LUTTES COMMERCIALES DE LA CROIX ET DU CROISSANT
La Croisade des Epices.
Une survivance du paganisme dans la chrétienté fut le souvenir de la vie large et sensuelle que la domination romaine avait introduite dans le monde méditerranéen occidental. Les poussées successives des Barbares, Goths, Vandales, Francs, Germains, en recouvrant la civilisation gallo-romaine de la rudesse des hordes guerrières, ébranlèrent momentanément les bases de cette existence imitée des familles patriciennes de la « Ville ». Mais l’influence des Méditerranéens, plus civilisés, sur les Rarbares fixa ces derniers sur les terres conquises ; les chefs formèrent la noblesse ; leurs hommes se mêlèrent aux vassaux, aux populations soumises par le glaive, lesquelles achetèrent leur sécurité par un tribut payé aux nobles, chargés de la défense du sol.
A mesure que la société féodale ainsi formée devenait, par une conquête de l’esprit sur la force, plus policée, plus civilisée, des habitudes, des raffinements inconnus des Barbares s’introduisaient dans la vie coutumière. Les Méditerranéens n’avaient pas oublié les douceurs de la domination latine, les apports précieux que le monde entier faisait à la Métropole, à la Rome des
Césars, d’où ils se répandaient à leur tour à la suite
des proconsuls, des préfets, des patriciens, sur les provinces d’Occident. Et au nombre de ces merveilles que
l’islam et les races
des marins intrépides allaient chercher au fond de la Mer Noire, sur les rives de laquelle les apportaient les caravaniers mystérieux de terres ignorées, que des voyageurs entreprenants achetaient en Egypte, sur les bords de la Mer Rouge ou du Golfe Persique, figuraient les épices, les aromates, inestimable cadeau que l’Orient faisait à l’Occident, et dont ce dernier ne pouvait plus se passer (1).
Venise. — Le monopole des épices.
Venise. — Les deux zones d’échange entre l’Orient et l’Occident étaient donc la Mer Noire et la Mer Rouge, trait d’union entre l’Europe et la Chine. ou l’Inde lointaines.Byzance, Alexandrie, au débouché des deux routes commerciales, étaient les centres du marché. Mais le monde latin n’existait plus, la période antique avait fait place à l’âge médiéval : l’empire d’Auguste avait disparu sous les coups des Germains ; seul subsistait celui des Byzantins, lequel étendait à l’Ouest ses domaines jusqu’à l’Adriatique. Dans cette disparition des pouvoirs établis par Rome, l’héritière du grand commerce méditerranéen fut la seigneurie de Venise, fondée vers 813 après Jésus-Christ.
Vassale de Byzance, Venise échappa à toutes les vi-
(1) L’Egypte pharaonique avait eu déjà sa campagne des épices. Les sculptures du temple de la reine Hatshopsitou à Thèbes représentent le pays de Pount duquel une escadre de cinq navires lui rapporta 31 arbres à encens, des monceaux de gommes aromatiques, de l’ébène, de l’ivoire, de l’or vert, des bois précieux, de la poudre d’antimoine, des singes, des lévriers, des peaax de léopard.
Cette énumération, quinze siècles avant notre ère, définit les épices mais oublie la soie. Le pays de Pount était en Afrique et serait probablement l’Abyssinie ou un territoire plus au sud.
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cissitudes politiques des royaumes d’ Occident. Charlemagne, après l’avoir soumise, dut la restituer à l’empire grec, et la seigneurie sut bientôt s’affranchir de la tutelle byzantine. Malgré la rivalité de Pise et de Gênes, Venise, de par sa situation maritime privilégiée, et par le génie de ses doges, se créa une influence prépondérante sur les relations commerciales de l’Europe avec l’Orient. Par les traités de l’an 992, signés avec les Byzantins, Venise devint l’intermédiaire obligé des achats et des ventes.
Son monopole commercial. — Le développement de l’expansion musulmane vint troubler cette situation unique. L’interdiction fut souvent donnée par la papauté de nouer des relations avec le monde islamique. Mais Venise, orientée vers Byzance par sa première vassalité, brava la défense des Papes de la manière la plus catégorique, et resta toujours dans une position intermédiaire qui lui permit de continuer à envoyer ses navires, ses marchands, ses ambassadeurs, dans les ports et les villes conquis par l’Islam. Des conventions passées au milieu du xe siècle avec les princes d’Europe, notamment avec les empereurs allemands, lui assuraient le commerce continental des épices. L’influence politique de la Seigneurie, ses conquêtes sur les côtes d’Europe et d’Asie, ses bases navales dans les îles de la Méditerranée, lui donnaient le contrôle de la mer. La papauté dut reconnaître à Venise, dans son interdiction de nouer des relations avec le monde islamique, le droit, le monopole exclusif, de continuer avec les Musulmans les échanges accoutumés, tellement l’Occident avait besoin des épices et des aromates.
Les routes des épices. — Les conquêtes des Arabes en Asie Mineure, en Egypte, interposèrent peu à peu l’Islam comme un écran entre l’Orient bouddhique et l’Europe chrétienne (1). Constantinople tenait toujours, mais les deux grandes routes commerciales par lesquelles arrivaient à la Méditerranée les produits de la Chine et de l’Inde étaient fermées.
Les combats, les luttes, les révoltes qui se succédèrent en Asie antérieure pour la chute des anciens empires et la formation de nouveaux peuples, interdirent le passage aux convois de commerçants. La route du Pé- Lou, ou Pentapole, celle du Nan-Sou, ou Hexapole, devinrent définitivement impossibles à fréquenter, lorsqu’au xme siècle les khanats de Transoxiane se développèrent. La voie fut rouverte un instant par l’organisation méthodique des souverains mongols, successeurs de Gengis-Khan, pour se refermer de nouveau lorsque les Khans, ayant opté pour la Chine bouddhique, allèrent résider à Pékin, abandonnant les régions nestorienne, musulmane, de l’Occident de leur empire.
Restait la route de la Mer Rouge et du Golfe Persique par l’Egypte. Les Arabes, jadis caravaniers par nécessité et par habitat, connaissaient la valeur des importations, celle des exportations, savaient encore mieux l’importance considérable du transitaire, l’intérêt à tirer de leur situation d’intermédiaire. Les Vénitiens, libres, par suite des privilèges de 1082, d’acheter et de vendre sur tous les territoires de l’empire grec sans payer aucun droit, cherchaient le moyen de s’introduire complètement dans l’Orient musulman que pénétraient déjà leurs marchands, allant à Damas, à Alep,
(1) Louis Aubert, Paix japonaise , Colin, Paris, 1906.
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jusqu’à Baghdad, dont le khalife devait au xme siècle conclure un traité avec la République (1).
Cet état de choses dura tant que le khalifat arabe fut puissant. Mais la présence des mercenaires turcs auprès des souverains, les soulèvements de la populace des villes ou des travailleurs de la campagne, les menées religieuses dissidentes, chyites ou ismaélites, le désir d’indépendance des provinces éloignées de Baghdad (2), déterminèrent la rupture de l’empire musulman abbasside. Les provinces livrées à des dynasties indépendantes, à des gouverneurs, à des princes en luttes les uns contre les autres, perdirent toute sécurité au point de vue commercial comme au point de vue politique. Les épices ne passèrent plus ; de même les produits apportés d’Occident pour servir aux échanges restèrent inemployés. Une crise économique violente éclata : la solution fut donnée par les Croisades.
Les Croisades. — Bien loin de nous l’idée de diminuer l’incomparable valeur de l’enthousiasme religieux qui, au Moyen Age, souleva le monde chrétien à la parole ardente des prêtres, retour de Terre-Sainte ! Les moines dénonçaient la conduite inqualifiable des adeptes de Mahomet qui pillaient les caravanes, rançonnaient les pèlerins, les retenaient même comme esclaves, empêchaient, par leurs actes, le libre accès aux lieux où le Sauveur souffrit pour la rédemption du monde. Ceux-là qui prêchèrent, ceux-là qui obéirent à l’appel de la foi, ceux- là furent des fervents, des convaincus prêts à payer de leurs deniers, de leur sang, de leur vie, le droit de se sacrifier à leur tour.
(1) Diehl, op. cit., p. 36.
(2) De Boer, Geschichte der Philosophie in Islam. Stuttgart, 1901,
Le moment de la prédication était bien choisi. La chrétienté avait vécu dans l’attente de l’anéantissement général qui devait survenir en l’an 1000. La joie de se retrouver vivant après la date fatidique détermina chez les peuples d’Occident une explosion de sentiments qui se manifestèrent par une renaissance des lettres, des arts, un réveil expansif de la foi (1). A cet instant précis, la nouvelle des cruautés commises en Terre- Sainte par le troisième souverain fatimide d’Egypte, El-Hakim, oublieux de la tolérance habituelle musulmane, procura aux souverains-pontifes le moyen de fournir au monde chrétien le dérivatif nécessaire à sa nouvelle activité. La papauté crut le moment venu de reprendre à l’Islam les Lieux saints du christianisme.
C’était en même temps l’occasion de détourner de l’Europe vers l’Asie la féodalité franque et germanique dont les princes, d’une religion sans doute profonde mais irrespectueuse, ne craignaient pas d’attaquer la souveraineté temporelle et même spirituelle des successeurs de Saint Pierre (2). Si donc les premières Croisades, la colonisation de la Syrie qui suivit, furent des mouvements dus à l’enthousiasme religieux, il n’en reste pas moins vrai qu’elles eurent des causes politiques et économiques impossibles à nier, et qu’entre autres raisons, l’influence de Venise ne fut pas étrangère à leur développement.
Influence de Venise sur les Croisades. — En effet, la maîtresse du commerce des épices entre l’Orient et
(1) V. Duruy, Histoire de France.
(2) Les Croisés ne trouvèrent pas devant eux l’Etat seljoucide déjà détruit, et les Egyptiens furent souvent leurs alliés. Ils eurent donc des circonstances très favorables à leur action.
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l’Occident, la République de Venise, se heurtait dans le développement de ses affaires à des difficultés sans nombre. Les Hongrois étaient arrivés qui atteignirent la Suisse et les Alpes à l’Adriatique, occupaient Zara (1170) ; les Allemands, sous l’impulsion d’Henri VI, fils de Barberousse, formaient le rêve prestigieux d’une Allemagne occupant Thessalonique, Constantinople et la Terre sainte ; les Pisans faisaient une concurrence acharnée sur les routes maritimes, combattaient sans répit les flottes des doges ; les Byzantins, après avoir été les protecteurs de la République, n’avaient plus qu’injures et dédains pour elle ; les Arabes, divisés par Rabaissement du khalifat en monarchie seljoucide, n’existaient en Méditerranée que sous l’autorité des souverains d’Egypte. Venise devait donc, pour ouvrir à nouveau la route des épices, se débarrasser des Hongrois, abaisser Constantinople, diminuer l’influence des Egyptiens. La seigneurie y employa toutes ses forces habilement dirigées par le doge Dandolo (1192-1205). Son action fut particulièrement intéressante dans la quatrième croisade.
Le pape Innocent III avait prêché la quatrième croisade à laquelle s’étaient ralliés Philippe-Auguste de France, Richard Cœur de Lion d’Angleterre, Otton IV d’Allemagne. La mort du fils de Barberousse avait fait disparaître avec lui son plan de domination universelle et le nouvel empereur allemand avait promis son concours. L’appui des Vénitiens, maîtres à nouveau de la mer par leurs récentes victoires sur les Pisans, était nécessaire aux Croisés pour passer en Asie. En 1201, la Seigneurie sut persuader à leurs chefs que les clefs de Jérusalem étaient à Constantinople et au Caire.
En réalité, le fait était exact. Les derniers Abbas-
l’islam et les races
sides n’avaient à Baghdad qu’une autorité spirituelle bien diminuée ; les armées de l’Islam n’étaient plus à craindre. L’empire byzantin, malgré les attaques musulmanes, malgré ses dissenssions intestines, malgré les ruines amoncelées à l’intérieur par un régime fiscal déplorable qui épuisait les provinces au profit de l’Etat et de la plèbe, amante des seuls jeux du cirque et des distributions de vivres qui les suivaient (1), l’empire byzantin était encore assez fort pour tenir une partie de l’Asie Mineure. D’un autre côté, les Fatimides d’Egypte, très puissants à cette époque, occupaient la Syrie suivant la loi inéluctable qui rendait jadis la possession de cette province indispensable à qui voulait la sécurité de la vallée du Nil. Pour tenir solidement la Terre sainte, il était donc nécessaire de prendre Constantinople et le Caire. Où l’habileté politique de Venise éclatait, c’est que la possession, ou tout au moins la neutralité de ces villes, était indispensable pour que le commerce des épices, les échanges consécutifs à ce trafic, reprissent toute leur splendeur. Byzance, bien que du rite orthodoxe grec, était cependant chrétienne. Le débarquement en Egypte fut donc plus facilement accepté par les Croisés ; « moyennant 85.000 marcs d’argent, la cité de Saint-Marc s’engageait à transporter en Egypte l’armée des Croisés et à la ravitailler pendant un an (2) ».
Le doge Dandolo profita de la difficulté qu’avaient les Barons à payer la somme fixée pour s’assurer en payement le concours de l’armée contre Zara qui fut prise: Les Vénitiens s’entendaient encore avec les Egyp-
(1) V. G. Kurth, Les Origines de la civilisation moderne. Louvain, 1886, t. I, Byzance.
(2) Diehl, op. cit ., p. 49.
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tiens qui avaient les memes intérêts qu’eux au point de vue commercial, préféraient donc une action contre leurs ennemis byzantins plutôt que contre les Fatimides (1). Malgré l’opposition du pape Innocent, le doge mit alors en évidence un jeune prince grec, Alexis, qui s’offrit à conduire les Croisés « à condition qu’ils rétabliraient sur le trône son père Isaac l’Ange qui en avait été précipité )> (1203) (2). La combinaison réussit : Byzance fut prise le 18 juillet 1203. Venise triomphait. En 1204, la République de Saint-Marc était, sans contestera maîtresse du commerce des épices, parvenait au fond de la Mer Noire, où elle échangeait ses produits avec les Tatars, envahisseurs de la Russie, concluait des traités avec les Turcs d’Iconium, premiers rapports annonciateurs des commerces futurs avec les Ottomans.
Quoi qu’il en soit, des croisades ressortirent la victoire, la puissance, la grandeur de Venise qui devait accaparer le commerce des épices et des aromates jusqu’à l’entrée en ligne du Portugal. L’ouverture définitive de la route des Indes par le Cap de Bonne-Espérance n’eut lieu qu’à la fin du xve siècle. Jusqu’à cette époque, Venise, directrice, sinon instigatrice des croisades telles qu’elles se firent, sut manœuvrer de telle sorte en Orient qu’elle reprit auprès des Musulmans l’influence et l’importance que les anciens traités lui accordaient. Et dans sa riva-
(1) L’idée d’attaquer la Syrie par Le Caire fut reprise par Saint Louis, roi de France (1218-1254). L’échec de La Mansourah interdit l’Egypte aux Croisés. Mais les Fatimides originaires de la Tunisie actuelle d’où était parti le Mahdi Obeid Allah, fondateur de la dynastie, étaient vulnérables à l’ouest de leur empire. Le roi de France tenta donc la croisade de Tunis, mais sans succès.
(V. Piquet, Les Civilisations de V Afrique du Nord , chapitre VII, p. 94 et suiv.).
(2) Duruy, Histoire de France.
l’islam et les races
lité avec le Portugal, la République de Saint-Marc fut bien plus l’alliée des « payens », ses associés, que celle des Portugais chrétiens, partis pour une nouvelle croisade commerciale.
Vénitiens et Portugais. — La lutte four le