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III. — Influence des confréries religieuses

Les confréries religieuses musulmanes sont les agents les plus actifs de la rénovation musulmane. Depuis que les imams ont perdu le khalifat et que le panislamisme ottoman n’a pu réussir à réunir les Musulmans sous une seule autorité, ce sont elles qui ont converti à la doctrine islamique des milliers et des milliers d’Asiatiques et d’Africains. Dans le continent d’Afrique, Senoussïa, Qadria, Tidjania redonnent à l’Islam une vitalité nouvelle dans ses anciens foyers arabes, en allument sans cesse de nouveaux chez les noirs. « C’est une seconde hégire. Mahomet regagne en Afrique tout ce qu’il a perdu en Europe (1). »

La secte est un instrument de propagande redoutable dont on retrouve les agissements dans toutes les agitations, dans toutes les dissidences. Le danger du senoussisme, comme de tous les ordres similaires, est d’être une affiliation secrète, aux décisions sévèrement gardées, dont les mots de passe, les mots d’ordre, circulent avec une rapidité inconcevable, avec une sûreté insoupçonnée, par le couvert de frères voyageurs, de derviches, de jongleurs, de musiciens ambulants. Le cri d’alarme est au besoin jeté de cime en cime, de dune en dune, par le trille d’un berger ; les rassemblements, les combats sont ordonnés par des feux allumés de hauteur en hauteur, télégraphie rapide et sûre, que les anciens ont connue, que les Africains ont conservée.

Cependant cet instrument de propagande, qui aurait pu devenir une arme politique excessivement dangereuse, est resté sans effet, malgré d’éphémères succès

(1) De Vogué, Les Indes noires , Revue des Deux-Mondes , novembre 1890.

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locaux. En effet si les Senoussia, les Derqaoua, les Rahmania se sont montré xénophobes, d’autres confréries comme celles des Qadria restent dans l’expectative ; certaines encore, telles que les Cheikhia, les Taïbia, les Tidjania et môme les Àïssaoua, semblent s’être ralliées au conquérant dans un but intéressé. Ces ordres se jalousent les uns les autres, et si leurs khouans, sous le costume de musiciens, de jongleurs, de moines errants, s’en vont recruter des adeptes dans les douars ou dans les ksours, leur propagande s’exerce autant contre l’activité des confréries rivales que contre l’envahisseur européen.

Il n’en reste pas moins vrai que les mystérieux agissements des confréries religieuses musulmanes doivent être particulièrement surveillés. Les ’zaouïas, les couvents, répandus dans tout le monde islamique, des côtes du Pacifique aux rivages de l’Atlantique, sont restés les lieux d’asile, les refuges non pas de la religion officielle, mais d’un Islam adapté au particularisme local des races. Des ordres nouveaux sont issus des confréries-mères pour répondre à un besoin religieux, politique, momentané; d’autres se forment encore pour s’adapter à de nouvelles aspirations.

Il est donc nécessaire, à qui veut commander en pays d’Islam, de se tenir au courant des agissements des chioukhs, des moqaddim et des khouans. C’est une tâche rude, dangereuse même quelquefois, mais indispensable. Les chefs appelés à administrer des territoires peuplés de Musulmans doivent connaître les tenants et aboutissants des confréries sur leur zone d’action, même petite (1), s’ils veulent ne pas être surpris à un moment

(1) Par exemple, en Tunisie, avant de nommer un fonctionnaire indigène, il faut connaître ses affiliations possibles et celles des membres de sa famille.

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donné par des agissements, des menées qu’avec une attention soutenue ils auraient pu prévoir. Mais il ne faut jamais intervenir dans l’organisation, dans le choix et la nomination des moqaddim, ce qui pourrait blesser la susceptibilité religieuse des adeptes, nous aliéner les chefs de la confrérie. Une indifférence affectée, mais vigilante, semble être la meilleure ligne de conduite à adopter : ainsi les moqaddim ne prendront pas un relief qu’ils n’ont pas, et peut-être, par suite de l’évolution naturelle des choses, verrons-nous ces ordres religieux se modifier, se transformer au bout de quelques générations (i).

La haine et l’horreur du nom chrétien, augmentées à la suite de l’installation des Européens en Afrique, semble devoir faire place peu à peu à d’autres sentiments. Les aumônes moins nombreuses dans les confréries algériennes font peut-être prévoir le délaissement des ordres religieux lorsque ces derniers n’auront plus leur influence politique. Groupées autour de chorfa, de marabouts, de santons, de personnages à baraka locaux, ce sont de véritables associations que ces confréries, et elles répondaient à un besoin. Ces « mutuelles » existaient bien avant l’Islam, parmi les caravaniers obligés à voyager, à trouver aide et assistance en des lieux très éloignés de leur demeure familiale. Les communautés sacerdotales de la Chaldée, dit M. Poinsard, avaient ainsi créé une sorte de francmaçonnerie pour encourager et soutenir les commerçants et les transporteurs.

Avec l’islamisme apporté par un chamelier de La Mekke, la tradition se continua puisqu’elle était utile

(1) Y. Tebessa, Bibliographie.

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et bonne. Mais, avec le développement des idées, ces associations ne furent plus seulement des mutuelles. Les personnages à baraka, devenus les centres des groupements, continuèrent à ordonner l’entr’aide entre leurs affiliés, mais surtout au profit du cheikh, et leurs préoccupations d’ordre politique entraînèrent la suite des fidèles après eux. Aujourd’hui la sécurité établie permet aux individualités d’être libres et de vivre suivant leurs propres conceptions, sans se rattacher obligatoirement à une association puissante. Les mutuelles ont changé de but ; de même l’intensification de l’instruction donnée a ouvert bien des esprits qui ne veulent plus être un « cadavre entre les mains du cheikh ». C’est pourquoi si les confréries religieuses musulmanes ont pu paraître dangereuses à un moment donné, elles le sont beaucoup moins, et resteront inopérantes tant que leurs dirigeants seront rivaux les uns des autres.

IY. — Le Wahabisme.

Les manifestations du mouvement soufite eurent naturellement pour conséquence des réactions. Une tentative hardie pour ramener l’Islam à sa simplicité première fut l’œuvre au xvme siècle d’Abd ul Wahab, fondateur de la secte des Wahabites (1). Née dans le Nedjd en Arabie centrale, elle se rattache à la doctrine hanbalite (2), mais pousse le rigorisme à un degré extrême. Les Wahabites sont convaincus que les com-

(1) 11 ne faut pas confondre les Wahabites du Nedjd avec les Ouahbites, premier nom des Kharedjites après le schisme alide. Pour éviter des confusions, j’emploie une transcription différente pour les deux groupements.

(2) Y. tome I, p. 121.

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mentateurs du Coran l’ont corrompu par et dans leurs appréciations ; la doctrine de Mahomet a été viciée par des alliages impurs ; des pratiques religieuses ordonnées bien après le Prophète ont altéré son œuvre. « Abd ul Wahab, dit M. de Saint-Martin, résolut de ramener la foi à sa simplicité première et d’arracher son pays aux ténèbres de la superstition. »

En même temps, le wahabisme voulait mener une active campagne contre le culte des tombeaux de personnages à baraka, contre celui des reliques. Le soufisme avait abouti à ces manifestations locales de la religion ; mais, par une curieuse rétro-action, après avoir permis le développement des idées particularistes que mettaient en œuvre les Wahabites, il attirait maintetenant sur lui la fureur des nouveaux schismatiques. La nouvelle « réforme », qu’on a voulu quelquefois appeler le protestantisme de l’Islam, condamnait le luxe et la corruption des mœurs, interdisait même le tabac que « Mahomet sans doute aurait condamné s’il l’avait connu ».

A cette doctrine sévère qui ne voulait point d’intermédiaire entre l’homme et son créateur, qui faisait dépendre les tribus de Dieu seul, les Arabes du centre de l’Arabie se rallièrent avec un fanatisme rappelant les premiers âges de l’Islam. Ils se réservaient le nom sacré de Musulmans, traitant leurs ennemis de Turcs impurs, d’infidèles, de kafirs (1). La haine des Arabes, race aristocratique de la religion islamique, intervenait contre les Ottomans usurpateurs du khalifat. Peutêtre aussi, les croyances locales, qui s’étaient manifestées avant Mahomet dans les oasis du Nedjd par

(1) Du mot Kafir, infidèle, est venu le nom des Cafres.

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l’adoration de l’idole des Benou Rabia au temple de Rodha, transportée ensuite à la Kaaba, ont-elles eu une influence dans l’établissement d’une doctrine séparatiste.

Quoi qu’il en soit, les « protestants de l’Islam » entrèrent en lutte vers 1800 contre les Ottomans, s’emparèrent de La Mekke, de Médine, renversèrent la Pierre Noire, ruinèrent le tombeau de Mahomet. Ils rasèrent de même les sanctuaires chyites de Kerbela. Le sultan de Constantinople, impuissant à réduire les Wahabites, chargea de ce soin le vice-roi d’Egypte Méhémet Ali, lequel y parvint en 1818.

La doctrine a survécu aux visées politiques du Nedjd. Elle subit même une curieuse et sensible renaissance vers 1900. En 1913, le jeune émir wahabite, après avoir chassé du Hasa les gouverneurs turcs, s’offrit à payer à la Porte un loyal tribut de vassalité. Le journal Le Temps du 22 novembre 1913 signalait que, si le sultan repoussait les demandes du chef, il risquait de voir lui échapper d’immenses territoires. Il serait curieux d’étudier les agissements des Wahabites pendant les campagnes des Alliés en Mésopotamie et en Syrie et leurs relations avec le roi du Hidjaz. Il faut remarquer cependant que depuis une vingtaine d’années s’était dressé en Arabie centrale un nouveau rival du wahabisme, le senoussisme, et que probablement les deux sectes ont dû se nuire l’une à l’autre.

En 1916 et en 1917 les Wahabites eurent une attitude amicale vis-à-vis du malik Hussein (1). Ils vinrent en grand nombre au pèlerinage de juillet 1917, avec le fils

(1) Ces renseignements me sont fournis par le Colonel Brcmond, chef de la mission française près le roi du Hidiaz, en 1916-1917.

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de l’émir du Nedjd, et nombre de femmes de haute naissance. Le malik de La Mekke leur fit de nombreux cadeaux et les reçut avec la plus grande amabilité. Mais ils laissèrent l’impression de barbares sales et pillards. Le malik lui-même vit les principaux d’entre eux s’emparer publiquement des objets ou bijoux qu’ils trouvèrent à leur convenance sous la tente où il leur donnait audience.

A cette époque les Wahabites passaient pour assez favorables aux Anglais ; les Turcs esquissèrent alors des opérations contre eux; M. Stors, secrétaire oriental de l’Egypte, alors en mission à Bassorah, annonça même son retour de Bassorah en Egypte à travers leur pays, projet d’ailleurs auquel il renonça, à lasuite, a-t-on dit, d’une insolation.

Les Wahabites ravitaillèrent cependant Médine alors assiégée, et les colonnes de l’émir Abdallah s’emparèrent de plusieurs de leurs caravanes. Le capitaine de spahis français Raho se distingua à plusieurs reprises dans ces combats. Il devait périr bravement au cours d’une nouvelle bataille en 1920.

En 1920, jaloux d’avoir vu les succès de l’émir de La Mekke Hussein et de son fils Faysal soutenus par l’Entente, les Wahabites, continuant les vieilles traditions de haine entre eux et les Orthodoxes, soulevèrent les tribus de l’Arabie centrale contre les Anglais, protecteurs des Chérifiens. Leurs attaques en Mésopotamie contre les Européens visaient sans doute plutôt les protégés des Anglais que les protecteurs. Si l’émir Faysal n’avait pas été renversé de son trône illusoire de Damas par le général Gouraud, il est possible que les Wahabites eussent poussé leurs menées en Syrie * contre les Français, protecteurs des Chérifiens. En Asie

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Antérieure, les Wahabites restent, avec les Turcs, les seuls éléments forts et organisés capables réellement de combattre (1)

Depuis, les Anglais ont su agir sur les Wahabites. L’émir du Nedjd a été reconnu sultan par le roi d’Angleterre. Les deux souverains ont, en 1920, échangé des messages très amicaux, ce qui n’empêche toujours pas des partis wahabites d’attaquer les villages soumis aux Chérifiens. La politique arabe inaugurée en 1909 par Lord Curzon, alors vice-roi des Indes, continue à poursuivre ses buts avec une implacable rectitude. Le colonel Lawrence, chargé de la question arabe, peut être fier de son œuvre. Les Arabes sont pour ainsi dire tous dans la main de l’Angleterre et garderont bien la route terrestre des Indes contre l’Allemand et ses serviteurs Jeunes-Turcs.

(1) Des essais d’entente ont Leu en ce moment entre Français et Wahabites.

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