L’AFRIQUE DU NORD ET L’ISLAM
Introduction. . — L’Afrique.
Le premier passage des Arabes musulmans d’Asie sur la terre d’Afrique eut lieu sous le règne du khalife Omar (634-644). Commandés par Amrou ibn el As, ils traversèrent la vallée du Nil, atteignirent la Cyrénaïque, parvinrent au sud à la Nubie, et dans l’Est à la contrée nommée par eux Afrikya ou Ifrikya.
Le mot Afrique viendrait, dit-on, des Berbères Awrigha (Africani ou Afri), qui habitaient le territoire de Carthage et dont le nom fut appliqué par les Romains non seulement à la province qui fut leur première conquête en Afrique, mais par extension au continent tout entier. Les érudits européens et arabes ont de tous temps cherché l’origine du mot Afrique. M. Auguste Cherbonneau donne une hypothèse séduisante, s’arrêtant à l’assertion de Suidas qui reconnaît en Africa l’appellation primitive de Carthage : K apyrj^ôùVy yi kocï ’A ypœn xat B b piot IsyofxÉvn ! (( Le sens est dès lors emprunté à l’idiome phénicien, et le vocable sus-mentionné désigne une colonie détachée, un établissement séparé de Tyr (1). » De même que les Romains étendirent au continent le nom de la province de Carthage, de même firent les Arabes en appelant
(1) Aug. Cherbonneau, Revue de Géographie , 1880, II, p. 313. Consulter Y. Garnier, Anthologie , V Afrique.
l’islam et les races
Afrikya ou Ifrikya, les territoires dépendants de l’ancienne Africa. L’ Ifrikya des auteurs musulmans comprend d’après les dénominations actuelles , les régences de Tripoli et de Tunis, la partie orientale de l’Algérie jusqu’à Miliana, l’Egypte dont l’histoire est unie à celle de l’Asie Mineure, restant à part. Le Maroc actuel, ou Maghreb el Aqça, c’est-à-dire le Couchant le plus éloigné, ne fut jamais soumis par les Arabes et resta la forteresse de la race berbère.
La nation berbère avant l’islamisme.
1° Ethnographie et religion. — Quelle est cette race berbère dont le renom d’indépendance, de fierté, d’opiniâtreté, s’est conservé jusqu’à nos jours ? Quelle est cette nation dont l’histoire, d’après Ibn el Khaldoun, est celle de l’Afrique du Nord, cette race qui, sur les pentes de l’Atlas marocain, s’oppose encore à l’avancée de nos soldats ?
On ignore trop souvent dans le public quels sont les groupements ethniques qui se sont fondus dans le creuset de l’Afrique du Nord. Pour ceux qui ne se sont pas livrés un peu à l’étude des Musulmans d’Afrique, Turcs, Arabes, Berbères, Maures, sont des désignations sans valeur propre, alors qu’au contraire ces dénominations recouvrent des types, des peuples bien différents. En dehors de conquérants musulmans arabes, turcs, bien d’autres envahisseurs les ont précédés, les ont accompagnés, les ont suivis dans le bassin méditerranéen. Passant rapidement comme un flot destructeur, ou s’installant dans les régions conquises, ces peuples ont laissé des traces en Afrique du Nord.
l’afrique du nord et l’islam
S’il existe une région dans laquelle les mouvements migrateurs ont agi sur l’ethnographie locale, c’est sans nul doute en Ifrikya, au Maroc, où se rencontre une mosaïque de types ethniques, résultant de la juxtaposition et du contact des races.
Jusqu’à nos jours, on a basé l’étude de l’ethnographie sur les diversifications des types physiques, crânes plus ou moins allongés, arrondis, poils, cheveux de différente couleur, pigmentation, structure et autres caractères purement matériels. Ces bases étaient sans nul doute suffisantes à la limite de la préhistoire et de l’histoire, lorsque les types ne s’étaient pas encore mélangés, lorsque les cerveaux de l’humanité apprenaient encore à penser, bégayaient en des embryons de phrases des embryons d’idées. Mais à l’heure actuelle, il serait peut être nécessaire d’appliquer une autre classification, tenant compte du moral, du mental pour la création d’un nouveau type ethnique. En effet les idées, les mœurs, les coutumes, la langue, la religion, modifient lentement, mais inéluctablement, un type déterminé, lorsqu’il se trouve en contact avec un autre type plus avancé que lui en civilisation.
C’est ainsi que l’ethnographie de l’Afrique du Nord a été modifiée par un élément extérieur, par la religion, l’islamisme. Jusqu’à l’expansion du musulmanisme dans le bassin occidental de la Méditerranée, les invasions successives des armées venues d’Italie ou d’Asie, les hordes venues d’Espagne, de l’Europe nordique, avaient conquis le Maroc, f Ifrikya, mais n’avaient eu qu’une influence relative sur les races aborigènes. Au contraire l’Islam niveleur, égalitaire, après s’être imposé par la force des armes avec son code religieux, politique, social, a pénétré peu à peu les populations, les a modi-
l’islam et les races
fiées plus ou moins sensiblement dans leurs habitudes, leurs coutumes, leurs mœurs. La communauté de religion, de convictions profondes ou superficielles, a permis aux Sémites, Arabes et Syriaques, de se mêler plus facilement aux Berbères, aux Romano-Berbères de l’Afrique du Nord. L’Islam a fondu ainsi dans un même creuset tous les restes des migrations passées, a réussi, mieux que le christianisme, à la formation d’un type nouveau qui, s’il ne présente pas un type réellement ethnographique, est néanmoins nettement caractérisé : le Musulman de l’Afrique du Nord.
Comment s’est faite la création de ce nouveau type ? La désignation de l’Ifrikya par les auteurs musulmans nous donne la marche à suivre pour l’étude historique de ces régions. Nous devrons étudier l’Egypte séparément, puis l’Ifrikya avec la Tripolitaine disputée entre elle et l’Egypte, le Maroc dans ses luttes avec l’Ifrikya, le Maroc auquel par suite d’une série de circonstances politiques, doit se rattacher l’Espagne.
2° Les origines de la race berbère. — L’Ifrikya et le Maroc, qui dans l’Ouest continuent l’Egypte et la Tripolitaine, sont les fiefs de la race berbère. Il est difficile de connaître les origines de la race berbère. Qu’elle ait été formée de deux groupes humains, l’un venu du Sahara vers le nord, l’autre de lEurope méridionale vers le sud (1), qu’elle ait été modifiée sur les pentesseptentrionales de l’Atlas par un apport de blonds partis du nord de l’Europe, par des Ibères, il n’en reste pas moins
(1) V. Tissot, Géographie comparée de la province romaine d' Afrique, 1888, t. I, p. 402.
l’afrique du nord et l’islam
net que la première race formée, Maures (1), Numides, Libyens — où se rencontrent des types blonds — et la deuxième race notée, Gétules restés bruns — - plus tard Zénètes, Sanhadja, Touareg — formèrent de bonne heure un groupement sinon autochtone, tout au moins très ancien sur le sol auquel il est fermement attaché.
Le cinématographe de la colonne Trajane à Rome nous a laissé l’image d’un type ethnique de petite taille, à tête ronde, semblable à l’ibère, en opposition d’aspect avec le Sémite arabe, dç grande taille, au crâne ovale allongé en forme de pain de sucre, type « berbère » déjà connu des auteurs latins qui appellent ces Africains Imasigh (Salluste), d’après le nom d’Imaziren qu’ils se donnaient à eux-mêmes. Les Berbères parlent une langue spéciale, le tamazirt, divisé à l’heure actuelle en de nombreux dialectes dont le plus proche de la source originelle semble être celui des Touareg du Sahara. Les mots s’écrivent à l’aide de caractères spéciaux, alors que les Aryens ont été obligés de se servir de signes phéniciens (2).
Ce sont ces Berbères que les Arabes rencontrèrent pour la première fois dans la vallée du Nil sous le nom de Brabra, qui, après avoir été les ennemis des Romains, furent parmi leurs auxiliaires les plus dévoués dans les guerres civiles de l’Empire.
3° L'Etat social des Berbères. — - Les Berbères n’ont jamais pu créer un empire durable s’étendant sur tous
(1) Il ne faut pas confondre la dénomination Maures datant des Romains, avec celle de Maure, employée pins tard dans un autre sens que nous retrouverons.
Lire Chantre et Bertholon, Recherches anthropolo giques sur la Berbérie orientale.
(2) Y. Y. Piquet, Les Civilisations de V Afrique du Nord.
110 l’islam et les races
les peuples de leur race. Sédentaires, semi-nomades ou nomades, célèbres dans l’antiquité par leur aptitude au commerce et leur esprit de négoce, ils se divisaient en tribus dont les rivalités jointes à celles des clans (çofs), aux ambitions particulières des chefs locaux, empêchèrent de tous temps l’établissement d’une « grande nationalité indigène (1) ».
En effet, les Berbères, monogames, ont le sentiment de l’individualisme poussé au plus haut degré. S’ils acceptent, pour la courte durée d’expéditions de guerre ou de pillage, l’autorité précaire autant que temporaire de chefs désignés par le choix (amrars), ils reviennent bien vite à leur état anarchique de tribus, de clans, de familles, divisés à l’infini, très fermés, jaloux les uns des autres, soumis quand il leur plaît à l’unique direction d’assemblées bruyantes, appelées djemaas.
L’état social anarchique des Berbères a causé le succès des conquérants qui se succédèrent en Afrique du Nord, Carthaginois, Romains, Byzantins, Vandales, Goths, Musulmans. Cependant le particularisme, le caractère de la race sont tels que jamais les Berbères n’ont été réellement entamés par les envahisseurs. Devant ces derniers, ils refluaient dans les montagnes difficilement accessibles, se reformaient derrière l’assaillant par un retour offensif, maintenant leur indépendance par un mouvement perpétuel de flux et de reflux. C’est pourquoi, s’il s’est créé sous la domination latine un type romano-berbère (2), c’est moins par métissage que par
(1) V. Poinsard, op. cit ., t. I, Les Berbères.
(2) V. Le St Augustin de M. Louis Bertrand (Fayard, 1913), pour une belle reconstitution de la vie sociale romano-berbère.
J. Campardou et P.- J. André, Notes historiques surTaza, dans le Bulletin de V Afrique française, septembre 1915.
l’afrique du nord et l’islam
une influence de l’esprit latin chrétien sur le Berbère, prenant dans la civilisation offerte ce qui lui semblait convenir à ses goûts. Il n’est pas besoin que les sangs soient mélangés pour que l’influence d’une race sur une autre se manifeste : l’esprit d’une civilisation influe sur la race la moins civilisée. C’est en ce sens qu’exista une modification du Berbère autochtone par la civilisation romaine. Massinissa déjà avait rendu sédentaires ses nomades ; d’ailleurs en dehors de son influence morale, Borne envoya des colons. On a évalué arbitrairement la population romaine pure en Afrique à 4 millions d’âmes au moment de l’invasion vandale. Il est à noter qu’actuellement les Européens du Nord-Afrique français sont plus d’un million en face de 9 millions d”indigènes et forment ainsi en moins d’un siècle le dixième de la population. Le Berbère, cependant, conserva sa manière de vivre, ses mœurs, ses coutumes sous la domination romaine, et réagit contre elle dès qu’il lui fut possible de le faire.
4° Les Berbères et le christianisme. — La preuve en fut donnée lorsque l’autorité des Césars commença à décroître aux derniers siècles de l’empire. Les Berbères s’étaient convertis au christianisme, mais leur obéissance aux dogmes ne fut jamais parfaite. Ils embrassèrent surtout les doctrines hérétiques du donatisme (1) et de
(1) Donatisme, du nom de l’évêque de Carthage Donat (313). Son hérésie s’abattit presque exclusivement sur l’église d’Afrique et fut condamnée au concile d’Rippone. Elle fut combattue par St Augustin, en 400. Les Donatistes se faisaient de l’Eglise une notion exclusivement subjective. L’Eglise nsa d’existence réelle que dans l’âme des Justes. L’efficacité des sacrements dépend des dispositions de celui qui les donne. Tout pécheur ne fait pas partie de l’Eglise. Les Donatistes formèrent des bandes fanatiques (Circoncellions) qui mirent la province de Carthage à feu et à sang et furent réprimés avec la dernière rigueur (Edits de 414-428),
l’islam et les races
l’arianisme (1) : c’était un moyen d’affirmer leur particularisme, leur désir d’autonomie, d’indépendance, par opposition aux enseignements officiels des gouvernants. Il serait intéressant de vérifier si le concile d’Hippone (330 ap. J.-C.) nTa pas conservé les noms des 70 évêques chrétiens d’Afrique du Nord pour savoir si en partie leurs évêchés ne coïncideraient pas avec des djemaas berbères (2). Des chrétiens indigènes résidèrent à Tunis jusqu’à l’époque de Charles-Quint. Un évêque chrétien
(1) Arianisme. Du nom de l’évêque Arius. « On savait par les livres sacrés, par l’histoire, que Jésus-Christ 1° est homme ; 2° est fils de Dieu. Beaucoup d’hérésies sont nées au début du Christianisme, de la tentative de concilier, d’expliquer cette antinomie et de formuler le dogme. »
1° Les Photiniens disaient : « Jésus est né homme , mais ensuite Dieu l’a adopté et ainsi il est devenu Christ et Fils de Dieu. » D’où attaques vives des Pères. Alors les Ariens essayèrent de prendre une nouvelle et meilleure position.
2° Les Ariens concèdent « que le Fils de Dieu a existé avant l’incarnation, mais seulement comme une créature première et supérieure et par qui d’ailleurs tout le reste eut été créé ».
(Théologie dogmatique de Christian Pesch. S. J. : De verbo incarnato : De personne divinae et naturae humanae in Christo unione.)
3° Contre les Ariens, les polémiques de St Athanase, de St Basile, de St Grégoire de Nazianze amènent la formule orthodoxe : Union des deux natures , divine et humaine, mais en une seule personne divine, la 2e personne de la Sainte Trinité.
(2) Les restes du christianisme subsistèrent dans les montagnes de l’Atlas jusqu’au règne d’Idriss (vers 804 ap. J.-C.) et même au delà. Ibn el Khaldoun parle des Chrétiens berbères, mais nous n’avons pas de données précises (V. Notes historiques sur Taza, Afrique française , septembre 1915).
Au moment où les Fatimides fondent le Caire, il existait en * Ifriqya cinq évêques en fonctions. El Calaa était peuplée de chrétiens Berbères. Au xie siècle les Hammadites entrèrent en relations avec le Saint-Siège pour attirer chez eux les commerçants chrétiens.
Somme toute les mauvaises relations de la Berbérie avec la chrétienté semblent dater des attaques portugaises et espagnoles et de l’arrivée des Turcs en Afrique.
l’afrique du nord et l’islam
occupait le siège de Fez au xve siècle aux temps de Ferdinand et d’Isabelle J a Catholique.
Quoi qu’il en soit, la tendance à embrasser les doctrines dissidentes est restée la même chez les Berbères, qu’ils soient soumis aux Romains, aux Vandales, aux Byzantins, aux Chrétiens, aux Musulmans. Sous la domination de l’Islam, nous retrouverons rebelles les Berbères, Kharedjites et Chyites, par haine de l’orthodoxie musulmane représentée par les gouverneurs envoyés d’Asie. Il est donc possible d’affirmer la réalité, la vivacité, le particularisme, de la nation berbère dont l’histoire peut se résumer en quelques lignes : d’abord une résistance très vive à l’envahisseur, une apparente soumission à la faveur de laquelle le Berbère se ressaisit, prend chez le conquérant ce qu’il juge bon à prendre, puis grâce aux schismes, aux rivalités, essaye des reprises d’indépendance suivies de succès ou de nouvelle soumission. C’est pourquoi l’histoire de l’Afrique du Nord est celle de la nation berbère (1).
5° La Berbérie sous les Vandales et les Byzantins. - — - Lorsque l’empire romain commença de ressentir l’emprise des Barbares venus du nord, lorsque les frontières des Césars eurent été enfoncées par les hordes germaniques, l’Afrique du Nord subit le contre-coup des invasions qui s’écoulèrent de la Gaule vers l’Espagne, vers la Berbérie. Ainsi les Vandales, après avoir tout ravagé sur leur passage, finirent par s’établir dans les
(1) Cette volonté berbère s’affirme encore par le fait que leur khalife est un chérif, originaire du Tafilelt, Sultan Moulay Youssef, vers lequel le maréchal Lyautey a sans cesse tenté d’attirer les yeux de nos Musulmans africains. Cette politique s’inspirait réellement de l’histoire et bien appuyée aurait pu donner d’excellents résultats.
l’islam et les races
villes de la Tunisie actuelle, mais ils furent rapidement absorbés dans cette contrée par les masses qui les entouraient.
Tout autres furent les Byzantins. C’est une' curieuse histoire que celle de cette ville où se réfugièrent les derniers restes de l’autorité des empereurs latins. Lorsque Rome fut tombée sous les coups des Barbares, la ville où s’était consacré le double de la divinité césarienne, la Rome orientale, la fastueuse Byzance (1), resta l’unique héritière de la domination impériale. Placée comme un brise- lames en face de la marée asiatique, elle résista tour à tour à tous les remous, à tous les flux, à tous les reflux, à tous les flots montants partis de l’Asie centrale, tenta même de maintenir les droits de la Rome antique sur le bassin méditerranéen. La tradition impériale explique les tentatives faites par les Byzantins pour reconquérir le domaine africain des Césars. Mais cet essai louable de résurrection de l’impérialisme latin ne réussit qu’à maintenir des gouverneurs, des soldats un peu plus longtemps dans les places fortes de l’Afrique du Nord. Lorsque les Arabes, après s’être heurtés au nord à l’imprenable Byzance, détournèrent leur flot envahisseur vers l’Ouest, ils n’eurent aucune peine à chasser d’Afrique les faibles forces des comtes byzantins qui n’avaient eu ni le temps, ni l’autorité nécessaires pour affermir leurs relations avec les Berbères.
En résumé, la nation berbère reçut de Rome la civilisation chrétienne qui ne put se maintenir, se développer en Afrique du Nord par suite de la dégénérescence de l’empire romain, de l’affaiblissement du pou-
(1) Kurth, Histoire de la Civilisation , Byzance.
l’afrique du nord et l’islam
voir central, des schismes du christianisme. Enfin la ruée des Barbares, qui détruisit le cerveau directeur, favorisa le réveil de l’indépendance des Berbères ; ces derniers revinrent à leurs anciennes croyances qu’ils n’avaient pas eu le temps ni le vouloir d’oublier pendant le court règne du christianisme. Ils retrouvèrent rapidement leur état anarchique antérieur, sans être capables de créer une grande nationalité indigène. Mais de cette époque troublée de ces invasions, de ces guerres se succédant sans répit, date la ruine, le dépeuplement de cette «-province romaine », jadis si prospère, état lamentable dans lequel elle est restée jusqu’à nos jours.
La conquête musulmane vers l’ouest.
1° La conquête arabe en Ifrikija. — Au moment où les Arabes envahissaient la Cyrénaïque, la Tripolitaine et atteignaient la Tunisie actuelle, les Byzantins avaient ramené leurs garnisons dans les villes de la côte, les Berbères étaient divisés en états indigènes ayant chacun leur organisation propre. Le christianisme, qui avait dominé à la fin de l’occupation latine, se perdait dans les discussions stériles de l’arianisme et du donatisme (1).
Le premier raid arabe dans le sud de l’Ifrikya eut lieu en 647 ap. J.-C. (25 de l’Hégire). La conquête de
(1) Il est à remarquer que l’arianisme fut alors la forme dominante du christianisme. C’est Clovis, le 1er en Gaule, qui se fit chrétien romain pour se concilier les évêques. Burgondes, Goths, Vandales, Lombards, Berbères, étaient ariens. C’est ce qui explique le succès de l’Islam qui, reconnaissant Jésus comme un prophète, n’apportait avec Mahomet qu’un prophète de plus, une religion simpliste et un moyen de latte contre les domh nateurs.
l’islam et les races
709 à 713 n’eut rien de désordonné comme l’invasion qui suivit au xie siècle. Elle fut effectuée par de véritables armées bien organisées, bien commandées, envoyées par les khalifes, souverains alors incontestés de l’Islam. En 669, Abdallah parcourt l’Est de l’Ifrikya, fonde Kairouan. Sous des généraux tels que Sidi Okba ben Nafi, célébré encore aujourd’hui dans les légendes algériennes et marocaines, Moussa ben Nouïr ou Nousaïr, les troupes des khalifes refoulèrent les autochtones dans la montagne, détruisirent sans peine les faibles forces des comtes byzantins. Les Berbères, sous le commandement de Koceila, chef de la tribu des Aoureba, furent défaits, et se convertirent à l’Islam, obligés par le glaive de se soumettre à la loi du Prophète de La Mekke. En 705, Hassan, gouverneur de l’Egypte, conquiert définitivement la Berbérie, prend Carthage dont la chute marque la disparition de la domination byzantine en Afrique du Nord. Les Berbères luttèrent encore quelque temps, notamment dans l’Aurès sous le commandement de leur reine restée fameuse, la Kahenah, mais ce fut sans succès.
2° Continuation de la conquête d'Espagne. — - En l’an 665, Abdallah, poussant son cheval dans l’Atlantique, s’était écrié : « Tu le vois, ô Dieu, la mer seule m’arrête (1). » En 706, Moussa prit Tanger. Pour renforcer ces contingents, le général profita de l’esprit guerrier des indigènes, de leur amour du butin, pour enrôler les Berbères marocains sous les ordres d’un nommé Tarik. La trahison du comte Julien à Ceuta
(i) V. Rois catholiques, cV Isabelle Ire à Philippe IL Paris, Grassart, 1895, p. 14.
l’afrique du nord et l’islam
permit aux Musulmans de poursuivre en Europe leur épopée.
Le roi goth d’Espagne Roderick (709-711) s’était fait aimer de la belle Florinde, fille du comte Julien. Plein de colère, le père appela les Musulmans au secours de sa vengeance, leur fournit des vaisseaux. Déjà les Arabes avaient des intelligences dans la péninsule ibérique. Les Juifs, persécutés par l’intolérance religieuse et sociale des Goths et des Espagnols, invitaient les Musulmans à passer en Espagne. Le 30 avril 711, Moussa jette sur la côte d’Algésiras (1) Tarik qui brûle ou renvoie ses navires, remporte à Guadalete auprès de Xérès une éclatante victoire (26 juillet 711) sur les Goths dont le royaume s’écroule dans cette seule bataille. La tête de Roderick, tué par Tarik, est envoyée au khalife de Damas. L’Espagne en deux années est conquise au pas de course. C’est l’heure où l’empire des khalifes atteint son plus haut degré de puissance, s’étend des monts du Turkestan aux Pyrénées. L’écrasement de l’Espagne gothique coïncide comme date avec la prise de Kashgar, , en Asie centrale, et l’occupation de la vallée de l’Hindus.
3° L’arrêt de la conquête. La Gaule. — La chevauchée épique se continua vers le nord de l’Espagne, où de nouvelles terres s’offraient aux sabots des coursiers. L’avant-garde musulmane envahit l’Aquitaine, se heurta entre Tours et Poitiers (732) aux Francs de Charles- Martel. Dans la nuit qui suivit un combat acharné, mais indécis, les Arabes rompirent le contact, se replièrent vers la Garonne. Une grande révolte berbère, éclatée en Afrique du Nord, détermina l’arrêt de l’in-
(1) A la montagne de Tarik, en arabe Djebel Tarik, devenu par corruption Gibraltar.
l’islam et les races
vasion arabe, affaiblit les forces musulmanes en les détournant de la conquête par la nécessité de soumettre les révoltés et sauva sans doute l’empire des Francs contre lesquels les khalifes ne purent envoyer des renforts, des généraux, pour venger l’échec de Poitiers.
Les Arabes n’insistaient jamais sur un premier revers, ne s’acharnaient pas s’ils voyaient le succès immédiat impossible, revenaient en arrière pour repartir plus forts et rompre la résistance sous le nombre et la valeur. La tactique habituelle 11e put être employée en Gaule par suite de la# révolte berbère ; cependant, pendant de longues années, les « Sarrasins » se maintinrent dans le midi de la France actuelle, remontèrent la vallée du Rhône jusqu’au département de l’Ain (1) d’aujourd’hui, livrèrent aux chevaliers chrétiens des combats sans nombre dont les récits emplissent les légendes, les chansons de geste des temps moyenâgeux.
Ayant échoué par la trouée de Poitiers, les Musulmans de la Septimanie remontèrent la vallée de la Saône ; on les vit à Dijon et à Lyon qui fut pris et brûlé. Charles-Martel reprit Avignon, remporta une victoire sur laRerre, mais échoua devant Narbonne (735-739). Les Arabes reconquirent Arles en 737 et occupèrent la Provence. Charles-Martel et le roi des Lombards, Luitprand, les battirent en 739. Mais le royaume de Fraxinet, près Saint-Tropez, se maintint indépendant ; en 942 ces Musulmans s’emparaient encore de Fréjus et de Toulon
(1) Pont-de-Vaux a comme armes un croissant d’argent sur fond d’azur. Faut-il voir dans ce fait une influence sarrasine ? Après Poitiers, des Musulmans se fixèrent aussi, paraît-il, dans la région de Châteauroux. Ils se convertirent plus tard au catholicisme et fondèrent l’abbaye de Deals. Dans le pays les habitants de cette sorte sont encore considérés comme descendants des Arabes et appelés « Turqains ».
l’afrique du nord et l’islam
et pénétraient jusqu’en Suisse où arrivaient les Hongrois par l’Est.
A F orient de l’Europe, Byzance avait arrêté la ruée arabe, avait forcé l’Islam à trouver une autre route pour son expansion à travers le monde. Les Musulmans avaient alors reflué en Afrique, avaient atteint de nouveau l’Europe à l’Occident par un chemin détourné, le long de la Méditerranée. Mais leur passage à travers des peuplades belliqueuses affaiblirent leur puissance guerrière, les livrèrent loin de leur base, diminués, et gênés déjà par leurs conquêtes mêmes, à l’effort d’un peuple naissant, plein de valeur et de foi dans sa destinée. Mais que se serait-il passé si la vague islamique ne s’était pas heurtée de 673 à 717 à la digue byzantine (1), si l’enveloppement de l’Europe tenté par l’Est et par l’Ouest avait réussi ? La Germanie qui eut tant de mal à se débarrasser de l’influence byzantine (2), conquise, aurait eu encore plus de mal à se libérer de l’emprise musulmane. L’histoire du monde était changée. Les Byzantins, les Francs de Charles-Martel ont donc un rôle égal dans i’endiguement de la grande poussée islamique. Les uns et les autres ont permis à la civilisation chrétienne, moderne, de devenir ce qu’elle est devenue.
Luttes pour l’indépendance berbère.
1° Le prétexte religieux. — L’élan arabe une fois rompu par suite de l’arrêt général de l’expansion en Occident et en Orient, les Musulmans manquèrent du souffle nécessaire pour reprendre la conquête de nouveaux pays.
(1) Les Turcs prirent bien Byzance, mais à cette époque l’unité islamique était rompue.
(2) Y. Kurth, Histoire de la Civilisation. Byzance. Les Germains .
l’islam et les races
Guerriers, nomades par nature, pas assez nombreux pour organiser, administrer les régions soumises, ils ne purent longtemps maintenir leur domination sur des populations aussi particularistes que celles de l’Afrique du Nord. Les Berbères se laissèrent un instant entraîner à la suite des Arabes par l’amour du piilage et du butin, mais, même convertis à l’Islam, revinrent bien vite à leur chère indépendance.
Comme dans tout le monde musulman, l’influence d’une race va s’imposer à l’islamisme, l’entraîner dans son évolution particulière. Dès que les Berbères commencèrent à réagir contre le pouvoir central des khalifes, l’histoire de l’Afrique du Nord, comme dit Ihn el Khaldoun, n’est plus que celle des tribus qui tour à tour s’emparent de l’autorité.
Les mouvements politiques eurent d’ailleurs presque toujours comme prétextes des agitations religieuses. De même qu’ils avaient opposé à l’orthodoxie chrétienne les doctrines hérétiques de Donat et d’Arius, de même, les Berbères opposèrent à l’orthodoxie musulmane de leurs vainqueurs les allégations dissidentes du kharedjisme d’abord, du chyisme ensuite, moyens de ne pas reconnaître l’autorité temporelle des khalifes, en récusant leur pouvoir spirituel. Comme l’imamat consiste en la réunion de ces deux pouvoirs en un seul, les Berbères avaient une excuse, une base toute trouvée pour revendiquer leur indépendance à la faveur de l’affaiblissement du pouvoir des Souverains Pontifes de l’Islam.
2° Les révoltes contre les gouverneurs arabes . — Jusqu’en l’année 800, la Berbérie fut soumise à l’autorité précaire de gouverneurs arabes, nommés par les kha-
l’afrique du nord et l’islam 121
lifes et résidant à Kairouan. Mais, de bonne heure, l’esprit d’insoumission des indigènes se fit jour. La doctrine kharedjite s’était facilement répandue dans l’Afrique du Nord. De 740 à 742, une insurrection générale éclata contre la domination arabe orthodoxe. En 758, Sijilmasa, dans le Tafilelt, fut fondé comme capitale d’un Etat kharedjite ; Kairouan même fut assiégé par les sectaires essayant de fonder un empire. Cette tentative fut étouffée, Kairouan repris en 762. En 761, un autre royaume kharedjite avait été fondé dans la province d’Oran actuelle avec Tiharet pour capitale. Mais ces mouvements ne furent guère que des agitations locales, représentant, comme M. Mercier le fait justement observer, une révolte des aspirations berbères contre la conquête arabe. Aucun de ces royaumes n’eut une longue durée ; cependant, les agitations kharedjites continuèrent à troubler l’Afrique du Nord jusqu’à l’apparition des Fatimides.
Haroun al Raschid, le khalife abbasside, comprit au ixe siècle la difficulté pour lui de se faire obéir en Berbérie. Il résolut de ne plus envoyer en Ifrikya de gouverneurs peu écoutés, par suite de leur succession rapide dans la charge. Le khalife désigna Ibrahim ben Aghlab comme son représentant en Afrique du Nord avec pleins pouvoirs. Ce dernier fonda une véritable dynastie, celle des Aghlabites, qui régna plus de cent dix ans et livra de nombreux combats aux Berbères, aux Chrétiens, en Sicile et en Italie.
L’avènement des Aghlabites, l’établissement à Fez des Idrissides, la fondation des royaumes kharedjites de Tiharet et de Sijilmasa, marquent nettement l’affaiblissement -de la domination arabe en Afrique du Nord. Les Berbères ont absorbé les quelques Arabes restés
l’islam ET LES 'RACES
dans la région après le passage des armées musulmanes organisées. La race indigène, dont les révoltes sans nombre contre les gouverneurs des khalifes indiquaient l’agitation profonde, tendait à recouvrer son autonomie. Cette réaction eut son aboutissant dans le mouvement fatimide devant lequel disparut en 909 le dernier des Aghlabites.
3° Les Fatimides. — Le troisième imam caché chyite vivait au ixe siècle en Syrie (me et ive siècle de l’Hégire). Son fils Obéid Allah résolut de lutter contre les orthodoxes pour reprendre l’autorité souveraine usurpée par les khalifes aux dépens des descendants d’Ali. De tous temps, les Berbères d’Afrique avaient reçu avec enthousiasme les membres des grandes familles arabes en rébellion contre les khalifes, Omeyyaaes ou Idrissides. 11 en fut de même lorsqu’ Obéid Allah, descendant du Prophète par sa fille Fatima et son gendre Ali, — d’où le nom de Fatimides donné à la dynastie, — vint au xe siècle prêcher la guerre contre les Orthodoxes au nom du chyisme. Les Berbères ne manquèrent pas cette fois encore l’occasion offerte de chasser les Arabes de l’Afrique du Nord, sous le prétexte de lutter contre l’orthodoxie (1).
La Berbérie croyait à la venue d’un mahdi. Obéid Allah devint l’apôtre des Berbères qui, groupés sous les ordres de son lieutenant Abou Abd Allah, commencèrent par résister victorieusement aux Aghlabites de Kairouan, finirent par les renverser du trône sous la conduite du mahdi arabe. Le mouvement fatimide, appuyé sur la tribu berbère des Ketama, représente
(1) Y. V. Piquet, op. p. 95 et 102.
l’afrique du nord et l’islam 123
une réaction de l’indépendance berbère, défendue par des soldats berbères, contre le conquérant oriental.
Dès lors, l’Ifrikya fut gouvernée par des princes d’origine arabe sans doute, mais de tendances franchement berbères. Ce fait explique les luttes continuelles que les Fatimides berbères chyites engagèrent contre les khalifes de Baghdad, arabes et sunnites. On dirait que la Berbérie à peine délivrée du joug de l’envahisseur n’ose pas encore confier ses destinées à des chefs de son sang. Ses hésitations, son manque absolu de foi en ses grandes familles, lui font prendre un moyen terme : avoir des princes arabes à tendances politiques berbères, jusqu’à ce que par la force des choses, la Berbérie puisse se diriger avec ses propres forces.
Obéid Allah reçut la soumission de toute la Berbérie, celle de la région de Fez où régnaient les Idrissides (923). Les successeurs du mahdi, après avoir lancé leurs tribus fidèles sur le Maroc révolté, soumis les rois de Sijilmasa, Tiharet, se retournèrent vers l’Orient, soumirent l’Egypte où El Moezz transporta le siège de son gouvernement, loin de l’orthodoxe Kairouan, dans une nouvelle ville qu’il nomma El Kahera, la Triomphante, le Caire. Le Fatimide laissait le commandement des tribus berbères aux chefs des tribus soumises, comme faisaient déjà les Romains. L’Ifrikya échut en lot au Sanhadja Bologuin ben Ziri. Les Berbères, sons les Fatimides, régnaient dans leur pays : mais avec le nouveau régime c’est une autre tribu que celle des Ketama, la tribu des Sanhadja, qui prend la suprématie en Ifrikya et donne naissance à la dynastie nouvelle des Zirides.
4° Les Zirides . — Ce Bologuin était le fils d’un marabout vénéré, Ziri ben Menad, qui a donné son nom à la
l’islam et les races
dynastie des Zirides. Gouverneur de l’Ifrikya pour le compte des Fatimides résidant en Egypte, le Sanhadji essaya naturellement d’établir son indépendance. Les Fatimides suzerains étaient Chyites. Bologuin et ses successeurs tirèrent parti de l’opposition religieuse pour grouper autour d’eux les indépendants berbères. Ils se posèrent en soutiens de l’orthodoxie contre le chyisme fatimide. Rapidement se joignirent aux Zirides, les Berbères qui, pour retourner à leur indépendance, par haine de l’étranger, aidèrent les nouveaux champions de la foi sunnite à se séparer des souverains du Caire.
Le chyisme disparut ainsi de l’Afrique du Nord. L’orthodoxie resta seule maîtresse de ces régions. En effet, dans les siècles qui suivirent, les Berbères n’eurent à lutter que les uns contre les autres, comme avant l’Islam. Quand les Turcs apparurent, les indigènes n’eurent pas besoin de se baser sur une secte dissidente pour justifier la guerre : les Turcs avaient rompu la transmission légale de l’imarnat, leur sultan n’était même pas reconnu comme imam par la majorité des Sunnites. Ils ne pouvaient donc se poser en soutiens de la foi, en souverains légaux de tous les Musulmans. Avec le chyisme éclairé des Fatimides, disparut de l’Afrique du Nord la tolérance envers les Chrétiens. L’intolérance devait apparaître plus tard, après les combats avec les Portugais, avec les Espagnols, s’affirmer après l’arrivée des Turcs.
Les Sanhadja, devenus les maîtres de l’Ifrikya avec les Zirides, fondèrent deux royaumes : celui du sud avec Kairouan et El Mehdia, celui du nord avec El Qelâa et Bougie. Le royaume du sud disparut bientôt sous les coups des Normands de Sicile et des Arabes venus d’Orient.
l’afrique du nord et l’islam
5° Les Hilal et les Soleim (1). — En effet un événement important venait de se produire ; l’événement capital qui allait transformer les destinées de la Berbérie, lui imposer l’influence arabe sociale que les puissantes armées des khalifes n’avaient pu lui apporter. Les Fatimides d’Egypte, mécontents de voir leur échapper la souveraineté en Afrique du Nord, lancèrent surl’Ifrikya d’effroyables pillards, soumis théoriquement à leur autorité, mais dont ils furent bien aises de se débarrasser.
Les Hilal, les Soleim étaient des nomades venus se
réfugier en Egypte, après avoir été chassés du Hidjaz
en Arabie par les khalifes de Baghdad. Lorsque les
Zirides de Kairouan rejetèrent le chyisme, persécutèrent
les Alides, les Fatimides, pour venger leur autorité méconnue, poussèrent sur la Berbérie deux cent mille familles des nomades réfugiés sur leur territoire. El Mestamer fit publier que toutes les familles qui passeraient en Berbérie recevraient en quittant l’Egypte un dinar par tête. Commencée au milieu du xie siècle, l’invasion battit son plein jusque vers 1100, mais se continua jusqu’au xive siècle.
Les conséquences de l’irruption de l’immense vague des Hilal, des Soleim, qui, « comme un vol de sauterelles » (Ibn el Khaldoun), ravagèrent tout sur leur passage, ne se firent sentir que lentement. Elles sont de deux sortes : l’une ethnographique et sociale, l’autre historique.
L’arrivée des tribus arabes, venues en masse compacte avec femmes et enfants dans le pays berbère, s’y installant à demeure, permit une fusion du sang arabe
(1) C’est à M. Mercier que revient l’honneur d’avoir montré l’importance de cette invasion.
et du sang berbère, d’une façon plus ou moins complète suivant les régions, action sensible surtout dans les plaines. En même temps, les mœurs, les coutumes des Arabes dont le code était l’Islam, s’introduisirent davantage par cette fusion dans la nation berbère, favorisant sinon sa pénétration, tout au moins son islamisation. Certains groupes berbères s’arabisèrent, mais, par contre, certaines tribus arabes, au contact d’autochtones plus nombreux, se berbérisèrent, tout en influant sur leurs voisins.
Si les autochtones firent d’abord le vide devant les envahisseurs, se réfugièrent dans les montagnes inaccessibles à la cavalerie des nomades, ils tentèrent, une fois le premier choc — le plus néfaste — évité, des retours offensifs vers les plaines qui se traduisirent par la formation d’îlots de race arabe au milieu du flot berbère.
L’influence des deux races l’une sur l’autre se manifesta surtout à la périphérie de ces îlots, facilitée par la communauté de religion, laquelle avait déterminé un régime social assez semblable. L’Islam, religion de nomades, de semi-nomades, de semi-sédentaires, convenait aux Berbères qui trouvaient dans les dogmes coraniques la tolérance, la liberté, nécessaires au libre développement de leur particularisme. L’Islam, de son côté, favorisa la fusion ethnographique et sociale. Il s’établit bientôt une espèce d’équilibre dans lequel trouvèrent peu à peu leur place les anciennes tribus coupées, séparées les unes des autres d’abord par la ruée hilalienne, ensuite par le retour offensif berbère, équilibre maintenu à grand’peine par le tassement de cette mosaïque de familles, de clans, de tribus, origine de l’anarchie actuelle de la Berbérie, impossible à com-
l’afrique du nord et l’islam 127
prendre sans l’étude de ces grands mouvements de peuples.
La deuxième conséquence de l’invasion des Hilal et des Soleim est d’avoir transformé l’histoire politique de l’Afrique du Nord. L’éparpillement, le morcellement des tribus déterminèrent naturellement l’anarchie politique. Les Hilal, les Soleim, venus par le sud, causèrent la rupture de l’ancien ordre établi, précipitèrent les tribus berbères les unes contre les autres jusqu’à ce que chacune d’elles eût trouvé sa place, son territoire, ses terrains de parcours, ait fait respecter, reconnaître . le nouvel ordre essayé. Mais ces poussées successives provoquèrent de grandes migrations qui renversèrent les dynasties régnantes, établirent de nouveaux trônes sur les ruines des anciens.
L’amour des Berbères pour leur indépendance, les prétextes religieux qu’ils invoquèrent pour les luttes politiques ont donc abouti à une transformation profonde de l’Afrique du Nord qui s’est islamisée plutôt par suite de l’agitation berbère que par l’action directe des Arabes. L’invasion hilalienne est un événement capital dans l’histoire de la Berbérie, mais cette entrée en ligne d’Arabes pillards ne réussit cependant pas à empêcher les Berbères de régner sur leur contrée. De nouvelles tribus deviendront souveraines, mais en somme, elles profiteront de l’anarchie pour établir des empires plus puissants que ceux qui avaient jusque-là existé dans la Berbérie.
Les grandes dynasties berbères.
1° Les dynasties de l'Ouest. — Le passage des premières armées arabes régulières n’avait fait subir
l’islam et les races
aucune transformation à l’Afrique du Nord. L’islamisation des Berbères se poursuivit, mais avec une absence de continuité déterminée par l’action du kharedjisme et du chyisme. L’invasion des Hilal, des Soleim, modifia profondément l’état existant en Afrique du Nord. Ce n’est pas que les Berbères se soient arabisés en grand nombre — ils berbérisèrent plutôt les Arabes au point de vue ethnographique — - mais la poussée des nomades disjoignit, sépara, disloqua les groupements établis, facilitant l’introduction des coutumes islamiques dans le monde indigène. La religion, la langue même des Arabes se sont ainsi introduites solidement en Afrique du Nord ; de nouveaux groupes ethniques ont été formés, mais l’esprit berbère est resté le même.
Les Hilal, les Soleim furent moins des acteurs que des spectateurs dans les luttes pour la souveraineté. Ce sont toujours des Berbères, sans prête-nom arabe cette fois, qui veulent diriger la nation berbère, et s’ils cherchent à prendre des titres, des noms de charge, de fonctions, jusqu’alors réservés aux seuls khalifes de race arabe, c’est que l’islamisation est devenue assez profonde en Afrique du Nord, pour que les souverains se servent de ces noms faisant toujours impression sur les Musulmans, pour affermir leur autorité. Que le Berbère soit superficiellement ou profondément croyant, convaincu de la vérité de l’Islam, le chef parvenu au trône cherchera toujours à se rattacher par une filiation spirituelle ou par des liens du sang à quelque grande famille arabe, aristocratie de l’islamisme.
Les dynasties berbères du Maroc, de Tlemsen, de Tunis, brillèrent par leur éclat, favorisèrent les arts, les sciences, eurent une puissance réelle, mais conservèrent dans l’Islam les défauts des anciens Berbères
l’afrique du nord et l’islam 129
qui ne purent jamais dans l’histoire fonder un empire durable.
Jusqu’à l’invasion hilalienne, jusqu’à l’éparpillement de tribus qui s’ensuivit, l’essai de domination générale était venu, en Afrique du Nord, de l’Orient vers l’Occident. A dater du xive siècle, ce sera au contraire un mouvement de l’Ouest vers l’Est qui poussera les armées berbères. L’Islam a atteint en Espagne l’extrême limite de son expansion, commence même à reculer vers le détroit de Gibraltar ; en Méditerranée, les îles, Corse, Sardaigne, Sicile, sont reconquises sur les Musulmans par les Chrétiens qui y débarquent à la suite des Normands. L’affaiblissement du pouvoir central islamique, l’avènement des dynasties indépendantes d’Afrique, ont abouti au recul de l’Islam en Europe. Ce ne sont plus les armées musulmanes qui marchent à la conquête du monde. Les Berbères, s’ils se sont islamisés, ont victorieusement gardé leur caractère propre ; leurs souverains, leurs armées, leurs tribus régnent maintenant en maîtres à tour de rôle sur l’Afrique du Nord. C’est au Maroc, la grande forteresse berbère d’Afrique, qu’est atteinte l’apogée de la puissance berbère.
2° Les dynasties arabes du Maroc. — Des princes arabes avaient commencé par régner dans l’Ouest. A l’heure trouble de l’histoire arabe, quand les Abbassides précipitèrent les Omeyyades du trône des khalifes pour y prendre place à leur tour, un des membres de la famille déchue, ayant échappé au massacre ordonné, s’était réfugié en Espagne (755), avait fondé à Cordoue une dynastie nouvelle dissidente qui, au xe siècle, avec Abd er Rahman III, avait soumis le Maghreb el Aqsa,
l’islam et les races
pour, en 1025, être chassée du trône par la grande poussée berbère marocaine.
Une nouvelle dynastie était apparue en effet dans la Berbérie de l’Ouest. Les Alides révoltés à La Mekke contre les Abbassides avaient été massacrés, mais un descendant de l’époux de Fatima réussit à s’enfuir au Maroc, s’établit à Oulili, l’ancienne Volubilis. Avec l’appui des Berbères toujours prêts à embrasser les doctrines dissidentes, Idriss fonda un royaume kharedjite puissant qui, de 788 à 971, s’étendit sur tout l’Ouest de l’Afrique du Nord. La haine des Abbassides poursuivit Idriss jusque dans son empire. Le souverain fut empoisonné, paraît-il, sur l’ordre du khalife Haroun al Raschid, et enseveli au Djebel Ze'rhoun. Idriss est devenu le plus grand saint du Maroc et son tombeau un lieu de pèlerinage. Son fils posthume, Idriss II, né d’une femme berbère, lui succéda, et fonda Fez en 808.
A cette époque, la dynastie fatimide était puissante. Elle fit un louable effort pour organiser l’Afrique du Nord, fut amenée à combattre au Maroc. Les Chyites' fatimides de Kairouan s’appuyèrent sur la grande tribu des Meknassa, qui habitaient la région de la Moulouya, pour essayer d’affermir leur autorité dans la contrée. L’empire idrisside, en 910, était donc attaqué à la fois par les Fatimides et par les Omeyyades d’Espagne. Ces derniers amenèrent à leur cause les Meknassa, qui proclamèrent leur autorité à Fez en 942. Dès lors, les Fatimides, dans une politique d’équilibre, cherchèrent à maintenir les souverains idrissides pour faire contrepoids aux Omeyyades. Mais les Idrissides reconnurent eux-mêmes la suzeraineté des souverains de l’Espagne musulmane. Ce fut une ère de temps troublés où les Berbères, partagés entre les divers prétendants au trône.
l’afrique du nord et l’islam 131
restèrent au fond inattentifs à cette politique qui s’appuyait uniquement sur telle ou telle tribu pour faire reconnaître une autorité souvent plus nominative qu’efficace.
Après les tentatives des Chyites Fatimides arabes, des Zirides, le Maghreb el Aqsa resta sous la domination omeyyade qui semble n’avoir pas obtenu une réelle obéissance dans tout le pays. La plupart des tribus demeuraient comme toujours indépendantes, et les princes de race arabe firent bientôt place aux dynasties purement berbères, comme en Ifrikya.
Les Musulmans du SénégaLLes Almoravides( 1). — Dans le sud saharien, les Arabes, les Berbères, nomades — Lemtouna, Guedala des Sanhadja (2) au litham appartenant à la famille Zénéite — s’étaient étendus vers la région du Niger, avaient fondé des groupements importants, de véritables royaumes dont la capitale, Tombouctou, est restée en signe irrécusable de leur puissance. Quand les Fatimides chyites transportèrent au Caire le siège de leur gouvernement, et que l’orthodoxe Kairouan réagit contre leur influence, un notable des Guedala adopta dans cette ville les doctrines sunnites, puis revint fonder un couvent (rbat) de ce rite sur le Sénégal (3).
Le marabout et ses adeptes décidèrent de répandre leur doctrine — puritanisme austère — par la force des armes. Ils convertirent d’abord les noirs du Haut-
fl) Transcription espagnole devenue usuelle pour El Mrabtin, les gens du « rbat ».
(2) V. Y. Piquet, op. cit., p. 129.
(3) On a cherché l’étymologie du mot Sénégal qu’on a voulu faire venir de Sanhadja. Il semblerait plus logique peut-être de le rapporter au nom de tribu Zénaga.
132 l’islam et les races
Sénégal, remontèrent vers le nord, s’emparèrent du Tafilelt, apparurent enfin en 1056 dans le Sous, sous le commandement de Ibn Tachfin qui fonda Marrakech en 1062. En 1084 la secte nouvelle, celle des Almoravides, avait conquis le Maroc ; en 1090, elle s’était emparé de l’Espagne. La belle civilisation andalouse, qui avait fleuri dans ce dernier pays sous l’habile protection des khalifes omeyyades de Cordoue, s’éteignit avec eux. Youssef ben Tachfm écrasa Alphonse VI de Castille à la bataille de Zallarca, mais fut rappelé au Maroc par les révoltes habituelles.
L’invasion almoravide, comme toutes celles qui sui-
virent, y compris les tentatives de Ma el Aïnin, el Hiba, Merebi Rebbo, représente un phénomène normal, semblable en Asie aux mouvements des Araméens, des Nabatéens, des Mongols, des Arabes de Faysal vers Damas et Baghdad : les déserts sont des centres de répulsion ; à leurs limites, sans cesse, se présentent des mouvements vers la périphérie. Encore aujourd’hui, au Maroc, les Béni Mguild poussent les Béni Mtir qui poussent les Béni Hassen qui poussent enfin les Gharb vers le nord.
A l’Ouest, les Almoravides se heurtèrent aux Zirides de Bougie. Les malheureuses régions de l’Afrique du Nord, du Maghreb central, déjà ravagées par les invasions, furent dès lors le théâtre des luttes entre les souverains du Maghreb el Aqça et ceux de l’Ifrikya. Les Zirides s’établirent à Tlemsen. Néanmoins, vers 111, les Almoravides étaient à l’apogée de leur puissance : Youssef ben Tachfm prit le titre d’Emir el Moumenin, Commandeur des Croyants (1060). La division de l’empire musulman était marquée par la présence de trois commandeurs des Croyants, le 1er à Baghdad, le 2e au
l’afrique du nord et l’islam 133
Caire (chyite), le 3e à Fez. Il semble que ne reconnaissant plus l’autorité du souverain pontife de l’Islam, les Musulmans tendaient cependant à se grouper autour du titre jadis si respecté par le monde islamique tout entier. De leur côté, les souverains cherchaient à profiter du prestige religieux pour affermir leur autorité politique, si grande est dans l’Islam l’union des deux principes.
Cependant, la dynastie almoravide avait apporté avec elle, du Sahara, les tendances polythéistes des Berbères superficiellement islamisés. En effet, surtout au Maroc, où les compartiments montagneux conservaient mieux que partout ailleurs le particularisme local, l’islamisme ne se présentait plus, en Berbérie, comme aux premiers temps de la conquête. Les réactions contre le conquérant ne prenaient plus la forme d’une hérésie classée comme le chyisme ou le kharedjisme. Les préceptes coraniques avaient été adaptés plus ou moins vaguement aux croyances des tribus dont la plupart avaient leur prophète particulier, même leur Coran rédigé en langue berbère. L’Islam se transformait ainsi peu à peu dans son essence et dans sa forme. Les Berbères, qui avaient si bien réagi contre l’influence ethnique des Arabes, étaient en train de modifier suivant leur propre concept les idées venues d’Orient. Une réaction devait se produire. Ce fut celle des Almohades ou Unitaires (1).
4° Les Almohades. Renaissance de V Islam. — Le mouvement almohade représente encore une réaction politique sous un prétexte religieux. Une tribu du grand
(1) Transcription espagnole devenue usaelle pour El Mouhaiddin.
l’islam et les races
Atlas, celle des Masmouda, s’empara du pouvoir, donnant raison à la théorie d’Ibn el Khaldoun : l’histoire de l’Afrique du Nord est celle des tribus qui tour à tour y prirent le pouvoir. Un Berbère des Masmouda, nommé Ibn Toumert, après avoir voyagé dans le monde musulman de Tunis à Cordoue, se déclara le mahdi (1), certifia être le 12e imam caché, et comme, en ces régions, un agitateur trouve facilement des partisans, groupa autour de lui assez de monde pour s’attaquer à l’empire almoravide. Ibn Toumert, qui avait subi l’influence soufite, commença par prêcher en montagne leurs doctrines mystiques. Habile politique en même temps, profitant de l’exemple de la tribu des Beghouata qui avait traduit le Coran en tamazirt, il fit écrire en berbère les préceptes qu’il enseignait, flattant ainsi le particularisme de ses frères. Ces derniers formèrent la secte dite « El Mouahedoun », partisans de la doctrine de l’unité de Dieu, d’où l’on a fait Almohades.
Le disciple d’Ibn Toumert, Abd el Moumen (1130-523) se débarrassa définitivement des Almoravides en 1137, leur faisant subir une défaite complète, puis il reconquit l’Espagne en 1132. Ce fils de potier reforma l’empire des Almoravides en réduisant l’Ifrikya, prenant Bougie en 1160. La dynastie des Hammadites Zirides disparut avec la prise de leur capitale.
Abd el Moumen, que l’on a souvent appelé le Charlemagne de l’Afrique du Nord, fit partout régner l’ordre
(1) Le Rogui en 1900 devait suivre la même filière. Rogui est le nom d’un prétendant de la tribu des Selfian (Gharb) en 1862, qui appartenait à la fraction des Rouga, Djelil er Rogui. Il périt assassiné au Djebel Zerhoun sous Sidi Mohammed. Depuis lors, tous les agitateurs ont été désignés par le Maghzen et ses partisans sous le nom de Rogui, pour indiquer comment l’on envisage Ja fin de leur aventure. Tel fut le cas d’ailleurs en 1909 du Rogui Djelali ben Driss.
l’afrique du nord et l’islam
et la sécurité. Ce fut en Afrique du Nord une véritable renaissance de l’Islam uni.
Ses successeurs, Abou Yacoub Youssef (1163/557), Yacoub el Mansour (1184/579), furent aussi de grands souverains. Le dernier se rendit célèbre par ses conquêtes en Espagne où il éleva comme au Maroc de splendides monuments. C’est de cette époque que datent la Koutoubia de Marrakech, la Giralda de Séville, la tour Hassan de Rabat, nouvelle cité fondée par le sultan.
La décadence des Almohades se fit bientôt sentir. Les derniers Almoravides dispersés par El Mansour soulevèrent les Arabes du sud de l’Ifrikya contre les Almohades. El Mansour reconquit le pays jusqu’à Gabès, mais les Arabes, jaloux des Berbères, continuèrent à mener une agitation néfaste en Afrique du Nord. Les Chrétiens attaquaient violemment en Espagne l’autorité des sultans marocains. En 1212, le pouvoir maghrébin recevait une atteinte sensible à la bataille de Las Navas de Tolosa. Enfin, l’arrivée par la trouée de la Moulouya d’une nouvelle famille, celle des Béni Merlu ou Merinides, précipita la chute des Almohades, dans le déclin desquels se détache la personnalité d’El Mamoun. De même que les Almohades avaient chassé les Almoravides, de même les Almohades furent chassés à leur tour par les Mérinides, venus eux aussi du Sahara.
Encore plus que chez les Turcs, où les traditions byzantines avaient déformé le gouvernement, tout rappelait au Maghzen la vie sous la tente : même dans le Dar ei Maghzen, les sultans vivaient comme en mehalla (armée) ; tous les fonctionnaires sont ceux dont on a besoin quand on campe.
Le sultan devait être avant tout un soldat pour maintenir son autorité sur des sujets turbulents. Les chefs
l’islam et les rages
des grandes dynasties berbères durent perpétuellement monter à cheval pour réduire les révoltés, les fomentateurs de troubles. Dès que le souverain devenait trop faible, un nouveau conquérant, prétextant la religion pour se rallier des adeptes, le remplaçait, cherchait à reconstruire l’empire désagrégé dans lequel les tribus tiraient parti de toutes les occasions pour refuser de payer l’impôt et partir en dissidence. L’empire ne pouvait s’organiser, s’administrer, il devait perpétuellement être conquis. Dans ces conditions, une dynastie ne pouvait durer sur le trône du Maghreb. Tel fut le sort des familles régnantes qui se succédèrent en Afrique du Nord.
Deux tribus nomades berbères, qui avaient l’habitude de venir chaque année se ravitailler dans le Tell, remontèrent en même temps du Sahara vers le nord, celles des Béni Mérin et des Abd el Ouad. Les premiers, profitant de l’anarchie constante, s’installèrent à Fez en 1248 avec Abou Yahya, et dix-huit ans plus tard à Marrakech où ils furent appelés par les Almohades euxmêmes, qu’ils devaient supplanter en se réclamant des Hafsides de Tunis ; les seconds se fixèrent à Tlemsen. Dès lors, trois royaumes se fondèrent sur les ruines de l’empire maghrébin, avec Tunis, Tlemsen et Fez pour capitales respectives (xme siècle). Dans l’Afrique du Nord commencent ainsi à se dessiner la Tunisie, l’Algérie, le Maroc actuels, ayant chacun leur histoire particulière. La nation berbère, malgré ses tentatives répétées, n’a pu réussir à s’unifier d’une façon durable sous une autorité unique. Fatimides, Zirides, Almoravides, Almohades, sont autant d’acteurs qui marquent les aspirations du peuple berbère.
Les Berbères n’en ont pas moins eu, au Maroc et en
l’afrique du nord et l’islam
Tunisie, des centres d’une véritable renaissance des sciences et des arts, après la période troublée des grandes migrations qui détruisirent l’empire romain. Le Maroc où vécurent des penseurs tels qu’ Averroès, sa colonie l’Espagne où fleurit la civilisation andalouse, sont les preuves du rayonnement de cette civilisation araboberbère que l’on a trop souvent attribuée aux seuls Arabes, rayonnement arrêté par la désorganisation politique qui, au xme siècle, transforma l’histoire générale de l’Afrique du Nord en une série d’histoires locales.
5° Les Mérinides (1248-1548). — La dynastie des Béni Mérin ou Mérinides marque la transition entre les grandes dynasties berbères du Moyen Age et les dynasties régnantes actuelles du Maroc. Les souverains tenteront de reformer l’immense empire des Almoravides et des Almohades, mais la nation berbère a trop goûté des schismes, des révolutions, pour que les tribus aient une confiance bien suivie envers les mahdis, les fondateurs de sectes, les empereurs, qui peu à peu n’ont plus qu’une autorité limitée sur les tribus immédiatement proches d’eux, et ne sont plus que des souverains locaux.
Arrivés du sud par la vallée de la Mouiouya, les Béni Mérin, se réclamant des Hafsides de Tunis, commencèrent par vaincre les Almohades qui, dépouillés, s’enfuirent à Taza et à Fez. Pendant ce temps, les Abd el Ouad s’établissaient dans le Maghreb central avec Tlemsen pour capitale. Le pays de Marrakech resta seul aux derniers Almohades réduits à l’impuissance. Les Mérinides, installés à Fez en 1248 avec Abou Yahya, entrèrent dix-huit ans plus tard à Marrakech où ils furent appelés par les Almohades qu’ils évincèrent bien-
l’islam et les races
tôt de la souveraineté (1). Ce fut Abou Youssef Yakoub, deuxième successeur d’Abou Yahya, qui leur enleva Marrakech et battit au Telagh les Abd el Ouad commandés par le célèbre Yaghmorasen (1262), fondateur de l’empire de Tlemsen.
Sous les Mérinides, des luttes incessantes s’engagèrent entre les trois empires de Tunis, de Tlemsen, de Fez, sans qu’aucun des souverains parvint à établir sa supériorité sur les autres de façon durable. Au Maroc, les successeurs les plus fameux d’Abou Yahya (1248-1258), Abou Youssef (1258-1286), Abou Yacoub (1286-1331), Abou Hassen (1331-1350), Abou Heïnan (1350-1367), Abd el Aziz (1367-1908), passèrent leur règne à soumettre les tribus révoltées, à mettre le siège devant Tlemsen, à reprendre et à perdre l’Espagne, d’où les Mérinides furent définitivement chassés en 1492. A ces luttes entre Berbères s’ajouta, au xve siècle et au début du xvie siècle, l’entrée en ligne des Chrétiens (2), notamment des Portugais, qui s’établirent sur les côtes marocaines et lancèrent dans rintérieur des coups desonde. C’est l' origine des forteresses-comptoirs commerciaux semblables au « Bastioun » (3) de Taza. Ces Portugais, héritiers des Puniques, semblent avoir parfaitement réussi dans leurs entreprises de pénétration marocaine.
Enfin les derniers souverains berbères du Maroc disparurent sous les coups des agitateurs chérifiens, tou-
(1) Les derniers Almohades se réfugièrent dans la montagne du Tine Mellel, «berceau de leur puissance où plus tard ils furent mis à mort » (V. Piquet, p. 155).
(2) L’apparition des Castillans sur les côtes du Maroc date de 1263, date à laquelle Alphonse X de Castille prend Safi. En 1399, Enrique III prend Tétouan ; en 1414, les Portugais prennent Mazagan.
(3) Y. Bulletin de V Afrique française , septembre 1915. Notes sur quelques monuments de Taza.
l’afrique du nord et l’islam
jours nomades venant du sud, des Saadiens qui devaient inaugurer au Maghreb el Aqsa, le régime de l’autorité de quelques Arabes descendant du Prophète sur la masse berbère. Jusqu’à cette époque, des mahdis avaient surgi de la montagne, entraînant les Berbères à la lutte contre les envahisseurs à quelque race qu’ils appartiennent ; les grandes tribus berbères du sud étaient remontées vers le nord à la conquête des régions plus riches que celles qu’ils parcouraient, avaient fondé des empires puissants, mais peu durables. Le caractère du Berbère est instable en politique. Les divisions de clans, de familles, de tribus, intervenaient bien vite pour faire renaître l’anarchie dont devaient à la fin profiter quelques ambitieux arabes. Cependant la masse berbère restera inaccessible dans ses montagnes, jusqu’au moment de la pénétration française.
6° Tlemsen. Les Abd el Ouadites (1). — Au début du xme siècle, les Abd el Ouad, Zénètes comme les Béni Mérin, s’étaient installés entre la Moulouya et le Zab, puis se confinèrent après l’invasion hilalienne auprès du Tafilelt. Les Almohades les chargèrent de combattre les Béni Mérin menaçants. En échange de leurs services, les Abd el Ouad reçurent le droit de percevoir l’impôt (kharadj) sur un certain nombre de villes et de peuplades du Maghreb central. En 1227, ayant contribué à réprimer la révolte de l’Almoravide Ibn Ghanya, les Abd el Ouad reçurent des Almohades la région de Tlemsen. Ils s’y établirent de façon stable ; vers 1240,1e chef de la tribu, Yaghmorasen ben Zeyan, faisait de Tlemsen le siège d’un empire qui devait devenir célèbre par sa puissance, ses luttes contre Fez et Tunis.
(1) Y. V. Piquet, op . cit ., p. 169 et suiv.
l’islam et les rages
Battu par les Hafsides de Tunis en 1242, Yaghmorasen reconnut la suzeraineté de ces princes et conserva son royaume. De concert avec les Mérinides, il battit l’Almohade Es Saïd qui s’enfuit à Taza. Mais cette victoire permit aux Béni Mérin de devenir les maîtres du Maghreb el Aqsa ; dès lors, les deux tribus, Abd el Ouad et Béni Mérin, devaient entrer en conflit pour la souveraineté. Ce fut là l’origine de ces guerres sans nombre qui jalonnèrent de combats et de meurtres la « route des sultans » : Tlemsen, Oudjda, Taza, Fez, par la trouée de lTnnaouen. Aucun succès ne permit aux rivaux d’obtenir l’avantage, et chacun des souverains ennemis s’occupa bientôt de réduire simplement ses ennemis particuliers.
Mais, pris entre les Hafsides et les Mérinides, les Abd el Ouadites s’affaiblirent et finirent par succomber devant les Espagnols apparus en Oranie au début du xvie siècle. L’histoire des Abd el Ouad est caractéristique de l’histoire des grandes tribus de l’époque.
7° Tunis. Les Hafsides. — • Lorsque les Almora vides chassés par les Almohades perdirent l’empire de la Berbérie, au xme siècle entièrement entre les mains des Almohades, un membre de la famille dépossédée, Ibn Ghanya, se réfugia dans le sud tunisien. Le khalife almohade En-Naser, fils d’El Mansour, vint le poursuivre jusque dans ces régions. Vainqueur, le sultan maghrébin laissa comme gouverneur en Ifrikya un nommé Abou Mohammed, fils d’Abou Hafs. Mais, à la suite des défaites subies en Espagne, du relâchement de l’autorité almohade qui s’ensuivit, les Hafsides s’érigèrent en souverains indépendants avec Abou Zekeria (1236), qui prit le titre d’émir. Les Hafsides devinrent bientôt puissants, étendirent au xme siècle leurs pos-
l’afrique du nord et l’islam 141
sessions de l’Ifrikya iusqu’à Ceuta, Tanger et Sijilmessa. Ce furent des souverains éclairés, qui favorisèrent les arts, les sciences, le commerce, traitèrent avec Frédéric Barberousse d’Allemagne, demandèrent à la papauté des artisans chrétiens pour introduire leur art à Tunis. Ce fut cependant contre l’Hafside Abou Abd Allah el Mostanser que fut dirigée l’expédition de Saint-Louis à Carthage.
A ce moment, comme dit Ibn el Khaldoun, « le khalifat de l’Orient et de l’Occident venait de succomber ». L’Espagne chrétienne avait enlevé Cordoue, Valence et Séville. Baghdad venait d’être pris par les Mongols. « Le chérif de La Mekke reconnut alors El Mostanser comme sultan de l’Ifrikya. » Les Almohades de Marrakech dirent la prière au nom du Hafside, les cheikhs mérinides de Fez en firent autant. Le roi des noirs, souverain de Kanem, seigneur du Bornou, lui envoya des présents. L’unité de l’Islam s’était rompue avec la chute du pontife de Baghdad. Dans l’Inde, en Perse, en Ifrikya, au Maroc, les souverains essayaient de la reformer à leur profit en s’emparant du titre d’émir el Moumenin. Mais l’histoire ne peut revenir en arrière : chaque race ayant embrassé l’Islam avait apporté avec elle son caractère et ses aspirations propres ; son évolution s’était particularisée dans le coin du monde où elle régnait.Le caractère général de l’Islam ne pouvait plus être invoqué par l’une de ces races. Le titre de souverain pontife musulman pourra être saisi par les souverains d’Afrique ou d’Asie, il ne correspondra plus dans l’Islam à la signification ancienne du mot khalife, alors que les premiers imams successeurs du Prophète lançaient leurs armées de Croyants à la conquête du monde infidèle. L’évolution générale de
l’islam et les races
l’ Islam s’est transformée en une série d’évolutions particulières.
Les révoltes des Arabes en Ifrikya, l’accès au pouvoir des Mérinides, puis l’entrée en ligne des Chrétiens, celle des Corsaires turcs, affaiblirent la monarchie hafside qui, s’appuyant tour à tour sur ses ennemis de la veille, finit par succomber en même temps que l’influence des Espagnols, ses derniers soutiens en Afrique du Nord à la fin du xvie siècle.
8° Les grandes dynasties berbères. — Ainsi, après avoir victorieusement résisté à la conquête arabe, puisque, s’ils acceptèrent l’Islam, les Berbères du moins réussirent à conserver leur indépendance, les peuples de la Berbérie ont cherché la formule de gouvernement la plus favorable à leur caractère. Divisés en tribus rivales, les Berbères furent donc en proie aux luttes de ces tribus qui tour à tour cherchèrent à s’emparer des territoires les plus riches, de l’autorité suzeraine que cette possession comportait. L’histoire des Berbères est celle de leurs tribus qui se succèdent au pouvoir. D’abord des princes arabes dissidents furent acceptés comme les plus capables de résister au conquérant.
Mais dès que le danger fut disparu, dès que les khalifes eurent renoncé à se faire obéir en Afrique du nord, les gouverneurs dénouèrent les liens qui les attachaient au suzerain, les grandes familles berbères fondèrent des dynasties régnant de la Tripolitaine à l’Espagne. L’empire conquis à cheval ne peut se gouverner à cheval. Or le sultan, obligé de perpétuellement soumettre les tribus perpétuellement dissidentes à mesure que le souverain allait plus loin, n’avait pas le temps d’organiser, d’administrer. S’appuyant sur une tribu pour régner.
l’afrique du nord et l’islam 143
sa dynastie ne pouvait durer qu’ autant que durait la puissance de la tribu. Mais, en ces temps de déséquilibre, par suite des migrations, de nouvelles tribus cherchaient toujours un territoire, des terrains de parcours pour s’établir. Ces tribus, guerrières par nécessité, finissaient par remplacer le clan au pouvoir, et c’est là l’histoire des Almoravides, Almohades, Mérinides, Ab del Ouadites. Mais quand, dans la Berbérie, se dessina la division entre Tunis, Tiemsen et Fez, quelque chose était changé en Afrique du Nord. Ce n’était plus l’antique Berbérie : les migrations arabes, l’invasion des Hilal et des Soleim, les randonnées des nomades berbères avaient donné naissance à une ethnographie nouvelle.
Les conséquences de l’invasion musulmane sur l’ethnographie en Afrique du Nord.
1° Alternance géographique et ethnique.- — L’enchevêtrement des royaumes, consécutif aux migrations des tribus, le passage des dynasties arabes, berbères, l’invasion des peuples sémites lancés d’Arabie et d’Egypte sur la Berbérie, eurent des conséquences considérables sur l’ethnographie de l’Afrique du Nord. Après l’invasion hilalienne et les grands parcours des nomades berbères du sud, une fusion sociale suivit.
Au point de vue géographique, l’Afrique du Nord se divise en trois zones distinctes séparées par l’Atlas : 1° une région méridionale moins arrosée, moins productive, plus chaude, sablonneuse ; 2° une zone médiane de hauts plateaux au climat chaud en été, froid en hiver ; 3° un « sahel » ou région maritime, fertile, à la température douce et égaie qui participe des deux premières.
l’islam et les races
A cette répartition physique correspond une alternance ethnique. Dans le sud, aux confins du Sahara ou dans le désert, des Berbères nomades, Touareg, Maurétaniens, errent avec leurs troupeaux au hasard des pâturages. Plus au nord, ou intercalées avec les précédents, des tribus arabes mènent la même vie nomade. Les Hilal, les Soleïm venus par le sud, laissèrent derrière eux des familles, des clans qui régularisèrent peu à peu leurs transhumances, subsistèrent sur place en rapports amicaux ou hostiles avec les autochtones. Le long des cours d’eau souterrains, des îlots de verdure, les oasis sont occupés par les sédentaires, ksouriens, de race métissée par les croisements avec les nomades ou les esclaves noirs venus du Soudan. Sur les hauts plateaux, dans les montagnes aux pics neigeux dépassant parfois comme au Maroc 4.500 mètres, dans les compartiments séparés par les chaînons escarpés, vit la pure nation berbère, le plus important des groupes ethniques de l’Afrique du Nord, avec ses forteresses naturelles du Maroc, de la Kabylie et de l’Aurès, pendant que dans les sahels vit la population composite et mêlée des régions côtières de la mer.
2° Les Berbères. — Malgré les invasions, l’islamisation, malgré l’arabisation des groupes périphériques, la nation berbère, toujours divisée en clans indépendants, reste dans ses forteresses naturelles inatteinte, à peine entamée. Chez elle, le Coran, à peine lu, n’a guère transformé les mœurs. Les sectes successives, les schismes de l’Islam, ont montré aux Berbères, dès le début, la valeur négative de la foi musulmane qu’ils estiment cependant comme un voile commode pour leur indépendance.
l’afrique du nord et l’islam
Leur régime social est resté le même qu’aux temps du paganisme et du christianisme (1). La femme garde chez eux sa condition plus relevée que chez les Arabes. La polygamie se rencontre peu, existe seulement chez les riches. Des chefs de sexe féminin continuent parfois à mener au combat les montagnards comme aux temps de la Kahena de l’Aurès. Cultivateurs et sédentaires, les Berbères possèdent d’immenses troupeaux de chèvres et de moutons que la rigueur du climat sur les hautes terres force à descendre l’hiver dans les régions plus chaudes. Cette transhumance annuelle est la source de nombreux conflits avec les habitants des plaines. La possession de terres, de troupeaux forcés de transhumer, fixe les conditions de vie des montagnards. Ils sont semi-sédentaires par nécessité. La région des hautes terres est accessible seulement par les trouées creusées par les cours d’eau, Sebou, Moulouya, Meloulou, Chélifï, Medjerda. C’est ce qui explique la facilité de résistance des Berbères retranchés dans leurs forteresses des montagnes, fermant sans peine les voies de pénétration aux conquérants.
3° Les Arabes. — Les Arabes, peu nombreux, nomades, finirent avec le temps, et par la force, à se réserver quelques territoires au milieu des tribus berbères. Le retour offensif des autochtones sépara leurs groupements les uns des autres, fixa la race arabe en îlots isolés.
(1) On emploie à tort le mot de tribu pour désigner les groupements berbères. Certains nomades berbères vivent en effet sous la tente, forment réellement des tribus, mais la plupart des Berbères habitent des maisons, des villages, sont des sédentaires. Pour ces derniers, le mot de tribu indique un ensemble de villages, de maisons, obéissant aux ordres d’une assemblée, d’une djemâa commune.
l’islam et les races
Mais nomades et sédentaires, Arabes ou Berbères, errant avec leurs troupeaux, enfermés dans les alvéoles de leurs montagnes, purent sans doute trouver sous leur tente, dans leur village, pendant un certain temps, l’industrie, les matières premières nécessaires à la fabrication de tous les objets dont ils avaient besoin. Avec le mélange des civilisations, par le contact de l’Orient et de l’Occident, avec le développement du progrès, de la civilisation sensibles chez ces peuples, par la force même des grandes migrations, par suite des guerres entre le Maghreb, l’Espagne, l’ifrikya, l’Egypte, les besoins grandirent, nécessitèrent l’apparition d’un nouvel organe social, sédentaire, remplissant les fonctions incompatibles avec la vie nomade, surtout depuis l’apparition, le développement des nouveaux besoins.
De même que dans la vie nomade primitive, les Ksouriens remplirent ce rôle, furent les dépositaires des grains, les gardiens des richesses difficiles à transporter, dans leur enceinte, forteresse-refuge ; de même il se développa, dans les cités où jadis vécurent les Romano- Berbères, un nouveau type de commerçant, de négociant, appelé à tirer parti des richesses naturelles de l’Afrique du Nord, le Maure.
4° Le Maure . — Les Maures, qu’il ne faut pas confondre avec les Maures connus des Romains (nomades primitifs du sud), sont le produit du métissage de toutes les races qui traversèrent la Berbérie, Romains, Vandales, Arabes, Chrétiens renégats ou esclaves, avec les autochtones. Les mélanges de race ont déterminé un type ethnique très reconnaissable, au teint blanchi par les occupations sédentaires dans les échoppes minuscules, l’existence paisible au milieu de murs protecteurs
l’afrique du nord et l’islam 147
du soleil. Les Maures musulmans, généralement fort lettrés, spécialisés dans la petite fabrication, le petit commerce, eurent pour rôle, dans la civilisation islamique parvenue jusqu’à nos jours, de fournir d’objets de première nécessité (1) leur voisinage immédiat et les marchés périodiques qui se tiennent à intervalles rapprochés, par exemple chaque semaine, dans tous les centres, ou bien en pleine campagne, au croisement des pistes, au confluent des cours d’eau. Dans ces sortes de foires se rencontrent montagnards, sédentaires, qui profitent de l’occasion pour s’entretenir des affaires de la région, au besoin discuter de la paix ou de la guerre.
Peu à peu, certains Maures ont étendu leur commerce, sont devenus de véritables négociants en gros. C’est à leur instigation sans doute que les souverains de Tunis entrèrent en rapports avec la papauté pour développer les rapports commerciaux avec la chrétienté. A la fin du xixe siècle, beaucoup de Maures se rendaient en France, en Angleterre, avaient des comptes courants dans les banques de ces pays, principalement à Marseille et à Manchester, sans que pour cela leur état d’esprit musulman fût entamé par l’influence chrétienne.
Poussés par l’esprit d’intrigue, de politique avisée qui les distingua de tous temps, en même temps que leur intelligence et leur sens artistique facilement développé par la vie rêveuse et calme du sédentaire, les Maures, en relations constantes avec les tribus par les marchés, les Maures intermédiaires obligés, après être arrivés dans les villes à former de véritables clans, se disputèrent la direction politique, soit dans les affaires
(1) V. Poinsard, op. cit ., t. I, Les Maures. Il ne faut pas confondre non plus ces Maures avec les peuplades qu’il est convenu d’appeler Maures au Sénégal et en Mauritanie.
l’islam et les rages
locales, soit dans le gouvernement central lui-même. Les Maures, qui dirigèrent l’Espagne, font encore à la cour des sultans marocains un cercle de fins lettrés, à la politique subtile, habile à tirer parti des textes et des paroles pour maintenir l’autorité du souverain au milieu de la turbulence des tribus, des attaques des Chrétiens, en s’appuyant sur telle ou telle tribu pour réduire les autres, politique qui a reçu de nos jours le nom de politique maghzen.
5° Les Juifs. — Aux Berbères, aux Arabes, aux Maures, il faut ajouter en Afrique du Nord un certain nombre de Juifs, race méprisée, tenue à l’écart, obligée par une ordonnance des Abbassides à porter un couvrechef spécial qui les distingue des bons Musulmans. Il serait curieux d’étudier comment les communautés juives sont venues s’infiltrer en Afrique du Nord.
Il semble qu’un certain nombre de tribus berbères, avant l’islamisation, aient embrassé le judaïsme. Les premiers Juifs seraient apparus en Tunisie au 11e siècle après Jésus-Christ, venant de la Cyrénaïque, chassés par les persécutions. Le judaïsme parut aux Berbères de cette époque, supérieur au christianisme, qui était mal connu par eux, et surtout dans sa forme byzantine. Les Berbères qui semblent avoir eu de tous temps une tendance monothéiste, se rallièrent donc en grand nombre au judaïsme. La nouvelle religion s’implanta assez solidement en Berbérie, tellement qu’au moment de la conquête arabe, la résistance la plus farouche du particularisme berbère fut celle de la Kahena (1) de l’Aurès,qui était juive (vme siècle ap. J.-C.). L’Islam
(1) Ce nom n’est-il pas d’origine juive. Kahena, Kohen, signifie prêtre en hébreu.
l’afrique du nord et l’islam
fit rapidement disparaître de la Berbérie le judaïsme qui se maintint cependant en certains points (1). Enfin, après la chute du royaume de Grenade en 1492, de nombreux Juifs se réfugièrent d’Espagne sur la côte africaine, surtout au Maroc où ils formèrent à Fez même une colonie. La grosse émigration juive d’Espagne date de Philippe III (expulsion des Mouiscos).
Le type ethnique hébraïque n’est pas pur en Afrique du Nord ; il va du négroïde au sémite par suite du contact de toutes les races avec le judaïsme. Les Juifs vivent en communautés sédentaires, sont généralement petits artisans et colporteurs. Certains, dans ce cas, vivent sous la tente avec les nomades. Les Arabes, les Berbères sont souvent la proie des Juifs usuriers. Par contre, ces derniers sont souvent pillés par les premiers qui rétablissent ainsi l’équilibre de la fortune.
Les Juifs au Maroc se répartissent en deux catégories :
1° les autochtones, habitant dans les mellahs, ou convertis à l’Islam ;
2° les émigrés d’Espagne et de Portugal habitant hors des mellahs. En avril 1922 on évaluait les Juifs au nombre de :
Maroc, 103.712 ; Algérie, 70.271 ; Tunisie, 54.664 ; Turquie d’Asie, 177.500 ; Palestine, 85.000.
6° Turcs. Coulouglis. Conclusion. — On voit combien différente de l’ancienne Berbérie, de la Berbérie romaine, est l’Afrique du Nord après la conquête arabe, l’invasion
(1) Le Judaïsme est considéré par les Musulmans comme inférieur au Christianisme. Le juif qui se convertit à l’Islam doit d’abord se convertir au Christianisme. Cependant le cas n’est pas signalé à ma connaissance au Maroc et en Algérie.
l’islam et les races
des Hilal et des Soleïm, les mouvements de peuples causés par l’établissement des grandes dynasties berbères. Après l’apparition des corsaires turcs, la mosaïque de races deviendra encore plus riche. Le métissage des Turcs avec les sédentaires des villes donnera les Coulouglis, différents des Maures, lesquels seront les alliés des Français (1). La complexité de la question africaine de nos jours provient de cette juxtaposition, de cette pénétration de races si différentes, étant donné surtout que le brillant de la civilisation maure, l’éclat du nomadisme arabe empêchèrent longtemps les Européens d’apercevoir et de comprendre sous les multiples aspects de l’Afrique la grande masse berbère qui reste toujours le fond de la population de l’Ifrikya et du Maghreb.
L’occupation turque en Algérie.
Dans leurs luttes avec la chrétienté, les sultans ottomans avaient lancé leurs flottes en Méditerranée. Les Espagnols s’emparèrent -de 1504 à 1510 des côtes de l’Algérie. En 1510, les habitants de Bougie, fatigués du joug des étrangers, appelèrent les Turcs à leur secours. Alger fit de même. Les plus fameux amiraux ottomans, les deux frères Barberousse (2), répondirent à l’appel, pour échouer d’abord devant Bougie. Mais Khair ed din Barberousse s’installa à Alger, fît pendre Sélem ben Terni, prince régnant, s’empara du pouvoir avec ses corsaires, battit les Espagnols et établit ainsi les
(1) Cavaignac par ex. à Tlemsen tint avec l’aicle des Coulouglis.
(2) D’ailleurs les Barberousse, pas plus que Dragut, ou la plupart des corsaires turcs, n’étaient de véritables turcs, mais bien des renégats chrétiens. De même les fameux arabes qui du Maroc parvinrent au Niger étaient des Espagnols renégats.
l’afrique du nord et e’islam 151
corsaires barbaresques en Méditerranée occidentale*
Cette installation des Turcs en Algérie procède de l’expansion ottomane cherchant à rétablir en son entier l’empire des khalifes arabes ; cependant les dissensions dynastiques à Stamboul ne permettaient pas au sultanat de commander les événements d’Occident. Barberousse, amiral turc, se reconnut d’abord vassal de la Porte dont il recevait recrues, armement, munitions et subsides : c’est à ce titre qu’il battit en 1518 et 1541 les flottes de Charles-Quint envoyées contre lui. En fait, Barberousse était indépendant, malgré le pacha envoyé par le sultan de Constantinople à Alger pour le représenter. Ces pachas, qui touchaient une large part dans les bénéfices des croisières, disparurent d’ailleurs bientôt devant l’hostilité des Corsaires qui obtinrent de Stamboul le droit d’avoir un chef choisi par eux. Ce chef fut le dey (oncle, patron) (1710). Les Corsaires barbaresques étaient organisés. Une milice composée de Turcs, d’aventuriers de tous pays composait l’Odjak (marmite) à l’imitation des Janissaires du sultan. -Les forces militaires se divisaient en deux, celles de mer et celles de terre. Les premières étaient les plus réputées sous le commandement des reis ou capitaines. Les secondes étaient composées de l’Odjak turc, des contingents fournis par les villes et par les tribus soumises.
Cette organisation soutenue par les Ottomans était uniquement formée pour la guerre et pour le pillage. Les pirateries commises sur les flots et sur les côtes d’Europe furent telles qu’à plusieurs reprises différentes, les nations européennes envoyèrent des flottes contre Alger ; ce fut toujours sans succès. En 1617, la France obtint cependant le droit de pêcher le corail au bastion de la Calle qui avait été cédé à Charles IX par le sultan. L’ex-
l’islam et les races
pédition de 1664 commandée par le duc de Beaufort s’empara de Djidjelli, mais rentra aussitôt en France ; en 1683, celle de Duquesne, malgré un premier succès, ne réussit pas mieux à cause du mauvais temps. En 1685 et 1686, d’Estrées et Tourville bombardèrent Alger. Les Espagnols, en 1775, furent mis en complète déroute par les Barbaresques, de même en 1779. En 1815, les Etats- Unis ne réussirent pas mieux. En 1816 l’Angleterre, chargée par l’Europe de réprimer l’esclavage, envoya une flotte formidable contre les Barbaresques, réussit à détruire leurs bâtiments, mais dut se retirer après que l’amiral anglais eut fait signer au dey des conditions de paix illusoires, car dès l’année suivante les navires corsaires reconstruits grâce à l’aide des Ottomans, des Marocains et des Tunisiens, écumaient à nouveau les mers. La puissance barbaresque était telle que la France, l’Espagne, la Hollande, la Suède, l’Angleterre et Naples avaient accepté de payer un tribut au dey pour que leurs vaisseaux de commerce puissent traverser en paix la Méditerranée.
Après 1815, l’Europe parvint à réprimer la piraterie grâce à son union dans ce but. Cette piraterie n’avait duré jusqu’alors que par la mésentente des nations euro péennes qui cherchaient toutes à se concilier les bonnes grâces des pirates à l’exclusion et au détriment des autres puissances. Dès que l’union se fit, la piraterie disparut. Sidi Mohammed la désavoua officiellement au Maroc en 1820. Cette situation de l’Europe devant les Corsaires pourrait utilement se comparer à celle des puissances de l’Entente devant le Gouvernement d’Angora (1920-22).
Pendant que les marins corsaires se faisaient ainsi redouter, l’Odjak étendait son pouvoir dans l’intérieur.
l’afrique du nord et l’islam
Des expéditions suivies finirent par établir des beys vassaux à Constantine, Médéah, Tlemsen et enfin Oran, abandonné en 1790 par les Espagnols.
Conquête française.
Cette situation ne pouvait durer. Les deys devenaient de plus en plus insolents : Hussein-dey, arrivé\ au pouvoir en 1818, avait de très mauvaises dispositions envers la France. En 1793, des commerçants israélites d’Alger avaient, par l’entremise d’une maison de Marseille, fourni des céréales au gouvernement français. Des difficultés de payement s’étaient produites, car l’Etat barbaresque réclamait pour lui-même, suivant la coutume locale, une somme rondelette, contestée naturellement. Le jour du Beïram les consuls étrangers se rendirent au palais, selon l’habitude, pour complimenter le dey. Hussein interpella M. Deval, représentant de la France, avec véhémence, lui reprochant de ne pas lui apporter une lettre de son souverain. Le dey s’oublia jusqu’à frapper le consul au visage avec son chasse-mouche (30 avril 1827).
En juin, une escadre parut devant Alger sans pouvoir tirer réparation de cet outrage, malgré un blocus rigoureux. Le gouvernement français proposa au vice-roi d’ Egypte, Méhémet Ali, de châtier les pirates et de s’emparer des trois régences. Le vice-roi adhérait à ce plan à la condition de gouverner au nom du sultan ; l’Europe acceptait la combinaison, mais l’Angleterre s’opposa avec une telle force au projet que la France dut se faire justice elle-même.
Le 14 juin 1830,1a flotte de l’amiral Duperré débarqua l’armée du comte deBourmont à Sidi Ferruch, près •
d’Alger. Le dey Hussein capitula peu après la prise
l’islam et les races
du Fort l’Empereur et fut autorisé à gagner Naples et Livourne avec sa famille.
Tous les Turcs partirent d’Alger à ce moment: l’opinion publique les vit s’en aller avec joie. Il ne reste rien d’eux sinon quelques mosquées où se réunissent les quelques Hanéfites de la région, l’ensemble de la Berbérie étant malékite. Une de ces mosquées existe à Constantine. Elle était misérable en 1902.
Ainsi préluda la conquête de l’Algérie qui devait donner à la France une de ses plus belles provinces.
Nous ne suivrons pas le développement des campagnes françaises en Algérie, ni celle de Tunisie, ni la pénétration du Maroc : le but de notre travail était d’amener notre lecteur du début de l’Islamisme à l’étude des questions actuelles. Nous avons exposé comment, de la conquête arabe primitive de l’Afrique du Nord, sont sorties la Tunisie, l’Algérie et le Maroc ; nous avons déterminé la complexité de l’ethnographie en ces régions et insisté sur le caractère permanent, inébranlable de la race berbère, à peine touchée par les influences étrangères et gardant malgré toutes les pressions son caractère particulariste et persévérant.
Nous n’avons pas l’intention maintenant de soulever les graves questions politico-sociales qui se posent à l’heure actuelle en Afrique du Nord française, mais qu’il nous soit permis de faire un vœu, au moment où la propagande jeune-turque, bolcheviste, l’ébranlement moral et social causé par la guerre mondiale, troublent de trop nombreux esprits. Le dévoûment avec lequel les Musulmans français se sont battus contre l’Allemagne mérite récompense ; les lettrés musulmans rêvent l’autonomie.; mais le seul terrain d’entente peut être trouvé dans une coopération absolue. Le citoyennat
l’afrique du nord et l’islam 155
français est ouvert aux Algériens qui ne profitent guère des avantages proposés, car ils craignent de perdre le statut musulman qui les régit socialement. Notre vœu serait qu’une formule soit trouvée pour que, tout en étant citoyens français politiquement, les Musulmans puissent conserver leur statut personnel civil et religieux. Il serait peut-être bon encore que si les Africains du Nord arrivent ainsi à la réalisation d’une vie politique réelle, un parlement africain soit créé, avec comme résultante l’établissement d’un régime « genre Dominion » qui donne satisfaction à toutes les aspirations. Plus l’élément musulman s’instruira et voyagera, plus il tendra à réaliser ses aspirations particulières ; et pour les atteindre, plus il adhérera au mouvement général islamique, s’il ne trouve pas dans la Métropole la volonté ferme d’une coopération étroite. De leur côté les Musulmans doivent être persuadés que les concessions de la Métropole seront le résultat de leur loyalisme, et non celui des agitations. Les bienfaits doivent provenir non de l’extérieur, mais de l’intérieur. Et nous qui avons vu en étudiant l’Islam et les Races la diversité du monde islamique, nous devons être persuadés de la nécessité d’encourager, en dehors du panislamisme, les tendances particularistes des Musulmans qui doivent contribuer en ce qui les concerne à la prospérité de la plus grande France.
Ainsi que l’a indiqué M. Millerand, président de la République, dans son récent voyage en Afrique du Nord, rien ne peut se faire sans le temps. L’Islam, par suite de son caractère fermé, est resté en dehors du mouvement de la civilisation moderne ; il se trouve actuellement dans la situation de la chrétienté au Moyen Age ; ses peuples ne conçoivent pas ou à peine l’organisation
l’islam et les races
civile indépendante de la religion ; mis brusquement en contact avec le monde moderne, malgré les frictions inévitables, les peuples musulmans seront obligés d’en venir à cette conception, mettant l’idée de nation avant l’idée de religion. Il nous appartient de ne pas créer de malentendus irréparables et d’aider les Musulmans dans cette transformation qui n’est en somme qu’une application nouvelle du principe des nationalités.