CHAPITRE VI
L’ËGYPTE ET LA TRIPOLITAINE I. — L’Égypte.
L’Egypte pharaonique, romaine, byzantine, fut une proie facile pour l’Islam. En 639, un des lieutenants du khalife Omar, Amrou ibn el As, pénétra dans la vallée du Nil. L’Egypte était alors un pays mal administré, ravagé par les discussions religieuses, ruiné par les exactions des légats impériaux byzantins. Aussi, comme en Syrie, la population accueillit favorablement les envahisseurs. La conquête fut rapide : les Arabes se mirent immédiatement à l’œuvre ; ils apportaient en effet avec eux une civilisation originale. La lettre par laquelle Amrou fit hommage de sa conquête au khalife est une pure merveille.La justice avec laquelle les Arabes administrèrent le pays et le relevèrent de ses ruines déterminèrent de nombreuses conversions à l’Islam, rallièrent les Egyptiens à leur domination, tant et si bien que l’Egypte prit le caractère complet d’un pays arabe. La langue arabe devint sans heurts la langue de tous (1) ; l’architecture elle-même s’arabisa. Il est vrai
(1) Les Coptes chrétiens, descendants des anciens Egyptiens, ont conservé la langue pharaonique jusqu’au commencement du XIXe siècle ; ils la parlaient encore en partie à l’époque de Bonaparte : e’est ce qui a permis à Champollion de déchiffrer les hiéroglyphes en utilisant leur vocabulaire. Actuellement les Coptes parlent arabe, leur langue propre n’ayant plus que le caractère de la langue sacrée. Dans le mouvement actuel les Coptes chrétiens se sont unis aux Musulmans, quoiqu’avec peu. d’ardeur.
l’égypte et la tripolitaine 95
que de nombreuses tribus arabes vinrent s’établir dans l’Egypte dont la population avait été réduite par les guerres et aidèrent ainsi à l’islamisation de la région. Néanmoins l’Egypte présente un rare exemple d’assimilation au conquérant. Depuis lors, l’Egypte est demeurée un pays arabe.
L’Egypte fut d’abord une province de l'empire ommeyyade, puis de l’empire abbasside. Au ixe siècle, elle devint Etat indépendant avec les Fatimides chyites venus de Tunisie (1). La puissance des Fatimides d’E^ gypte battit en brèche celle des khalifes de Baghdad. Lorsque ces souverains furent renversés par l’invasion mongole (prise de Baghdad, 15 décembre 1055), le dernier émir des émirs El Malik Er Raïm s’enfuît ; son vizir Basasiry, pour sauver le khalifat arabe,, proclama la déchéance des Abbassides et reconnut comme khalife le Fatimide El Mostansir. Mais Toghrul Beg réduisit bientôt à néant cette tentative : les Fatimides durent renoncer au khalifat. D’ailleurs en Egypte le pouvoir passait presque aussitôt à la dynastie des Eyyoubites (1171-1254) avec le Kurde Salah ed din (Saladin).
Les Eyyoubites contribuèrent largement à la prospérité de l’Egypte. Ils protégèrent et développèrent les industries nationales, favorisèrent un grand commerce avec la Grèce et la Syrie. Le riz que les Arabes avaient introduit dans le Delta faisait la base des exportations avec les épices venus de l’Orient.
Cette prospérité musulmane fut gênée par les Croisades qui eurent lieu contre les Fatimides et les Eyyoubites (2). La chrétienté ne trouva pas devant elle les armées innombrables de l’Islam. Les rivalités des gou-
(1) V. Histoire de V Afrique du Nord , Chapitre VII.
(2) Y. La Croisade des Epices , Chapitre XII.
l’islam et les rages
verneurs, l’incapacité et la faiblesse des khalifes dans leur capitale de Baghdad d’où ils assistaient impassibles à la préparation des invasions turco-mongoles, empêchèrent la concentration des Musulmans contre les Croisés. Cependant à part la prise de Damiette par saint Louis en 1250, les Chrétiens ne purent cependant pas grand’chose contre l’Egypte.
En 1254 la dynastie mameluk remplaça la dynastie eyyoubite. Les sultans mameluks rendirent un grand service au monde occidental en écrasant à plusieurs reprises les Mongols qui envahissaient l’Afrique à son tour. Sous les Mameluks, l’Egypte reste une grande puissance commerciale ; mais au début du xve siècle « le sultan Bours beg interdit à ses sujets le commerce des produits de l’Inde ». Son but était de faire un monopole d’état afin de tirer de ce commerce des bénéfices plus considérables. Il tarit par cette imprudence la source la plus claire de ses revenus. Les négociants francs limitèrent en effet leurs achats au strict nécessaire. Ce fut le début de la décadence de l’Egypte comme puissance de transit entre l’Orient et l’Occident. La découverte de la route des Indes par le Cap de Bonne Espérance fit le reste. Sur le conseil des Vénitiens jaloux des Portugais, les Mameluks envoyèrent des flottes dans l’Océan Indien, mais furent battus.
Vaincus sur mer par les Portugais, les Mameluks le furent sur terre par les Turcs, héritiers des Mongols. Toman bey fut écrasé par Sélim Ier qui en 1512 fit de l’Egypte une province ottomane. A cette époque commençèrent la désorganisation et l’appauvrissement de l’Egypte : les beys et les fonctionnaires turcs ne cherchant qu’à faire rapidement fortune, laissaient les canaux s’ensabler et le pays sans travaux publics. L’adminis-
l’égypte et la tripolitaine
tration turque ne réussit pas à l’Egypte qui perdit en peu de temps les résultats de la sage organisation arabe.
En s’emparant du Caire (1517), Sélim Ier trouva à la cour des Mameluks le dernier descendant des Abbassides. En effet, lorsqu’ Oulagou Khan se fut emparé de Baghdad et eut fait étrangler le dernier Abbasside régnant, un descendant de l’avant-dernier souverain était allé chercher refuge au Caire; Sultan Beïbars l’avait accueilli et fait proclamer khalife sous le nom d’El Mostansir. Ses successeurs, au nombre de seize, héritèrent de ce titre illusoire et restèrent sans influence en Egypte. Sultan Sélim, réalisant la pensée de Tamerlan, s’empara du khalife qu’il emmena avec lui, et lui acheta son titre. C’est ainsi que le khalifat passa des Arabes aux Ottomans. Les Turcs prirent par la force la qualité héréditaire d’imam réservée à la descendance du Prophète. Malgré le transfert du dernier khalife, le Caire, après la conquête turque, resta le centre de l’enseignement théologique musulman avec la mosquée d’Al Ahzar, tandis que Constantinople prenait sa place et celle de Baghdad comme capitale politique de l’Islam.
Depuis lors, l’histoire de l’Egypte fut celle d’une province turque. L’expédition de Bonaparte chassa un instant les Ottomans de la vallée du Nil, mais en 1801 une armée anglaise restaura les Turcs. Les querelles qui suivirent se terminèrent par l’arrivée au trône d’un Albanais, Méhémet Ali (1). Cet aventurier de génie, par des guerres successives, voulut reformer un empire d’Orient puissant, soutenu par la France, et ce fut là un
(1) Il est utile de rappeler la présence de Sébastian! à Constantinople en 1805, et que l’insistance des Anglais à vouloir rester en Egypte amena la rupture qui fut le début de la fortune du Mameluk albanais Méhémet Ali.
l’islam et les races
célèbre épisode de la Question d’Orient. L’Angleterre et la Russie tenaient au maintien de la Turquie ; la France dut abandonner son protégé. Malgré les victoires de son fils Ibrahim qui parvint devant Constantinople, Méhémet Alid dut se contenter du khédivat d’Egypte. L’Egypte redevenait du moins un Etat.
Le successeur de Méhémet Ali, Ismaïl pacha, fit appel à la France et à l’Angleterre. L’on peut dire même que la France avait une situation privilégiée en Egypte, où ses éducateurs, ses savants tenaient la première place. Mais en 1882, l’Angleterre fut seule à fournir au khédive régnant l’appui de ses troupes contre des insurrections ; depuis, les soldats britanniques n’ont plus quitté l’Egypte ; peu à peu les Anglais ont remplacé les Français, si bien qu’en échange de la reconnaissance de ses droits sur le Maroc (1905), la France a dû admettre en fait le protectorat de l’Angleterre sur la vallée du Nil.
Depuis 1914, date à laquelle Abbas Hilmi resta à Constantinople près des Turcs, il n’y a plus de khédive en Egypte, mais un Sultan. Le Sultanat d’Egypte fut proclamé pour rendre définitive la rupture politique et dissoudre les liens entre le khalifat et l’Egypte. Le 1er sultan fut Hussein Kemal Ier; le prince régnant actuel est Fouad Ier.
Cependant il ne semble pas que les Anglais aient réussi à s’attacher les sympathies égyptiennes. L’accueil réservé par les Egyptiens aux Senoussistes pendant la guerre mondiale, la nécessité pour les Anglais de remplacer le khédive, les émeutes d’Alexandrie et du Caire sont autant d’indications contraires. Il ne semble pas non plus que les Egyptiens aient beaucoup pardonné aux Britanniques les « Labour Corps » ou des milliers d’ Egyptiens ont travaillé sous le fouet pendant la guerre.
En outre le président Wilson en écrivant les quatorze
l’égypte et la tripolitaine
points de son projet de paix n’avait sans doute pas prévu quelle arme il donnait au monde musulman, et les plénipotentiaires alliés n’avaient sans doute pas prévu en les acceptant, quelles conséquences allaient découler de cette utopie généreuse évidemment, mais peu en harmonie avec les réalités présentes. Le progrès doit découler d’une évolution, et dans le monde colonial doit être la résultante d’un bienfait du gouvernement mais non pas un apport de l’extérieur.
Quoi qu’il en soit, le nouveau khédive d’Egypte, appuyé par tout son peuple, sut faire comprendre au gouvernement britannique que le pays réclamait son autonomie. Le maréchal Allenby, commandant les forces alliées en Syrie-Cilicie, rentra au Caire en 1919, à la suite de l’accord franco-anglais au sujet du Levant, et remplaça sir ReginaldWingate comme Haut-Commissaire en Egypte. Une commission spéciale fut envoyée d’Angleterre sous la présidence de lord Miiner (1919-20) pour étudier les moyens de faire concorder les aspirations locales avec les besoins du Royaume-Uni. Cette commission termina ses travaux (août 1920) sans grand succès. Mais quand bien même une entente serait actuellement réalisée, il n’en reste pas moins vrai que la suprématie anglo-saxonne a été touchée. Il est probable que les Egyptiens sont encouragés par les Allemands et les nationalistes turcs. Il est à noter également que Fouad Ier est officier italien et fut candidat au trône d’Albanie pour le compte de l’Italie ; même livrés à eux seuls, il est hors de doute que l’autonomie locale sera de plus en plus réclamée par les Musulmans locaux et qu’ils obtiendront leur « self government ». L’emprisonnement du leader égyptien Zaghloul pacha et les démonstrations qui suivirent ont montré que tout le peuple égyp-
l’islam et les races
tien s’est rangé derrière ses chefs. Les Anglais se maintiennent par la force, mais en terre d’Islam la force est bien, à condition de n’être qu’une sanction. La force ne doit pas empêcher la politique d’entente. Comment les Anglais sortiront-ils de cette situation dangereuse, surtout maintenant que les prétendues victoires de Moustafa Kémal ont redonné confiance à l’Islam ! Beaucoup de sang sans doute coulera avant que la question égyptienne ne soit réglée. Nous avons tout intérêt à ce qu’elle le soit rapidement, car notre monde musulman suit d’un œil attentif ce qui se passe dans le Proche Orient.
Cependant la politique avisée du maréchal Allenby semble avoir rétabli provisoirement la paix : le maréchal a pu faire reconnaître par le Gouvernement de Londres la constitution en Egypte d’une sorte d’Etat indépendant, Etat dont les Britanniques gardent le contrôle au point de vue militaire et économique. La politique implacable de l’Angleterre dans le Proche- Orient s’explique facilement : le sol de l’Angleterre ne produit pas suffisamment pour nourrir les Anglais ; pour ces derniers la route des Indes représente « la route du boulanger » ; quiconque se dressera sur cette route devra être écarté. Si l’on veut bien se rappeler ce concept, on s’expliquera facilement les apparentes contradictions de la politique anglaise en Orient et leurs conséquences.