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IV. — Le chyisme

Le chyisme récuse la légitimité des khalifes autres que les Alides (2) ; par là même ne croit pas à l’authenticité des hadiths recueillis par les souverains orthodoxes ; mais malgré ces négations il a une existence plus durable que celle du kharedjisme. Il s’appuie sur l’imamat d’Ali et de ses héritiers. Aujourd’hui encore, le martyre du

(1) Il faut noter qu’une descendance fatimide est orthodoxe. Nous la retrouverons au Maroc.

(2) Omar et Othman sont ainsi récusés. Abou Bekr, sans être positivement reconnu, est cependant admis comme ayant présidé la prière à la place de Mahomet.

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fils adoptif de Mahomet et de ses enfants exaspère la fureur des Chyites, lesquels promènent, aux anniversaires de leur mort, des catafalques sur lesquels repose l’effigie d’Hossein et de son père, parmi les cris, les vociférations, dans un immense concours de peuple brandissant des flambeaux et des torches. En Arabie, en Perse, au Caucase, à Madagascar, partout où se rencontrent des Chvites, la même surexcitation se retrouve aux mêmes dates : cette fureur sacrée entretient la foi.

Cependant le chyisme est autre chose et plus qu’une simple revendication de droits anciens. Ses adeptes ne sont plus uniquement les partisans d’Ali. Le chyisme a peu à peu accueilli les différentes manifestations de la « pensée libre » dans l’islamisme. Déjà sous les Abbassides, après Aboul Abbas, le khalifat fut troublé par les menées des hérésiarques persans, communistes, ultra-chyites, libre-penseurs. Les régions dans lesquelles le chyisme s’est développé n’étaient plus seulement peuplées de Sémites. Dans l’Inde, en Perse, vivaient des populations aryennes, sédentaires. Ce fut, peut-être, dans ces pays que se manifestèrent, en dehors du christianisme, les plus grands élans de la pensée humaine vers la compréhension des choses divines. Persans, Hindous, convertis à l’Islam, y introduisirent le rationalisme de la philosophie grecque, la diversité du brahmanisme, la douceur et la pitié du bouddhisme. L’orthodoxie musulmane subit elle-même dans ces contrées l’atteinte des penseurs ; à plus forte raison le chyisme, débarrassé des formules étroites, devaitil s’ouvrir largement aux idées élevées venant du dehors, lui qui, dès ses débuts, admettait un Islam moins codifié, plus flexible, plus spiritualisé que celui du sunnisme. Le chyisme est d’ailleurs moins ritualiste

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que le sunnisme. Il proscrit aussi l’usage du vin et la figuration des êtres vivants, mais de façon moins sévère, et sa diversité se montre dans la multitude de sectes (1) qui sont issues de lui. Une des plus curieuses est celle des Ismaïliens.

Les Ismaïliens . — Les Ismaïliens ont une conception spiritualisée de l’islamisme. Ils prétendent descendre d’Ismaïl, frère de l’imam Moussa, petit-neveu de Zaïd, quatrième enfant de la lignée d’Hossein, fils d’Ali.

Malgré son élasticité, le Coran leur semble être un formulaire trop rigide. Ils ont alors doublé la doctrine du Prophète d’un enseignement plus épuré. D’après eux, Mahomet reçut la révélation et la transmit aux hommes. Mais à côté de lui se trouvait Ali qui donnait à quelques initiés seulement la vraie signification des principes émis ; il montrait à ses fidèles qu’au-dessus du Dieu adoré par le vulgaire, il existait une « Essence divine unique » vers laquelle tendaient les hommes. Les prophètes sont des hommes surgis à la volonté du Tout-Puissant pour mener sur le chemin conduisant à Lui les hommes, qui, livrés à eux-mêmes, ne pourraient et ne sauraient longtemps suivre la route véritable sans commettre d’erreur. Chaque envoyé accomplissait sa mission ; un nouveau mahdi lui succédait plus tard dès que le besoin se faisait sentir de sa présence. Comme le Coran l’indique, le judaïsme, le christianisme, fislamisme, sont autant d’étapes vers la vérité, autant de stations vers le progrès, le rapprochement de Dieu. Un nouveau mahdi viendra sans nul

(1) Le chyisme se divise en 3 sectes principales: Ghoulat, (outrés), Zeïdia et Imamïa, lesquels se subdivisent à leur tour en un grand nombre de groupements.

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doute accélérer la marche idéale vers le Bien. Cette croyance au mahdisme (1), au messianisme, répandue dans tout l’ Orient, dans toutes les religions orientales, est encore sensible chez les Musulmans actuels.

La plus célèbre des dynasties ismaïliennes est celle des Oubaïdis ou Fatiinides qui prétendaient descendre de Fatima, fille de Mahomet, épouse d’Ali. Cette dynastie régna en Egypte où dès 769 elle fonda le Caire. Le code fatimide ressemble assez à la doctrine orthodoxe, mais la forme de chyisme qui est représentée dans les principes contient des éléments mystiques inhabituels à l’Islam sunnite. Un long processus d’initiations dans la secte est graduellement imposé au néophyte à mesure qu’il prouve sa valeur. Un des mystères ismaïliens est que Dieu s’est incarné dans Ali lui même ou dans l’un de ses descendants. Sur la donnée qu’un tel personnage ne peut mourir, est née la doctrine caractéristique d’un imam caché, faussement cru mort, mais encore vivant, et prêt à reparaître pour remettre l’humanité dans le droit chemin vers Dieu. Cette croyance s’est répandue dans le monde chyite, qui fête à certains jours la réincarnation d’Ali, idée venue sans doute de l’Inde ou de la Perse, à moins que ce ne soit un vieux reste de la mythologie égyptienne.

Le mahdi cliyite. — Une curieuse manifestation du chyisme fut le mahdisme fatimide. Dans tout l’Orient était répandue l’idée v de la venue avant la fin du monde d’un souverain idéal, restaurateur de l’Islam ». Le Coran, empruntant la croyance juive du messia-

(1) Cf. James Darmesteter : Le Mahdi depuis les origines de V Islam jusqu'à nos jours. Paris, Leroux, 1885.

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nisme, indiquait aux orthodoxes qu’un nouvel envoyé de Dieu viendrait régénérer l’Islam. Le chyisme, lui, avait admis une progression régulière vers Dieu grâce à la prédication successive de prophètes se succédant sur la terre, le dernier étant toujours supérieur à ses prédécesseurs. La croyance à l’imam caché, conservée par les Alides, renforçait cette idée de l’Envoyé promis par Dieu, du Mahdi que les conceptions philosophiques du soufisme (1) considéraient comme nécessaire à l’extension de l’adoration vers la nature divine. Orthodoxes et Schismatiques attendent le mahdi. Mais, naturellement, tel qui est le Messie pour une secte ne sera pas reconnu par une autre ; et la réciproque est juste. Le monde musulman vit ainsi surgir une quantité de faux prophètes qui eurent leur moment de splendeur, mais disparurent comme des étoiles filantes.

Un des mahdis les plus célèbres et les plus caractéristiques parce qu’il indique nettement le caractère politique du mouvement chyite fatimide, fut Obeid Allah. D’après la doctrine dite duodénarisme, les Chyites comptaient douze imams depuis Ali. Le dernier, mystérieusement disparu, devait revenir un jour pour faire renaître la justice sur la terre. M. Piquet dit que les • Chyites, divisés en plusieurs sectes, avaient une école ne comptant que six imams, le septième désigné pour succéder à son père, étant mort avant ce dernier. Le troisième imam caché vivait à Salemia en Syrie vers la fin du ixe siècle. Son fils fut le mahdi qui s’appuya sur les Berbères d’Afrique pour créer un immense empire qui s’étendit des Syrtes au Maroc et fut l’origine de la dynastie fatimide qui régna plus tard en

(1) V. chapitre suivant : Le Mysticisme dans V Islam.

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Egypte. Ce mouvement, dont la vieille prédiction « Le soleil se lèvera à l’Occident ! » préparait l’apparition, eut un caractère uniquement temporel. Le schisme chyite, dont l’origine était politique, ne devait avoir des mahdis préoccupés de spiritualisme que dans les vieilles terres de la mystique, en Perse, dans laquelle apparut beaucoup plus tard le mahdi el Bab.

Les Druses (1). — De la croyance à l’imam caché est issue la secte des Druses qui vivent au Liban dans l’attente d’un nouveau prophète, n’étant satisfaits ni par la Bible, ni par le Coran.

Les Haschichim. — Les Haschichim (nom qui a donné le français assassins, de l’arabe haschich, chanvre, herbe) sont des Ismaïliens. Pour eux, le Vieux (2) de la montagne, le Cheikh el Djebel, était un nouveau prophète venu après Mahomet pour faire franchir aux hommes un nouveau degré vers Dieu. Le chef de la secte enivrait ses séides avec l’herbe magique qui leur donnait l’extase et les mettait au pouvoir complet du maître. Ce dernier en profitait pour leur faire commettre les crimes les plus sanguinaires. L’Asie Mineure fut terrorisée par les Haschichim du xie au xme siècles.

Le duodenarisme. — Le duodenarisme est une des formes du chyisme qui refuse tout compromis avec l’orthodoxie. Douze souverains doivent être reconnus après Mahomet, mais Ali est le seul qui ait réellement

(1) S. Reinach, Orpheus.

(2) Cheikh signifie à la fois chef et vieillard. Dans la société patriarcale les chefs sont les vieillards.

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régné. Le douzième est encore inconnu, si bien que la doctrine n’attaque pas en réalité le khalife régnant.

Les Motawilah. — En Syrie, les Motawilah, d’origine obscure et peu nombreux, prirent le parti des Croisés chrétiens contre les autres Musulmans. Ils prétendent être les descendants directs des personnages auxquels, dans les premiers temps de l’Islam, fut donné le nom de Shiah ou partisans d’Ali. Ils disent représenter la plus ancienne forme de chyisme, mais ne sont qu’une secte sans importance.

Le chyisme comprend ainsi une quantité de sectes presque infinie, car il peut s’adapter à toutes les conceptions de l’esprit humain. La pensée libre chyite a même conduit certaines fractions à une interprétation vraiment singulière des textes islamiques. Nous citerons comme exemple les sectes dites de Mollah Zekki et Rouchânia.

Mollah Zekki. — La secte de Mollah Zekki, souvent confondue avec le soufisme, porte le nom de son grand patron résidant à Kaboul. « Ses membres pensent que tous les prophètes sont des imposteurs et toute révélation un conte fait à plaisir. Ils paraissent douter fortement d’un état futur et même de l’existence de Dieu » (1). Leur existence remonte à une haute antiquité et leurs dogmes représentent les idées d’un vieux poète, nommé Kheïoum, dont les œuvres manifestent une grande impiété. Kheïoum insiste particulièrement sur l’existence du mal, accuse l’Etre suprême d’en être la source, en des termes difficiles à reproduire. Les sectateurs de

(1) V. Perrin, U Afghanistan.

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Mollah Zekki se rencontrent en Afghanistan : ils profitent habilement, dit M. Perrin, de leur incrédulité et de leur absence de toute crainte de Dieu ou de l’enfer, pour être les scélérats les plus dissolus de tout le pays.

Secte Rouchâriici (1). — La secte Rouchânia fit grand bruit en Hindoustan au xvie siècle, mais est aujourd’hui à peu près éteinte. Elle eut pour fondateur, du temps de l’empereur mogol Akbar, Bayasid Ansari qui reçut de ses adversaires le nom de Piri-Tarik, apôtre des ténèbres, comme antinomie de celui de Piri-Rouchân, apôtre de la lumière, qu’il se donnait à lui-même. Sa doctrine était celle du soufisme, mais, comme il y ajoutait le principe de la transmigration des âmes, il est probable qu’il avait puisé sa croyance chez les Yogis ou philosophes hindous. Sur ses enseignements les Rouchâniens ont greffé quelques doctrines : 1° la manifestation la plus complète de la divinité s’opère dans les saints personnages et d’une manière toute particulière en eux, Rouchâniens ; 2° tous ceux qui ne partagent pas la foi de la secte peuvent être considérés comme morts. En conséquence, leurs biens deviennent la propriété des Rouchâniens, qui seuls survivent. Ces demihéritiers se croient donc autorisés à s’emparer selon leur bon plaisir des biens appartenant aux prétendus décédés, et sans aucun égard pour ceux qui ont la prétention de vivre en dehors des décisions du Piri. Les armées des Grands Mogols eurent facilement raison des Rouchâniens. Cependant on en trouvait encore quelquesuns vers 1850 dans les environs de Peshawer.

(1) D’après N. Perrin, V Afghanistan.

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L’examen de ces deux dernières sectes montre jusqu’à quel point peuvent parvenir des adeptes du chyisme, mais ce dernier s’est réservé une part plus estimable dans le domaine de la pensée. L’histoire de la Perse contemporaine est remplie de la plus belle floraison du mouvement chyite avec le babisme (1), dont le mahdi atteint les plus hautes cimes de la réflexion et de l’idée. Dans les sectes, dit M. Guyau, on trouve en effet plus de raisonnement, d’inductions hardies, d’élans actifs de la pensée : hors du dogme, le meilleur de la vie religieuse se propage, lutte incessante des idées, mouvement et progrès de l’esprit, non universalité des dogmes, mais liberté des croyances. La pensée libre se retrouve dans le chyisme non ritualisé, a influé dans le développement des mouvements nationaux et régionaux par l’apparition de tous ses mahdis, incarnations d’Ali, s’est retrouvée même dans l’orthodoxie officielle par l’entrée en ligne d’un mouvement philosophique commun au sunnisme et au chyisme, le soufisme.

(1) V. Mouvements régionaux. La Perse.

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