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II. — Les confréries religieuses

Hiérarchie des ordres. — Dans les premiers âges de l’expansion islamique, on ne comptait pas moins de 73 sectes ou ordres religieux se recrutant dans toutes les classes de la société et se groupant autour de certaines familles religieuses. Aujourd’hui le monde musulman est rempli des constructions faites par les ordres religieux : les zaouïas de l’Afrique du Nord, les tekkié de Turquie, les khanaks d’Orient. Ce sont à la fois des endroits sacrés qui renferment à l’occasion le tombeau ou des reliques du saint, des lieux de réunion pour l’accomplissement des pratiques rituelles, des écoles d’un degré plus ou moins élevé et des hôtelleries. Toute cette organisation tisse une véritable trame sur le monde islamique.

Le supérieur de la confrérie, le cheikh, peut résider dans un autre endroit que la zaouïa. Il est le maître absolu et ne consent à recevoir d’ordres que de Dieu. On comprend facilement qu’une telle conception ait facilité la désagrégation de la puissance temporelle de l’Islam. Le khalife ou vicaire est le coadjuteur du cheikh et le remplace à toute occasion dans laquelle ce dernier ne veut ou né daigne paraître. Le naïb ou intérimaire remplit les fonctions du khalifa sans en avoir le titre et l’investiture officiels. Le moqaddem (au pluriel moqad-

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dim) est l’agent du cheikh dans toutes les localités où se trouvent des affiliés. C’est lui qui est chargé d’administrer la zaouïa, de transmettre les ordres du maître, de diriger les exercices des frères, d’initier les néophytes. Les moqaddim peuvent être remplacés par un naïb, au pluriel naïoub. Enfin les chaouch et rokkab sont des plantons, des émissaires, chargés des commissions du moqaddem.

Au-dessous de cette hiérarchie sont les frères (khouan en Afrique du Nord, derouich en Orient, foqra, de fakir, pauvre, chez les Qadria, ashab, compagnons chez les Tidjania). Les femmes peuvent être admises dans la confrérie. Ce sont les khaounïat (sœurs). Les membres des tribus qui admettent l’autorité du saint sont les Khoddam. L’aspirant à l’initiation est le mourid.

De même que les mosquées du culte régulier, les zaouïa possèdent des biens immobiliers. Ce sont les habous dont les revenus servent à l’entretien des lieux saints. Les dons sont admis par cession entière d’une propriété, ou par fraction quelconque soit des terres, soit des ressources du sol. Enfin tous les adeptes doivent payer la ziara, sorte d’impôt spécial, dont la somme dépasse souvent de beaucoup les impositions officielles et que pourtant jamais un khouan n’a refusé de payer.

Telle est la hiérarchie apparente de ces ordres religieux qui se sont développés en grand nombre à mesure que s’étendait l’expansion islamique.

Organisation de V ordre. — « Un ordre doit seulement, pour être reconnu, faire preuve d’orthodoxie musulmane et c’est là chose facile : il suffit que le fondateur ait suivi l’enseignement d’un docteur orthodoxe connu. Il établit alors une sorte de filiation ou chaîne mystique

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remontant jusqu’au Prophète lui-même ; l’excellence de la doctrine enseignée se trouve ainsi affirmée. Les ordres religieux principaux se réclament, soit d’un des premiers khalifes, Abou Bekr ou Omar, soit directement d’une révélation divine qui, en général, s’est effectuée par l’entremise de Sidi El Khadir, le prophète Elie (1). Celui-ci, selon la croyance musulmane, a bu à la source de la vie et a été exempté de la mort. Sa personnalité s’est dédoublée : Elias erre sur la terre ; El Khadir vit au fond de la mer. Un jour par an, les deux personnalités se rencontrent pour se concerter, et El Khadir devient l’intermédiaire entre Dieu et les hommes, leur donne le pouvoir de faire des miracles... (2) »

Lorsque les plus parfaits d’entre les Soufis (3) se sont purifiés du matérialisme humain, et que Dieu a daigné leur déléguer une étincelle de son pouvoir divin, la baraka, ils peuvent alors servir d’intermédiaires pour perfectionner les hommes ; ils groupent alors autour d’eux des disciples, appelés khouan, frères. Sous la haute autorité du cheikh, les aspirants (mourid) à l’ordre doivent subir une initiation progressive (ouerd) qui les élève peu à peu vers le monde surnaturel. Ils ne deviennent khouan qu’après avoir fait leurs preuves. Le cheikh communique à ses frères la formule que lui ont révélée Dieu ou bien El Khadir ; cette formule est le dikr, moyen infaillible d’atteindre l’extase et de parvenir à l’identification parfaite avec la nature divine. Le dikr est « le pivot réel du soufisme » (4). Il consiste en une prière répétée un certain nombre de fois, d’une certaine manière, suivant les ordres, dont la répéti-

(1) Mahomet admettait les prophètes antérieurs à lui.

(2) V. Piquet, Les Civilisations de V Afrique du Nord, p. 48.

(3) Originairement leur nom était fokra, pluriel de fakir, pauvre.

(4) Depont et Coppolani, op. cit., p. 88 et suivantes.

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tion multiple doit amener la satisfaction pleine et entière du désir par « la vertu mystérieuse et ineffable attachée à cette oraison » (1).

Suivant son degré d’initiation, le khouan prononce le dikr vocal qui est un simple énoncé sans valeur, le dikr d’adoration, lequel est prononcé avec une intense conviction, le dikr émis avec le concours de tous les organes, réservé aux seuls élus de Dieu. L’ensemble de la baraka, de l’ouerd et du dikr forme El Tariqa, c’està-dire le chemin, la règle de la vie, dont les principes fondamentaux spéciaux à chaque ordre reposent dans l’ouaçia. L’ouaçia est un recueil que possède le détenteur de la Tariqa, le maître, le cheikh de tout le groupement. Le groupement des fidèles lui est dévoué corps et âme ; en effet « tout homme qui ne se fait pas conduire par un directeur spirituel est coupable de rébellion envers Dieu, car il ne saurait, sans guide, parvenir au chemin du salut, possédât-il, dans la mémoire, mille ouvrages de théologie » (2). Ce dernier précepte indique l’influence du cheikh sur les affiliés auxquels il peut faire accomplir toute espèce de besognes.

Les ordres. — Les ordres religieux nés de la diffusion de l’enseignement soufite couvrent le monde musulman entier. Les cinq principaux sont : les Qadria, aux doctrines humanitaires, remplies de pitié, d’abnégation, de charité ; les Khélouatia, contemplateurs et extatiques ; les Chadelia, spiritualistes ; les Naqechabendia, éclectiques ; et les Saharaouardia, lesquels possèdent les doctrines panthéistes les plus avancées. Ces cinq ordres se subdivisent à leur tour en des branches mul-

(1-2) Depont et Coppolani, op. cit., p. 86 et suivantes.

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tiples qui, toutes, amènent leurs néophytes au féna, c’est-à-dire à Punion mystique avec Dieu.

Aux Indes, les ordres musulmans les plus importants sont les Chischtiya, les Madariya, les Akhbariya, les Qadria. Au Turkestan, les Naqechabendia, ont suivi l’invasion mongole, ont pris Bokhara pour siège et ont fait porter leur propagande sur les races ouralo-altaïques. En Chine, l’on croit que la société secrète ThientiHaï, fondée au xvne siècle pour la restauration des Ming contre les Ching, a une branche musulmane affiliée aux ordres religieux ; en Turquie la secte des Bektachiya a une grosse influence. En Nubie, dans le Kordofan, les Emirghaniya sont une confrérie fondée par un disciple d’Ahmed ben Idriss, celui qui forma le fondateur du senoussisme. Les Saadia, les Badasnia sont répandus au Soudan (i).

Lorsque les ordres religieux perdent leur caractère uniquement mystique, pour se mêler à la vie politique, il est coutume de leur donner le nom de « confréries». En Afrique du Nord, parmi les confréries les plus connues sont les Qadria et leurs dérivés, les Aïssaoua, les Rahmania et les Tidjania, tous les deux sous-branches des Khelouatïa, les Derqaoua venus des Chadelia, ainsi que les Taïbia et les Cheïkhia, et enfin les Senoussïa issus des Khadirïa.

Les Qadria. — Les Qadria tirent leur nom de Si Mohammed Abd el Qader el Djilani, né à Djil (2) près de Baghdad en 471 de l’Hégire, mort en 561 (1079-1166 ap. J.-C.). C’était un chérif qui resta toujours pauvre

(1) Le Châtelier, U Islam au XIXe siècle. X. Leroux, Paris,

(2) D’où le nom des adeptes : Djilala ou Qadria.

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et se livra pendant toute son existence aux œuvres de piété et de propagande religieuse. MM. Depont et Coppolani ( op . cil p. 294) résument ainsi son enseignement : « abnégation de l’être au profit de Dieu, mysticisme extatique aboutissant à l’hystérie au moyen de pratiques enseignées dans des zaouïa ayant une certaine analogie avec les monastères chrétiens, principes philanthropiques développés au plus haut degré, sans distinction de race ni de religion, une charité ardente, une piété rigoureuse, une humilité de tous les instants, et par suite une douceur d’âme qui en ont fait le saint le plus populaire et le plus révéré de l’Islam ».

L’ouerd imposé par Si Abd el Qader Djilani conduit rapidement à l’extase. Les affiliés portent leur tête alternativement de droite à gauche en répétant Allah, Allahou, Allahi, en augmentant à mesure la cadence du hochement de la tête et la force des cris. A la fin une sorte de congestion les frappe et ils tombent extasiés. Les Khouan deviennent de véritables illuminés qui se croient réellement par moments absorbés en Dieu. Les Qadria répètent encore dans leurs réunions de véritables litanies composées de versets du Coran.

Les Qadria sont répandus en Turquie, en Arabie, en Extrême-Orient, du Turkestan aux Iles de la Sonde. Ils progressent encore au Yun-nam. Leurs chefs de Tripolitaine et d’Egypte dépendent des Zaouïas tunisiennes. Les innombrables groupements qadria d’Algérie, de Tunisie, du Maroc semblent sans lien bien direct entre eux. Les Moqaddim de Tunisie portent leur influence jusque chez les Touareg, ceux du Maroc jusqu’au Soudan et dans l’Adrar.

On peut dire que les Qadria exercent depuis le xve siècle une grosse propagande pour l’Islam dans le

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Sahara et le Soudan. La fameuse Zaouïa de Kounta forme des élèves qui sont célèbres. Les Bakkaïa, branche des Qadria, ont dans tout le bassin du Niger et de l’Oued Noun, dans le Sahara occidental, le monopole de l’enseignement. Auprès de tous les chefs noirs résident des marabouts, des légistes, des secrétaires, dont la formation est qadrienne.

Le mahdi. — L’apogée de la puissance politique des Qadria en Afrique fut atteinte vers 1880, date à laquelle un derviche du Soudan Egyptien fonda un état arabonoir et se proclama mahdi. Il souleva si bien l’enthousiasme guerrier des Soudanais que l’Egypte en perdit le contrôle sur le Soudan, la Nubie et le Haut-Nil (1883) (1). L’Anglais Gordon pacha, celui qui avait combattu les Taï Pings en Chine, périt à Khartoum où l’avait envoyé le khédive contre les traitants arabes, marchands de chair humaine. Il fallut la victoire britannique d’Omdurman pour que le général Kitchener mît fin à l’agitation des mahdistes (1898).

Le mahdi avait tenté une grande entreprise : il savait l’Arabe hostile au Turc auquel il refuse le titre de Musulman. Les lettrés arabes prétendent que le Turc, bien plus que le Chrétien, est celui qui entrave le développement de l’Islam. Peut-être aussi les Arabes regrettent-ils la disparition des khalifes remplacés par les sultans ottomans. Le mahdi de Khartoum voulut le réveil de l’idée arabe : « J’atteste devant Dieu et devant le Prophète que j’ai pris le sabre, non dans le but de fonder un empire terrestre, ni pour amasser des richesses, ou posséder un somptueux palais, mais afin

(1) Cfr. Henri Dehérain, Le Soudan Oriental sous la domina tion madhiste , dans Etudes sur V Afrique (Paris, 1904), p. 73-106.

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d’aider et de consoler les Croyants de l’esclavage, à cause de l’esclavage dans lequel le tiennent les Infidèles, et pour rétablir l’empire des Musulmans dans son ancienne splendeur. Je suis donc décidé à porter ce sabre de Khartoum à Berber. J’irai ensuite à Dongola, au Caire et à Alexandrie, en rétablissant la loi et le gouvernement musulmans dans toutes les cités. De l’Egypte, je me dirigerai vers la terre du Prophète afin d’en chasser les Turcs dont le gouvernement n’est pas meilleur que celui des Infidèles et je rendrai à l’Islam l’Arabie avec ses deux cités saintes : La Mekke et Médine. Fils d’Ismaïl, vous pouvez vous attendre à me voir bientôt au milieu de vous, armé du sabre de la foi ! (1) »

On retrouve dans les sentiments du madhi les idées de Si Abd el Qader Djilali, mais passées dans le domaine des réalisations terrestres. Les Qadria ne furent pas soutenus par les autres ordres religieux et ont perdu beaucoup dans cette entreprise. Ils n’en restent pas moins un groupement puissant, et si, dans leurs manifestations soudanaises, ils ont eu des agitations xénophobes, en Afrique du Nord ils n’ont jamais cessé, d’accord en cela avec leurs doctrines humanitaires, d’être en de très bons rapports avec les autorités françaises.

Les Aïssaoua. — Si Mohammed ben Aïssa naquit à Meknès au ixe siècle de l’Hégire et y mourut vers 1523 de l’ère chrétienne. Ce fut un grand voyageur qui, de l’Orient à l’Occident, visita tous les centres, groupant autour de lui les mécontents. Grand mystique, thaumaturge, il fonda un ordre qui ne cessa jamais d’être favorisé par les sultans marocains auxquels les Aïssaoua

(1) Denis de Rivoyre. — V. Bibliographie.

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semblent avoir toujours été dévoués. Si Mohammed était un fervent adepte des doctrines spiritualistes chadeliennes, mais il fut vivement frappé par les pratiques rituelles des Qadria. Il leur emprunta donc leur formule qui donne l’extase. Aux yeux des simples, le cheikh finit par être une véritable incarnation divine et son tombeau à Meknès jouit d’un grand renom, sert de lieu de pèlerinage pour les affiliés qui s’y rendent de toutes les zaouïa marocaines.

A certaines dates, les Aïssaoua pratiquaient leurs cérémonies extatiques le long des rues. A Taza (Maroc) le cortège se déroulait au début du printemps, au milieu de cérémonies indescriptibles dans lesquelles s’exaltaient à tel point les spectateurs eux-mêmes qu’ils risquaient de tomber dans l’hystérie (1). Peut-être faut-il voir dans ces rites la survivance d’antiques saturnales, des vieilles fêtes du renouveau ! Quoi qu’il en soit, les Aïssaoua doivent désormais se livrer à leurs exercices uniquement dans leurs zaouïas. C’est à eux que se rattachent ces exaltés qui se percent d’aiguilles en pleine chair, passent au milieu de tisons rougis ; mais ces aboutissants hystériques ne doivent pas faire oublier la doctrine humanitaire qui est à la base de l’enseignement. En dehors de leurs exercices, les Aïssaoua sont généralement des gens calmes qui, au Maroc, ne semblent pas faire d’opposition aux Français. Leur confrérie a toujours été fidèle au sultan reconnu.

Les zaouïa des Aïssaoua se rencontrent en Algérie, en Tripolitaine, en Egypte, de moins en moins nombreuses à mesure que l’on s’avance vers l’Orient. A La Mekke il n’existe qu’une hôtellerie-école de la confrérie.

(1) Pierre Redan, Aux confins du pays berbère , Les Aïssaoua.

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Les Rahmania. — Les Rahmania se rattachent à la confrérie-mère des Khelouatia qui apparurent dans le monde musulman environ un siècle après les Qadria. Le fondateur de l’ordre n’était plus un chérif comme chez ces derniers, mais un véritable ascète à la recherche de l’anéantissement corporel pour la plus grande purification de l’âme. Mohammed el Khelouati, le solitaire persan, fut l’instigateur du mouvement que développa Omar el Khelouati (mort en 800 de l’Hégire, 1397-98 ap. J.-C.). Le vieux panthéisme persan se retrouve sous le voile du soufisme épuré. Les tendances générales des Khelouatia sont : « au point de vue temporel : le serment avec toutes ses vérités, l’engagement sacré, le pacte entre le cheikh et le néophyte, la connaissance des sept noms de Dieu correspondant aux sept qualités cachées de l’âme, et le secret absolu. D’où, en morale : obstruction intellectuelle et asservissement de l’humanité ; et en politique : opposition systématique à tout progrès, fanatisme exalté, et comme conséquences immédiates, persécution à tout ce qui touche au pouvoir temporel, d’autant plus dangereuse qu’elle ne se manifeste qu’ après avoir été longuement méditée dans le mystère et les ténèbres... (1) »

Les Rahmania sont issus des Khelouatia. Leur fondateur fut un Kabyle d’Algérie, Si Mohammed ben Abderrahman, né à Ait Smaïl vers 11 26 de l’Hégire (1715), qui fut élève des Khelouatia. Ce fut un thaumaturge renommé qui voyagea au Soudan, au Hedjaz, aux Indes, en Turquie et revint faire du prosélytisme dans ses montagnes natales. La Kabylie et Alger furent l’objet d’une véritable propagande malgré les efforts des Turcs alors

(1) Depont et Coppolani, op. cit p. 373.

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établis en Algérie. A la mort de Si Mohammed, les Ottomans, voulant éviter que son tombeau devînt un lieu de pèlerinage, un centre de rébellions, substituèrent un autre corps au sien dans le catafalque d’Aït Smaïl et enterrèrent le thaumaturge au Hamina, près d’Alger. D’où la légende des deux tombeaux de Si Mohammed ben Abderrahman surnommé Abou Qobrin (le père des deux tombeaux). Au lieu de n’avoir qu’un seul centre d’attraction, les Rahmania en eurent deux ; cependant la zaouïa du Djurdjura semble être la zaouïa-mère par excellence.

De tous temps les Rahmania ont été les interprètes du mouvement d’indépendance berbère, contre les Turcs, contre les Européens, contre les Français. Notamment en 1871, le cheikh el Haddad (Si Mohammed Amziam), maître de la confrérie, fut l’âme du soulèvement des Khouans du Tell et de Kabylie après avoir réussi à établir une entente avec les nobles (djouad) du Mokrani. Vaincu, avec ce dernier, le cheikh fut déporté à la Nouvelle-Calédonie, d’où il s’évada. Etabli à Djeddah il obtint son pardon et mourut à Paris en 1895.

La zaouïa-mère fut fermée par ordre supérieur et les Moqaddim, en l’absence du cheikh, se considérèrent comme les chefs de véritables petites principautés. En moins d’un siècle les Rahmania avaient englobé la plus grande partie de la population indigène d’Algérie, mais à l’heure actuelle, ils ne forment plus qu’une sorte d’ « église nationale divisée en plus de vingt diocèses, avec ses maîtrises, ses évêques et ses vicaires ; mais une église sans unité de direction, désagrégée, dont les représentants sont séparés par des rivalités intestines et dirigent des chapelles indépendantes qui rivalisent d’audace et multiplient leur moyen d’action pour attirer

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à elles le plus grand nombre possible d’adhérents (1) ».

Les 160 mille affiliés des Rahmania conservent cependant leur attachement à leur maître spirituel. Les principes khelouatia ne sont pas oubliés et le plus grave danger de la confrérie est le mystère absolu dans lequel elle se meut.

Les Tidjanici. — La confrérie religieuse des Tidjania est le prototype de ces ordres nés de l’influence personnelle d’un savant, théologien et penseur, qui après s’être affilié aux Qadria, aux Khelouatia, Taïbia, s’écarte résolument de ses maîtres mystiques pour fonder une secte, suivant ses propres conceptions.

Cheikh Sid Ahmed ben Mohammed ben El Mokhtar el Tidjani était né vers 1150 de l’Hégire (1737-38) dans le Djebel Amour à Aïn Mahdi (fontaine de l’Envoyé de Dieu). C’était un lieu prédestiné, révéré, où s’élevait un de ces couvents (ribats) dans lesquels enseignaient des hommes pieux. Lorsqu’ après avoir fait le pèlerinage de La Mekke, vu Médine, le Caire, le Tidjani revint à Aïn Mahdi, le consentement général des tribus lui accorda bientôt cette noblesse maraboutique, lui attribua ce don de bénédiction réservés généralement aux seuls descendants du Prophète.

En effet le cheikh n’était pas satisfait par son affiliation aux ordres existants. En 1781 ap. J.-C., il eut une révélation qui lui ordonna de se séparer des chioukh qui lui avaient enseigné la voie mystique et d’être l’intercesseur entre Dieu et les hommes. La formule qui synthétise la confrérie est celle d’«Hailala! ». « Il n’y a pas de Dieu sinon Dieu !» Un certain nombre de prières,

(1) Depont et Coppolani, op. cit p. 44.

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de répétitions rituelles de mots ou de phrases sont toute la liturgie. Le fait significatif qui se dégage de l’enseignement est que tous les échelons mystiques des autres confréries, qui faisaient transmettre la baraka à travers les âges, sont supprimés. Le Tidjani saute d’un bond à Mahomet et ses adeptes ne doivent pas reconnaître d’autre loi que la sienne.

Le résultat est que les Khouans du Tidjani, malgré l’affiliation de leur maître à des voies extatiques, sont plutôt les sujets d’un souverain politique auquel ils sont liés par l’engagement. La doctrine est contenue dans le bréviaire appelé El Kounnach. L’esprit général de la secte est un libéralisme inhabituel aux autres confréries. Plus de pénitences, de macérations, de retraites pénibles, mais seulement une loi simple qui se plie à toutes les intelligences. La propagande de l’ordre devait donc avoir de grands résultats.

Dès qu’il se crut investi de la confiance divine, le cheikh el Tidjani agit en véritable successeur de Mahomet, convertit de nombreux « ahbab », compagnons qu’il nomma ainsi en souvenir des fidèles du Prophète, parcourut en soldat, beaucoup plus qu’en professeur, le Touat, le Sahara et l’Afrique du Nord. Il quitta Aïn Mahdi à la suite de dissensions intérieures pour se retirer à Fez, ville dans laquelle il eut une réussite consacrée par l’approbation du sultan Moulay Sliman. Il mourut dans sa nouvelle zaouïa le 19 septembre 1815, laissant une confrérie assez puissante pour inquiéter sérieusement la puissance turque.

« Avant de mourir, le cheikh el Tidjani, préoccupé des intérêts de son ordre, en laissa la direction à son plus habile moqaddem, Sid El Hadj Ali ben El Hadj Aïssa, originaire de Yambo (Arabie) et déjà grand-maître

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de l’importante zaouïa de Temacin dans l’oued Rhir. Son testament portait qu’après la mort de son successeur, les chefs suprêmes de la confrérie seraient alternativement choisis parmi les membres de sa famille* alors composée de deux fils en bas âge, et ceux de la descendance de son khalifa Sid El Hadj Ali. De là* deux branches-mères ayant pour maîtrises principales Aïn Mahdi et Temacin (1). » L’unité de direction de la confrérie fut rompue par cette clause du testament.

Néanmoins, sous des chioukhs remarquables, les Tidjania étendirent leurs ramifications de toutes parts, en Afrique centrale, en Arabie. Ils se chargèrent de la protection du commerce et des caravanes par leurs zaouïas d’Algérie et du Maroc avec Tombouctou par l’Adrar, amenant ainsi à la confrérie d’immenses richesses. De 1830 à 1845, leur influence convertit de nombreux noirs à l’Islam. L’enseignement de ses professeurs se développe, pénètre même en Asie, après avoir conquis le continent africain. Du Maroc au Bornou, dans tout le pays des Touareg, le nom du Tidjani est révéré.

A dater de 1853 des rivalités entre Aïn Mahdi et Temacin rompirent la cohésion de l’ordre. Les chefs spirituels algériens furent débordés par les moqaddim du Soudan et du Maroc ; Fez devint un des centres directeurs de la secte. Mais alors, avec le déplacement de l’influence, la politique changea. Les Tidjania aux doctrines libérales avaient toujours donné des marques de sympathie à la France. Lors de la lutte avec l’émir Abd el Qader, peut-être par jalousie et rivalité avec les Qadria qui soutenaient ce dernier dont le père Mahiedain était le représentant, les Tidjania furent par-

(1) Depont et Coppolani, p. 421.

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tisans des Français. Après avoir soutenu des sièges victorieux dans Aïn-Mahdi et chassé l’émir du Sahara, les chefs de l’ordre nous aidèrent à occuper pacifiquement Biskra, à soumettre les Larbaa et les Ouled Nayl, à pénétrer chez les Touareg ; mais l’enseignement donné à la zaouïa de Fez était nettement xénophobe.

Au Soudan, El Hadj Omar,Ahmadou Cheikhou étaient Tidjania, moqaddim de la zaouïa de Fez. Les professeurs tidjania dominent encore dans les écoles du Soudan. Les Maures, les Peuhls sont acquis à leur influence. Au Maroc même, les Branès, les Tsoul et bien d’autres sont en grande partie affiliés à l’ordre. Il est curieux d’ailleurs d’étudier combien les Tidjania algériens, nombreux dans les rangs français, ont pu aider la pénétration au Maroc par leurs affiliations avec les Marocains. Il est à souhaiter que les chefs spirituels des Tidjania qui ont toujours fait preuve d’un grand loyalisme pour nous, reprennent la direction générale de la confrérie, ce dont la France ne pourrait sans doute pas avoir à se plaindre.

Derqaoua. — Le prototype de la confrérie opposée aux Français est celle des Derqaoua. Cet ordre est peu répandu en Algérie, mais très développé au Maroc. La plus grande majorité des villes du Protectorat chérifien ont une zaouïa affiliée. Des corporations entières, notamment à Fez, appartiennent aux Derqaoua, lesquels à Taza résident dans un quartier séparé des autres par une muraille et des portes solides. Les Derqaoua représentent en quelque sorte le parti avancé qui ne veut supporter aucun pouvoir étranger, arabe, turc ou chrétien. Naturellement les Berbères marocains se sont affiliés en grand nombre à cet ordre qui satisfaisait leurs

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desiderata. Les Ait Atta, les Aït Izdeg, les Ait Youssi, les Béni Mguild, de l’Atlas, les Béni Snassen, les Guezennaïa, les Mtalsa, les Ghiata, sont en grande partie Derqaoua ou soumis à leur influence. Si le roghi Bou Hamara réussit aussi longtemps dans ses entreprises, c’est que, Derqaoui, il fut aidé par la secte, ennemie naturelle du sultan puisque ce souverain représentait au Maroc le pouvoir existant. De 1915 à 1918, il est possible que le fameux Abd el Malek qui opéra contre nous sur le front nord de la trouée de Taza, aidé par les agents et l’or allemand, ait réussi sa jonction avec les Ghiata habitant au sud de l’Innaouen par l’intermédiaire des Derqaoua. En effet son grand-père Mahieddin était affilié à la secte et lui-même, tirant parti de la réputation de sa famille, put parvenir sur ces bases à liguer contre l’envahisseur des tribus irréductibles jusque-là. Au Touat, au Gourara, au Sahara jusqu’à Tombouctou, en Algérie, en Tunisie, en Egypte, à La Mekke, les zaouïa derqaoua ont une grosse influence.

L’ordre des Derqaoua dérive de la confrérie-mère des Chadelia. L’école mystique chadelienne a comme doctrines : « un spiritualisme épuré, l’abandon de l’être au profit de Dieu, la prière à toute heure, en tous lieux, et en toutes circonstances, afin de vivre en union constante avec la Divinité. C’est l’ éternelle extase, mais l’extase sans transports mystiques, l’extase provoquée par cet ardent amour de la divinité, qui éloigne du monde et procure des sensations inexprimables. Chez les Chadelia point de kheloua — cellule souterraine — point de pratiques bruyantes, point de jongleries ; la vie errante et contemplative, avec, pour profession de foi, l’unité de Dieu (touahid) et pour enseignement, le

tessououof, ou science du spiritualisme, qui doit conduire le néophyte à vivre dans l’essence divine (1). »

L’unité de Dieu est si respectée chez les Derqaoua qu’ils suppriment la seconde partie de la formule du touahid : Il n’y a Dieu que Dieu, disent-ils, et ils n’ajoutent pas : Mahomet est son prophète. Cette suppression indique l’esprit particulariste de la secte.

Au Maroc, la science spiritualiste des Chadelia semble s’être dispersée au profit du maraboutisme local ; et ce fait entre pour beaucoup dans l’énorme diffusion de son influence. Nombre de chorfa, de saints locaux, inféodés au Maghzen, ont conservé l’enseignement, mais un faqih, réputé dans tout l’ouest africain pour sa sainteté et ses études théologiques, Abou’l’-Hassan Moulay ali ben Abderrahman el Djemal el Fasi, et son élève Moulay el Arbi ben Ahmed el Derqaoui (xme siècle de l’Hégire), tombèrent dans un puritanisme étroit, fondèrent l’ordre des Derqaoua. Ce sont eux qui créèrent ces derviches exaltés, lesquels n’admettent aucun joug, prêchent une espèce de socialisme en haillons et combattent même les Musulmans non affiliés à leurs doctrines rétrogrades.

En Algérie, au Sahara, au Maroc, ils sont de toutes les agitations et de toutes les ligues xénophobes. Les Turcs eurent à souffrir de leurs attaques, les Français à leur tour les retrouvent devant eux, comme les sultans chérifiens les eurent autrefois. Il est possible que lorsque l’Atlas sera réduit, les dernières forteresses derqaoua puissent être surveillées facilement ; mais à l’heure actuelle la secte représente un danger parce qu’ayant le prétexte de la guerre, elle a une grande action sur

(1) Depont et Coppolani, op. cit ., p. 443.

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les populations. L’influence des autres confréries ne suffît pas toujours à les contrebalancer chez les Berbères jaloux de leur particularisme.

Taïbia. — L’ordre des Taïbia (du nom de Moulay Tayeb) est issu d’un chérif qui, pour des motifs politiques, fit dériver des Chadelia une branche purement marocaine. En effet le sultan du Maghreb el Aqsa, chérif lui aussi descendant d’Idriss, avait besoin d’appui spirituel et temporel. Moulay Abd Allah Ech chérif ben Ibrahim, mort en 1879 de l’ère chrétienne, et son petitfils Moulay Tayeb créèrent et développèrent la confrérie qui eut pour but d’être « une sorte d’église nationale mettant son influence au service de la cour de Fez ou la lui retirant selon les circonstances (1) ». Les sultans reconnaissent si bien l’autorité spirituelle des chérifs taïbia que ce sont ces derniers qui leur donnent en quelque sorte l’investiture aux premiers jours de leur règne. En échange, les souverains ont continuellement augmenté les privilèges des chorfas d’Ouazzan.

Ouazzan est le siège de la confrérie. « La zaouïa fut fondée par Moulay Tayeb, qui avait d’abord étudié à Dar el A’iem (la maison de la science), créée par Idriss et d’où sortaient les chorfa prédicateurs qui allaient propager l’orthodoxie musulmane dans tout le Maghreb (2). » La maison régnante marocaine était ainsi reconnue comme la seule orthodoxe en pays d’Islam aux dépens des sultans turcs de Constantinople. A la suite d’un rêve dans lequel Mahomet apparut à Moulay Tayeb, ce dernier bâtit le Dar ed Dahman, la maison de la sécurité à Ouazzan. Dans la zaouïa, le spirituel

(1-2) Depont et Coppolani, op. cit., p. 484.

l’islam et les rages

et le temporel ont chacun leur chef particulier desquels ressortent tous les habitants de la région d’Ouazzan, et dont les jugements prononcés avec Fassistance du tribunal des chorfas sont révérés dans la plus grande partie du Maroc et même de l’Oranie.

Il est inutile de rappeler avec quelle continuité dans l’action, les chorfas d’Ouazzan ont soutenu la politique française en Afrique du Nord. D’abord ils ont spontanément mis leurs zaouïas algériennes et marocaines sous la juridiction éventuelle de la légation de Tanger d’une part, du gouvernement général de l’Algérie, d’autre part. Les voyages du chérif Abdessclem en Algérie, au Touat, les randonnées de leurs moqaddim ont de tous temps favorisé notre pénétration. En 1915 encore, ces chorfas se sont opposés aux agitations des Abd el Malek payés par l’Allemagne. Les zaouïas des Taïbia sont nombreuses en Oranie, où leur action est considérable, et dans toute la zone comprise entre Fez et la frontière oranaise. Parmi les tribus soumises, les Hayaïna, les Ahl Meknassa, les Branès, les Ahl Taza, les Haouara, les Béni Snassen, les Zemmour, reconnaissent leur autorité ; parmi les tribus insoumises, les Ghiata, Maghraoua, Béni bou Yahi, Béni Ouaraïn ont de tous temps respecté les envoyés des chorfas d’Ouazzan. Au moment où l’Allemagne souleva contre nous l’esprit indépendant des tribus berbères, les Taïbia, amis des Français, perdirent sans nul doute un peu le contact avec leurs affiliés de la montagne ; mais leur prestige religieux resté intact put et peut servir d’intermédiaire le jour où les irréductibles commencent à reconnaître les bienfaits de la pénétration française et cherchent à se rapprocher de nos postes. Enfin dans le Riff, en zone espagnole, chez les Gellaïa, chez les Kebdana, les chorfas d’Ouazzan ont de nombreux adeptes.

LE MYSTICISME DANS L’iSLAM 47

Les Cheikhia. — Parmi les personnages qui avaient pris le titre de Seddikia, « sages », aux premiers temps de l’islamisme, étaient un certain nombre de descendants du khalife Abou Bekr es-Sedik. Ces derniers, appelés Seddikia, sans rituel ou doctrine différente des autres Musulmans, mais ralliés au soufisme et se posant en défenseurs de la Sunna, vivaient par petits groupes en Egypte, en Turquie, en Syrie, au Hedjaz. Lorsque les Bou Bekerïa furent chassés de La Mekke à la suite de désordres religieux (1), après avoir traversé la Tunisie (xive s.), ils vinrent enfin s’établir en Algérie, au xve siècle, sous la conduite de Si Mainmar el Alia, dont un des descendants Sidi Cheikh Abd el Qader ben Mohammed fonda l’aristocratie guerrière et religieuse des Cheikhia.

Les Cheikhia sont moins une confrérie qu’une sorte de noblesse féodale prenant la défense des faibles et des opprimés. Cette confrérie se créa rapidement une clientèle d’affranchis, de noirs serviteurs (abid et zoua), unis dans leur attachement aux maîtres par la bénédiction de Sidi Cheikh. Ce dernier s’était affilié au soufisme et son action bienveillante faisait régner le droit et la justice. Il eut bientôt une énorme influence et sa tribu, avec un dikr spécial, tout en ayant le chapelet d’autres ordres, Chadelïa, Tidjanïa, Taïbia, est restée la maîtresse dans tout le sud oranais, a des partisans au Gourara, au Tafilelt, dans le sud marocain.

A la suite de rivalités de familles, les Oulad Sidi Cheikh forment deux branches rivales, les Gharaba, ceux de l’Ouest, et les Cheraga, ceux de l’Est. Depuis la terrible insurrection de 1864 à 1883, la tribu mara-

(1) Depont et Coppolani, op. cit., p. 469.

l’islam et les races

boutique resta dans l’expectative à notre égard, avec une attitude semi-indépendante ; mais les oasis du sud une fois occupés par nous, les Oulad Sidi Cheikh se sont franchement ralliés à nous et nous ont aidés dans la pacification du Sahara et du Maroc par leur influence et par leurs armes.

Au Maroc notamment leur aide est appréciable. A El Aïoun Sidi Mellouk se trouvait devant nous le fameux Bou Amama qui, de 1881 à 1906, fut notre ennemi. Né à Figuig vers 1840, le célèbre agitateur descendait de Sidi Tadj, un des fils du grand Sidi Cheikh. En 1881 il sut se rallier les mécontents, au moment où les esprits étaient surexcités en Oranie. A la soumission des Oulad Sidi Cheikh, il se réfugia avec ses partisans à Figuig, d’où la colonne O’Connor devait le débusquer. C’est alors qu’il vint s’établir à El Aïoun Sidi Mellouk, entre Oudjda et Taourirt. Ses partisans forment une sous-division des Cheikhia, appelés Amamïa, comme les Cheikhia eux-mêmes étaient issus des Chadelïa. Les Amamïa ont un dikr, un chapelet spéciaux, mais au contraire de celle de leurs aïeux, leur doctrine prêche la haine du Chrétien, à la manière du senoussisme.

A la mort de Bou Amama qui fut enseveli à El Aïoun, son fils Si Tayeb hérita de la baraka, mais accepta bientôt de faire sa soumission aux Français. La Légion d’honneur l’a récompensé de son loyalisme. De 1913 à 1918, les Amamïa, de même que les Oulad Sidi Cheikh d’Algérie, ont fourni de nombreux contingents aux goums et maghzens combattant sur la Moulouya et l’Innaouen, et leur fidélité est restée aussi complète qu’il se peut. Dès que le chef de ces confréries ou de ces aristocraties féodales s’est rallié, ses fidèles le suivent avec un dévouement complet, dans la paix comme ils l’au-

LE MYSTICISME DANS L’iSLAM

raient fait dans la guerre. Si Tayeb Bou Amama recueille la ziara auprès du tombeau de son père ; son influence s’étend jusqu’à Taza, chez les Branès et chez les Tsoul.

Les Senoussïa. — Les Senoussïa sont un exemple frappant des sectes issues de l’entrevue d’un mystique avec le fameux El Khadir, le prophète Elie dédoublé. Le chérif marocain Abd el Aziz ben Debbahg fonda la secte des Khadiria à Fez à la fin du xvne siècle. Après une série de transmissions de la direction spirituelle, vers 1835, en Arabie où s’était rendu le cheikh, les Khadiria se scindèrent en deux branches : les Mirghanïa et les Senoussïa.

Les Senoussïa sont les disciples de Si Mohammed ben Ali ben Senoussi, lequel avait suivi son maître dans l’Yémen. Le Senoussi était né en Algérie au douar Thorch dans l’arrondissement de Mostaganem. A l’âge de trente ans, il avait quitté sa famille pour suivre le chef qu’il s’était donné. En 1848, en butte, comme ce dernier, aux persécutions du clergé malékite de La Mekke, il se rendit en Tripolitaine dans le Djebel Lakhdar, où il fonda une zaouïa. Sa réputation grandit et en même temps que se développa son influence, s’élevèrent les constructions de son ordre dans toute la Tripolitaine, à Ghat, à Ghadamès, à In Salah, en Arabie. Vers 1855, il s’établit à Djaghboub, à 15 jours de marche dans le sud à partir de Benghazi. Ses qualités et son ascendant personnel furent si grands qu’aucun de ses fidèles ne voulut croire à sa mort en 1859.

Le cheikh es-Senoussi admet le rite malékite, mais ordonne un puritanisme sévère. C’est à ce titre qu’il concurrence aujourd’hui le wahabisme dans le Nedjd. Le rituel commande: « de 1° porter son chapelet et ne

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pas le suspendre au cou ; 2° n'avoir dans les réunions ni tambour, ni aucune espèce d’instrument de musique ; 3° ne pas danser ; 4° ne pas chanter ; 5° ne pas fumer ; 6° ne pas priser ; 7° ne pas boire de café (le thé est permis) (1) ». Tel qui veut entrer dans la confrérie des Senoussïa doit s’y préparer par la prière, le jeûne et l’aumône. L’usage de la soie, des broderies d’or et d’argent est formellement interdit au néophyte. « S’il se sert d’une montre, il faut que les couvercles soient de cuivre, la chaîne en fer ou en acier ; l’usage du pain trop cuit ou trop brûlé, celui des boissons alcooliques, lui est aussi défendu. L’obligation de combattre les infidèles lui est rappelée, et le ciel promis s’il succombe dans la lutte. Si le futur frère, strictement surveillé du reste, ne s’écarte en rien de ces dispositions, le cheikh de sa circonscription le reçoit solennellement. A cet effet, il prend les mains du nouveau disciple, les serre dans les siennes, lui rappelle les préceptes qui précèdent et lès deux autres que voici : Que ton attitude en présence du Cheikh soit celle de l’esclave devant son roi. Sois entre les mains de ton cheikh comme un cadavre entre les mains du laveur de morts qui le tourne et le retourne à son gré ! (2). » Un certain nombre de formalités à remplir dans la prière, de répétitions rituelles de mots accompagnent l’enseignement. Rien qu’en Tripolitaine, on comptait seulement, en 1880, vingt-deux zaouïas senoussistes et leur nombre s’est considérablement accru depuis. L’influence de la confrérie s’étend sur toute

(1) Depont et Coppolani, p. 554.

(2) Dr Pasqua, Revue de géographie, Paris, avril 1880, p. 285. Gfr. Henri Duveyrier, La confrérie musulmane de Sidi Mohammed ben ’ ali es Senoussi et son domaine géographique en Vannée 1300 de V hégire = 1883 de notre ère. (Bull. Soc. Géogr., 1884, p. 145, avec carte.)

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l’Afrique musulmane et même sur l’Arabie, où, dans le Nedjd, le senoussisme commence à remplacer le wahabisme. Le prestige du Cheikh es-Senoussi est tel, qu’un Khouan ne verrait peut-être aucun inconvénient à invoquer en vain le nom du Prophète, mais n’oserait jamais jurer, autrement qu’en toute sincérité, par celu de Sidi Senoussi, le khalifa de Djaghboub !

Le senoussisme a un but réformateur : débarrasser l’Islam de toutes les impuretés qui s’y sont introduites à travers les âges. Par conséquent les affiliés de la secte sont devenus les plus fermes soutiens du panislamisme arabe. L’imamat des premiers âges doit être reconstitué, aux dépens des Chrétiens sans doute, mais aussi des Turcs qui ont usurpé le pouvoir islamique. Dans ce sens, les Senoussïa ont tenté de fonder au cœur de l’Afrique un véritable état, refuge des vrais Musulmans. M. Le Châtelier pouvait écrire : « Les dénominations d’empire théocratique, d’imamat, peuvent fort exactement s’appliquer au domaine africain du senoussisme. Elles représentent beaucoup plus qu’une figure, et, à peu de réserves près, sont d’une entière exactitude. Il se produit réellement une agglomération politique, au sens islamique du mot, des populations africaines de la zone saharienne, sous la direction du grand maître de la confrérie (1). » A cet égard le senoussisme a pris en Afrique une organisation commerciale. Des postes servent de refuges aux caravanes qui sont protégées par des affiliés. Des bandes tirent du pays toutes les ressources possibles. De là l’opposition de la secte à l’avance européenne qui a fait cesser certains petits trafics comme la traite des noirs.

(i) Le Châtelier, U Islam au XIXe siècle. Paris, Leroux.

l’islam et les races

La secte accumula des forces et un matériel de guerre considérables au nord-est de l’Afrique, dans le triangle compris entre la Tripolitaine, le Ouadaï et le Soudan Egyptien. Les Turcs finirent par ne plus être considérés comme des ennemis par les deux fils du fondateur de la secte, lesquels, en vue des buts communs à atteindre, adoptèrent une attitude conciliatrice à l’égard des Ottomans.

Pendant la guerre 1914-18, les Senoussis, âme de la résistance contre les Italiens en Tripolitaine, crurent le moment venu pour attaquer les Anglais en Egypte. Leurs premiers succès furent éphémères ; les revers suivirent bientôt. Atteinte à travers les sables dans ses repaires les plus éloignés par les auto-mitrailleuses britanniques, la puissance militaire senoussïa fut écrasée, fin d’un rêve d’empire (1).

Malgré le départ du grand Senoussiste transporté en Asie par un sous-marin allemand, la secte ne désarma point, bien que forcée de revenir aux agissements secrets. En Cyrénaïque elle se reforma sous la direction de Sidi Driss es Senoussi. Avec ce dernier, les Italiens ont réalisé leur théorie d’amitié à tout prix avec les Musulmans. Ils ont reconnu Sidi Driss comme émir de la Cyrénaïque. Ce prince est en fait le souverain et le maître du pays. Pour cette politique, les Italiens ont abandonné leurs alliés kharedjites ; il ne semble pas cependant qu’ils aient tiré de grands profits de cette méthode, au contraire. Les Senoussistes profitent de la situation pour se renforcer de nouveau ; en 1920 ils semblent notamment favoriser l’agitation en Egypte. Ils agissent également en Asie (2).

(1) Une étude des luttes entre Anglais et Senoussistes a été publiée par Charles Stiénon, Les campagnes <T Orient et les intérêts de V Entente, Paris, Payot, 1918.

(2) Les Italiens viennent (mai 1922) de reprendre la lutte contre les Senoussistes en Tripolitaine.

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Vers le milieu de l’année 1918, le grand cheikh des Senoussistes, comme nous l’avons dit, avait abandonné la Tripolitaine. Son premier soin fut de développer en Turquie les zaouïas de son ordre. Elles commençaient déjà fortement à s’implanter en Arabie, à attaquer au Nedjd même la doctrine wahabite. La secte, s’opposant aux autres confréries par son activité incessante, a décuplé en peu de temps le nombre de ses fidèles. En 1919, en 1920, en 1921, des zaouïas senoussistes se sont fondées un peu partout en Turquie : on peut craindre assurément que la secte, d’arabe à l’origine, ne devienne touranienne. Dans ces conditions, il serait dangereux pour nous d’avoir en Afrique du Nord une telle confrérie recevant le mot d’ordre d’ Angora. Déjà, pendant la guerre mondiale, les Senoussistes nous ont suffisamment inquiétés dans le sud tunisien pour nous forcer à envoyer là-bas des bataillons de France.

A la fin de 1921, le grand chef des Senoussistes, qui, dès les débuts du mouvement nationaliste turc, s’était rendu auprès de Moustafa Kemal, continua ses voyages en Turquie. Au Kurdistan il essaya de ramener les Kurdes au kémalisme, sans y parvenir d’ailleurs, semble-t-il, mais il a laissé sur place des embryons de nouvelles zaouïas. Puis il s’est rendu au Caucase, auprès du général Kiazim Karabékir, le vainqueur de l’Arménie, et pour ce fait le plus populaire des généraux turcs ; au Caucase, il a retrouvé Enver pacha, son compagnon d’armes de Tripolitaine. A quoi visent ces voyages ? Désespérant sans doute de rallier à leur cause le sultan de Constantinople, qui les a condamnés comme rebelles, les Jeunes-Turcs d’Angora et du Caucase songent peutêtre à faire du cheikh Senoussi le futur grand khalife du monde musulman ! Par ses fidèles répartis mainte-

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nant sur la surface des terres d’Islam, ce khalife serait peut-être assuré de l’obéissance dans tous les pays d’Asie ou d’Afrique. Quel levier alors pour le pantouranisme !

Au début de l’année 1922, le cheikh senoussiste a même été nommé par le gouvernement d’Angora maréchal ottoman et chargé du commandement des tribus arabes de l’Irak, lesquelles se libéreraient du joug britannique. Sans doute aussi ce commandement visait la Syrie et peut-être plus loin encore, profitant des agitations arabes au Levant et des tendances de certains Africains du Nord... il ne faut pas oublier que Kémal a prononcé en avril 1922 un discours dans lequel il reconnaissait somme toute aux Tunisiens le droit de se rendre libres de la France... Mais il semble que les affiliés arabes reprochent en ce moment au grand Senoussiste d’inféoder une confrérie arabe à une politique touranienne. Une fois de plus les rivalités de sectes et de races empêcheraient ainsi de se parfaire l’unité agissante de l’Islam.

En effet, heureusement, les sectes de ce genre ont des ennemis héréditaires, férocement jaloux de tout succès chez leurs rivaux. En 1885, les Senoussïa ne voulurent pas soutenir à Khartoum le mahdi des Qadria ; de même ils refusèrent de soutenir les Ottomans contre les Russes. Il est probable qu’à leur tour, les autres confréries — surtout si nous les aidons — ne tiendront pas à voir se développer l’influence des Senoussistes, ce qui, naturellement, diminuerait leur influence particulière et leurs propres revenus.

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