L’ISLAM EN RUSSIE ET AU CAUCASE
La Horde d'or. — A la mort de Gengis-Khan (1227), une des hordes (ordou, troupe) qui composaient l’armée de l’Empereur Inflexible s’était établie en Occident, sur les territoires soumis aux Mongols, du Dniepr à la Caspienne. Le fils de Gengis Khan, Djoudi, fut le premier souverain régnant sur ces territoires. Puis le terrible Baty (mort en 1255), qui avait ravagé la Russie, la Silésie, la Hongrie, devant lequel avait tremblé l’Europe, avait constitué la Horde d’or en un puissant empire qu’il dirigeait de sa capitale Saraï (le Château), construite sur un des bras de la Basse-Volga. En 1260, lorsque l’usurpateur Khoubilaï alla s’établir en Chine, brisant ainsi avec les traditions de l’empire turco-mongol, la Horde d’or rompit les liens de vassalité qui l’unissaient au Khan, mais se démembra bientôt sous le règne des successeurs de Baty qui l’avait voulue unie et puissante. La dernière tentative de rénovation eut lieu au xive siècle sous le grand chef Ouzbeg, Tamerlan, qui redonna une seconde période de prospérité à la Horde, en rassemblant sous son autorité toutes les tribus de sang turco-mongol.
L’invasion des Asiatiques convertis à l’Islam faillit avoir de graves conséquences en Russie. Les peuples tatars firent connaître l’islamisme à la Russie païenne. Le tsar Wladimir (972-1015) souffrait alors de la crise religieuse que traversait son royaume entier. Suivant
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le témoignage du moine Nestor (1), il ordonna une enquête pour savoir quelle était la meilleure des religions. On entendit, on visita des Musulmans, des Juifs, des Catholiques, des Byzantins. Wladimir ne voulut pas de l’ Islam qui prescrivait la circoncision, et interdisait le vin lequel « fait la joie des Russes ». En définitive le rite orthodoxe grec l’emporta. Que serait-il arrivé si le tsar avait déclaré l’Islam religion officielle de l’empire ? Les tsars, musulmans, auraient peut-être pu hériter de l’imamat ; au lieu d’être les chefs de la religion orthodoxe, remplacer les khalifes, et, à la tête de la nation musulmane régénérée par l’esprit des races du nord, fonder un empire s’étendant sur le monde oriental, sur les mers libres, et au lieu de se heurter aux sultans ottomans, les entraîner à leur suite ! L’union aurait d’autant plus été possible que la Russie, à la limite de l’Europe et de l’Asie, sans cesse rejetée depuis de l’une à l’autre, et n’appartenant au fond ni à l’une, ni à l’autre, aurait été fixée ainsi dans l’évolution asiatique.
Le choix de Wladimir empêcha l’union avec les Asiatiques : les Russes devinrent les champions de la Croix contre le Croissant. La lourde servitude que les grands de Russie eurent à subir sous le joug tatar détermina la haine de tout ce qui était mongol et musulman. Les princes de Moscou profitèrent de la désorganisation de la Horde d’or, de sa division en tsarats de Kazan, de Saraï (Astrakhan), en horde des Nogaïs, en khanat de
(1) Rambaud, Histoire de la Russie.
A comparer la crise traversée par le Japon vers 1900. Ce pays envoya dans les différentes contrées des missions qui s’inquiétèrent de savoir quelle était la meilleure religion ; l’Islam fut particulièrement étudié à Constantinople.
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Grimée, pour accomplir le c< rassemblement de la terre russe ». Dès Ivan le Terrible (1462-1505), ce sera la revanche du christianisme sur l’islamisme. Pendant que dans un effort parallèle, l’Autriche et la Hongrie arrêtaient les Ottomans, songeaient à les refouler, de même, un moment subjuguée par les Tatars, la Grande Russie, noyau de la Russie moderne, s’affranchit du joug mongol, comme les provinces danubiennes le firent du despotisme turc. Depuis 1480, date à laquelle Ivan battit le khan Akhmet sur les bords de l’Oka, la Russie, limitée à l’Ouest par la Pologne, s’étendit vers l’Orient jusqu’à la Caspienne et l’Oural, recueillant les populations slaves qui fuyaient les Tatars (1), colonisant avec elles tout le bassin de la Volga, et vengeant dans les luttes contre les princes de race mongole, toutes les humiliations subies par leurs ancêtres.
Destruction de la puissance musulmane en Russie. — Ivan le Grand réunit bientôt à sa couronne Kazan et les peuples turco-tatars qui en dépendaient (2). D’un autre côté, en 1502, le khan de Crimée, allié au tsar contre ses frères de race, anéantit si complètement ce qui restait de la grande Horde, que Saraï, la capitale de Baty dans laquelle les princes russes avaient rampé devant les Mongols, est, depuis ce temps abandonnée aux reptiles. A son tour, en 1521, le khan de Crimée fut assassiné par le khan des Nogaïs. En 1523, Astrakhan tombait entre les mains du tsar Ivan dont Babour, le Grand Mogol, descendant de Tamerlan, recherchait l’amitié, pendant que le conquérant de l’Egypte,
(1) D’après Bourgeois.
(2) Tchérémisses, Mordves, Tchouvaches, Votiaks, Bachkyrs.
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Sélim Ier, le roi de France, François Ier, lui envoyaient des ambassades.
Des luttes sans nombre avec des alternatives de succès et de revers s’engagèrent entre les Tatars de Crimée et les tsars successeurs d’Ivan. Le sultan de Turquie avait acquis, en sa qualité d’héritier de l’imamat, le pouvoir temporel sur la Crimée, mais l’avait pratiquement perdu par le traité de Kaïnardji (1774). Il revendiquait cependant encore la suprématie religieuse. Catherine II en 1783 prononça la réunion de la Crimée à la couronne, mais il fallut en 1784 la pression de la France pour que le sultan reconnût l’annexion à la Russie de cette contrée et du Kouban.
La croisade orthodoxe se continua contre les peuples islamiques pour l’extension de l’empire des tsars. En 1722, Pierre le Grand avait pris pied sur la Caspienne à Derbend et Resht. De 1786 à 1819,1e Daghestan fut soumis par les Russes malgré la farouche résistance de Schamyl-Imam. En 1800, ce fut le tour de la Géorgie. En 1806, Derbend et Bakou, en 1878, à la fin de la guerre russo-turque, Kars, Batoum, Ardahan sont occupés par les Moscovites. De 1863 à 1876, eut lieu la grande poussée des Russes vers l’Orient qui leur livra le Turkestan, la Transcaspienne, les conduisant au milieu des steppes d’où l’Ouzbeg Tamerlan avait jadis surgi ! En 1868, Samarcande, la ville célèbre de l’Islam, était occupée, en 1876, le Khokand annexé au Turkestan, comme si le tsar Blanc voulait recueillir l’héritage du Terrible Boiteux.
L’avancée lente et continue du peuple russe depuis la fondation de Moscou au xme siècle, son expansion dans la forêt, dans la terre noire, dans la prairie, suivies d’une colonisation et d’une mise en valeur immé-
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diates des régions conquises sur les Mongols, laissées incultes par ces derniers, ont démontré par ce qu’en ont fait les Russes, l’inaptitude des Turco-Tatars à créer un empire durable. Les hordes, venues d’Asie s’établir en Europe, imposèrent aux populations soumises une domination rude et dédaigneuse, « les ont exploitées par une sorte de servage sans issue, mais leur ont laissé leur organisation familiale et communale, leur langue, leur religion, en un mot leur individualité sociale » (1). La réaction s’est produite dès que le caractère guerrier des successeurs de Gengis-Khan se fut affaibli ; mais l’emprise islamique importée par les Turco-Mongols est encore sensible en de nombreuses régions de la Russie.
L’Islam dans la Russie contemporaine. — Les Musulmans de Russie peuvent être estimés au nombre de seize millions d’âmes environ. Leurs agglomérations les plus denses se rencontrent dans le bassin de la Volga, autour de la Caspienne, en Crimée, dans le sud du Caucase, au Turkestan. En Europe même, les Musulmans russes se divisent en Tatars de Kazan, Nogaïs, Criméens (2). On en rencontre encore en Lithuanie « où des Tatars disséminés, ayant conservé la religion musulmane mais adopté le costume polonais, subsistent encore » (3). Le noyau le plus important est celui de la vieille ville tatare de Kazan sur la Volga où existe un centre scolaire musulman important ; à Tiflis se groupent les Caucasiens ; enfin les 27 millions d’hec-
(1) Poinsard.
(2) Les Nogaïs et les Caucasiens du Nord musulmans sont évalués par Vambéry, 1905, à 429.834 individus ; les Bachkyrs de Kazan, les Tatars du Volga, à 2.581.509 âmes.
(3) V. Bérard, Religions musulmanes , Le Problème russe , II, Revue de Paris , 15 mars 1905, p. 429.
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tares de Bokhara et de Khïva forment de véritables provinces musulmanes sous l’autorité de princes indigènes, vassaux de la Russie. En Russie d’Europe le rite observé est le rite sunnite, chyite au Caucase ; enfin les Tatars de Crimée restent en dehors des autres Musulmans russes. Le gouvernement de Moscou maintenait un grand mufti appointé à la tête de chacun de ces groupements, subventionnait les couvents de religieux, les écoles et les confréries.
D’après les voyageurs, les Tatars de Russie sont des gens sobres, pacifiques, travailleurs, généralement petits artisans, petits commerçants, concierges, cochers, gardes, garçons de café, tandis que ceux d’entre eux qui sont nomades se livrent à l’élevage ou vivent de la pêche. Tous sont fermement croyants, opposent une résistance énergique à l’action des missionnaires chrétiens orthodoxes, font même une propagande considérable auprès des habitants des steppes de même race qu’eux.
Jusqu’en ces dernières années, les Musulmans russes ne portaient pas ombrage à l’autorité des tsars. Les souverains avaient consenti aux Tatars, lors de l’expansion de la Moscovie, un certain nombre de privilèges et de libertés qui maintenaient les descendants des grandes hordes dans un loyalisme étroit ; mais les Tatars reprochaient, avant 1914, au gouvernement de Saint- Pétersbourg d’avoir intentionnellement oublié les concessions et les privilèges accordés au moment où la Russie avait besoin d’aide militaire et n’était pas assez forte pour opprimer les Musulmans. La Russie était surtout accusée par eux d’avoir oublié toutes les anciennes lois de tolérance religieuse envers eux, dont les enfants étaient baptisés de force et russianisés par tous
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les moyens (1). Cette tyrannie a causé de nombreux mouvements d’émigration vers la Turquie. M. Vambéry estime qu’un demi-million de Musulmans a lui la Russie par suite de la persécution religieuse.
Au point de vue social, l’expansion du peuple slave déterminait un changement dans les conditions de la vie tatare. Par des expéditions répétées, les Russes ont obligé de proche en proche les nomades à se cantonner dans un espace déterminé au lieu de parcourir librement la steppe. Cette contrainte amena les Tatars de l’Ukraine et du Don, puis les Bachkyrs de l’Oural à une transformation sociale. Les ressources de ces pasteurs étaient diminuées par le rétrécissement de leur aire de parcours. En Russie, se posait la même question qu’en Algérie après la conquête française. Le nomadisme devait laisser libres ses terrains de transhumance pour l’installation de colons nouvellement venus. Les Slaves forcèrent les Tatars à restreindre leur vie pastorale. Pour les empêcher de mourir de faim, le gouvernement les employa comme gardes frontières, leur allouant une solde en nature ou en argent. On leur facilita la construction de demeures fixes, au moins pour l’hiver, l’ac-
(1) Dans un article de la Revue de Paris , 15 mars 1905, Le Problème russe, Il , Nationalités et Religions, M. Y. Bérard défend la politique des tsars qui fut toujours très tolérante, dit-il. Il avoue cependant que « la sainte Russie n’a persécuté que certains Tartares du Volga, les Kérachines, qui, après conversion à l’orthodoxie , retournaient aux pratiques musulmanes ». Ils avaient sans doute été très mal convertis. — M. Bérard indique en outre quels services les tsars ont su tirer des agents musulmans en Perse, en Chine, au Caucase ; comment ces derniers vantaient la puissance du tsar blanc et faisaient de la propagande pour lui, et comment les Anglais, dont la politique en Arabie et en Egypte a toujours été si suivie, ont su profiter des plaintes des Tatars russes pour faire immédiatement relever le gant par les journaux musulmans du Caire.
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quisition d’instruments aratoires ; on leur distribua des semences. Le type du semi-sédentaire fut ainsi créé dans la steppe, le type du Cosaque qui tend, d’après M. Poinsard, à évoluer vers le type du paysan vivant en communauté. Dans les villes, l’élément tatar se tournait vers le petit commerce et la petite industrie, pendant que, comme en Algérie encore, beaucoup de déracinés venaient échouer dans les centres urbains. Ces déracinés se joignirent, pour la plupart, aux éléments révolutionnaires qui ont, en 1905, ébranlé la monarchie des tsars.
L’agitation tatare a une autre cause. Le développement des moyens de communication a fait pénétrer parmi les Musulmans les idées nouvelles de civilisation. Des traductions persanes des auteurs occidentaux, des études critiques sur Schopenhauer ont été trouvées chez les Kirghiz. M. Yambéry rapporte qu’en 1904, Mohammed Fatih Giîmani publiait à Orenbourg un ouvrage intitulé : « Un voyage en Crimée », qui est l’ouvrage type résumant les nouvelles aspirations. Il fut édité à l’occasion du vingtième anniversaire du journal tatar « Tordjman », l’Interprète, lequel, tiré à 6.000 exemplaires, est imprimé en tatar, et lu non seulement dans la Russie méridionale, mais encore au Turkestan et dans l’Asie centrale. Cet ouvrage indique l’éveil du particularisme tatar, montre qu’il existe chez les Musulmans russes tout un mouvement religieux, politique et social vers l’adaptation des lois coraniques aux nécessités de la civilisation moderne.
Mohammed Fatih Gilmani, complètement acquis au progrès, attribue la regrettable stagnation de ses compatriotes à la politique à courtes vues, à l’ignorance, au fanatisme des Mollahs, directeurs spirituels des Ta-
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tars. « Les lois de l’Islam, dit-il (1), sont facilement applicables aux nécessités de la vie moderne. L’arrêt chez nous est uniquement dû aux mollahs qui se soucient seulement de la lettre, et n’ont jamais pénétré l’esprit philosophique de l’Islam... Nous resterons dans cet état, tant que nous ne nous serons pas débarrassés de ces prêtres fanatiques ; et tant que nous n’aurons pas obtenu pleine possession de la liberté de conscience, nous serons incapables d’avoir une religion vraie, une politique vraie ! Les Musulmans des jours actuels ne vivent pas en vertu des prescriptions envoyées par Dieu, mais d’après les lois faites par les mollahs, venues des temps passés. Il existe chez nous des hommes de Dieu très pieux et très instruits, mais la grande majorité est composée de derviches superstitieux... Comme la plupart d’entre nous ne savent pas l’arabe — (langue dans laquelle est écrit le Coran qui ne doit pas être traduit) — nous ne lisons pas le Coran pour le comprendre en son esprit, mais nous en récitons les versets comme des perroquets... Nous autres Musulmans vivons encore au Moyen Age !... *
Nos lois religieuses et ordonnances au sujet des femmes sont justes et libérales, mais elles sont mal appliquées par les hommes d’aujourd’hui. L’Islam n’ordonne pas la polygamie, mais la permet seulement sous certaines conditions... Actuellement nos femmes sont ignorantes de leurs droits ; leurs époux, sans instruction, sans frein, les considèrent comme des esclaves, agissent auprès d’elles en tyrans contre l’esprit de l’Islam. Notre religion commande aux femmes de se voiler la figure
(1) D’après traduction anglaise du Professeur A. Vambéry. Budapest, Université, janvier 1905. — Paru, Londres, Nineteenth Century, février 1905.
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et les mains, mais ne leur défend pas de fréquenter les écoles, les collèges, de professer, de se rendre aux mosquées (1), d’écouter les sermons, de dire la prière, de visiter les marchés et d’y commercer, de cultiver les arts, d’écrire même, enfin de prendre part aux guerres et de se distinguer dans toutes les circonstances de la vie. Jadis de nombreuses Musulmanes ont été célèbres comme poètes, artistes, musiciennes, commerçantes (2), étudiantes, etc. » Et l’auteur ajoute : « La condition de nos femmes est, malgré tout, plus heureuse que celle des Européennes en général, car les veuves et les vieilles filles sont extrêmement rares chez nous (3). »
Ces aspirations de la classe musulmane instruite se retrouvent dans tous les pays d’Islam. En Russie elles ont coïncidé avec les transformations sociales qui jetèrent un grand nombre de déracinés dans les grandes cités méridionales. Ces éléments se joignirent aux révolutionnaires de 1905 et publièrent une véhémente protestation exprimant les griefs et les désirs de tous les Musulmans vivant en Russie. Sous forme de pétition, leurs revendications parurent au Caire dans le n° 60 du journal Le Turc. En résumé, les Tatars se plaignaient que la liberté de pensée, admise partout aujourd’hui, leur soit refusée, que les droits précédemment accordés
(1) En certaines mosquées de l’Afrique du Nord, il existe un emplacement réservé aux femmes.
I) n’est pas inutile de rappeler la note 4 de la sourate XX, verset 24, de la traduction du Coran par Kazirmiski. Cette note s’applique suivant la Sunna à une belle femme qui priait auprès du Prophète à la mosquée, et que certains attendaient pour la voir sortir.
(2) Khadidja, l’épouse du Prophète, était notamment une commerçante avisée.
(3) V. à ce sujet, Conférences franco-marocaines .
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par les tsars soient continuellement réduits par l’augmentation constante de la tyrannie gouvernementale, en plein milieu du xxe siècle dans lequel règne l’esprit d’humanité. Après avoir énuméré les privilèges ainsi abolis, montré la propagande orthodoxe russe pour la conversion des Tatars à la religion officielle, la suppression des tribunaux et écoles islamiques, les Musulmans terminaient leur pétition par un vibrant appel aux grandes puissances européennes pour qu’elles intercèdent en leur faveur, déclarant que si eux-mêmes « gagneraient en satisfaction, le tsar y gagnerait en sécurité ». Cet appel fut remis en 1905 au tsar, au sultan* aux puissances européennes.
Le gouvernement russe dut tenir compte du réveil de ses populations musulmanes. Le droit de vote leur fut accordé. Dans les provinces où les Musulmans dominaient par le nombre, ils purent élire à la Douma une quantité de députés fixée et garantie par l’autorité centrale. A la Chambre siégèrent ainsi huit ou dix délégués de leur foi. Ayant en principe des droits politiques égaux à ceux des Chrétiens, les Musulmans servaient dans l’armée au même titre que ces derniers* étaient admis aux plus hauts grades sans qu’il fût tenu compte de leur religion. Cependant, par suite des anciennes conventions, les Tatars de Crimée continuèrent à former un régiment spécial de cavalerie.
La Révolution russe de 1917 a déterminé les Musulmans à rechercher leur unité et leur autonomie particulières, comme le firent à Irkoutsk les princes mongols. Bien que le gouvernement provisoire leur eût promis un délégué à l’Assemblée constituante (juin 1917), les Tatars de la Volga, aussi bien que les Caucasiens et les Transcaspiens, envoyèrent des députés à la Conférence
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internationale de Stockholm pour réclamer l’autonomie des Musulmans russes, ou tout au moins le respect de leur nationalité. A Bakou se tint dans le même but un congrès musulman sous la direction de Toptschibashev, un des chefs les plus populaires de l’Islam en Transcaucasie, lequel siégea à la lre Douma.
Au début d’octobre 1917 s’est dessiné un mouvement puissant parmi les montagnards musulmans du Caucase septentrional, lesquels revendiquent le droit de participer aux comités démocratiques et aux administrations locales, conformément au principe des nationalités. A la même époque, à Khiva, dès que furent connues les émeutes du Turkestan, de Tachkend, un mouvement turkmène s’est déclanché sous le commandement de ce Shah Djoumert qui s’était déjà fait connaître dans les révoltes de 1916. Il a appelé aux armes toute la population masculine de la région nord-ouest de Khiva et ses bandes ont coupé le pays aux Russes.
Les Soviets et V Islam. — Il ne semble pas que l’on ait bien compris en Europe l’importance du mouvement musulman en Russie. Après la guerre 1914-18, les peuples musulmans de Crimée, de la Volga, du Turkestan, du Caucase, les Tatars, les Turkmènes, les Tcherkesses et les Géorgiens, jamais oublieux de leur indépendance détruite par les tsars, accueillirent avec enthousiasme les principes favorables aux petites nationalités élaborés par le Président Wilson. D’ailleurs le loyalisme des musulmans russes au tsar était une prérogative personnelle de ce dernier. Les tsars disparus, le serment de fidélité cessait de valoir. Il n’apparaît pas que les Alliés aient cru devoir saisir le moment de regrouper tous ces petits khanats, toutes ces petites
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républiques de guerriers, lesquels, avec un peu d’aide, auraient pu vivre et fournir déloyaux défenseurs à la cause de la justice. De même que les Arméniens du Caucase, de même que les Assyro-Chaldéens d’Ourmiah que le Père Lazariste Decroo a conduits avec succès à la lutte aux confins, de la Perse et du Kurdistan, jusqu’à laliaison avec l’armée russe, de même les Géorgiens, de même les Tcherkesses, lesquels avaient préféré la mort ou l’exil plutôt que la servitude russe, de même les Tatars, ne reçurent des Alliés aucune assurance solide pour la reconnaissance de leurs droits.
Et pourtant le général Lüdendorff dans ses « souvenirs » (pages 238-39) reconnaît que la rupture des communications pour l’envoi des pétroles entre Bakou et l’Allemagne, par suite des entreprises arméniennes, fut une des causes déterminantes de la défaite allemande. Pourtant les Musulmans du Caucase semblaient, après la défaite de la Turquie, disposés à créer au Caucase des états indépendants.
Pourtant, pendant la guerre mondiale, les Chrétiens du Caucase avaient joué un véritable rôle militaire en ces régions. Les Arméniens et les Assyro-Chaldéens avaient bravement combattu dans les rangs de l’armée russe ; à la débâcle qui suivit, en décembre 1917, l’abandon du front par les troupes russes du Caucase, « le gouvernement de Transcaucasie, avec l’aide des missions alliées de Tiflis, décida de former des troupes nationales pour se défendre contre l’invasion turque ; les corps arménien, géorgien, et tartare furent fondés » (1).
(1) A. Poidebard, Rôle militaire des Arméniens sur le front du Caucase, après la défection de V armée russe , dans la Revue des Etudes arméniennes, 1920, t. I, fasc. 2. Paris, Geuthner.
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Mais la Géorgie, sentant l’incapacité des alliés d’aider les peuples caucasiens, se retourna bientôt, au printemps, vers l’Allemagne et la Russie bolcheviste ; les Tatars, Musulmans très travaillés par les agents touraniens, firent rapidement cause commune avec les Turcs ; ils s’efforcèrent d’empêcher le ravitaillement des Arméniens venant de Perse et coupèrent les communications avec Tiflis. La Géorgie, où les Tatars étaient nombreux, ne les empêcha pas d’opérer ainsi. Les Arméniens restèrent seuls (1).
L’Armée arménienne comprenait trois divisions :
lre Division à Alexandropol, général Arecheff.
2e — à Erivan, général Silikoff.
3e — mobile, général Andranik.
Brigade de cavalerie, colonel Korganof.
L’ensemble était commandé par le général Nazarbékoff. Au sud, aux confins de Perse et de Turquie, opéraient les troupes assyro-chaldéennes comprenant :
La brigade chaldéenne, agha Petros,
nestorienne, Patriarche Marshimoun,
un bataillon arménien, Stéphanian ; ces troupes étaient dirigées par un état major russe.
Mais ces derniers soutiens de l’indépendance du Caucase étaient bien peu devant l’ennemi : à fin mai 1918, les Allemands débarquèrent quinze mille hommes à Poti pour tenir la ligne Batoum-Rakou. Déjà 30.000 Turcs avaient formé la « Grande Armée caucasienne de l’Islam » qui, composée des divisions venues de Palestine, appuyée par les irréguliers Kurdes et Tatars, finit par avoir raison de l’héroïque résistance des Arméniens. Ces derniers résistèrent cinq mois, de janvier à
(1) Henry Barby, Les extravagances bolcheviques et l'épopée arménienne. Paris, Albin Michel.
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mai 1918. Ourmiah tomba le 5 août 1918, Bakou le 15 septembre. Une petite brigade anglaise, venue de Perse, sous les ordres du général Dunsterville, parut à Bakou du 5 au 17 août, trop tard cependant pour sauver la ville.
Depuis, les peuples caucasiens ont essayé de vivre à l’état libre en profitant de l’anarchie régnant aussi bien en Turquie qu’en Russie. Mais très vite le besoin d’aide se fit sentir, surtout que grandirent bientôt les Bolchevistes d’une part, les Kémalistes de l’autre. Le Caucase est actuellement le point où se rejoignent l’impérialisme moscovite et l’impérialisme touranien, alliés pour une cause commune, la destruction de l’entente des puissances européennes.
Les Russes des Soviets semblent avoir repris pour leur propre compte le rêve allemand de l’Islam au service des pangermanistes, mais cette fois pour la plus grande domination des Bolchevistes. De 1919 à 1920 se multiplièrent les voyages des Commissaires du peuple, en Crimée, au Caucase, en Asie centrale, en Asie Mineure, en Perse, en Afghanistan, en Sibérie, peut-être même en Chine pour rallier les peuples musulmans autour des Soviets. Ceux qui combattaient recevaient subsides en or, munitions, matériel. A Kazan, sur la Volga, où réside le grand Mufti des Musulmans de Russie, Trotsky faisait fonder dès 1920 une école militaire destinée à former des officiers musulmans de toutes nations. Moustafa Kémal envoya à cette école un certain nombre de ses officiers. A Kazan les élèves ne recevaient pas seulement une instruction militaire, mais ils étaient encore spécialement instruits dans les doctrines bolchevistes et dans la haine due à l’Angleterre et à la France. Dans l’armée étaient créés des régiments de chaque nationalité
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afin de bien montrer le caractère international de la lutte. Il est probable qu’une influence germanique donnait les directives.
Il semble que dès les années 1919 et 1920, les Soviets aient cherché à dresser l’Islam contre l’Europe. De là leurs efforts politiques auprès de tous les princes musulmans d’Asie, et leur réelle sollicitude pour le mouvement kémaliste. En effet l’amitié de la Turquie, siège héréditaire du khalifat, leur était nécessaire. Les premiers contacts furent bons. Les Caucasiens bolchevisés se tournèrent naturellement contre les Caucasiens chrétiens. Les Tatars se joignirent pour l’écrasement de l’Arménie aux Ottomans du général kémaliste, commandant l’armée du Caucase, Kiazim Karabékir pacha. Malgré une héroïque résistance, les Arméniens qui séparaient encore le bolchevisme du kémalisme, furent submergés par la vague islamique. Mais alors intervinrent les Russes. Lenine et Trostky reprennent volontiers, quand ils le peuvent, l’impérialisme des tsars. Après avoir visé à leur tour Tsarigrad, Constantinople, ils se souvinrent que l’Arménie avait été pour les Moscovites le bastion avancé vers Constantinople et la domination en Asie antérieure. L’Arménie déclara se rallier au bolchevisme. Il est certain d’ailleurs qu’au milieu de ses puissants ennemis, l’Arménie ne pouvait exister qu’avec l’appui des Russes. Quoi qu’il en soit, les Bolcheviks intervinrent près des Kémalistes et exigèrent que l’Arménie soit épargnée.
D’ailleurs les dirigeants russes et turcs dominés par l’inspiration allemande s’entendent fort bien, malgré les désaccords de détail. Le germanophile Enver pacha à la solde de Berlin et très en faveur à Moscou — que l’on voudrait faire passer pour un ennemi de Moustafa
Kemal — paraît partout où ce dernier négocie. Enver a fait aboutir les négociations kémalistes à Berlin, à Moscou, au Turkestan, en Afghanistan ; son titre actuel de « Président du Caucase musulman soviétique » lui permet en ce nœud vital des races, des religions, qu’est le Caucase, d’agir dans tout l’Orient, et de mettre cet Orient à la disposition de ses patrons. Kemal craint Enver et Enver, s’il n’avait pas une meilleure situation, pourrait songer à renverser Kemal ; mais ces hommes sont tous au service des mêmes ambitions et doivent se supporter. Le paysan turc est foncièrement hostile aux principes anarchiques, mais encore le bolchevisme est assez souple pour ne pas heurter de front ceux dont il a besoin. D’ailleurs la transformation récente des Soviets en gouvernement autocratique et capitaliste sous la direction des Allemands ne fait nullement prévoir la possibilité d’une rupture Moscou- Angora, au contraire. Le bloc puissamment outillé de l’Allemagne, de la Russie, de la Turquie, est à craindre.
Pour ces raisons, il est indispensable de suivre les agissements des Soviets dans le monde musulman et l’évolution des groupements islamiques en Russie et au Caucase. La nomination du Cheikh Senoussi, comme Président du Comité panislamique de Moscou, de ce cheikh qui a déjà reçu le titre de maréchal d’empire turc commandant les tribus arabes contre les Français et les Anglais, de ce cheikh contre lequel combattent les Italiens en Tripolitaine et qui a une si grosse influence en Afrique, doit particulièrement attirer l’attention.
Au Caucase gît, semble-t-il, le nœud de la question orientale. Supposons que tous les groupements chré-
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tiens puissent se rassembler, lutter, être soutenus, qu’autour d’eux s’unissent les tribus musulmanes hostiles aux Turcs — ce qui se fait déjà, — le pantouranisme sera étouffé dans l’œuf : si les Grecs d’Asie Mineure agissent de même dans l’Ouest, il est certain que le bloc Angora-Moscou sera dissocié et la puissance germanique affaiblie.
Crimée. — La Crimée qui fut le dernier refuge de l’indépendance musulmane en Russie a obtenu au début de l’année 1922 la reconnaissance de son indépendance par les Soviets. Le gouvernement de Moscou a ratifié les 24 articles proposés par le Congrès national tatar criméen comme devant servir de base aux institutions de la nouvelle république. Cette république avait déjà été votée par le Kouriltaï (assemblée de 1917), et prend maintenant consistance.
Les langues officielles de la République sont le tatar et le russe. Sous le régime des tsars, les Tatars formaient un régiment de cavalerie indépendante. Le nouvel Etat aura son armée à part avec des instructeurs russes.
Il est à noter que les Tatars de Crimée ont maintes fois prononcé leur attachement au sultan khalife ottoman et qu’en Turquie existent de nombreux groupements de Tatars criméens partis de leur pays pour avoir préféré l’exil à la servitude aux Moscovites.