CHAPITRE PREMIER
RÉPARTITION DES MUSULMANS. - CARACTÈRES LOCAUX DES INFLUENCES RELIGIEUSES
En jetant un coup d’œil d’ensemble sur la succession des événements qui se sont déroulés au Soudan et dans les pays qui forment sa bordure maritime, avant l’époque actuelle, on voit que l’évolution de l’Islam s’y trouve caractérisée par une suite de mouvements en avant et de reculs, comme autant d’étapes vers une conquête définitive.
Ce sont tout d’abord les Berbères qui, sur les limites de leur habitat, étendent la foi musulmane jusqu’au Moyen Niger et au Sénégal. Après eux les Mandé de Mali et les Songhaï donnent au domaine du mahométisme de nouvelles limites. Les premiers le propagent au sud du Sénégal, le long de l’Atlantique, et les seconds, dans la vallée du Niger inférieur, vers le golfe de Bénin.
A la décadence de leurs empires, correspond une période de retrait du flot islamique.
Les fétichistes l’emportent à l’Ouest sur le littoral, et dans l’Est, refoulent les musulmans jusqu’au territoire occupé par la race Songhaï. Le Soudan proprement dit, toute la contrée qu’occupent les races nègres, échappe momentanément à l’invasion. Mais la dispersion des Mandé du Nord et des Soni-nké répand
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au loin les traditions koraniques dans les pays idolâtres, en même temps que les tribus des deux peuples forment çà et là quelques colonies mahométanes. Déjà le contact des deux croyances s’établit sur des points multiples.
Puis un mouvement de renaissance doctrinaire, contemporain de l’invasion arabe, se produit chez les musulmans des confins du Soudan. Il se propage au delà parmi les peuplades Peul et détermine l’expansion politique de leur race. Sous la domination de ce nouvel élément ethnique, les régions du Moyen Sénégal, le Foutah-Djallon, et bientôt après la vallée du Bas Niger vers le Sokoto, celle de la Bénoué, deviennent définitivement la proie du croissant.
En même temps commence sous les auspices des Kadriya une œuvre de propagande pacifique Par l’instruction qu'ils donnent à leurs disciples, par les colonies qu’ils fondent de tout côté, les adeptes de l’Islam mystique multiplient dans le Soudan païen leurs centres d’action. Une autre école, rivale de la leur, celle des Tidjaniya, intervient bientôt, pour appliquer les formules belliqueuses qu’elle a empruntées à la réforme moderne. Revenant aux traditions des Songhaï, le mahométisme se crée alors, par la force, un vaste empire, qui de Timbouctou s’étend à tout le Niger supérieur et déborde vers l’Océan. Mais, il s’écroule ne laissant que des ruines.
Cependant, malgré la réaction que provoque bientôt après la conquête française, jusqu’au Soudan, la recrudescence du fanatisme pendant cette courte période suffit pour rendre des forces à l’Islam.
Suivant la voie tracée par leur chef, les Tidjaniya continuent encore les guerres saintes sur les confins du Foutah-Djallon, sur la Gambie, après avoir surle Niger même fondé des royaumes. Entrecefleuve et le Haut Sénégal, notre occupation établit, il est vrai, une barrière aux progrès politiques du mahométisme; mais au delà, le mouvement dessiné par les Kadriya et les Tidjaniya
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se propage librement. Avec Samory il aboutit à la prépondérance momentanée de la foi musulmane, soit par la destruction en masse des populations fétichistes, soit par la libre extension des anciennes colonies Kadriyennes.
Mais la puissance des Tidianes s’effondre avec Ahmadou ; Samory disparaît à son tour après avoir joué son rôle final en chef de bandits, plutôt qu’en commandeur des croyants. Et l’Islam se trouve en présence d’un facteur désormais immuable de son évolution : l’occupation européenne.
Pour percevoir ce qu’est l’état actuel de cette évolution, ce qu’elle peut devenir, il faut envisager isolément la situation des différents pays qui constituent le Soudan et ses abords. On ne peut guère éviter dans cet examen une énumération, forcément aride. Mais elle est nécessaire pour préciser les faits et leurs conséquences.
Par son voisinage du Sénégal, la zone saharienne exerce une action particulière sur l’évolution religieuse dans notre colonie du bas fleuve. Les populations arabo-berbères qui l’habitent sont musulmanes depuis les débuts de la période historique, et quelques remarques sont à faire, en ce qui les concerne. Par la prédominance de l’élément guerrier, on peut les considérer comme étant absolument hostiles à la domination chrétienne. La plupart des tentatives faites par des Européens pour pénétrer sur leur territoire ont abouti à des insuccès, ou sont tout au moins devenues périlleuses pour leurs auteurs : telles, celles de Vincent, de Mage, de Bourrel, du capitaine espagnol Cerviera. Depuis, diverses missions ont facilement atteint l’Adrar M. Goppolani a même pu atteindre Araouan etTaodanï, nouer avec les nomades d’utiles relations. Mais il ne faut pas s’exagérer la portée de ces résultats comme durée. Facilités par les circonstances, ils sont aussi oeuvres personnelles. La réalité est qu’au sud comme au nord du Sahara, les tendances sociales
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et religieuses des nomades nous sont plutôt hostiles, ou plus exactement, opposées en elles-mêmes.
Il faut en effet constater que, depuis plusieurs siècles, les tribus sahariennes de l’Ouest ne manifestent pas d’ambitions expansives et se désintéressent de la propagande extérieure par voie de Djehad. Nos récentes conquêtes n’ont pas modifié leur attitude. Elles restent cantonnées sur leurs territoires, n’interviennent pas au delà.
Peut-être à l’époque actuelle, cette abstention apparente, dans le mouvement religieux, est-elle due en partie à la prédominance spirituelle des Kadriya. Depuis le commencement du siècle, les confréries issues directement de celle des Bekkaï, se sont multipliées dans tout le pays, de l’Azaouad à l’Adrar et Temar. Ce sont leurs Cheikh qui occupent la première place dans la société maraboutique. Bien qu’il existe de nombreuses tribus Tholba ou Zaouiya qui ne reconnaissent pas leur suprématie, ils dirigent, dans l’ensemble de la contrée, l’évolution doctrinaire, et fidèles aux traditions de Sid Mokhtar el Kebir, s’attachent à faire triompher un programme sinon tolérant, du moins pacifique. Tel estle cas de Cheikh Sidia, des Oulad Mohammed el Fadel.
Une exception est à faire cependant en ce qui concerne Oualata. Il y a quelques années surtout, cette ville, qui est un point d’arrivage des caravanes marocaines, en même temps qu’un centre religieux fort important et fort ancien, était devenue un véritable foyer de propagande hostile à notre cause. Toutes les agitations qui se produisaient dans le sud du Maroc, au Touat, s’y répercutaient. Bien que les- Kadriya, d’une branche autre, d’ailleurs, que celle des Bekkaï, y soient en majorité, ses habitants avaient un peu à l’égard du Sénégal les allures des gens du Touat à l’égard de l’Algérie.
Leurs relations avec notre territoire sont limitées aux pays
I/Islam dans l'Afrique occidentale PI. VI
G. S TE! N H EU. Éditeur . lmp. faONROCÇ. 3 rue Super, Paris.
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Soni-nké et Peul du Moyen Sénégal. Mais c’est là précisément qu’ont pris naissance les agitations les plus graves depuis un demi-siècle.
Les rapports des autres Kadriya sahariens avec nos sujets du Sénégal sont beaucoup plus étendus. Il est de tradition que tous les Tholba du Cayor, du Ripp, du Boundou, et nombre de ceux du Foutah, des régions voisines, aillent se perfectionner à leur école dans l’étude des sciences religieuses. On trouve maintenant quelques-uns de leurs élèves jusqu’à Sierra-Leone, dans le Foutah-Djallon, sur le Haut Niger. Or, il est incontestable que l’enseignement ainsi répandu ne nous est pas hostile. Cheikh Sidia, qui a autrefois combattu contre nous, est aujourd’hui revenu à d’autres sentiments. Cheikh Saadibou, le plus connu des Oulad Mohammed el Fadel, est venu plusieurs fois à Saint- Louis, et entretient avec nous les meilleures relations.
L’action islamique de tous les membres de ce groupe n’en est pas moins considérable. Ils contribuent puissamment à la propagation de l’enseignement, étant eux- mêmes, quoique nomades, fort instruits. A ce point de vue, leur influence sur la marche de l’Islam doit être prise en sérieuse considération. Leurs adeptes, leurs disciples, parcourent toutes nos provinces musulmanes, se livrant à un actif prosélytisme en vue des offrandes qu’ils recueillent. Il s’établit entre eux et nos sujets ou nos voisins musulmans, des relations suivies, relations qui tendent plutôt à se multiplier qu’à s’affaiblir.
En résumé, pour le Sahara de l’Ouest, l’obstruction du pays à tout Européen a été longtemps la formule générale du mouvement religieux moderne. Cette formule tend à s’atténuer sans avoir encore disparu. D'autre part, le Sahara renferme de nombreux foyers de propagandeextérieure. Un seul, celui de Oualata, nous a été franchement hostile jusqu’à ces derniers temps et l’est sans doute encore, au fond Mais tous contribuent à la
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diffusion de l’enseignement, et leur importance à cet égard, qui s’est accrue au moment de notre expansion dans l’Afrique occidentale, n’est pas en recul. Bien que les doctrines pacifiques des Kadriya Bekkaya donnent à cet enseignement sa note caractéristique. il suffit qu’il s’étende pour qu'on ne doive pas négliger d’en suivre le mouvement.
Il est peu d’endroits où cet état de choses se soit manifesté d’une façon aussi sensible qu'à Saint-Louis. La capitale de la colonie renferme une population indigène relativement cultivée et qui, au contact de nos nationaux, a acquis non seulement une certaine ouverture d’esprit, mais aussi une instruction remarquable. C’est elle qui fournit tous les traitants noirs, employés par les maisons de commerce. Tous savent lire et écrire l'arabe, quelques-uns le français et la plupart possèdent au moins les mots usuels de notre langue. Ces traitants font parfois un chiffre considérable d’affaires, s’occupent d’opérations étendues. D’autre part, leur classe fournit presque tous les fonctionnaires indigènes, interprètes, télégraphistes, etc...
Il semblerait donc qu’ils aient dû se rapprocher beaucoup de nous, et cela d’autant plus qu’électeurs et éligibles, ils sont appelés à intervenir dans les questions publiques. On peut, en effet, constater chez beaucoup une tendance à adopter, dans la partie matérielle de l’existence, certaines de nos habitudes. Ils se font construire des maisons à étages, avec portes et fenêtres ; ils ont des lits, du mobilier, de la vaisselle.
Cependant, on est forcé de reconnaître, dès qu’on cherche à déterminer les sentiments que cachent ces apparences, que dans toute lafraction musulmane de cette classe, le sentiment religieux a progressé fort rapidement depuis cinquante ans. Les débuts de ce mouvement, tout moderne, remontent à l’époque d’El Hadj Omar, et on peut dire qu’il a été favorisé artificiellement par les mesures administratives prises à cette époque. La
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colonie était alors entraînée depuis quelques années dans les luttes contre les Maures. Les rapports fréquents qu’on avait avec eux, ont amené à donner une situation privilégiée à ceux de nos agents indigènes qui connaissaient bien l’arabe et, à défaut d’interprètes européens, pouvaient servir utilement de secrétaires, d’interprètes. Cette habitude prise s’est conservée. L’arabe est devenu la langue officielle dans nos relations avec toutes les populations indigènes, quelles qu’elles fussent. De là un premier élan donné à l’instruction populaire dans le sens même des traditions musulmanes.
Puis on a cru pouvoir faire échec au parti Tidiane, en lui opposant un Islam officiel, favorable à nos intérêts. C’est ainsi que Bou el Moghdad, représentant attitré de la nouvelle école, est devenu un personnage fort influent, non seulement parmi ses coréligionnaires, mais même dans les sphères gouvernementales. Après lui. il en a été de même de ses successeurs dans les fonctions d'imam d’une mosquée construite à sa demande; de Cadi, charge dont il fut le premier titulaire.
En un mot, depuis i85o, nous n’avons cessé de donner en quelque sorte une prime au développement des croyances religieuses, d’encourager l’enseignement de toutes les sciences islamiques.
Pendant les premiers temps, les effets de ce système sont restés peu sensibles. Les habitants de Saint-Louis, comme tous les indigènes de la contrée, n’étaient pas eux-mêmes portés vers un travail intellectuel, un perfectionnement moral, fort étrangers à leurs tendances naturelles. Mais il est devenu dans ces conditions, de bon ton, pour employer une expression typique en l’espèce, de suivre l’exemple de Bou el Moghdad, des Cadi, des interprètes indigènes. Les pratiques pieuses, la connaissance du droit musulman, des Hadits, des Commentaires, ont, peu à peu, pris la première place dans le monde des traitants musulmans,
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après les occupations professionnelles, et les mêmes errements se sont répandus dans la foule.
Sinon indifférente en matière religieuse, du moins peu zélée et en général ignorante, toute la population musulmane de Saint-Louis a ainsi acquis, en moins de cinquante ans, les aptitudes, les qualités spéciales aux nations mahométanes. Sous l’influence des luttes contre les Maures, qui menaçaient directement ses intérêts, elle est pendant longtemps restée dévouée à notre cause. En mainte circonstance, elle a fourni à nos colonnes de nombreux auxiliaires, qui ont bravement combattu à nos côtés. Mais avec l'affermissement de la paix, l’extension des relations extérieures de la colonie, les musulmans de la capitale se sont habitués à d’autres horizons. Il suffit de les étudier même superficiellement, pour se rendre compte qu’une barrière chaque jour plus difficile à renverser, s’élève entre eux et nous. Ils ont conscience de leur rôle comme fraction de la société islamique, en opposition à la société chrétienne Sans en être encore arrivés à prétendre nous appliquer les formules réformistes, beaucoup envisagent dès maintenant l’éventualité d’une révolution politique, pouvant donner à leur parti l’hégémonie du pays. L’achèvement de la conquête du Soudan a rendu ces sentiments plus latents. Ils n’en subsistent pas moins.
El Hadj Omar, à son départ pour La Mecque, recevait des subsides de Saint-Louis, et voyait ensuite les mêmes traitants qui, à Bakel, à Podor, avaient rivalisé pour lui apporter de riches offrandes, se déclarer résolument contre lui. A l’époque actuelle, Saint-Louis fournit au Tidianisme des chefs comme Ibrahim N’Diaye, l’agitateur du Fogny.
Cette recrudescence du fanatisme au Bas Sénégal a été très accusée de 1880 à 1895 surtout. L’origine en coïncida avec le début de l’occupation du Haut Fleuve, soit qu’elle ait été provoquée par cette conquête sur le domaine de l’Islam, soit qu elle
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ait eu pour cause déterminante l’épidémie de fièvre jaune qui s’est déclarée à la même époque, et qui, comme toujours en pareil cas, a servi de thème à des prédications exaltées. Elle s’est apaisée après l’affaire du Foutah-Toro, l’insurrection de Fodé Kaba, mais peut se réveiller.
Sans revenir sur les indications qui précèdent, on peut ajouter que le nombre des écoles indigènes musulmanes a au moins doublé à Saint-Louis et dans la banlieue en dix ans, de 1880 à 1890. D’autre part, les marchands marocains, assez nombreux dans la ville, ont vu leur commerce se transformer complètement. Ils ne vendaient autrefois que des lainages, des chéchias, des cuirs ouvrés de leur pays. Aujourd'hui, leurs boutiques sont devenues en grande partie des librairies, où se trouvent côte à côte, les manuscrits de Fez, les livres imprimés de Boulaq, de Smyrne, de Beyrouth. Les Delaïl el Kheirat de l’Imam Sliman el Djazouli, ont plus de valeur maintenant comme cadeau qu’un fusil, qu’une arme de luxe.
Ce sont là des preuves non discutables de la diffusion de l’instruction arabe, mahométane, des progrès de l’enseignement religieux, par le nombre des élèves qui le reçoivent et par l’importance des matières auxquelles il s’étend.
En résumé, le caractère actuel du mouvement islamique est, à Saint-Louis, une incontestable activité, un peu calmée depuis quelques années, mais qui n’en tend pas moins à donner à la question religieuse au chef-lieu de la colonie, une portée qu’elle n’avait pas jadis.
Chez les populations Ouolof, dont les territoires avoisinent la capitale, Oualo, Cayor, Baol et Djolof, la situation est analogue. Dans le Oualo et le Cayor, les écoles se multiplient. Nous y avons détruit l’ancienne féodalité indigène qui nous était ouvertement hostile. Avec ses chefs ont disparu les derniers défenseurs du fétichisme. Tous les habitants du Oualo
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sont musulmans. Quelques villages du Gayor ont encore conservé les croyances idolâtres, mais leur nombre diminue de jour en jour. On peut considérer le pays, dans son ensemble, comme rattaché au domaine du mahométisme.
De même qu’au Oualo, deux influences prédominantes s’y font sentir : celle des Kadriya sahariens et celle de Saint- Louis. Leurs tendances sont les mêmes ; sans revenir sur ce fait, il est bon de noter cependant, qu’au Cayor surtout, les foyers d’effervescence religieuse augmentent comme les écoles. En 1882, un un marabout de N’gor, à quelques kilomètres de Dakar, prêchait ouvertement la révolte contre notre autorité. Depuis, Ali Bouri a eu beaucoup de partisans dans tout le pays. Çà et là, il existe des centres de pèlerinage fréquentés, comme à Ndoud, où s’est établie une famille de Kountah, qui a même gardé le nom de Bekkaï. De tous côtés, on vient visiter son chef, lui apporter les Hédia, les Ziara. En outre, Cheikh Saadibou est représenté par plusieurs moqaddem qui quêtent, prêchent, font sinon de l’agitation, du moins de la propagande. C’est déjà l’Islam vivant.
Dans ces régions, il n’en est encore qu’à la période d’organisation. Ahmadou Cheikhou de Podor y a eu des adeptes, mais qui ne représentaient qu’une faible minorité. On ne peut dire que le mouvement religieux, malgré quelques incidents comme celui de N’gor, ait atteint un développement suffisant pour paraître absolu. Cependant, la destruction de la classe nobiliaire fétichiste, sous l’influence des musulmans de Saint-Louis, des interprètes, a créé une situation de fait qui ne doit pas être méconnue.
Le Baol etle Djolof ne peuvent être, au point de vue de l’Islam, confondus avec les autres pays Ouolof. Dans la première région l’élément Sérère est en majorité. Il était encore presque exclusivement fétichiste, lorsque la politique des rattachements a,
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comme dans le Cayor, porté une atteinte irrémédiable aux anciennes croyances locales.
Dans ses cantons Ouolof, la situation ressemble davantage à celle du Cayor. Les conversions ont été beaucoup plus nombreuse depuis vingt ans, que chez les Sérères. L'ivrognerie invétérée desTiédo constituait chez ceux-ci un obstacle absolu, et dans l’entourage du chef du pays, du Thègne notamment, ainsi quedansles classes aisées, les conquêtes du mahométisme étaient rares, avant que, pour combattre ces penchants d’un peuple de buveurs, on ait un peu favorisé l’Islam, utile aussi en vue de combinaisons administratives momentanées.
Il n’en a pas fallu davantage, pour donner un vigourenx élan à la propagation du mahométisme, qui s’est affirmée d’abord par la disparition des anciennes croyances nationales, par la faveur dont jouissaient les amulettes des marabouts locaux, puis peu à peu par de véritables conversions.
Le Baol, quoique Etat fétichiste par essence, doit donc être considéré maintenant comme territoire de propagande active. L’établissement général de l’Islam n’y est plus qu’une question d’années, et sa marche ne peut que suivre une progression croissante, dont le terminus se trouvera sans doute atteint, le jour prochain où disparaîtront, devant une organisation administrative, les derniers vestiges de la royauté locale.
Au Djolof, pays Ouolof et où cependant les fétichistes formaient encore une fraction notable de la population, les circonstances ont étroitement lié la cause de la dynastie indigène à celle des agitateurs musulmans du Sud et de l’Est. Depuis surtout que les destinées de notre colonie l’ont amené à entrer dans la voie des conquêtes territoriales, le Djolof s’est senti menacé dans son indépendance. Il s’est appuyé sur nos ennemis. L’Islam, qui avait commencé à y pénétrer au temps des luttes contre les Maures, y a eu, à l’époque moderne, pour prin-
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cipaux agents, les marabouts du Foutah, les Peul, les Tidiane.
L’œuvre de la conversion a d’ailleurs progressé d’autant plus rapidement que, jusqu’en 1890, le chef du pays, Ali Bouri, avait pris la direction du mouvement. En relations non seulement avec Abdoul Boubakar, l’Almamy du Foutah, qui y personnifiait le parti anti-français, m-ais avec Ahmadou Gheikhou de Ségou, et avec Mahmadou Lamine et Saërmaty, fervent des doctrines Tidianes, il a donné sa mesure après sa fuite du Djolof en restant jusqu'au bout le défenseur le plus acharné et le plus énergique du patrimoine soudanien d’El Hadj Omar.
Conquête presque accomplie, et sous les auspices du parti Tidiane, telle a donc été l’étape actuelle de l’évolution islamique au Djolof. La crise suscitée par Ali Bouri a pris fin ; la grande majorité des indigènes n’en est pas moins restée musulmane, et la zone islamique qui s’est créée autour de Saint-Louis depuis le milieu du siècle, s’est étendue au Djolof.
Au sud du Baol, se trouvent les Etats Sérères proprement dits : Sine, Saloum, et le district côtier des Dioba. Celui-ci est indemne jusqu’ici. Il en était de même du Sftie naguère. Voici une quinzaine d’années, à en croire les anecdotes locales, un marabout surpris à faire le Salam, en territoire Sine, était forcé de creuser la place où il venait de prier, puis enterré vif dans cette fosse. Depuis, les mêmes tendances administratives, qui ont bouleversé l’ancienne organisation politique du Bas Sénégal, ont modifié sensiblement cette situation. Si les Dioba n’ont guère varié dans leur manière de voir à l’égard des musulmans, leurs congénères du Sine n’en sont plus là.
Dès avant 1890 on trouvait déjà dans leur pays quelques marabouts dont les conseils étaient souvent suivis dans les discussions d’intérêts, dont les amulettes étaient recherchées par tout le monde. Mais Tiédos et grands buveurs, les Sérères ne pratiquaient pas pour eux-mêmes. Actuellement, si on compte
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encore parmi eux une forte proportion de fétichistes, ceux-ci ne constituent même plus la majorité.
Dans le Saloum, la population se trouvait moins homogène. Plusieurs cantons Ouolof et Socé, tous musulmans, en dépendent. Les conquêtes de Maba, la révolte du Ripp, provoquèrent entre les deux groupes un antagonisme politique très accentué de 1870 à 1 885 . Mais après la mort de Maba, ces divisions s’effacèrent, sauf dans les districts voisins de la Gambie. Sur le Saloum même, le parti marabout se contenta d’abord de vivre en bonne intelligence avec le parti Tiédo. Il en résultait une pénétration assez active, sinon des croyances, du moins des traditions islamiques. Le Bour, le roi. alors d’origine Mandé, mais de famille essentiellement fétichiste, subissait ainsi d’une façon caractéristique l'influence de quelques conseillers musulmans, sans s’être fait musulman lui-même. Les adeptes de l’Islam, fort bien vus et très considérés, n'avaient réalisé que quelques conversions isolées il y a dix ans. Depuis, le mouvement s’est prononcé comme dans le Baol. On ne peut pas dire encore que le Saloum soit un pays musulman. Il est en train de le devenir.
Sur la Gambie, dans le Ripp, le Badibou, en pays Socé ou Ouolof, on se trouve au contraire en présence d’un élément exclusivement mahométan, et à peu d’exceptions près Tidiane. Le Kadérisme n’est répandu que chez les Ouolof. Tous les Socé sont de l’école des guerres saintes. Les indications déjà données rendent inutiles de nouveaux détails à ce sujet. Il suffit d’ajouter que cet état de choses n’a pas pour corrélatif un développement particulier de l’instruction. Le nombre des indigènes lettrés est fort restreint. Il s’agit, en quelque sorte, d’une tendance nationale et traditionnelle, instinctive.
En remontant la vallée de la Gambie, sur la rive droite, on trouve tout d’abord au delà des cantons musulmans du Saloum,
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plusieurs petits États Tiédo : dans le Niani occidental, ceux de Diambour, Kantia, Kounguel. La population est en partie Ouolof, en partie Mandé d’une branche voisine des Socé. Politiquement, tout ce groupe est hostile aux Tidianes.et se rattache au Saloum par des affinités communes.
Au point de vue religieux, la situation est analogue dans les deux régions. Cependant les Sérères semblent aujourd’hui encore plus réfractaires à l’Islam que leurs voisins. Chez ceux-ci, à défaut de conversions fréquentes, on constate de longue date une prédominance, de plus en plus marquée, de l’élément marabout, encore que la direction des affaires ne lui appartienne pas. Pour ces Tiédo, l’hostilité contre le mahométisme est surtout d’ordre politique. Les croyances koraniques ne rencontreraient chez eux que peu d’opposition, si leurs progrès ne se trouvaient pas liés à ceux des dominations étrangères.
Au delà de notre enclave fétichiste, s’étend de nouveau le domaine propre de l’Islam, qui se prolonge sur la Gambie sans interruption. Aux cantons musulmans du Saloum, fait suite sur le fleuve un petit État Peul, celui de Diakha que commandait, en 1887, un marabout indigène, Tourandoumbé. A l’Est, se succèdent jusqu'au Ouli, les districts de Bouré Matandi, Fodé Issa, Fodé Lammaran, puis Karentaba où s’était fixé Morsini, Toubakouta, le dernier asile de Mahmadou Lamine, le Demba, Koussala, etc... Les habitants d’origine Soni-nké et apparentés aux Socé, sont, a-t-il été dit, musulmans depuis longtemps. L’ensemble du pays est Tidiane et, malgré la défaite de Mahmadou Lamine, malgré l’apaisement qui l’a suivie, reste tout entier Tidiane de tendances. Là non plus il n’existe aucun mouvement intellectuel. Bien que chaque village ait son école, l’instruction ne se développe ni ne s’élève. Mais pendant quarante ans, jusqu’à l’occupation, l’exaltation religieuse n’a cessé de suivre une marche progressive. Comme les Socé du
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Ripp, les marabouts de la moyenne Gambie étaient acquis d’avance à tout agitateur qui saurait lui inspirer quelque confiance en sa force. L’accalmie actuelle peut se prolonger ; elle ne restera pas définitive.
Après le Ouli, qui se rattache au Boundou, au point de vue politique, ethnique, et sur lequel on reviendra plus loin, le Diakha, le Tenda, le Badou, le Dentilia, se succèdent le long de la Gambie et au nord du Foutah-Djallon jusqu’à la Falémé.
Sauf le Diakha, où s’était installé tout d’abord Mahmadou Lamine, et qui est pays Tidiane, ces Etats sont plutôt du groupe Kadri. Il en est ainsi surtout du Dentilia, où un marabout qui faisait profession de dévouement à notre cause, Cheikh el Mokhtar, a exercé une influence presque absolue. A côté de Soni-nké et de Peul musulmans, le Tenda et le Badou, ce dernier pays surtout, comptent encore de nombreux fétichistes Mandé. Mais ils jouent vis-à-vis des mahométans le rôle de vassaux, sont constamment pillés soit par les maîtres du pays, soit par les Peul du Foutah. Leur conversion obligatoire doit être à peu près terminée, et du Diakha au Dentilia s’étendra ainsi un territoire exclusivement musulman, de tendances intermédiaires entre le Tidjanisme et le Kadérisme.
Au nord de cette région s’étend le Boundou et à l’ouest le Ouli. Ce dernier pays était, il y a moins d’un demi-siècle, habité par des Mandé fétichistes qui sont restés en majorité jusqu’au moment où Mahmadou Lamine est venu s’installer au Diakha. Avec lui a commencé une invasion Peul accompagnée de guerres de dévastations. Plus de la moitié de la population a disparu. Puis le Boundou, qui déjà autrefois y avait fait de nombreuses razzias, est intervenu à son tour, comme allié, mais presque en maître. Il en est résulté , sinon la disparition des traditions païennes, du moins l’établissement de la suprématie de l’Islam. Les anciens Mandé subissent maintenant la suzeraineté des
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Peul. Avant qu’il soit longtemps, ils auront tous adopté leur religion.
Le cas du Boundou est analogue, en ce sens que la population primitive, qui était Mandé et idolâtre, a été subjuguée par les Peul du Foutah Sénégalais et s’est presque partout convertie. Mais l’origine de ce mouvement remonte à la victoire des Torodo sur les Dénianké, et dès le début, le Boundou s’est trouvé en guerre contre le Foutah. L’Almamy Abd el Kader l’avait envahi et la lutte qu’il avait engagée s’est poursuivie jusqu’à sa mort. Depuis cette époque, le Boundou s’est toujours rangé de notre côté. Il a tour à tour été dévasté par El Hadj Omar et par Mahmadou Lamine, sans cesser de combattre les agitateurs Tidiane. On ne peut donc le considérer comme rallié au parti islamique actif. Peut-être cependant, en même temps que l’Islam achevait de s’y établir par la conversion des Mandé, aujourd’hui presque terminée, s’est-il opéré un changement dans l’opinion publique. Actuellement, il y a encore une différence fort notable entre le mouvement religieux du Boundou et celui du Foutah. Mais beaucoup d’indices donnent à croire qu’un rapprochement n’est pas impossible entre les deux pays, sinon dans le domaine politique, du moins au point de vue doctrinaire. Depuis la mort de Boubakar Saada, les gens du Boundou semblent plus disposés à admettre les idées rétrogrades. Sans l’insurrection de Mahmadou Lamine, qui leur a fait perdre ce qu’elles avaient gagné depuis quelques années, elles se trouveraient plus répandues, et elles paraissent devoir l’emporter en fin de compte. La caractéristique de la situation au Ouli et au Boundou serait ainsi l’affermissement rapide de l’Islam, avec une tendance vers le Tidjanisme, auquel font seules échec les circonstances politiques.
Toute l’histoire du Foutah définit assez complètement le mouvement religieux du pays, pour qu’il soit inutile d’insister longuement à son égard. Les différentes provinces : Damga,
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Toro, Dimar et Ferlo, sont exclusivement Tidiane. Ce n'est pas que les Kadriya n’aient quelques adeptes, dans le Dimar surtout. Mais l’ensemble de la population subit l’influence dominante et très directe des Tidjaniya. Tout au plus peut-on, pour déterminer ses tendances, tenir compte de quelques divergences, remontant à des rivalités ethniques. Après la mort d’El Hadj Omar, il s’est formé plusieurs partis locaux. Dans le Dimar, l’école d’Ahmadou Cheikhou de Podor l’a emporté, alors qu’au Toro et au Damga, son homonyme de Ségou conservait tout l’ascendant spirituel de l’héritage paternel. Soni-nké, Mahmadou Lamine n’a guère eu de partisans chez les Peul de la région. Aussi semblent-ils se rattacher en grande majorité à l’école issue directement de celle d’El Hadj Omar. Son fils Ahmadou Cheikhou était presque partout considéré comme le Khalifat el Ouokht avant sa défaite au Macina. C’est ainsi qu’Abdoul Boubakar a pu facilement soulever le pays. Depuis, le retour des Toucouleurs du Kaarta a accru le nombre des Tidianes, rendu leur influence plus puissante, quoique latente, effacée, comme il convient après la défaite.
Le mouvement religieux du Foutah est ainsi tout entier hostile. au fond, à notre cause. Il offre d’ailleurs une importance d’autant plus grande, qu’il ne s’agit pas là seulement de tendances, de sentiments Depuis l’époque d’El Hadj Omar, l’instruction musulmane s’est fort développée, dans le Toro et le Dimar surtout. Tous les villages avaient déjà des écoles. Mais beaucoup d’entre elles sont devenues presque célèbres. Tel est le cas de celles de Dimat, Aéré, Saldé, M’Poumba, Boki-Diabé, N’diouto, etc... L’enseignement qui s’y donne comprend non seulement la langue arabe, les Hadits, mais aussi la jurisprudence, la scolastique, le Tessaouf même. Il en sort de véritables lettrés, qui commencent à produire eux-mêmes, à fonder une littérature indigène. Parmi les plus connus on peut citer Cheikh Mohammed
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el Amine, de Saldé, et Mohammed Alem , de Baki-Diabé.
Sous ce rapport, on peut appliquer au Foutah ce qui a été dit de Saint-Louis, avec cette nuance, qu’hostile dès l’origine à la domination chrétienne et Tidiane depuis l’époque d’El Hadj Omar, ce mouvement conserve un caractère rétrograde qui s’accentue d’autant plus, qu’il se propage lui-même davantage. En un mot, pour tout le Bas Sénégal, le Foutah représente un foyer d’agitation permanente, dont l’influence s’étend, et, malgré quelques progrès politiques, quelques périodes de calme, reste toujours suspect.
Le Guoye et le Kaméra sur la rive gauche, le Guidimakha sur la rive droite, prolongentversl’amont dufleuve cette zoneTidiane. Soni-nké, les habitants des trois provinces sont fort anciennement musulmans. Ils ne paraissent pas cependant s’être ralliés au parti de la Réforme avant la conquête d’El Hadj Omar. Marchands, sédentaires, pillés par les Peul et les Maures ils s'étaient jusqu’alors montrés favorales à notre cause. Mais depuis i85o, ils sont entrés dans une voie tout autre. On a vu qu’ils ont suivi Mahmadou Lamine, formant un schisme dans l’école Tidiane. Il existe en effet, et la situation est la même dans les villes Soninké du Niger, un antagonisme politique très prononcé entre eux et les Tidjaniya de la branche principale. Leurs sentiments religieux n’en sont pas moins exaltés. Ils peuvent être, sous ce rapport, assimilés aux Socé de la Gambie, avec cette différence que chez eux l’enseignement n’est pas moins en progrès que dans le Foutah.
Depuis 1886, ils ont dû renoncer à soutenir ouvertement la cause de Mahmadou Lamine, dont la mort a achevé de calmer l’agitation qu’il avait fomentée. Mais à la suite de ces événements, le Guidimakha et le Guoye, peut-être aussi le Kaméra. ont pris un nouveau mot d’ordre à Oualata. Un Cheikh Kadri, Sidi Mohammed Ould Mouley Ali, qui, comme beaucoup des
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adeptes de l’ordre, s’attribue également une filiation Tidiane, pour augmenter le nombre de ses disciples, y jouait, il y a quelques années, un rôle tout à fait analogue à celui de l’ancien Mahi de Podor. On lui donnait déjà couramment le titre de Mahdi, et ses partisans annonçaient ouvertement qu'il ne tarderait pas à proclamer sa mission, comme Kadri pour les tribus sahariennes et Tidiane pour les Soni-nké, lorsque la liquidation de la révolte d’Abdoul Boubakar a momentanément terminé cette agitation.
Avec les territoires Soni-nké, cesse dans ces parages, sur la rive gauche du fleuve, le domaine proprement dit de l’Islam. Sauf les enclaves du Dinguiray et du Bouré d’une part, les abords du Foutah-Djallon de l’autre, où les villages musulmans deviennent nombreux en pays Djallonké, près du Niger, la conquête française a fait perdre au mahométisme tout le terrain qu’il avait gagné depuis un demi-siècle. Sous réserve des exceptions qui viennent d’être citées, toute la région comprise entre la Falémé à l’ouest, le Tinkisso et le Niger au sud, puis ce dernier fleuve à l’est jusqu’à Bammako, enfin le Baoulé et le Sénégal au nord — toute cette région, qui constitue l’ancien Soudan Français, est redevenue fétichiste, après avoir subi une conversion momentanée. La zone idolâtre déborde même au nord-est dans le Bélédougou jusqu’à hauteur de Sansanding, depuis la défaite des Tidiane Toucouleurs.
Il en est ainsi du Bambouk, du Khasso, du Gangaran, du Fouladougou, du Bélédougou. du Birgo, du Manding, du Konkadougou, etc... Conquis par El Hadj Omar, pillés dans l’Ouest par les Peul du Foutah, au Sud par les Thalibé du Dinguiray, au Nord et à l’Est par ceux du Kaarta et de Ségou, tous ces pays avaient dû se soumettre à l’obligation du Salam, renoncer à leur ancien culte du Nama. Mais les ruines amoncelées par la conquête musulmane n’étaient pas faites pour les disposer
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favorablement envers ses pratiques. Presque partout, ils avaient secoué le joug religieux de leurs anciens maîtres, au moment de la décadence d’El Hadj Omar. Assurée de notre protection, la réaction contre l’Islam s’est accentuée rapidement. Il en a été ainsi, d’autant plus facilement, que Mandé ou Peul métissés, ces populations sont répartiesen confédérations très nombreuses, qui, même les plus petites, sont jalouses à l’extrême de leur autonomie. Elles se faisaient entre elles des guerres perpétuelles, les isolant en petits groupes, accentuant partout un particularisme étroit.
Cette constitution sociale se prêtait peu à la propagation collective d’une nouvelle doctrine. L’hostilité politique des indigènes contre l’Islam qui s’est présenté en conquérant, en maître, s’est donc accrue, s’il est possible, pendant son occupation temporaire.
Néanmoins, on ne peut méconnaître qu’à certains égards il a réalisé des progrès notables dans tout le pays. La disparition des anciennes croyances nationales en est une première preuve. Dans la plupart des villages, l’autorité des anciens sorciers tombe en discrédit, les bois sacrés de Nama disparaissent. Nous y avons d’ailleurs contribué en ridiculisant, en réprimant même ces traditions. D’autre part, les légendes islamiques sont partout admises. Il n’est pas un Mandé du Bambouk, du Gangaran, du Manding, du Birgo, qui ne reconnaisse la mission de Mahomet, n’attache une valeur réelle à la formule fondamentale de la religion islamique. Enfin, le seul droit civil qui ne prête nulle part matière à contestation, est celui du Koran. Même au Manding, dans le foyer ethnique de la race locale, toutes les contestations sont tranchées, commentaires en main, par des marabouts Soni-nké. A Kita, dans le Bambouk, de tous les côtés, ce sont eux qui font la circoncision.
Puis, si l’occupation française a eu pour effet de développer
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dans la population la tendance à la réaction politique contre le mahométisme, elle a, d’un autre côté, permis aux musulmans, marchands ou autres, de s’installer dans le pays en toute sécurité. Elle a favorisé une pénétration individuelle assez active.
De là une situation qui n’est pas entièrement celle qu’on pourrait supposer. L'Islam, et surtout l’Islam Tidiane, est profondément haï dans l’ancien Soudan Français, du Sénégal au Niger. Mais il n’est pas moins certain que les croyances musulmanes y sont en progrès. On ne peut craindre actuellement une conversion brusque, mais on se trouve en présence d’un mouvement religieux, qui tend lentement à aboutir au triomphe du mahométisme. Nous le préparons d’ailleurs de mille manières: par la considération plus grande avec laquelle nous traitons les indigènes lettrés, par notre manque d’énergie à l’égard des marchands Peul, Soni-nké, marocains, par notre mépris peu dissimule pour les habitudes d’ivrognerie des fétichistes.
Un jour ou l’autre, notre conquête excitera des mécontentements, et ses adversaires se tourneront nécessairement du côté du parti adverse, du parti musulman. Peut-être même, à défaut de cette éventualité, suffirait-il que quelque Cheikh Kadri entreprenne une propagande conçue dans un esprit de tolérance, pour que les sentiments encore vagues, indécis, se transforment en convictions définitives, arrêtées. Sous une forme ou sous une autre, et en dépit de l’antagonisme actuel de nos sujets soudaniens, contre nos ennemis mahométans, leur rapprochement est inévitable, au point de vue dogmatique, et dans un avenir peut-être moins lointain qu’il ne semblerait.
La partie du Soudan comprise entre Kayes et Bamako, se divise d’ailleurs en plusieurs zones, au point de vue de la répartition locale du mahométisme.
Dans la région de Kayes, la religion musulmane est nettement dominante. Plus de la moitié de la population est mahomé-
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tante. Sur 75,000 indigènes, on compte dans les cercles de Kayes et de Bakel environ 20,000 Soni-nké, 2,5oo Maures, 5, 000 Toucouleurs et 1 5,ooo Mandé de divers Diamous, musulmans.
D’une façon générale, l’influence dominante de ce côté est celle de Saint-Louis, représentée par les traitants de Kayes, de Médine et de Bakel. Mais plus particulièrement, les Tidiane se recrutent parmi les Toucouleurs et les Ouolof, tandis que les Soni-nké du pays hostiles à El Hadj Omar, sont Kadriya avec les Maures. Dans toute cette région les seules influences personnelles sont encore celles de Cheikh Saadibou et des Oulad Fadel, d’une part, et du groupe de Cheikh Sidia, de l’autre, quoique les enseignements de la Zaouiya de Chinguit soient aussi recherchés par les Soni-nké.
Au delà de Kayes, dans les parages de Bafoulabé et de Kita, jusque près de Bammako, on se trouve au contraire en pays nettement fétichiste. C’est à Kita que la mission Galliéni se rendant à Ségou, avant la conquête du Soudan Français, avait été attaquée par les indigènes, en haine de l’Islam Tidiane. Leurs sentiments à l’égard du mahométisme n’ont guère changé. Les musulmans sont cantonnés dans les cantons Soni-nké de Dialafara, où les Diaouaras étaient et sont encore Tidianes, de Soringa et de Tringa, où à côté des Soni-nké se trouvent quelques Mandé Mali-nké fétichistes. Près de Kita deux petites colonies d’anciens Thalibé d’El Hadj Omar subsistent encore à Boulouli et à Maribougou, sans rôle extérieur.
A l’est et au nord du Haut Sénégal, jusqu’au Niger, de Nyamina à Timbouctou, s’étend la région de bordure du Sahara, qui a conservé administrativement comme nom, sa désignation en arabe, le Sahel.
Dans sa partie septentrionale, elle est saharienne avec les -tribus arabes, et dans la partie méridionale, soudanienne avec les peuplades nègres.
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Oulad Sidi Mohammed, Mechdouf, Oulad Allouch, Oulad Embareck, les tribus arabes, nomades dans leur ensemble, quoique possédant quelques centres de culture, et quelques villages, se rattachent au même groupement que les Trarzas et les Baaknas du Bas Sénégal. Ethniquement, elles procèdent un peu des Berbères dans l’Est, davantage des Maures, nom qui répond à une spécialisation marquée, dans l’Ouest, avec prédominance du caractère arabe, chez les Oulad Embareck par exemple.
Avant l’occupation française, nous étions pour les nomades farouches et pillards, l’inconnu, d’autant plus nuisible que notre présence rendait plus difficiles les razzias d’esclaves, destinées à alimenter par Oualata les caravanes du Maroc. Sauf avec les Oulad Nacer des Oulad Sidi Mohammed, qui fréquentaient Bakel et Médine, que nous tenions un peu par le commerce des gommes, nous eûmes d’abord avec eux les plus mauvaises relations.
Au moment de la prise de Nioro, c’est grâce aux Mechdouf qu’Ahmadou put se sauver. Un peu plus tard, en arrivant à Sokolo, nous eûmes à compter avec les Oulad Allouch d’une fraction maraboutique, les Deïlouba, et à lutter contre une petite coalition d'un çof de cette tribu, celui de Cheikh Ould Sidi, qui avec ses alliés les Mechdouf, avec N’Gouna des Kel Antassar Touareg et El Hadj Bougouni des Peul Bouaros, mena vivement la campagne contre nous. Peu à peu cette effervescence s’est calmée, et l’occupation du Macina, en supprimant la cause locale, a rendu la situation plus normale. Elle est assez comparable à celle qu’on constate dans le Bas-Fleuve, pour les Braknas et les Trarzas.
Ce qui caractérise surtout l’état intérieur de ces tribus, c’est leur division en clans, en çofs perpétuellement en luttes les uns contre les autres. Elles ont trop à faire dans leurs guerres
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sahariennes, intérieures, pour avoir un rôle général actif.
Mais d’autre part, ce sont leurs Tholba qui sont, comme ceux des Maures pour le Cayor et le Ouolof, les éducateurs attitrés de la population nègre, musulmane, au nord du Niger, et leur action s’exerce d’autant plus facilement à cet égard, que nous n’avons pas encore du côté du Sahel, comme du côté du Bas-Fleuve, établi une frontière saharienne. Sauf lorsque leur tribu, leur fraction a quelque méfait en litige à se reprocher, tous ces Arabes peuvent circuler sur notre territoire : leur contact s’exerce ainsi plus directement qu’au Sénégal même. Au lieu d'aller s’installer chez des marabouts dont ils deviennent les élèves dans leurs ksours, ou de camper avec eux, les futurs Thalibés reçoivent leurs leçons chez eux, à Nioro, à Sokolo, à Goumbou, dans tous les centres musulmans.
De là un mouvement général, dans le sens des idées dominantes, parmi les tribus arabes. Au point de vue religieux, celles-ci sont groupées exclusivement dans la dépendance du groupe de Mohammed el Fadel, c’est-à-dire Kadriya, de la branche des Mokhtariya Bekkaiya, et relèvent plus spécialement de Cheikh Saadibou. Cependant aux rivalités de çofs, correspondent des divergences religieuses, et on compte ainsi, parmi les Oulad Nacer et les Oulad Allouch, surtout, un certain nombre de Tidjaniya prenant leur mot d’ordre auprès des moqaddem Tidianes qui représentent encore Ahmadou Cheikhou, chez les Soni-nké du Bossé, ou auprès de Mohammed el Amine, moqaddem originaire du Maroc qui est fixé chez les Oulad Nacer. D’autre part, quelques fractions des Oulad Allouch et des Oulad Embareck sont restées ralliées à Sid el Abidine qui personnifie parmi les Bekkaiya la caste nobiliaire ; enfin un autre descendant de Cheikh el Mokhtar, Sid el Hadrami, fixé à Oualata, compte encore parmi eux, quoique sans influence religieuse, quelques Khoddem.
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D’une manière générale, il faut ainsi considérer les tribus arabes, de la lisière du Sahel, comme constituant sur la frontière du Soudan un groupe exclusivement musulman, et qui exerce sur les Soudaniens voisins, la même action initiatrice que les Maures de l’Ouest sur les indigènes du Sénégal, d’après les mêmes tendances essentielles et avec plus de facilités. Ces tribus sont en outre plus farouches, moins rapprochées de nous que celles de l'Ouest, et on compte parmi elles des représentants attitrés des influences qui nous sont organiquement hostiles. Mais les conséquences que pourrait avoir cet état de choses, sont atténuées par l’anarchie perpétuelle où vivent les Sahariens, que leurs guerres de tribu à tribu, de fraction à fraction, absorbent plus que les questions religieuses.
En outre, tout un élément considérable de la population du Sahel est, par traditions politiques et sociales, nettement et exclusivement fétichiste, celui des Mandé Bammana ou Bambara, qui représentent un peu plus du tiers des habitants. Quelques petits groupes de cette famille, notamment dans le Kingui, descendant des Bambara islamisés au temps de l’histoire Songhaï, ou des mêmes Diamous, convertis à l’époque d’El Hadj Omar, sont des adeptes fervents de l’Islam. Mais ils ne sont pas au nombre de plus de 5, 000 sur une population Bambara totale de 75,000 âmes. D’autre part, tout un groupe nombreux de la population Soni-nké, celui qu’on désigne en général sous le nom de Saracolets (Séra-Koulé), est en réalité d’origine Bambara en majeure partie, et quoique musulmans les indigènes qui le composent, ont plutôt, par leurs rapports avec les fétichistes, des tendances Kadriya que Tidianes.
L’Islam n’a pas ainsi dans le Sahel les mêmes facilités d’expansion que dans le Bas-Sénégal. S’il compte une majorité d’adeptes convaincus, il a des ennemis résolus, en minorité
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respectable, et parmi ses partisans mêmes, beaucoup n’appartiennent pas aux doctrines combatives.
La répartition générale de la population est sensiblement la suivante : au Nord, 35o,ooo musulmans de race arabe, dont
250. 000 exclusivement nomades et vivant dans des parcours lointains, avec 100,000 semi-nomades, semi-sédentaires, fixés dans quelques villages, sur les terres de culture, à la lisière du Sahel, dans une zone déjà semi-saharienne, d'une centaine de kilomètres de large. Au sud de cette zone, près de 3oo,ooo sédentaires soudaniens se décomposant ainsi:
Dans la région de Nioro : environ i3o,ooo musulmans, dont 60,000 Soni-nké purs et 20,000 Soni-nké apparentés aux Bambara, 40,000 Peul, 2,000 Ouolof émigrés du Sénégal, 4,000 Bambara et 4,000 Maures, puis 10,000 fétichistes Bambara.
Dans la région de Goumbou :
35,ooo Soni-nké purs ou d’origine Bambara, 10,000 Peul et 5,ooo Maures musulmans, soit 5o,ooo musulmans, contre