CHAPITRE XIII
L’ISLAM EN EXTRÊME-ORIENT I. — L’Islam en Chine.
Les Arabes. — Ce fut sous le règne du khalife Walid Ier (705-715) que l’Islam atteignit, pour la première fois, les frontières de la Chine. Un des gouverneurs du souverain, Al Hajjaj, envoya de l’Irak (Chaldée), vers 711, un général arabe, nommé Koutaïbah, vers les régions tatares. En même temps Al Hajjaj ordonnait à son cousin Mohammed ben Kasim de marcher sur l’Hindoustan. Walid n’autorisa ces expéditions lointaines qu’avec une extrême répugnance, mais fut convaincu par son gouverneur, lequel détermina ainsi l’expansion de l’Islam en Asie orientale (1).
Les étendards musulmans furent portés de Samarcande à Kashgar de 711 à 714 à travers le Tian-Chan. Les nomades tatars furent convertis de gré ou de force. Koutaïbah reçut même dans ses nouvelles conquêtes une députation de l’empereur de Chine lui demandant des renseignements sur la religion qu’il professait. Les historiens arabes rapportent que, vers 715, le général envoya au Fils du Ciel des délégués qui exposèrent au
(1) La Chine, du moins son nom, n’était pas inconnue de Mahomet. N’avait-il pas dit : « Cherchez la science jusque dans la Chine ! » Cependant quand il adressa des messages à tous les souverains pour qu’ils se convertissent, il n’envoya rien à l’Empereur de ce pays. Yesguerd III (ou Yesdeguert), souverain de Perse battu par les Arabes, fut assassiné en 652, en essayant de se réfugier près de l’Empereur chinois Taïtsong Ier.
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souverain et à ses ministres la doctrine du Coran et les traditions familières aux disciples de Mahomet. Effrayé par les peintures guerrières que lui firent ces Musulmans, l’empereur aurait fait porter à Koutaïbah le tribut demandé par ce général (1).
Les premières relations des Musulmans et des Chinois, le développement de l’Islam en Chine sont très peu connus. Néanmoins, il y eut des rapports continus entre les deux mondes. L’empereur avait, sans doute, gardé un souvenir vivace de l’esprit militaire des guerriers de Koutaïbah, car en 755 après J.-C., menacé par le rebelle An-Lu-Shan, Su Tsung demanda secours aux Musulmans. Un corps de quatre mille hommes lui fut envoyé par le khalife Mansour. Le souverain victorieux, afin de montrer sa gratitude à ces soldats qui lui assurèrent la victoire, leur permit de se fixer à leur guise dans les grandes villes de son empire. Ces Musulmans se marièrent avec des Chinoises, mais gardèrent leur religion. Ils formèrent ainsi le premier noyau de l’Islam
en Extrême-Orient.
Un mouvement similaire de pénétration se poursuivait par mer. Des marins arabes, et surtout des navigateurs persans, partis de Siraf dans le Golfe Persique, vinrent de bonne heure, en longeant les côtes, fonder des colonies sur les rivages de la Chine, par exemple à Canton. Les 4.000 Arabes de secours, envoyés par l’Abbasside Mansour, se rendirent très probablement par mer auprès de l’empereur. Dans les siècles suivants, le courant d’immigration de l’Ouest vers l’Est se poursuivit sans arrêt. Les foyers d’Islam se renforcèrent, mais restèrent localisés. La véritable pénétration fut consécutive à l’expansion des Turco-Mongols.
(1) D’après Margoliouth.
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Les Turco-Mongols. — A la disparition de Gengis- Khan et de Tamerlan, les Turcs ottomans reprirent les projets grandioses des grands chefs de guerre, tandis que les souverains mongols, après l’usurpation de Khoubilaï, devenaient une dynastie purement chinoise, celle des Youen. D’ailleurs les Youen furent évincés plus tard du trône de Pékin par les lignées locales ou mandchoues. Les tribus mongols perdirent bientôt toute influence sur les sédentaires chinois. Il ne reste plus à l’heure actuelle que des nomades soumis à la Chine ou à la Russie. Il n’existe plus que le souvenir d’une épopée grandiose et, au point de vue islamique, des îlots de Musulmans.
Nombreux ils sont encore aujourd’hui dans la région de Hia-hin-Tse et de San-Tao-Ho, au nord du pays des Ordos, sur les confins du désert de Mongolie. Ces Musulmans sont très redoutés ; ce furent eux qui, en 1900, massacrèrent deux prêtres belges : profitant des troubles, les Musulmans avaient acheté des femmes chrétiennes chinoises que les Missionnaires, paraît-il, voulurent à tout prix retrouver, d’où le conflit.
La plus grande partie des Tatars musulmans est actuellement soumise à la Russie. Au début de 1917, les Mongols russes ont demandé au gouvernement provisoire, nommé par les révolutionnaires de Petersbourg, leur autonomie, dans un congrès de tous leurs princes réunis à Irkoutsk. Depuis l’intervention des Maximalistes, les Musulmans mongols ont suivi les différents courants politiques en cherchant toujours à rester indépendants.
La Chine musulmane. — La première mosquée construite en Chine le fut dans le Chan-Si en 742. L’expan-
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sion islamique fut fortement favorisée par le mariage de Turcs Oïgours avec des femmes chinoises. Le métissage a donné naissance aux Doumganes, dont le type ethnique se rapproche du Chinois, et qui parlent la langue chinoise.
Gengis-Khan, en ouvrant à l’Islam la route de la Chine, fut la cause de nombreuses conversions dans les provinces de l’Est. La tolérance religieuse du grand conquérant poussa les Musulmans à se rendre en grand nombre en Extrême-Orient, où ils se marièrent et formèrent un peuple islamique de race mélangée. Parmi les émigrants furent de nombreux Persans qui apportèrent avec eux leur langue, devenue depuis la langue savante des Musulmans de Chine. C’est ainsi que les manuels religieux sont publiés en persan et non en chinois. L’arabe est seulement connu par le Coran qui ne doit être traduit dans aucune langue, et par des formules religieuses mécaniques. Sous les empereurs mongols, les Musulmans occupèrent les plus hautes charges dans l’Etat et vécurent librement.
Les récits de l’histoire musulmane dans les siècles qui suivirent sont généralement apocryphes. Cependant, le célèbre voyageur arabe Ibn Batouta trouva au xive siècle des Musulmans en de nombreuses régions de la Chine. Des villes entières étaient converties à la foi de Mahomet. Ces fidèles avaient l’habitude de payer l’aumône ordonnée par la religion et recevaient hospitalièrement, suivant la loi coranique, les voyageurs venant des pays d’Islam, ce qui semblerait indiquer une continuité et une facilité de relations considérables avec le monde musulman.
Lorsque furent tombées du pouvoir les dynasties mongoles, l’Islam n’eut plus le même succès parmi la
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masse des Chinois. La nouvelle religion avait été apportée par les envahisseurs, et la nation réagissait contre les éléments extérieurs pour revenir à ses coutumes ancestrales. Néanmoins l’Islam subsista, notamment dans tout le nord de la Chine, où de nombreux villages restèrent musulmans. Ce qui favorisa le maintien et le développement de la foi nouvelle, ce fut la conversion de tous les Juifs chinois, fait difficile à expliquer, mais cependant prouvé.
Il semble qu’en Chine, plus que partout ailleurs, les Musulmans aient adopté une attitude respectueuse envers les autres religions. Peut-être aussi, le petit nombre des disciples de Mahomet noyés au milieu des fils de Han, les rendait-il prudents ; peut-être faut-il voir la raison de ce respect d’autrui dans l’esprit tolérant au point de vue religieux qui caractérise les races jaunes. Chaque race a plutôt adapté l’Islam à son tempérament qu’elle n’a été pliée par lui. Les Chinois, d’un libéralisme religieux traditionnel, ont apporté dans leur conversion les caractères habituels de la race jaune. Quoi qu’il en soit, les Musulmans qui résidaient surtout dans les villes, tout en restant animés d’un ardent prosélytisme, ont vécu en paix avec leurs voisins.
La conquête du Turkestan, en 1756, introduisit dans l’Empire du Milieu de nombreux Musulmans nouveaux. Une princesse turque fut mariée à l’empereur Kien- Loung. L’administration civile et militaire resta ouverte aux disciples de Mahomet. Malgré cette attitude favorable des souverains, une évolution s’est dessinée dans la Chine musulmane. De même que dans l’Inde, en Perse, où leurs frères combattaient pour acquérir des libertés politiques et sociales plus grandes, les Musulmans d’Extrême-Orient étaient soulevés par un mouvement
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similaire. Ces derniers, bien qu’au courant de tout ce qui se passe dans le monde islamique, ont échappé jusqu’à présent, semble-t-il, à la formule ottomane. Capables d’amélioration, au moment où une Chine nouvelle cherchait à s’adapter aux progrès de la civilisation européenne, ils ont profité des mouvements jeunes révolutionnaires pour revendiquer leurs droits politiques et sociaux.
Le gouvernement dut combattre durement contre les Doumganes. En 1818, une première insurrection avait éclaté déjà dans le Yun-nam, d’autres avaient suivi en 1856 qui ne furent réprimées qu’en 1872, au Chan-Si de 1862 à 1878, au Turkestan en 1864. C’est contre les Musulmans Taï-Pings que le colonel anglais Gordon prêta son concours au gouvernement chinois : il devait succomber plus tard en Egypte à Khartoum, sous les coups des Musulmans soudanais. En 1900, dans le Chan- Si, au Turkestan, au Yun-nam, les adeptes du Coran profitèrent à nouveau des troubles pour affirmer leur vitalité. Beaucoup d’entre eux ont péri dans les guerres, mais leur nombre grandit vite à nouveau : les Musulmans achètent même, paraît-il, les enfants abandonnés dans les famines par les Chinois, les élèvent dans leur foi et repeuplent les territoires dévastés par les fléaux, comme au Kouan-Toung (1).
11 est assez difficile de les dénombrer. Les statistiques varient assez fortement. Les Musulmans semblent être une trentaine de millions en Chine. A Pékin même, on en compterait 20.000 familles avec 13 mosquées. L’islamisme gagne de plus en plus en Chine par le nombre de ses enfants et par le prosélytisme. Le grand principe enseigné dans les brochures publiées en chinois, en per-
(1) D’après Hartmann.
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san, en arabe, imprimées sur des blocs de bois et répandues à des milliers d’exemplaires, est : Allah veut que l’Islam triomphe à travers et par la Chine ! (1)
Il est à remarquer qu’en Extrême-Orient, les Musulmans représentent l’élément remuant et turbulent. Leur évolution historique est une de ces manifestations qui font comprendre l’impossibilité de l’entente universelle , des Musulmans, trop divisés en sectes différentes, de races trop diverses pour être dirigés vers un but commun. Chaque race a adapté l’Islam à son caractère particulier.