CHAPITRE X
LES SULTANATS DE L’OCÉAN INDIEN
De même qu’il existe une civilisation, une mentalité méditerranéenne, il existe une unité dans l’Océan Indien de l’Ouest : les mêmes influences se retrouvent à Djeddah , à Souakim, à Mascate, à Oman, à Bombay et à Zanzibar. La mer réunit les peuples que les distances terrestres ont séparés jusqu’à la construction des routes et des chemins de fer.
Premiers appoits arabes. — Malgré des traces d’influence égyptienne et chinoise, les chroniques s’accordent à attribuer la fondation des villes de la côte aux Arabes et aux Persans (1). La juxtaposition de ces deux noms n’a rien d’étonnant, car tout l’Orient est rempli des conquêtes accomplies par ces deux peuples unis pour la propagation de l’Islam, ou luttant entre eux pour la suprématie. Dans l’Afrique de l’Est, les Arabes sont les plus nombreux ; mais la présence de vrais Persans est établie. Burton a découvert une de leurs inscriptions près de Tanga ; des monnaies de même provenance ont été trouvées à Mélindi. Bien que ce ne soit pas une preuve, car les Arabes originaires du sud de l’Arabie auraient bien pu introduire avec eux l’art persan, il faut aussi signaler que les mosquées anciennes
(1) Le Grec Ptolémée vers 150 avant J.-C. appelle l’Est africain Azuana et cite le cap Zingis. A rapprocher du nom arabe de la côte zany, pluriel zunuy, semblable au persan zang qui signifie noir (Lane Poole).
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de la contrée sont, d’après Eliott, d’architecture persane et non arabe. La tradition indique Makdishu comme le plus vieil établissement construit sur la côte (908) ; ensuite Kilwa (975), puis un ou deux siècles plus tard Mombassa, Kiliû, Mélindi, les établissements de l’archipel Lamu, Pâte ou Pattak, Siù, Faza et Lamu.
Les premiers venus de race sémitique furent les Himyarites. Il existait, avant l’ère musulmane, dans l’Arabie méridionale, une population pastorale, convertie en partie au judaïsme et hostile au christianisme : les Himyarites. Chassés de leur pays à une date inconnue, sans doute par une de ces révolutions intérieures si fréquentes en Orient, ils avaient émigré tout le long de la côte africaine. Ce sont peut-être eux encore, dit M. Lane Poole, qui construisirent Zymbabie et les autres cités aujourd’hui ruinées de la Rhodésia. Les habitants d’Oman, ville arabe de l’Arabie du sud, convertis au musulmanisme, suivirent les traces de ces voyageurs.
Oman et Mascate, villes et territoires sur la mer, devant un hinterland désertique, ne pouvaient subsister que par l’Océan.
Les Omanais utilisèrent, comme refuges, les baies les mieux situées de la côte. Leurs plus vieux comptoirs furent ainsi, dit-on, établis par les Emmozéides (Ammû Saïd) d’Oman. Badger (1), citant le Futûh el Buldan, raconte que Saïd et Suleïman, chefs d’Oman, résistèrent à El Hajjaj, gouverneur de l’Irak, qui attaqua leur pays en 684, mais qu’à la fin, ils furent vaincus. Ils s’embarquèrent alors avec leurs partisans pour la « Terre de Zanj », où ils fondèrent un royaume musulman. La
(1) V. Krapf, Traoels and Missionary labours, p. 252 ; Badger, Imam and Szyyids of Oman, p. XII ; Huart, Histoire des Arabes.
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tradition (1), sans donner de détails, parle de la colonisation de la côte auxxe siècle et suivants de l’ère chrétienne. Nous n’avons donc guère de renseignements sur cette première installation des Omanais en ces régions. On sait seulement que des émigrations successives du sud de l’Arabie vinrent renforcer les premiers partis.
Lutte contre les Chrétiens. — L’Islam se développait avec eux dans l’Océan Indien, quand les Portugais vinrent un instant compromettre son essor. Les peuples européens, qui, lors de la grande conquête arabe en Occident, avaient levé de nombreux guerriers pour la défense des lieux saints du christianisme, n’avaient plus répondu, au xve siècle, aux efforts de la papauté, pour s’élever à nouveau contre l’invasion turque. La chrétienté, divisée en catholiques, protestants et orthodoxes, avait perdu son unité ; les grandes maisons rivales des royaumes d’Europe étaient plus disposées à se combattre mutuellement qu’à s’en aller au loin s’affaiblir en des luttes, paraissant pour elles inutiles.
Les premiers Européens qui tournèrent l’Afrique furent les Portugais. Yasco da Gama, après avoir touché à Mozambique, jeta l’ancre à Mombassa le 7 avril 1498. Cette ville alors riche et prospère tire son nom du mot indigène mvita qui signifie « guerre ». A considérer l’histoire troublée de la cité, cette appellation semble bien portée. Sans nul doute, le sultan de Mombassa était disposé à recevoir les étrangers de son mieux,
(1) Les chroniques arabes de Kilwa sont publiées dans le Journal of the Royal asiatic Society , 1895. — Autre version dans Barrosda, Asia-Lisbonne, 1778. — Les chroniques de Mombassa ont été données par Strandes, Guillain et Krapf. Celles de Pâte existent à Mombassa, mais n’auraient pas encore été publiées d’après Lane Poole.
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mais le Portugais, à tort ou à raison, soupçonna une perfidie, et inaugura la longue suite de querelles et de meurtres qui devait former l’histoire des relations des nouveaux venus et des Musulmans de la Ville de la Guerre : Vasco eut quelque difficulté à entrer dans le port, son vaisseau fut abordé par celui qui venait derrière, et les pilotes confessèrent sous la torture qu’ils avaient reçu l’ordre de couler la flotte.
Le fond de cette aventure est difficile à expliquer. Gama raconte que les pilotes furent mis à la torture. On leur fit tomber sur la chair nue des gouttelettes de graisse bouillante : ils avouèrent alors « que des ordres avaient été donnés de nous capturer dès notre entrée au port ». Correa (1) raconte que le cheikh de Mozambique avait envoyé un coureur prévenir le sultan de Mombassa de l’arrivée des Portugais, l’informant que Vasco était un brigand. Il est probable que les Européens, suivant leur habitude en ces temps d’aventures, avaient commis quelques déprédations à Mozambique, et que le cheikh avait prévenu ses voisins de se tenir sur leurs gardes.
Cependant Correa ajoute que, après le départ de la flotte portugaise de Mombassa, « le roi, pour dissimuler sa perfidie, se prit de querelle avec les pilotes en la présence d’un Européen resté sur le rivage et ordonna que ces marins soient battus de verges ». Le Portugais qui apparaît dans cette relation était un condamné de droit commun nommé Diaz qui rejoignit plus tard les comptoirs indiens de sa nation. Il faisait partie de ces forçats envoyés avec Gama pour être aventurés dans
(1) Correa, Leudas da India, traduction Stanley pour la Hakiuyt Society, 1879, p. 105.
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les endroits dangereux où l’on avait besoin de savoir dans quelle mesure on pouvait se risquer.
Si la relation de Correa est exacte, il est difficile de comprendre pour quel motif le sultan se serait déclaré sincèrement navré de ce qu’il avait désiré. Il n’avait aucune raison de dissimuler sa perfidie ,et si sa première intention avait été d’attaquer Gama, il aurait probablement fait disparaître Diaz. Le fait que le roi de Mélindi reçut les Portugais avec autant d’empressement montre que les indigènes ne leur étaient pas foncièrement hostiles. En réalité, quand il se crée des malentendus entre Européens et Orientaux, la faute en est généralement aux premiers.
En tout cas, Yasco da Gama, trouvant que nulle revanche n’était possible, cingla versMélindi où le sultan du lieu le reçut avec empressement. Mais il ne voulut pas toucher terre, par méfiance sans doute, et continua sa route vers l’Inde, piloté par des navigateurs arabes dont le plus célèbre fut Abd ul Medjid (1). A son retour, l’année suivante, il ne s’arrêta pas à Mombassà, mais à Mélindi où il érigea une colonne de pierres en remercîment d’avoir échappé à la perfidie du sultan. Camoens décrit l’expédition de Gama dans ses Lusiades , livres II-V. Dans son livre II il raconte « l’essai de trahison » du roi de Mombassa dont, grâce aux avis de Mercure, Vasco fut délivré. Dans les livres III-V, le navigateur fait au roi de Mélindi un récit prolixe de son voyage et de l’état de l’Europe. D’autres renseignements indiqueraient que les marins arabes qui pilotèrent Gama vers l’ Inde lui furent donnés par le sultan
(1) Y. la remarquable étude de M. G. Ferrand, Ibn Medjid , Pilote de la mer. Geuthner, Paris, 1921.
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de Mélindi qui espérait, en se débarrassant ainsi des Européens, ne les voir jamais revenir de l’Inde.
De nouvelles flottes portugaises suivirent celle de Vasco da Gama et se mirent à conquérir le pays pendant que d’autres continuaient l’œuvre entreprise dans les régions indiennes. C’est ainsi que peu d’années après le passage de Yasco, Mombassa eut à payer durement l’accident survenu au vaisseau portugais. La ville fut mise à sac en 1500 par Cabrai, en 1505 par Francisco da Almeida, le premier vice-roi portugais de l’Inde, en 1528 prise et brûlée après un siège de quatre mois par Da Cunha, soutenu par le sultan de Mélindi. Vinrent ensuite une cinquantaine d’années paisibles pendant lesquelles Mombassa et les autres villes de la côte purent sans doute se reconstruire et redevenir prospères, mais on ne possède pas de renseignements bien précis sur l’histoire de cette période.
Suprématie portugaise. — Le contrôle de la côte orientale de l’Océan Indien n’en était pas moins passé des mains des Arabes entre celles des Portugais. Le sultane deMombassa était devenu leur vassal ainsi que les princes de Mozambique, de Zanzibar, de Kilwa, de Soiala, de Barawa et de Lamu. En 1571, le vaste empire portugais en Orient était divisé en trois gouvernements : le Gouvernement central, du cap Gardafui à Ceylan, avec Goa comme capitale ; le Gouvernement de l’Est, du Pégou à la Chine, avec Malacca comme capitale ; enfin celui de l’Ouest, comprenant la côte de l’Afrique de l’Est, administrée de Mozambique (1).
A ce moment, les Musulmans d’Egypte s’inquiétèrent
(1) Justus Strandes, Die Portugiesenzeit von Deustch-und- English-Ost Afrika. Berlin, D. Reimer, 1899.
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de l’avance portugaise. Depuis la plus haute antiquité, la route de l’Europe aux Indes passait par l’Egypte. Les marchands romains avaient été des familiers de la ligne Méditerranée-Mer Rouge-Côte de Malabar. Mais l’occupation de l’Egypte au vne siècle par les disciples de Mahomet avait coupé les communications commerciales entre l’Europe et l’Inde de l’Est : les échanges ne purent se faire que par l’entremise des Musulmans. En Occident, les Vénitiens avaient le monopole de ce commerce de transit. La papauté avait défendu toutes autres relations avec les Infidèles. Aussi dès le xve siècle, les Européens cherchèrent-ils une autre route par le Cap de Bonne-Espérance, afin d’échapper à l’emprise islamique. Et si, en 1487, Bartholoméu Diaz de Novaes doubla la pointe méridionale de l’Afrique, si Mombassa et les autres villes de la côte furent solidement occupées, si en 1510 Albuquerque s’empara de Goa, ce ne furent que des épisodes de la lutte séculaire méditerranéenne des Chrétiens et des Musulmans, qui trouvèrent en ces mers lointaines de nouveaux champs-clos.
Maîtres des mers, depuis le Cap de Bonne-Espérance jusqu’en Chine, les Portugais jalonnèrent les côtes de forteresses, qui interdirent le passage à tout navire non muni d’un passe-port fourni par eux. Les voyageurs arabes aussi bien que les commerçants européens essayèrent en vain de chasser les envahisseurs et de reprendre leurs anciens privilèges.
Le dernier sultan mameluck d’Egypte Kansuh el Ghuri, furieux de voir lui échapper le monopole du transit entre l’Europe et l’Inde, essaya d’intervenir : il résolut de chasser les Portugais de la « Mer Arabe ». Ses appels à la papauté et ses traités avec elle n’ayant donné aucun résultat, il recourut aux armes. Les Ma-
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meluks maintinrent longtemps une flotte de guerre dans la Mer Rouge, mais furent définitivement vaincus en 1509 par d’Almeida. Ce fut la fin du commerce de transit par l’Egypte.
Plus tard, les Turcs cherchèrent à reprendre la maîtrise des mers orientales. Pendant qu’en Méditerranée, Barberousse battait Doria, le sultan Soliman III fit construire sur la Mer Rouge par Soliman, pacha d’Egypte, 80 vaisseaux pour dominer l’Arabie et menacer les Indes. Ces navires prirent Aden, ravagèrent les comptoirs portugais de l’Inde et rentrèrent à Suez chargés de dépouilles, mais ce ne fut là que des raids. Les Portugais restèrent les maîtres de la situation. Toutefois le vainqueur portait en lui la germe de son déclin. Les établissements portugais qui, depuis le Cap de Bonne- Espérance jusqu’en Chine, jalonnaient les mers, n’étaient que des forteresses et des comptoirs commerciaux d’où les conquérants ne cherchaient nullement à sortir pour coloniser dans l’intérieur.
Cependant si l’on considère qu’au Maroc, les Portugais ont eu une politique indigène remarquable, quand on constate ce qu’ils firent avec des moyens misérables, il est difficile d’admettre qu’ils ne surent pas établir dans l’Océan Indien une méthode politique suffisante pour « pénétrer » le pays, surtout si l’on tient compte de l’époque : XVe siècle, fin delà guerre de Cent ans. Sans doute, les Portugais, attirés par l’Inde et par la Chine, ne considéraient les côtes de l’Océan Indien aue comme lieu
d’escales, ou bien encore les Arabes et les Européens qui leur succédèrent avaient-ils intérêt à leur faire la réputation de cruauté et d’incapacité qu’ils ont conservée dans ces régions ?
Quoi qu’il en soit, un pouvoir uniquement basé
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sur la force ne peut être maintenu que s’il empêche toute puissance ennemie de se développer auprès de lui ou de l’approcher. Les Portugais, menacés en Europe, trouvant sur les mers des rivaux comme les Hollandais, les Espagnols, les Français et les Anglais, ne pouvaient conserver la maîtrise de l’Océan Indien que tant ces régions resteraient à peu près inconnues en Occident. Mais en Orient aussi ils trouvaient un redoutable ennemi, l’ Islam. Sur la côte orientale de l’Afrique, les Portugais virent les Musulmans essayer de retrouver leur puissance.
Les Turcs. — Le grand mouvement turc, qui, en Asie Mineure, revivifia l’Islam endormi, n’eut pas d’influence sur les destinées de la côte Est. Le contre-coup s’en fit cependant sentir vers la fin du xvie siècle par l’apparition de corsaires qui vinrent jouer leur partie dans le drame monotone du pillage de la côte. En 1585, arriva dans la région un nommé Mirale Beque(l), ou Ali Bey qui imposa un tribut à Mombassa, Lamu, Faza et Jumbo (Kismayu), au nom du sultan ottoman. Il chassa les Portugais d’un grand nombre de leurs établissements, et quand il s’en retourna dans la Mer Rouge l’année suivante, il y emmena avec lui cinquante captifs portugais et environ six cent mille livres de butin. Le vice-roi de l’Inde envoya de Goa une flotte qui, ne trouvant plus les Turcs, brûla Mombassa sans doute pour la punir d’avoir été brûlée par Mirale Beque.
Cette même année (1586), arriva du sud du Zambèze une tribu de féroces guerriers : les Zimbas. On possède peu de renseignements sur cette tribu. On dit
(1) Il semblerait que les indigènes aient pris pour un nom l’appellation honorifique de ce chef de mer « amiral bek ».
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que Madagascar fut envahi et occupé, avant l’arrivée des Malais, par une tribu appelée Vazimba ou Bazimba qui peut être le même peuple.
De 1586 à 1589, ces Zimbas parcoururent l’Est africain et atteignirent Melindi. Ils commencèrent par s’emparer de Kilwa dont les habitants furent massacrés. Après quoi, ils s’en allèrent assiéger Mombassa. Pendant qu’ils s’y occupaient, campés à Makupa sur la terre ferme, Ali Bey et ses Turcs revinrent en 1588. Ces derniers s’installèrent à Ras Serani, à l’extrémité de l*île de Mombassa, et y construisirent un fort.
Quelque temps après, en mars 1589, Thomas da Suza Coutinho s’en vint à son tour dans ces parages avec vingt navires. Dès lors, il y eut, les uns à côté des autres, trois rivaux assiégeant plus ou moins la « Cité de la Guerre ». Il semble que les Zimbas firent d’abord cause commune avec les Portugais pour attaquer les Turcs. Ali Bey et un certain nombre de ses compagnons furent pris, les autres chassés.
Les Portugais combattirent alors les Zimbas avec l’aide de la tribu noire des Wasegeju. Les Zimbas furent entièrement et à jamais défaits. Les Européens mirent à sac Kilifi,aui ne s’en releva pas et aussi encore une foi& Mombassa. Ahmad-Cheikh de Melindi fut nommé roi de cette dernière ville à la place de Shaho ben Misham, le dernier sultan de la vieille dynastie (1592).
Les Portugais, reconnaissant l’importance de Mombassa, y nommèrent un gouverneur européen et y construisirent le fort ou citadelle qui donne encore sa physionomie particulière à la ville. Commencé en 1593, cet ouvrage fut appelé fort de Jésus. Un blockhaus fut élevé à Makupa contre la tribu des Wanyika.
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Les sultans locaux. — Pendant quelques années, le pouvoir portugais connut en ces régions une espèce de renouveau. Mais en 1612,1e sultan Hassan ben Ali se prit de querelle avec le gouverneur portugais, s’enfuit de la ville, et après plusieurs aventures fut assassiné par les indigènes. Son fils Yusuf ben Hassan fut envoyé à Goa et élevé dans cette ville. Il y fut baptisé catholique sous le nom de Jeronymo Chingouha et marié à une Portugaise. Sa profession de foi au christianisme et son loyalisme hypocrites lui firent accorder le sultanat en 1630, mais l’année d’après, il en profita pour massacrer traîtreusement tous les Européens de Mombassa et prendre possession de la citadelle.
Francisco da Moura fut envoyé de Goa avec une flotte pour le punir, mais Yusuf réussit à s’échapper après avoir pris deux navires, démantelé le fort et, selon la coutume, détruit la ville. Pendant quelques années, le fugitif causa de grands ennuis aux Portugais en leur faisant la guerre de course. Ces derniers cessèrent de nommer des sultans. En 1635, le nouveau gouverneur, Francisco da Seixas da Cabreira, répara la citadelle où se trouvent encore deux inscriptions, l’une rapportant ces travaux, l’autre relatant le récit de la première construction en 1595.
Ces escarmouches avaient montré que les Musulmans ne supportaient qu’avec peine le joug portugais. Pendant un assez long intervalle de paix qui suivit l’année 1595, la tyrannie des Européens continua sans doute à s’exercer, car vers le milieu du xvne siècle, les habitants de Mombassa et des autres villes de la côte envoyèrent une députation en Arabie demander à l’imam
de Mascate de les aider à se délivrer des cruautés por-
tugaises.
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Les traitants et les voyageurs arabes qui avaient propagé l’Islam parmi les tribus noires de l’intérieur en allant chercher auprès d’elles les esclaves et les produits précieux de la forêt équatoriale, avaient pu continuer leur commerce avec les Portugais, mais ces derniers, en faisant leurs échanges directement avec les noirs, avaient porté atteinte aux intérêts des Musulmans qui, d’un autre côté, obéissaient avec peine aux Chrétiens. En commerçant, les Arabes propageaient leur foi; ils profitèrent de la première occasion pour secouer le joug de leurs oppresseurs disséminés tout le long d’un empire maritime trop étendu pour eux, menacé de tous côtés et dans lequel, à cause de leurs cruautés, ils n’avaient pu se rallier aucun indigène (1).
U imamat local. — Oman et Mascate formaient alors un seul royaume, gouverné par la famille des Yorubi (2) (Yu’rabi ou Ya’arubah), qui combattit avec succès contre les Persans et fit même des incursions auprès de Bombay. Cette famille appartenait à la secte musulmane des Ibadhi ou Bayazi. D’après cette secte, un homme pieux peut atteindre la haute situation d’imam sans qu’il lui soit nécessaire d’appartenir à la tribu du Prophète ainsi que l’exige le rite orthodoxe. En vertu de cette doctrine que certains sultans de l’Inde proclamèrent aussi de leur côté, et que les Sunnites considèrent comme hérétique, les dirigeants de Mascate annoncèrent qu’ils devaient être pontifes aussi bien que souverains. Leur titre séculaire était seyyid (ou
(1) Pourtant on retrouve la trace d’alliances portugaises avec des rois ou des tribus indigènes, mais il semble que ces alliances n’aient été que temporaires.
(2) V. Badger, Imans and Seyyids of Oman , p. 93.
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moins correctement seïd), prince ou chef. Les ouvertures de la députation des villes de la côte orientale d’Afrique furent naturellement bien accueillies par cette famille ambitieuse, et le seyyid Sultan ben Saïf qui avait déjà chassé les Portugais de Mascate, envoya une flotte considérable contre leurs possessions africaines.
Entre 1660 et 1690, de nombreux combats furent livrés pour la prise des villes de la côte qui furent incendiées suivant la formule habituelle, pendant que les cités de l’archipel Lamu changeaient plusieurs fois de maîtres. Cependant l’avantage resta aux Arabes qui, le 15 mars 1696, entrèrent dans le port de Kilindini et s’efforcèrent d’enlever Mombassa. Ce siège dura trente-trois mois. Les Européens et deux mille cinq cents indigènes, parmi lesquels le roi de Faza, se réfugièrent dans le fort Jésus, tandis que les Arabes occupaient la ville, Makupa, la chapelle de Nossa Senhora das Merces au Ras Seraîn,et le fort Saint- Joseph à Kilindini (1).
Les Musulmans empêchèrent d’entrer au port quatre navires portugais qui se présentèrent à Noël ; en janvier, la situation pénible des assiégés fut encore aggravée par une épidémie de peste. Tous les Européens moururent, le commandant, don Antonio Mogo da Melho, le dernier de tous ; en septembre 1697, le fort était seulement défendu par le roi de Faza et une poignée d’hommes. Juste à ce moment, des renforts du Mozambique arrivèrent et parvinrent à débarquer. Le siège en fut prolongé de plus de quinze mois, mais la résistance fut vaine. Les Arabes pénétrèrent dans le fort le 12 décembre 1698, et passèrent au fil de l’épée les
(1) D’après Eliott.
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derniers survivants de la garnison, soit onze hommes et deux femmes ! Une flotte portugaise arriva de Goa deux jours après, mais l’amiral voyant flotter sur le fort de Mombassa V étendard de l’Islam, jugea inutile d’essayer de débarquer et se retira.
Les Arabes occupèrent alors Pemba, Zanzibar et Kilwa et parvinrent en fait à chasser les Portugais de toutes leurs colonies de l’Est africain, sauf de Mozambique. Des walis ou gouverneurs furent placés par eux dans les principales villes. Mombassa fut confiée à Nasir ben Abdallah el Mazrui, chef de cette célèbre famille qui devait jouer un si grand rôle dans les destinées politiques de la côte lors de la révolte Mazrui en 1895, sous la domination anglaise.
La prise du fort de Mombassa en 1698 marque en réalité la disparition du pouvoir des Portugais au nord de Mozambique. Us parvinrent cependant à reprendre la suprématie pendant deux ans de 1727 à 1729 : après plusieurs expéditions malheureuses, ils profitèrent d’une querelle entre les Walis de Zanzibar et de Mombassa pour réoccuper cette dernière ville ainsi que Pâte. Mais en 1729,1a population de Mombassa rappela les Arabes qui chassèrent les Portugais pour la dernière fois. Une flotte dépêchée par le vice-roi de l’Inde fut détruite par un ouragan. Une expédition envoyée de Mozambique pour reprendre Mombassa jugea plus prudent de s’en retourner sans toucher terre.
Les Arabes, somme toute, n’eurent guère de difficultés à remplacer les Portugais sur la côte orientale d’Afrique. Ces Européens, comme toujours tyranniques et brutaux envers les indigènes, étaient détestés par eux. Il faut cependant signaler que souvent des naturels contractèrent des alliances avec eux, et que, non seu-
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lement un certain nombre de natifs s’enfermèrent dans le fort de Mombassa avec leurs maîtres, mais encore que, pendant le siège qui s’ensuivit, les Wanyika attaquèrent spontanément les Arabes. Il faut sans doute voir dans la fidélité des premiers un intérêt politique, surtout pour le roi de Faza qui, probablement, ayant gouverné avec l’appui des Portugais, devait succomber avec eux, et n’avait d’autre ressource que de les suivre avec ses partisans. Quant aux seconds, il est naturel que les tribus guerrières noires de la côte n’aient pas désiré un autre maître, qui, sans doute, serait plus envahissant que les Portugais.
En effet, comme nous l’avons déjà vu, leurs établissements sur la côte n’étaient que des comptoirs. Ces factoreries n’avaient d’autre but que le commerce. 11 semble n’exister aucune preuve que les Portugais aient pénétré dans l’intérieur, quoiqu’ils aient sans nul doute entendu parler du Kilimandjaro, et qu’il nous paraisse naturel qu’ils aient essayé de pénétrer dans les riches contrées ouvertes devant eux. Le rôle des Portugais dans l’Océan Indien pourrait se comparer avec celui des Crétois, puis avec celui des Phéniciens, des Grecs et des Carthaginois dans la Méditerranée. Le but purement commercial de leurs établissements, en dehors de tout esprit de colonisation durable, explique le peu d’importance des résultats de leur occupation. Ils n’ont laissé qu’un petit nombre de constructions dont la plus considérable est le fort de Mombassa.
L’occupation arabe part d’un autre principe. Les Musulmans s’étaient établis dans les ports et dans les villes comme commerçants, mais avaient essayé en plus de fonder des états, de soumettre les tribus noires avoisinantes et de les convertir à l’Islam. Bien que la con-
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quête arabe en ces régions ne présente plus le caractère de guerre sainte pour la propagation de la foi qui l’animait en Afrique du Nord ou dans l’Inde, il n’en reste pas moins vrai que les Arabes avaient un esprit envahisseur que ne connaissaient pas les Portugais.
Les marins de Mascate et d’Oman étaient accoutumés à parcourir ces mers connues par leurs ancêtres depuis des siècles. Le petit nombre des Arabes était compensé par leur union et par l’adaptation immédiate des nouveaux convertis à l’Islam. Ils ne se bornèrent pas à s’installer sur la côte, mais bien armés, pénétrèrent sans crainte dans les forêts et les brousses de l’intérieur, accaparant la direction des caravanes, le commerce des esclaves, assujettissant parfois les tribus lointaines en fondant des royaumes de leur foi, portant dans l’Afrique séculairement ignorante, l’écriture coranique, première apparence de civilisation pour la primitivité des noirs.
En dehors de la tentative, dont nous avons parlé, des Portugais pour réoccuper Mombassa, une partie du xvme siècle se passa sans événement notable. Il y eut naturellement de petits combats, mais sans plus d’importance que d’habitude. Ce fut une période d’indépendance arabe sur la côte occidentale de l’Océan Indien. Mais comme on pouvait s’y attendre en pays musulman, suivant la similitude dans l’évolution qui a régi les peuples ralliés à la foi de l’Islam, les liens de vassalité qui unissaient la côte à Mascate se relâchèrent de plus en plus jusqu’en l’année 1740. Alors Othman ben Mohammed, le gouverneur Mazrui de Mombassa, et le roi Nabahan de Pâte se déclarèrent indépendants. Non moins naturellement, les rebelles se mirent à lutter entre eux pour la suprématie sans qu’il y eût de résultat appréciable.
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Cette séparation coïncida, sans doute, avec une révolution à Oman, révolution qui eut une grande importance sur les destinées de l’Est africain. Les Yorubi furent remplacés sur le trône par les Bou Saïdi ou Ahl Bou Saïdi (ahl signifie famille), dont descendent, à l’heure actuelle, les sultans de Zanzibar. D’abord, ces Bou Saïdi ne s’occupèrent pas plus de leur domaine que ne l’avaient fait les Yorubi, mais en 1785, l’imam Ahmad ben Saïd se rendit à Mombassa et força les Mazrui à le reconnaître comme souverain. Parla suite, les sultans eurent sans doute en Arabie un certain nombre de difficultés difficiles à résoudre, car Saïd ben Soltan, cinquième de la lignée, prit la résolution décisive de transférer sa capitale à Zanzibar. Cette détermination eut pour premier résultat d’accroître l’importance de l’Est africain en général, et de Zanzibar en particulier.