MONOPOLE DU COMMERCE DES ÉPICES
La crise économique. — L’Europe souffrait du contrôle économique de Venise et des Egyptiens sur le commerce des épices. La route de la Mer Rouge était seule ouverte aux marchands, par suite du développement des khanats turcs en Asie antérieure. Les transitaires savaient profiter de la situation ; les sultans, les soudans de l’Egypte appliquaient des droits de douane énormes sur les produits importés, faisant ainsi renchérir la valeur des marchandises au Caire et à Alexandrie. Les Vénitiens, payant fort cher les épices, les aromates, les revendaient nécessairement plus cher encore en Europe. D’où un malaise économique persistant sur la société chrétienne en pleine renaissance, à laquelle le poivre, le gingembre, la cannelle, la noix muscade, la noix de galle, l’or, les pierres précieuses, restaient indispensables. Il ne fallait pas songer à aller concurrencer les navires de la République de Saint- Marc aux échelles du Levant : les traités passés par elle avec les princes grecs et les souverains musulmans lui garantissaient une situation privilégiée, affermie par l’existence de colonies marchandes vénitiennes essaimées dans toutes les villes importantes de l’Asie Mineure et d’Egypte ; la papauté reconnaissait en plus à la Seigneurie le monopole exclusif du commerce avec les Musulmans.
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1° La route des Indes. — Dans ces conditions, il était nécessaire de trouver au problème une autre solution. Les navigateurs des époques punique et romaine avaient songé à longer les côtes atlantiques de l’Afrique. Strabon rapporte même qu’un aventurier, nommé Eudoxe de Cyzique, avait conçu le projet de gagner l’Inde par mer. Le roi de Maurétanie, Bogud, pressenti, aurait promis de faire les frais de l’expédition, mais sur le conseil de son entourage, finit par exiler l’étranger qui? jamais plus, ne revint au Maroc. Il fallut attendre au xive siècle pour que le projet soit repris.
Le fils de Jean le Grand de Portugal, Henri le Navigateur, semble avoir été le premier qui eut l’idée de contourner l’Afrique et d’atteindre ainsi l’Hindoustan. Le prince consacra sa vie à organiser des expéditions de découverte avec cet objectif, mais mourut avant que ses capitaines n’aient doublé la pointe méridionale du continent noir.
Sous le règne de Jean II, Bartholomeu Diaz doubla le Cap des Tempêtes (1486). Le roi désigna Vasco da Gama pour atteindre l’Inde par la nouvelle route (1). Son successeur Manuel présida au départ de l’expédition en 1497. Les Portugais longèrent la côte orientale de l’Afrique, atteignirent Calicut où les hardis navigateurs s’émerveillèrent des splendeurs de l’Hindoustan (20 mai 1498). Entre temps, Christophe Colomb cherchait dans l’Ouest une autre route des épices, découvrait de nouvelles Indes, l’Amérique (1492).
Les successeurs de Yasco da Gama s’occupèrent activement d’assurer la route maritime en établissant des comptoirs sur les côtes orientales de l’Afrique et sur
(1) Sir Charles Eliott, The East Africa Protectorate. Notice historique.
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celles de la péninsule indienne, poursuivirent leur navigation aventureuse jusqu’au détroit de Malacca et dans les mers de Chine, véritable croisade à la conquête des richesses de l’Orient, toison d’or promise aux Argonautes de l’Océan Indien.
La lutte pour le monopole des épices. — Par ces tentacules jetées au delà des océans sur les pays fabuleux d’où venaient les épices, les Portugais tiraient de leur vaste empire colonial toutes les précieuses denrées dont ils inondèrent bientôt l’Europe. On s’émut à Venise de telle sorte que des émissaires furent envoyés à Lisbonne (1) pour recueillir des informations précises sur la route nouvellement découverte, des ambassadeurs accrédités auprès du sultan d’Egypte pour lui représenter le désastre financier menaçant à bref délai son trésor et celui des doges, si le Portugal détournait ainsi le commerce des épices des voies anciennement tracées. La situation était d’autant plus grave que les Ottomans menaçaient la vallée du Nil. Venise risquait de perdre les privilèges commerciaux acquis par elle en Orient ; les Portugais, de leur côté, tenaient à se réserver le monopole exclusif du marché de l’Inde, tout en offrant aux Vénitiens de les approvisionner à leur tour.
Les représentations des doges à la cour des sultans mameluks d’Egypte ne furent pas inutiles. Les Musulmans souffraient, eux aussi, de l’arrivée des Portugais dans l’Océan Indien. Sans rappeler la destruction des Etats arabes de la côte orientale d’Afrique, Mozambique, Mombassa, Melindi, Kilwa et Zanzibar, de la soumission des royaumes islamiques de la côte des Ma-
(1) Y. Diehl, op. cit., p. 189.
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labars, la situation faite par les Chrétiens aux marchands arabes dans ces régions devenait impossible. Etablis sur des bases côtières, embusqués dans la position stratégique des îles, les navires portugais pourchassaient toute embarcation marchande qui se risquait au trafic de ces mers. Dès 1502, les Portugais, avec une partie de la flotte de Vasco da Gama, fermaient le débouché méridional de la Mer Rouge, s’emparaient en 1506 de File de Socotora, interdisant ainsi aux Egyptiens, et par conséquent aux Vénitiens, la route des Indes.
Entrée en ligne des Musulmans. — Les souverains mameluks décidèrent d’intervenir par la force des armes. En 1504, sur le conseil de Venise, ils avaient bien songé à faire percer l’isthme de Suez, mais le projet ne fut pas poursuivi. Leurs représentations, celles des doges auprès de la papauté, rappelant les traités passés autrefois et réservant le monopole du transit des épices, n’ayant eu aucun succès, le sultan Kansuh el Ghuri résolut de chasser les Portugais de la « Mer arabe ». Depuis longtemps, les Mameluks maintenaient une flotte de guerre dans la Mer Rouge. L’amiral Husain fut envoyé, en 1508, sur les côtes du Gujarat, province de l’Inde septentrionale, avec une flotte bien équipée, montée par des marins qui avaient souvent combattu les Chrétiens en Méditerranée. Il fut rallié dans ces parages par la flotte du roi musulman de Gujarat, commandée par le gouverneur de Diu, en dépit des efforts du capitaine Lourenço d’Almeida. Les Musulmans de l’Inde, menacés dans le nord de la péninsule par l’expansion portugaise, profitaient de l’occasion pour essayer de rejeter l’envahisseur.
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Victoire des Portugais. — Les deux flottes réunies, supérieures en nombre à celle des Chrétiens, la vainquirent près du port de Chaul, après un combat de deux jours, dans lequel périt le fils du célèbre vice-roi d’Almeida. Le 2 février 1509, il fut vengé par son père, don Francisco, qui vainquit les flottes alliées «d’Egypte et de Gujarat (1). L’année suivante, le roi de ce dernier pays offrait à Albuquerque le port de Diu où fut installé un comptoir. La défaite des Musulmans consacrait, pour un temps, le monopole des épices aux commerçants portugais. Le retour offensif des Musulmans vers l’Afrique, lorsque les Seyyids de Mascate et d’Oman reprirent Mombassa et fondèrent le sultanat de Zanzibar, eut beau rejeter les Portugais d’un grand nombre de leurs possessions, la route des Indes par le Cap de Bonne-Espérance n’en restait pas moins ouverte.
D’ailleurs, Venise n’était plus assez puissante à ce moment-là pour tirer parti de l’offensive musulmane. Les Ottomans s’étaient emparés de l’Egypte (1517) ; les Turcs, maîtres de l’Asie, s’étendaient en Europe ; la République avait assez à faire pour défendre ses établissements en Méditerranée. Dès 1510, Lisbonne commençait à approvisionner l’Allemagne ; au début du xvie siècle, le monopole du commerce d’Orient était nettement passé aux mains des Portugais ; si la Méditerranée était encore le centre du monde civilisé, le cadre de ce monde était bien agrandi.
La Croisade des épices avait donc eu pour résultat de faire abandonner la voie difficile de terre pour une route sans doute moins courte, mais plus pratique par
(1) Morse Stephens, Albuquerque. — V. Iiistory of the Mediaeval India.
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le sud de l’Afrique ; surtout elle avait affranchi l’Europe de l’intermédiaire des Musulmans, ouvert l’Océan Indien, les mers de Chine, à l’activité industrielle et commerçante des Espagnols, des Hollandais, des Français et des Anglais, rivaux, héritiers et successeurs des Portugais.
La croisade des épices contemporaine.
La croisade des épices ne persiste-t-elle pas encore au xxe siècle ? La Seigneurie de Venise avait projeté le percement de l’isthme de Suez, rêve conçu par les Pharaons et les Grecs dès les âges les plus reculés. Aujourd’hui, d’énormes navires de charge traversent la mer des Arabes, doublent le cap qui fut celui des Tempêtes, et qui n’est plus, grâce à la vapeur, que celui de la Bonne-Espérance du gain et des profits. N’est-ce plus donc cette croisade des épices qui a poussé l’Angleterre, la France, l’Allemagne, l’ Italie, à rivaliser de hardiesse, à lutter politiquement, diplomatiquement, pour s’établir sur toutes les côtes où jadis les Vasco da Gama, les Almeida, les Albuquerque, établissaient des points d’appui. Aux Dupleix, aux La Bourdonnaye, aux Surcouf, ont succédé les explorateurs, les marchands, les officiers, marins, soldats, des flottes de guerre, des troupes coloniales, qui ont développé les connaissances sur ces régions, planté le pavillon de leur patrie sur les vieux comptoirs des épices.
Ce ne sont plus seulement le poivre, la cannelle, le gingembre, la cardamone, la noix muscade, la noix de galle, la vanille, le musc et le benjoin qui sont l’attirance de ces mers où tant de sang coula pour le libre
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trafic des épices et des aromates ; mais ce sont encore le coton, le jute, les fibres, le rafia, les arachides, le manioc, la canne à sucre, le riz, tous les produits de l’Afrique équatoriale, de Madagascar, de l’Inde ou de la Chine, aussi précieux maintenant que les perles, les pierres précieuses, les diamants de la Colchide ou de Golconde ; c’est tout ce que le commerce et l’industrie peuvent tirer de la richesse infinie des pays nouveaux qui attirent là-bas les peuples occidentaux ; ce n’est plus seulement le monopole exclusif de transport, de vente qui alimente et détermine la rivalité des grandes puissances, mais aussi la colonisation, la découverte de nouveaux débouchés pour l’Europe pléthorique. C’est maintenant la recherche du pétrole indispensable à la vie moderne (1).
La croisade des épices s’est élargie en un essor mondial, entraînant dans l’orbe des forts tous ceux qui n’ont pas le degré de civilisation et de puissance nécessaire à la résistance. Les besoins de l’Europe se sont centuplés depuis le temps où Venise accaparait le commerce des épices, luttait avec le Portugal ; depuis le siècle où Henri VI, fils de Barberousse, rêvait la marche vers l’Orient d’une Allemagne victorieuse. Les besoins se sont centuplés depuis la première croisade des épices : l’Occident veut tirer de l’Orient tout ce qui est indispensable à son bien-être, à sa richesse, à son luxe ; forcer les peuples indigènes à tirer parti des ressources inexploitées de leur pays, les inonder en échange de ses produits manufacturés.
(1) La Commission d’enquête des Etats-Unis signale en 1922 que le monde est menacé de manquer de pétrole avant vingt ans si la consommation actuelle continue et si de nouvelles poches ne sont pas trouvées : de là ces luttes politiques implacables pour la possession des terrains pétrolifères.
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Et l’Hexapole, la Pentapole, la Mer Rouge, l’Océan Indien, par le Cap de Bonne-Espérance, ne suffisant plus au désir d’accélérer encore la production, n’est-ce pas une nouvelle croisade des épices que le rêve contemporain de l’empereur Guillaume, cherchant à ouvrir à son peuple, à la race germanique, la route de l’Orient, une nouvelle route plus courte, plus rapide, par Salonique, Constantinople, Baghdad, Bassorah, le Golfe Persique et les Indes ! Le monopole de la route de l’Orient a de tous temps été la hantise des nations commerciales, et comme on s’est battu jadis pour cet Orient prestigieux, on se bat encore pour lui au xxe siècle, dans lequel survit, ainsi qu’aux heures du paganisme, depuis l’origine des civilisations, l’identité des grandes routes commerciales et des grandes routes de guerre.