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CHAPITRE Y

LA QUESTION ARABE (1

Nous avons vu dans l’étude <de l’expansion turcomongole combien les Touraniens (2) avaient peu soumis les Arabes à leur suzeraineté. A partir de 1879, Sultan Abd ul Hamid chercha à trouver en Asie les compensations aux pertes subies par la Turquie en Europe. Il inaugura en Turquie et en Arabie la politique dite « des chemins de fer ». L’état ottoman est à base militariste : les voies ferrées doivent servir à porter rapidement les troupes de l’Empire sur les lieux où des minorités menacent l’intégrité du sultanat. Bien que construit sous le prétexte de conduire plus facilement les pèlerins vers La Mekke et Médine, le chemin de fer du Hedjaz était une arme de l’impérialisme ottoman contre les révoltes perpétuelles des Arabes. A l’instiga*tion de l’Allemagne, le sultan avait organisé la Turquie en corps d’armées ; le 6e eut son siège à Baghdad, le 7e devait tenir Sanaa dans P Yémen. L’ Allemagne préparait par ces moyens l’ossature du Baghdad-bahn contre l’Angleterre.

Le gouvernement britannique avait depuis longtemps prévu ces tentatives germano-turques. Déjà, en 1812, des relations avaient été nouées avec les chefs arabes de la

(1) Lire la remarquable étude du Colonel E. Bremond : L'intervention arabe et chérifienne dans la guerre 1914-1915. Paris, 1920.

(2) Touran chez les écrivains arabes se dit par opposition à Iran et signifie tout ce qui se trouve au nord de l’Iran. C’est une ancienne terminologie persane*

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péninsule. Des voyageurs britanniques avaient parcouru l’Arabie. Lord et lady Burton atteignirent même les oasis fermées des Wahabites au Nedjd. Depuis la défaite russe en Mandchourie (1905), l’Angleterre ne craignait plus dans le Proche Orient que l’Allemagne appuyée sur la Turquie. Dès cette époque, la Grande- Bretagne essaya d’organiser les Arabes d’Arabie contre les Germano-Turcs.

Déjà l’émir wahabite Ibn Saoud s’était allié au cheikh de Kouweit, allié du Gouvernement des Indes. Cet émir fonda contre les Ottomans dès 1904 un empire des confins de la Mésopotamie à ceux de la Syrie. En 1905 d’autre part les Yéménites infligeaient aux Turcs des défaites sévères. Les garnisons de l’Assyr et du Hedjaz furent bloquées par les Arabes.

A cette époque, se poursuivit un véritable réveil national arabe, appuyé par des publications en Europe. L’Angleterre soutenait sans doute en dessous le mouvement, car de cette époque, datent entre elle et la Turquie poussée par l’Allemagne les incidents de Kouweit dans le Golfe Persique et de Tabah sur la Mer Rouge.

En 1907, se produisit une accalmie. Le sultan de Stamboul reçut la délégation du Yémen et promit de ne laisser que quelques garnisons dans le pays. Les Ottomans ne devinrent d’ailleurs pas plus libres de circuler. Les révolutions jeunes-turques de 1908 à 1909 ne comblèrent pas le fossé entre Ottomans et Arabes. Les députés arabes firent toujours bloc avec les non Turcs, soutenant la politique des petites nationalités. Les Jeunes-Turcs saisirent bien vite cette mentalité des Arabes, et reprenant la politique d’Abdul Hamid, cherchèrent à turquiser l’Arabie ; ils interdirent de leur mieux les fonctions publiques aux Arabes, et tentèrent

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d’extirper la langue arabe pour la remplacer par la langue turque.

De leur côté, les Arabes continuaient bien à faire la prière au nom du sultan de Stamboul, mais ils rêvaient le retour au khalifat arabe, voulaient en tout cas échapper au joug ottoman. C’est ainsi que, profitant de la guerre italo-turque, les Arabes du Yémen avec le cheikh Idriss nouèrent des relations d’amitié avec les Italiens. En vertu de ces relations, signale le colonel Brémond, les Italiens revendiquent l’Yémen comme une dépendance naturelle de l’Erythrée.

Les Anglais tiraient également parti de cet état d’esprit. Lord Curzon, vice-roi des Indes, inaugurait en 1912 et en 1913 cette politique d’alliance avec les chefs arabes dont les résultats devaient se manifester pendant la guerre mondiale.

Il faut avouer d’ailleurs que les Jeunes-Turcs opéraient bien maladroitement. Par exemple en janvier 1913, l’assassinat au nom d’Enver pacha, du ministre de la guerre ottoman francophile, Nazim pacha, et le mouvement terroriste qui s’en suivit suscitèrent en Syrie une véritable révolution en faveur de l’autonomie provinciale.

Les Jeunes-Turcs, diminués par leurs revers dans la guerre balkanique, furent effrayés par le séparatisme menaçant. En juillet 1913 ils traitèrent à Paris avec les délégués arabes. La reprise d’Andrinople par les Turcs redonna confiance à ces derniers qui refusèrent de tenir leurs promesses. En août 1913 cependant, le comité Union et Progrès fit de nouvelles promesses :

1° Emploi de l’arabe dans les fonctions publiques.

2° Nomination de trois ministres de race arabe dans le gouvernement.

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3° Attribution aux Arabes d’un certain nombre

de sièges de députés et de sénateurs.

Naturellement les Jeunes-Turcs manquèrent encore une fois à leur signature. Aussi ne faut-il pas s’étonner si les Arabes marchèrent aux côtés des Alliés contre l’Allemagne et la Turquie dans la guerre 1914-18. La guerre pour eux ne faisait que s’étendre.

Le grand chérif de La Mekke, Hussein, était en fonctions depuis 1909. Pour bien montrer la mentalité islamique, laquelle n’est jamais satisfaite d’une victoire de Chrétiens sur des Musulmans, il est bon de signaler que cet Hussein apprenant l’entrée des Anglais à Baghdad s’écria: « C’est un désastre »; Hussein n’a jamais été turcophobe. Il s’est montré ennemi des Jeunes-Turcs, mais a toujours témoigné la plus vive admiration pour Abd ul Hamid.

C’est autour de cet Hussein que se concentra la résistance arabe. La Grande-Bretagne fut représentée près de lui à Djeddah par le lieutenant-colonel Wilson, gouverneur de la province de la Mer Rouge (Red-Sea à Port-Soudan), qui était venu en cette ville comme chef du Pilgrimage office. Le colonel Lawrence, qui s’attacha si fortement à la politique arabe et devint célèbre depuis, était un professeur d’Oxford qui avait depuis de longues années exécuté des fouilles archéologiques à Palmyre. Il y reprenait les traditions de Lady Stanhope (1) et s’était lié avec les Arabes, en particulier avec Faysal. Lawrence s’est montré francophobe, ou plutôt très colonial anglais. Il n’avait aucune sympathie pour sir Mark-Sykes, le meilleur connaisseur de la Turquie,

(1) Lady Stanhope, sœur de Pitt, s’était installée au Liban, et s’était vers 1812-13 créé une grosse influence dans la région. Elle lit échec à Lascaris, l’envoyé de Napoléon Ier en Orient pour ouvrir la route des Indes.

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riche financier francophile, dont les égards pour la France étaient mal vus de ses compatriotes coloniaux.

L’émir Hussein, malgré les avances faites par les Britanniques, lesquels payaient davantage et étaient sur place, montra toujours à la mission française une sympathie profonde, cherchant ainsi à maintenir son indépendance par une attitude égale envers les grandes puissances. Le colonel Brémond, chef de la mission française, en profita pour prendre sur l’émir une réelle influence, et fit exécuter avec succès par nos ressortissants les pèlerinages à La Mekke de 1916 et de 1917.

Enver pacha craignait la valeur - de l’émir Hussein: aussi fit-il à Constantinople nommer contre lui Grand Chérif de La Mekke, le chef de la famille chérifienne des Aoun, rivale d’Hussein, Haïdar pacha, complètement rallié aux Germano-Turcs.

Le 10 juin 1916 les hostilités commençaient officiellement. Les Turcs étaient obligés d’évacuer le Hedjaz, mais avaient montré le peu de développement de leur sens religieux en bombardant la kaabah de La Mekke. Par contre les Ottomans se maintenaient à Médine.

Le grand chérif de La Mekke lançait des proclamations dénonçant les tromperies et la mauvaise foi des Jeunes-Turcs. Pour répondre aux aspirations des Arabes, il se faisait proclamer malik el arab, roi des Arabes. L’Angleterre lui reconnut ce titre de malik après de longues négociations, mais lui refusa la qualification de Djellala, majesté. La France accorda satisfaction au Malik sur les deux points ; mais les deux puissances européennes lui dénièrent la qualité de roi des Arabes et ne lui reconnurent que celle de Roi du Hedjaz.

Les troupes arabes conduites par l’émir Faysal ne menèrent évidemment pas la grande guerre contre les

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Ottomans ; cependant elles gênèrent considérablement les Germano-Turcs par leurs raids et leurs razzias.

A la conclusion de l’armistice avec la Turquie (octobre 1918), Faysal reçut au même titre que les Anglais et les Français une zone des territoires turcs occupés à administrer : ce furent les gouvernements de Damas et d’Alep, toujours sous le haut commandement du maréchal Allenby (1919). C’est de cette époque que datent les premières frictions entre Français et Chérifiens.

Les Arabes comptaient sur la formation d’un Etat arabe, allaient même jusqu’à revendiquer la Cilicie sous le prétexte que ce pays comprenait un grand nombre des leurs (ansarieh) (1). Il est probable que les agents britanniques ne se montrèrent pas toujours disposés à mettre de l’huile dans les rouages ; toujours est-il que le malentendu devint tel entre les Chérifiens rappelant les promesses faites et les Français forts des accords de 1916, qu’une colonne fut jugée indispensable. En 1920, le général Gouraud marchait sur Damas et détrônait Faysal, lequel venait de se faire nommer roi.

Les Anglais avaient laissé faire la colonne mais protestèrent contre l’expulsion de Faysal. Fidèles à leur politique implacable de dresser le monde arabe contre le monde touranien, les Britanniques recueillirent Faysal et le nommèrent roi de Baghdad. En même temps son frère Abdullah recevait la Transjordanie. Il est certain que le mouvement arabe si bien disposé pour nous devint ainsi francophobe.

Or si l’on considère une carte du monde musulman, il est facile de constater que nous sommes dans l’axe du monde arabe, et que le mouvement turc n’est pour nous qu’un mouvement périphérique. Entre l’amitié

(1) Sur les Ansarieh voir P. J. André, Les Ansarieh de Cilicie , dans V Asie française, juillet-août 1921.

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turque et l’amitié arabe, il semblait préférable de choisir l’amitié arabe. L’hostilité chérifienne a eu comme contre-coup immédiat de fermer aux Musulmans français le pèlerinage de La Mekke, car le roi Hussein a naturellement pris fait et cause pour son fils. Cette situation ne saurait se prolonger sans danger pour nous, car le pèlerinage est indispensable aux Musulmans.

Les Britanniques ont cherché à pousser plus loin leur politique d’emprise ; il leur apparut désirable de reformer le khalifat arabe au détriment du khalifat ottoman institué par droit de conquête. Mais ce n’est pas chose facile : d’après les principes islamiques, l’ijma ou consentement universel est nécessaire pour la désignation du khalife dans la famille du Prophète en l’absence de tout facteur héréditaire. C’est pourquoi fut essayée la réunion d’un Congrès islamique à La Mekke pour désigner le khalife arabe. Cette tentative a l’air d’avoir échoué, car les Musulmans ne peuvent supporter une immixtion étrangère dans les affaires religieuses. Il est à remarquer d’ailleurs que Moustafa Kémal n’a pas mieux réussi dans sa réunion de Congrès islamique.

La situation est telle : quoique déconsidéré, le sultan ottoman reste le khalife, parce que la Turquie est le dernier grand Etat libre musulman. Sa déconsidération se montre en ce sens qu’en Afghanistan comme en Arabie, les princes tentent de revivifier le titre de Commandeur des Croyants. Gardons-nous d’agir dans un sens ou dans un autre. Les Musulmans seuls ont qualité pour désigner leur khalife ; toute action de notre part dresserait vraisemblablement contre nous même nos amis d’Islam. Bornons-nous à constater l’hostilité entre Turcs et Arabes, et l’éveil des particularismes nationaux dans tout le monde musulman.

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