II. — Le Kharedjisme
Les Kharedjites renient également les Sunnites ou Orthodoxes, et les Chyites ou partisans d’Ali. Ils ne reconnaissent comme khalifes que les trois premiers souverains de l’Islam et nient toute valeur à l’imamat héréditaire. Pour eux, doit être seul souverain et pontife l’élu de la communauté. Leur hostilité envers Ali les poussa même à déclarer qu’un Musulman quelconque pouvait exercer l’autorité religieuse sans qu’il lui fut
(1) De Boer, op. cit.> III. 2. 1. V. plus loin, Ismaïliens
KHAREDJISME' ET GHYISME
nécessaire d’appartenir à la famille du Prophète. Ils se divisèrent sur la question de l’unité de Dieu et de ses jugements en sept sectes différentes (1). Naturellement chaque groupe de Kharedjites en vint à reconnaître comme imam des personnalités différentes : dans le sud de l’Arabie, dans les îles occidentales et sur les côtes africaines de l’Océan Indien, en Afrique du Nord, régnèrent des souverains kharedjites. Ce schisme eut nettement des causes politiques et se développa de même pour des raisons politiques.
Le kharedjisme, au début de son histoire nommé aussi ouahbisme (2), qu’il ne faut pas confondre avec le wahabisme du Nedjd, comprit dès l’origine deux sectes distinctes, la première celle des Ibadites, la deuxième celle des Safarites, du nom de leurs chefs respectifs, Abd Allah ben Ibad et Abd Allah ben Safar. Après avoir été en honneur dans les royaumes du Maroc, de la Berbérie et de la Tripolitaine, le kharedjisme existe encore à Djerba, au Mzab, à Oman, Maseate et à Zanzibar. Nous retrouverons son histoire en étudiant celle des Musulmans dans l’Océan Indien.
En Afrique du Nord la secte contrebalança longtemps l’orthodoxie. Sous le khalife Hisham (724-743), les Berbères, conduits par les Kharedjites émigrés chez eux, se révoltèrent et empêchèrent les armées musulmanes d’aller venger l’échec de Poitiers. Lors de la première période abbasside, il se créa dans les provinces africaines un certain nombre d’Etats indépendants professant les différentes formes de la doctrine dissidente (3).
(1) Azraqites, Moakkima, Baïhassia, Nadjdates, Safarites, Ibadites, Adjarida.
(2) Du nom d’Abd allah ben Ouahb, chef du mouvement.
(3) En fait, comme l’a remarqué M. Mercier, ce mouvement représente beaucoup plus une réaction du particularisme afri-
l’islam et les races
Partout où ils se trouvaient, les Kharedjites, qui assassinèrent Ali et tentèrent de faire disparaître Maowiya et Àmrou, traitaient les Musulmans avec plus de cruauté qu’ils ne traitaient les Chrétiens et les Juifs. « Un Kharedjite tuait-il un porc, il payait le dommage, dit un
auteur arabe, mais il pouvait en toute liberté massa-
crer femmes et enfants, réduire des Musulmans en esclavage, quoique la loi le défende absolument ! » En revanche, Orthodoxes et Chyites traquèrent, exécutèrent de telle sorte les dissidents que les Kharedjites finirent par être chassés de leurs anciens domaines.
Les restes de la communauté kharedjite en Afrique du Nord sont au Mzab sous l’autorité française depuis 1882 et font partie du cercle de Laghouat. Comme leurs frères d’Oman, les Mzabites se donnent le nqpn d’Ibadis, d’après Abd Allah ibn Ibad qui vécut à la fin du Moyen Age (1). Leur territoire est divisé en paroisses avec au centre une mosquée. Les douze paroisses sont dirigées par douze azzabs, ou ermites, présidés par un cheikh. Trois d’entre eux sont chargés de l’instruction, un autre conduit la prière, un autre appelle les fidèles à cette dernière, cinq lavent les morts, deux surveillent les revenus des mosquées. Le cheikh rend la justice aidé de quatre azzabs. La peine de mort n’existe pas. Les châtiments consistent en amendes, en peines corporelles. L’excommunication est très redoutée, car elle implique le bannissement. Le pardon est accordé aux coupables, lorsque le conseil les juge suffisamment venus au repentir. Les Mzabites, agriculteurs patients, ont su faire de la
cain, berbère, contre les conquérants arabes, sémites, qu’une simple rébellion de gouverneur à sultan. — V. Histoire de V Afrique du Nord.
(1) Henri Duveyrier : Note sur le schisme ihahdite , Bulletin de la Société de Géographie, 1878, 6e série, tome XVI, p. 74.
KHAREDJISME ET CHYISME
région aride dans laquelle ils s’étaient réfugiés, loin de tout groupement, une série d’oasis riches et fertiles. En outre ils partent s’installer comme marchands dans les villes algériennes et sont réputés pour leurs aptitudes commerciales.
Le point caractéristique de la doctrine est l’attribution à l’homme du pouvoir d’agir (1). Les théologiens de la secte exigent l’interprétation stricte du Coran, condamnent les saints, les derviches, les ordres religieux et le culte des tombeaux. Les Mzabites reconnaissent comme pontife souverain l’imam de Mascate.
En Tripolitaine, au Djebel Nefouça, existait une assez importante agglomération kharedjite. Sous la direction de Siiman el Barouni, ces Kharedjites se rallièrent aux Italiens pour échapper en Lybie aux persécutions des Sunnites et des Senoussistes. Les Italiens laissèrent leurs ennemis massacrer ou disperser ces malheureux. Les débris des Kharedjites essayèrent de passer en Tunisie. L’entrée du territoire leur fut refusée par les Français. Les puissances européennes voulaient sans doute ne pas déplaire aux Turcs et aux Senoussistes, tout au moins ne pas créer de complications. Les Kharedjia errent maintenant en Tripolitaine, dispersés et lamentables. Il est curieux de les avoir vu se rallier aux Italiens tandis que leurs frères en Algérie sont plutôt opposés aux Français. Il semble que ce cas est un des rares où la politique musulmane italienne ait parue meilleure que la nôtre, et encore l’ Italie n’a pas eu le mérite de persévérer.
En Orient, les Kharedjites ont fondé les imamats de Mascate et d’Oman, les sultanats de Zanzibar et de la
(1) Depont et Coppolani, p. 53
l’islam et les races
côte orientale d’Afrique. Les Arabes et les Souahélis de ces régions sont aujourd’hui généralement orthodoxes, mais beaucoup d’entre eux sont encore Ibadites ou Beyazi (Abazi). Cette dernière secte tire son nom de son fondateur Abdullah ben Yahya ben Abaz. Fumer est pour eux un péché, bien que ce soit plutôt une croyance wahabite. Mais la divergence capitale entre eux et les Sunnites consiste en leurs théories sur le libre arbitre : ils pensent qu’un Musulman quelconque peut exercer l’autorité religieuse sans appartenir à la tribu de Mahomet.
La négation de la transmission de l’imamat selon le principe du consentement général (orthodoxie), la récusation des droits d’Ali à l’héritage du Prophète, condamnaient le kharedjisme à n’être qu’une secte protestataire. Elle durerait aussi longtemps que se maintiendrait le fanatisme de ses adeptes, c’est-à-dire aussi longtemps que demeureraient les causes de ce fanatisme : or c’est une question de personne qui opposait à l’origine les Kharedjites aux autres Musulmans. Lorsque les personnalités en cause eurent disparu, la secte n’eut aucune base pour construire, puisqu’elle n’était qu’une négation et non pas l’affirmation d’une œuvre de vie. Elle n’est plus qu’une défense du premier Islam : cependant les liens secrets qui unissent entre elles les différentes communautés kharedjites en font une secte encore importante dans le monde musulman, mais localisée dans un rayon d’action étroit. Ce rayon d’action va cependant du Mzab à Djerba (Afrique du Nord française), du Djebel Nefouça (Tripolitaine), à Mascate et à Zanzibar en passant par l’Yémen. C’est pourquoi malgré tout, l’étude et la surveillance des Kharedjites ne doit pas être négligée.
KHARED JISME ET CHYISME