‹ L'Islam et les racesChapitre 15 sur 35 · L’ISLAM CHEZ LES NOIRS · texte numérisé non relu

L’ISLAM CHEZ LES NOIRS

Introduction.

L’expansion de l’Islam vers le centre de l’Afrique a suivi deux routes principales. La première part de Zanzibar et fut suivie par les traitants arabes, marchands de bois d’ébène qui, à la recherche d’esclaves, pour en fournir l’Asie et le nord de l’Afrique, n’oublièrent pas la propagande recommandée par le Coran. Après deux années d’absence Stanley constatait l’envahissement du Congo par les associés et les coreligionnaires de Tippoo- Tib, le fameux commerçant arabe, sultan réel ayant sous ses ordres une véritable armée que l’on nomma, ne pouvant s’en débarrasser, gouverneur du Congo belge. M. Trivier est encore plus formel : « L’invasion des Arabes s’accentue chaque jour davantage : au train où ils vont, ils seront loin bientôt » ; et plus loin : « Les avis qui m’avaient été donnés jusqu’à ce jour, de provenance blanche, jaune ou noire, étaient tous les mêmes sur l’envahissement du pays par les Musulmans. » Et M. Trivier ne compte plus les villages traversés par lui, commandés par des Arabes. Les randonnées des traitants dans le centre de l’Afrique avaient abouti à la création de véritables royaumes musulmans, dont le fanatisme accru par les qualités militaires de chefs tels que Ahmadou et Samory, nous a donné beaucoup de mal dans notre avance du Sénégal au Niger, au Tchad.

l’islam et les races

La deuxième route suivie par l’Islam clans sa propagation à travers le continent africain, le blad es-soudan, le pays noir, part du nord. Les confréries religieuses telles que le senoussisme et la secte des Kadrya, avaient retrouvé Tardent esprit de prosélytisme des compagnons du Prophète. Leur volonté de restaurer l’empire des khalifes au centre de l’Afrique, loin des Chrétiens et des Turcs, avait causé entre la Tripolitaine et l’Ouadaï le rassemblement de groupes fanatiques prêts à porter le glaive de l’Islam sur les Infidèles. L’avance momentanée des Italiens vers Ghadamès et l’action énergique des Gentil, des Lamy, des Moll en Afrique occidentale, au Ouadaï, avaient encerclé les Senoussistes dans une zone limitée. Mais leur action politique toujours aussi puissante s’est retrouvée dans tous les mouvements dissidents de Tunisie, du Soudan, et en général de l’Afrique du Nord.

Comment expliquer que les noirs fétichistes adoptent avec tant de facilité la croyance de ceux qui les ont tant persécutés ? Il est hors de doute que les races noires subissent à l’heure actuelle un éveil confus, un lent besoin d’ascension à des échelons de vie supérieure (1). Or le musulmanisme, qui demande si peu à ses néophytes, répond suffisamment à ce besoin. Sauf en certains points, par exemple dans l’Ouganda et peut-être au Zambèze, la propagande chrétienne n’obtient que peu de résultats, et encore sont-ils peu durables, quand elle agit seule dans un milieu noir. Partout où elle doit lutter avec l’expansion islamique, ses gains sont nuis ; ceux des Musulmans rapides et considérables. C’est un fait que Ton ne peut nier. « Les colonies euro-

(1) De Vogüé, Les Indes noires,. Revue des Deux-Mondes.

l’islam chez les noirs

péennes, dit M. de Vogüé, ne font pas exception ; au Sierra Leone, où il n’y a pas trente ans on n’eût pas trouvé un Musulman, on en compte aujourd’hui 50.000. De même au Libéria. Il n’est si petite bourgade de la côte de Bénin qui n’ait sa mosquée aux lieux où trônaient naguère encore les dieux fétiches. Les nègres sont de grands enfants, menés par deux passions : les femmes et la boisson. Le Musulman leur interdit l’alcool, mais il leur accorde la polygamie. Le Chrétien permet l’alcool, mais il prohibe le harem. Les pauvres noirs sont fort embarrassés ; l’événement prouve qu’ils penchent vers le harem. »

A ces plaisirs sensuels, il faut ajouter la simplicité de la doctrine monothéiste de l’ Islam, facile à comprendre pour les cerveaux primitifs du continent noir. A la persuasion s’est ajoutée la force. Le prosélytisme musulman s’est exercé autant par le fer que par la parole, et ce que l’Islam tient, il ne le lâche plus. En Afrique, plus de 59 millions de croyants suivent l’enseignement islamique. Les conversions sont de plus en plus nombreuses, malgré les efforts des missions chrétiennes à qui d’ailleurs il est quelquefois interdit, comme au Soudan égyptien, de prêcher les populations musulmanes et permis seulement de se confiner aux fétichistes et aux payens (d’après Margoliouth).

Le souffle puissant qui animait autrefois l’immense vague des Arabes qui, comme un vol de sauterelles, se répandit sur l’Asie et le bassin de la Méditerranée, est venu, semble-t-il, vivifier les fanatiques affiliés aux confréries religieuses de l’Afrique tropicale pour les animer d’un esprit ardent de prosélytisme.

l’islam et les races

A. — L’Afrique noire française.

L’Afrique noire française a subi l’influence arabe venue d’Egypte aux premiers âges de l’époque islamique, puis de l’Afrique du Nord, enfin de Zanzibar aux époques relativement récentes.

Parties d’Egypte, les tribus arabes remontèrent d’une part le Nil jusqu’aux sources du grand fleuve, essaimant de loin en loin leurs colonies, se mélangeant avec les populations indigènes ; quand plus tard les traitants arabes partirent de Zanzibar et de Dar Es Salam sur les traces des grandes invasions hymiarites, ils trouvèrent la région des Grands Lacs toute préparée à leur propagande par cette première avancée venue d’Egypte. D’autre part, d’autres tribus parties d’Egypte suivirent le Bahr el Gazai vers le Ouadaï et le Baghirmi.

Ces dernières tribus trouvèrent dans ces régions, et dans les régions voisines, un double élément, l’élément berbère et l’élément noir. Les Berbères méditerranéens avaient naturellement essaimé vers le centre du continent (l). Tout comme les Arabes, ils avaient de grandes tribus nomades guerrières qui asservissaient les sédentaires. L’action arabe musulmane se porta d’abord, semble-il, sur les éléments noirs. Le mélange des nouveaux venus avec ces derniers donna les Choua ; l’action fut moins facile sur les Berbères.

Les Berbères sont très particularistes et ne subissent l’envahisseur que par la force. Les Touareg, les Tibbous,

(1) Les Berbères formèrent, semble-t-il, la population autochtone habitant du Nil (Berberab) au plateau d’Auvergne. Certains auteurs prétendent que les Berbères venaient du Sud, mais rien n’est moins certain.

l’islam chez les noirs

chez lesquels se retrouvent encore les vestiges dès anciennes djemaas (assemblées) berbères, livrèrent des luttes terribles aux envahisseurs. Il fallut des vagues renouvelées d’Arabes pour faire brèche dans les îlots berbères, et encore maintenant dans les pratiques islamiques des plus fanatiques de ces peuples, peuvent se retrouver les anciennes croyances ou superstitions berbères.

La rapidité avec laquelle l’Islam étendit (1) son domaine spirituel sur l’Afrique du Nord et sur le Soudan est remarquable. Dès la première invasion d’Okba en Afrique du Nord (vers 600), les Berbères du Sahara occidental — Sanhadja et Lemtouna — étaient touchés par la propagande islamique. Les Sanhadja se firent à leur tour les propagateurs de la nouvelle religion. Dès le xe siècle après J. -G. (ive de l’Hégire), ils avaient fondé entre Tagant et Oualata un empire commandant à dixhuit royautés nègres. Ils furent rejetés dans le désert par les Soussous, mais ils avaient apporté en ces régions la civilisation islamique.

L’empire senhadji fut remplacé par l’empire noir de Tombouctou. Au vme siècle après J.-C., le célèbre voyageur arabe Ibn Batouta signale un grand Etat musulman à Mellé. Le roi Koukou Moussa se rend à La Mekke, entretient des relations avec les khalifes d’Egypte et les émirs du Maroc. Son empire comprenait trois grandes provinces divisées chacune en douze sultanats. Les chroniqueurs musulmans s’accordent à vanter les richesses de l’empire soudanais, à célébrer corn-

(1) Pour l’étude de l’Afrique noire française, je suis l’ouvrage du Ct O. Meynier, L'Afrique noire. Paris, Flammarion, 1911, et Delafosse, Les Noirs de V Afrique, Collection Payot, Paris, 1922»

l’islam et les races

bien les lettres, les sciences et les arts ont une place importante dans les préoccupations de l’Etat. M. Le Châtelier veut « réserver surtout aux Berbères et aux Arabes venus du nord, qui formaient la classe élevée de la société », la gloire de cette civilisation, mais il est probable qu’en Afrique noire, comme dans les autres terres d’Islam, les aspirations particulières des peuples se sont fait jour sous l’égide islamique. Le xive siècle marqua au Soudan comme en Afrique l’apogée berbère. Les savants soudanais rivalisèrent alors de science avec les docteurs musulmans. De cette époque datent en architecture les mosquées de Gao et de Tombouctou.

Au xvie siècle les Songhaï — avec comme villes Gao, Tombouctou et Dienné — s’emparent du pouvoir. El Hadj Mohammed, chef de la lignée des Askia, prend l’Islam comme un nouveau moyen de domination, encourage ainsi que ses successeurs la diffusion de l’Islam. Une civilisation éclatante répondit aux efforts des chefs et des savants songhaï. L’empire s’étendait du Tchad à l’Atlantique ; le commerce était florissant. Parmi les écrivains soudanais, Abderrahman ben Abdallah, auteur du fameux Tarikh es Soudan, mentionne « longuement les mérites des savants, pieux commentateurs du Coran, marabouts éminents, jurisconsultes, historiens qui à son époque faisaient la gloire de Dienné, de Tombouctou et de Gao ».

Pendant que l’Islam florissait ainsi entre le Sénégal et le Niger sous l’impulsion des Berbères convertis par les successeurs d’Okba, la religion musulmane, sous l’impétueuse poussée des Hilal et des Soleim, prenait en Afrique du Nord une extension considérable. Les sultans marocains cherchèrent naturellement à S’étendre

l’islam chez les noirs

vers le sud. Dès 1591, le pacha Djaouder el Mansour (1), envoyé par Sultan Moulay Ahmed, s’empare de Tombouctou et superpose à l’ancien empire de Gao une province marocaine. L’occupation garda un caractère essentiellement militaire. La civilisation soudanaise resta ce qu’elle était, avec uniquement, au-dessus des populations, une nouvelle caste militaire. Dès la fin du xvme siècle les relations étaient interrompues entre le Maroc et sa colonie du Soudan ; les provinces formaient des Etats semi-indépendants en pleine décadence.

Le Kanem était au xvme siècle gouverné par de véritables rois fainéants. Mais au xixe siècle les Oulad Siiman, chassés de Tripolitaine par les Turcs, vinrent s’installer au Kanem. Après avoir tout dévasté, ces Arabes se mirent au service des rois du Rornou et de l’Ouadaï.

La fin du xvme siècle (2) marque, pour tout le Soiw dan occidental, une époque de régression sensible dans lq marche de la civilisation chez les sociétés noires. La conquête marocaine avait complètement désorganisé l’empire songhaï. La grande colonie arabo-berbère se divisa en infinité de petits royaumes, de petits sultanats en guerre les uns avec les autres.

Profitant de la désorganisation, les Touareg, jusque-là refoulés, se rapprochent du Niger, prennent Tombouctou, détruisent Bamba et Gao, franchissent le fleuve, dévastant tout sur leur passage.

Les Bambara occupent le sud du bassin nigérien, s’établissent en royaume puissant sur les ruines des

(1) Il semble que Djaouder et ses hommes furent des renégats chrétiens qui, le pays une fois conquis, se livrèrent au luxe et à la débauche, et finirent bientôt, submergés par les peuples locaux.

(2) Ct O. Meynier, op. cit ., p. 129.

l’islam et les races

pachaliks marocains. Segou Sikoro devient leur capitale (1650). « Le bassin du Sénégal, qui avait vu se succéder plusieurs civilisations, quelques-unes prospères, était envahi par les hordes maures (ainsi que nous appelons les Arabo-Berbères qui nomadisent entre ce fleuve et le Maroc). Là aussi les ruines s’accumulaient ; le désert, continuant sa route victorieuse vers le sud, semblait devoir avec les nomades arriver jusqu’au golfe de Guinée. »

Dans le Soudan oriental, le Bornou, quoique moins riche, moins prospère que naguère, conservait encore son rang de monarchie organisée, mais contenait à grand peine les efforts des envahisseurs... Le Baguirmi, le Ouadaï, le Darfour atteignaient ou étaient sur le point d’atteindre le plus haut degré de prospérité. Seules, les guerres les empêchaient de former des sociétés aussi civilisées que celle des anciens Songhaï. Les sultanats de l’Est vivaient séparés de tous les autres, s’avilissant de plus en plus par la traite des esclaves.

C’est alors qu’apparurent les Peuhls ou Foulbès. Dans le courant du xvme siècle l’Islam s’introduisit au Fouta D jalon, berceau des Peuhls. L’Almamy (1) Abd el Qader fonde un Etat musulman duquel découlera le grand empire d’El LIadj Omar. Les Peuhls s’attachent à l’étude des textes coraniques et deviennent un peuple extrêmement religieux. Au début du xixe siècle, Othman Dan Fodié, véritable prophète mystique, soulève les Peuhls au nom de l’Islam et proclame la guerre sainte. Ce fut un enthousiasme délirant chez les Peuhls. Un immense empire, du Bornou au Mossi, du désert à l’Adamaoua compris, récompensa leurs efforts.

(1) Almany est une altération de l’arabe II Imam.

l’islam chez les noirs 1H5

Malheureusement, la guerre sainte ne civilise pas les populations, elle les extermine ou les réduit à l’état d’esclaves. Othman Dan Fodié, vieilli, partagea son empire entre ses fils, mais aucune idée créatrice ne permit de construire sur ses ruines. L’Empire foulbé subit le sort de tous les empires du Niger ; il se désorganisa bientôt en une poussière de principautés.

Sokoto déclinait déjà lorsqu’un nouveau prophète se révéla chez les Peuhls de l’ouest, le fameux El Hadj Omar. Ce nouvel imam fut rejeté vers l’est par le général Faidherbe. Il se vengea sur les royaumes noirs, en 1855 s’empara de Tombouctou et étendit son empire de Tombouctou au golfe de Guinée, du Sénégal à Sikasso et au Mossi. El Hadj Omar, avant tout guerrier, ne sut pas construire. Son neveu Tidiani prit une partie du territoire. Son fils Ahmadou Cheikhou régna sur Segou. Le Djihad prit le caractère de razzias d’esclaves contre lesquelles combattirent les Français du Sénégal.

Les nomades maures ou touareg profitèrent encore de l’anarchie pour avancer vers le fleuve ; Samory commence ses conquêtes. Depuis 1886, les efforts des marsouins français nous ont valu la conquête du Soudan. Moins que partout dans le monde, l’Islam avait réussi en pays noir à fonder une civilisation stable. Les Marocains n’avaient fait que passer. La religion de Mahomet était, il est vrai, parvenue au Soudan, par l’intermédiaire de pillards, et elle avait sans doute perdu ainsi de sa force civilisatrice. En Perse, dans l’Inde, en Berbérie, les conquérants avaient apporté l’Islam, mais les civilisations locales avaient continué leur développement propre sous le voile islamique. Ainsi s’explique la floraison incomparable des différents peuples sous l’Islam arabe. Au pays noir la civilisation a laissé des traces, mais

l’islam et les races

les noirs n’étaient sans doute pas encore aptes à assimiler à F Islam leurs conceptions propres du monde. Peut-être faut-il expliquer ainsi que des sociétés certainement supérieures comme celles des Songhaï, n’aient laissé aucun Etat fermement organisé avec l’aide de l’Islam.

Au point de vue colonial français, peut-être vaut-il mieux que les événements se soient passés ainsi, car, si le Soudan avait été entièrement et profondément islamisé, nous aurions pu nous faire aimer, servir de conseillers et de guides, mais jamais nous n’aurions pu aussi bien assimiler à notre patrie ces populations non musulmanes qui sont notre soutien le plus solide. L’Islam crée une différence entre Musulmans et Chrétiens. Quoi qu’on fasse, la civilisation chrétienne et la civilisation islamique procèdent de bases différentes, et tout en étant en excellents termes avec les Musulmans, il est facile de constater, en pays noir, que les populations fétichistes par exemple se donnent plus entièrement à nous que les islamiques.

Somme toute, après une période d’engouement islamique, qui nous avait porté à favoriser le développement de l’Islam en Afrique, il a fallu reconnaître qu’une erreur politique était peut-être commise. Le noir n’adopte que les formes extérieures de la religion ; mais devenu Musulman, il tombe entre les mains de dirigeants qui peuvent facilement devenir défavorables à notre cause, alors que les dirigeants chrétiens ou non-musulmans ont au contraire intérêt à s’appuyer sur notre autorité'.

Jusqu’à présent, en Afrique Occidentale Française, le panislamisme n’a guère été inquiétant (l). L’action

(1) M. Delafosse, Les points sombres de l*1 horizon en Afrique Occidentale Française. Bulletin de V Afrique Française , juin 1922.

l’islam chez les noirs

des marabouts locaux a été et sera sans doute encore « beaucoup plus puissante qu’un mot d’ordre venu de Constantinople ou de La Mekke, ou de quelque autre métropole lointaine de l’Islam », sur le noir beaucoup plus éclectique en religion que le musulman blanc. Cependant l’esprit de nationalisme créé dans l’Islam par le mouvement d’ Angora mène à un panislamisme politique qui peut devenir dangereux à un moment donné. C’est pourquoi la mentalité des marabouts et les menées des Senoussistes, propagandistes de ce panislamisme, doivent être étroitement surveillées.

B. — Le centre du continent noir (1).

L’expansion islamique dans le centre du continent africain se fit par l’intermédiaire des traitants arabes de l’Océan Indien. En plus du commerce des épices, ces marchands faisaient surtout la traite des noirs. En effet, si la Turquie et le monde musulman réclamaient encore des eunuques, des femmes et des travailleurs, surtout, l’Amérique, manquant de bras pour ses plantations, demandait à tout prix des noirs esclaves. Il exista des contrats entre les gouvernements européens et des compagnies privées formées dans ce but. Un contrat aurait été ainsi signé en 1517 entre Charles- Quint et l’un de ses compatriotes des Flandres.

La traite se faisait par les ports autour de l’Afrique. Mais l’Angleterre la proscrivit en 1807, les Congrès de Vienne (1815) et de Vérone (1822) sanctionnèrent l’interdiction. La conférence géographique de Bruxelles en

(1) Dr Hinde, The fall of tlie Congo arabes ; René Dubreucq, A travers le Congo belge. Bruxelles, juillet 1909, sous le patronage de l’Expansion belge ; A. J. Wauters, U Etat indépendant du Congo. Bruxelles, Falk fds, 1899.

l’islam et les races

1876 et la conférence de Berlin la renouvelèrent. Enfin l’Encyclique du 5 mai 1888 de Léon XIII, adressée aux évêques du Brésil, la condamnait formellement. L’action religieuse se montrait également sous une forme active avec le cardinal Lavigerie, évêque de Carthage.

Ces dispositions de l’Europe, accompagnées d’efficaces croisières de guerre contre les navires négriers, fermèrent bientôt à la traite les ports de l’Atlantique. La question fut plus difficile à résoudre dans l’Océan Indien, en raison de l’existence sur les côtes d’Etats arabes favorables à la traite.

De Khartoum, sur le Haut-Nil, partaient ainsi annuellement des expéditions armées vers les bassins de l’Uele et du Bahr el Gazai. Ces expéditions installaient des postes (zeribas) portant le nom du chef, réduisaient les indigènes par la force à l’état d’esclaves. Il fallut toute la campagne anti-esclavagiste du général Gordon pour mettre fin à ces agissements ; mais ce ne fut réellement qu’en 1878, que Gessi pacha put réellement supprimer la traite au sud de Khartoum.

Le véritable centre esclavagiste fut Zanzibar. Vers 1830, les Arabes de ce sultanat, parcourant l’Afrique à la recherche de l’ivoire, arrivèrent dans l’Unyanyembe et s’établirent à Tabora. Dix ans plus tard ils étaient au Tanganika (à Udjidji). En 1868 le métis Dougembi s’établissait à Nyangwe, bientôt suivi d’autres traitants. Livingstone en 1871 trouva cette colonie arabe très prospère. Stanley raconte longuement les horreurs commises par elle dans le Manyema.

De 1830 à 1872,1e commerce de l’ivoire et celui des esclaves deviennent inséparables, car les traitants ayant besoin de porteurs pour amener les défenses à la côte, trouvent très pratique d’amener en même temps un

l’islam chez les noirs

capital humain qui leur porte l’ivoire. Quand la répression de la traite se fera très sévère, les Arabes reviendront plus ou moins au trafic de l’ivoire.

En novembre 1883, Stanley trouve les Arabes aux chutes du Congo ; à son tour le capitaine belge Van Gele y trouve le fameux Tippo-Tib installé depuis 6 mois aux chutes. On commença par faire un traité de paix. En effet les traitants, possédant de véritables troupes bien armées, avaient tendance à créer de véritables états arabes en pays noir. Tippo-Tib est le maître du genre.

Cette paix ne dura pas. Le 28 août 1886,1e neveu de Tippo-Tib engagea les hostilités. La question arabe se posait désormais pour l’Etat belge du Congo. Il n’était pas possible à cet Etat de déclarer la guerre aux traitants de Nyangwe, de Kassongo et du Manyema. On employa un moyen terme, celui qu’au Maroc on appela : politique des grands Caïds. Tippo-Tib fut nommé vali du territoire des chutes pour le compte de l’Etat belge. En même temps deux camps retranchés furent fondés, l’un à Basoko (1889), l’autre à Luzambo (1890), futures bases d’opérations contre les Arabes.

Depuis la soumission de Tippo-Tib (1886), les chefs arabes continuaient pacifiquement leur expansion, poussant même leurs reconnaissances aux sources du Lopori et de la Mongola. L’occupation islamique faisait tache d’huile : l’influence des sultans des cataractes et de Nyangwe se faisait de plus en plus sentir sur les chefs indigènes du pays. L’Etat belge ne pouvait supporter plus longtemps une situation semblable, qui risquait de devenir dangereuse.

La société anti-esclavagiste belge fut autorisée à opérer sur le Tanganika. De 1891 à 1894, elle lutta contre la traite, malgré les efforts de Rumaliza, sultan arabe

l’islam et les races

d’Udjidii. L’action de la société se termina par l’occupation belge du Manyema.

En octobre 1891, le capitaine Ponthier se heurte à des partis arabes qu’il défait au confluent du Bomokandi. Par contre, en avril 1892, Sultan Rumaliza bat le capitaine Jacques à Towa. Les conflits se multiplient. Des chefs indigènes se rallient aux Arabes. La lutte prit bientôt un caractère de guerre à outrance. Mais il fallait en finir. La question arabe fut promptement réglée par l’offensive de Dhanis. « En 1892, à la tête d’une colonne congolaise, appuyée par les puissants chefs indigènes du Haut-Sankuru, Dhanis partit de Lusambo et marcha vers les bornas arabes ; après maints combats, il chassa les esclavagistes de l’Entre-Lomani et Lualaba, franchit le fleuve en face de Nyangwe et le 14 janvier 1894, à deux jours au sud est de Kasongo, infligea à Rumaliza un échec décisif. Ce fut le signal de la déroute pour les esclavagistes que Lothaire, l’adjoint de Dhanis, poursuivit jusqu’à la frontière orientale de l’Etat. Pendant ce temps, Chaltin affirmait l’autorité belge aux Stanley Falls et Jacques occupait victorieusement la rive Ouest du Tanganika. » La campagne arabe dura 19 mois et se termina par la victoire incontestée des Belges, lesquels s’étaient montrés habiles politiques. Tous les chefs arabes étaient tués ou dispersés. Le vieux Tippo-Tib s’installait à Zanzibar. En même temps l’installation des Anglais à Mombassa, celle des Allemands à Dar Es Salam fermaient dans l’Océan Indien la route des esclaves.

Les traitants ont ouvert à la pénétration européenne les routes du continent noir. L’Islam dans le centre Afrique a moins été civilisateur qu’explorateur ; mais néanmoins son rôle fut considérable et mérite d’être signalé.

l’islam chez les noirs 17 i

Pendant la guerre de 1914-18, les Belges, sous le commandement du général Tombeur, à la tête de soldats (askris) indigènes, partis du Congo, sont allés par terre opérer avec succès dans l’Est africain allemand, apportant aux Britanniques une aide inestimable par la mobilité de leurs colonnes et leur connaissance de l’indigène. De telles entreprises montrent que les Belges ont été les dignes émules coloniaux de leurs frères d’armes de France (1).

Page 1