Bambara fétichistes
Enfin dans la région de Sokolo : 3o,ooo musulmans, dont
5.000 Soni-nké, 20,000 Peul et 5, 000 Maures, contre 20,000 Bambara fétichistes.
Les musulmans de diverses races seraient donc, dans la région soudanienne, au nombre d'un peu plus de 200,000, contre 7 5, 000 fétichistes.
Envisagée dans son ensemble, cette population est très mélangée comme répartition géographique ; elle présente cependant quelques groupements principaux.
Les Soni-nké dominent dans la région du Nioro, dans le nord du Kaarta et vers Goumbou, dans le Ouagadou; et les Peul, dans l’Est, vers Sokolo, tandis que les Bambara forment le fond de la population, au sud de Kaarta et du Ouagadou, dans
RÉPARTITION DES MUSULMANS
le Bélédougou. C’est-à-dire que la population reste en majorité musulmane au voisinage des pays arabes et du Macina, et fétichiste au voisinage du Soudan nègre.
Au point de vue des influences religieuses, on peut considérer les tendances Tidianes comme dominant nettement dans la région de Sokolo et dans lest de la région de Goumbou, les tendances Kadriya l’emportant au contraire vers le Kaarta.
Au sud du Kaarta et des pays de Sokolo, s’étend, de Ségou, à Bandiagara, le grand foyer de l’Islam soudanien, tel que l’avait constitué El Hadj Omar et que ses fils l’ont maintenu jusqu’en
Là vivent côte à côte des populations très diverses dont les noms rappellent l’histoire entière du Soudan, comme si elle avait eu pour centre unique cette partie de la vallée du Niger.
Aux représentants indigènes des races du Nord, berbères ou arabes du Sahel, s’ajoutent les descendants des Rouma marocains, et quelques émigrés du Touat, soit même de temps à autre des Chorfa du Maroc, ou du moins des Marocains venant s’adonner au métier lucratif de Chérif, puis quelques groupes de Songhaï isolés; d’assez nombreux Mali-nké restés ou revenus dans le pays avec une situation effacée, des Mandé Dioula plus influents que nombreux dans les villes et comme fond de la population, les Bambara, les Soni-nké et les Peul, ceux-ci dominants dans le Macina, et les précédents, dans le Bossé et vers Sansanding.
Au nord et à l’est de cette région, les Touareg et quelques tribus arabes qui vivent parmi eux, jouent à l’égard de ses habitants un rôle autre que les nomades arabes : ils pillent au nom de l’Islam, et comptent quelques fractions maraboutiques dont les Tholbas ne sont pas sans influence.
Mais en général, toute l’impulsion du mouvement musulman
SITUATION ACTUELLE DE L’iSLAM
appartient aux Soni-nké lettrés des grandes villes du Niger, puis aux Peul.
Nyamina, Ségou, Sansanding, Mopti sur le Niger même, San, Djenné, Bandjagara sur le Mahel Balével, sont, comme Hamdallahi avant sa destruction et quelques autres centres secondaires, d’anciennes cités qui ont eu un rôle historique et commercial considérable. Depuis l’avènement de l’Islam au Soudan, depuis la conversion des rois Songhaï de la première dynastie, c’est dans leurs murs que s’est concentrée toute l’activité intellectuelle de l’idée musulmane. Mais son évolution et sa situation diffèrent pour chacune, suivant les conditions locales.
A Ségou, comme à Nyamina et Sansanding, l’Islam est resté cantonné dans la ville jusqu’à la conquête d’El Hadj Omar. Toute la population Bambara du pays était restée fétichiste, et dominant politiquement la région, elle avait conservé sur les Soni-nké urbains, sauf à Sansanding, où ils étaient les maîtres, une supériorité permettant au fétichiste de vivre côte à côte avec l’Islam. Même à Sansanding, il y avait un quartier fétichiste; à Nyamina et à Ségou, les quartiers musulmans étaient surtout, au contraire, ceux du commerce. L’occupation du pays par El Hadj Omar rendit la prédominance à l’élément Soni-nké musulman, appuyé par une forte immigration Peul.
Au moment de notre occupation, il y avait ainsi en présence trois partis ethniques différents dont deux groupés ensemble : les Soni-nké et les Peul musulmans avec quelques Touatiya, Marocains, etc., puis les Bambara et quelques Mali-nké fétichistes.
Notre politique tendit d’abord à s’appuyer dans cette région, comme dans le Kaarta, uniquement sur l’élément fétichiste, sur les Bambara, et après la prise de Ségou, ce fut un de leurs chefs, le Fama Bodian, qui en reçut le commandement. Mais divisés eux-mêmes en fractions rivales, les Bambara manquaient de
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cohésion, et n’étaient d’ailleurs pas assez forts numériquement pour faire équilibre aux éléments musulmans. On fut bientôt forcé de renoncer à cette expérience. Elle est à rappeler, surtout, pour préciser la situation d’une région confinant par Nyamina au Bélédougou Bambara, par Sansanding au Markadougou Soni-nké, et dans le Sud par Ségou au Miniankala Bambara. L’Islam, malgré El Hadj Omar, est dans l’ensemble du pays tenu en respect par le fétichisme ; il ne l’emporte nettement que dans les villes principales, sauf à Sansanding. Cependant, hors de ces villes, il compte quelques centres d’enseignement à Baroeli, Markadougou, Tako et Boadié, dans les cantons Soni-nké.
Au temps d’El Hadj Omar, le Tidianisme était naturellement devenu la religion officielle, exclusive, aussi bien chez les Soninké que chez les Peul. Depuis, les Kadriya, plus nombreux chez les premiers, ont repris plus d’influence, sans cependant contrebalancer l’école Tidiane à Ségou même, comme à Nyamina et à Sansanding.
Le terme de religion s’applique d’ailleurs si bien à ces traditions d’école, que les représentants des deux doctrines sont en même temps ceux de l’Islam même. A Ségou le moqaddem Tidiane, Abdoul Kadri Tiédani, est imam de la mosquée, de même qu’à Boadié, Alpha Mahmadou Sampara.
Au sud-est de Ségou, dans le Miniankala confinant au Kénédougou, Mali-nké et fétichistes en majorité, les Bambara formaient un canton exclusivement fétichiste, qu’El Hadj Omar n’avait jamais pu réduire, et qui limitait ainsi aux abords mêmes du Niger, le domaine de l’Islam, en face des Peul et des Mandé Dioula.
Ces derniers, comme les autres races soudaniennes, avaient leur capitale nigérienne : San, ville libre commerciale, comme Sansanding, Nyamina, Ségou, mais plus exclusivement musulmane et dominée par le parti des Mandé Dioula.
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Tout en acceptant la suzeraineté d’El Hadj Omar, elle avait conservé une indépendance relative, et moins engagée dans les aventures Tidianes, elle montra, dès le passage de Monteil, des tendances pacifiques.
Deux influences religieuses s’y faisaient et s’y font encore sentir : celle des Soni-nké et des Peul Tidianes, et celle des Mandé Dioula, Kadriya, ceux-ci en majorité et s’appuyant sur leurs frères du Dafina.
Là, les Mandé Dioula ont formé une de leurs principales colonies qui sépare le pays des Mossi, du Kénédougou Mali-nké. A l’époque où les Soni-nké du Niger se dispersèrent, ceux des Mandé Dioula, relevant de la dynastie Songhaï de Za, qui étaient restés avec eux, vinrent s’installer sur la frontière des pays fétichistes voisins et formèrent ainsi, dans le Dafina, une colonie qui sut vivre en bonne intelligence avec les peuplades limitrophes. El Hadj Omar n’avait pas poussé ses conquêtes jusque-là et l’Islam y resta Kadri avec les tendances générales des Kadriya soudaniens.
C’est le vieil Ahmadou Baba Karamoko, le marabout de Lanfiéra, hôte accueillant du docteur Crozat, qui depuis plus d’un quart de siècle personnifiait et dirigeait le mouvement local, tout pacifique, de l’Islam, jusqu’aux fâcheux événements qui, en ces derniers temps, ont inopinément et dans des conditions si regrettables, récompensé ses services par un meurtre injustifié. 11 exerçait une influence considérable à San, où, lui vivant, les Tidiane n’eurent qu’un rôle de second plan. Sa mort peut n etre pas sans modifier ces dispositions, d’autant qu’il existait une école rivale, encore prospère.
Celle-ci est actuellement représentée par un marabout Koulkou Soulbé, appartenant à la tribu d’Assalmi, un de nos adversaires acharnés de la Boucle du Niger, les Irregénaten. Par elle, les influences directes des Mokhtariya Bekkaïya pénè-
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trent jusque-là : localisées plus particulièrement chez les habitants d’origine non soudanienne, s’étendant cependant chez les Soni-nké, au moins comme doctrine religieuse, et pouvant par les conséquences du meurtre d’Ahmed Baba Karamoko, profiter de la surprise légitime des musulmans paisibles du Dafina.
Au nord du Dafina et à l’est de San commence la région où dominaient exclusivement les tendances Tidianes, à l’époque d'El Hadj Omar. Elles se rattachent actuellement, en dehors dés villes du Niger qui ont leur rôle propre, à deux groupes distincts : celui des Peul du Macina et celui des Soni-nké du Bossé.
Ceux-ci forment dans le monde musulman de cette partie du Soudan, une exception remarquable, non seulement par leur attitude politique, mais par leur intransigeance et leur rigorisme doctrinaire.
Politiquement, les Soni-nké du Bossé ont été, à un moment donné, les alliés dévoués d'El Hadj Bougouni, lorsqu’il tenait campagne contre nous dans le pays de Sokolo, à l'instigation de leur chef Ali Kouri, un des derniers partisans d’Ahmadou Cheikhou.
On voit ainsi poindre chez eux une affinité étrangère à la doctrine Tidiane pure, tout en procédant du même esprit exclusif. Il semble en effet qu'il existe dans le Bossé un mouvement religieux procédant nettement des doctrines et de l’organisation des confréries musulmanes proprement dites.
Ali Kouri, plus connu sous le nom d’El Hadj Bossé, avait été à La Mecque et à son retour avait fait un long séjour en Egypte. Il semble qu’il y ait été adepte de la même école dont procédait Mahmadou Lamine, dont Samory, à un moment au moins, subit l’inspiration, celle des Khelouatiya de Si Mostefa el Bekri. En effet, tout en se disant de la voie des Kadriya, il avait introduit, comme complément de la prière obligatoire, des récitatifs de Dhikre ; il évitait de se laisser voir aux
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tidèles et, dans les cérémonies du culte, se mettait parmi les plus humbles des croyants.
Appartenant en tout cas aux Kadriya, il avait en même temps des points de contact directs avec lesTidjaniya Omariya, avec l’école d’El Hadj Omar.
Moins influent que lui, son frère El Hadj Koumbasa habitait chez les Samos au sud de Lanfiéra, étendant de ce côté les ramifications d’un groupe isolé, peu nombreux, mais actif et encore exalté, malgré la conquête de leur pays et la dispersion de leurs chefs.
Au nord de San et du Bossé, commencent les pays Peul qui forment la frontière du Macina. Toutefois Djenné y constitue encore une enclave qui mérite une mention spéciale. Avec ses 1 2,000 habitants, elle constituait sinon la ville la plus populeuse du Soudan, du moins la plus importante et la plus prospère, en même temps que la mieux construite, au moment de notre conquête. Seule, elle avait réellement le caractère et l’aspect d’une ville, tous les autres centres du Niger ne différant guère eux-mêmes des villages ordinaires du Soudan, que par leur étendue et leur nom.
Sa population, au siècle dernier, était encore essentiellement Soni-nké, avec une forte proportion de Rouma, qui lui ont donné un caractère très spécial, par l'infusion du sang marocain. Beaucoup d’étrangers : voyageurs marocains, Berbères et Arabes du Nord, Soudaniens de l’Est, s’y rencontraient aussi. Puis les Peul d’Ahmed Ba Lobo y arrivèrent au commencement du XIXe siècle, vers 1 8 1 5 . A cette époque, les Bambara des Diamous apparentés aux Soni-nké, Kogorotas et Fofana, étaient encore nombreux dans le voisinage, et quoique fétichistes conservaient avec les gens de Djenné d’assez bonnes relations pour occuper tout un quartier de la ville.
Accueilli sans grande résistance par les musulmans, Ahmed
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Ba Lobo eut au contraire longtemps à guerroyer contre les Bambara, sans parvenir à les islamiser complètement.
Lorsque maître du pays, il fonda Hamd Allahi, il laissa dans Djenné une forte colonie Peul.
Les nouveaux venus étaient Kadriya, non du groupe soudanien, mais de la branche distincte d’Othman dan Fodio. Ils trouvèrent à Djenné un double courant tout autre : chez les Soni-nké, les Kadriya relevant de Mohamed el Fadel, dominaient, tandis que chez les étrangers ou les descendants d’Arabes et Berbères du Nord, les Bekkaiya l’emportaient, comme parmi tous les musulmans soudaniens de même origine : conséquence nécessaire du fait que les tribus arabes et berbères, alors dévouées aux Oulad Bekkaï sans exception, étaient maîtresses des routes d’accès au Soudan.
Ces divergences de croyances correspondant non seulement à des différences de races, mais aussi à des dissentiments politiques, faillirent un moment compromettre la domination des Peul. Ahmadou Ahmadou, successeur de Ba Lobo, était presque en lutte ouverte avec les Bekkaï, qu’avaient suivis les Kadriya soudaniens, au moment de l’arrivée des Tidianes avec El Hadj Omar. Mais alors tous les Kadriya, aussi bien ceux qui relevaient des Fadeliya, que ceux des Bekkaï et ceux d’Othman dan Fodio, se réunirent contre le conquérant. Et c’est uniquement à leur coalition, à l’entente des Kadriya, sans distinction d’école, contre les Tidianes, que fut due sa défaite et sa mort à Hamd Allahi, qu’il avait facilement enlevée aux Peul seuls.
Ahmadou Cheikhou, plus habile négociateur que son père, réussit au contraire, par ses avances aux Peul et aux Soni-nké, à neutraliser l’opposition des Kadriya et à se maintenir ainsi. Mais les concessions mêmes auxquelles il fut obligé, l’empêchèrent de faire progresser son propre parti religieux. Après sa chute, Djenné, qu’Ahmadou sut associer à sa résistance, se
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retrouva divisée comme naguère, entre Bekkaiya et Fadeliya chez les Soni-nké et les autres musulmans non Peul, les Peul euxmêmes restant Kadriya de l’Est. En même temps l'élément fétichiste, un moment islamisé, revenait en partie à ses anciennes traditions chez les Bambara et leurs alliés les Bobos, un peu moins nombreux qu’eux.
On compte ainsi actuellement dans le canton de Djenné, environ 45,000 musulmans dont 5, 000 Bambara contre 25, 000 fétichistes dont 1 5,ooo Bambara et 5, 000 Bobos, Samos et Mandé.
Parmi les musulmans il n’y a pas plus de 5, 000 Tidianes : Toucouleurs, Soni-nké et Dioula : tous les autres sont Kadriya. Ces proportions sont les mêmes pour la ville, sauf en ce qui concerne les Tidianes, relativement assez nombreux pour qu’un tiers des écoles et des mosquées leur appartienne.
Dans le Macina, la situation est tout autre de longue date. Au moment de l’arrivée dçs Peul d’Ahmed Ba Lobo, les Touareg y incursionnaient fort loin, au milieu d’une population de Bambara, de Mali-nké et de Bobos, fétichistes; de Soni-nké, à Bandjagara et sur le Niger. Peu à peu, il se forma chez les Peul deux grands partis : celui des Peul proprement dit, et celui des Habés, composé de leurs anciens captifs, des habitants primitifs qui après leur conquête se rallièrent à eux et se firent Peul eux-mêmes, pour mieux se défendre des Berbères. Puis El Hadj Omar avait amené avec lui de nombreux Toucouleurs qui se fixèrent dans le pays. Mal reçus par les Peul de race, ils se mêlèrent davantage aux Habés. Ceux-ci devinrent ainsi Tidianes de fait à plusieurs reprises, tout en se détachant du parti d’El Hadj Omar, puis de celui de ses fils, suivant que la politique Tidiane s’appuyait sur eux ou sur leurs anciens maîtres.
Au moment de la destruction de la puissance d’Ahmadou Cheikhou, les Peul étaient ainsi hostiles au parti Tidiane qui comprenait les Habés et les Toucouleurs.
RÉPARTITION DES MUSULMANS
Depuis, ceux-ci, restés au Macina en petit nombre, et avec eux la plupart des Habés, principalement ceux d’origine Mali-nké, forment encore un noyau assez actif de Tidianes, sans dépendance religieuse directe pour la plupart, mais dont les Thalibé sont en partie Tidjaniya au sens propre du mot et reconnaissent Ahmadou Cheikhou, non seulement comme chef politique, mais comme Cheikh et Triqâ, comme chef spirituel.
Tous les Peul purs au contraire, et avec eux les Soni-nké, se disent Kadriya. Mais l’influence des Fadeliya ne s’étend pas jusque-là et il n’y a à proprement parler de Kadriya que les Peul, ceux qui conservent les affinités primitives de l’Est, et reconnaissent pour chef religieux l’Almamy de Sokoto, successeur rituel d’Othman dan Fodio.
Les autres avec les Soni-nké, sont Kadriya Bekkaiya.
Les premiers relèvent principalement de l’Amirou de Dovenza, marabout influent, de la famille même d’Othman dan Fodio et de la descendance de Ba Lobo, dont l’autorité religieuse est assez grande pour que son école soit fréquentée même par les Tholba de sang arabe.
Les seconds sont en majorité disciples d’Alpha Raha, moqaddem des Kadriya Bekkaiya, à Bandjagara, et lui-même ancien Mourid de la Zaouiya des Bekkaï à Timbouctou. Deux autres centres religieux, celui de Saréforé, à l’entrée du Koli-Koli, et celui de Dari-Salam dans le Foutouka, ont aussi une certaine importance parmi les Kadriya.
Pour compléter cette énumération, il faut ajouter que depuis la nomination d’Aguibou comme Fama du Macina, il existe à Bandjagara, une Zaouiya Tidiane, tenue par des Thalibé du Dinguiray. Mais cette création, toute officielle, ne paraît pas avoir eu une influence marquée sur les anciens Tidianes.
Il reste à signaler dans le Macina, l’existence d’une curieuse secte musulmane, dont le centre est le village de Sassa. Son
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fondateur, Kairou el Dine, qui la dirige encore, a cherche à simplifier l’Islam et à le purifier par une initiation progressive, par l’enseignement exclusif de trois livres, résumant tous les principes de la foi et réservés à trois catégories d’adeptes ; les enfants ne sont admis qu’à la lecture du premier, qui paraît être le Koran, la connaissance du second, résumé des Hadits, étant le privilège des vieillards. Enfin le troisième, qui paraît être l’exposé d’une doctrine soufique particulière, n’est confié qu’aux Thalibé ou aux disciples qui aspirent à le devenir et en sont jugés dignes Ceux-ci seuls font la prière entière, les deux autres catégories de fidèles étant réduites à un abrégé des Salaouat obligatoires.
En dehors de Sassa, cette doctrine schismatique compte, paraît-il, d’assez nombreux partisans chez les Peul du Guilguidi, de Ouididi, du N’Doundi, du Dallo et chez ceux des Mossi, parmi lesquels elle a pris naissance.
On trouve encore dans le Macina quelques fétichistes Bambara et Mali-nke, Habés, Bobos et Samos, et même Peul, qui, au contact des premiers, ont renoncé aux pratiques puis à la foi de leur race. Au Nord et à l’Est, la population berbère et arabe redevient exclusivement musulmane.
La région de Timbouctou, limite du Sahel et du Sahara avec son régime de lacs au milieu des collines sableuses, présente ce caractère sociologique très spécial, d’être, à l’égard du Soudan, le point de pénétration des influences du nord de l’Afrique. A côté d’une population soudanienne, composée de Songhaï, de Bambara et de Soni-nké apparentés à ceux de Djenné, de captifs et descendants de captifs, représentant dans un mélange héréditaire toutes les peuplades qui payaient naguère leur dîme au grand marché d’esclaves, les Peul seuls figurent un élément indépendant des éléments arabes et berbères. Peu nombreux d’ailleurs, sauf dans le Gourma méridional, ils n’ont guère joué
RÉPARTITION DES MUSULMANS
qu'un rôle intermittent dans la zone que traverse la Boucle septentrionale du Niger, au temps d’ Ahmed Ba Lobo et d’El Hadj Omar. Tout le pays est en réalité dans la dépendance générale des Touareg et des Arabes, moins nombreux au sud du fleuve que les Soudaniens nègres, mais leurs maîtres.
Ce serait une erreur qu’attribuer dans cette région une valeur ethnographique trop absolue aux termes Touareg et Arabes.
Tandis qu'au Nord, s’étend dans la partie centrale du Sahara, celle dont i’Atakor n’Ahaggar forme un centre géographique, le domaine de la race berbère pure, il s’est produit un double mouvement de la race arabe, du Nord au Sud, parallèlement à la côte Atlantique, et de l’Est à l’Ouest, parallèlement au Soudan. Dans quelques cantons, les Arabes se sont peu mélangés aux Berbères, et c’est le cas par exemple des tribus connues sous la dénomination générale et vague de Maures. Ailleurs, comme dans le pays de Timbouctou, il y a eu, au gré des alliances momentanées, de nombreux mélanges de sang, de langues, de coutumes. Telle tribu qui revendique des origines arabes, porte un nom berbère, parle sinon le Tifinagh. du moins une langue fortement berbérisée et a adopté jusqu’au vêtement, aux coutumes sociales des Touareg. Telle autre, réputéeberbère, ne l’est que par convenance ou préférence politique. On trouve cependant quelques distinctions nettement caractérisées. Mais d’une manière générale, les mélanges s’étendent jusque dans l’intérieur de la tribu, où on trouve côte à côte les éléments arabes et berbères, répartis en fractions d’un même groupement.
D'autre part, le nom général que s’attribuent les diverses fractions d’une même tribu, ne représente, souvent aussi, qu’un groupement partiel, historique ou géographique et non ethnique. Il faudra donc attendre que des études plus complètes, portant à la fois sur l’histoire et sur l’ethnologie du pays, aient complètement éclairci une classification encore provisoire, pour se pro-
ISLAM
SITUATION ACTUELLE DE l’iSLAM
noncer avec certitude sur la répartition des diverses tribus.
Actuellement, on peut considérer d’une façon générale la région de Timbouctou, comme comptant dans le groupe Berbère, avec lequel elle est en contact : les Kêl Immiden ou Aouelimmiden de PAdghagh, les Irregenaten et les Igouadaren comme Berbères purs ; les Berabich, les Kountah et les Allouch comme Arabes purs, les autres tribus étant mélangées. Mais cette répartition ne répond pas au groupement apparent qui semble être le suivant :
Aux Touareg, se rattachent, sous la formule imprécise de confédération des Tademeket, les Tenguérériff, campés dans l'ouest de Timbouctou vers la région du lac Faguibine, jusqu’au Niger, et dont dépendent comme alliés les Imidedgen ; les Kêl Temoulaï qui occupent les deux rives . du fleuve vers Kabara ; puis les Irregenaten, habitants de PAribinda ou Gourma, au sud et à l’est du fleuve.
Au nord du Niger, on trouve les Igouadaren, dont quelques fractions vivent dans PAribinda, et auxquels confinent les Kêl Immiden.
Parmi les Arabes, les Berabich, peut-être d’origine berbère, mais politiquement arabisés, ne viennent jusqu’à Timbouctou de PAzaouad et de la région saharienne du Nord, qu’isolément, de même que les Oulad Allouch du Sahel, à la lisière duquel campent des Tormoz des Berabich, et les Deïlouha des Oulad Allouch, fractions indépendantes de ces deux tribus. — Puis les Kountah, venus du sud du Maroc, s’étendent sur les deux rives du fleuve, à l’est de Timbouctou, de l’Adghagh au Gourma ; les Kêl Antassar, divisés en nombreuses fractions dont le territoire situé au nord du Niger, a Timbouctou pour limite occidentale et qui, sous le nom commun de Kêl Iguellad, peuvent sembler se rattacher à la famille berbère ; les Kêl es Souk de l’est du Niger, qui malgré leurs prétentions à une origine
RÉPARTITION DES MUSULMANS
arabe font partie de la famille berbère des Tademeket ; enfin quelques petites tribus maraboutiques, berbères de race, mais nominalement arabes, comme les Chorfiga, disséminés çà et là au milieu des autres peuplades.
Sauf les Kountah et quelques fractions maraboutiques, relativement paisibles, par tradition, toutes ces tribus forment à notre égard, un parti général de résistance, d’opposition, indépendamment de toute question religieuse. Ce parti se divise d’ailleurs en çofs, dont l’un ou l’autre peut se rapprocher de nous momentanément, sans qu'il en résulte de modification dans ses tendances nécessaires, qui répondent à ce fait que notre occupation équivaut pour les tribus à un bouleversement complet de leurs conditions d’existence antérieure. Fdles arriveront peu à peu à transformer leurs procédés commerciaux, à substituer les transports, l'élève, au pillage et au trafic des esclaves. Mais ce n’est pas du jour au lendemain que les races se transforment. Il faut, en dehors de tout mouvement islamique, s’attendre au maintien sur nos frontières sahariennes du Soudan, d’un état de choses comparable à celui qui s’est maintenu pendant cinquante ans sur les frontières méridionales de l’Algérie, avec cette différence toutefois que les influences soudaniennes de sang, de rapports séculaires, qui se font sentir chez les nomades de ces parages, les ont mieux préparés que ne l’étaient ceux du Sud Algérien, à se plier aux lois des conquêtes étrangères.
Puis, l’extrême division de leurs tribus, en çofs hostiles les uns aux autres, l'absence d’éléments favorables à la constitution des grands groupements, les met plus facilement à notre merci
En ce qui concerne la question religieuse proprement dite, il ne faut pas perdre de vue que Timbouctou, avant de devenir un poste français, était une cité cosmopolite, où, à côté d’une population soudanienne, Soni-nké en majeure partie comme élément libre, se trouvaient représentés nonseulement les Berbères et les
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Arabes de la région, mais aussi les Berbères et les Arabes du nord du Sahara. Il y venait parfois des Tripolitains de Mourzouk, par Agadès, des Tunisiens du Nefzaoua. Le sud de l’Algériey a été représenté, voici une vingtaine d’années, par quelques Chaamba. Les gens du Touat y étaient relativement nombreux ainsi que les Marocains de toute provenance : commerçants, acheteurs d’esclaves et chérifs à destination du Soudan.
Dans ces contrées lointaines, au milieu de races crédules, les voyageurs s’affublent volontiers de qualités qu’ils n’ont pas.
Chacun tend facilement à grandir son rôle ; puis dans ce milieu, les spécialités religieuses deviennent aisément un complément commode de passeport. Il était donc logique de considérer naguère Timbouctou comme un point de concentration des diverses influences islamiques, en mouvement dans le Nord. De même que les Chorfa y abondaient, les moqaddem étaient nombreux. Actuellement encore, en fouillant un peu sous la surface des apparences, on trouverait sans doute, tel Thaleb indifférent, tel commerçant paisible, qui se complaît à ses propres yeux, se grandit aux regards de quelques initiés, en faisant profession de moqaddem, ou aussi quelque Khouan convaincu, Thaleb émigré, par suite d’aventures en son pays.
Mais hormis ces exceptions sans conséquence, la seule confrérie du Nord, réellement représentée à Timbouctou, serait celle des Derkaoua, avec une quinzaine de Khouan relevant, ces dernières années, d’un moqaddem originaire du Tadjakant, Si Mohammed Ali.
Seuls les Kadryia et les Tidjaniya comptent réellement avec les Bekkaiya comme influence locale.
M. l’interprète Marchand mentionne un autre groupe de Kadriya, dont la filiation remonterait au XVIe siècle de notre ère et dont le premier Cheikh local aurait été Sidi Ali ben Nedjib, de la tribu maraboutique des Ahl Sidi Ali. Peut-être faut-il
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voir dans cette provenance une affinité avec les Bekkaiya. D’après le même auteur, les Kadriya de la région de Timbouctou, comprenant la plupart des noirs et quelques Touareg, auraient pour moqaddem DaoumaKoy, cadi du Kissou. Ils se réuniraient indifféremment dans les trois mosquées de la ville, comme c’est souvent le cas des Khouan en pays musulmans. Daouma Koy avait eu lui-même pour Cheikh, Alpha Salif Bouyé, marabout Peul de Goundam, très influent, et que ses affinités de race rattachent au groupe de Sokoto.
Il est fort probable qu’en réalité, les Kadriya de la région de Timbouctou sont, les uns de l’école de Mohammed el Fadel, par conséquent un peu Bekkaiya ; les autres de l’école de Sokoto, et qu’étant données les relations de la ville avec le Nord, il a dû souvent se mêler aux uns et aux autres des Kadriya de fractions différentes.
Les Tidjaniya, suivant les mêmes renseignements, relèveraient d’un Soni-nké, El Hadj ben Zerrouk, revenu de La Mecque en 1888, et par conséquent étranger aux Tidjaniya du Soudan. En quittantTimbouctou, El Hadj ben Zerrouk s’est retiré à Djenné. Beaucoup plus nombreux et importants comme influence que les Kadriya et les Tidjaniya, les Bekkaiya sont en réalité les véritables maîtres spirituels du pays, mais avec les réserves qui résultent de leur rôle et de leurs échecs politiques.
De même que Mohammed el Fadel naguère, beaucoup de serviteurs religieux de cette famille l’ont abandonnée en tant que Khoddem, tout en restant Bekkaiya de doctrine, ou plus exactement Kadriya de l’école de Sid el Bekkaï. Seuls, quelques membres de la famille, dispersés çà et là, conservent une clientèle locale : tels sont probablement les moqaddem que mentionne M. Marchand : Sidi el Bey ben Amar, à Talala dans l’Adrar, et Sidi Alouata ould Hamadi, à El Eula dans l’Aribinda.
SITUATION ACTUELLE DE l’iSLAM
Mais le véritable chef de la famille, est Sid el Abidine, fils de Sid Ahmed el Bekkaï, qui, depuis la mort de son père, il y a une trentaine d’années, erre de tribu en tribu dans le Sahara, tantôt chez les Kêl Immiden, tantôt chez les Irregenaten, allant même au Ahaggar et au Touat, toujours en quête de compagnons de pillage pour former un rezzou, attaquant d’ailleurs indifféremment les uns et les autres.
11 rappelle tout à fait Si Kaddour, des Oulad Sidi Cheikh, pendant la période agitée de son existence, et est comme lui un coupeur de route dangereux, sans avoir d’ailleurs plus d’importance générale que celle qu’on accorde au bruit qu’il fait.
La véritable influence religieuse de sa famille est passée aux mains de son cousin Baba'Ahmed Ould Cheikh el Mokhtar qui, après la mort de son oncle Sid Ahmed el Bekkaï, devint le chef des Bekkaiya de la région. Installé d’abord dans l’Aribinda, il a ensuite passé le Niger pour aller chez les Kountah et les Irregenaten. Autant que le permettait l’état d’anarchie des tribus arabes et berbères de la région; l’influence religieuse qu’il représentait s’est maintenue assez respectée, mais en perdant tout caractère politique actif.
Une fraction des Irregenaten, de caste Zaouiya, les Chioukh, les Ahl Sidi Ali des Iguellad ; les Kel Aoussa ; les Cheurfiga et les Kêl es Souk des Tademeket, constituent, avec les Kountah, la clientèle religieuse des Bekkaï. Mais ces tribus sont fractionnées en çofs religieux, se rattachant à differents membres de son ancienne lignée, et quoique Sid el Abidine soit reconnu d’une part comme chef seigneurial de la famille, et son cousin Baba Ahmed Ould Cheikh el Mokhtar d’autre part, comme plus spécialement héritier de la Baraka familiale, il s’en faut de beaucoup qu’il y ait unité de vues, entente entre tous les groupes des Bekkaiya. Cela ne veut pas dire que leur réunion en un faisceau commun soit impossible. Mais de même que chez les
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Oulad Sidi Cheikh, à plusieurs reprises, ce groupement n’existe pas, et il faudrait se garder, en prenant le contact des Bekkaiya, d’imiter ce qui s’eist passé en Algérie pour le Oulad Sidi Cheikh. Au lieu de profiter de leurs divisions, au lieu de chercher à les fractionner davantage, pour les affaiblir, nous avons souvent contribué à rendre leur famille plus puissante en la groupant, par l’attribution à tel ou tel de ses membres d’une autorité générale qu’il n’avait pas.
A l’est du Niger, nos relations avec les Kountah, les Kêl Immiden, les Irregenaten, les Kêl es Souk, sont de telle nature, qu’il est actuellement difficile de démêler leurs affinités d’une façon précise. Aussi longtemps que nous n’aurons pas, à l’égard des nomades arabes et berbères de la rive gauche du fleuve, une politique d’abstention, de progression lente, comme dans le Bas-Sénégal, aussi longtemps que l’attrait du contact si intéressant de ces nomades, que le sport des rezzous l’emporteront dans nos relations avec eux, il faut s’attendre à les voir guerroyer contre nous, comme nous-mêmes contre eux, indépendamment de toute influence générale ou locale.
Aussi sans s’astreindre à démêler ce qui peut en être de leurs tendances, la portée que peut avoir la présence parmi les uns d’Ahmadou Cheikhou, et d’Ali Kouri chez les autres, de nos adversaires chassés du Soudan chez tous, semble-t-il sage seulement, de considérer que les traités diplomatiques, tels qu’ils sont, réservent au Anglais à l'est du Niger, les pays soudaniens, ceux des populations sédentaires et maniables, nous laissant non pas le sol sablonneux de Lord Salisbury, mais le Sahel, fertile et riche en lui-même, difficile à pacifier et à occuper, par ses habitants. Au lieu de l’avoir devant nous en largeur, nous l’avons en longueur : notre situation de ce côté est celle que nous aurions au nord de Saint-Louis, de Nioro, si nos voisins du Sahel s’échelonnaient avec la même densité qu’à la fron-
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tière du Soudan, sur un millier de kilomètres. Elle ne comporte qu’une attitude sage, en l’absence d’une pénétration définitive par voie ferrée ou par moyens d’une puissance analogue : l’abstention.
Au sud-est de la Boucle du Niger, jusque vers Say, les Touareg restent dominants sur les deux rives du fleuve: Tademekêt d’abord, puis Kêl Immiden, rhélangés de quelques fractions de Kêl es Souk, et pénétrés de Peul, qui, d’abord vassaux, deviennent indépendants à la limite du territoire des Kêl Immiden de Madidou, jusqu’à la région des rapides. Comme dans les autres contrées soudaniennes, les races sont de ce côté très mélangées. En suivant le fleuve de Gao à Say, on rencontre des Tademekêt, des Tenguéreriff. des Kêl Immiden, des Kêl es Souk, des Peul Habés et Rémabés, des Songhaï, voire même des Toucouleurs d’Ahmadou Cheikhou, sans compter les Mossi, les Bobos, les Samos et les Mandé de toute souche; vers l’intérieur, sur la rive droite, tout le pays est d’abord musulman dans toute la largeur de la Boucle du Niger, avec le Macina, le Bossé, l’Aribinda. Puis le domaine de l’Islam se rétrécit, limité par la vaste région fétichiste dont le Mossi est le centre, pour se trouver au sud de Say, réduit à une bande de peu de largeur le long du fleuve, par le Gourma et les pays Bariba, fétichistes.
Dans ces pays musulmans de la rive droite du Niger, deux grandes influences principales se font sentir : celles des Kêl es Souk et des Peul de Sokoto. Leurs principaux centres religieux sont Dori et Say. D’une façon générale tous les adeptes de l’Islam mystique sont, de ce côté, Kadriya, quoique on compte quelques Tidjaniya émigrés avec Ahmadou Cheikhou, chez les Kêl es Souk. Mais ce sont des Kadriya Bekkaiya ou des Kadriya de Sokoto, les uns et les autres très différents par leurs tendances des Kadriya du Soudan.
RÉPARTITION DES MUSULMANS 297
A Dori, tous, Kêl es Souk et Peul, font facilement preuve d’une certaine exaltation. C’est là que s’était d’abord réfugié, après la prise de Macina, Ahmadou Gheikhou, qui à Say, avant l’occupation, avant sa fuite dans l’Est, avait avec ses Toucouleurs et grâce au concours d’Ali Bouri, réuni déjà plusieurs milliers de combattants sous son autorité.
Le mouvement Tidiane n’a pas cependant de racines profondes dans le pays, mais d’une part, les Kêl es Souk de la région semblent obéir à des influences extérieures, encore mal définies, auxquelles il faut peut-être encore attribuer quelque origine tripolitaine, et beaucoup plus que tous leurs congénères semblent inféodés avec réflexion, au parti de la réforme moderne de l’Islam, de la résistance quand même à la conquête chrétienne. D’autre part, les Kadriya de Sokoto, soit qu’ils subissent des influences anglaises, soit pour toute autre cause, nous sont nettement défavorables, sinon hostiles. Or leur pénétration entre le Mossi, le Gourma et les pays Bariba, quoique limitée, comme cantons indépendants, à quelques enclaves soit de Peul Habés, soit de Peul Rémabés, a une très grande importance par sa diffusion commerciale. On les retrouve au Mossi et au Gourounsi, comme au Yatanga, au Gourma, et plus au sud, vers le Haut-Dahomey, comme commerçants et voyageurs, dans tous les centres populeux.
Au Yatanga, les trois mosquées qui existent leur appartiennent. Dans le Mossi ils se montrent plus intrigants que les Mandé Dioula: partout, ils représentent un élément activement religieux et qui malgré sa faiblesse numérique, son isolement, n'en est pas moins à surveiller. Les Foulbés musulmans du Dahomey fournissent un exemple assez caractéristique de leurs tendances : contre Béhanzin fétichiste, ils se sont appuyés sur nous, nous offrantleurs services d’intermédiaires ; mais en même temps ils renseignaient les Dahoméens sur nos mouvements et
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nos projets, et empêchaient les musulmans indigènes de la frontière de nous fournir des auxiliaires.
Il importait donc de mettre nettement en lumière ce fait que d’une façon générale, peut-être simplement par suite de conditions politiques étrangères à la question religieuse, les Kadriya de l’Est, ceux qui relèvent de l’Almamy, de l’Émir de Sokoto, des Peul Haoussas, ont une attitude tout autre que celle des Kadriya de l’Ouest, relevant des Oulad Mohammed el Fadel.
A ceux-ci, on peut rattacher une partie des Bekkaiya arabes ; aux premiers, presque tous les Bekkaiya berbères et tous les Tidianes.
Si le Soudan se trouve ainsi islamisé avec des tendances diverses sur toute sa ceinture, la région centrale est restée fétichiste dans la vaste zone occupée par le Mossi, le Gourounsi, le Yatanga, le Gourma, les pays Baribas, les pays Bobos et Séniéré. Là, l’Islam est numériquement en très faible minorité : non sans influence cependant.
Le Mossi ne compte que quelques mosquées : une à Ouagadougou, une à Mané; puis dans quelques villages de Mandé Dioula, de Soni-nké ou de Peul, on trouve des Makam de prières. Mais l’élément musulman est en meme temps l’élément commerçant, et riche par conséquent : quoique les Naba, les souverains locaux et toute la petite aristocratie locale, leur soient opposés, ils sont subis et respectés et c’est là le cas général.
Quelques cantons seuls les excluent. Dans d’autres, au contraire, chez leurs captifs de culture, ils ont une clientèle dévouée. Somme toute, avec un rôle secondaire dans le présent, ils peuvent à un moment donné acquérir, dans les mêmes conditions qu’au Djolof, au Oualo, une situation beaucoup plus importante.
Quoique tous, Mandé Dioula, Soni-nké Djenanké, c’est-à-dire Djenné, ou Soni nké Samos du Bossé; Peul Haoussa du Sokoto,
RÉPARTITION DES MUSULMANS 299
ou Peul Habé, Hirmabé et Sambourou du Macina vivent en bonne intelligence et groupés, les influences dominantes varient d’une région à l’autre.
Au Yatanga et au Gourma, les tendances des musulmans sont celles de Dori et de Saï, c’est-à-dire du Sokoto. Dans le Gourounsi, au nord du Mossi et des pays Bobos, ce sont celles de Djenné et de San. Au sud du Mossi et dans les pays Baribas, celles de Salaga, qui procèdent du mouvement Haoussa, l’emportent. Dans l’ouest du Mossi et dans les pays Bobos du sud, Kong domine.
On peut, au point de vue du mouvement musulman, diviser en deux groupes principaux les régions qui restent à examiner, pour terminer cette revue de l’Islam soudanien : les pays Mandé jusqu’à Kong et Bondoukou, puis le Foutah-Djallon et ses abords.
On a vu qu’entre le Sénégal et le Niger, les Mandé, quoique présentant quelques petits centres islamisés, sont en très grande majorité fétichistes, sur la ligne de Kayes à Bammako.
A Bammako même, les conditions commerciales étant les mêmes que dans les autres villes du Niger, il y a, à côté d’une population indigène fétichiste, un élément musulman cosmopolite, assez nombreux et influent. On y trouve des Soni-nké de Sansanding et de Djenné, des Mandé Dioula, des Maures du Sénégal, des Tholba du Sahel, de passage. Parmi les musulmans résidants, deux influences dominent : celle des Kadriya soudaniens et celle des Tidiane, mais plutôt des Tidiane du Dinguiray que du Macina.
Ce sont d’ailleurs les Soni-nké Traouré qui l’emportent et leur chef, le cadi de la ville, est précisément Tidiane.
Dans le Manding, qui, couvrant les deux rives du fleuve, s’étend jusqu’au Kénédougou, la majorité des habitants, Malinké, sont fétichistes.
3oo
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Convertis officiellement au temps de Samory, sauf dans quelques cantons comme le Kangaba, ils n’ont pas tardé à revenir au Dolo, à l’ivrognerie, et au fétichisme par conséquent, une fois délivrés de lui. Cependant comme dans tous les pays Mandé, suivant le Diamou, suivant le Tenné ou le village, l’Islam est plus ou moins dédaigné.
La situation est à peu près la même dans le Kénédougou, où, bien que les chefs de Sikasso fussent eux-mêmes musulmans, d’origine Tidiane, et en dernier lieu, Tidianes pratiquant, les musulmans sont peu nombreux parmi la population même du pays.
En se rapprochant au contraire du Foutah-Djallon, l’ensemble des pays Djallonké est en majorité, sinon islamisé, du moins soumis à l’influence prépondérante des musulmans.
C’est le cas par exemple du Kanadougou, entre le Dentilia et Dinguiray, tous deux complètement musulmans, le premier suivant les influences que représentait Mahmadou Lamine et le second suivant les influences Tidianes officielles. Le Kanadougou même, avec 7 à 8,000 musulmans contre 60,000 fétichistes, n’en est pas moins dominé par les premiers. Chez les Djallonké proprement dits, dans le Oulada et le Baléia, il en est de même. La plupart des villages actuels ont été fondés par des Soni-nké Silla et Kaba, réfugiés dans ces parages et autour desquels se sont groupés des Djallonké ou les réfugiés Mandé, fétichistes ou non.
Tel est le cas par exemple de Nono, nouveau centre de 2 à 3, 000 habitants, où les musulmans, au nombre de 5 à 600 seulement, sont cependant les maîtres de la ville.
Dans le pays de Kourouma, le Sangaran et le Kissidougou, les Mali-nké l’emportent au contraire et, malgré les conversions imposées par Samory, le fétichisme n’a pas perdu beaucoup de partisans. Cependant, sauf dans le Kissidougou, où les indigènes
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3oi
sont plus nettement réfractaires à l’Islam, il est certain que, comme dans la plupart des cantons Mali-nké, les musulmans ont une autorité, une influence générale prépondérantes, à bien des égards. Ils sont considérés, traités par leurs voisins comme s’ils appartenaient à une classe supérieure, et c’est là un signe dont il faut tenir compte en envisageant l’évolution locale.
Plus loin, vers le Sud, la situation ne se modifie pas dans le Toukoro et les cantons limitrophes.
En suivant la frontière de Libéria, on arrive ensuite à une colonie de Mali-nké, émigrés à Lépoque de la conquête, qui est au contraire exclusivement musulmane, localisée d’ailleurs au milieu de peuplades apparentées à celles de la côte, les Tomas, qui sont exclusivement et fermement fétichistes.
Ces Mali-nké du même groupe que les Veï ont subi à une époque antérieure une influence religieuse caractérisée par les noms de quelques-uns de leurs villages groupés autour de Mousardou et de Beyla : Dhakir Allah, Billallah, Médina, comme si leur fondateur eût été quelque pèlerin familier du Dhikre. On retrouve cette même influence perpétuée par le Cheikh de Beyla, marabout Kadri, respecté et célèbre dans toute cette petite province.
Mais déjà, quand Anderson visita Mousardou, il y a trentecinq ans, les Mali-nké de Beyla s’occupaient beaucoup plus de leurs rivalités intérieures que du mouvement musulman et, fait remarquable, ils restèrent complètement étrangers et indifférents à la tentative de renaissance musulmane d’El Hadj Omar.
D’après M. Marchand ils récitent le Dhikre des Kadriya après la Fatiha, ce qui confirmerait l’impression donnée par le choix des noms de leurs villages et l’hypothèse de l’installation dans ces parages reculés d’un essaim Kadriya, non au sens soudanien, mais au sens algérien du mot.
Sur le Niger même, le grand centre musulman était Kankan,
SITUATION ACTUELLE DE L ISLAM
célèbre déjà à l’époque des historiens arabes par son illustration religieuse et qui fut un moment la capitale musulmane de Samory. Toute la partie du pays Mandé qui s'étend au sud du Kénédougou et du Manding, entre le Niger et les pays Bobos, au nord du Ouassoulou, compte une forte proportion de Mandé Dioula tous musulmans, vivant au milieu de Mali-nké plus nombreux et fétichistes. C’est ainsi que Kankan, Kérouané, Ténétou et une vingtaine d’autres villages secondaires sont des centres islamiques. Mais pour bien se rendre compte de leur importance, il ne faut pas perdre de vue ce qui vient d’être dit pour les pays Djallonké. Quelques Mandé Dioula se groupant d’abord autour de l’un d’eux forment un petit noyau de musulmans. Ils ont un Makam de prières, plus tard une mosquée, hutte aux murs de terre avec toit de chaume, autour de laquelle l’imam fait profession de Thaleb. L’école créée en même temps, est une Zaouiya si l’on veut, le lieu de réunion des fidèles.
Puis, peu à peu, le noyau grossit de nouveaux arrivants ; quelques fétichistes attirés par les uns ou par les autres « font Salam » à leur tour, conversion sommaire consistant à ne plus s'enivrer avec le dolo, à porter un turban blanc ou une chéchia et un pagne blanc. A la deuxième génération, quelques enfants vont à l’école, apprennent le Koran, la lecture et l’écriture. Puis 2 ou 3, sur 5o ou 100, se rendent à Kong ou à Djenné, San, etc. : les voilà Thalibé. Hommes libres ou captifs, c’est ainsi que les fétichistes deviennent musulmans dans les régions où il n’y a pas un antagonisme absolu entre l'Islam et le fétichisme ; les véritables musulmans sont peu nombreux ; autour d’eux il y a une classe plus importante de musulmans de carrière, par goût social, intermédiaire entre les populations indigènes, et les étrangers, adeptes éclairés de l’Islam.
Sur 1,000 indigènes, dans le pays Mandé, au nord de Kong, il
RÉPARTITION DES MUSULMANS
peut y avoir en moyenne io véritables musulmans et ioo Malinké qui les imitent .
D’autre part, soit pour raison de commerce, comme à Kankan et Kérouané, soit à cause de l’influence de tel marabout, terme qu’il faut prendre ici au sens de personnage plus riche que ses voisins, ayant plus de captifs et plus pieux, comme à Ténétou, quelques villages sont exclusivement musulmans. De meme certains cantons d’un Diamou, hostile aux Diamou fétichistes, restent uniquement mahométans.
Il semblerait que, somme toute, la résultante du mouvement caractérisé de la sorte doive être une progression de l’Islam, et il en eût été ainsi naguère, si les guerres perpétuelles, de village à village, de peuplade à peuplade, n eussent maintenu plutôt un état général d’équilibre. Presque toujours, en effet, les guerres, en dehorsdes grands bouleversements commeceuxd’El Hadj Omar, de Samory, avaient pour cause quelque tentative de conquêtes d’un chef musulman, contre lequel se liguaient les fétichistes. Progression de l’Islam dans la paix, réaction du fétichisme à l’occasion des guerres, telle était donc l’allure générale du mouvement islamique avant Samory.
Celui-ci s’était d'abord appuyé uniquement surles musulmans, avait voulu islamiser les fétichistes. Puis en dernier lieu, il en est venu à n’envisager comme considération politique que la levée des impôts, le recrutement de ses Sofas, à se montrer aussi impitoyable pour les uns que pour les autres. Il n’a laissé derrière lui que des ruines, et cette horrible tourmente a évidemment déterminé chez les fétichistes un sentiment de répulsion profonde envers l’Islam, somme toute, en cause.
Mais la conquête française est intervenue, assurant la pacification définitive du pays : les anciens partis ont repris leurs situations respectives et bien que la politique actuelle soit plutôt favorable au fétichisme, bien que les musulmans moins nombreux
304 situation actuelle de l'islam
aient perdu plus que les fétichistes, il est inévitable que l’Islam bénéficiera du calme pour les mêmes raisonsqui l’ont si activement développé dans le Bas-Sénégal : parce que les interprètes, les agents de l’administration, appelés à se servir de la langue arabe, seule langue écrite du pays, parce que les indigènes qui forment les troupes régulières, sont en grande majorité musulmans.
Pour le moment la question religieuse n’existe pas dans les pays Mandé. Elle ne serait d’ailleurs pas inquiétante quant à présent, les influences Kadriya pacifiques, intervenant seules ; mais il faut prévoir l’islamisation lente, progressive de la région.
Il n'en est autrement qu’aux abords de Kong et de Bondoukou, foyers anciens du mahométisme et qu’avoisinent des provinces fétichistes politiquement : le Ouassoulou méridional, les pays Séniéré^et Bobos. Les derniers se rattachent au groupe des pays Mossi, les premiers à celui des Tormoz de Libéria, voisins des Veï et leurs ennemis invétérés. Il existe dans ces parages quelques petits centres uniquement musulmans : la diffusion du mahométisme ne se produit pas par pénétration individuelle.
A Kong et à Bondoukou.on est au contraire complètement en pays musulman. Avant Samory, qui a dévasté ces villes et a massacré une partie de la population, c’étaient, Kong surtout, des centres musulmans, parce que commerciaux, aussi importants qu’anciens.
Sans emprunter à une situation géographique, telle que celle des villes du Niger, leur rôle d’entrepôts, elles ne l’en jouaient pas moins à la limite du Soudan et de la zone côtière. Avec un fond de population Mandé Dioula et Soni-nké, elles comptaient beaucoup d’étrangers, des Peul de l’Est surtout, participant ainsi du mouvement Kadriya, qui a son origine à Sokoto, et du mouvement mixte du Niger Djennanké.
L'Islam dans l'Afrique occidentale PI. Vil
RÉPARTITION DES MUSULMANS
Il est probable que les mêmes éléments, dispersés en partie, ne tarderont pas à se retrouver en présence tels qu’ils étaient, sous les influences dominantes des Mandé Dioula et des Peul Haoussa, influences matériellement commerciales; spirituellement plutôt défavorables à la domination européenne.
Tout autre est le cas du Foutah-Djallon, pays exclusivement musulman et où l’élément étranger, voyageur, n’a qu’un rôle très effacé.
Plus encore qu'au Foutab Sénégalais, et au même degré qu’à Ségou, Bandjagara, Sansanding, l’ensemble de la population y offre l’exemple d’une culture intellectuelle assez élevée. Outre les capitales des principales provinces, Labbé, Timbo, Foukomba, Dongol-Fellah, Timbé, etc..., qui sont tous des lieux d’enseignement fréquentés, Foukomba surtout, la métropole religieuse de tout le pays, outre ces centres, il en est un certain nombre qui, moins populeux, jouissent comme écoles d’une réputation presque égale : tels sont Bambaya, Siguira dans le Fogny, Dentari, Ko Langué et surtout Baofello dans le Kohin où réside le Khalifat des Tidjaniya affiliés à la branche de Ségou. Partout d’ailleurs où se trouvent groupés quelques Roundé, des hameaux de cultures, une mosquée, hutte de chaume comme les autres habitations mais plus grande, occupe un point culminant ou central et les enclos voisins sont invariablement habités par des Tholba qui tiennent école.
Le Foutah étant, d’autre part, isolé par sa configuration géographique, par toute son histoire, le développement qu’y prennent les études religieuses a un caractère local. C’est sur leur propre fonds que travaillent les Alpha, Tierno, Fodé, les marabouts de la région. Ils ont relativement peu d’ouvrages originaux venus du dehors : les commentaires d’Ibn el Malek, Sid el Bokhari, Sidi Khelil et quelques traités fondamentaux. Mais ils produisent eux-mêmes une foule de commentaires relatifs à
ISLAM
3o6 SITUATION ACTUELLE DE L’iSLAM
ces livres, ou se rapportant à ceux que quelques-uns d’entre eux ont pu voir à Ségou, sur le Moyen Niger, à Kankan, etc.
Il s’est ainsi formé au Foutah-Djallon une église nationale en quelque sorte, et ce fait contribue à expliquer comment El Hadj Omar a perdu en peu de temps toute l’influence qu’il avait acquise. Les habitants du pays ont été Kadriya à l’origine, puis Tidiane. Bien qu'ils comptent encore quelques adeptes des deux confréries et d’une manière générale se rattachent au parti de la seconde, on ne peut les considérer comme en formant un groupe direct au même titre que les Peul du Foutah Sénégalais ou du Macina. Leur évolution religieuse est en quelque sorte personnelle, indépendante. Ils professent la doctrine du Djehad, mais sur les limites de leur territoire et sans s’intéresser au mouvement musulman extérieur.
Ce serait d’ailleurs une erreur d’inférer de cette situation que l’Islam ait au Foutah-Djallon des tendances plus libérales qu’ailleurs.
L’élément européen n’y était pas avant l’annexion accueilli avec une hostilité aussi accentuée qu’au Foutah Sénégalais. Mais citait à condition qu’il se pliât à des exigences multiples, celles que tout chrétien doit admettre des musulmans, dans le domaine particulier de leur religion.
Il y a lieu, au reste, d’établir une distinction entre les deux fractions de la population. Chez les Peul proprement dits, l’instruction est moins générale, moins développée. Ils forment encore une caste nobiliaire dont les familles affectent de se désintéresser des choses de l’enseignement. Beaucoup ne savent ni lire ni écrire l’arabe, et possèdent à peine quelques passages du Koran. Néanmoins, et pour des raisons analogues à celles qui ont créé un même état de choses chez les Berbères sahariens, ce sont les partisans les plus exaltés de l’indépendance religieuse du pays.
RÉPARTITION DES MUSULMANS 3o 7
Les études théologiques de tout genre sont plus généralement en honneur parmi les tribus Mandé, celles qui forment l’élément Djallon-ké nombreux au Foutah même. Ce sont elles qui aujourd’hui fournissent la majorité des docteurs indigènes. Tels étaient, il y a quelques années, Karamoko Sori Karéya, à Bambaya ; Tierno Alimou Tiéfouri ; Mahmadou Ouri, à Siguira; Mohdi Mokhtar, à Dentari ; Mohdi Sourakata, à Ko Longué; Alpha Yéréma à Cagni. Parmi les Alem de race Peul pure, on ne pouvait guère compter à la même époque, que Tierno Sounounou, mort depuis chez les Massi du Rio-Grande supérieur, et un de ses élèves Tierno Gando Massi.
En résumé, le Foutah-Djallon est un pays musulman dans toute la force du terme, Tidiane avec une nuance de modération, et où le mouvement religieux de la période récente s’affirme par une production intellectuelle assez remarquable. Mais il est isolé des autres régions mahométanes tant au point de vue ethnique et politique qu’au point de vue géographique et suit dans le domaine spirituel son évolution propre.
Vers l’Est, son action est presque nulle. Elle se bornait naguère à des pillages, à des razzias périodiques sur les fétichistes du Djallonkadougou, du Konkadougou. Cependant le Oulada, le Baléya, le Amana, petits districts Djallonké, situés entre le Niger et la province de Fodé Hadji, ont dû à leur proximité de cette partie du Foutah, de voir accroître dans leurs villages le nombre des musulmans par l’immigration de nombreux musulmans. A Nono principalement, dans le Oulada, s’est établie ainsi pendant les quinze dernières années, une population originaire du Foutah, qui a contribué dans une large mesure à la propagation de l’Islam dans ces parages.
Mais c’est surtout à l'Ouest, dans la zone littorale que se fait sentir l’influence religieuse du Foutah-Djallon. Il est inutile de revenir sur ce qui a été déjà dit du Djehad entrepris au temps
SITUATION ACTUELLE DE L’iSLAM
d'Alipha Bâ, de l'almamy Sory, de l’almamy Omar. L’almamy Ibrahima a continué jusqu’en 1887 à suivre l’exemple de ses prédécesseurs. Toutefois, les résultats acquis dans cette voie ne sont pas aussi considérables et absolus qu’on pourrait le supposer. Ainsi le grand État Peul de Moussa Molo, qui s’étend de la Gambie au Rio-Grande, n’est rien moins que Tidiane, quoique fondé par El Hadj Omar, ou du moins sous ses auspices. Outre le Firdou, il embrasse de nombreuses provinces : Diaga, Kollah, Kameko, Birassi, Üiamara, Sama, Patiana, Diaoubé, Guia, Kobada, Patin, Kanadougou, Karési, Maïsonnah, Dioladougou, Badoura, Birkana, Dandou, Gabousara, Koyada, Diara, etc... Primitivement Mandé, ces territoires contiennent aujourd’hui une forte proportion de Peul et, sans être exclusivement musulmans, achèvent rapidement de se convertir. Mais il semble que ce soit plutôt sous l’égide du parti Kadri que suivant les formules Tidiane. Tout au moins l’hostilité contre la pénétration européennne y est beaucoup moins vive qu’ailleurs. Moussa Molo est même entré en lutte directe et active contre les agitateurs du Diakha et du Kéian, Mahmadou Lamine et Fodé Kaba. Cependant on ne peut méconnaître qu’il s’agit là, somme toute, d’un mouvement d’expansion de l’Islam, et sa forme actuelle n’atténue aucune des conséquences possibles de ce fait.
Entre le Rio-Grande et le Rio-Pongo, le pays peut être considéré comme une dépendance presque directe du Foutah-Djallon. Il y existe encore de nombreuses enclaves fétichistes, mais jusqu’à la région côtière où sont cantonnées les populations aborigènes, l’influence de l’élément Peul est prédominante parmi les Mandé. On a vu qu’il s’est formé de ces côtés quelques centres de propagande actifs, tels que Consotomi, Bambaya, Médina. Il suffit d’ajouter que plus qu’au Foutah même, les tendances Tidiane y sont presque absolues.
Tel est aussi le cas du plus grand nombre des districts mu-
RÉPARTITION DES MUSULMANS 3og
sulmansdu Sud, jusqu’à Sierra-Leone. Parmi ceux-ci cependant, on doit distinguer deux catégories. Dans quelques-uns, et par une anomalie qu’expliquent les anciennes migrations des Mandé soudaniens — ce sont les plus voisins du Foutah — quelques-uns n’offrent qu’une minorité de mahométans. Il en est ainsi du Salou, du Sandou, du Soulouma, dans la vallée de la grande Scarcie. Au milieu de peuplades fétichistes, existent seulement quelques groupes de marabouts Djallonké venus du Foutah. Les deux éléments sont cantonnés par villages. Mais actuellement les progrès du second sont fort rapides et il est permis de prévoir qu’avant peu d’années, ces États en seront au même point que ceux du Bannah, du Kissi Kissi, du Moréah, du Forekariah. Dès l’époque d’Alipha Bâ et de ses premiers successeurs, ces derniers pays étaient entrés dans le mouvement Djehadiste et à partir de l’arrivée d’El Hadj Omar, ils sont devenus Tidiane sans exception.
Les Kissi Kissi comptent ainsi pour chefs, depuis le commencement du siècle, des prêcheurs de guerre sainte, Fodé Traouré, Fodé Youssef et Fodé Sako Ba.
Ils ont, d’autre part, suivi, vers 1860, un agitateur venu du Foutah-Djallon, Modi el Hadji, de Laïa, avec lequel ils ont converti le Bannah et le Soumbouiya.
A Fodé Kariah et dans le Moréah, l’almamy Omar et l’almamy Bokari, chefs du pays de i83o à 1870, ont même entrepris de nombreuses expéditions contre les fétichistes.
Il existe cependant dans la même région quelques petits États encore idolâtres : tels le Ganiah, le Tala, et, plus au Nord, le Takoubéiah, etc. . En un mot, la conversion de tout le territoire Mandé qui borde le Foutah-Djallon n’est pas dès maintenant un fait accompli. Mais elle s’avance et s’effectue dans le sens des traditions de la Réforme islamique contemporaine. A défaut d’autres preuves, il suffit de rappeler les difficultés qu’ont provo-
SITUATION ACTUELLE DE L ISLAM
quées les expéditions de 1 887 contre le Manéah et le Forékariah.
Seule, la zone qui avoisine immédiatement la mer et où ont été refoulées les anciennes peuplades de la contrée, Féloup, Balantes, Landouman, etc..., est encore à peu près indemne. Cependant au Nord, sur la Gambie, le Fogny et le Kian, sont, on Fa vu, entrés dans le mouvement Tidiane avec Fodé Kaba et Ibrahim N’diaye. Les autochtones n’y ont pas^embrassé l’Islam; mais ils se sont vu réduire au rang de vassaux, de captifs des Socé et Mandé de toute origine, qui ont embrassé la cause des deux agitateurs. Malgré la disparition de ces derniers, ce sont des pays conquis presque définitivement par l’Islam. Au Sud, il n’y a guère que chez les Nalou qu’on retrouve de nombreux musulmans, et surtout chez ceux de la Guinée Portugaise. Dans la région des rivières du Sud, les missionnaires du mahométisme sont à l’œuvre et la conquête Peul a certainement menacé l’indépendance religieuse des riverains de l’Océan. Mais l’affermissement de notre autorité leur a permis de résister. Le nombre des musulmans augmente, il est vrai, par des immigrations importantes, par l’établissement de Dioula Djallonké ou Soni-nkédans tous les villages commerçants des fleuves côtiers. Mais le mouvement général de conversion semble enrayé. Il n’en était autrement que chez les Sousou du Sud, dont le territoire s’est trouvé de bonne heure absorbé par les colonies du Moréah, de Fodé Kariah, etc... Peut-être là aussi notre intervention déterminerat-elle un recul dans cette conquête.
Cependant on ne peut compter avec certitude que la répulsion ethnique des autochtones suffira, avec notre appui, pour les préserver d’une absorption lente.
Au sud de notre territoire, l’Islam se répand également dans la région littorale de Sierra-Leone, Mais là, c’est surtout par immigrations. Les relations commerciales de la colonie anglaise avec tout le Soudan, y amènent de nombreux marchands Soni-nké,
RÉPARTITION DES MUSULMANS
Peul, Mandé, Dioula, tous musulmans, qui se fixent dans le pays pendant des années, ou même s’y établissent définitivement. Parmi ceux qui reviennent chez eux, il en est au Foutah-Djallon et même jusque sur le Niger qui parlent couramment l’anglais.
Free Town a ainsi une colonie mahométane de 3,ooo habitants; à Port Lokko et dans tous les autres centres il en existe aussi.
A Libéria, au contraire, le mouvement religieux conserve un caractère de conversions. Il a été au début dirigé presque exclusivement par les Mali-nké de Mousardou et des villes voisines. Ce sont eux qui, peu à peu, ont islamisé la grande tribu des Veï.
Peut-être, dans les deux derniers pays, les progrès du mahométisme sont-ils, tout compte fait, moins rapides que dans la Sénégambie méridionale. En effet, à Sierra-Leone et Libéria, il existe une importante population nègre, venue d’Aménique, et protestante. Elle joue naturellement, au point de vue religieux, un rôle actif et contrebalance l’influence de l’élément musulman. Néanmoins, il semble que, là aussi, l’avenir réserve à l’Islam une victoire presque générale. En contact avec la civilisation européenne, toutes les peuplades de l’Ouest Africain, éprouvent, consciemment ou non, le besoin de substituer à leurs anciennes croyances une religion plus élevée. Le christanisme de toute confession est trop perfectionné, trop absolu. Seul l'Islam, répond pour toutes, aux nécessités du moment.