surtout à l’Algérie et aux contrées voisines, fournissait les éléments préparatoires de nouvelles enquêtes dans les autres pays musulmans.
J’ai donné dans Les Confréries du Hedja % les résultats essentiels des recherches entreprises dans ces conditnns, en Égypte et en Turquie, pendant l’année 1886.
Déjà l’insurrection du Soudan Égyptien avait révélé l’exis-
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tence, jusqu’alorsignorée, des ordres religieux chez les peuplades nègres. Le Mahdi de Khartoum n’était à ses débuts qu’un Moqaddem Kadri de la Zaouiya de Kéneh. Ayant pu moi-même constater l’importance du rôle politique joué par d’autres confréries, les Emirghaniya, les Ghafrouniya chez les Nouba du Haut-Nil, les Barabra delà mer Rouge, il me parut intéressant de continuer l’étude à peine ébauchée du mysticisme chez les musulmans de race noire.
Le Sénégal offrait à cet égard un champ d’investigations d’autant mieux indiqué, que les circonstances n'avaient pas encore permis d’y accorder, comme en Algérie, l’attention voulue à la question religieuse.
Apeine supposait-on qu’El Hadj Omar appartenait à la confrérie de Sidi Ahmed Tedjini ; qu’à côté des Tidjaniya, les Kadriya comptaient aussi des adeptes sur le littoral et au Soudan.
Etudier sur les lieux, au Sénégal, au Niger, l’organisation des ordres religieux chez nos sujets nègres, tel devint l’objet de mon voyage au Soudan, à la fin de 1887.
Les observations de détail, lorsqu’elles deviennent assez nombreuses, prêtent facilement à quelques généralisations. Les données fournies par mes précédentes recherches et par les travaux antérieurs, m’avaient semblé justifier quelques hypothèses sur la loi générale de l’évolution de l’Islam à l’époque actuelle. Ces conclusions, formulées en 1887 dans L’Islam an XIXe siècle, tendent à montrer que sous l’influence combinée des croyances mystiques et hagiologiques, procédant du Panthéisme Oriental et qui représentent la seule force vive du Mahométisme moderne, il s’est formé dans le monde musulman un parti de réforme rétrograde en réaction contre la conquête chrétienne de l’époque actuelle, réaction de simple propagande ou de combat. — Ce parti, qui n’a aucune organisation consti-
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tutive, dont l’existence procède de la seule communauté de vues de tous ses membres, est personnifié par les Saints extatiques, les initiateurs des « Voies » mystiques, ceux auxquels s’applique la définition incomplète et parfois inexacte de Chef d’ordres. C’est par les écoles qu'ils fondent et développent, que s’effectuent la renaissance et la propagation de la foi islamique.
A cet égard, il m’avait paru particulièrement intéressant d’étudier dans la zone frontière des pays de langue arabe et des contrées nègres, du Sahara au Soudan, la forme et la nature du mouvemeni religieux.
La prodigieuse extension de l’Islam dans l’Afrique centrale, a été souvent signalée, depuis l’époque où, le premier, Livingstone essayait de lutter contre les négriers arabes. Dès 1871, M. Blyden, qui, de race noire lui-même et fixé à Libéria sa patrie d’adoption, était non seulement un voyageur intrépide et un savent éminent, mais aussi un homme d’Etat dans toute la force du terme, a jeté, dans la Methodist Quarterly Review de New- York, un premier cri d’alarme, pour revenir encore, dans un ouvrage plus étendu : Christianity , Islam and Negro races , sur un sujet doublement grave à ses yeux. En 1886, Thomson, au retour de ses belles explorations dans les parages du Kilimandjaro, et au pays des Massai, disait à son tour dans la Contemporary Review ce qu’était devenu l’Islam dans l’Afrique centrale, « Mohammedanism in central Africa ». Puis Bove, avant de mourir, emporté par les fièvres d’Afrique, donnait, au Bolletino consolare de Rome, une courte relation de voyage, où il s’attachait à montrer la progression de la conquête musulmane jusqu’aux côtes du Bénin.
Mieux encore que ces observations individuelles, de douloureux enseignements ont prouvé par les faits, les progrès rapides du Mahométisme dans le continent noir : après la tragédie de Khartoum, est venu le blocus du Wadelai, puis le pillage et
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l’abandon des stations avancées de l’État libre du Congo. On a vu un négrier, Tippo-Tib, remplacer les officiers belges dans le gouvernement des Stanley Falls ; l’Ouganda catholique et protestant est devenu musulman; au Soudan même, Samory nous a tenu tête pendant quinze ans comme représentant de l’idée islamique.
La crise qui a pu sembler un moment menaçante pour l’avenir de la civilisation européenne en Afrique, a disparu devant les succès des troupes belges, de l’expédition anglaise et des colonnes françaises.
Aucune illusion ne peut subsister cependant sur le fait même de la propagande musulmane en Afrique, et sur l’étendue de ses résultats. Il n’est pas douteux qu’à moins de progrès du christianisme, que l’inefficacité des méthodes employées par les missionnaires catholiques et protestants rend improbales, l’Afrique nègre sera un jour ou l’autre presque entièrement musulmane.
L’étude de l’Islamsoudanien n’a donc pas seulement uneportée historique, elle ne présente pas seulement un intérêt conjectural, limité à quelques occurrences passagères. Son importance résulte du fait sociologique qu’au nord de l’Équateur le mouvement social des races nègres procède dès maintenant, pour la majorité de la population, du principe islamique, tantôt indépendant, tantôt en conctat avec les influences occidentales.
Puissance musulmane africaine par l’Algérie et par le voisinage du Maroc, par le Sénégal et le Soudan, par ses nouvelles provinces du Tchad, la France est spécialement intéressée au développement des études islamiques, dans la forme pratique où elles deviennent utilisables comme élément d’action politique. Il ne semble pas cependant que cette notion simple ait été tout d’abord bien comprise en dehors de l’Algérie.
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Quelques années après mon voyage au Soudan, les recherches dont je m’étais occupé à un point de vue général, furent reprises avec un caractère plus précis par un savant officier, M. le commandant Déporter mieux qualifié que qui que ce fût pour les mener à bien. Il fut malheureusement enlevé par la maladie, au cours de sa mission, et ses notes, probablement perdues, restèrent inédites. On continua donc, en l’absence de documentation sérieuse sur une question trop ardue, pour pouvoir être élucidée de sentiment, à baser toute la politique musulmane de nos colonies du Sénégal et du Soudan, sur les impressions personnelles d’administrateurs distingués, d’explorateurs éminents, mais dont les vues ne pouvaient résulter que d’observations incertaines. Malgré Samory, malgré Ahmadou, malgré Rabah, les souvenirs des voyageurs qui, bien ou mal accueillis par les mulsumans, les jugèrent tantôt favorablement, tantôt avec défaveur, servirent longtemps à cet égard d'uniques credos. Mais tout récemment, le voyage de M. Goppolani vient de donner enfin, d’une façon définitive, il faut l’espérer, droit de cité aux études islamiques dans la politique coloniale.
Les conclusions mêmes de ce voyage, qui a eu pour résultat l’établissement de notre autorité effective sur des tribus sahariennes, jusqu’alors rebelles à notre influence, constituent une preuve matérielle de l’efficacité pratique des recherches qui en faisaient l’objet; on doit souhaiter que cette démonstration si brillante ait une portée durable, que l’administration des colonies, récompensée déjà par le succès d’un premier essai, ne s’en tienne pas là, et continue pour les pays à l’est du Niger, jusque dans le bassin du Tchad, les investigations qui vont lui permettre d’adopter au Soudan même, vis-à-vis de ses peuplades musulmanes, une ligne de conduite raisonnée.
La prochaine publication des études qui viennent de s’achever
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m’aurait fait hésiter encore à publier les miennes, si je ne conservais le regret de m’être trop exclusivement inspiré, dans des ouvrages antérieurs, des tendances de l’École algérienne. J’en ai précisément trouvé l’écho dans le remarquable travail déjà consacré par M. Coppolani aux confréries musulmanes, véritable monument d’érudition, édité par le gouvernement général de l’Algérie. Après en avoir lu, avec le plus vif intérêt, toute la partie historique et didactique, notamment le chapitre consacré aux sectes musulmanes, aux variations de l’idée islamique, j’ai été frappé de me trouver souvent en désaccord comme manière de voir actuelle, avec l’auteur, dans la seconde partie, formée de monographies des principales confréries musulmanes. Et je dois ajouter de suite que cette divergence de vues implique, de ma part, une apparence de contradiction, entre mes idées actuelles et mes idées primitives sur l’Islam, car ce sont souvent des extraits de mon propre travail sur lesconfréries du Hedjaz, qui ont motivé mes réserves (i).
La vie d’un peuple, vue à travers le prisme administratif, apparaît autre que sans ce prisme. Il n’est peut-être pas de société au monde plus enveloppée d’administrativisme que la société indigène d’Algérie. Elle est tout entière hiérarchiséede surface, et quand on l’examine hiérarchiquement, il est normal d’y voir de la hiérarchie partout. Si ce point de vue se double de la conception politique des Affaires indigènes d’Algérie, excellente comme instrument de gouvernement, mais fictive et conventionnelle,
(i) Je tiens à remercier ici tout particulièrement M. Coppolani de l’exactitude avec laquelle il a bien voulu mentionner toutes les citations de Y Islam au XIXe siècle , et des Confréries du Hedjaç, dans son important ouvrage sur les confréries musulmanes, ayant eu la surprise de trouver dans une autre publication du gouvernement de l’Algérie, une centaine de pages, reproduisant textuellement, même avec une faute d’orthographe typique de mon copiste, un travail manuscrit sur les tribus marocaines, dont j’étais l’auteur, sans mention indicative qui permît d'en reconnaître l’origine.
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rien de plus naturel que d’attribuer aux confréries musulmanes un caractère d’associations organisées fortement et de sociétés secrètes, qu’elles n’ont pas toujours en Algérie et qu’elles n’ont qu’exceptionnellement ailleurs.
De même que l’Église catholique et l’Église réformée comptent des chefs d’école qui sont devenus des personnages politiques, dont les disciples se sont groupés autour d’eux en soldats de la foi duement enrégimentés, l’Islam compte beaucoup de ces apôtres mystiques, dont les pratiques liturgiques sont en même temps un mot d’ordre de combat. Naguère, quand sa domination temporelle était intacte, les dissidences de rites secondaires, d’enseignement théologique, allaient rarement au delà de leur objet même. Mais dans la décadence de sa puissance politique, l’Islam perdant ses chefs naturels en a cherché d’autres et les a trouvés surtout parmi les adeptes du mysticisme. En évoluant de l’Orient à l’Occident, les théories soufiques sont devenues des réalités défensives pour la foi menacée. Elles ont permis aux fidèles désorientés par l’absence d’autorité constitutive, de chercher un autre centre de ralliement dans la zaouiya du professeur d’exégèse.
Dans sa progression vers la sainteté, avec la perspective de devenir ouali, mahdi, d’atteindre aux plus hauts échelons de la sanctification panthéiste occidentale, le cheikh en arrive aisément à combiner le spirituel et le temporel.
Chef d’école, il devient chef de parti, comme sa zaouiya devient une forteresse abbatiale.
Mais ce n’est pas là, tant s’en faut, une règle générale. S’il est vrai de dire que dans l’Islam occidental, l'Islam mystique est presque seul agissant en dehors du Maroc et que dans l’Islam mystique, les confréries religieuses agissent seules, il s’en faut de beaucoup que toutes soient ce qu’a pensé longtemps l’école algérienne; des associations secrètes, organisées et constituées. Dans
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la plupart, il n’existe d’autres liens entre leurs membres que ceux qui unissent les adeptes d’une confrérie catholique: tiers ordre ou autre. Un même rituel supplémentaire procédant d’une même inspiration personnelle sanctifiée, réunit les membres de la confrérie dans des préférences communes de prières, de dévotion. Mais les khouan d'un ordre quelconque ne sont pas plus nécessairement les affidés d’une conjuration permanente, que les dévots de saint Antoine de Padoue.
La communauté de goûts spirituels peut faciliter leur groupement à un moment donné. A côté des confréries sans organisation, il en existe qui sont fortement constituées, comme dans les religions chrétiennes. De même aussi, certaines ne séparent pas le principe politique du principe religieux. Mais il n’en résulte pas qu’il faille considérer toutes les confréries musulmanes comme d’immenses associationstemporelles religieuses, étendant dans le monde mahométan leurs ramifications maçonniques.
Tout en abordant l’étude de ces groupements avec une extrême sagacité au point de vue de la politique locale, parce qu’il vaut mieux, en matière de gouvernement, prévenir les dangers par un excès de prudence que s’y exposer sans les connaître, l’école algérienne s’est, à mon sens, trompée en attribuant, à la suite de la publication de Marabouts et Khouan , aux confréries musulmanes une organisation et un rôle essentiels qu’elles n’ont pas nécessairement.
Pénétré des doctrines de cette école, c’est d’elles que je me suis inspiré dans les Confréries du Hedja où j’ai été amené ainsi à compléter des renseignements historiques précis, par des observations d’une valeur inégale, parce que procédant d’un point de vue trop absolu.
Déjà cependant l’étude de la société musulmane d'Égypte, sur laquelle j’avais recueilli des notes nombreuses, m’avait inspiré quelques hésitations.
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A côté de groupes, comme celui des Khelouatiya, qui continuèrent pendant des années après l’occupation anglaise à lutter contre le chrétien sous forme de banditisme, à côté des Emirghaniya, des Ghafrouniya, qui eurent un rôle si considérable dans la conquête du Soudan par Méhémet Ali comme convertisseurs officiels, il m’apparaissait bien qu’on eût beaucoup surpris les opulents cheikhs du Caire, en leur attribuant des arrière-pensées politiques. Mais je restais convaincu de la valeur du principe, et en dépouillant les renseignements détaillés que des amis musulmans m’envoyaient de La Mecque, jenejis pas assez la part de la situation locale, de quelques exceptions, dans l'application des méthodes de diagnostic auxquelles j’avais été habitué en Algérie.
Ce fut dans les mêmes idées que j’abordai l’étude de l’Islam soudanien, convaincu que si je ne percevais pas exactement le lien qui devait nécessairement réunir ses adeptes mystiques en confréries et les répartir en zaouiya, dotées de moqaddems attitrés, l’insuffisance de mes recherches devait seule en être la cause. Peut-être même ce sentiment contribua-t-il à me faire regarder comme partiellement erronés les renseignements que j’avais recueillis.
Mes doutes sur la valeur de la doctrine, que j’avais cru d’abord incontestable, se fortifièrent sans se changer en certitude.
Mais plus tard, au Maroc, ils disparurent en me laissant la conviction d’une erreur dans les enseignements de l’école algérienne, par excès de généralisation. Et depuis, en retournant encore au Maroc et au Sénégal, en causant aussi, à Porto-Novo, avec quelques marabouts foulbé du Dahomey, je n’ai pu que me trouver confirmé dans ces conclusions d’une étude plus approfondie.
Je me souviens encore de la surprise que j’éprouvai à Fez en faisant la connaissance d’un sellier, commerçant assidu dans
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la journée, et qui était apparu au regretté Henry Duveyrier comme moqaddem révéré des Tidjaniya. Moqaddem, certes il Tétait, mais comme dans une ville pieuse d’Espagne, tel commerçant qui, sa journée de travail finie, ira présider une récitation de litanies à la Vierge, devant un cierge hebdomadaire. Et cette fonction pieuse n’avait rien de commun avec la théorie du Tidjanisme universel, qui m’avait déjà laissé incertain naguère par la découverte, sous l’étiquette de moqaddem de Témacin, à la première mission Flatters, d’un simple cavalier de makhzen intrigant et ivrogne. J’eus occasion de fréquenter à Rabat un autre moqaddem des Tidjaniya marocains et en constatant qu’il ignorait jusqu’au nom de son collègue de Fez, j’avais appliqué tout d’abord la doctrine officielle, en supposant l’existence de branches dissidentes. Mais peu à peu il m’apparut qu’en modifiant légèrement la valeur des mots, on arrivait facilement, par quelques nuances d’appréciation, à une notion plus exacte des faits. Déjà au Soudan, les Tidjaniya locaux s’étaient montrés aussi complètement ignorants de l’existence des Zaouiya d’Aïne Mahdi et de Témacin, que, plus tard, je trouvai les marabouts de Témacin ignorants de tout ce qui concernaitle Tidjanisme soudanien.
La conclusion à laquelle me conduisirent ces remarques, me paraît d’autant plus justifiée qu’elle est plus logique. Chef d’école, Si Ahmed Tedjini a eu de nombreux disciples qui ont à leur tour propagé ses enseignements, mais sans plus de rapports entre eux d’un pays à l’autre, que n’en avaient jadis, au moyen âge, sous une civilisation analogue, les disciples des grands prédicateurs cosmopolites, à la troisième génération. Professant tour à tour, au Maroc, en Algérie, en Egypte, au Hedjaz, il y a laissé des continuateurs de sa « voie » scholastique et rituelle, dont les successeurs s’ignorent entre eux et, séparés par l’espace, par le temps, sont étrangers les uns aux autres. Modifiant eux-
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mêmes, au gré de leur inspiration, des besoins de leur concurrence religieuse, la doctrine initiale, ils se montrent sur un point favorables aux opinions libérales et sur l’autre intransigeants.
On les trouve groupés en Algérie, autour de zaouiya princières. Au Maroc, leurs moqaddems ne sont plus que des présidents de petites confréries de paroisses. Au Soudan, au lieu de moqaddem, ils ont à leur tête des Émir el Moumenin, des chefs d’empires nègres, et souvent aussi ne sont Tidjaniya que de vocable et de tendances générales. De l’un à l’autre, point de lien, ni de rapports de doctrine : une simple communauté de nom original, de patronat hagiologique.
A côté de ces confréries pieuses et paisibles, il en est au Maroc d’exaltées et puissantes comme celle desAissaoua, qu’on retrouve en Algérie et plus encore en Égypte, transformées en écoles de jongleurs inoffensifs.
D’autres pourraient se comparer exactement aux associations de vétérans d’Allemagne, n’étant que des groupements commémoratifs des anciennes guerres contre les Portugais et les Espagnols, tels les Gherkiya, ou aux sociétés de tir à l’arc, d’arquebusiers des Flandres catholiques, par exemple les Ramaiya.
A côté des ligues inoffensives, purement traditionnelles, il existe cependant aussi de véritables confréries au sens algérien du mot, les Derkaoua de Medghara notamment, qui sont un spécimen remarquable de société religieuse organisée en vue d’une action politique.
Toutefois, ce qui frappe surtout au Maroc, quand on étudie de près la société musulmane, c’est la prédominance absolue de l’élément chérifien.
Là. l’Islam, malgré la dissidence rituelle et politique, en même temps qu’ethnique qui, séparant ses adeptes de ceux de l’Est dévoues à d’autres étendards, l’a isolé de l’Islam égyptien, syrien et turc, par la reconnaissance d’un chef tem-
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porel, d’un calife indépendant, conserve sa constitution primitive. Au-dessus de toutes les classes de la société, celle des Chorfa reste Taristocratie nobiliaire et privilégiée. C’est elle qui, comme toutes les aristocraties, reste investie des prérogatives de la défense de la foi. Chorfa du Djebel Alem,de Ouezzan,duTafilelt, ses grandes familles ont le pas sur tous les autres partis qui s’agitent au-dessous d’elles. Riches ou pauvres, les Chorfa sont, pour l’empire marocain, l’élément actif que l’Algérie s’est habituée à redouter dans les cheikhs et moqaddemsdes confréries. Et cela est tellement vrai qu’au lieu de se contenter de la chaîne mystique, coutumière dans l’Est, d’une selsela qui le relie doctrinairement, mystiquement au prophète, le cheikh el Triqâ, le chef d’ordre, prélude à son enseignement en s’assurant d’une généalogie chérifienne. La noblesse de sang est la condition préalable delà sanctification mystique, qui passe ainsi au second rang.
Au lieu donc de prendre comme absolues les conclusions de l’Ecole algérienne, il faut les considérer comme n’ayant qu’une valeur relative. A peu près exactes en Algérie, non comme énoncé, mais comme résultante, elles ne doivent pas ailleurs être prises au pied de la lettre.
Je tenais, en revenant après un long intervalle à mes études antérieures sur l’Islam, à préciser comment mes vues sur cette question se sont modifiées par un examen plus étendu, non seulement parce que je pense avoir été trop formel dans le développement d’un principe qui demande à être envisagé avec des nuances d’interprétation, mais aussi parce qu’à mon sens, pour bien comprendre ce qu’est l’Islam, il faut faire exactement la part des influencesgénérales dont il procède, et de ses moyens d’action, de propagande, qui se rattachent à ces influences sans en relever directement. C’est à cette condition seulement qu’on peut suivre avec une certaine exactitude son évolution, d’autant
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plus complexe qu’elle dépend en même temps de facteurs religieux, doctrinaires et d’éléments ethniques, qui se combinent entre eux.
On serait dans l’erreur en n’envisageant la question musulmane au Soudan qu’au point de vue historique et politique. On le serait également en la jugeant uniquement religieuse. Et c’est pour ce motif qu’il ne faut pas en aborder l’examen avec des idées trop systématiques, trop exclusives.
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