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I. — Le Soufisme

« L’idolâtre Oçaid, fils de Hodaïr el Kotaïb, ficha sa pique en terre et s’assit : Que faut-il faire pour entrer dans cette religion, demanda-t-il à Mossab, fils d’Omaïr, qui venait de lui expliquer les principes fondamentaux du Coran ? — Te purifier avec de l’eau, répondit Mossab, déclarer qu’il n’y a pas d’autre Dieu qu’Allah et que- Mohammed est son prophète. Ainsi se posèrent les premières bases de l’une des plus grandes religions qui se partagent l’humanité (1). »

Depuis ces temps primitifs où l’Islam n’avait besoin ni de prêtre, ni de mosquée, la discussion et la spiritualité se sont introduits parmi la simplicité des dogmes. Déjà, les lacunes nombreuses du Coran avaient permis à de grandes écoles de se former dans l’orthodoxie par la controverse. Les rivalités politiques avaient amené des schismes importants. L’influence des Persans, des Hindous, des Egyptiens, se manifesta à son tour dans l’Islam par un mysticisme inhabituel aux premiers âges de la religion de Mahomet. Les Arabes, poètes et sensuels, s’emparèrent de ces idées avec un enthousiasme remarquable. Du Golfe Persique à l’Atlantique, le mys-

(1) Depont et Coppolani, Les Confréries religieuses musulmanes, Alger, Jourdan, 1897, Préface, p. 7.

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ticisme donna naissance à un courant d’idées dont l’influence se fait encore sentir aujourd’hui, le soufisme.

Le mouvement eut peut-être son origine en Syrie sous les influences chrétiennes qui prêchaient l’ascétisme et l’état monacal. Les purs nomades répugnent assez à cet amoindrissement de la personne physique. Néanmoins, il se trouva parmi les nouveaux convertis sédentaires, parmi les illuminés, des gens qui dépassèrent la volonté du Prophète. Malgré la défense de Mahomet — « Pas de guerres dans l’Islam, la guerre sainte est le monachisme de l’Islam ! » — des Musulmans voulurent se consacrer uniquement à Dieu dans un renoncement absolu aux biens et aux joies terrestres. Cette tendance à l’ascétisme parvint à son apogée en Perse.

Ce fut vers l’année 700 qu’une femme nommée Rabiâ développa et mena à leur réalisation les idées de monachisme dans l’Islam, en un mouvement qui fut appelé soufisme. Les Soufis, d’après certains auteurs, tirent

leur nom de l’arabe « souf » signifiant laine, avec laquelle

leurs vêtements sont fabriqués. D’autres auteurs veulent voir dans le mot soufi l’équivalent du grec o-ocpoç sage ; la civilisation grecque avait fortement agi sur la Perse et l’Asie Mineure et il est possible que Soufi ait cette dernière origine, d’autant plus que les premiers Musulmans, partisans de l’état monacal, se donnaient à euxmêmes la dénomination de « Seddikia », sages.

Quoi qu’il en soit, le soufisme que de Wulf appelle la mystique orthodoxe (1) n’est pas le fruit du Coran. Il résulte des trois grandes influences indienne, néoplatonicienne, chrétienne, cette dernière lui donnant sa physionomie caractéristique : le but du soufisme

(1) De Wulf, Histoire de la Philosophie médiévale, 4e édit., Paris, Louvain, 1912, p. 279.

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ou « tessououof », nom sous lequel le mysticisme s’est introduit dans la langue arabe, « est de mettre dans la conscience de l’homme l’esprit caché de la loi en accord avec la lettre et d’arriver par des pratiques pieuses à un état de pureté morale et de spiritualisme tel que l’on puisse voir Dieu face à face et sans voiles et s’unir à lui (1) ». L’anéantissement de l’individu en Dieu est la récompense promise ; le monde n’est qu’une illusion et tous les efforts de l’homme doivent tendre vers l’extase suprême. L’ensemble forme une doctrine idéaliste par laquelle l’esprit sensuel et rêveur des Orientaux se laissa facilement tenter.

Nous avons vu quelle influence le soufisme eut sur les sectes chyites, telles que celle des Ismaïliens ou les fameux Mollah Zekki. Mais ce ne fut pas seulement dans le schisme que se manifesta « 1* Ilm el Baqa ou el Fana »,la science de rester ou de périr, comme l’appellent ses fidèles, ce fut aussi dans le monde orthodoxe (2). D’abord, de nombreux ascètes se réfugièrent dans le désert, comme aux temps des premiers chrétiens. La recherche de pratiques pieuses pour l’accès à une pureté morale plus parfaite séduisait l’esprit de tous les penseurs. L’ascétisme, la pauvreté, les prières, les mortifications, préparaient les âmes, émanations de Dieu, à se rapprocher de plus en plus de la divinité par des extases successives, à se réunir à lui par l’amour. Un certain nombre de philosophes musulmans célèbres, dont Averroès, se rattachent au monde soufite (3).

Dieu absorbe tout. Autant que l’on peut en juger

(1) Depont et Coppolani, op. cit ., p. X, Préface.

(2) Les premiers soufis affirmaient leur caractère d’orthodoxes, mais l’école Rabiâ était chyite.

(3) V. Les philosophes musulmans , tome I, chapitre VIII.

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par les enseignements mystérieux du soufisme, les objets animés ou inanimés doivent être considérés comme surnaturels. Il n’est qu’un être réel, Dieu, qui se manifeste sous une foule de formes à l’âme humaine, portion elle-même de l’essence divine. Les idées spéculatives des Soufis vont jusqu’à l’exaltation. Ils admirent Dieu en tout, et à force de méditer sur ses attributs, de le poursuivre sous toutes ses formes, ils s’imaginent parvenir à un amour ineffable de la divinité, et même à une union intime avec sa substance (1). La conséquence de cette théorie est de les amener à considérer les dogmes particuliers de toute croyance comme superflus, à n’avoir aucun rite religieux, à n’attacher que peu d’importance à la forme sous laquelle les pensées se dirigent vers Dieu, pourvu que sa grandeur et sa bonté puissent être contemplées.

Cependant un fait curieux se présente. Cette indépendance, si large en apparence, n’empêche pas rattachement sincère des Soufis à la doctrine de l’Islam. Souvent les prêtres persans, les Mollahs leur ont tendu des pièges pour les amener à commettre des infractions à la loi musulmane, mais iis n’ont jamais réussi. Elphinstone cite le cas d’un Soufi qui, après s’être étendu avec complaisance sur les mérites excellents de la règle soufite et sur le caractère généreux et large des actions humaines dont elle est le mobile, ne montra pas moins d’ardeur, quelques instants après et devant la même compagnie, pour défendre chaque dogme de la religion musulmane, et repoussa avec horreur l’idée d’un doute sur l’éternité du feu de l’enfer. Quant à la difficulté de concilier cette croyance avec l’idée que rien n’existe

(1) Cfr. N. Perrin, L’ Afghanistan, citant Elphinstone.

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sinon Dieu, il dit que le système soufi était certainement vrai, mais que l’existence du feu éternel de l’enfer était prouvée par les paroles de Dieu lui-même.

Il faut donc admettre que malgré leurs tendances philosophiques au panthéisme et au fatalisme absolu, leur croyance au touhid « ou unité absolue de Dieu absorbant tout », les Soufis sont de fervents musulmans. Cependant l’expansion trop considérable de leur mystique a causé dans le monde musulman, sunnite ou chyite, une déformation de l’esprit religieux des premiers âges de l’Islam. Les ascètes, les moines, ont été peu à peu remplacés par des individus appelés derouichs (derviches), walis, lesquels errant de ville en ville, de tentes en tentes, ont joint à la méditation la pratique d’exercices religieux qui à l’origine devaient servir à donner l’extase, et plus tard n’ont souvent plus été qu’un ritualisme d’où l’imagination a chassé la raison. Tels sont les derviches hurleurs, tourneurs, et tous ces ascètes, fanatiques ou imposteurs qui ont fait entrer dans la religion des pratiques de jonglerie qui n’ont plus guère rien de religieux. En dehors de ces derviches, les ascètes sont devenus des personnages religieux révérés des tribus voisines de leur retraite. La seule noblesse de l’Islam était celle représentée par la descendance du Prophète, dont les membres s’appelaient cheurfa (chérif au singulier) en Occident, seyyid en Orient. Les personnages revêtus par leur entourage d’un caractère sacré, acceptés comme tels par le consentement des tribus, ont en dehors des cheurfa pris une importance considérable dans l’Islam. Les zaouïas, en Turquie tekkié, sortes de couvents, d’écoles, d’auberges aussi, dans lesquelles ils habitaient, sont devenues de véritables sanctuaires.

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Les descendants du Prophète, les personnages sacrés appelés marabouts, santons, ont en leur pouvoir un don divin de bénédiction appelé baraka, lequel se transmet de père à fils, et souvent même dans certains cas, de marabout à tel homme de son entourage, jugé plus digne de la recevoir que sa parenté. A la mort de ces nobles religieux, leurs tombeaux reçoivent une sorte de culte qui a quelque peu contribué à obscurcir les dogmes coraniques. A l’Islam ont été ainsi rattachés un certain nombre de saints locaux qui jamais n’avaient été Musulmans. En Afrique du Nord, le maraboutisme a permis la continuation de croyances antérieures à l’Islam.

C’est que le soufisme avait porté son influence dans tout le monde musulman. En Afrique du Nord il se répandit avec rapidité notamment au xive siècle. L’ordre des Derqaoua le propagea avec enthousiasme à la fin du xvme siècle ; le bey de Mascara lutta contre eux à Tlemsen ; par contre, le sultan d’Ifrikya les reconnut à Tunis (1). C’est vraisemblablement le soufisme qui a imprégné l’Islam du fatalisme que l’on reproche à tort à l’enseignement de Mahomet. Le système de Dieu absorbant tout devait mener à cette résignation que le Prophète n’avait jamais admise ainsi. L’idée fataliste préparait à l’obéissance aux ordres des émanations de la divinité.

En effet tous les hommes ne peuvent arriver d’euxmêmes à l’extase. Ils ont besoin d’intermédiaires qui leur expliquent le monothéisme parfait. Le soufisme était parvenu à une dualité de religion, simple pour le commun des mortels, épurée pour les maîtres, pour les

(1) Y. Piquet, op. cit., p. 197.

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penseurs. Dans tout l’Orient antique se retrouve ce dualisme, mais dans l’Islam, les conséquences ne furent pas les mêmes que dans l’Egypte pharaonique. Dans ce pays les prêtres commandaient le peuple à l’aide de la religion. Dans l’Islam, ce fut en dehors du culte officiel que se manifesta la nécessité des intermédiaires. Le culte originel était d’une simplicité à la portée de tous, instruits ou non instruits, mais l’introduction du mysticisme, de la controverse, détermina l’introduction du principe : l’homme a besoin d’un intermédiaire pour parvenir à la compréhension de Dieu, il se rattache à un maître spirituel auquel il est soumis corps et âme.

Tel est l’aboutissant du soufisme. L’obéissance au cheikh a remplacé le culte d’Allah. « Il ne s’agit plus de rechercher Funion de l’âme avec Dieu, mais simplement de se conformer d’une manière absolue à la volonté, à la pensée de son éducateur inspiré. Qu’il soit soufi, derouich ou marabout, le directeur d’une confrérie est le représentant, le délégué de Dieu sur la terre, et la soumission des adeptes à cet homme divin est telle qu’ils sont son bien et sa chose au sens absolu, car c’est Dieu qui commande par la voix du cheikh ...(1) »

Naturellement les marabouts, les santons ont groupé autour d’eux un grand nombre de sectateurs, mais tous ceux qui ont recherché par des pratiques pieuses à se rapprocher de Dieu sont devenus les centres d’une formation religieuse, se différenciant des ordres du même genre par des ritualismes divers et par des buts politiques souvent contraires. Ainsi sont nées dans l’Islam les confréries religieuses qui, à l’heure actuelle, représentent la force vive de la religion musulmane. L’abou-

(1) Depont et Coppolani, op. cit ., p. XIII.

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tissant de leur politique spirituelle ou temporelle se marque par l’apparition d’envoyés spéciaux de la divinité qui doivent réformer le monde islamique, chasser à l’occasion l’Infidèle envahisseur ; ce sont les mahdis, dont tout l’Orient attend perpétuellement la venue depuis les temps judaïques jusqu’à nos jours.

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