‹ L'Islam dans l'Afrique occidentaleChapitre 24 sur 28 · RITES ET DOCTRINES PARTICULARITÉS DE LA RELIGION MUSULMANE · texte numérisé non relu

RITES ET DOCTRINES PARTICULARITÉS DE LA RELIGION MUSULMANE

On pourrait s’attendre à voir l’Islam conserver beaucoup des traditions, des pratiques propres au fétichisme, sur le domaine duquel il s’étend dans l’Afrique occidentale. Il n’en est cependant pas ainsi. Presque partout, la lutte engagée entre les deux religions amène la disparition complète de la seconde, dès que se termine la période transitoire de la conversion. Chez les Soni-nké, les Peul, on trouve aujourd’hui fort peu de traces de leurs anciennes croyances.

Ce n’est pas cependant que les coutumes qui en viennent se perdent entièrement. Ainsi la fête du Mouloud en Nebi, s’est, dans tout le Bas Fleuve, et partout où vont les traitants de Saint-Louis, confondue, sous le nom de Tabaski, avec une ancienne fête des Ouolof fétichistes. La plupart des Mali-nké musulmans, dont la conversion s’est effectuée au siècle actuel, conservent la pratique de l’excision pour les femmes. Elle est, du reste, admise même par les autres. Ainsi dans le Manding et les régions voisines, ce sont les marabouts Soni-nké qui font la circoncision et l’excision chez les fétichistes.

Sous le nom de Gris-gris, les amulettes sont partout fort en honneur. Mais il n’en est pas autrement dans tout le monde musulman. On peut cependant mentionner cette particularité que les marabouts en font indistinctement pour leurs coreligionnaires ou pour les idolâtres. Enfin, ils ne s’en tiennent pas

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aux amulettes proprement dites, mais font commerce d’objets bénits en quelque sorte. Chez les Sérères par exemple, et cet usage se rattache aux habitudes d’ivrognerie de la race, beaucoup de Tiédo portent des bouteilles d’eau, à laquelle le lavage de versets du Koran, d’amulettes, a donné une vertu particulière, et ils s’en servent soit pour leurs ablutions, soit comme boisson.

A l’institution des sorciers, se rattachent d’autre part de nombreux procédés de consultations du sort, analogues à l’Istikhara, mais qui ont pris un caractère spécial. Tel le Weckal des Ouolof, pour lequel, après avoir tracé sur le sable des caractères cabalistiques, le marabout fait cracher à cet endroit par l’indivu dont il veut connaître la pensée. L’opérationressemble évidemment aux différentes incantations admises chez les Sousou fétichistes, les adeptes du culte de Nama ou de Simo.

Dans le même ordre d’idées il convient de signaler une pratique fort remarquable, qui s est développée surtout chez les Peul et qui a été empruntée aux Kadriya d’Orient, mais s’est modifiée au contact du fétichisme nègre : celle du magnétisme, de l’hypnotisme. Beaucoup de marabouts, comme complément à la thérapeutique koranique, endorment leurs malades par fixation du regard, ou par passes, et sans aller aussi loin que ceux de l’école hindoue, obtiennent des résultats parfois curieux. L’hystérie, sous diverses formes, est d’ailleurs commune chez les noirs, et on trouve exactement les mêmes usages chez les Simo des rivières du Sud.

En tout cas, il ne s’agit là que de pratiques. L’Islam, qui doit ses succès surtout à sa malléabilité, s’est plié aux coutumes du pays, dans une certaine mesure. Mais sa doctrine n’a pu être influencée par les croyances fétichistes, qui n’existant que comme culte, comme tradition, n’ont rien d’un système philosophique.

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Tout au contraire, on trouve dans le mahométisme soudanien des traces nombreuses du judaïsme qui, comme on Ta vu, l’a probablement précédé dans ces contrées. Des rites juifs, rien n’a subsisté. Mais toute l’histoire religieuse des musulmans du Sénégal et du Niger s’appuie sur celle des Hébreux. Ainsi parmi les lieutenants de Soundjata, les légendes populaires mentionnent Nebidiou Moussa, Nouah et les autres prophètes de l’ancien testament. Beaucoup de tribus Soni-nké ou Mandé font remonter leur origine aux Pharaons, ou aux chefs des tribus de la Palestine.

Enfin, la conquête du Foutah par les Peul a donné lieu à une autre légende, fort compliquée, dans laquelle figure Ali Bedra (Ali ibn Abi Thaleb, le gendre du Prophète, dont la femme, Lallah Fathma Zohra, avait eu, en douaire, le bourg juif de Bèdre) comme époux de Miriem, la Vierge, et lieutenant de Moïse, envoyé lui-même par Sidna Aïssa, au nom du Prophète. Cette tradition est répandue dans le Kaarta surtout.

Ce ne sont là que des réminiscences. Elles sont néanmoins intéressantes à constater, et expliquent ce fait que, dans la littérature musulmane du Soudan, les souvenirs juifs ou chrétiens tiennent une très large place.

Parmi les ouvrages répandus dans le pays, se trouve ainsi un volumineux travail d'un Soni-nké de Sansanding, sur les chapitres du Koran où il est question des deux religions et qui reproduit les réponses des juifs de Timbouctou, aux questions posées par l’auteur. Au Foutah-Djallon, la sourate Miriem a de même été l’objet de commentaires particulièrement étendus.

L’organisation matérielle du culte musulman prête aussi à quelques remarques.

En premier lieu, suivant une coutume antique des peuplades nègres, les sépultures sont restées, chez les musulmans, de simples enfouissements. Sauf à jSaint-Louis , où Bou el Moghdad a

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rapporté cet usage du Maroc, chez les Maures et dans les villes du Moyen Niger, on ne trouve presque nulle part de tombeau orienté vers La Mecque avec ses deux compartiments et les deux plaques ou pierres tumulaires delà tête et des pieds. Au Foutah- Djallon,les corps sont ensevelis dans des buissons épais, comme au temps de Nama chez les Djallonké. Les Ouolof, les Peul du Foutah, enterrent de même leurs morts au hasard dans la brousse. Donc pas de cimetières, pas de koubba, à moins que l’on ne considère comme telles, les cases où les Mandé ensevelissent les défunts des castes libres, qu’ils soient fétichistes ou musulmans.

On ne trouve guère plus de Makam, de ronds de prières, élevés dans les endroits où les marabouts célèbres s’arrêtent pour faire leurs dévotions. En 1888, sur la route de Médine et Bafoulabé,il n’en existait qu’un seul. Encore ce Makam provenait-il d’un chérif marocain de passage.

A Ségou, Sansanding, Timbouctou, Oualata, les mosquées sont bâties comme celles du nord du Maroc. Mais partout ailleurs, sauf à Saint-Louis, où nous en avons construit une à la française, elles appartiennent à deux types invariables.

L’un est spécial au Foutah-Djallon, où l’autre est d’ailleurs également répandu. A proprement parler, la mosquée n’est dans ce type qu’une variante du Makam. Elle consiste en une aire découverte, tantôtbattue, tantôt sablée, avec une enceinte linéaire. A Dongol Fellah, résidence d’été de l’almamy des Soriah, cette enceinte circulaire est faite de pierres au ras du sol, comme l’assise inférieure d’un mur. A Sokotoro, où habitaient les fils de l’almamy Omar, une première clôture est figurée par de gros orangers plantés circulairement autour d’une place polygonale, presque circulaire, limitée par des poutres couchées sur le sol. Au dedans se trouve une autre enceinte carrée faite

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de bûches rondes, en saillie de om,2o, sauf au Mirab, où elles ont om,5o de relief.

Le second type est beaucoup plus répandu. Les mosquées

consistent simplement en cases de dimensions plus grandes que

celles des villages, avec un mur en pisé de im,oo environ de

haut et un toit de chaume. Quelquefois, il y a deux murs

séparés par un couloir de im,5o à 2 mètres. Les plus grandes dimensions sont de 1 5 à 20 mètres pour le diamètre de la case et de 10 à i5 mètres pour la hauteur du toit. Mais il est rare que ce maximum soit atteint.

Au dedans, ces mosquées ont un mirab de maçonnerie, des nattes, des lampes même.

Les écoles n’offrent rien de particulier. Elles peuvent être assimilées à celles des Ksour du sud de l’Algérie.

Cependant le personnel qui les dirige, et de même toute la cléricature musulmane, se trouve divisé en plusieurs catégories. Il existe en un mot, dans l’Islam soudanien, une hiérarchie, très fermée, très définie et qui rappelle tout à fait les castes indigènes, auxquelles elle doit assurément son origine.

Au rang inférieur, se trouve le Thalibé dans tous les pays. C’est le disciple, l’élève, qui, déjà musulman, aborde l’étude de la langue arabe, la lecture, l’écriture. Ce titre est générique, il n’implique pas une qualification personnelle.

A un degré plus élevé, vient, en pays Ouolof, le Moor, auquel s’applique le nom de Tierno, chez les Peul et chez quelques Mandé.

Moor, Tierno, deviennent des titres personnels. On dit Tierno Youssef, Moor Ahmadou. Pour mériter cette désignation, il faut connaître déjà la langue écrite, savoir quelques chapitres du Koran.

Quand on le possède complètement, on est Forié, ou Fodé, suivant les régions. Presque toujours le Fodé, en pays Peul ou

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Mandé, le Forié chez les Ouolof, porte un signé distinctif, son chapelet à l’oreille par exemple, lorsqu’il veut se faire reconnaître.

Au-dessus vient le Tamsir, ou, pour les Peul, l’Alpha, qui seul porte la chéchia rouge et le turban blanc, sauf à Saint- Louis, où les prend qui veut. Le Tamsir est le véritable éducateur, le chef d’école. C’est lui qui remplit les fonctions d’imam, de cadi. Ainsi le cadi de Saint-Louis est Tamsir. Peut-être le nom d’Alpha implique-t-il en outre la situation spéciale de doctrinaire, de maître religieux dans un sens plus absolu que celui de chef d’école. En tout cas, comme l'amsir, comme Alpha, on doit non seulement posséder entièrement le Koran et les Hadits, mais les commentaires, la grammaire. Il faut, en un mot, pour atteindre ce degré, avoir terminé l’étude des sciences religieuses.

Parfois, cette hiérarchie, qui est générale, se confond avec celle des confréries proprement dites. Le Thalibé n’est qu’un Thalemid, un aspirant; le Tierno est Mourid ; le Fodé, Moqaddem ; le Tamsir, Khalifat ou Naquib.

Partout au reste, au-dessus du Tamsir, de l’Alpha, se trouve le Cheikh, le Cheikhou, suivant la forme indigène, qui, toujours Alem, est quelquefois en même temps l’Imam el Triqâ.

La confrérie, la « voie » n’a pas d’organisation définie : son vocable ne constitue qu’une enseigne doctrinaire, un patronat. Mais tout musulman soudanien est Kadri ou Tidiane, quand il n’est pas Rhedem de Sid el Mokhtar. Le saint Ouali qu’il revendique comme patron était « Cheikh el Triqâ ». Sans s’embarrasser des règles du Tessaouf, il donne à son chef spirituel vivant, le même titre, avec la même portée commémorative, suivant en même temps la tendance instinctive du nègre aux amplifications glorieuses, et celle du croyant de l’Islam mystique.

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