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L’ISLAM EN ABYSSINIE

L'Abyssinie. — Le développement de la conquête musulmane ne fit qu’effleurer l’Abyssinie. La grande ruée arabe vers l’Egypte et l’Ifriqya (Afrique du Nord moins l’Egypte) toucha bien le massif montagneux, mais ne put y pénétrer. Les hordes nomades de cavaliers furent nécessairement entraînées par le déroulement des plaines vers l’Ouest.

L’Abyssinie, jadis appelée Nigritie ou Ethiopie, a toujours été une réunion d’états féodaux pratiquement indépendants les uns des autres, dont Gondar et Choa sont les plus importants. La population, de type très mélangé, depuis le blond, le cuivré, jusqu’au nègre crépu, parle de nombreux dialectes dont les plus répandus, ceux d’Amhara et de Tigré, semblent sortir du même idiome que celui des inscriptions des ruines d’Axum. Autour du massif montagneux gravitent au Sud et à l’Est les tribus errantes des Gallas et des Somalis, tandis qu’à l’Ouest, les frontières restées incertaines entre l’Egypte et l’Abyssinie laissent les tribus nomades de la région livrées aux pillages des guerriers de l’un et de l’autre pays.

L'Abyssinie chrétienne en Arabie. — Dans l’antiquité abyssine apparaît, légendaire, la figure des vieux rois d’Axum, mi-Césars, mi-pontifes, auxquels le Moyen Age avait décerné le nom de « Prêtre Jean ». De race caucasique comme leur peuple, les rois d’Axum, ville

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située dans la province de Tigré, à l’orient du fleuve Takazzé, étaient encore puissants à l’époque des Croisades. Leurs rapports avec les Grecs d’Alexandrie, avec l’empire romain lui-même, avaient été suivis de l’établissement du christianisme en ces régions. En effet depuis plus de quatorze siècles, le peuple abyssin professe un rite catholique oriental, où l’interruption des rapports avec la chrétienté par suite de l’essor musulman, a laissé pénétrer force superstitions coptes, grecques, judaïques, et même force pratiques payennes ou fétichistes. C’est ce christianisme bâtard qui fut introduit par les Ethiopiens en Arabie Heureuse lors de leur domination de plusieurs siècles. Il n’a malheureusement pas laissé de traces, ayant simplement donné naissance aux communautés chrétiennes du Yémen que détruisit la conquête musulmane. Les rois d’Axum furent renversés par les Amharas, race forte, dure et belliqueuse, qui s’assimila cependant au peuple subjugué et l’union se fit dans la lutte contre les grands Etats islamiques qui attaquaient le massif abyssin à l’Est et au couchant, ainsi que contre les Danakils et les Gallas, d’abord païens, ensuite musulmans, qui le débordaient au midi.

Musulmans et Abyssins . — Les premiers rapports historiques entre les Musulmans et les Abyssins eurent lieu vers 615-16, quand, à la suite des vexations continuelles de l’aristocratie mekkoise envers les partisans de Mohammed, un certain nombre de ces derniers durent chercher refuge auprès du Négus d’Abyssinie. Le potentat refusa d’ailleurs la demande d’extradition faite par les persécuteurs. Quelques-uns des réfugiés se convertirent au christianisme, mais la plupart, restés fidèles

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à leurs croyances, revinrent plus tard à La Mekke à la nouvelle de l’entente survenue entre Mahometet ses ennemis. Les Arabes avaient déjà eu maille à partir avec les Abyssins, lorsque les rois d’Axum avaient conquis l’Arabie Heureuse : La Mekke ou Baccah et son Dieu Allah avaient acquis une grande renommée par leur surnaturelle résistance à une expédition éthiopienne dont le but avait été la destruction du culte.

Les Musulmans avaient effleuré le bloc abyssin en convertissant à leur foi les tribus nomades de la périphérie ; maîtres de l’Egypte, ils livrèrent sans grand succès de nombreux combats aux montagnards. L’Islam ne put conquérir l’ancienne Nigritie, mais l’invasion de la vallée du Nil eut une influence désastreuse sur les destinées religieuses des Abyssins : l’Eglise copte d’Egypte fut opprimée par les Musulmans. Or, de cette dernière dépend hiérarchiquement l’Eglise d’Abyssinie. « L’abouna (notre père en arabe), chef religieux de l’Abyssinie, devant canoniquement recevoir l’investiture du patriarche alexandrin, et le grand régulateur de l’Eglise abyssine au xne siècle, saint Thecla Haïmanot, ayant décidé que l’abouna serait toujours un étranger — probablement pour éviter le népotisme des grandes familles féodales — il en résulta une situation facile à prévoir. Le clergé abyssin, généralement docte, curieux d’études théologiques, qui aurait inventé la scholastique si elle n’avait pas existé, se trouva subordonné à des moines ignorants et hautains, sortis des tristes couvents coptes où l’on façonnait encore, il y a cinquante ans (1864), des eunuques pour les harems musulmans. Sept siècles durant, l’Abyssinie fut stérilisée, notamment dans la théologie, le droit et l’histoire nationale. » (1). Les Portugais, qui, dès le début de

(1) G. Lejean, Revue des Deux-Mondes , 1864, p. 617.

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leurs croisières, avaient fréquenté les marchés abyssins en tenant leurs expéditions secrètes et avaient au xvie siècle sauvé la monarchie éthiopienne, essayèrent bien autrefois d’introduire dans le pays les Jésuites, mais ces derniers furent rapidement chassés à cause de leurs cruautés.

U Islam contemporain. — Malgré la christianisation de l’Abyssinie, un certain nombre de Musulmans habitaient le pays. En 1843, Y Edinburgh Review signale à Gondar et dans les villes frontières des marchands musulmans et étrangers, mêlés aux commerçants coptes ou Juifs. En plus, d’après G. Lejean, un certain nombre de cités de l’intérieur étaient musulmanes, soit en totalité comme Derita, Emfras, Alitiou-Amba, Haoussa, soit en partie comme Gondar ou Mahdera-Mariam. Ces Musulmans occupaient en ces régions exactement la même situation subalterne que les Chrétiens en Orient dans les états soumis à l’Islam. Restés depuis des siècles étrangers au métier des armes, ils n’avaient jamais pris part aux troubles de l’empire, et se contentaient de s’enrichir par le commerce qu’ils a\ aient en partie monopolisé. Il est à remarquer d’ailleurs que la moralité privée de ces Musulmans était généralement supérieure à celle de la population chrétienne. De même les villes habitées par eux sont plus riches, plus industrieuses. Le commerce s’y fait avec plus d’équité, les transactions y sont plus sûres et les engagements plus respectés. Cette supériorité intelligente et morale, dit Y Edinburgh Review de 1843, leur a acquis la confiance du gouvernement abyssin qui leur afferma le revenu des villes. Cependant par un décret d’avril 1864, Théodore II proscrivit l’islamisme dans toute l’étendue de

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l’empire et déclara rebelles tous les Musulmans qui n’apostasieraient pas en mangeant des viandes signalées comme impures par le Coran.

Il faut voir, sans doute, dans cette attitude, une mesure de représailles contre l’action offensive des Egyptiens, qui de tous temps, s’efforcèrent d’agir sur la périphérie du massif et même sur la côte de la Mer Rouge. Quoi qu’il en soit, les Musulmans, en apparence du moins, se soumirent à Théodore IL II n’en reste pas moins vrai qu’ils reprirent rapidement leur condition d’autrefois et le commerce musulman est encore florissant en Abyssinie. Comme on le voit, l’Islam n’influa pas beaucoup sur les destinées de ce pays. Il n’en était pas moins intéressant de mentionner la protection que les potentats éthiopiens avaient accordée aux premiers Musulmans et les luttes farouches qui suivirent la conquête arabe de l’Egypte, luttes terribles qui se sont poursuivies jusqu’à nos jours.

Pendant la guerre de 1914-1918, les Allemands tentèrent d’opérer en Abyssinie. Ils avaient noué des relations avec les Musulmans du pays. Le Négus, Jésus, faible, dissolu, se fit Musulman à leur instigation; une mission germano-turque se rendit auprès de lui. Mais une réaction chrétienne se produisit et mit sur le trône la fille du Négus Menelik, qui restaura la religion chrétienne. Avec le concours des Français et des Britanniques, notamment grâce à la surveillance des navires de guerre, la mission allemande fut dispersée, prise ou tuée. L’ex-négus Jésus dut s’enfuir chez les Gallas ; il a été tué, dit-on, dans un combat en 1920. Un Turc et sa femme, laissés à Hodeïdah avec un code secret pour communiquer avec les Allemands d’Ethiopie, revinrent

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en 1915 avec la compagnie de débarquement de l’Emden et regagnèrent Constantinople avec les marins de von Mücke. Cette simple histoire permet de constater avec quel soin les Allemands avaient tendu leur trame autour des puissances de l’Entente.

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