DE L’ISLAM
Les conséquences premières du mouvement soufite furent — sans tenir compte de l’apparition des ordres mystiques qui couvrent l’Afrique et l’Asie, sans tenir compte également de Factuelle propagande qui convertit les noirs — furent la décentralisation et l’émiettement progressifs de l’Islam. Sous le prétexte de « Dieu absorbant tout », le soufisme a favorisé l’éclosion de la pensée chez l’individu, le développement de localisations qui ont dirigé la religion vers l’adaptation au particularisme de la race. Ce furent d’abord les confréries, les mahdismes, les révolutions qui, sous le couvert de principes religieux, amenèrent les peuples aux réalisations temporelles. Ce sont les Wahabites du Nedjd, les Babistes de Perse, ce sont tous les mouvements régionaux des sectes et des races... Mais c’est aussi, sous prétexte de soufisme, la survivance des anciens rites, des religions mortes, c’est la « survivance du paganisme » dans l’Islam. L’Islam primitif a perdu sa pureté, s’est transformé sous l’influence mystique du passé.
A Java, « la vieille foi animiste populaire n’a, dans la grande masse, rien perdu de sa force et le culte de la nature, l’adoration des esprits sont encore aujourd’hui en honneur chez les Javanais qui les pratiquent à l’abri de l’Islam » (1). En Arabie, les saints actuels sont pour
(1) E. Montet, De V état présent et de V avenir de V Islam, p. 40. Paris, Geuthner, 1911.
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la plupart ceux du passé. Les Touareg ont gardé toutes les superstitions antéislamiques ; ils croient aux mauvais génies — ce qui d’ailleurs fut emprunté par l’Islam aux vieilles croyances d’Arabie — mais pour les conjurer ont recours « comme les nègres fétichistes à la musique, paient des artistes indigènes pour les éloigner » (1). Les Massalis de l’Afrique centrale qui pratiquent le cannibalisme n’ont certes pas emprunté cette pratique à l’Islam. Alors que les Musulmans de Java ont des arbres fétiches et continuent à représenter la figure humaine à la mode antique de l’hindouisme, de leur côté sur la côte orientale d’Afrique, des Musulmans somalis et hindous possèdent encore des images de la Vache sacrée.
Sous un grand nombre de superstitions, de coutumes locales, ne pourrait-on pas retrouver la croyance monothéiste de la religion épurée des prêtres égyptiens ; ou bien encore la religion mystérieuse de Mithra, celle qui, selon Renan, aurait sans doute conquis le monde si le christianisme n’avait existé ? Aux trois premiers siècles après Jésus-Christ, l’influence de Mithra, le Dieu solaire, se retrouvait dans le monde : en particulier les initiations terribles des thaumaturges mithriates ont peutêtre servi de modèles aux rites initiateurs des Soufites et des chefs de confréries musulmanes.
Le culte antique du tonnerre se retrouve dans la conception chyite d’Ali commandant aux éclairs ; le vieux mythe solaire d’Adonis, du soleil mourant et renaissant, du printemps succédant à l’hiver, c’est l’histoire d’Hossein, fils d’Ali, assassiné à Kerbela, et dont
(1) A. Kuenen, Revue de VHistoire des religions , t. 6, p. 28-29. Depont et Coppolani, p. 101.
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le sang donne sa teinte pourprée au ciel crépusculaire. C’est auprès de Kerbela, la mosquée du soleil construite à l’endroit où se trouvait Ali quand il arrêta l’astre lumineux, tel le Josué de la Bible.
En Egypte se continue le culte des serpents sacrés ; de même en Oranie. Et ne faut-il pas voir dans la prédilection de certains ordres pour ces reptiles, la continuité des anciennes conceptions ? A la côte d’ivoire, d’après le capitaine Adam, de l’Infanterie coloniale (1), survivrait le culte du bœuf Apis, apporté là par les grandes migrations venues de l’Est.
Le chat, dont ne parle jamais la Bible, est un animal révéré par les Musulmans. En Tunisie notamment (2) la multiplicité et la confiance des chats frappe le nouvel arrivant d’Europe. A Ben Gardane court la tradition suivante : Le chat a une âme comme l’homme. Il est musulman et fait ses ablutions en se tournant vers l’Orient ; s’il se tourne d’un autre côté, ce n’est qu’une erreur de sa part. Le chat ne doit pas manger de porc, et s’il en mange, le péché est pour son maître. Il ne doit pas manger les souris, animal immonde, et son maître doit lui enlever les bêtes tuées pour lui éviter un péché ; cependant en tuant les souris, le chat est agréable à Dieu. Le chat est susceptible de prendre la religion de son maître ; aussi ne pourra-t-on faire cadeau à un Roumi de jeunes chats que s’ils sont déjà bons Musulmans, ce qui se reconnaît à ce qu’ils font leurs ablutions. Si un Roumi possède un chat trop jeune, il est méritoire de le lui prendre pour le faire élever par une chatte
(1) Conférence faite à l’Ecole coloniale française de Neuchâtel, octobre 1918.
(2) Je tiens ces renseignements du médecin-major Millet-Horsin, correspondant du Muséum national d’Histoire Naturelle.
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musulmane. Les chats qui vivent à l’état sauvage sont des infidèles : il est bon de les tuer, mais c’est être agréable à Dieu que de capturer les jeunes pour les élever dans la foi. Les chats errants qui, trop vieux pour chasser, se réfugient dans un douar, sont les envoyés de Dieu. On enterre le chat qui meurt ; on ne laisse pas le cadavre abandonné comme il se fait pour le chien (1). Les tirailleurs ne mangent jamais les chats et Sidi Catous revient souvent dans les chansons de marche des contingents tunisiens. En Orient également le chat est vénéré.
La raison de ce respect des Musulmans pour les chats est que le Prophète ordonna de protéger ces animaux utiles pour protéger les tentes contre les rongeurs et les serpents. Peut-être faut-il voir encore en cette tradition une- réminiscence du culte jadis rendu au chat par les Egyptiens, vraisemblablement dans le même but utilitaire.
La survivance du passé se manifeste surtout dans le culte des saints. Aux Indes, certains personnages sacrés brahmaniques se sont mués en saints musulmans. Ces manifestations sont différentes de l’apparition des ascètes et des santons, chefs de confréries. Les deux mouvements procèdent l’un de l’autre et se sont aidés mutuellement, mais il est évident qu’il y a dans ces manifestations une survivance du polythéisme ancien dans le monothéisme islamique. En Afrique du Nord, le culte des saints « est l’enveloppe sous laquelle les restes survivants des religions vaincues se sont maintenus dans l’Islam » (2). C’est une des raisons pour les-
(1) Le Docteur Millet a même vu deux chats enteirés la patte droite de devant levée en l’air !
(2) Muhammedanische Studien , t. II, p. 275-378, Halle, 1890 j
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quelles les marabouts se sont si facilement implantés dans ces régions. Le fétichisme ancien se retrouve, en Afrique du Nord, où se rencontrent non seulement des marabouts-hommes, mais encore des maraboutschoses. Combien d’arbres, de rochers, de sources, auxquels les indigènes ont conservé leur caractère sacré pré-islamique ! L’Afrique du Nord est ainsi remplie de kerkours.
Le kerkour est une enceinte de pierres posées à même le sol ; au centre un arbre ou même quelquefois un pieu auquel s’accrochent des ex-voto, chiffons, lanières, cheveux, brins de laine, etc. Lorsqu’une enceinte de cette sorte contient une koubba (petite bâtisse à coupole), elle prend le nom de haouita. La légende veut que le kerkour soit hanté par des revenants, fantômes de gens ayant péri de mort violente. Ces mauvais génies sont nuisibles à ceux qui les rencontrent (1). Le passant doit jeter une pierre sur le kerkour, car l’entassement des cailloux empêchera le fantôme de sortir du sol. L’amoncellement des offrandes faites ainsi par les voyageurs finit par donner une masse croulante qui s’étale, gagne sur la piste... Le passant s’écarte, continue à jeter sa pierre... C’est alors le redjem (2).
Ces kerkours, ces arbres sacrés, ces sources, représentent des restes du paganisme ancien. De même que le christianisme accepta avec la qualité de saints les personnages révérés des Bretons, en les rebaptisant, ainsi l’Islam donna le nom de mzara à ces endroits vénérés, les toléra comme des lieux que l’on pouvait visiter; puis, après
E. Montet, Le culte des saints musulmans, p. 52. Paris, Gcuthner,
(1) V. Mauchamp, Sorcellerie au Maroc.
(2) Consulter le tome I du Marrakech d’Edmond Doutté.
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avoir converti les hommes, il accepta leurs croyances.
Le poisson est encore un signe traditionnel. Les Chrétiens l’avaient pris comme signe de reconnaissance. Or le poisson est le signe mystérieux d’anciennes associations et d’anciens rites. Ne retrouve-t-on pas dans le totétisme animal le poisson comme caractère distinctif des confédérations ? Déjà les invasions qui envahirent l’Afrique noire, aux temps mystérieux de l’histoire, marchaient en avant, venues d’Asie, sous le signe du lamantin, du poisson ! Ne serait-ce pas l’antique idée chaldéenne, orientale, de l’élément marin, source de toute vie et de toute civilisation? En tout cas, le culte du poisson, adopté par les Chrétiens, est passé chez les Musulmans. En Afrique du Nord, on voit, à l’entrée des maisons indigènes, une queue de poisson dessinée sur le mur, pour porter bonheur aux habitants. Et cette main de Fatma, dans laquelle on a voulu chercher des explications mystiques, philosophiques, peut-être seraitce cette queue de poisson incomprise, transformée en une main aux doigts joints, au pouce écarté...
Rome avait déjà accepté dans son Panthéon les divinités locales. Mithra avait influencé les croyances locales. D’où que viennent les croyances solaires, importées d’Asie, venues d’Egypte, ou nées dans le pays, il semble que le soleil, auquel Mahomet a peut-être rendu hommage en ordonnant à son lever la prière du fedjer, fasse encore quelque impression sur les indigènes ; et comme souvent le culte des ancêtres semble uni à celui du feu, germe de la vie, créateur de la continuité de l’espèce, de l’effort, peut-être les lieux sacrés (mzara), sur lesquels l’indigène vient trancher la gorge à quelque mouton, à quelque poulet, déposer des ex-voto, serventils dans l’Islam de prétexte à l’antique croyance de la
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terre fécondée par le soleil, des ancêtres nés et profitant de cette fécondation, transmission de toute force et de toute vie. D’ailleurs, le culte du passé se retrouve distinct en certains points. Les ancêtres sont encore honorés par les Mzabites qui, à certaines époques, se réunissent pour la zerda, sorte d’agapes.
La zerda, « réunion solennelle ayant un but religieux accompagnée d’un repas » (1), se fait en d’autres circonstances de la vie musulmane. Les saturnales, les fêtes champêtres de l’antiquité, existent encore sous le voile islamique. Les réjouissances à l’occasion du printemps ont dû être reconnues jadis en Syrie et en Perse par les khalifes, gardiens de l’orthodoxie. En Afrique du Nord, à l’occasion des semailles d’automne, à la fin des récoltes d’été, au solstice d’été — alors qu’en France s’allument les feux de la St-Jean, vieux reste du culte du feu, ou de Mithra, à la nouvelle lune — les Arabo-Berbères s’offrent des repas plantureux, font parler la poudre en des fantasias échevelées. De même à Taza (Maroc), pour les premières roses, au début du printemps, les habitants de la ville cessent tout travail, et fleuris des premières fleurs processionnent gaiement... Du même genre est la coutume qu’ont les bergers arabes à la canicule d’aller se baigner avec leurs troupeaux, à la mer ou au premier fleuve venu , fussent-ils même distants de soixante à cent kilomètres.
Le fameux carnaval des Rifïains ne rappelle-t-il pas les antiques saturnales et la tradition suivante ne semblet-elle pas un souvenir des anciens mystères célébrés à Rome, en Grèce, dans l’Inde ? A l’instar de peuples d’Asie-
(1) Depont et Coppolani, op. cit ., p. 114, note 1.
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Mineure ayant subi l’emprise byzantine (1), certaines tribus marocaines pratiquent encore ce que leurs voisines nomment la nuit de l’horreur. A une certaine date de l’année — et dit-on, ceci se passe encore dans une casbah voisine de Taza dont les habitants mangent la chair du porc, et sont méprisés par les gens des autres fractions — hommes, femmes, enfants se réunissent dans une grande salle. Des rites mystérieux se déroulent, à l’issue desquels une sorte d’hystérie gagne lesfanatiques.Lorsque les assistants, au milieu de hurlements, des danses mystiques, ont atteint le paroxysme de la surexcitation, la nuit totale se fait ; hommes et femmes s’accouplent au hasard... et, le lendemain, chacun retourne à ses occupations sans chercher à reconnaître son associé de la veille. Du même genre sont les cérémonies réservées aux seuls initiés, qui dans certaines sectes, livrent les femmes à l’impudicité lubrique des affiliés sous le prétexte de donner la maternité aux infécondes et autres raisons semblables. Mais ce n’est plus l’Islam qui est en cause ; il ne saurait être question de l’attaquer sur de tels sujets.
Il est tentant de penser qu’en Afrique du Nord notamment, les vieilles croyances ont laissé une empreinte durable. L’Islam n’a pas failli à la règle : au lieu d’être modifié par le nouveau venu, le continent africain a réagi : dans le moule où étaient venues déjà se perdre, se transformer tant de civilisations différentes, l’Islam a été également obligé de subir l’empreinte des temps passés.
Les génies. — La superstition ne s’attache pas seule-
(1) V. P. -J. André, Les Ansarieh de Cilicie , Bulletin de V Asie française , Paris, juillet-août 1921.
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ment aux mzara, aux kerkour, redjem, arbres, sources fétiches. Bien que la sorcellerie soit nettement condamnée par le Coran : « Celui qui croit à la sorcellerie donne un démenti et fait affront à 3.600 prophètes » (1), de nombreuses pratiques se retrouvent dans la médecine : les porte-bonheur, les envoûtements, toutes choses que le Moyen Age chrétien connut, et que l’instruction seule fait périr.
Le pouvoir des pointes se retrouve en Afrique du Nord. On connaît le geste contraire à la jettatura. Chez les Musulmans, la corne de gazelle est un préservatif contre le mauvais sort. — L’enfant nouveau-né a un pouvoir presque surnaturel. S’il est posé sur les genoux d’un humain sans que ce dernier s’en aperçoive, il ne peut qu’accéder aux demandes de celui qui lui a confié le bébé. — La vieille croyance française de l’œuf de coq se retrouve au Maroc. Si un coq reste pendant sept ans dans une basse-cour, il pond un œuf d’or dont il faut s’emparer sans tarder, car les génies le guettent ; avec lui, les trésors amassés par ces derniers peuvent être découverts par l’homme possesseur de l’œuf. Il n’aura qu’à le poser sur le sol ; s’il y a des trésors en dessous, la terre s’ouvrira.
Cette légende nous amène aux génies. Le Coran luimême parle des anges, des génies ; mais les légendes qui courent le monde sur les esprits, les djinns, ont continué à subsister dans l’islamisme. Les génies se retrouvent dans tous les contes arabes, dans les prestigieuses Mille et une Nuits comme dans les derniers récits populaires. Il semble que cette croyance aux génies soit un merveilleux épanouissement de l’imagina-
(1) Mauchamp, Sorcellerie au Maroc.
tion orientale, qui aime à mêler le surnaturel à la vie de tous les jours. Les génies font partie beaucoup plus du folk-lore particulier à chaque peuple musulman que de la théologie islamique et c’est, semble-t-il, localement qu’ils doivent être étudiés.
L’intervention de toutes ces superstitions, sorcelleries, croyances, permet de comprendre ce que peut être le fanatisme dans le monde musulman.
Ce fanatisme ne sera plus l’exagération d’un sentiment unique, mais sera, dans les cas où il existera, un mélange d’idées, de conceptions, de sujétions souvent très difficiles à déterminer. Ainsi que nous l’avons montré déjà, le fanatisme musulman se montre le plus souvent non dans les individualités, mais dans les foules. Et ce résultat paraît bien être une des conséquences du particularisme introduit dans l’Islam par les confréries religieuses et par la survivance d’un état mystique dépendant des races, lesquels ne peuvent guère se faire jour que dans l’âme des foules.