II. — La Tripolitaine
Les Italiens sont débarqués à Tripoli en automne 191 1 ;
(1) Je remercie le Colonel Brémond d’avoir bien voulu me confier ses notes sur la Tripolitaine et tiens à rendre hommage à ce parfait connaisseur des choses musulmanes.
l’égypte et la tripolitaine
ils ont commencé, par la proclamation d’octobre 1911, à promettre aux indigènes les mêmes droits qu’aux Italiens. Ils promettaient également aux Tripolitains qu’ils seraient gouvernés par l’intermédiaire de leurs chefs.
Le décret royal du 5 novembre 1911, contrairement à cette promesse, a placé la Lybie (Tripolitaine et Cyrénaïque), sous la souveraineté de l’Italie, faisant des Lybiens des sujets italiens (Décret du 6 avril 1913).
Depuis le traité de Lausanne (1913), l’Italie a suivi en Lybie la politique de conquête et d’occupation coloniale habituelle qui l’a menée à Ghadamès.
Mais en 1915, une révolte générale balaya sa domination, bloquant les Italiens dans Tripoli, Homs et Zuara.
Après la guerre de 1914-18, l’Italie amena près de 80.000 hommes en ces régions, mais par suite de l’anarchie intérieure, dut les réembarquer sans avoir rien fait.
Un décret royal du 1er juin 1919 (statut tripolitain) accepta la situation ; les Tripolitains devinrent citoyens italiens avec les mêmes droits que les citoyens italiens métropolitains. Un décret du 1er novembre 1919 étendit cet état de choses à la Cyrénaïque.
Les citoyens italiens élisent au suffrage universel et direct un député par 20.000 habitants, pour 4 ans.
Il y a 48 députés en Tripolitaine (population réelle : 600.000 habitants dont 10.000 Européens et 16.000 Israélites). Le Président doit être Musulman !
Les nouveaux citoyens ne doivent pas le service militaire.
Le Parlement vote les lois, les impôts directs et nomme les fonctionnaires, y compris les cadis.
Le Sénat et la Chambre de Rome ont sanctionné ces incroyables décrets.
l’islam et les races
On se trouve à présent dans la situation suivante :
En Cyrénaïque le souverain est Seyyid îdris, grand cheikh des Senoussia, qui va à Rome fréquemment.
En Tripolitaine, les Musulmans arabes ont détruit les Berbères ibadites du Djebel Nefouça, qui s’étaient alliés aux Italiens : les Italiens n’ont à peu près rien fait pour les en empêcher.
Il s’est réuni à Garian un congrès arabe (les Berbères en sont exclus, c’est-à-dire la majorité de la population) qui a eu une attitude peu amicale pour les Italiens.
Ceux-ci n’occupent que Tripoli, avec Tadjourah et Aïn Zabra comme avancées, Homs et Misrata , lequel vient d’être réoccupé. La garnison de Garian a été prise (150 hommes) et vient d’être rendue moins 12 officiers gardés comme otages.
L’Italie semble vouloir revenir ces temps-ci à la manière forte, et a fait réoccuper Misrata-Marine.
L’Italie ne veut pas faire la conquête de la Lybie, trop pauvre. Elle laisse toute liberté aux chefs indigènes, avec le droit de se servir du drapeau italien, bien qu’elle n’ait aucun moyen de contrôle ou d’action ; ce qui amènera des difficultés évidentes avec les Français de Tunisie ou du Tchad et les Anglais d’Egypte.
Elle se propose par cet acte de libéralisme, qui marque son impuissance, d’attirer à elle toute l’opinion musulmane.
Le député G. Sanarelli ( Illustrazione Coloniale , août 1919) écrit :
« L’orgueil de race des Anglais et des Français ne leur permettra jamais de concevoir quelque chose de semblable à la tutelle de la liberté arabe que nous avons promise en 1911 et qu’aujourd’hui finalement nous avons commencé à réaliser (après 8 ans d’impuissance)...
l’égypte et la tripolitaine
Ce qui devra unir les deux nations italienne et arabe, ce sera le programme politique vraiment islamique de la lutte contre le désert au moyen de grands travaux hydrauliques consistant à dériver vers le Nord par un nouveau Nil, l’eau des lacs équatoriaux (1). »
L’Italie espère des compensations orientales ; son rêve est de se faire la servante du panislamisme et d’en tirer sans frais les profits.
La France a montré dans l’Afrique du Nord la vraie politique à suivre. Elle s’est laissée entraîner en Orient par l’exemple de l’Italie. Lionello de Benedetti a répondu à ces rêves illogiques : « Comment les indigènes peuvent-ils croire que nous soyons les défenseurs qualifiés des droits des Musulmans dans le monde des nations, alors que nous n arrivons pas seulement à nous faire respecter cVeux-mêmes dans notre propre colonie , dans un territoire soumis à la souveraineté italienne ? » (Lo Statuto délia Tripolitania e délia Cirenaica).
Le danger des rêveries italiennes, c’est qu’elles sont basées sur la fin des colonies européennes en pays musulman à bref délai. Au premier soulèvement, d’ailleurs, tout leur château de cartes s’écroulera, puisqu’ils sont hors d’état, de propos délibéré, de se défendre. C’est le retour pur et simple à la situation des puissances chrétiennes vis-à-vis des pirates barbaresques ou ottomans avant 1815 : on sait ce qu’elle a été. L’Italie elle-même s’en rend compte et maintenant que sa désorganisation sociale s’atténue, elle recommence à sentir la nécessité de faire sentir sa volonté en Tripolitaine : ce qu’elle y a fait de 1915 à 1921 est un simple défi au bon sens, et elle y a gaspillé en utopies des sommes plus élevées
(1) Une Mission en Tripolitaine , par Camille Fidel.
l’islam et les rages
que celles qui auraient été nécessaires pour obtenir un résultat sérieux a)-
Actuellement, l’Agence Reuter publie :
Malte, 22 mai 1922.
Les Italiens ont déclanché en Tripolitaine une grande offensive contre les Arabes rebelles. Les forces italiennes sont composées principalement, semble-t-il, de levées locales, d’Erythréens, renforcés par quelques régiments italiens. Les opérations sont sous la direction du général Badoglio. Les Italiens emploient de nombreux avions de bombardement et infligent par ce moyen de lourdes pertes à l’ennemi. »
Tôt -ou tard, une réaction semblable devra se faire en Orient, et il faut rendre cette justice à la politique anglaise qu’elle aura été la seule à ne jamais se laisser leurrer par d’autres espoirs.
(1) Il est à noter que le cheikh Idriss, grand chef apparent des Senoussis, suit toujours les directives du Grand Senoussi parti en Turquie pendant la guerre mondiale et actuellement en liaison directe avec Moustafa Kemal et Enver pacha.